V-fc-ti
dramaturge, sont toujours artificiels et convenus, malgré l'ingéniosité des raccords, l'adresse scénique, la chaleur factice dont s'anime parfois le style. Le véritable artiste, au talent probe, aux émotions sincères, n'admet pour arguments que les faits: mais ces faits, enchaînés avec la logique intérieure que donne la connaissance de notre nature, se trouvent gradués de telle sorte que le symbole s'en dégage pour tout esprit compréhensif. Afin d'exprimer le sens de la vie, il nous montre cette vie même, il la crée devant nous sur la scène.
Richard Wagner est un de ces créateurs. Ses conceptions dramatiques ont leur philosophie, mais cette philosophie n'est jamais extérieure au drame. Les rôles de « raisonneurs », — pour parler le jargon du théâtre contemporain, — sont complètement absents de son œuvre; ses personnages ne font pas de confidences au public. C'est à l'intelligence du spectateur de formuler le symbole que la réalité du drame a dû lui suggérer. Le poètemusicien porte les grands thèmes humains de la vie à leur plus haute signification scénique. Ce vaste ensemble, cette puissante synthèse où les évidences de la mimique et la précision de la parole s'augmentent des émotions presque indéfinies d'une musique idéalement vivante, est un inépuisable sujet de méditation pour le penseur comme pour l'artiste.
Réservant les significations symboliques des héros wagnériens pour les chapitres consacrés à l'étude des types individuels créés par le poète, nous ne considérerons présentement que le symbolisme des choses et des faits scéniques.
Dans Tannhuuser, la crosse refleurie est le symbole évident, de compréhension instantanée,— fourni d'ailleurs par la légende, — du pardon accordée au pécheur. Le Venusberg symbolise le monde des voluptés coupables
'^T^^^^5^s«^^?^^'SPîJ'^«-v'^ j,*»ç^es»^v/r ? ^'^Tt^-^* '-- 1- ' «= ^;^f
LES StMBOLES 283
— « der Hôlle Lust » — l'empire du Péché. Y entrer volontairement, y demeurer surtout, c'est renoncer au salut. La joie des sens, l'ivresse qui mène à la perdition, s'offre, décevante, à l'homme qui ne peut souffrir la mesure, que ne sauraient assouvir les bonheurs réservés aux natures calmes, aux âmes moyennes : ainsi de Tannhâuscr au premier acte, lorsqu'il pénètre dans l'infernal séjour. Mais elle s'offre également à l'homme que l'excès du malheur égare, et c'est la tentation la plus dangereuse, l'impénitence par le désespoir. Tel est le fait de Tannhâuser au troisième acte du drame : «Mon salut, mon salut est perdu à jamais ! ce que je choisis maintenant, c'est la volupté de l'enfer !» Et il se perdrait sans recours, n'était l'éclair d'infinie contrition que lui vaut la mort rédemptrice d'Elisabeth.
En face de la montagne maudite, la Wartburg s'élève. Un peu comme la Gralsburg de Parsifal, elle figure lo royaume divin, déjà réalisé sur terre. Elle est le symbole terrestre de la Cité de Dieu, la Forteresse de la Foi, le Donjon du Salut,— le Château bien nommé «de l'attente et de la veille », — l'emblématique Montsalvat de la vie spirituelle. Ses tours crénelées dominent le vallon, ses murailles guerrières enclosent des salles somptueuses. La Wartburg est la demeure aimée d'Elisabeth, son séjour d'élection ; c'est là qu'elle s'enferme dans le silence, elle, le vivant Trésor de Pureté, la fleur des virginités saintes, le chaste héroïsme, l'immarcessible Amour.,
En révolte contre sa faute, le pécheur s'est cru libéré des puissances mauvaises, lorsque la Wartburg lui est apparue sur la crête du mont, dans l'innocente clarté d'une matinée de printemps. Il a oublié les expiations nécessaires, il s'est hâté vers la glorieuse demeure, avide d'y posséder son Idéal divin. Mais il n'était point digne. Sa faute l'a reconquis, son péché a criépar sa bouche (1).
