Adoration de V Agneau mystique est une œuvre immense
îli
I V.RT Dl. REGARDER LES TABLEAUX
el complexe, formée de nombreux panneaux dont l'ensemble s'organise. en vertu de significations théologiques. Les panneaux divers sont aujourd'hui dispersés : ainsi le voulurent des cupidités particulières. La partie centrale est à l'église Saint- Bavon, de Gand : le musée de Berlin possède six fragments, celui des Juges, celui des « Champions du Christ », ceux des Pèlerins et des Ermites, et des Anges qui chantent, et des Anges qui jouent des instruments ; enfin, les deux grandes figures d'Adam et d'Eve sont au musée de Bruxelles.
11 n'y a rien au monde de plus étrange que cette vaste composition, mystique et dogmatique, réaliste cependant et naturaliste. Il la faudrait analyser ; maison redoute de s'aventurer eu des hypothèses périlleuses... Quelle que soit l'unité de la facture, on dirait qu'il y a des siècles d'intervalle entre la conception du panneau principal (l'agneau sur l'autel, la fontaine de vie. symboles rigoureux qu'environnent, en ordre réglé, les théories d'anges, de martyrs, de vierges, d'évêques, de docteurs...) et les sauvages nudités de l'Adam el de l'Eve. L'allégorie centrale ne révèle-t-elle pas l'influence de la religieuse Cologne? Je l'attribuerais volontiers à Hubert Van EyCk, pour l'invention, même si son jeune frère l'exécuta. Elle est archaïque d'idée, malgré le beau paysage estival où le jeune frère a versé les ravons clairs du soleil. Mais Adam, homme des bois, velu el laid. Eve, gros ventre en forme de poire, ah ! le> étonnants échantillons d'humanité primitive. ah! comme il- semblent illustrer — déjà — les théories darwiniennes! Le « dieu tombé » n'apparaît guère dans leur bestialité lourde. On a peine à se préciser l'exacte idée que Jean \ an Eyck voulait rendre, quand il représenta sous les espèces de ces brute- les privilégiés de l'Kden. Ie< premiers-nés de Dieu, que Dieu lil à son image. On es! tenté, quoique sans doute il ne le faille pas, d'apercevoir là dc> notions philoso-
VAN EYCK. — Les Anges Musiciens.
dii.i 17
phiques ultérieures. En tout cas, il convient que l'on s'étonne d'un tel réalisme brutal, de ce réalisme méticuleux qui, sur la jambe de l'homme trace les poils lins el frisés, de ce réalisme (jui va presque jusqu'au trompe-l'œil. Mais l'habileté de l'artiste est extraordinaire.
L'une des œuvres les plus belles el caractéristiques de Jean Van Eyck est au Louvre : La Vierge adorée par le Chancelier Rollin. Ce donateur, agenouillé, mains jointes, regarde la Vierge et l'Enfant ; c'est un admirable portrait, d'une vérité manifeste, d'une singulière intensité physionomique. Sur son visage, d'ailleurs, s'il y a du respect pieux, la dévotion n'est pas tout : on y trouve de la respectabilité bourgeoise, de la bonne santé, de l'opulence, Il eut, cet honorable Rollin, d'autre occupation, dans la vie, que d'adorer la Vierge ! il lui fallut d'abord gagner ce bel argent au prix duquel on se fait portraiturer ainsi, vêtu d'étoffes somptueuses et de fourrures, par un peintre en renom. Ses mains blanches et potelées sont des merveilles... L'Enfant, sur les genoux de la Vierge, n'est pas beau; il n'est pas plus divin que nul autre bébé, engoncé dans sa graisse qui, sous les bras et au cou, fait des plis ; la figure est ensemble puérile et vieillotte. Du reste, le petit Jésus n'a pas eu de chance avec les artistes anciens. Les plus excellents sculpteurs du xuie siècle et du xrve, qui ont orné les cathédrales d'exquises et sublimes vierges, ne le réussirent jamais ; il est, dans toute l'iconographie chrétienne, sauf de bien rares exceptions, inexpressif el laid.
Quanta la Vierge, faut-il l'avouer, que l'on admire d'abord sa belle robe, sa robe trop belle, d'une étoffe qu'on sent souple et lourde et qui sans se chiffonner se dispose avec ampleur, selon des lignes larges et harmonieuses, et qui a d'éclatantes nuances variées par le jeu de la lumière et de l'ombre, et qui est. en bordure, brodée richement et endia-
is
manier? Son visage es1 celui d'une femme ordinaire que ne distingue pas de toutes autres l'élection divine...
Souvenons-nous des Vierges de l'Angelico !...
Voilà que s'introduisent, dans la légende de pauvreté el d'humilité, le luxe et le faste : ils la dénaturent.
Est-ee cpie j'exige de l'idée religieuse trop d'ascétisme, de dénuement ?... Ce que je constate, du moins, c'est que la spiritualité chrétienne disparaît sous de telles magnificences.
Il était naturel que la Bruges des Bourguignons modifiât ainsi, selon l'orgueil de sa prospérité, la piété des peintres, Bruges arrogante et superbe, qui avait éconduit les rois de France, qui rivalisait d'importance commerciale avec Venise, qui dans ses bassins voyait arriver les vaisseaux de Lisbonne, de Lùbeck, de Byzanee et de Gènes, chargés de marchandises d'un grand prix, Bruges qui par le trafic des laines acquérait l'or des lointains royaumes, et qui organisait ses guildes puissantes, et qui régnait sur la Hanse, et qui devint une ville de bourgeois trop cossus ! L'art fut un luxe qu'elle adopta comme celui des nobles parures, des manteaux somptueux et de couleur vive. ..
Quelle figure auraient faite, parmi ces gens si bien pourvus, les personnages indigents et mal vêtus de l'Evangile ? On les habille richement pour leur éviter l'humiliation de n'être pas comme tout le inonde ; en outre, on n'aurait pas de plaisir à contempler de misérables hères. Des parvenus doivent costumer ainsi des parents pauvres qu'ils reçoivent... A plus forte raison. Jésus, la Vierge el les saints, à qui l'on a souci de faire honneur, n'est-il pas vrai?...
En signalant celle grave altération de l'esprit religieux, gardons-nous de nier qu'il y ail. dans la Vierge du chancelier Hollin. dans celle du chanoine Van der Paelen qui est à Bruges un air de gravité par Lequel l'œuvre évite