I. si/ène m.) (3) Ein senedaer onde ein senederin
ein man ein \vij>, ein wip ein mun
Tristan Isot, lsôt Tristan.
( i) Diu eewaltaerinne Minne
(V. 959.) Minn', aller herxen lâgaerinn
iV. 11." Diu suenaernne Minne.
(Y. Il 7i
connais-tu pas l'amour , et les miracles de soi! pouvoir (!)?••• » Gottfried parle encore de « la détresse infinie du cœur», à laquelle Isolde et Tristan sont en proie, et qui déjà leur donne virtuellement la mort (2) ; il les montre séparés jusqu'au moment où ils boivent le philtre, et désormais unis indissolublement (3). Wagner a vu aussi, non seulement dans Gottfried, mais dans les mythes antiques, et surtout en sa propre conception du monde, cette étroite parenté de la mort et de l'amour. Un jour il dit, jouant à une amie le deuxième acte de Tristan : « Les anciens avaient reconnu dans Eros le génie de la mort, et ils lui avaient mis à la main la torche renversée (4). »
Nous avons indiqué, dans Gottfried, la scène où Isolde veut frapper Tristan du glaive, et ne se sent pas la force d'accomplir sa vengeance. L'hésitation de la princesse, l'intervention de la reine d'Irlande, celle enfin de Brangàne compliquent la situation psychologique au point d'en atténuer presque entièrement la signification, qui demeure très indécise. Wagner, toujours créateur, a voulu sur ce point une précision absolue, de capitale importance. 11 a supprimé le rôle des personnages secondaires, et fait du sentiment, de la passion, l'agent unique
(!) Frau Minne kenntest die nient?
Nient ihres Zaubers Macht '?..., tic.
(Acte II, scène i.) (2) Diu endelôse herzenôt
von der si beide lâgan tôt.
(V. 11.079-30.) (.'.) Sie werden eiri und einvalt
die zwei und zwivalt wâren è...
(T. 11.72<Mij.
Ci, Tristan, acte 11, scène n, te Slerbelied : So starbefa wir, mu ungetrennt, ewig i
ohne End, etc.
(4) Deutsche Rundschau (1*87, VI, p. 399), article do M™ Wille : Même Erinnerungen an Richard Wagner, Cf. E. Schuré, le Drame musical, t. II, et II. -S. Chamberlain, Notes sur Tristan. {Reçue u-ay aérienne, 3e année, il" double X-XI, QOV.-déc. 1887.)
du drame. Isolde raconte, au premier acte, qu'elle s'approcha de Tristan. L'épée en main, pour venger Morold : « De son lit, il regarda vers moi, — non pas l'épée, non pas là main, — il me regarda dans les yeux (1). » Jusquelà le"brel' récit d'Isolde est rigoureusement véridique, mais, pour expliquer le non-accomplissement de sa vengeance, la princesse donne à Brangane, — et essaye peut-être de se donner à elle-même, — une raison d'apparence plausible : «. sa misère me fit pitié; le glaive — je le laissai tomber; la blessure, je la soignai et la guéris. » Aux derniers mots seulement, l'aveu se dessine : elle dit avoir guéri Tristan pour qu'il retournât en Cornouailles et ne la fatiguât plus de son regard... Mais dès la phrase « il me regarda dans les yeux », la musique, — qui exprime, elle, le sentiment intime, la spontanéité du désir, de la souffrance, des émotions tristes ou joyeuses — nous a révélé la réalité psychologique de la situation: le motif qui dit le regard amoureux, ou mieux, l'amour né d'un regard, s'élève aux altos, se plaint, et tendrement soupire. Nous savons que Tristan aime Isolde, et que désormais Isolde aime Tristan.
