CHAPITRE XIT
ne son long sommeil j'évoque l'End J'entonne le Chanl du Réveil.
[Siegfried, acte III, scène t.)
Le mythe de Siegfried était apparu à Wagner dans le Nibelitngenlied, sous sa forme épique, concrète, altérée et surchargée, mais formidablement grande et farouche. Un drame se dégageait aisémeut de l'épopée, drame assurément digne de tenter le génie d'un poète. Or, le récit du Nibslungenlied n'était, en somme, que le tragique aboutissement de l'idée mythique, la conclusion d'un cycle plus lointain, moins connu, moins compris. Les autres légendes de la Siegfriedssage, par exemple « Siegfried l'Encorné », se groupaient autour du IVibelungënlied, n'en procédaient cependant pas, et semblaient dériver comme lui d'origines mystérieuses.
Wagner ne saisit point tout de suite le symbole absolument humain de la Siegfriedssage. Au .moment où il conçut l'idée de dramatiser les aventures du héros germain, il ne voyait pas avec une netteté décisive la solution du problème artistique qu'il s'était posé, n'étant pas encore tout à fait conscient de l'intime nature de ce problème. Cependant il voulut aller au delà de l'épopée nationale allemande et des récits populaires; il vit sans
peine que cette épopée n'était pas une synthèse du mythe, mais seulement une dernière partie, une série de résultats, développés par un poète rude et puissant, pour qui le sens primitif de la légende avait cessé d'être sensible. Il reconnut enfin l'identité foncière de la tradition allemande et de la tradition Scandinave, malgré leurs différences très accusées; en conséquence, il étudia la poésie héroïque et mythologique du Nord, particulièrement les chants de l'Edda, et la I Olsunga-Saga, — la « Saga » des Wâlsungen. UEdda le renseignait sur les dieux, les géants, toute la cosmogonie norraine, sur les grands exploits de Sigurd, — la mort du dragon, la délivrance de la vierge captive dans les liens du sommeil, — et aussi sur la malédiction de l'Or... La Vôlsunga-Saga, en un long récit plein d'âpres détails, établit la filiation complète de Sigurd, et, par son large développement, très dramatique, est intermédiaire en quelque façon entre les brefs « chants de Sigurd » de VEdda et la colossale épopée du moyen âge germauique. S'appuyant sur ces données, Wagner put organiser un ensemble poétique dont la figure de Siegfried fut le centre : en l'année 18't8, il écrivit un grand drame intitulé la Mort de Siegfried (Siefried'i Tod),et il y joignit une esquisse générale que le lecteur trouvera au tome 11 des Gesammelte Schriften sous ce titre : le Mythe des Nibelungen comme projet de d ' r Nibelungen-Mythus, als Entvmrf zu
einem Drama). Mais un immense travail de transformai tion s'opérait en son esprit : le sujet humain qu'il avait aperçu dans les vieux poèmes et dans le mythe prenait un aspect et une signification insoupçonnés jusque-là. C'est l'époque où les idées de Wagner s'élucident défi nu tivement, et où le poète sent la brusque nécessité de les extérioriser en des ouvrages théoriques, comme pour se le-^ formuler à soi-même, irrévocablement. Et, en 185a il reprend les motifs dramatiques qu'il avait déjà traités pouren faire une œuvre de conception toute nouvelle, C Anneau du Nibelung.
La comparaison de la version première, celle de la Mort d>> Siegfried et de l'esquisse le Mythe des Nibelungen, avec la version des quatre drames qui forment le Ring, est instructive au plus haut point. L'action, de l'une à l'autre, change de caractère et de nature, et des faits nouveaux sont introduits par Wagner, faits qui modifient profondément le sens de l'œuvre entière.
Dans la première version, le drame commence bien par le rapt de l'Or, qu'Àlberich enlève; cet Or sert également à payer les géants qui ont construit le Walhall. Siegfried est tué parHagen, expiant ainsi la faute des dieux, mais cette faute consista dans la spoliation d'Alberich pour un but qui n'était pas supérieur à celui du nain, et dans la continuation de la servitude imposée aux Nibeiungen. Brùnnhilde meurt, après avoir rendu l'Or aux flots du Rhin, mais sa mort ne clôt pas le règne des dieux ; elle ne consomme point la fin de Wotan et la ruinede l'ancien ordre de choses. Redevenue Walkyrie, Brùnnhilde conduit Siegfried au Walhall : Wotan, les dieux, reçoivent le héros, qui leur vaut la rénovation de leur puissance et de leur gloire. Siegmund, Sieglinde, Mime, Hunding, Freia, Waltraute et d'autres personnages encore du Ring figurent en ces textes; une scène de Nomes existe dans Siegfried s Tod. Mais Wotan, hors la scène de la condamnation de Brùnnhilde et l'Incantation du Feu, n'intervient pas directement. Fafner ne tue point Fasolt, Alberich ne renonce pas au pouvoir de l'amour : d'une manière générale, l'opposition si tragique de la convoitise et de l'immolation, de l'Or et de l'Amour, n'existe pas (1).
