‹ L'art de Richard Wagner: l'œuvre poétiqueChapitre 17 sur 40 · tome II. C'est à cette version plus complète qu'il est fait allusion · texte numérisé non relu

tome II. C'est à cette version plus complète qu'il est fait allusion

E venue sui à la mort,

De meismes le bevre avérai confort.

Pur mel avez perdu la vie,

Et jo Irai cum verai amie :

Pur vos voil mûrir ensement.

Si l'on veut lire attentivement ce texte, et spécialement s'arrêter aux vers imprimés en italiques, on y trouvera le germe de plusieurs phrases que Wagner a écrites dans la lamentation d'Isolde (1).

Les manuscrits en prose française, — sauf un (le manuscrit 103 de la Bibliothèque Nationale), qui d'ailleurs a servi de base aux éditions successives du roman, — racontent d'autre sorte la mort des deux amants. Iseult a obtenu de revoir une dernière fois Tristan blessé; elle le supplie de l'emmener avec lui dans la mort. Tristan lui ouvre ses bras, et « l'accole si étroitement que, dans cet embrassement, leurs deux cœurs se rompent, et leurs âmes s'en vont (2) ».

Sur ce point, la version d'Eilhart se rapproche de celle de Thomas. Mais elle a pourtant son caractère propre : la femme de Tristan — <r l'autre Isolde » — gémit sur le cadavre; Isolde entre et lui dit: « Femme, relève-toi, et laisse-moi m'approcher. J'ai plus de droits que toi à le pleurer, tu peux m'en croire. Je l'ai davantage aimé (3).»

(1) Isolde ruft :

Isolde kam.

mit Tristan tivu ru Sterben...

>'icht an der Wunde,

an der Wunde stirb mir nicht !

uns Beiden vereint

erlôsi >i das I. benslicht !...

Mu<< sir qui] jammernd

vor dir >h-h ii,

sich woimig dir zu vermShlen muthig kam uber Meer"?

Zu spiit ! zu spât !

I ristan !

tieliebterl

( Tristan, acte III, commencement de la scène n.)

(2) J. Bédier : la Mort de Tristan et d'Iseut, d'après le manuscrit français 103 de la Bibliothèque Nationale comparé au poème allemand aV Eilhart d'Oberg (Romania,t. XV, pp. 481-510).

(3) V. 9480. Wagner a pu connaître le poème d'Eilhart, ou du moins des fragments importants de ce poème, par la publication

Elle découvre le cercueil ; sans ajouter une parole, elle déplace un peu le corps de Tristan, se couche à son côté et meurt.

Dans les romans en prose française, une ronce « belle et verte et foillue » sort de la tombe de Tristan, s'élève par-dessus la chapelle funéraire, descend sur la tombe d'Iseut et s'y enfonce. Cette tradition, conforme sans doute à la légende dont s'inspirèrent diversement Thomas et les autres poètes, se retrouve exactement dans l'adaptation norvégienne, la Tristrams Saga, publiée par Kô!bing. Dans le poème d'Eilhart, Marc fait planter un buisson de roses sur la tombe d'Isolde et un cep de vigne sur celle de Tristan; les deux plantes croissent ensemble, et personne ne peut les séparer (i). Le roman en prose allemande, écrit directement d'après Eilhart, renferme le même détail (2). Les deux continuateurs de Gottfried, l'I ri eh von Tùrheim et Heinrich von Yriberg, racontent également l'amoureux miracle de la vigne et du rosier (3).

Wagner ne pouvait évidemment tirer parti en son drame de ce très poétique épisode ;. mais il a pratiqué bien d'autres suppressions en ces dernières scènes de la poignante histoire, et toutes démontrent son infaillible sens dramatique. Thomas, Gottfried, Eilhart, l'auteur inconnu du Tristrem anglais 'poème qui rappelle du reste de très près, comme ordre et nature des événements, les fragments attribués à Thomas i, tous enfin font épouser à Tristan « l'autre Iseult », Iseult-aux-èlanches-mains,

de Hoffmann von Fallerslcben (Bruchstùcke aus Eilharts von Obergen Tristan und Isohle... Breslau, 18:3) ou par l'édition de Gottfried de Strasbourg par Von der Hagen (2 vol. Breslau. 182 . On remarquera en tout cas la similitude entre le bref discours d'Isoldi- à la femme de Tristan el la réponse de Brûnnhilde à Gutrune, en la dernière scène uV la Gô'tleraàmmerung.