Cette admirable compréhension humaine de Wagner nous conduit à une autre création, qui, tout en dérivant de la précédente, devient l'innovation essentielle contenue dans le drame, change l'axe de ce drame, et donne une couleur inattendue aux sentiments, aux paroles, aux actes des héros. Par cet amour, que Wagner fait exister, expressément, entre Tristan et Isolde avant le philtre bu, le rôle du philtre est absolument modifié, et le miracle créateur que réalise ici le poète s'achève par une invention de génie, celle d'un autre philtre, qui n'est plus le « beivre » d'amour de Thomas, le « lovendris » de
(1) Ce regard de Tri-tan est, dan.? le drame de Wagner, la muette révélation d'amour. Il joue un rôle initial de la plus grande importance, ce que la musique confirme par la filiation des motifs découlant de celui-là, dans le prélude et dans l'œuvre tout entière.
Beroul, le « minnetranc » de Gottfried, mais le breuvage de mort, que les deux héros ont désiré boire, qu'ils ont cru boire, et que leurs âmes ont épuisé réellement — jusqu'à la dernière goutte.
Dans Gottfried, le breuvage d'amour, préparé par la reine d'Irlande pour Marke et pour Isolde, est bu par Isokle et par Tristan, sur le navire, mais fortuitement, sans aucune intention. L'erreur d'une suivante, qui le leurdonne au lieu de vin, est cause de l'irréparable et divine catastrophe. « Gela paraissait du vin, dit Gottfried, mais ce n'était point du vin (1). » L'amour tout-puissant, aussitôt le philtre bu, assiège ces deux cœurs et à jamais les unit. Brangàne accourt, reconnaît l'erreur commise, jette la coupe vide à la mer, et se lamente désespérément: « Malheur à vous, Tristan et Isolde, ce breuvage est votre mort à tous deux (2)! » Dans le drame de Wagner, comme dans le roman français, et bien plus nettement, plus fortement encore, le philtre d'amour ne cause à aucun titre cette passion dont il n'est d'ailleurs, au point de vue mythique, que le symbole matériel. Et, surtout, répétons-le, Wagner invente ici le philtre de mort, le poison, le Todeslrank, qu'lsolde ordonne à Brangàne de verser dans la coupe (3). Brangàne y substitue le philtre d'amour, mais les deux amants croient boire la mort; d'où l'illusion passagère de leur délivran-
(j) ... Owê mir armen !... ctc,
... Owê Tristan and I-ùt
.ni- isl iuwer brider tôt '■ Il est intéressant de comparer ce passage fie Gottfried à deux s du rôle de Brangàne, l'un au premier acte du drame vu) :
Wehe! Wehe!
Un ibwendbar
Notfa fur Eurxen Tod ' l'autre, au deuxième acte (scène î) où l'adaptation est presque li Itéra le :
(i Wehel Wehe!
li h mir Armen !
Des Linsel gen Tranks !
(3) Voir le chapitre intitulé l'Action.
ce, de leur évasion d'un monde désormais impossible et incompréhensible pour eux. C'est pour cela qu'ils se crient enfin leur amour, se jettent dans les bras l'un de l'autre, et que la félicité de cette. mort appelée, entrevue, goûtée une minute, les obsédera jusqu'à la mort réelle, suprême conclusion de leur désir.
En sa première ébauche de Tristan, Wagner faisait intervenir Parsifal (Percevali au troisième acte. II avait trouvé dans les romans français (1) une fusion de la légende spéciale de Tristan et d'Iseult avec les aventures des chevaliers de la Table Ronde, Gauvain,PercevaI, etc. Mais ce mélange n'avait d'autre but que d'ajouter de nouvelles aventures aux anciennes, de satisfaire l'imagination du lecteur et de la charmer par ce lien établi entre deux sujets, riches l'un et l'autre d'épisodes (2). Wagner, lui, transformait cette intervention des autres chevaliers de la Table Pionde ou chercheurs du Gral, en lui donnant un sens poétique. Il avait compris ce que le vieux conteur n'apercevait déjà plus, la parenté antithétique des deux mythes, et de ces deux personnages légendaires. Tristan et Parsifal. Dans la première esquisse de Tristan (1855?), Parsifal arrivait à Kareol, toujours en quête du Gral. Son apparition, accompagnée d'une mélodie qui devait exprimer sa foi et son renoncement, répondait aux plaintes de Tristan, à l'interrogation gémissante du Désir (3). Wagner supprima ensuite cette survenue de Parsifal, dont la valeur dramatique était douteuse.
