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CHAPITRE XV

l'art religieux

Salut à toi, Lumière !

[Siegfried, acte III, scène m.

L'Art de Wagner a-t-il un caractère philosophique et un caractère religieux ? A-t-il une valeur d'idée, une signification morale ?

Entre 'toutes les questions que provoque ce grandiose phénomène artistique — le Drame de Richard Wagner, — il en est peu d'aussi controversées ; il en est peu surtout sur lesquelles les malentendus soient plus fréquents, où des opinions souvent voisines paraissent plus complètement s'opposer. Ces contradictions proviennent bien des fois des acceptions très différentes que les critiques ont données aux termes habituels du langage. Sans entreprendre ici l'étudedes opinions philosophiques de Wagner et l'analyse des ouvrages où il a plus ou moins exposé ses vues sur l'homme, la société, la vie, la religion, nous allons dire quelques [mots de ses tendances générales en cet ordre d'idées, apprécier ces tendances avec toute la liberté d'esprit possible, et motiver nos jugements, de préférence, par des faits de caractère artistique, par ce que la vaste activité du maître a laissé de plus sûrement indestructible : ses poèmes et ses partitions.

Et, tout d'abord, il faut préciser un peu l'énoncé de la

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question, dire en quel sens nous entendons ce mot (( philosophie », dont on abuse si volontiers. Jamais un véritable artiste n'a pu envisager l'homme, le monde, la destinée, de la même façon qu'un inventeur de systèmes philosophiques. L'un procède par intuition, — par inductions instantanées,— l'autre par déduction, abstraite. Les aperçus philosophiques de l'artiste lui sont suggérés par la vie; le philosophe, généralement, conçoit un système d'explication des choses et tente d'y adapter la vie. D'ailleurs, pour restreindre ces différences au seul cas de Wagner, il est indéniable que le maître du Drame musical contemporain se déclarait inapte aux discussions purement métaphysiques, et que le sentiment avait au moins autant de part en ses opinions que le raisonnement. Partant toujours du fait humain, il considérait l'homme intégral; il croyait que le sentiment est un facteur dont il faut tenir compte, et que l'on ne saurait atteindre à ce qui est la venté, — non pas abstraite, mais vivante, en correspondance avec notre vie tout entière et notre réelle destinée, — si l'on négligeait la solution directe du problème moral.

Certains commentateurs ont donc raison, lorsqu'ils affirment que Wagner voulait demeurer étranger aux pures spéculations philosophiques. On aurait tort, par contre, de conclure quel'œuvre de Wagner ne comporte pas une sorte de philosophie pratique^ une morale, une interprétation de la vie humaine (1) . L'aveu que ces critiques

(1) Un des commentateurs les plus autorisés de Wagner, M. Chamberlain, est un de ceux qui ont le mieux fait justice des intentions philosophiques attribuées souvent <à tort au poète-musicien, et des systèmes qu'on a voulu édifier sur ces téméraires hypothèses. Mais il me paraît aller un peu loin dans la voie opposée. Il dit : « Affirmer que les œuvres de Wagner contiennent une philosophie est aussi absurde que prétendre que le monde contient une philosophie. » Ici encore, les termes me semblent mal définis ; oui, l'affirmation dont il s'agit est absurde, si l'on entend par philosophie » un système philosophique », car le monde et l'œuvre de l'artiste n'en contiennnent aucun, ou, arbitrairement, en admettent une infinité. Mais l'œuvre de l'artiste que le monde a ému et. qui a traduit le monde, fera nalu-

sont eux-mêmes obligés de faire que l'œuvre wagnérienne exprime « le profond sens du monde avec une clarté insoupçonnée jusque-là » doit pleinement nous suffire sur ce point.

"Wagner a éprouvé le besoin de considérer les rapports de l'art et de la religion ; il a traité du mouvement politique et social de ce siècle, il a jugé la morale de notre société, et la nature de la civilisation actuelle; il a essayé de définir le rôle de la science ; le bouddhisme l'a préoccupé, ou plutôt l'effort du bouddhisme vers le renoncement et la délivrance que ce renoncement entraîne pour l'âme. Ce n'est point là le fait d'un esprit indifférent à la philosophie» pratique ». On sait, déplus, l'admiration de Wagner pour Kant, Feuerbach et Schopenhauer; nous accordons volontiers qu'il ne les a lus, compris et admirés qu'en artiste, qu'il n'y a cherché autre chose que ce qui se rapportait à la conception de la vie et au rôle de l'art (à ce dernier point de vue, les ressemblances sont frappantes entre les considérations de Schopenhauer et celles de Wagner). Mais le fait de cet accord et de ces influences, même exclusives de toute spéculation abstraite, justifie entièrement notre manière de poser la question.