Lue grande partie du texte de Siegfried's Tod a été con-
(1) Il en résulte que toutes les scènes où le choix se présente entre l'Or et l'Amour sont absentes de cette première version. Aussi l'on n'y trouve point la mise en gage de Freia; Waltraute figure bien dans le drame, niais elle n'adjure pas Brùnnhilde de rendre l'Anneau au fleuve. Cf. H.-S. Chamberlain, Dus Drama Richard Wagner's Leipzig, Breitkopf, I89i\ in-8 (pp. 93-96), et Revue wagnérienne. Notes sur la Gôtterdâmmerung, 1" année, n° V (juin 1886).
servée par Wagner dans la Gôtterdâmmerung. Ce qui fut
modifié, presque entièrement supprimé, ce fut l'ensemble des passages où il était question des dieux, et, plus généralement, du passé, des antécédents mythiques de l'action concrète. Et, en effet, l'origine, le sens, la portée de cette action avaient changé du tout au tout dans l'esprit de Wagner. La courte scène des Nornes devint un résumé grandiose des trois drames précédents ; le dialogue d'Alberich et de Hagen se transforma, la mort de Siegfried et surtout le discoursfinal de Brùnnhilde furent repris, refaits, marqués d'une signification nouvelle. Yn chœur de Walkyries : « Nach Sùden wir zieken » disparut complètement pour devenir, dans la Walkûre, le prélude et le commencement du troisième acte (1). Siegfried cessa d'être le héros capital, presque unique, de la dramatisation tentée par Wagner : non seulement Brùnnhilde gagna en importance, mais le héros psychologique de la Tétralogie, primordial et central, en qui le secret du quadruple drame est contenu, fut désormais le dieu Wotan (2).
On le voit : malgré les ressemblances apparentes, les identités même de texte qui existent en plusieurs points, il y a un abîme entre la première conception du Ring et sa réalisation définitive. La [version initiale, puissante littérairement et d'une intensité dramatique extraordinaire, — la Gôtterdâmmerung est là pour le prouver, — montrait déjà le sens portique du maître et sa force
(1) Ce chœur, dont l'esquisse musicale existe, datée du 12 novembre 1852, était chanté sur le motif qui devait devenir plus tard le thème du Walkûrenritt. Cf. Tappert : Richard Wagner, sein Leben und seine Werke. Elberfeld, IS83, in-8°.
(2) Le poème entier du Ring, comparé à Siegfried's Tod et à l'esquisse der Nibelungen-Mythus, démontre ce changement de centre, ce passage de Siegfried à Wotan. Chaque détail confirme cette évolution ; par exemple, dans Siegfried's Tod, les Nornes disent de Siegfried qu'il accomplira joyeusement ce qu'il a commencé. Wagner a utilisé celte idée dans Siegfried, où Wotan dit: «Ce que je résolus jadis, désespéré, en un sauvage déchirement de mon cœur, gaiement, joyeusement, librement, je l'accomplis aujourd'hui. » (Acte III, scène i.)
de transformation. Elle présente une simplification géniale de la mythologie norraine et de l'épopée allemande, et un tel drame, âpre d'accent, grandiose d'effet scénique et d'idées, suffirait à la gloire d'un poète. Combien plus grande pourtant la création de Wagner dans le poème définitif du Ring, où le principe du mythe indo-germanique est retrouvé, renouvelé, porté à un épanouissement prodigieux de sens humain et d'émotion humaine !
Nous avons pu résumer en un chapitre les textes les plus importants qui ont servi à Wagner pour Tristan et Isolde, et cet aperçu très sommaire nous a permis cependant d'indiquer le grand travail créateur de Wagner. Un livre entier suffirait à peine à grouper les éléments poétiques et légendaires qui ont dû concourir à la formation du Ring, à énumérer les lectures de Wagner, à préciser tous les matériaux dont il a fait usage, les caractères et la valeur des éléments qu'il a trouvés sous sa main, l'étendue exacte de ses modifications et de ses inventions dramatiques. 11 nous faudrait analyser les deux Eddas, non seulement dans leurs parties strictement mythologiques, comme la Voluspa et le Voyage de Gglfe, comme fàfthrudni&mal , Lokasénna, Vegtams-kvidha, etc., mais encore dans ses parties en quelque sorte héroïques, les chants de « Sigurd tueur de Fafner », par exemple. Il faudrait rapprocher du Ring, avec détail, la Vôlsunga- Saga, l'un des plus farouches récits du Nord, et la Niflunga-Saga, et même d'autres Sagas où Sigurd ne figure point, mais qui reproduisent, plus ou moins altérées, des traditions analogues, comme les Sagas de Fritiof et de Ragnar et le Beowulf anglo-saxon. A ces sources, déjà si complexes, il faudrait joindre le Nibelungenlied allemand, le Lied vom hùrnen Siegfried, la Thidreks-Saga ou Wilkina-Saga, avec les diverses aventures légendaires qui en résultent et dont les héros principaux sont Wittich et
Dietrich, et toute une série de contes populaires. Viendraient ensuite les poésies des Skaldes, et les poèmes légendaires de l'Inde, et les mythes grecs, et aussi les drames qui en sont issus, particulièrement COrestie, qui offre avec le Ring la parenté d'une même horreur implacable et sublime (1).
Voilà pour les sources que l'on peut nommer immédiates. Médiatement, Wagner a mis à profit les essais de ses devanciers, des poètes qui furent séduils par la rude épopée allemande, par le charme des antiques légendes, par la sombre grandeur de la cosmogonie Scandinave. Incidemment, il trouva dans Uhland quelques traits utilisables, et certains autres dans le drame de La Motte-Fouqué, Sigurd der Srhlangentodter ; enfin, les paraphrases et adaptations modernisées des anciens textes, surtout celles de Simrock, lui fournirent d'heureux épisodes.
Quelques rapprochements typiques entre le Ring et les sources auxquelles nous avons fait allusion nous permettront de montrer et la compréhension que Wagner eut du mythe, et la profondeur de son génie poétique (2).
(1) Il est impossible de donner ici une bibliographie des livres propres à éclairer le lecteur sur les rapports de la mythologie norraine et germaine et, par suite, des traditions héroïques allemandes et Scandinaves. Voici cependant quelques titres d'ouvrages très importants, qui, par leur mérite, peuvent dispenser le lecteur d'en feuilleter beaucoup d'autres. Jacob Grimm, Deutsche Mythologie; Wilhelm Grimm, Die deutsche Heldensage; Vos dei» Il \ i ; i : n , Nordische Heldenromane; Lachmaxm, Kritik der Sage von den Nibetungen : Rassmann, Die deutsche Heldensage und ihre Ileimatli : \V. .Miller, Versuch einer mythologischen Er/clàrung der Nibelungen; Simkock, Handbuch der deutschen Mythologie.