(2) Le roman allemand, très souvent réimprimé, a été connu de Wagner, mmI par les éditions anciennes, soit par le Bue h der Liebe de Bûsching el Von der Hagen Berlin, LS09).

i-i Dans Ulrich, du vers 3336 à 3728; dans Heinrich. du vers 6363 à la lin.

fille du duc de Bretagne. Il y a là, de par l'identité des noms,, une dualité remarquable, qui se retrouve encore dans l'opposition de Tristan, héros d'amour et de vaillance, — Tristan Yameroux, — et de Tristan le Nain. Dans le poème de Thomas et le Trislrem, Tristan le héros tue Tristan le Nain, mais il reçoit en ce combat une blessure qui entraînera sa mort (1).

Blessé, Tristan languit et se désespère. Il songe qu'tseult-aux-blonds-cheveux, celle qu'il aima seule, connaît le secret des remèdes puissants; il envoie un de ses amis, un de ses vassaux (Kaherdin, dans le poème de Thomas), vers la bien-aimée lointaine, pour la supplier de venir. Afin d'être averti plus tôt de son bonheur, il recommande à son messager de n'arborer que des voiles blanches sur le vaisseau qui ramènera Iseult. Si, par impossible, Kaherdin échouait dans sa mission, une voile noire apprendra au malade que toute espérance de revoir Iseult est perdue (2).

(1) L'opposition d'Isolde-aux-blonds-cheveux et d'Isolde-attâ* blanches-mains est la manifestation d'un dualisme que présentent beaucoup de légendes. M. Wolfgang Golther [Die bage von Tristan und [solde, p. 20) rapproche ce conflit des ilnu femmes du mythe Brùnnhilde-Gulrune (Brûnnhilde-Chriemhilde, dans le Xtbelungentied) et du mythe Hélène-Oenone.

Dans les romans en prose française et par conséquent dans le manuscrit 103 désigné pins haut1, Tristan le Nain est remplacé par le chevalier Badalis, qui se retrouve dans Eilharf, à nue modification de nom près. (Cf. Bédier, lu Mort de Tristan et Iseut... clans Romania, t. XV. )

(2) D'après une version inconnue, à laquelle Thomas fait allusion. Tri-tan envoyait Guvernal (Gouvernail) en Angleterre pour y chercher Iseult. Wagner procède autrement. La pensée d'avertir Isolde et de la conduire on Bretagne est venin' à Kurwenal (Gouvernail) pendant que Tristan, blessé, était entre la vie et la mort; il a envoyé à Cornouailles un home sûr, — >< ein tretter Mann », — qui la doit amener à Kareol. La suppression de Kaherdin n'est pas pour nous étonner; son dévouement aurait l'ail double emploi avec la fidélité de Kurwenal, et d'ailleurs, d'une façon générale, Wagner a simplifié l'intrigue, réduit le nombre des personnages non moins que celui i\c~. faits. Quant au symbolisme de la voile blanche et de la voile noire, c'est encore un trait commun à plusieurs mythes. M. Gaston Paris a le premier comparé ce trait des

Or. Kaherdin ramène Iseult ; une tempête assaille en mer le vaisseau, retarde ainsi l'arrivée du salut. Cependant, malgré ses avaries, sa mâture presque brisée, le navire, dès l'accalmie, déploie de nouveau ses voiles, et continue de cingler vers la côte. Mais la femme de Tristan, Iseult-aux-blanches-mains, a surpris le dialogue de son époux et de Kaherdin, les instructions données pour le retour, la convention de la voile blanche et de la voile noire. Lorsqu'on annonce l'approche du vaisseau, le blessé demande à sa femme : « De quelle couleur est la voile? — Noire, » lui répond la pertide. Alors, raconte le poème de Thomas, il n'essaye même plus de lutter contre la mort.

o Amie Ysolt ! » treifez dit, A la quarte rent l'espérit.