* Une première tendance est à noter dans l'œuvre de

rellement et forcément germer des réflexions philosophiques dans tout esprit capable de s'élever à des pensées de cet ordre. Quant à dire qu'il n'y a pas d'intentions philosophiques, — et par là j'entends uniquement un désir de résumer et d'interpréter la vie, — dans le Drame de Wagner, c'est nier l'évidence même. On ne peut donc être d'accord avec M. Chamberlain {Das Drama Richard Wagners, pp. 136-142) qu'en observant que le mot o philosophie » n'a pas exactement le même sens en allemand qu'en français, où nous lui donnons une portée plus générale, plus courante, plus pratique. Ces questions de terminologie ont leur importance dans la controverse; on a déjà bien de la peine, en France, à préciser le sens des mots « réalisme », « symbolisme », « idéalisme », que nous employons tous, faute de mieux : en allemand, ces mofsexistent aussi, mais avec un sens très distinct de celui que nous leur attribuons d'ordinaire.

"Wagner, la tendance de protestation contre Tartificiel, la tendance révolutionnaire, — au meilleur sens du mot, bien entendu. C'est une négation et une affirmation tout ensemble, car nier l'artificiel, c'est affirmer le réel; s'insurger contre la convention, c'est proclamer la nature. Déjà, au choix des sujets légendaires, à la manière de comprendre l'action du drame, nous avons entrevu cette lutte. Le rôle de la musique, tel que Wagner l'a conçu, en est une perpétuelle expression ; car la musique exprime la substance même de l'existence : les sentiments primordiaux, la puissance affective qui anime le monde, le De venir des âmes et leur essence intime. Elle devait forcément se trouver en opposition constante avec tout ce qui limite l'activité spirituelle et morale de l'homme, avec les formules, les conventions, les règles arbitrairement posées.

Il serait intéressant d'examiner en "Wagner la phase politique de cette idée, et son caractère social; mais ce n'est point ici le lieu de traiter cette orientation de la pensée w^agnérienne ; nous rappellerons seulement les écrits théoriques, et, en particulier, les pages sur le Peuple, citées en un précédent chapitre; elles montrent que lorsque "Wagner paraît toucher aux questions sociales et politiques, c'est toujours le côté moral de la question qui le préoccupe, car il ne cessa d'avoir, pour la politique pure, l'aversion la plus déterminée. L'Art, du reste, n'est à ses yeux ni un amusement, ni un luxe : il lui assigne une haute fonction humaine, et, quand il parle de révolution et de renouvellement, il ne s'interrompt pas d'être artiste, d'unir intimement le problème de l'Art à celui de la Société. « Mon rôle, écrit-il en 1849, est de provoquer la révolution partout oui j'arrive... L'CHuvre d'Art ne peut être faite maintenant, mais seulement préparée, et cela révolutionnaireraent, par la démolition et l'écrasement de tout ce qui rafîrite d'être démoli et écrasé. Voilà notre tâche, et de tout autres que nous seront ensuite les vrais artistes créateurs. Je ne comprends pas

différemment mes efforts actuels à Paris : un ouvrage même que j'écris pour cette ville, et que je me propose de faire représenter, ne peut être qu'un « moment » de la révolution, un signe affirmatif de la destruction nécessaire. Cette destruction seule est nécessaire aujourd'hui; essayer présentement de construire ne serait qu'une fantaisie arbitraire (1)... » Ce qui nous importe en de telles paroles, dégagées des circonstances spéciales où elles furent écrites, c'est l'idée d'une portée sociale attribuée à l'Art, qui jamais ne se doit isoler de la vie, et la foi dans la nécessité d'une protestation d'art contre tout ce qui est arbitraire, conventionnel, injuste.

La Loi, au sens le plus noble, n'est que l'énoncé défini, en vue de cas précis et de sociétés déterminées, de principes généraux en parfaite harmonie avec les destinées de la nature humaine. Mais, trop souvent, dans la pratique, elle n'est que convention pure, pacte d'intérêt, d'ambition et de crainte, en méconnaissance ou en oubli de la seule loi éternelle, l'Amour. Dans la pensée de Wagner, elle n'existe même que parce que l'Amour n'existe pas, ou n'existe qu'à un degré tout à fait insuffisant. L'Amour seul eût rendu la Loi inutile, comme seul aussi, dans la réalité, il la peut adoucir, transfigurer, expliquer en un certain sens.