(:') Au sujet des origines de la Tétralogie wagnérieime, des recherches que Wagner a dû faire, des transformations opérées par son génie, et des tentatives des autres poètes, il convient de signaler tout particulièrement à l'attention du lecteur les ouvrages suivants : Otto Eiser, Richard Wagner* « Der Ring des NibelunA gen », ein exegellicher Versuch, Chemnilz, 1879; Rarl Gjelleuup, Richard Wagner in seinetn Hauptwerk « der Ring des Xibe/ungen », tfad. du danois en allemand, par 0. L. Jiriczek, Leipzig, Rein-
Le Siegmund et la Sieglinde de Wagner sont directement issus de "SYotan, parcourant le monde sous le nom de Wiïlse, avec le surnom caractéristique de « Loup > ( Wolfe). Le seul poème ancien qui soit très explicite sur la généalogie de Siegfried ou Sigurd est la Vôlsunga- Saga, où sont contées les aventures de Siegmund ou Siegmundr. La Vôlsunga-Saga, — « Saga der Vôlsungen ou WaUungen, — est l'histoire d'une race héroïque, d'origine divine, une race de force et de lumière < reconnaissant à l'extraordinaire éclat du regard), en contraste mythique, en même temps qu'en conflit réel, avec la race plus sombre des IViflungen ou Nibelungen, procédant, comme origine première, des puissances inférieures, du royaume de la Nuit et de la Mort. La tradition légendaire pénètre sur ce point jusque dans le domaine de l'histoire par la croyance au fameux « Trésor des Nibelungen », et l'épopée du Nibelungenlied en témoigne clairement 1 .
both, 1891 ; E. Meinck, Die sa^emrissenschaftlichen Grundlngen der Nibelungendichtung Richard Wagners, Berlin, Felber, 1892, qui est l'étude la plus complète sur la matière ; Maurice KtJPKBtuTH,Sie<7, fr ied, l'a ri s, Fischbacher, 1888; H. von Wolzogen, Der Nibelungen- Mythos in Sage und Litteratur, Berlin, Weber, 1876; P. IIerrma- Xowsei, Die deutscfie Gôlterlehre und ihre Verwerthung in Kunst und Dichtung, Berlin, Stricker, 1891 ; E. Koch, R. Wagners Bshnenfestspiel im Verhdllnis zur alten Sage..., Leipzig, ISTo; Fr. Miller, Der Ring des Nibelungen, Leipzig, 1862; Landman.v, Die nordische Gestalt der Nibelungen, Darmstadt, 1887.
(1) Le Nibelungenlied est suffisamment connu en France, par des traductions et par d>js études critiques, pour qu'il soit inutile d'en donner ici une analyse. Il n'en est pas de même de la Vôlsunga-Saga. Voici donc un résumé de ce récit étrange, empreint de la plus sauvage grandeur.
Siegmundr, le héros, a une sœur jumelle, Signy; tous deux sont issus d'un autre héros, Vôlsung, que son nom indique <■ fils de Vôlse »: cependant le fils de Vôlsung porte le nom de Rerir, fils - '■,/', fils lui-même d'Odin [V-oahmn — Wodan — Wotan). Bigny est mariée contre sou gré au roi Siggeir. Le jour du mariage, un vieillard borgne entra dans la demeure de Vôlsung et enfonça un glaive au tronc de l'énorme pommier qui servait de pilier central à la maison, promettant ce glaive à qui le pourrait arracher de l'arbre. Siegmundr seul y réussit, sans effort: Siggeir, ayant inutilement voulu lui acheter la précieuse épée, invita Vôlsung et les fils de Vôlsung en sa propre demeure. Signy avertit son père et ses fiv:''S que son époux projetait une trahison, mais ils vinrent
Dans la Villsunga-Saga, on ne sait si le nom de Yôlse ou Valse s'applique à Odin, à son fils Sigi ou à son petitfils Rerir. Le père de Siegmund s'appelle Vôlsung; mais,
quand même au rendez-vous, car ils méprisaient le danger. Après un combat où Vôlsung fut tué, ses fils se virent prisonniers de Siggeir, qui les lia et les exposa dans la forêt. Un vieil élan venait chaque nuit, étranglait l'un des prisonniers et le dévorait. Cet élan était la propre mère de Siggeir, une sorcière qui revêtait cette forme pour accomplir ses meurtres. Lorsque ce fut le tour de Siegmundr, Signy lui envoya en cachette un homme dévoué qui lui enduisit le visage de miel et lui en mit un rayon dans la bouche. L'élan vint, lécha le miel et plongea sa langue dans la bouche de Siegmundr; celui-ci la mordit de toutes ses forces et l'arracha ainsi de la gueule du monstre, qui, après d'horribles convulsions, expira. En cette lutte, les liens du captif se brisèrent; Siegmundr, libre, s'enfuit et vécut dans la forêt. Signy seule connaissait son repaire; elle lui envoya les fils qu'elle avait eus de Siggeir, afin qu'il les associât à son œuvre de vengeance, mais avec ordre de les tuer s'ils n'étaient point assez braves; ils se montrèrent accessibles à la peur, et Siegmundr les tua aussitôt. Signy alors s'aida du pouvoir d'une jeune sorcière, de qui la forme pouvait être changée avec la sienne; cette jeune femme la remplaçait la nuit auprès de Siggeir, tandis qu'ellemême allait trouver Siegmundr dans la forêt. De ces sauvages amours elle eut un fils, le vigoureux Sinfjôtli; lorsque Sinfjôtli atteignit l'âge de dix ans, elle l'envoya à Siegmundr, qui" lui imposa lamème épreuve qu'aux fils de Siggeir et de Signy: pétrir \ine pâte en laquelle était cachée une vipère. Il l'affronta sans crainte, et Siegmundr l'emmena avec lui dans son existence de guerre et de rapines à travers les bois. A la porte d'une maison où dormaient deux fils de roi, ils virent un jour deux peaux de loup suspendues; ils les prirent s'en revêtirent; or, ceux qui se couvraient de ces peaux ne les pouvaient quitter de neuf jours entiers, étant changés en loups pendant ce laps de temps. Ainsi, sous forme de loups, Siegmundr et Sinfjôtli errèrent, durement traqués. Enfin, Sinfjôtli ayant atteint l'âge viril, son père et lui se rendirent à la demeure de'Siggeir; mais là ils furent pris et enterrés vivants. Signy cependant leur avait su donner, à la dérobée, le fdaive terrible de Siegmundr, et, avec cette lame, ils creusèrent e sol, parvinrent à se délivrer. Ils mirent le feu à l'habitation de Siggeir; Signy y périt avec Siggeir : satisfaite d'avoir été vengée de son époux" elle voulut mourir avec lui.