(1) Cf. E. Lôseth : le Roman de Tristan... Paris, Bouillon, 1891.
(2) Inversement, dans le Parzival de Wolfram d'Eschenbach, Gurnemanz von Graharz apparaît pour la première fois «^ 1 1 un tournoi où luttent Morholdvon Irland et Riwalin von Lo/tneis(LC'onnois). [Parzival, éd. Lachmann, 68, «, et 73, ii-so.)
(3) Bayreulher Blàlter, aimée 1883, p. 28'J. M.Chamberlain, dans les Noies sur Tristan, déjà plusieurs fois >itées, signal-' encore, sur un autre point, L'influence du roman français en prose, en rapprochant le passage «lu drame où Tristan présente son glaive à Isolde, pour qu'elle le frappe, d'un épisode de l'aventure de Tristan etde Bélide, fille de Pharamont (dans la toute première partie du roman).
■2'2i L'ART DE RICHARD WAGNER
Le Tristan de Wagner reçoit de Melot la blessure dont il doit mourir, il la reçoit volontairement, car, avant de croiser le fer avec le traître, il annonce sa mort prochaine à Isolde, et demande à l'amante fidèle si elle veutle suivre « au pays où le soleil ne luit point». C'est là une nouvelle création de Wagner, car, ni dans le poème de Thomas, ni dans Eilhart. ni dans le roman en prose, ni dans la Tavola Ritonda,i\u\\e part enfin, on ne trouve de version analogue à celle-là (i). Ni le nain Froçin de Berol, ni le Melot Petit, le Melot der Zwerg de Gottfried, ne blessent Tristan face à face ou par traîtrise. Dans tous les manuscrits en prose française, sauf le manuscrit 103 déjà signalé plus haut. Tristan est surpris par xMarc, un jour qu'il « harpait» dans la chambre dTseult. Le Roi frappe Tristan d'une lance empoisonnée, et c'est de cette blessure que Tristan meurt. Dans le manuscrit 103, Tristan reçoit la blessure mortelle de la main du jaloux Bedalis, parce qu'il avait aidé son beau-frère, Ruvalen, à pénétrer dans le château de Bedalis, auprès de la femme de celui-ci, la belle Gargeolain. Cette version est également contenue dans le poème d'Eilhart (2). L'invention de Wagner est à la fois plus simple, mieux liée à l'action essentielle du drame, et singulièrement plus significative. Le Tristan et l'Isolde du poète-musicien meurent parce qu'ils désirent mourir, parce que la mort est devenue l'exigence nécessaire de leur amour. Leurs âmes ont dompté leurs corps, leur passion a hâté irrésistiblement le cours des choses, et c'est là ce qu'exprime cette blessure à laquelle Tristan s'offre volontairement, qu'il rouvre en son délire, à l'heure suprême où il retrouve Isolde.
Il reste quelques éclaircissements à donner surlescon-
f. J. Bédier, la Mort de Tristan et d'Iseut... {Romania, t. XV. pp. 481-540).
(2) On :i vu plu? haut que, <lan> Thomas, c'est Tristan le Nain qni blesse Tristan»
ditions artilisques et l'état d'esprit on se trouvait Wagner lorsqu'il composa Tristan. Le sens de sa création ne peut qu'en être précisé.
