CHAPITRE XIII
Toute cette aventure n'était donc qu'un rêve t [Parsifal, acte II, 2« tableau.)
IY
La source principale où Wagner a puisé les éléments de sa dernière œuvre est le célèbre Parzival de Wolfram von Eschenbach. Wolfram déclare du reste avoir suivi un texte français, et nomme à ce propos un certain Kiot ou Guiot « le Provençal ». L'existence de ce poète Guiot demeure hypothétique, bien qu'on ait essayé de l'identifier avec Guyot de Provins. En tout cas, son poème dériverait du poème connu deChrestien de Troyes. encore qu'il fût enrichi d'inventions et d'intentions nouvelles, relatives, en particulier, à la descendance dePerceval et consacrées à la glorification de la maison d'Anjou. C'est ce que montre la comparaison du texte de Wolfram et de celui deChrestien (1).
Le poème de Chrestien de Troyes — Perceval le Gallois (ou le conte del Graal), — est inachevé ; mais il a reçu des continuations successives (2). En voici l'analyse très
(1) M.Wolfgang Golther paraît croire fermement à ['existence de o Guiot le Provençal ». En ce qui concerne l'évolution île la légende du Gral, les poèmes dont Perceval est le héros, etla création de Wagner, son travail est un modèle de sobre et ferme érudition non moins que de compréhension artistique. On ne saurait trouver un résumé plus instructif que cette étude, intitulée : /'/•sprung und Entwickelung der Sage von Perceval und vom Gral (Bayreuther Blàtter, XIV» année, n° 7, juillet 1891).
(2) Chrestien, oé en Champagne, sans doute à Troyes même, dans la première moitié du douzième siècle, mort vers 1190, a été
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sommaire: le jeune Perceval est fils d'un vaillant chevalier de Galles; son père ayant été tué en un tournoi, sa mère se retire avec lui dans une forêt, pour le cacher au monde et le laisser dans l'ignorance de tout ce qui concerne la chevalerie. L'adolescent rencontre un jour des chevaliers aux armes étincelantes ; frappé d'admiration, il court raconter à sa mère ce qu'il a vu ; malgré les efforts qu'elle fait pour le retenir, il part pour la cour d'Artus. Après avoir tué un chevalier qui le provoquait au combat et pris son armure, il est instruit des règles de chevalerie par un prud'homme. Il délivre la jeune pucelle Blanchefleur, est aimé d'elle et l'aime, puis il arrive au château du « Roi Pêcheur». Ce Roi est malade de plusieurs blessures et ne peut se lever de sa couche. Perceval, en ce château, voit une lance dont la pointe est ensanglantée, un vase merveilleux et un tailloir, objets que
l'un des romanciers les mieux cloués et les plus féconds de son époque. Un poème de lui, aujourd'hui perdu, Tristan de Léonnois, a dû être composé avant ceux qui nous sont restés; Erec et Enide est antérieur à l'année 1164, d'après M. G. Paris; Lancelot ou la Charrette, et Ivain ou le Chevalier au lion, ont été écrits entre les llii.'i ci 1171; Cligés prendrait place, chronologiquement, entre Erec cl Lancelot; quant a Guillaume d'Angleterre, l'attribution de ce roman à Chrestien est controversée. Le Perceval, dernier ouvrage incontesté du poète champenois, daterait de 1180 environ.
Le texte du Percerai a été imprimé par Potvin, à Mons (1866- 1871, six volumes), avec trois continuations et les extraits d'une quatrième, etc., d upres le manuscrit conservé à Mons. Dans les continuations, on distingue plusieurs parties, dont l'une semble avoir pour auteur un certain Gaucher de Dourdan; uni' autre est due à un poète nommé Mennecier ou Mennessier. Le manuscrit de Mons a une étendue totale de 43. iuu vers, sur lesquels (défalcation faite des continuations et d'un préambule de 1282 vers que les autres manuscrits, nommément ceux de Paris, ne 'contiennent pas), 9.318 appartiennent à Chrestien. Cette édition du Perceval est, somme toute, absolument insuffisante. M. Wendelin Fôrster, professeur à Bonn, a entrepris de donner une édition correct'/ et complète <\<'ï œuvres de Chrestien, établie après collation et étude critique des manuscrits; il a déjà publie CUgés (1884), Yvain (18^7) et Erec (1890), mais le Perceval n'a pas encore paru.
Cf. sur Chrestien de Troyes, Histoire littéraire de la France, t. XV, pp. 1 '.I3-2G1 notice de Ginguené), el t. XXX, pp. 23-29 article de ML G. Paris sur les Romans de la Table Ronde), el Romania, t. XII (article de M. G. Paris).
le Roi et tous ses compagnons vénèrent. Il a bien envie de questionner le Roi sur ces merveilles, mais il s'en abstient par discrétion, ou du moins remet au jour suivant sa demande; or, le lendemain, il ne trouve plus personne dans le château. Il appelle; pas de réponse; dans la cour, son cheval semble l'attendre, tout sellé. Il part donc pour une longue série d'aventures nouvelles. Plus tard, il apprendra que le Roi Pêcheur est son oncle, et ne peut être guéri que si un jeune chevalier lui fait des questions sur la lance mystérieuse et le vase miraculeux, — « le Graal ». — Percevai [comprendra ainsi l'erreur qu'il a commise; une sorte de malédiction le poursuit depuis son passage inutile au château du Roi Pêcheur, que maintenant il s'efforce de retrouver. Il rencontre le jeune Gauvain, neveu d'Artus, le combat, puis se lie avec lui d'une étroite amitié ; les aventures de Gauvain prennent alors dans le roman une importance égale à celle qui revient aux aventures du héros essentiel. Un jour de Vendredi saint, Percevai croise sur sa route des chevaliers et des dames qui font pénitence et marchent pieds nus ; l'un d'eux lui reproche de porter les armes en un tel anniversaire:
Car Lui fust cil en crois pendu Oui trente deniers fust vendu (i).