Iseult débarque peu de temps après, se fait conduire auprès du corps, se lamente amoureusement; puis, eulaçant de ses bras son amant expiré, elle meurt à son tour, ne pouvant survivre à un tel deuil (i).

Wagner a supprimé Iseult-aux-blanches-mains. Un deuxième amour, même incomparablement plus faible que le premier, eût détruit l'unité passionnelle de son Tristan. Tristan, et, par contre-coup, Isolde eussent cessé d'être ce qu'ils sont, uniques, absolus. Il a supprimé également, malgré la très simple beauté poétique du détail,

poèmes sur Tristan avec le retour de Thésée vainqueur du Minoïaure; le père du héros, Egée, apercevanl au loin les voiles noires que les compagnons de Thésée ont oublié de retirer des antennes, croit son 61s mort et se tue de desespoir. MM. Bédier et W. Golther ont fait la même remarque.

(i) C'est la jalousie qui fait agir la femme de Tristan, selon Thomas elles romans en prose. Dans Eilhart, Iseult-aux-blanehesmains parle au contraire sans préméditation; elle répond « la voile est noire », au hasard, sans regarder, et sans se douter de la signification que cette couleur a pour Tristan. M. Bédier croit (pie cette forme de la légende, moins dramatique que la précédente, doit être plus ancienne, et il se reporte au mythe de Thésée, où la négligence des matelots n'est aucunement intenti mnelle.

le signe qui doit annoncer, au lointain des flots, la fidélité victorieuse de l'amour ou sa défaite mortelle — la voile blanche, la voile noire (1). Il ne faut pas, pour Wagner, que Tristan meure d'une mauvaise nouvelle, pas plus qu'il ne doit succomber à sa seule blessure : il faut que Tristan meure de son amour, de son long désir vers l'union rendue complète par la mort ; il mourra de retrouver Isolde, non de la perdre ou davoir cru la perdre. C'est par de telles modifications que Wagner démontre sa profonde compréhension humaine, son authentique génie de poète créateur.

Si Wagner a emprunté un certain nombre de traits aux versions françaises, s'il a plusieurs fois modifié le récit de Gottfried, — et si même ce récit, inachevé, n'a pu lui servir pour la conclusion du drame, — il a gardé cependant plus d'une expression, plus d'une pensée du tendre minnesinger. Dans le rôle de Marke (où il s'éloigne pourtant beaucoup de Gottfried et plus encore des autres poètes), il a insisté sur ces idées de fidélité, d'honneur, d'indulgence, que le chanteur de Strasbourg développe déjà complaisamment. Ces mots : « honneur, » « fidélité » '« Ere », « Triuwe »), sont associés par Gottfried à propos de Tristan, et Wagner parait s'être souvenu de cette typique association (2j. 11 est intéressant de com-

(1) Il est probable que, dans une première conception de Tristan Wagner avait songé à utiliser le détail de la voile noire, en suivant de plus prés les poèmes dont il s'inspirait, et que la suppression est de ce fait résultée d'une simplification générale de sou projet de drame. C'est ce qui semble se dégager d'une curieuse lettre à Liszt (sans date exacte, mais sûrement écrite dans les trois derniers mois de l'année 1854) : » J'ai projeté en mon esprit un Tristan und Isolde, la plus simple conception musicale, mais la plus riche de sève [littéralement : de sang]; dans 1'' • pavillon noir » qui flotte à la fin, je veux m'envelopper — pour mourir. » Plus lard, dans une lettre à Liszt datée de Mornex, près ii 20 juillet 1856, Wagner revient sur ce point : il lait allusion au troisième acte du drame, « avec le pavillon noir et le pavillon blanc ».