Siegmundr retourna en son ancien héritage, où, chef puissant, il épousa Borghild, qui lui donna un fils, Helgi. Dans la suite, sa seconde et dernière épouse fut Hjôrdis, lille du roi Eylimi. Or, Helgi avait tué au combat un autre chef, Hunding, et le lils de Hunding, Lyngvi, avait en vain brigué la main de Hjôrdis j Lyngvi déclara la guerre à Siegmundr el Eylimi; Siegmundr lit des proins la bataille, armé de l'épée mystérieuse que jadis il arracha de l'arbre; mais un homme enveloppé d'un manteau bleu et dont un large chapeau ombrageait l'œil unique se dressa
d'autre part, le Beoivulf anglo-saxon donne le nom de Wâlse au père de Siegmund. On voit que Wagner, en attribuant à Wotan le nom de Walse et en faisant de
devant lui; il opposa son épieu à l'épée de Siegmundr, qu'avaient défendu jusque-là ses « déesses protectrices »; l'épée se brisa. Kegmundr et Eylimi vaincus furent frappés mortellement. Hjôrdi>, la nuit tombée, vint sur le champ de bataille, et y trouva son époux vivant encore; elle voulut panser ses blessures, mais il lui |dit : « Odin ne veut plus que je brandisse mon glaive; gardes-cn les morceaux avec soin, car de toi va naître un fils, qui sera lo 'plus glorieux héros de notre race ; il portera victorieusement fepée qu'on reforgera avec ces débris que je te donne, et on nommera cette épée Gram (angoisse, colère). » Il mourut lorsque le jour commençait à poindre. Iljôrdis mit au monde Sigurd, puis [elle épousa Alf, lils du roi de Danemark Hjalprek. Le récit vient ensuite de l'enfance de Sigurd, de sa force merveilleuse, de son 'instruction par Reigin, des prophéties que Gripir lui adresse, des épées qu'il brise, ciu glaive de Siegmundr reforgé par Reigin et dont il s'arme, et du combat contre le dragon Fafner; ayant goûté le sang du dragon, Sigurd comprend le langage des oiseaux; il profite de leurs conseils, et l'un de ces oiseaux le conduit au rorlu'i- où dort Brynhild. Sigurd traverse le feu qui défend la viirgi', endormie par Odin en punition de sa désobéissance, car ielle avait protégé un guerrier au combat contre le décret du dieu. 11 la réveille; elle lui apprend les runes. Sigurd se rend chez les Gjukungen, et jure fraternité d'armes avec Gunnar et Hôgni.
Nous arrêtons là cette analyse sommaire, la suite des événeiments étant sûrement connue du lecteur, et se résumant dans la .conquête de Brynhild (Brùnnhilde) par Sigurd pour Gunnar (Gunther), — après le philtre bu, en vue d'obtenir la main de Gudrun — et dans le meurtre de Sigurd par Gultorm, (au liçu de Uôgni, Ilagen).
La Vôlsunga-Saga a été publiée par Von der Ilagen dans le recueil intitulé : Attnovdisclie Sagen und Lieàer welche zum Fabelycreis des Heldenbuchs und der Nibelungen gehuren, herausgegeben aurch Friedrich lleinrich von der Ilagen ; Breslau, Grass und DBarth, s. d. (1814) , petit in-8. Une savante étude en a été faite par Rassmann, dans son livre : Die deutsche Heldensage und ihre lleimath (Hannover, 1857-1858;, au premier volume : Die Sage von den Wôlsungen und Niflungen in der Edda und Wôlsunga-Saga. Coin me on l'a vu, il y a sensiblement coïncidence entre toute une partie de la Vôlsunga-Saga et les chants eddiques,Sigurdarkvidha, mgurdrifumâl, Fafnismal, etc. La Saga étant une compilation en Rose, de nombreux critiques admettent, qu'il y a eu un cycle complet de chants eddiques, dont une partie est perdue et auxquels ■te correspond. On consultera avec fruit les fragments contenus au tome 1er du Corpus poeticum boréale de Gudbrand Yigfusson et ■ Voile Powcll (Oxford, 1883, in-8), avec traduction anglaise, Eous les titres : The Old Playoflhe Wolsungs, the Western Wolmng-Lay, et Vôlsunga-Kvidha in Foma. Une lettre de Wagner à
Siegmund son fils, a opéré une simplification et une concentration très marquées de la légende.