Un ermite achève d'instruire Percevai, le ramène à l'observance de ses devoirs religieux, négligés par lui depuis cinq ans. Cet ermite est d'ailleurs son oncle maternel, et c'est lui qui enseigne au jeune homme ce qui est relatif à son autre oncle, le Roi Pécheur. Percevai repart pour sa sainte entreprise; à ses prouesses se mêlent de nouveau les exploits de Gauvain, et le poème de Chrestien de Troyes s'arrête, interrompu, après la victoire remportée par Gauvain sur les enchantements du « Château Merveilleux », où étaient retenus nombre de chevaliers et
(1) Cf. Parsifal, acte III, 1er tableau: « Krànke nicht tien Herrn, (/.';■ liante, bar jeder W'ehr, sein heilig Blut der siindigen Welt zur Siihne bot »
de pucelles. Mais les continuateurs, s'inspirant d'une suite aujourd'hui perdue du poème de Chrestien, ou des récits que Chrestien utilisait lui-même, mènent encore Perceval en de nombreuses aventures. Finalement, le héros retrouve le château du Roi Pêcheur, triomphe d'épreuves difficiles, tue un redoutable ennemi de son oncle, et pose les questions attendues. Le Roi Pêcheur est guéri de ses souffrances, il meurt peu de temps après, et Perceval lui succède dans sa l'onction.
Tel est ce poème, que ses longueurs, — dont la plupart sont imputables aux continuateurs de Chrestien, — n'arrivent à dépouiller ni de son intérêt ni de son charme. Des pages comme le début de la partie réellement due au poète champenois, où le printemps est décrit en vers tout à la fois élégants et naïfs; comme l'épisode de la corneille blessée, où la vue des taches roses dont le sang de l'oiseau parsème la blancheur de la neige fait longuement rêver Perceval à la pure beauté de sou amie; comme enfin les amours du bel adolescent et de la gracieuse Rlanchefleur, qui se donne à lui avec la plus innocente hardiesse, sont vraiment exquises; le personnage de la mère de Perceval, Kamuelles, est touchant; l'épisode du Vendredi saint, où les pénitents rencontrent le jeune chevalier, ne manque pas d'une sévère noblesse, et le discours de l'ermite à Perceval atteint à une liés simple et très réelle grandeur. En lisant cet admirable vers:
Dieu croi, Dieu aime, Dieu aore,
on pense à la parole que le Parsifal de Wagner adresse à Kundry prosternée : « Reçois le baptême — et crois au Rédempteur ! »
Wolfram a suivi très fidèlement Chrestien dans la plus grande partie de son poème; de nombreux passages semblent traduits presque littéralement du français;
beaucoup des noms propres qu'il emploie sont de simples déformations de noms qui figurent dans le texte de Chrestien. Il n'a été ni plus gracieux, ni plus tendre que le poète champenois, il n'a pas indiqué le milieu extérieur avec plus de charme ; même, sur ces différents points, il paraît inférieur à son modèle : ses couleurs sont moins vives, moins fraîches et moins justes. L'admirable épisode du sang sur la neige et de la rêverie du héros, d'ailleurs conté par Wolfram avec un sentiment très ému, se trouve, nous l'avons dit, dans Chrestien. Mais ce qui appartient en propre au minnesinger allemand, c'est une compréhension plus profonde du sujet, un effort heureux pour dégager du récit une signification morale; c'est une certaine hauteur de conception, le choix d'un idéal chevaleresque et religieux, toutau moins une importance beaucoup plus grande accordée à cet aspect de la légende. Wolfram n'a pas l'invention de Chrestien, si nette, si caractéristique du clair génie français; par contre, c'est un poète de stature plus puissante, de réflexion plus large et plus grave.
Dès son introduction, Wolfram précise le sens du poème : le doute, dit-il, est contraire au salut del'àme; la foi est l'essentielle vertu du chevalier, vertu à laquelle doit s'associer la bravoure. Parsifal est élevé dans la vraie religion par sa mère, mais, simple desprit, ignorant de toutes choses, il ne comprend pas véritablement cette éducation chrétienne ; Gurnemanz lui enseigne les devoirs de la chevalerie, et cette instruction ne suffit pas encore. Après sa visite au château du Roi malade, il est maudit parKundry la sorcière, la « messagère du Gral », pour n'avoir pas posé la question qui devait guérir le Roi. A partir de ce moment, le doute s'empare de lui; il erre, sombre, presque désespéré. Mais il n'a pas abjuré pourtant ses devoirs de chevalier; grâce à la force qu'il y trouve, -race surtout aux pieux enseignements de l'ermite Trevrizent, il devient conscient de sa mission, animé pleinement de l'esprit chevaleresque et de l'esprit
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chrétien. Il retrouve le château du Gral; il adresse au Roi malade la question : « Oncle, quel mal vous fait souffrir? » et le guérit. Digne de la fonction la plus sacrée, il devient à son tour Roi du Gral(i).
Avant d'aller plus loin, il n'est pas inutile de dire quelques mots de ce « Gral » ou « Graal », que recherchent Perceval, Gauvain, plus tard Lancelot, Galaad et leurs compagnons. Malgré la confusion des aventures, la puérilité des explications successivement imaginées par les anciens conteurs, il y a là un des plus hauts symboles de la poésie universelle.
Nous n'entreprendrons pas de rechercher ici les mythes celtiques du « Gradal », d'étudier leur rapport avec les vieux mythes des Hellènes ou d'autres peuples. Bornonsnous à considérer la légende telle que Chrestien l'a utilisée (2).
Chrestien, racontant la visite de Perceval au château du Roi Pécheur, ne donne aucun renseignement sur la nature du « Graal ». Il dit que la jeune lille qui venait après les porteurs de cierges tenait dans ses mains « un
(1) Le Parzival de Wolfram est précédé d'un autre poème, de dimensions très vastes, Titurel. Ce poème est consacré à. l'histoire du premier roi du Gral, Titurel (du vieux français Tidorel), père de Frimulel, lui-uièuie père du Roi malade, Amfortas. Le Titurel a été commencé par Wolfram après achèvement du Parzival, mai» le célèbre minnesinger n'en a composé «pie le début, et la majeure partie de l'œuvre esl généralement attribuée à Albrecht von Sehari'eubcrg. Ce poème a pu servir ù Wagner, niais beaucoup moins directement que le Parzival.