« Le poème, dit M. H. S. Chamberlain en ces Note* sur Tristan que nous avons déjà citées plusieurs fois. fut écrit dans l'été de 1857 et termina au mois de septembre de cette année. La composition fut commencée en octobre 1857 (1). L'esquisse orchestrale du premier acte porte la date du 13 janvier 1838; la partition de cet note fut envoyée à MM. Breilkopf le 3 avril 1858. L'esquisse du second acte est de l'été de 1858. au moins en partie. Au mois d'août de la même année, Wagner quitta Zurich définitivement. C'est à Venise que le second acte fut terminé; l'esquisse orchestrale porte la date du 9 mars 1859. La première esquisse du troisième acte est sans doute aussi de 1858, et a été terminée à Venise tin septembre ou rommencementoctobre 1858; l'esquisse orchestrale fut terminée à Lucerne; elle porte la date du 19 juillet 1S59. Wagner a donc mis deux ans juste, de l'été 1857 à l'été 1859, à écrire Tristan. »Nous ajouterons que Liszt, le 9 août 1859, adressait à Wagner, qui se trouvait en ce moment à Lucerne. unedépêche ainsi conçue : « Au Tristan terminé les plus cordiaux souhaits de bonheur de ton invariablement tidèle. — Francisons. »
C'est donc surtout à Zurich, à Venise et à Lucerne que Tristan a été composé (il faut tenir compte d'un court voyage à Paris, en janvier et février 1858). Mais Wagner médita son œuvre et en groupa les matériaux plusieurs années avant celles qui correspondent à la réalisation de cette œuvre. Une lettre qu'il écrit à Liszt, lettre non datée, mais certainement envoyé»- dans les trois derniers mois de 1854, indique sa décision de faire un drame intitulé Tristan und [solde, le choix arrêt!'- du sujet, et laisse entrevoir même la nature de sa conception (2).
(1) Une lettre do Wagner à Liszt (I" janvier 1858, Zuri< que la musique du premier acte fut achevée le 31 décembi
(2) Les dernières lignes de cette lettre sont citées plus haut.
Cette lettre corrobore l'affirmation de M. Hans von Wolzogen, assurant que la première esquisse de Tristan date de 1854 ou de 1855. En 1856,1e sujet de Tristan avait pris une telle intensité dans la pensée de Wagner, que le maître ne pouvait que difficilement « s'en débarrasser l'esprit pour continuer le travail du Ring (1) ».
La lettre à Liszt que nous avons citée à deux reprises, et qui. répétons-le, date de la fin de l'année 1854, contient deux paragraphes de plus haut intérêt. Les voici.
« En même temps que progresse — lentement — ma musique la composition de ma musique", je me suis occupé d'un seul homme qui,— bien que d'une façon seulementlittéraire. — est venu dans ma solitude comme un envoyé du ciel. C'est Arthur Schopenhauer, le plus gran philosophe depuis Kant, de qui il a le premier, suivant sa propre expression, pensé complètement toute la pensée. Les professeurs allemands, bien entendu, l'ont quarante ans ignoré... Son idée essentielle, la négation finale de la volonté de vivre, est d'un sérieux effrayant, mais elle délivre seule.
« Par amour pour mon jeune Siegfried, le plus beau rêve de ma vie, il faut bien que je finisse de composer ma musique de VA nneau du Nïbehmg : la Walkûre n'a trop fortement secoué pour que je ne m'accorde pas encore cette joie. Me voici dans la deuxième moitié du dernier acte (2). Le tout ne sera pourtant fini qu'eu
(1) Ce sont là les propres paroles de Wagner, citées par M. Franz Mûller ià qui elles furent dites] dans son livre: Tristan und Isolde nacli Sage und Dichtung, 1865, in-8 (p. 103).
(2) C'est donc bien, d'après cette lettre, en pleine composition de ta Walkyrie. que Wagner a résolu définitivement de composer Tristan und Isolde. Ce texte confirme l'hypothèse de 11. -S. ChamberlaiD [Notessur Tristan), disant que « le tragique amour
- jinund et de Sieglinde « éveilla sans doute chez Wagner le désir impérieux de créer un nom-eau drame ». Ce sujet du Ring, son ensemble, a dû hâter la c imposition de Tristan par les analogies que présentent ici les deux mythes. L'histoire de S fried, ou Sigurd, allant conquérir Brûnnhilde pour le compte de Gunther, et trahi, blessé mortellement, après avoir été repris par l'amour de la femme qu'il a donnée à un autre, offre une grande parenté avec celle de Tristan, d'Isolde et de Marke.