Siegmund, dans la Walkûre, correspond bien au Siegmundrdela Volsunga-Saga: peut-être y a-t-il équivalence entre ce Siegmund de la Saga et le Hjôrvardh des « Chants de Helge » (Helga-kvidha), ce qui entraînerait une même correspondance entre la Sigurlinn de ces chants et la Signy de la Saga. Quoi qu'il en soit, Wagner a réuni en une seule ligure dramatique, — émouvante au possible, création qui lui est toute personnelle, — Signy et Hjordis. Le caractère farouche de Siegmundr, sa vie sauvage au sein des bois, son existence sous la forme de « loup » ont laissé des traces sensibles dans la conception de Wagner, ou plutôt le poète a pris ces éléments et les a fondus, harmonisés, dans le personnage de Siegmund, qui se vante d'être un Louveteau (1), fils d'un Loup redoutable (2). L'existence de luttes féroces menée dans les bois n'est plus accompagnée, comme dans la tradition, d'un changement véritable d'hommes en loups : retrouvant l'idée du mythe et en développant la valeur humaine, Wagner fait du loup, — animal symbolique dans les légendes Scandinaves et même dans les mythes grecs, — la figure typique du proscrit, de l'être indépendant, en guerre avec tout ce qui l'entoure. La peau du loup n'est plus qu'un vêtement significatif, une sorte de costume de guerre. Siegmund, capable d'héroïsme
Uhlig. datée d'Albisbrunn, 12 novembre 1851, Wagner dit avoir déjà étudié la Vôlsunga-Saga à Dresde, avant l'exil, sur une traduction de Von der Hagen qu'il avait trouvée à la Bibliothèque Royale de Dresde. 11 prie Uhlig de lui envoyer cet exemplaire pour quinze jours, non pas afin de s'inspirer du récit et d'en reproduire plus exactement les caractères et les faits, mais poui se remémorer avec précision un ensemble qui n'a qu'un certain nombre d'épisodes communs avec ceux du Ring.
(1) Le surnom de « Wolfing » (louveteau), que Siegmund s'altribue au premier acte de la Walkûre, a été employé par SimroCfl dans Alphardts Tod (Heldenbuch. 1844, t. III).
(î) Wehrlich undstarkw&r Wolfej
Der Feinde ■wuchsci) ihm viol.
(Die Walkûre, acte 1, scène m.)
et chez qui la grondante furie du loup se réveille plus d'une fois (i), est devenu néanmoins un héros aimant, qui son^e, et que l'épreuve a grandi jusqu'aux silencieuses résignations.
L'amourde Siegmund et de Sieglinde, — cet amour que l'on a tant reproché à Wagner, — existe originellement dans la Vûlsunga-Saga. Signy voulait un héros qui pût la venger, de concert avec Siegmundr son frère. Elle alla trouver Siegmundr, et de leur commerce naquit le puissant Siufjotli. L'inceste de la légende s'explique donc et on pourrait presque dire s'excuse par la volonté de créer une race nouvelle, après constatation de l'insuffisance des autres races à la tâche proposée : il faut que Sinfjotli soit égal en bravoure, en désir de vengeance, à Siegmundr et à Signy ; il faut qu'il soit du même sang qu'eux, ou plutôt qu'en lui se concentre, avec leur haine et leur espoir, l'authenticité du sang des Vôlsuugen, franche de toute altération. Pour la même raison, l'inceste de Siegmund et de Sieglinde a lieu dans la Walkûre, et l'évidence est plus complète ici, car Siegfried, « le plus glorieux héros de l'univers, >> sera ainsi le tils de Siegmund et de Sieglinde, eux-mêmes directement issus de Walse (Wotan (2). Le mythe d'OEdipe, et d'autres qu'il est inutile d'énumérer, contiennent ce fait de l'inceste, volontaire ou involontaire, selon les cas. (3) Le crime inconsciemment accompli par Œdipe pèse en conséquences terribles sur
il Voir en particulier l'accent du passage : « Freudige Racheluchl muiden Frohen » (Die Walkûre, actel, scenem), et le cri de Siegmund lorsqu'il entraine Siegliude : « Su blùlie denn, Wâlsungen-Blut ! »
(2) L'idée que l'union dos deux Walsungen donnera seule au inonde Iç Vvâlsuog par excellence est analogue à celle qui préside à toute fondation de race, idée que toutes les théogonies excusent, et que la Bible elle-même admet, autorisant, au début, ce qu'elle interdit justement plus tard. Le texte du Ring exprime « I authenticité » île race ainsi assurée à Siegfried en plusieurs passades, par exemple en cette expression que Hagen emploie : « Det achteste Sohn » [Gôtterddmmerung \ acte I, scène i).
! . dans les Védas, le dialogue de la jeune Yami et de son frère jumeau Yama.
toute la race des Labdacides; de la révolte osée par Siegmund et Sieglinde un héros doit sortir, qui brisera le pouvoir des dieux. My Iniquement, l'audace de Wagner a donc sa justification ; philosophiquement, elle prouve le tempérament révolutionnaire de l'artiste, la hardiesse de sa pensée artistique jetant un tel défi aux habitudes dramatiques du théâtre moderne, poussant jusqu'à un tel paroxysme la lutte de la nature contre la convention, — même utile et sage. Certes, l'amour de Siegmund et de Sieglinde porte en lui sa condamnation : Wotan reconnaît, au second acte de la Walkùre, l'irréparable vice du pouvoir qu'il exerce sur le monde et des lois qu'il a promulguées, par ce fait qu'il n'a pu en libérer sa pensée et son espérance qu'en poussant les Wàlsungen à une insurrection criminelle, aussi violente qu'inutile, contrel'ordre de choses établi (1). Observons que Wagner a rendu excusable l'acte des deux Wàlsungen, l'a fait presque nécessaire, l'a glorifié de douleur et d'enthousiasme, en montrant l'éclosion de l'amour avant la révélation de la parenté; en posant la souffrance imméritée et la sympathie réciproque du persécuté et do l'esclave, la pitié sainte et le pur dévouement, comme préliminaires et causes de cet amour. La plus extrême angoisse d'un péril mortel, l'obligation pour Siegmund de sauver Sieglinde et de se défendre lui-même, la volonté enfin de Wotan qui a conduit le frère près de la sœur (à l'endroit où l'épéc vierge attend, enfoncée au cœur de l'arbre, la main du héros prédestiné), cette volontéqui ouvrela porte de la sinistre demeure, et enveloppe le couple de toute la joie de la nature, de toute l'ivresse du printemps, — autant de raisons dramatiques qui emportent nos
(i) La vraie libération de l'amour est le renoncement. Par le renoncement, l'âme s'élève au-dessus de la loi, s'affranchit pour ainsi dire de cette loi. Wolan entrevoit le renoncement, en son tir, au deuxième acte de la Walkure; il l'envisage avec uni sorle de joie héroïque, an troisième art.' de Sie^/ried (évocation d'Erda] ; il s'y résoud, dans la paix, — par l'acte rédempteur de Brilnnbilde, — en la dernière scène de la GéUerddmmerimg.