(2) L'opinion semble prévaloir aujourd'hui que le Peredur on prose du Mabinoyi, et la ParzevalrSaga norvégienne dériveraient du Perceval de Chrestien de Troyes, au lieu de l'avoir précédé, comme on !'a longtemps soutenu. Cette hypothèse nous parait scientifiquement probable; il est à supposer néanmoins que, dans l'histoire île Peredur, il y a une sorte de retour aux légendes celtiques inspiratrices du i ■ >i l où Chrestien a puisé des éléments pour son poème. M. G. l'aria croit que le poème anglais Sir Percyvetle est un récit plus ancien «et moins altère que la source commune du poème de Chrestien et du Mabinogi ».
Graal». Ce vase était d'un éclat merveilleux, et la flamme des cierges pâlissait à côté de son étincellement, « comme les étoiles quand se lève le soleil ou la lune ». Il décrit sommairement le « Graal », lequel est d'or lin, incrusté de pierres précieuses éblouissantes. De la lance, il dit seulement qu'elle soumit autrefois le pays de Logres (l'Angleterre) (1). Peut-être, si le poète avait conduit son œuvre jusqu'au retour de Pcrceval auprès de son oncle malade, aurait-il éclairci cette énigme. Quoi qu'il en soit, Chrestien n'a pas dû faire du « Graal » et de la lance les signes d'une vengeance insatisfaite, dont l'accomplissement incombe au jeune héros, comme dans certaines traditions celtiques ; et il apparait nettement que ces reliques ont une valeur religieuse, pour ne pas dire plus. 'Wolfram n'est pas beaucoup plus explicite; cependant la description du cortège et de la solennité dont on entoure le Gral présente plus de détails en son poème qu'en celui de Chrestien. La porteuse du Gral est qualifiée de « reine »,'et a nom Repanse de schoy {Repaire de joie ?)\ elle tient la sainte relique sur une tablette d'émeraude. Wolfram dit que le Gral est «le désir du Paradis » ; il l'appelle aussi « le désir universel de la Terre », et ajoute qu'il doit être gardé en toute pureté (2). Comme
(1) En l'introduction deCh. Polvin à son édition du Perceval, et, d'après elle, en l'excellent livre de M.Kufferalh.il est rappelé que le prologue en vers contenu dans le manuscrit de Mous, — prologue qui parle du « Graal » comme étant la Relique par excellence, conservée par Joseph d'Aritnathie, et dont il sera question plus loin, — dit que la lance est celle « dont Longi i'érist le costé » du Sauveur. Mais ce prologue semble très postérieur à l'œuvre même de Chrestien; le passage en question ne peut donc être considéré comme représentant la signification du Gral et de la lance d'après le poète champenois.
(2) Parzival, £35, 20-30 (édition Lachmann; les premiers chiffres désignent les strophes ou paragraphes de 30 vers, les chiffres suivants indiquent les vers du paragraphe considéré).
Uf einem griienen nchmardi truoe si den wunsch von paradis bède n\ iirzcln unde ris.
ila/. was <-i h dinc, das liiez der Grâl. erden « unsches iiberwal, Repanse de schoy si liiez,
chez Chrestien, le Gral, par sa vertu, couvre les tables d'aliments exquis, en grande abondance; il suffit de présenter au Gral les vaisseaux vides et de les incliner vers lui pour qu'ils se remplissent aussitôt de toutes sortes de breuvages (1). Avant le repas mystérieux, Amfortas se lave les mains, et Parzival l'imite (2). Enfin, l'idée de péché, d'infidélité à une mission, est indiquée au sujet d'Amfortas. Ajoutons à ce propos que Chrestien semble ne pas avoir compris le surnom donné au Roi malade, et qu'il l'a interprété à tort par « Pécheur » au lieu de « Pécheur ».
Au commencement du treizième siècle, un poète franccomtois, Robert de Roron, entreprit une grande trilogie de romans en vers : Joseph dWrimatlne — Merlin — Perceval. Il voulut y proposer une explication du Gral, y dire l'origine, et les aventures de la sainte relique, son transport en Rretagne, et sa recherche par les héros, nommément par le jeune Perceval, issu de la race de Joseph dArimalhie et prédestiné du ciel à sa haute mission. Joseph (TÀrimathie nous a été conservé, en grande partie du moins (3). Ce poème commence par un récit abrégé de la Rédemption d'après les textes évangéliques : la scène de Madeleine oignant les pieds du Sauveur et les essuyant de ses cheveux y tient une place importante (i). Après la Résurrection, Joseph d'Arimathie est emprisonné, mais Notre Seigneur lui apparaît, lui apportant le <( veissel » où son sang divin a été recueilli après sa mort, et qui fut aussi la coupe de la Sainte Cène. L'idée
die sich (1er GriM tragen liez.
der in'.'il was von solher art :
wol muoser kiusche sin bewart die >:'n ze rehte solde pflegn.
(1) Cf. Parsifal, acte I, 1er tableau, détails du jeu de scène pendant le repas mystique. Le passage visé du Parzival de Wolfram est au paragraphe 2.7.
(2) Parzival, 239, 1-i.
(3) Francisque Michel l'a publié sous le titre de le Roman de Sainl-Graal, par Robert de Roron. (Bordeaux, 18ii).
(tj Vers 2o7-2o3.
de l'Eucharistie et de la Messe est exposée dans le discours du Christ: le corporal figure son linceul; la patène posée sur le calice est la pierre scellée qui ferma son tombeau (1). Quant au calice lui-même, au « Graal »,
Tous cil qui ton veissel verrunt, En ma compeignie serunt ; De cueur arunt emplissement Et joie perdurablement (2).
Le poète raconte aussi la guérison du fils de l'empereur, à Rome, parle suaire miraculeux de Véronique. On remarquera enfin deux vers, qui correspondent bien àTidée wagnérienne que le Graal ne peutêtre trouvé par personne, à moins que sa grâce ne conduise elle-même ceux qui le cherchent:
Car nus le Graal ne verra.
Ce croi-je, qu'il ne li agréé (3).