C'est contre l'artificiel que le génie de Wagner se révolte, contre le formalisme, la convention, la mode, l'arbitraire de la règle, l'égoïsme cruel du pouvoir, les codi-

(1) Lettre de Richard Wagner à Uhlig, datée de Zurich, 27 décembre 1849. L'ouvrage en question est Wieland (voir les chapitres l'Histoire et la Légende et Transformation et création, 1). Eu un autre passage de cette lettre, Wagner dit même qu'il travaille, en son art, pour « la Rcpubliqun sociale, qui tôt ou tard est inévitable en France ». Celte crise d'enthousiasme ne devait pas durer très longtemps, soit que Wagner ait été désabusé par l'expérience, soit qu il ait vu le néant de la politique en général, soit surtout qu'il ait compris que le secret de la question sociale était à la fois plus haut et plus intime. En cette même lettre, Wagner raille la politique pure, le patriotisme allemand, les routines de la critique d'art, etc., etc.

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fications menteuses qu'inspire la force, la méconnaissance légale de la nature et de la vie. Il proteste contre la lettre de la Loi, non contre ce qui devrait être l'esprit de la Loi, le principe de bonté, la sollicitude pour tous les êtres. Aux calculs de l'intérêt et de l'ambition, aux violences de la force, il donne l'Amour pour réponse. Au législateur qui voit les vices de l'œuvre accomplie, et qui ne sait plus qu'interdire, il oppose l'affirmation joyeuse '■" d'une jeune audace, qui ne pense qu'à entreprendre. L'antique puissance de la crainte s'effondre : l'épieu de Wotan est brisé par le glaive de Siegfried.

Cette révolte féconde de Wagner se manifeste plus ou moins dans toutes ses œuvres. Tannhâuser sort d'un ; monde qu'il méprise, trop étroit pour son désir; Elisabeth, elle aussi, entre en lutte avec la loi, repousse la justice rigoureuse du châtiment, y substitue la miséricorde et la rédemption. La loi terrestre, aveugle, allait condamner Eisa; mais un miracle se produit, appelé par la foi et l'amour, et sauve l'innocence en péril. La protestation de Wagner prend sa forme la plus violente dans J la Walkyrie. En d'autres chapitres de ce livre, nous examinons le cas dramatique de Siegmund et de Sieglinde; il suffit de rappeler que Wotan, captif et victime des lois qu'il a promulguées, en est réduit à susciter luimême l'insurrection contre ces lois : Siegfried doit naître,

— mis d'avance ainsi hors la loi. — de cet effort désespéré contre l'ordre accepté de tous. Les discours de Wotan etde Fricka, au deuxième acte de la Walkyrie, ont une signification des plus nettes, analogue à celle qui se retrouve dans VAntigone de Sophocle, où la pure humanité s'insurge saintement contre la volonté du chef, la loi de ia cité, la politique et la raison d'État. Les paroles de Créon ressemblent étrangement au plaidoyer de Fricka : le tyran : qui va faire périr la fille d'CEdipe tente de justifier sa conduite par des arguments spécieux, tirés du bon ordre,

de l'intérêt général, du respect dû aux lois, arguments,

— chose grave 1 — qui sont vrais en un certain sens, et

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d'où résulte clairement l'irréductibilité trop fréquente du conflit entre la loi et la conscience individuelle. Hunding, l'homme de la haine et de la force, représente lui aussi une brutale légalité : il a pris Sieglinde malgré elle, — « ungefragl », — il défie à mort son adversaire sans armes; mais il n'en figure pas moins l'époux lésé, le maître frustré de son bien, la loi et le pouvoir, armés pour un châtiment sans rémission. Il est l'esclave de la règle, le serviteur de Fricka (« Geh'hin, Knecht! » lui dit Wotan), le strict gardien de la coutume, de l'apparente morale, car, découvrant son ennemi dans son hôte, il se conforme à l'obligation admise, consent à respecter, pour une nuit, les conventions de l'hospitalité. Hagen, l'instigateur de tous les crimes, s'institue cependant le justicier du parjure, le défenseur de la loi, des solennelles attestations prononcées devant les autels de Donner et de Fricka. Melot, dans Tristan, se fait l'hypocrite champion du pouvoir, des serments, de la majesté royale. Dans les Meistersinqer, pour restreint que paraisse le débat, transposé de la société en l'art lyrique, et de la morale en la poésie, il y aencore lutteentreun formalisme arbitraireet une libre inspiration ; seulement la pensée de Sachs, qui dénouetout conflit parla bonté, explique les règles à Walther, montre leur utilité transitoire et relative. Dans Parsifal enfin, nous constatons l'insuffisance de la loi, même sacrée, et du rite, même divin, lorsque l'amour cesse d'en être l'âme vivante : car les chevaliers du Gral dépérissent par la faute d'un seul, malgré la sainteté de leur institution et le trésor sans égal de leur temple, jusqu'à ce que le Pur Simple, inspiré de la seule charité, parvienne au milieu d'eux, et les délivre par cette pitié active, c'est-à-dire par l'Amour.