(1) Dans le prélude du deuxième acte, où éclatent la joie d'Elisabeth et la beauté rajeunie de la Wartburg, on entend retentir l'écho de la malédiction de Vénus : « Va, cherche ton salut et ne le trouve point! »
Il a profané de son blasphème le Château de la Grâce, et la vierge aimante qui avait béni sa venue. Le voici maintenant, banni de la cité céleste, forclos do la paix et du bonheur, du sanctuaire précieux cher aux âmes immaculées. 11 n'y rentrera plus, aussi longtemps qu'il errera par le monde, et qu'il sentira brûler en lui, avec sa vie elle-même, la flamme des inassouvibles désirs.
Mue par sa compassion d'amour, Elisabeih a quitté h royale forteresse, où ne peuvent atteindre, semble-t-il, les drames de la misère humaine. Le soir empourpre les créneaux de la Wartburg : Elisabeth descend aux profondeurs du val, s'arrête au bord de la route oii doivent passer les pénitents, pour accueillir celui de qui la chute fut plus affreuse et la souffrance plus amère. Lorsqu'elle comprend qu'il ne reviendra pas absous, elle offre à Dieu sa vie pour le salut du pécheur; dans la nuit devenue noire, elle remonte lentement à laWartburg, c'est-à-dire au temple de la Foi, à l'asile de son existence pendant le temps dépreuve. C'est l'heure de la veillée dernière et de la suprême oblation. Elisabeth s'élèvera de cette cime auguste jusqu'à la maison do lumière, la Wartburg de gloire oîi les pardonnes retrouvent les saints. Aussi a-t-elle montré le ciel, — désormais seule demeure, patrie unique, — à Wolfram, qui la voulaitaccompagner par les obscurs chemins de la montagne. Et quand l'aube se lève sur le miracle, tandis que Tannhauser expire, la Wartburg resplendit sur les hauteurs, toute blanche dans la blanchour de l'aurore, radieux symbole de la Cité do Dieu, du royaume côlesto enfin possédé par l'àme, hors du monde et hors du temps.
Lt philtre que boivent Tristan et Isolde est moins matériel que symbolique. Le poème et la musique en fournissent la preuve. Le thème chromatique ascendant
■i^-'^Si^
affecté au breuvage d'amour n'est que le motif général du désir, qui traverse tout le drame et ne cesse de s'exhaler qu'aux derniers accords de la partition. Il se dessine maintes fols, à la voix comme à l'orchestre, avec une signification non douteuse, bien avant qu'il soit question du philtre. Beaucoup plus tard, lorsque Tristan dit que la beauté d'isolde a éveillé les convoitises sensuelles de Melot, on l'entend s'ébaucher passagèrement. D'autre part, quand Brangâne s'accuse d'avoir causé l'infortune d'isolde en versant dans la coupe le breuvage d'amour au lieu du philtre de mort, et s'écrie : « Ta honte, ton péril, voilà mon œuvre! » Isolde lui répond : « Ton œuvre , servante insensée ? Ne connais-tu pas l'Amour , la reine des résolutions hardies? » Ce philtre, c'est le désir d'amour... Voilà pourquoi il déchaîne les catastrophes, pourquoi il a pu être si aisément substitué au philtre de mort, — car tous deux se ressemblent, et de secrètes analogies unissent la mort et l'amour. Il a été distillé goutte à goutte, en des années de souffrance et de rêve, par la passion et par le deuil, par le chagrin et par la joie. C'est donc bien le désir implacable, infini, né de la vie elle-même, de tout ce qui manque à l'àme et de tout ce que l'àme a vainement cru posséder. Dans le désespoir du Liebesfluch, Tristan comprend ces choses et les crie : « Le philtre effroyable qui m'a voué au supplice du désir, c'est raoi, c'est moi qui l'ai préparé ! Du malheur de mon père, de la douleur de ma mère, des larmes de l'amour, du rire et des sanglots, de la joie et des blessures, j'ai fait le poison du breuvage! »
Signalons en passant le symbolisme attribué par Tristan à la chanson plaintive que gémit le chalumeau du pâtre. Une autre signification nous requiert, capitale: celle de deux mots et de deux phénomènes, le Jour et la Nuit, dont l'antinomie poétique règne explicitement sur une grande partie de l'œuvre.