Voilà donc, fixée d'après Robert de Boron, la signification religieuse du Graal et de la lance, qui est l'arme dont le centurion frappa le Sauveur sur la Croix. Les textes d'où dérive cette interprétation légendaire sont, principalement, un passage des Évangiles (4), et surtout les Apocryphes, particulièrement 1' « évangile de Nicodème ». Mais Robert de Boron fut-il absolument le premier à rattacher le Graal et la lance sanglante aux plus sublimes souvenirs de la foi catholique? C'est là l'opinion des commentateurs les plus autorisés; néanmoins, nous pensons que Chrestien de Troyes voyait déjà dans le Graal un vase eucharistique, et notre opinion s'appuie sur un passage très formel de l'explication que l'ermite donne à Perceval : le pieux solitaire dit que le Roi Pêcheur vit d'une Hostie, qui lui est octroyée par la pré-
(1) Vers S02-9I6.
(2 Vns 917 920.
(3) Vers 2660-2661 .
(4) Evangile selon Saint Mathieu, 20, 23.
senccde la coupe miraculeuse, « tant sainte chose est le Graal — tant sainte cose est !i Graaus (1) »!
Wagner attribue au Gral le sens chrétien, catholique, que le moyen âge, comme nous venons de le voir, avait fini par lui attribuer (2). Il lui donne de plus un sens symbolique général. Mais, simplilicateur comme toujours, il fait dire à Gurnemanz que les Reliques saintes ont été apportées à Titurel par les anges, — sans entrer dans aucun détail sur l'histoire de Joseph d'Arimathie et de Bron, son beau-frère, histoire explicative où se complaisent les romans sur le Gral et sa « queste », — et supprime le Frimutel de Wolfram. Àmfortas est désormais le descendant immédiat de Titurel (3).
Le Parsifal du drame wagnéricn procède évidemment du Parzival de Wolfram; il a, par suite, de grands rapports avec le Percdur du Mabinogi et le Perceval de Ghrestien. Selon Wolfram, Parzival est fils de Gamuret et de Herzeloyde (Herselot, en vieux français) (i) ; Wagner a conservé ces noms, en insistant sur le sens que le nom de la mère de Parsifal a déjà dans le poème de Wolfram, « Peine de cœur » (de Herz, cœur, et Leid, peine, souffrance). La Herzeloyde de Parzival a les plus grandes ressemblances avec la Blancheileur de Tristan, la mère du héros de Gornouailles: il y a là un admirable
(1) Vers 7794-7802 (manuscrit do Mon?, édition Polvin) , M. Wolfgang GoMut cite ;iu~>i ce passage, mais, à notre avis, il n'y attache pas l'importance voulue. (Cf. Bwjreulher Blatter, XIVe année, n« 7. juillet 1891, p. 206.)
(2) Cf. Parti/ai, acte I, 1" tableau, récit de Gurnemanz (das Beillhum) .
(3) Il faut encore rappeler, dans les rites du Gral que Wagner met en scène, l'influence évidente de la liturgie catholique. Cette influence apparaît aux textes chantés, et aux détails seéniquea de la cérémonie. Je n'en citerai qu'un, à titre d'exemple, le baiser de paix des chevaliers, empruntée l'Office solennel delà Messe, spécialement à celle du Jeudi saint.
(4) Bliocadias ci Kamuelles, dans le poème de Chrestien.
« lieu commun » de ces grands cycles de poèmes, faisant naître la beauté, la force et la gloire, de la douleur et de la mort. Comme Riwalin, Gamuret est tué au combat p-jr un païen (chez Wolfram, par Hippomédon de Ntnive, qui s'aide de sortilèges pour triompher de lui). Herzeloyde apprend la nouvelle ; pendant dix-huit semaines, elle lutte avec la mort (1). Parzival naît quatorze jours après le simulacre de funérailles que l'on célèbre pour Gamuret. L'enfant était gros et fort, et fit beaucoup souffrir sa mère, dit Wolfram. Herzeloyde choisit pour sou fils la pauvreté, la solitude; elle quitta son royaume, elle fuit la joie du monde, le jour et la nuit lui étaient indifférents (2j. » Retirée dans une forêt déserte, elle défend à ses serviteurs de jamais parler chevalerie. L'enfant grandit; on le laisse dans l'ignorance de sa race, il ne voit point d'armes, ne sait rien de la guerre et des cours. Mais c de sa propre main il se coupa un arc et des flèches; il abattait beaucoup d'oiseaux qu'il rencontrait dans le bois; mais lorsqu'il en avait tué un dont le chant était puissant et beau, il pleurait et s'arrachait les cheveux (2) ». 11 est « beau, blanc, brillant de
(1) Parzival, 109, v. 5-7. Pour ces rapprochements qui d'ailleurs ne portent que sur un petit nombre d'épisodes (car il s'agit seulement de préciser notre pensée par quelques exemples, et non de comparer L'œuvre de Wagner en son étendue à l'immense poème de Wolfram), nous renvoyons à l'édition de Parzival publiée par Lachmann (ic édition, Berlin. Reimer. IN79, in-S). .Mentionnons, pour mémoire, l'excellente édition de Bôlticher, et la traduction en allemand moderne d'Albert Schultze (San Marte), avec notice et sommaires (" édition, Leipzig, Brockhaus, 1858;, que Wagner a très probablement connue.
(2) Parzival, \\"3, 4-5.
(3) Parzival, HH, 4-10.
bogen nnde bolzelin
die sneil er mil mm m'IIiof li.int.
unil schôz vil vogele die er vant.
Swenne aber den rogel ersrhôx
des schall von sange <■ was sd gràt,
sa weinder unde roufle sich,
an sin bar kèrl er gerich. Ce trait est à rapprocher de la question que fait Gurnemanz a Parsifal, dans le drame de Wagner (acte I. I" tableau] et de la réponse que l'adolescent y donne » Wer gab dirden Bogen? —
corps y>, et Wolfram le désigne parfois par l'expression t der tumbe klâre (l) ». Celte naïveté de l'adolescent est d'ailleurs dans toutes les versions, aussi bien dans le Mabinogi que dans le roman de Chrestien ou le poème de Wolfram. Les chevaliers qui font l'étonnement du jeune héros le jugent d'une grande niaiserie. Selon Chrestien, l'un d'eux dit à son compagnon :
Sire, smiez bien entresait Une fi-alois sont tôt par nature Plus fol que bestes en pasture.