résistances et contre lesquelles s'émoussent les objections (1). Une sorte de droit primordial de l'amour apparaît, s'arme de toutes les négations qu'il a subies. de toutes les violences endurées, et triomphe, avec fureur, avec délire, de tous les obstacles opposés à sa manifestation (2).
En cet aspect du drame comme en tous les autres, l'esprit créateur de Wagner s'affirme donc. Si maintenant nous passons à Siegfried, nous verrons qu'il dérive du Sigurd et du Sinfjôlli de la Vôlsunga-Saga, du Sigurd des chants eddiques, et du Siegfried du Nibelungenlied, du Siegfriedslied et des autres traditions sur le héros vainqueur du dragon. La prophétie de sa naissance, de sa gloire, de l'épée reforgée, est placée par la Volsunga-Saga dans la bouche de Siegmundr expirant: La Motte-Fouqué, en son drame, a procédé de même. Wagner, par une véritable idée de génie, la fait prononcera Brùnnhilde, et l'on sait quels poignants effets dramatiques en résultent (3). L'enfance de Siegfried au fond des bois, dans Tignorance absolue de son origine, est décrite dans le Siegfriedslied (qui lui-même est une forme poétique de traditions populaires antérieures), où le jeune héros est instruit par le forgeron Mimer. Ici encore, Wagner simplifie, faisant de Siegfried le seul élève et le seul commensal de Mime. L'épisode de l'ours a pu être inspiré par les légendes finnoises sur le héros Somi et
(1) Ces considérations ressortent de l'ensemble du drame, et nommément de comme l'invocation de Siegmund à l'épée : « Heiligsler Minne hôchsle Noth — sehnender
rende Nolh... » : comme la parole de AVotan à Fricka : « Was so scldimmes schuf das Paar, dus liebend tinte der Lenz? »
(2) Cf. Die Walkùre, acte I, scène m, Liebeslicd de Siegmund :
Zertrûmmert liegl Was :mt.
(3) Un germe de cette idée a pu être rencontré par Wagner dans \e< chants i ddiques dits « Chants de Belgi », où un-- \\ kyrie choisit le nom du fds de Hjôrvardh i irlinn; mais cette hypothèse est tout à fait inutile au cas présent, vu la coneeption du personnage entier de Brùnnhilde dans le Ring.
des contes populaires allemands (1) ; dans le Nibelungenlied, au cours de la chasse où il doit être tué, Siegfried s'empare d'un ours vivant, l'attache à son cheval, l'amène au camp des chasseurs, le lâche au milieu des cuisiniers, le poursuit en riant (2). L'essai des épées, forgées, suivant les versions diverses, par Reigin ou par Mimer, se trouve dans la Vôlsunga-Saga, dans le drame de La Motte-Fouqué, dans le Wieland de Simrock et dans la belle poésie d'Uhland, Siegfried's Schwert (3). D'une façon générale, l'épisode du glaive reforgé est un admirable « lieu commun » de la poésie Scandinave et germaine, — c'est-à-direun symbole mythique extrêmement beau, — de même que l'ignorancede Parceval élevé loin des combats et des villes par sa mère, son départ, ses questions naïves, le cycle de ses épreuves, (constituent un vaste lieu commun celtique, riche d'ailleurs d'un grand sens humain et religieux. Quant aux détails de la scène de la forge, Wagner en a trouvé quelques-nn dans le Siegfriedslied, d'autres dans la légende de Wieland (sous la forme surtout où Simrock l'a traduite). L'idée du chant farouche que Siegfried entonne est bien de Wagner, qui s'était déjà proposé de la réaliser dans son esquisse Wieland der Schmied (4). Dans le Wieland de Simrock, Siegfried s'écrie: « Moi-même je me forgerai le glaive! » mais il ne réalise pas cette parole, et c'est WTagner, qui, trouvant dans Uhland l'idée du glaive fait par Siegfried, a compris la nécessité d'armer l'adolescent d'un glaive que seul il ait pu reforger, et a développé merveilleusement cette conception (5).
(1) On trouvera un conte de ce genre dans le recueil célèbre des Kindermàrchen, au t. III (n° 160).
(2j Nibelungenlied, str. 976 (10' aventure).
(3) Gcdichte von Ludwig Uhland. Stuttgard, Cotta, in-18, 62- éd., 1879. (Balladen und Romanzen, p. 380.)
(4) « Ein rus tiges feuriges Lied entlônlseinem Munde zum Sausen iler Schmiedebàlge, zum Sprùhen der Funken, zum Takte des Hammers. » (Wieland der Schmied; esquisse de l'acte III, BCène i, au tome lit des Gesammelte Schriften).