Ainsi la poésie et la musique de Wagner, — la Poésie où sa pensée s'atfirmc, la Musique dont l'essence, selon sa propre parole, ne peut être que l'Amour, — ont protesté contre toute convention. Le maître semble avoir étendu sa démonstration, si glorieusement expérimentale,

à l'art même qu'il a exercé. 11 a réconcilié, dans son drame, cette Poésie et cette Musique, longtemps disjointes par l'arbitraire de la coutume et des conventions mortes. Et l'on pourrait lui appliquer le texte enthousiaste de Schiller, cette Ode à la Joie que Beethoven fait entonner, dans la Symphonie avec Chœurs, à l'humanité désormais fraternelle : « Tes enchantements unissent de nouveau ce que la mode avait effrontément séparé (1) 1 »

Chaque drame de "Wagner nous expose un aspect de la vie, non seulement comme représentation, mais encore comme signification. Cette très simple et très brève philosophie morale, pourtant si profonde, que nous voyons aux œuvres du maître, ne serait d'ailleurs ni intéressante ni même saisissable, n'était le puissant réalisme de ces œuvres. Sans explications, n'était commentaires, le sens de la vie se dégage des faits scéniques et de l'action passionnelle, oii le sentiment humain s'exprime avec la vérité la plus intense.

Le problème moral de la vie, — du bonheur de la vie, — est résolu, dans le Drame de Wagner^ en un sens très déterminé. Cette solution est, il faut le dire, d'ordre chrétien.

Quel est le dénouement du conflit qui se déchaîne dans l'âme de TannhBuser? quel enseignement se déduit, immédiat, de Lohengrin, lorsque nous voyons les conséquences de la question fatale? Au premier de ces deux drames, les aspirations contradictoires de notre nature sont exprimées par le poète-musicien, et le salut se réa-

{l) Le texte, tel que Schiller l'a définitivemeat établi, porte « rigoureusemeat », « streng, » au lieu d' « effrontément ». Nous avons préféré, pour le sens du passage, prendre la première version de ce texte, celle où Schiller spontanément écrivit :

Deine Zauber binden wieder Was die Mode frech getheilt !

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lise par une rencontre sublime entre l'humble et saignant repentir du pécheur et l'immolation de la rédemptrice; si l'ouverture nous propose la réconciliation de l'esprit et de la chair, de la volupté et de la foi, de la beauté sensuelle et de la sainteté virginale, cette réconciliation ne s'opère que par l'amoureuse soumission de Vénus à Elisabeth, des rythmes de Joie au cantique de vérité. Il faut croire pour aimer, nous dit le symbole de Lohengrin; il faut croire et aimer pour être heureux ; mais, hélas, le bonheur n'est point durable, par la fragilité même de notre nature, par l'impossibilité où se trouvent de s'unir le relatif et l'absolu, les réalités terrestres et les splendeurs intangibles de l'idée ou du rêve. Ainsi, tandis que Tannhûuser , avec ses âpres violences, ses douleurs, ses larmes, s'achève dans l'extase du pardon, Lohengrin, avec son charme lumineux, sa pure séduction, laisse dans l'âme une mélancolie, une tristesse, que le cœur savoure en quelque sorte et dont il ne peut que difficilement se détacher.

Tristan et Isolée, c'est la tragédie du désir ; c'est le délice, la souffrance du désir, et l'impossibilité pour notre cœur de satisfaire en ce monde l'immensité de son aspiration. Tristan et Isolde, en leur passion toute-puissante, reconnaissent le mensonge de l'idéal contingent et borné que la vie pratique, la société, l'univers extérieur peuvent admettre; mais ils désirent et se tourmentent, et la mort seule les affranchit de leur peine : et c'est encore là une des significations de l'existence. Hans Sachs, lui, trouve la sérénité, le noble et pur bonheur de l'âme dans le renoncement à tout égoïsme, le silence doucement imposé aux illusions, aux regrets involontaires, et dans l'activité pour autrui, le dévouement paisible et gai.