(2) Tristan? Ehre,

— hôchste Treu,

(Acte Ij scène * i.)

parer les discours d'Isolde,dans Gottfried, lorqu'elleveut tuer Tristan pour venger Morold, et ceux de l'Isolde wagnérienne, lorsqu'elle narre précisément les mêmes faits à Brangâne : « Elle prit l'épée en main, raconte Gottfried, elle alla vers Tristan, qui était en ce moment dans son bain : « Oui, lui dit-elle, Tristan, n'est-ce pas toi? — Non, dame, c'est moi Tantris (1) . — Tu es donc, j'en suis sûre, Tantris et aussi Tristan; les deux ne font qu'un perfide; le dommage que Tristan m'a causé doit être payé par Tantris; tu vas expier la mort de mon oncle (2). » La correspondance « Tristan — Tantris » est indiquée par Wagner d'une manière analogue, en quatre vers très courts qui font penser aux deux vers de Gottfried (3). L'épithète choisie par le minnesinger, « veig», qui signifie « félon », « perfide », « lâche », résume des qualifications semblables appliquées à Tristan par Isolde pendant tout le premier acte du drame. Mais ce qui importe beaucoup plus, c'est le caractère d'Isolde tel qu'il ressort de ce passage de Gottfried. Wagner s'est souvenu de la royale princesse, passionnée, capable des plus violentes résolutions, de cette fille d'Irlande qui prend

(1) L'interversion de Tristan en Tanlris, (ou Tristran-Trantris). est celle dont le héros se sert pour déyuiser son nom vrai, sa personnalité véritable, pendant sou séjour en Irlande. Elle existe dans toutes les versions.

(2) Si nain das swerl ze hainkii si gieng iiber Tristanden, die er in einem bade saz.

« jà, » sprach si, « Tristan, bistu daz? » « nein frouwe, ich bin ez T.ntris. »

bistu der bin ich gewis, Tantris unde Tristan :

die zwêue sint tin veiger nian; daz niir Tristan liât <,r«.'t:in daz muoz ùl Tantris gàn :

du giltest mlnen Ohem! »

(3) Der « Tantris »

mit sorgend List sich nannte,

als « Tristan »

Isold ilni li. (Ici erkannte.]

(Acte I. scène m.]

Quatre autres vers, un peu plus loin, présentent la même opposition et le même parallélisme. I ans ta scène vr, l'opposition « Tantris-Tristan » est même renouvelée en deux vers :

Wo ich I nntris h

Wo I ristan mir rerliel.

l'épéeen main, court vers Tristan, lui jette une sanglante injure et veut elle-même le frapper du glaive. Il a développé ce caractère, accusé les traits que dessina le vieux porte, et créé, en partant de celte première ébauche, un des types féminins les plus véhéments, les plus touchants, les plus tragiques que l'Art ait jamais évoqués. Le cri d'Isolde, selon Gottfried, lorsqu'elle hésite à frapper l'ennemi et laisse tomber l'épée vengeresse : « Malheur à moi, d'avoir jamais vu ce jour (1)1 > se répercute dans le drame de Wagner (2). En la destinée des amants, Gottfried avait entrevu la souffrance d'amour, le rêve de la mort; il parlait.au début de son poème, de « la douce amertume » d'amour, de « la chère souffrance », et, en deux vers bien wagoériens d'idée, si l'on peut s'exprimer ainsi, il montrait le double désir de la passion, en nommant « la chère vie,[la douloureuse mort, — la chère mort, la douloureuse vie ». Il qualifie ses héros d'éternels « désireurs », de « servante » et de « servant de l'amour »; il unit, comme Wagner, leurs deux noms (3) ; il revient plusieurs fois sur la puissance mystérieuse de l'amour, l'amour « expiateur », l'amour « dominateur (4) » ; en lisant de telles expressions, l'on se rappelle la réponse d'Isolde à Brangâne : « Ne

(1) Hie mite warf si daz swert von ir,

AVeinende sprach si : « Outré mir, daz ich ie disen tac gesach ! »

(-) 0 wehe mir !

Ich ia war's

die neimlich selbst

die Schmach sich schuf!

Das rachende Schwert,

statt es zu schwing

machtlos liess ich's fallen... —

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