Le Jour, dont la clarté rend toutes choses visibles, en lequel se diversifient et s'opposent tous les êtres, repré-
.';Si3'«fe-à./v'}'ïî.->i
,■* •",>.• I-iV
sente le monde extérieur, le monde des apparences, les dehors mensongers de la vie, pleins de combats et de douleurs. La Nuit, au contraire, abolit toutes distinctions, éteint tous discords dans le silence, supprime l'aspect extérieur des choses, efface Iss apparences qui séparent, remplace la variété par l'unité, le relatif par l'absolu, et fait régner en nous une paix inexprimable; elle représente le monde des âmes, l'infini royaume de la pensée libre et du pur sentiment. De même que la mort doit affranchir l'àme des contingences étroites de la chair, de même la Nuit nous affranchit des servitudes qu'impose le Jour. Et c'est ainsi que Wagner a fait de la Nuit l'image, le symbole de la Mort et de l'Eternité.
Ces correspondances établies, il les a poussées à leurs extrêmes limites, avec toute l'énergie de son tempérament artistique, s'identifiant avec ses héros, abhorrant comme eux l'esclavage du Jour, appelant avec eux le bienfait de la Nuit. Lorsqu'Isolde attend la venue du bien-aimé, avec quelle fièvre elle s'irrite contre la lueur de la torche, où s'attarde encore l'éclat maudit du Jour, et dont l'extinction sera le signal du rendez-vous! « Donne ce signal, Brangânc !... Eteins la dernière clarté du flambeau! Fais signe à la Nuit pour qu'elle descende complètement sur nous! » Et c'est l'ombre qui devient pour elle la véritable clarté. « Seul Jour de mon âme, l'Amour le veut, — que la Nuit, soit! — afin qu'il rayonne éblouissant... La torche! quand ce serait la lumière de ma vie, joyeuse et sans hésitation je l'éleins ! »
Tristan est accouru; il dit son amour et sa longue impatience : c( Au Jour, au Jour perfide, à mon plus cruel ennemi, haine et plainte! Comme tu as éteint la torche, que ne puis-je, pour venger les souffrances de l'amour, éteindre la clarté de ce Jour insolent! Est-il une détresse, est-il une douleur que son éclat ne réveille ? Même dans la splendeur voilée de la Nuit^ ma bien-aimée en garde un reflet à sa porte, en dresse la menace à mes yeux ! » Il fait allusion à cette mort que tous deux crurent boire :
« Quand j'eus reconnu dans ta main la suave mort,., alors, crépusculaire, en sa puissance doucement sublime, la Nuit se leva dans mon cœur. Mon Jour alors fut accompli... Et nous fûmes vraiment voués à la Nuit! Ce Jour perfide, sans cesse prêt à la haine, sa trahison a bien pu nous séparer ensuite, mais son mensonge n'a plus pu nous tromper (1) ! »
Lorsque Marke, précédé de Melot, apparaît aux amants dans la pâleur froide de l'aube, Tristan ne prononce que ces paroles: « Le triste Jour, pour la dernière fois!... Fantômes du jour, illusions du matin, évanouissez-vous! » Demandant à Isolde de l'accompagner dans la mort, il lui parle de « l'obscur pays nocturne, le royaume merveilleux de la Nuit » . Au troisième acte, s'irritant contre la blessure dont il croyait mourir et qui semble lui faire grâce, il s'écrie: « Déjà j'entendais la porte de la mort se fermer avec fracas derrièi'e moi ; maintenant, la voici de nouveau grande ouverte : l'éclat du soleil l'a brisée... il me faut encore émerger de la Nuit ! « Lorsqu'Isolde pleure sur le corps inanimé de son amant, elle se désole d'être arrivée trop tard, elle qui venait pour mourir avec Tristan, pour partager avec Tristan la sainte douceur de la Nuit : « Dass wonnig und hehr die Naçht wir Iheilen ! » Et tandis que meurt l'Enamourée en achevant le cantique de son extase, le Jour s'éteint, la Nuit bénie
(1) Dans le nocturne célèbre : a Descends sur nous, nuit del'amour, » l'assimilation de la nuit et du sommeil à la mort est continuelle : l'oubli du monde est considéré comme la seule notion vraie, la nuit devient la seule lumière, la mort la seule vie : «c Gieb Vergessen, dass ich lebe... lôse von der Welt mich los ; » ou bien : a Barg im Busen uns sich die Sonne, leucklen lachend Sterne der Wonne. » Dans cette Nuit qui délivre, « Well-erlôsend », c'est le sentiment qui est la vie unique, en l'inutilité des sens; l'âme aspire à devenir à elle seule le monde, et souhaite ne plus jamais s'éveiller :
selbst — daun
Lin ich die Welt, Liebe-hciligstes Leben, Woniie-hchrstér Weben, Nie-wiedtr-Erwachens
wahnlos bold bewusster Wuasch !, .