Le Parzival de Wolfram les prend pour des dieux et devant eux s'agenouille; ils se raillent de lui (2). Il est intéressant de comparer ce passage à la description enthousiaste que le Parsifal de Wagner fait des chevaliers qu'il a rencontrés : « Yn jour, à la lisière de la forêt. passèrent des hommes étincelanls, assis sur de beaux animaux. Je voulais être comme eux... ils rirent de moi et s'éloignèrent, rapides... je courus après eux, mais je ne pus les rattraper.... (3) » Chrestien fait partir Perceval pour l'aventure en habits de paysan; Wolfram lui fait donner des habits de fou (tôren Kleider) par sa m'-re, qui
Den sehufîch mich selbst » 'Qui t'a donné cet arc? — Je me le suis fait moi même...)- Les derniers vers du passage cité rappellent également l'émotion violente que le Parsifal de Wagner ressent devant le cadavre du cygne qu'il a tué.
(1) Der tumbe klâre signifie plutôt, ce me semble,» le beauniais» ou « le beau simple » que « le pur simple », comme le veut M. de Wolzogen, carie mot klâre est plus souvent employé, en vieil allemand, pour qualifier la pureté au sens matériel, la blancheur, la lumière, l'éclat physique, que la purelé morale. Il est possible cependant que la netteté de cette formule, et la tendance naturelle de Wagner à interpréter dans un sens plus liant les indications que lui fournissaient les anciens textes, aient conduit le poète-musicien a la désignation oraculaire « der reine Thor » — ie Pur Simple, le Pur Fol.
(2) Parzival, 120-1S4.
(3) Parsifal, acte I. 1" tableau. Il faut encore rapprocher la naïve interrogation de Parzival à Hcrzeloyde, dans le poème do Wolfram : « ôwê, mun/er, waz isl oot? — Qu'est-ce que Dieu?» de la question non moins naïve du Parsifal wagnérien à Rundry (acte 1, 1er tableau) : <■ mer isl gui? — qui est-ce qui est bon ' ><
les coupe elle-même dans de la toile de sac (1). Elle l'embrasse avec une indicible tendresse, et dans ces baisers prolongés, sur lesquels Wolfram insiste visiblement, on peut trouver le premier germe du discours « maternel » que la Kundry de Wagner adresse à Parsifal, lui rappelant l'amour et les baisers de Herzeleide. Une fois son fils parti, Herzeloyde meurt de douleur (2). Wagner a laissé de côté les aventures complexes où Chrestien et Wolfram entraînent leur héros, par exemple sa naïve brutalité avec Jeschùte, femme « d'Orilus von Lalander (3) », qu'il embrasse de force, ses combats, l'épisode de sa rencontre avec la belle Konduiramur, son instruction par le sage et pieux Gurnemanz (4). Le récit de Wolfram, si longuement développé, celui de Chrestien, fécond en incidents et qui d'ailleurs a servi de modèle au minnesinger, Wagner les résume, condense leur unique signification en deux ou trois actes caractéristiques de Parsifal, en quel-
(1) Le poème de Wolfram donne quelques détails sur ce costume, formé d'une chemise ou blouse, de braies ne descendant qu'au genou (la jambe demeurant nue), et de souliers en grossière peau de veau toute rude (Parzival, '127, t-9). Wagner a voulu que ce costume fût très sensiblement celui de son héros.
(2) Parzival, 128. 20-25.
Do vit! diu frouwe valscher laz
Vif die erde, aldâ si jâmer sneil
so daz se ein sterbcn ni ht vermeit.
ir vil getriulicher tôt
der frouwen wert die hellenôt.
ôwol si (laz se ie muoter wartl Dans le texte modernisé de Schultze, ce passage est traduit librement par les vers suivants, desquels il est intéressaut de rapprocher ceux de Wagner :
Zu Boden Mink Frau Herzeleide,
l'iul es lirai 11 ihr livues llerz
Im Uebermass von Leid und Schmerz.
Alleio ihr liebetreuer Tod Erlôst sie von der Hûllennoth .
Heil ihr, da^s sie gebar ein Solin !
Voici maintenant le texte de Wagner (acte II, 2e tableau) : Der Grain ihrzehrte den Schmerz, uni stillen Tod sie warb :
ihr brach .1..- Leid das llerz, und Herzeleide — starb. . .
(3) Parzival, I3S-133. Orilus von Lalander n'est qu'une déformation des mois français « l'Orgueilleux de la lande ».
(4) Dana le poème de Wolfram, Gurnematu von Graharz. Ce prud'homme, chez Chrestien, s'appelle Gornemnnt.
ques phrases très courtes : «. Mon arc m'a servi contre les bâtes et contre les hommes de grande taille... souvent il a fait nuit, et puis jour de nouveau... » Kundry complète brièvement le dire de Parsifal : « Géants et bandits ont éprouvé rsa force; ils ont appris à craindre l'enfant redoutable! » Ce jouvenceau, aux regards étonnés, beau comme le jour, doué d'une force indomptable, capable de toutes les violences, mais qui défaille sous l'émotion lorsqu'on lui dit que sa mère n'est plus ou qu'on lui montre, dans la nature qui l'entoure, le mystère de la douleur et de la mort, nous touche plus, par les quelques paroles qui lui échappent, par son geste, par son ignorance et sa spontanéité, que par tous les exploits que narrent les vieux poètes ([ . C'est toujours en Wagner le même génie desimplification et de concentration : pareillement, au deuxième acte, quatre vers suffisent à Kundry pour évoquer la triste fin de Gamuret, la dernière pensée du père vers le fils encore à naître.