(5) Le détail de l'enclume fendue est dans les chants eddi crues, dans la Vôlsunga-Saga, dans la Thidreks-Saga, etc. Quant au
On sait avec quel sens de l'émotion et du charme poétique Wagner a transformé l'épisode des oiseaux, qui existe dans presque toutes les traditions relatives à Sigurd ou Siegfried ; comment il a créé, de Reigin et de Mimer, le personnage si caractéristique de Mime. L'idée de la peur, et de l'impossibilité où Siegfried est de la ressentir, vient principalement des Kindermârchen, comme aussi quelques discours de Mime (1). Dans les Sagas, le rôle de Reigin (Mime), qui est un frère de Fafnir ou Fafner, est à peu près incompréhensible, tandis que, chez Wagner, les faits et gestes de Mime s'expliquent aisément, étant déjà préparés par le Rheingold. Les paroles de Fafner mourant, au deuxième acte de Siegfried, dérivent de celles que la VGlsunga-Saga prête au monstre, et surtout d'un chant de VEdda, Fafnismâl.Va, première idée du « Waldweben » se trouve dans le Wiefand de Simrock, où les aventures de Siegfried chez le nain et sa victoire sur Fafner s'intercalent dans l'histoire du maître forgeron Wieland. Mais quelle distance entre la donnée initiale et les trésors de poésie que Wagner en a tirés! Dans la scène avec Wotan, le rôle de Siegfried appartient bien à Wagner, car la Volsunga-Saga faisait d'Odin un protecteur de Sigurd, intervenant fréquemment en sa faveur, et le poète-musicien, au contraire, allant beaucoup au delà du mythe, oppose son héros, fort, joyeux et libre, au dieu qui cherche en vain à lui barrer la route; en ectteaudacieuse révolte, en ce significatif exploit de la lance divine brisée, Wagner prouve bien la hardiesse de sa création (2). Le réveil de la Walkyrie défendue par
glaive reforgépar Siegfried lui-même, Uhland (Siegfried s Schwert) chante très brièvement cet exploit. Du reste, son Siegfried est l'élève d'un habile forgeron : le Siegfried de Wagner reiorge No^ thung au mépris des conseils et des procédés de Mime.
(1) Au recueil ilêj.-'i cité des Kindermârchen, le n° 4 contient l'histoire de < celui qui s'en alla par le monde pour connaître la peur ». La phrase de .Mine' : « Nun ward ich so ait — ivie llnlil und Wald , — und hab' nient so was geseh'n! a (acte I, scène m), est aussi prononcée en plusieurs contes populaires allemands.
(2) Les rapprochements que fait M. Meinck a ce sujet, dans un
la flamme est commun à la plupart des traditions, et Wagner s'est servi des paroles que prêtent à la vierge réveillée le Sigurdrifumâl, la Saga des Volsungen et surtout le Fafnismâl : «Salut au Jour! dit la légende norraine par la bouche de Sigurdrifa, salut aux fils du Jour! Salut à la Nuit et à la Terre sa sœur! salut aux Dieux, et salut aux Déesses (1)! » D'ailleurs, le mythe du sommeil et du réveil de la fiancée se retrouve en quantité de contes populaires. Simrock, en son Heldenbuck, narrant le même exploit de Siegfried, avait aussi voulu que la vierge fût réveillée par un baiser du héros ; mais ce baiser n'était qu'une gracieuse trouvaille poétique : il faut lire la scène correspondante de Siegfried pour comprendre la valeur tout humaine que "Wagner a donnée à ce signal du réveil. En la suite du rôle de Siegfried, Wagner innove avec un rare bonheur: ce n'est plus Grimhild, la mère des Gjukungen (Gibichungen) qui a composé le philtre d'oubli que Gutrune fait boire à Siegfried : c'est Hagen lui-même. Le Nibelungenlied, la Thidrekssaga,\e Sier/friedslied,et toutes les versions allemandes en général disent que Siegfried était invulnérable (sa peau étant devenue dure comme la corne après qu'il se fut baigné dans le sang du dragon), — hors un seul point, entre les épaules, à cause d'une feuille de tilleul qui était tombée sur le héros et avait empêché le sang de Fal'ner de baigner cette place); la Vôlsunga-Saga et VEdda ignorent cette invulnérabilité matérielle. Wagner, lui, veut que les runes de Brûnnhilde, don inestimable de l'amour, aient seules rendu
livre souvent cité plus haut, et d'ailleurs excellent, n'ont aucune valeur démonstrative, hors celui qu'il établit entre cette scène de Sieyfried et le n° 17 des Kindermàrchen, où du reste les ressemblances existent plutôt dans le discours que dans l'action.
(1) Bien que le mythe >.< >i t ici très différent, et que Wagner n'ait eu he-oin que d'une source unique, VEdda et les Sagas roisim -. il est intéressant de comparer ce salul de la Walkyrie aux paroles de Talthybios dans l'Agamemnon d'Eschyle : <> Terre, je le salue! lumière du soleil, salut! salut, Zeus!... salut, auguste l'ylhien! »
Siegfried invulnérable, — et tout ceci n'est qu'une figure mythique, l'invulnérabilité signifiant l'intrépidité absolue, que nulle blessure n'arrête et qui paralyse l'ennemi par la terreur. Mais il fait dire à Briinnhilde : « Comme jamais il n'a reculé, je n'ai béni de mes runes que sa poitrine! » d'où la traitrise de Hagen, dont l'épieu frappera par derrière le glorieux héros.