ÎS'-iÇ^[^f^~'¥W!rS^l^
â88 L'ART DE RICHARD WAGNER
descend sur le monde, apporte aux âmes la félicité des délivrances éternelles.
Le symbolisme de l'Or et de l'Anneau, dans le Ring, est tout à fait évident. Il est clair que le désir de l'Or représente la Convoitise, l'envie; l'Or est le symbole de la possession sous sa forme la plus nette, la plus égoïste, la plus stérile, — par suite, la moins humaine, au sens élevé du mot. Le choix fatal que les dieux, les géants, les Nibelungen^ les hommes, sont tour à tour amenés à faire, Alberich, lui, le fait initialement, en toute liberté, pour s'emparer de l'Or du Rhin. L'Anneau nous montre cette passion ambitieuse et haineuse, condensée, accumulée, cachée en un minime objet, la bague forgée du métal maudit, talisman de puissance et de mort, résumé, quintessence de tous les trésors du monde, de toutes les richesses qui brûlent les âmes de convoitises coupables. La forme même de l'Anneau signilie le cycle des désirs sans cesse renouvelés, que rien ne peut assouvir; par l'immolation volontaire de Brûnnhilde, le cycle se brise, et la tille de Wotan peut dire aux Ondines : « Voici l'Anneau de malédiction... Je prends l'Or, mais pour y renoncer; vous, au fond des eaux, ouvrez, dénouez le cercle fatal — Jhr, in der Flulh, loset ihn auf ! »
L'Epée — Nothung — s'oppose à l'Anneau. Aux ambitions qui se dissimulent dans l'ombre et agissent par trahison, s'opposent des ambitions plus nobles, suscitées par Wotan lui-même, pleines de vaillance et d'orgueil, que symbolise le glaive de victoire. La Force luttera contre la Ruse, l'action faite au grand jour contre l'œuvre lente des ténèbres. Wotan crée les Héros pour vaincre le Nibelung, reconquérir l'Anneau, le rendre au fleuve, libérer le monde de la malédiction. Cette pensée créatrice du dieu est rendue sensible par l'Epée qu'il saisit etélève, à la dernière scène du Jlheingoli, en saluant le burg di-
vin auquel il donne le nom de « Walhall ». Les Héros feront ce que Wotan, qui déroba l'Anneau d'Alberich, ne saurait accomplir lui-même. Le Fer sera victorieux de l'Or (1).
Ce nom, « Nothung, » signifie que le glaive est «l'Epée symbolique de la Détresse », celle qui sauve et délivre dans l'extrême danger. C'est en l'excès du péril que se révèle le véritable héros. Or^ l'espoir de Wotan sera trompé : les héros qu'il suscite ne sont pas libres, n'existent que par lui, sont avec lui et par lui esclaves, victimes de la menace qui lui interdit de toucher désormais à l'Anneau. Entre leurs mains, l'Epée n'est que la Pensée de Wotan, impuissante à l'exploit libérateur. Et cette Epée peut devenir, elle aussi, le signe du grand péril des dieux, si le Héros désiré s'affranchit de Wotan, si l'Homme attendu, enfin surgi, s'afiirme dans son indépendance, dans sa révolte même; si le courage, l'audace, la force d'un cœur jeune et libre se lèvent contre la loi caduque, les conventions mauvaises imposées à l'univers. Au paroxysme de son désespoir et de sa colère, Wotan a brisé son propre glaive dans la main de Siegmund : Siegfried reforgera le fer rompu, il en fera une arme neuve, le signe d'une fçrce autonome, et Nothung brisera à son tour, dans la main de Wotan, la Lance qui symbolise la puissance des dieux. Néanmoins, bien que victorieuse à ce degré, elle ne peut suffire à l'œuvre : l'Amour^ personnifié par Brûnnhilde, a seul le secret de la rédemption. Il ne faut d'ailleurs pas oublier, en l'explication symbolique du drame, que le glaive, dédaigné par les géants qu'il tuera, choisi et consacré par Wotan pour
(1) Toutes ces analogies, correspondances, oppositions de choses et d'idées sont clairement marquées, non seulement par le texte, mais encore dans la musique, qui va plus loin que le texte. Ainsi l'analogie « élémentaire » qui existe entre ces deux pouvoirs, la force et la richesse, le fer et l'or, tous deux éclatants, tous deux beaux en eux-mêmes, mais de qui ne peut venir le salui, est indiquée par l'étroite parenté du motif héroïque du glaive et de la RheingoLd- fanfare.