Le Parzival de Wolfram rencontre au bord d'un lac des hommes richement habillés, dont l'un, le Pécheur (der Fischer,, lui indique un château voisin et lui annonce qu'il l'y reverra le soir. En la grande salle du burg, il voit cent sièges très larges où prennent place quatre centschevaliers; le deuil paraît régner dans tous les cœurs. Un page entre, élevant une lance dont le fer ruisselle de sang; ce sang coule le long du bois jusqu'à la main du porteur; des gémissements remplissent alors la salle... Viennent ensuite deux jeunes filles blondes portant des cierges allumés, puis d'autres jeunes filles; elles sont douze en tout; les quatre dernières portent une grande pierre précieuse (einen liuren siein), plus brillante que le soleil, formant table, et sur laquelle doit manger le Roi Pêcheur. Après douze autres jeunes filles,
(1) Tout ce pas?'!- d'aventures plus ou inoins violentes est encore résumé, au deuxième acte de Parsifal, parcelle expression si laconiquement synthétique : « Zu wilden Knabenlhalen :og ich hin ! » (2e tableau, scène avec Kundry).
s'avance la belle t Rcpansc'deSchoie ». qui porte le Gral et le dépose devant le Roi. Cent tables sont dressées aussitôt. Wolfram ajoute que, par une porte entrouverte, on distingue un vieillard dans une salle voisine, détail dont Wagner s'est servi, mais qu'il a transformé de la façon la plus dramatique. Parzival ne pose aucune question. Le lendemain matin, le château semble désert; le jeune homme remonte à cheval et s'éloigne ; alors un varlet apparaît sur une tour et lui crie : « Que la haine du soleil vous conduise! vous n'êtes qu'une oie (■!)! s On sait comment Wagner a fait son profit de cette brutale apostrophe, comment il l'a mise, modifiée, dans la bouche de Gurncmanz. Parzival rencontre ensuite dans une foret, sous un tilleul, une jeune fille, Sigune, qui gémit, et qui tient entre ses bras un chevalier mort (1), Elle le nomme de son nom — Parzival — et lui explique quel est le chàteaud'où il vient, lequel château s'appelle MunsalvaescHe ou Terre de Saloaescke (Monlsalvat, terre du salut) (2). Elle lui dit l'histoire de Titurel et de Frimutel, qui est mort en un combat « que l'amour lui a valu », laissant quatre fils, dont l'un, Trevrizent, s'est fait ermite pour expier les fautes de son père, et dont un autre est précisément Amfortns ou Anfortas^ le Roi malade, qui souffre tellement qu'il ne peut chevaucher ni marcher, et qu'il ne saurait demeurer longtemps debout ni couché. « Si vous arrivez auprès de lui, ajoute-t-elle, vous pouvez le délivrer de son mal. »
Nous arrêtons là cette comparaison du poème de Wolfram et du drame de Wagner, estimant avoir montré la nature des éléments empruntés par le dramaturge au Parzival du minnesinger pour en composer le caractère de son héros. Il n'y a là évidemment que des germes ; Wagner accomplit une création toute personnelle, d'im-
(1)2 17, 2G-27. « ir snlt varcn der sunnen haz » sprach 1 r Knappe, « ir ?it ein sçans •> !
S5f, 11, L'épisode de « la pucelle sous un clièno » est aussi dous Uhrestien.
mcnse valeur, par le sens profondément humain qu'il donne à son œuvre. Parsifal ne poursuit pas un idéal chevaleresque, il n'a point d'ambition particulière, il ne s'égare point en de vains exploits : ce qui l'émeut, c'est la souffrance en général. Les traits généraux du mythe ancien, retrouvés, dégagés, simplifiés, accusés par Wagner, reprennent sans doute leur sens primitif, mais un sens élargi, renouvelé, et qui nous va au cœur. Si Wagner a conservé tel ou tel détail directement pris à Wolfram, directement ou indirectement à Ghrestien, au Mabinogi, ou à d'autres textes encore, ce n'est pas que l'invention lui fit défaut, qu'il eût besoin de ces matériaux pour son œuvre : comme pour le Ring ou pour Trislàn, il a tenu à conserver tous les éléments caractéristiques (jui pouvaient être en harmonie avec sa conception propre, à les concentrer, sans explications vaincs, dans une phrase du poème, un aspect de la mimique, du décor ou de la mise en scène. Jamais l'action ne s'y arrête, mais elle les absorbe en elle, pour compléter et fortifier son intime signification. Ce sera, par exemple, le baiser de la mère, ému de tendresse et d'angoisse, quand Pcrccval revient auprès d'elle après ses courses dans la forêt; ou le retour du héros au domaine de sa race, tel (pic le racontent les continuateurs, son attendrissement en voyant le tombeau de sa mère, en retrouvant sa sœur, puisGurnemanz chargé d'années. Tout cela est humain, tout cela est vrai, et Wagner en a recueilli l'impression pour la faire revivre en son œuvre, avec quelle puissance, avec quelle douceur aussi!
La création de l'artiste, en ce rôle de Parsifal, apparaît non moins clairement lorsque l'on considère les données qu'il a prises aux aventures d'autres personnages de la légende, ou même à des poèmes d'un ordre différent. Il supprime l'amante de Parzival, la Konduiramur de Wolfram (Blanchefleur, dans Ghrestien), mais il semble se rappeler que, selon les continuateurs de Ghrestien.
la bien-aimée essaye vainement de retenir Perceval dans sa recherche du château mystérieux où le Gral est gardé. Il sait que le Gawan (Gauvain) de Wolfram détruit les enchantements de Klingscbor, maître du Chastel-Merceil, et affranchit les chevaliers et les jeunes filles que le magicien y retenait par son pouvoir (1). C'est par le signe de la Croix que Perceval, selon les continuateurs, se délivre des tentations et combats dont le diable l'assaille. En la scène sublime du Vendredi saint, au troisième acte du drame, nous voyons d'abord s'épanouir cette impression de la nature, qui déjà, selon les deux auteurs principaux des anciens poèmes, attendrissait le héros et le taisait rêver (2), et ce charme printanier queChrestien décrit en si jolis vers; mais surtout, la légende populaire du Vendredi saint, répandue dans toute l'Europe occidentale, particulièrement en Allemagne, y intervient, combinée avec les adorables traditions franciscaines, où l'esprit du grand et doux mystique d'Assise associe toute chose créée au bienfait de la Parole sainte, à la bénédiction de l'Amour. Les idées personnelles de Wagner, sa compréhension de certains éléments du christianisme ont fait le reste, ont inspiré le touchant discours de Gurnemanz, écrit en une heure d'émotion fervente, le Vendredi saint de l'année 1857, à Enge, près Zurich... (3)
Pour ce qui est des chevaliers du Gral et de la Gralsburg, Wagner s'est inspiré des traditions qui placent
(1) 11 n'est demeuré, du personnage traditionnel «le Gauvain et de ses nombreuses prouesses, qu'une simple mention. Amfortas,
au premier tableau du premier aete, demande Gauvain [Gawan). Un chevalier lui répond que Gawan a repris sa course aventureuse, cherchant par tous pays des remèdes qui puissent adoucir la souffrance de son roi.