Parmi les dieux, Wagner ne conserve que ceux qui ont un rôle symbolique étroitement relatif à l'action morale du drame et qui personnifient aisément des sentiments humains. La déesse Fricka, par exemple, est la personnification de la loi, de la coutume, de la sagesse qui ne peut ni oser ni aimer. En sa création de Freia, Wagner confond volontairement trois déesses de la mythologie Scandinave: Freya, Iduna(la gardienne des pommes d'or), et Sjoel'n, qui dispose les cœurs à l'amour. Un détail de mise en scène, une parole du texte, un geste parfois, synthétisent brièvement de nombreux éléments théogoniques ou cosmogoniques, qu'il eût été oiseux et antidramatique d'expliquer (i). Les questions échangées en-
(1) Il me faut rappeler ici que, le premier en Fiance, j'ai signalé les origines de plusieurs passages importants du Ring, entre autres : l'évocation d'Erda, qui vient du chant Wegtams-Kvidha (avec les indications scéniques : « Erda parait recouverte de givre, » etc.); le pacte avec les géants pour la construction du Walhall [Gylfaginning . le salut de Briinnhilde à son réveil {Sigurdar-Kvidhan II. Fafnismdl, Sîgurdrifumâl, Vôlsunga-Saga); l'épée enfoncée dan- l'arbre ( Vôlsunga-Saga), les paroles de Fafner mourant, la prophétie du la aaissance de Siegfried, l'épée reforgée, etc., etc. Dans une étude parue au n°XII de la XVe année des Bayreulher Blâtlerlûèc. 1892), l'éminent mythologue et critique de Munich, M. Wolfgang Golther, signale quelques-unes de ces origines, en rendant compte des ouvrages de Gjellerup et de If. K. Meinek, qui, le second surtout, les ènumèrent el les analysent. L'ouvrage danois de Gjellerup a été traduit en allemand en 1891; celui de Meinek a paru en 1892. Quant aux aul;
allemand- qui traitent des sources du poème wagnérien, je ne les connaissais point lorsque j'ai écrit les Origines mythiques de la Tétralogie (Revue wagnérienne, décembre ISSU;, étude reproduite dans mon livre Richard Wagner et le Drame contemporain (avril 1887).
tre le voyageur (Wotan) et Mime sont l'utilisation d'un lieu commun fie la poésie Scandinave ; on trouve de longues séries de questions semblables, — avec la tête des interlocuteurs pour enjeu, — dans le chant eddique Vaftkrudnismâl ; quelques-unes des paroles de Yafthrudner sont confiées presque textuellement à Mime par Wagner, et certaines paroles d'Odin à Frigg se retrouvent aussi dans le texte wagnérien : « Viel erforsckt1 ich, erkannte viel, i> etc. De telles joutes sont analogues aux énigmes que formule le Sphinx deThèbes, aux questions que la Brùnnhild duNibelungenlied propose à Gunther, à la dispute de Vandi avec les brahmanes dans le Mahàbhàraïa. Il peut être iutéressant de comparer les noms des Walkyries dans le Ring avec ceux que donne la Voluspa; le sens en est à très peu près le même.
Si nous considérons Alberich, Wotan, Brunnhilde, la création du poète n'est pas moins admirable. Les éléments primordiaux se transforment totalement par l'action de son génie. C'est tout au plus si uneeourte phrase dans le discours de Sigurdrifa selon la légende norraine (après qu'elle a été réveillée par Sigurd), — phrase où elle raconte que, malgré l'ordre d'Odin, elle a défendu contre le terrible Hialmgunnar le jeune héros Agnarr, « que nul être ne voulait protéger », -- peut avoir été le germe de la conception du maître, nous montrant Brunnhilde émue de pitié par la détresse de Siegmund(n. Un chant du skaldo Eyvindr, Hakonarmâl, raconte que les deux Walkyries Gondul et Skogul apparurent au roi Hakon, blessé au combat, pour lui annoncer sa mort : « il écouta ce que disaient les nobles Walkyries. assises sur leurs chevaux ; elles avaient l'air grave, elles portaient le casque en tête et tenaient leurs boucliers devant elles... » l'armée des élus, dans Walhall, se lève pour le saluer (2) Telle est l'origine, belle sans doute, mais comf1) Otto remarque est due à M. Wolfgang GoWhcr {Bayreulhcr Bl aller, XV'- année, n° XII, p. 455).
(.M Le Hakonarmâl, que Ion date 'lu dernier tiers du x' siècle
bien rudimentaire! de la scène sublime dite « l'annonce de la mort » qui se trouve au deuxième acte de la Walkùre.
Et si nul exemple de la transformation poétique n'est plus frappant que l'épisode du rachat de Freia au prix de l'Or maudit, — où Wagner remplace le cadavre de la loutre (Ottur) par la personne vivante et divine de Freia et l'exigence brutale de Hreidmar par le cri désolé de Fasolt (1 ) — nulle invention n'est plus complète , que le sens du discours adressé par Wotan à Erda ou le monologue final de Brùnnhikle. Pour réaliser cette figure de Brùnnhilde. Wagner a réuni en une seule personne dramatique la Sigurdrifa et la Brynhild, fille de Budli, qui sont distinctes dans la légende 1 2) ; et surtout, il en a fait une héroïne absolument humaine, selon sa pensée à lui, son cœur à lui. De même pour son Wotan, de qui la mythologie Scandinave ne donnait guère que- les attributs et les caractères extérieurs. Dans les chapitres spécialement consacrés aux personnages du Ring, nous essayerons d'approfondir ces créations de son génie.
(976 ?) est écrit à peu prés dans la forme d'un chant plus connu, VEiriftsmâl. Tous deux se trouvent au tome I'r du Corpus poeticum boréale de Gudbrand Vigfusson et F. York Powell (Oxford, 1883, 2 vol. in-8). M. W. Golther est, je crois, le premier qui ait fait le rapprochement du Bakonarmâl et de la Walkure.
(J)Si je n'insiste pas ici sur cet épisode, l'une des preuves les plus typiques du génie transformateur et créateur du poéte-musicien, c'est que j ni fait la comparaison du texte mythologique et du drame de Wagn t, — pour cet épisode et pour celui de la malédiction d'Andvari (A Iberich), — dans tes Origines mythiques de la Tétralogie {Revue wagnérienne, décembre 1880), etdans Richard Wagner et le Drame contemporain.
(2; Sur la distinction ou l'unité réelle de Sigurdrifa et de Brûnn-
hilde, les opinions des philologues et mythologues sont parta-
On consultera utilement le livre déjà cité de Meiock et le
travail de M. W. Golther, Studien zur germanischen Sagenge-
schichte. Munich, 1888, in-4.