I806 ; en 1858, dans la dixième année de mon hégire, je pourrai alors le faire représenter, — s'il doit en être ainsi. Mais comme je n'ai jamais goût»'' dans ma vie le véritable bonheur de l'Amour, je veux encore élever un monument à cet Amour, le plus beau de tous nos rêves; là, du commencement à la lin, l'amour ne pourra s'assouvir pleinement : j'ai projeté, en ma tête, un Tristan et /solde... » On sait que Wagner se mit à la composition musicale de Siegfried dans l'automne de I806. L'obsession de Tristan devint alors irrésistible; ce qu'avait commencé l'amour de Siegmund et de Sieglinde, l'amour de Siegfried et de Brûnnhilde l'acheva. Wagner constata l'intime parenté qui unit le mythe de Siegfried à celui do Tristan. Cette passion, qui ne pouvait se développer (huis le Ring avec une absolue liberté sans briser le cadre de l'œuvre, en détruire l'équilibre et la signification poétique, il la déchaîna dans Tristan, où elle devint l'action du drame et sa vie (1).
A l'influence directe de la légende de Tristan et des nombreux poèmes ou romans écrits sur ce sujet, vinrent donc s'ajouter celle des mythes d'où le Ring était déjà issu, et celle aussi, moins importante à coup sûr, de la philosophie de Schopenhauer (2). Ce dernier point résu'te de la lettre à Liszt que nous avons citée, mais cette influence, il y faut insister, est d'ordre tout artistique. Wagner n'a mis en son œuvre aucune dissertation philosophique, comme l'ont prétendu des critiques mal informés : la thèse de Schopenhauer, la négation de lavo-
(1) Wagner dit qu'il s'aperçut de cette parenté « avec un ravissement de joie ». M. Chamberlain, traitant cette question, rappelle que le poète-musicien a quelquefois nommé Tristan « un acte complémentaire » du Ring (Gesammelte Schriften, t. VI, p.
(2) Le livre de Schopenhauer, Die Welt als Wille und Yorstrtlung, fut apporté à Wagner dans l'hiver de 1853-1854, h Zurich, parle poète Georges Herwegh. Il ne -'.i^ii pas ici des théories de
ipenhauer sur l'amour, bien que l'amour soit l'essentielle action de Tristan, mais de cette solution moral ■ que Wagner lui-même indique, comme unique issue d'un conflit irrémédiable, « la négation de lu volonté de vivre ».
lonté de vivre, lui est simplement apparue comme une puissante formule, correspondant à ses préoccupations dramatiques, au cas moral de Tristan et d'Isolde, et l'aidant à le préciser avec une logique inflexible, y indiquant même un aspect nouveau. La lecture de Schopenbauer n'a été qu'un adjuvant pour sa pensée.
Une autre influence indirecte sur l'esprit de la musique de Tristan, influence en apparence paradoxale, me semble venir deCalderon. Si rien n'est plus éloigné des intrigues complexes et violentes où triomphe la forte imagination du dramaturge espagnol que l'action simple et profonde des œuvres wagnériennes, il n'en est pas moins vrai que l'antinomie significative des âmes et du monde, de la pure passion et de tout ce qui n'est pas elle, a pu être singulièrement fortifiée par l'étude du théâtre de Calderon, que Wagner lisait en 1858, c'est-à-dire en pleine composition musicale de Tristan (1). Voici des extraits d'une lettre de Wagner à Liszt, qui montre l'enthousiasme du poète-musicien pour l'auteur de la Dévotion à la Croix, et qui indique bien comment toutes ses lectures, en cette période de création, venaient nourrir ses propres idées, les activer, les développer, les pousser vers leur réalisation (2) :
«... Je ne suis pas loin de le placer seul très haut. Grâce à lui, la nature d'âme espagnole s'est ouverte pour moi: c'est une floraison incomparable, inouïe, avec une telle rapidité de développement qu'elle dut bientôt arriver à l'épuisement de la matière et à l'anéantissement universel. La nature élevée et passionnée de ce peuple trouve son expression dans la conception de ((l'honneur)), où ce qu'il y a de plus noble et en même temps ce qu'il
(1) « Ma lecture est maintenant Calderon. » (Lettre de Wagner à Liszt, datée de Zurich. I'r janvier 1858.)