(2) L'épisode de la corneille blessée avait été conservé par Wagner dans sa première esquisse de Parsifal. Le poète-musicien le supprima, et inventa l'épisode du cygne, bien autrement expressif de sa pensée.
(3) Cf. Kufpebath : Parsifal... Paris. Fischbacher, 1890, in-S°.
Montsalvat dans les Pyrénées espagnoles, et de ce que Wolfram. — qui d'ailleurs qualifie les soldats de la sainte milice de « templiers » (Templeisen), — rapporte au sujet de ce pays, des infidèles, du païen Flegelanis, du manuscrit de Tolède., etc. L'introduction à l'édition du Lohengrin allemand publiée par Gorres lui a fourni maint détail, mainte considération qu'il a utilisés, sur le Chàteau-Merveil (devenu le Zauberschloss de Klingsor), sur le Gral, le mélange de l'histoire et de la légende, ce qui peut y être relatif aux Maures d'Espagne, à l'Orient, à la première croisade, avec ses fondations d'ordres religieux militaires et ses souverains du Saint-Sépulcre (1). En ces pages où l'imagination de Gorres se donne libre carrière, Wagner a trouvé une étymologie fantaisiste du nom de ParsifaI, et s'en est servi au deuxième acte de son drame. 11 lui importait peu qu'elle fût juste ou fausse, et que des deux mots plus ou moins arabes dont Gorres avait voulu former le nom du héros, un seul, Parsi, eût une existence réelle. Cette interprétation satisfaisait pleinement à la définition que lui-même avait donnée du personnage. 11 ne nous coûte nullement d'admettre une minute que le mot supposé existe en quelque langue orientale, et qu'il correspond à « Thor » en allemand et à « simple » ou « fol » en français... La phrase poétique et musicale de Kundry qui dérive de ce jeu de syllabes : « Fal parsi, le Fol très pur — ParsifaI, le Pur très fol » est d'un accent si admirable que nous aurions mauvaise grâce à la discuter de trop près. Le Gurnemanz de Wagner résulte de la fusion en un seul de deux personnages de Wolfram, le chevalier' Gurnemanz von Graharz qui enseigne au jeune héros les devoirs et vertus chevaleresques, et l'ermite Trevrizent,
(t) Deslracesexislent, en Parsifal.de ces éléments géographiques rie la tradition. Gurnemanz, parlant des régions qui avoisinent la Gralsburg, dit: « Là-bas s'étend le pays des païens, » et Kundry, rapportant à la bâte un baume qui doit adoucir la souffrance d'Amforlas, dit qu'elle a été le chercher en Arabie.
qui le rappelle à la foi et à la pratique religieuses. Ces deux figures des poèmes anciens n'étaient pas sans grandeur, mais il suffit de lire ou d'entendre une fois le Porsifal de Wagner pour voir que le poète-musicien leur a substitué une création tout humaine, très originale, très vivante, en sa rude bonhommie, sa touchante fidélité, sa belle simplicité de cœur. Le Klingsor wagnérien correspond bien au Klingsckor de Wolfram; mais, là encore, Wagner a complètement inventé ce qui constitue le personnage dramatique et sa signification. De la mutilation, que Wolfram dit être la vengeance d'un époux trahi, le roi Ibert de Sicile, qui surprit Klingschor avec sa femme Biblis et le frappa d'un coup d'épée, Wagner fait un crime volontaire, dont le sens symbolique figure l'orgueil de l'esprit et la lâcheté charnelle (1). Mais il s'est souvenu que, selon Wolfram, un païen combattit les chevaliers du Gral pour s'emparer de leur sublime trésor, et frappa le Roi Amfortas de la lance qui toujours saigne. Il parait s'être rappelé aussi que dans le roman de Perceval en prose (2), le héros s'empare du « Chastel Mortel b, dont le roi avait « renié Dieu et sa douce m,'- re », conquis les terres du Roi Pêcheur et pris en même temps le Gral et la lance. Pour les Blumenm ïdehen, le texte qui a le plus servi à Wagner est un poème en liant-allemand du moyen âge, Dos Alexatiderlied, du prêtre Lamprecht(3).
Dans la création de Kundrv. Wagner a concentré des traits qui proviennent de tous les personnages féminins des anciens poèmes, Konduiramur (la Blancliclleur de
1 Wolfram fait de Klingschor un « duc do Capouo ". neveu du magicien Virgile rie Naples.
i-'i Publié par Potvin, dans l'ouvrage citéplus liant (l. I'') avant li' texte du l'erceval ru vers.
3 Das \ lr rntnicrtfil, ci//? Pfaffen Lamprncht, publié en 1851 par II. Weissmann.
Chrestien), Sigune, Orgcluse la séductrice (associée à Klingschor dans le poème de Wolfram, et qui cherche à perdre Gawan), et surtout « Kundrie la sorcière » i la « Damoiselle hydeuse » de Chrestienj. Chez Chrestien. la Damoiselle — et chez Wolfram, Kundrie— maudit Perceval, qui n'a pas fait les questions attendues ; elle est laide, échevelée, sauvage, sesvètements sont en désordre. etelle arrive montée sur une mule (4). Cependant elle a des fonctions presque sacrées, et Wolfram la qualifie expressément de « Gralsbotin » < messagère du Gral i. Nous avons dit plus haut que Sigunejest rencontrée par Parzival dans la forêt, sous un arbre, qu'elle lui enseigne sur le Gral et Amfortas tout ce qu'il ignore, et qu'elle le nomme par son nom, à sa grande surprise (2). Ajoutons que la traduction du Parzival^de Wolfram par Si mrock renferme des notes et commentaires, qui ne supportent pas l'examen au point de vue scientifique, mais qui ont dû suggérer à Wagner quelques-uns des traits que présente son personnage de Kundry. En tenant compte de toutes ces sources, et aussi des rapprochements qui ont pu être faits entre la Kundry de Parsifal et « la Rieuse » de Heine, l'Abdiel-Abbadonna de Klopstock, THérodiade de la tradition, on arrive sans doute à préciser le point de départ de la conception wagnérienne, mais la création du maître n'en apparaît pas moins immense, la plus étonnante peut-être que renferme son drame 3 . Wagner,
(1; Cf. Parsifal, acte I, l'r tableau : « Seht dort, die wilde Rèiterin!... » On remarquera aussi l'aspect sauvage de Kundry en cet acte, les détails de costume et de démarche précisés par Wagner pour la caractérisation du personnage, l'n des écuyers nomme Kundry « une sorcière — ein Zauberweib ».