i&»fc^„
tt^*!.'ïï
'•'Zi
être donné aux héros, a été primitivement forgé dans Nibelheim par les nains.
Nous venons de nommer la Lance, l'Epieu de Wotan, « der Speer ». C'est l'insigne du dieu, son attribut royal. Le texte indique pleinement la signification de celte arme divine. La Lance est faite d'une branche coupée par Wotan dans le Frêne symbolique du monde, « die Weltesche »; sur son écorce sont gravées les runes des lois et des pactes, (( Vertrcigerunen, » c'est-à-dire la législation qui maintient l'ordre établi. Dans le Rheingold, Wotan déclare que sa Lance protège les traités ; au premier acte de Siegfried, il est plus explicite encore; au troisième acte, lorsqu'il veut arrêter Siegfried, il étend l'épieupour lui barrer le passage, et dit : « Ma main tient encore la souveraineté (l). » A ces citations démonstratives, il serait aisé d'en joindre beaucoup d'autres, et de prouver aussi que la musique n'est pas moins claire sur ce point que le poème.
Le Rhin, l'eau du fleuve sacré, l'élément pur, représente l'Innocence originelle, la Fidélité primitive (2). C'est dans les flots du Rhin, aux chastes profondeurs, que l'Or brille de sa plus radieuse lumière, avant le crime d'Alberich. C'est le Rhin, à la fin de la Golterdummerung, qui, débordant sur ses rives, noie le bûcher oii les corps de Siegfried et de Brûnnhilde ont été consumés ; ce sont les Filles du Rhin qui reprennent l'Anneau pour en briser le charme mortel, pour dissoudre en quelque sorte la malédiction de l'Or dans les eaux purificatrices du fleuve. Et bien d'autres svraboles ont encore un rôle dans la Tetralogie, qui seront brièvement indiqués plus loin, à propos des personnages dramatiques et des origines des poèmes, le Walhall, le philtre, le sommeil et le réveil de
(i) « Noch hait meine Iland — der Herrschaft Haft. » Littéralement, a ma main tient encore la garde de la souveraineté ». comme la garde, la poignée d'un glaive.
(2) Traulich und treu
ist's nur in der Tiefe.
(Das Rheingold, scène iv, chant des Filles du Rhin,)
î<aàLî^'îi
Brûnnhilde, le sommeil d'Erda, le Feu, l'oiseau de la forêt.
Le Gral est symbolique comme l'Anneau, et Wagner a parfaitement expliqué de quelle façon l'idée du trésor des Nibelungen s'était transformée, chez les races francogermaines, en celle du Gral, la Relique par excellence (1). A la place de l'Or, de la richesse matérielle qui donne la jouissance et le pouvoir terrestre, voici le trésor spirituel dont la vue procure une extase céleste, et renouvelle inépuisablement la Grâce. Les aventureux ne recherchent plus la fortune au fond des cavernes, dans les fissures des montagnes; ils n'espèrent plus la voir briller dans le glauque mystère des eaux ; ils n'iront plus disputer les fabuleux amoncellements" d'or, les joyaux enchantés, aux monstres qui les veillent, aux génies qui les détiennent. La « Quête du Gral » les requiert. Même avant que le sens mystique du vase saint soit précisé, un idéal nouveau se substitue à l'ancien : l'incompréhensiWi) trésor apparaît déjà, aux imaginations, très pur, trôsnoblo, solennisé d'un culte, et l'accès du château oii des vaillants le gardent, la contemplation de sa splendeur, l'explication de son essence deviennent le prix de méritoires épreuves et de difficiles triomphes.