(2) Dans cette lettre, Wagner regrette do ne pouvoir lire le lexte, original, en raison de son inaptitude personnelle aua languoa étrangères, ■ comme à la musiquql » Il cite 1rs traductions1 allemandes de Schlegel, de Griess.de Ami der Malsburgel de Murtin (celle siins doute qu'il avait entre les mains à c<> moment).
y a de plus effrayant constitue une sorte de seconde religion. Le plus redoutable orgueil et la plus haute abnégation y cherchent simultanément à se satisfaire. L'essence du véritable « monde » ne pouvait s'exprimer d'une façon plus aiguë, plus éclatante, plus souveraine, — et tout à la fois plus destructive, plus affreuse. Les saisissantes représentations scéniques du poète ont pour argument le conflit de cet « honneur » et du profond sentiment de sympathie humaine. «L'honneur» détermine des actions qui, connues du monde, sont déclarées glorieuses: la sympatbie humaine, blessée , se réfugie dans une sublime mélancolie, presque inexprimée, et d'autant plus impressionnante, en laquelle nous reconnaissons l'essencedu monde comme effrayante et vouée au néant... C'est la religion catholique qui intervient ici pour servir d'intermédiaire dans ce conflit profond, et nulle part elle ne pouvait prendre une signification de ce genre, que là seulement où l'opposition du monde et de la sympathie humaine s'établitd'une manière si puissante, si nette, si plastique, mieux que chez aucune autre nation. Combien n'est-il pas significatif, aussi, de voir que presque tous les grands poètes espagnols, dans la deuxième moitié de leur existence, sont entrés dans l'état ecclésiastique! Mais n'est-ce pas un l'ait unique, qu'après cette victoire idéalement parfaite sur la vie ces poètes aient pu décrire cette même vie avec une sûreté, une clarté, une chaleur et une précision qu'ils n'avaient jamais atteintes auparavant, quand ils étaient dans la vie!
«... Aussitôt après toi et Calderon. j'ai jeté un regard dans mon premier acte terminé de Tristan, que j'avais emporté avec moi, et j'en ai été merveilleusement réconforté il)... »
l^ne aventure pers onnelle de Wagner a dû encore influer sur l'exécution de Tristan. Celle influence ne peut
(1) Lettre de Wagner S Liszt, écrite île Paiis, hôtel du Louvre (sans date, mais certainement clans la première quinzaine de anvier r-
être mise en doute par aucun de ceux qui savent quels rapports existent entre les créations de Wagner et les émotions qu'il a ressenties, même lorsque l'œuvre, au premier aspect, ne paraît pas refléter les événements de la vie. Ici, le rapport est évident, visible à tous les yeux (1).
(I) M. Chamberlain, dans ses Notes sur Tristan, écrit : « Wagner fut pris d'une passion violente pour une femme, jeune et d'une grande beauté. Sous plus d'un rapport la situation rappelait singulièrement celle du drame. Et elle la rappelait surtout par la violence inouïe des sentiments, et par ce souffle de profond mysticisme qui relevait bien au-dessus d'un sentiment vulgaire et passager... Notre maître était lui-même bien prés du « Tod durch Liebesnnth, ». La fuite en de nouveaux pays, la création fiévreuse de Tristan, c'est-à-dire du drame qui se jouait en son propre cœur, lui sauvèrent la vie. Mais les quelques lettres que j'ai pu voir de lui de cette époque montrent toute la profondeur de ses souffrances... » Je pourrais citer ici les noms des personnages qui ont joué un rôle en ces faits: je pourrais fixer des dates précises, et donner quantité de détails, ayant eu l'heureuse fortune de rencontrer plusieurs personnes exactement renseignées sur le séjour de Wagner à Zurich et son voyage à Venise. On comprendra sans doute le sentiment qui m'interdit de publier ce que j'ai appris sur cette question.