(2) Le génie de Wagner a tiré de ce détail, le nom prononcé, un effet merveilleux de signification poétique. Création admirable, il a voulu qu'une femme, Kundry, enseignât à Parsifal la vérité sur Amfortas et sur le Cirai, mais non point par une narration explicative... C'est le baiser de la femme, c'est la révélation du désir et de la faute par le baiser coupable, qui apprennent à Parsifal l'erreur du monde, la nécessité du salut, le renoncement et la charité, et ce qu'est le Gral, ce qu'est la souffrance d'Amfortas, qneile est enfin la nature de sa mission à lui.
(3) Cette figure de la femme, éternelle tentatrice, coupable et
qui fit de Parsifal une sorte de continuation et de réponse morale à l 'Anneau du Nièelung, a lui-même proposé des filiations nouvelles aux figures que réalisa son génie. Comme la voix de Wotan trouve un écho en Titurel, comme Sieglinde correspond à Herzeleide et Alberich à Klingsor, comme l'idée de Siegfried se christianise miraculeusement en Parsifal, ainsi une sorte de correspondance antithétique existe entre Brùnnhilde — et les Walkyries en général — et Kundry (1). Mais ce qui importe davantage, au point de vue de la genèse dramatique des personnages, c'est la connaissance de l'esquisse intitulée les Vainqueurs — die Siéger. La voici, telle que Wagner l'a rédigée (2):
« Le Bouddha [Çakya-Mouni] lors de son voyage dernier. — Ananda désaltéré au puits par Prakriti, la fille de Tchandala. Violent amour de Prakriti pour Ananda, qui en est ému.
« Prakriti en la plus vive souffrance d'amour ; sa mère appelle Ananda. Ananda est saisi d'angoisse.jusqu'aux larmes — il est délivré par Çakya.
« Prakriti va trouver le Bouddha, près de la porte do la ville, sous l'arbre, pour implorer de lui qu'elle soit unie à Ananda. Il lui demande si elle veut remplir les
victime tout ensemble, être de faute et do douleur, qui traverse avec sa beauté, son rire, ses larmes, l'histoire des siècles et leur légende, a fixé le rêve déplus d'un artiste. J'ai moi-même montré, dans liiehard Wagner el le drame contemporain (pp. lus 109), les ressemblances singulières qui existent entre l'apparition d'Hélène Ennoia, dans la Tentation de Saint-Antoine, Gasts.ve Flaubert, et la scène entre Kundry et Klingsor, au deuxième acte de Parafai, bien que ces deux œuvres, aussi différentes que possible, aient été conçues et composées tout à l'ait indépendamment l'une de l'autre Plus tard, M. Kufferath, en son livre si remarquable sur Parsifal, a également noté l'utilisation commune, par Wagner d'une part et Flaubert de l'autre, dans Parsifal et Hérodias, de la tradition du rire qui provoque la malédiction.
(1) Wagner a i^rri- le nom de Gundryggia, donl le sens est équivalent à celui du mot Walkyrie, pour être donné à Kundry par Klingsor. Cf. H.-S. Ghahbeblain, Notej sur Parsifal [Revue wagnirienne, 2' année, n° Vil, août 1886).
(2) Cette esquisse est datée de Zurich, 10 mai ISiiG. Elle a été publiée dans les fragments posthumes de Wagner.
conditions de cette union. Dialogue à double entente, interprété par Prakriti comme s'appliquant à l'union dans le sens que sa passion donne à ce mot ; elle se jette à terre, effrayée et sanglotante, lorsqu'enfin elle entend qu'elle doit porter, elle aussi, le même vœu de chasteté qu'Ananda. Ananda poursuivi par les brahmanes. Reproches à cause du commerce du Bouddha avec une tille de Tchandala. Attaque de l'esprit de caste contre le Bouddha. H raconte alors l'existence de Prakriti dans une vie antérieure : — Elle avait été la fille d'un orgueilleux brahmane; le roi Tchandala, qui se souvenait d'une antérieure existence de brahmane, désirait pour son fils la fille d'un brahmane pour laquelle ce fils avait un violent amour; par fierté et vanité, la fille du brahmane refusa d'aimer le malheureux et se rit de lui. C'est là ce qu'elle dut expier : elle renaquit donc, fille de Tchandala, pour connaître les tourments de l'amour sans espoir, mais aussi pour renoncer et pour être conduite à la pleine rédemption par l'entrée en la communion du Bouddha. — Prakriti répond maintenant à la dernière question du Bouddha par un Oui joyeux. Ananda la salue comme sa sœur. Dernier enseignement du Bouddha. Tout se reconnaît sien. Il marche au lieu de sa rédemption. »
On peut, très évidemment, rapprocher Parsifal de celte belle esquisse, et d'une autre ébauche dramatique, Jt'sus de Nazareth; en ce dernier projet, il est particulièrement une scène, — celle de Madeleine aux pieds du Sauveur. — qui a passé dans Parsifal, respectueusement et admirablement transposée par le poète. Quant aux Vainqueurs, on voit qu'Ananda est devenu Parsifal; on voit surtout que Prakriti présente avec Kundry des analogies importantes : l'amour pour Ananda, le fait d'une existence antérieure, celui dune raillerie coupable qui doit être expiée, et le pardon final, la délivrance suprême opérée par le renoncement.