Wagner a fait du Gral, — le calice de la Nouvelle Alliance, oîi le Sauveur consomma le sacrifice eucharistique, oii Joseph d'Arimathie, selon la légende, recueillit, après l'ineffable mort, le sang répandu pour la rédemption des pécheurs, — un symbole de haute signification. Déjà, dans Lohengrin, le Gral était évoqué maintes fois par la musique et le discours, dans les lointains du drame ; il figurait la vérité divine et l'amour divin, l'essence de l'Idéal, l'absolu. Dans Parsifal, où nous le voyons, il est, expressément, le symbole du Salut, le trésor de la Paix,
(1) Die Wibelungen {Gesammelte Schri/ten).
de cette paix qui est le bonheur parfait, la bénédiction majeure. Titurel l'a reçu de Dieu ; la contemplation du Gral, en la vigueur de sa foi, le soutient jusqu'aux portes du tombeau. Amfortas l'a reçu de Titurel, mais il en a perdu le bienfait par sa faute : il ne possède plus la paix du Salut intérieur, et le caliced'amour,\'ivant reproche du Sauveur^ renouvelle toutes ses tortures. Klingsor a voulu conquérir le Salut et la paix, en supprimant le combat et répreuve ; il a parodié la loi du sacrifice, et son action très impie l'éloigné du Gral.Kundry désire la vue du Gral, en ses heures de sanglotant repentir; c'est dire qu'elle souhaite encore le Salut, la grâce de la miséricorde, la paix dupardon.Parsifal va vers le Gral, appelé parle Gral lui-même ; il s'en approche, il le voit, n'est pas capable de le comprendre ; mais il a la charité, le germe sûr du Salut : il aime, et, par amour, il saura ce qu'il ignore. Légitime héritier de Titurel, il aura la pleine possession du trésor mystique, et il en fera rayonner la douceur sur tous les souffrants qui l'entourent.
Si le Gral a cette signification, on voit sans peine le symbolisme de la Gralsburg. Ici, la correspondance de Parsifal et de Tannhuuser est remarquable. Si le Zauberschloss, le burg de sortilège de Klingsor, avec les jardins de délices sous lesquels se cache l'aridité du désert (1), est très analogue au Venusberg, la Gralsburg répond à la Wartburg,mais avec une interprétation plus évidente. Le symbolisme de la Wartburg résulte surtout d'une suggestion poétique, mais tout concourt visiblement à faire de la Gralsburg la claire image de la Patrie meilleure, du domaine de la véritable Vie, ce Royaume de Dieu qu'il faut chercher d'abord, et qui se réalise dès ce monde pour les âmes aimantes et croyantes. Créé par la foi, l'austère royaume se maintient au milieu des voluptueuses contrées païennes (2) ; il se défend par d'incessants com-
(1) Dio Wûsle schuf er sich zu Wonnegarteii,
{Parsifal, acte 1, l" tableau )
(2) Dortliin lieg-t uppiges Heidenland.
(Acte I, 1=' tableau.)
bats, il envoie des messagers de vérité et de force à qui lutte pour la bonne cause (1). Les pécheurs n'y sauraient parvenir (2) ; nul chemin terrestre n'y mène (3) ; la Grâce seule y conduit. Lorsque lafaute y pénètre, que l'impureté le souille, que ceux qui l'habitent, s'en tenant à la lettre de la loi, ne savent plus aimer ni renoncer, sa ruine commence ; son action extérieure disparaît (4), la vie intérieure s'en retire également; c'est la misère spirituelle, qui peut s'aggraver jusqu'à la mort. Et cette patrie chrétienne n'est restaurée que par le Pur, le Simple de cœur, plein de compassion et d'amour, — tels ces enfants à qui nous devons devenir semblables, si nous voulons avoir part au Royaume des Gieux .
(d) Cf. Parsifal, acte I, l"' tableau, les reproches de Gurnemanz aux jeunes écuyers.
(2) Durch Pfaden die kein Sûnder findet...
(Acte I, i" tableau.) (3j Kein Weg fûhrt zu Ihm durch das Land.
(Acte I, 1" tableau. ) (i) Zur Botschaft sendet's sich'nich mehr.
(Acte III, 1" tableau.)