Le Wotan du Ring, en qui se résument l'audace de la pensée, la volonté de l'action, la sagesse et la force, et qui ressent en même temps le désir d'aimer, est o])ligé de tout perdre, d'abdiquer son pouvoir, de renoncer son

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œuvre, sa conquête et son rêve. Il accepte la fin inévita- | ble; il la salue, il la souhaite, et désavoue avec une som- - | bre joie toute volonté de vivre. Brûnnhilde, sa fille, la .::; personnification vivante de sa tendresse, conclut toutes J choses par une immolation volontaire, et alors seulement '■% rayonne la délivrance, si longuement, si douloureuse- ^^ ment cherchée. ^

Déjà, en tous ces ouvrages, la solution chrétienne de ^; la vie est plus ou moins nettement indiquée. Il n'est pas J un des aspects du grand problème de notre bonheur ^ moral poétiquement traités en ce drame de Wagner .; qui ne puisse concorder aisément avec la conception chrétienne de notre destinée ici-bas. Avec Parsifal, l'artiste porte la signification de ses créations antérieures à une puissance nouvelle, plus haute peut-être, - plus évidente en tout cas. La simplicité d'esprit, la charité, — c'est-à-dire l'amour sous sa forme saintement désintéressée, ardemment active, — telles sont, dans Parsifal, les conditions nécessaires du seul bonheur véritable, de la possession de ce Royaume de Dieu dont parle l'Évangile. La foi unifie, élève, illumine tous ces sentiments de l'âme, elle est leur loi naturelle, et le secret de leur pure énergie. Enfin, c'est aux dogmes, aux traditions, aux cérémonies de la Religion chrétienne que Wagner emprunte la forme artistique de sa dernière œuvre.

Nous touchons ici à la plus délicate des questions relatives au Drame wagnérien. Certains admirateurs de Wagner ne sont pas éloignés de faire de lui un philosophe religieux, professant un dogmatisme personnel, et tentant une réforme, voire la fondation d'une sorte de culte nouveau, de caractère hiératiquemenl artistique. De telles erreurs ne se peuvent soutenir : rien ne les justifie dans l'œuvre du maître, qui du reste a désavoué luimême, nettement, toute interprétation de sa pensée

dans ce sens. D'un autre côté, des commentateurs prétendent qu'il n'y a pas plus de christianisme dans Pàrsifàl que dans une autre œuvre quelconque du poètemusicien, et paraissent contester au Drame de Wagner, en général, sa force de suggestion religieuse.

Si nous trouvons aussi déraisonnable que blasphématoire l'opinion de ceux qui voudraient voir en Wagner un fondateur de secte ou un illuminé d'une espèce particulière, — théorie, répétons-le, démentie par l'examen des faits comme par le simple bon sens, — nous ne pouvons admettre la thèsequi conteste à l'œuvre de Wagner toute signification chrétienne. Malgré l'autorité et l'érudition des esprits qui l'ont émise ou la défendent, elle nous semble, elle aussi, contraire à l'évidence. Mais, avant d'essayer une démonstration, il faut dissiper de trop faciles malentendus.

Il s'est produit dans l'existonce de Wagner, comme dans l'existence de tout homme qui pense, une évolution continue, par rapport à la Religion non moins que par rapport à l'Art. Wagner était né protestant; mais son esprit s'est rapidement trouvé au pôle opposé de toute croyance pratique. Jamais cependant il n'est demeuré indifférent à ces questions religieuses, desquelles dépend, avec la conception d'un état futur de l'àme, la manière de comprendre la vie présente — de la vivre.

Pendant une certaine période de sa vie, Wagner n'a paru admettre du Christianisme que la morale. Aux écrits de cette période, il parle, incidemment, de la doctrine chrétienne, de son établissement et de sa propagation dans le monde en des termes presque hostiles, et qui dénotent, sur ce point, des lectures hâtives, une documentation exégétique et historique très superficielle (1). Mais ces erreurs mêmes sont les erreurs d'un

(1) Un recueil posthume de fragments, pensées, notes, ébauclies, a été publié sous le titre de Entwurfe, Gedanken, Fragmente (Leipzig, Breitkopf et Hârtel, 1883, in-8). Ces fragments sont contemporains des grandes œuvres théoriques (1848 à 1851 environ). On y trouve des traces visibles de l'état d'esprit dont nous par-

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puissant esprit : au milieu des faiblesses d'une critique insuffisante, des aperçus profonds s'imposent tout à coup à l'attention. En cette période, Wagner s'éprenait de la conception bouddhique, — que plus tard il ne cessa d'ailleurs point d'admirer, — et mettait les saints de l'Inde fort au-dessus de ceux des premiers siècles chrétiens. La philosophie de Schopenhauer lui était révélée, et développait en lui la tendance qu'on pourrait appeler négative; nous ne faisons pas difficulté de reconnaître cette influence, à condition qu'on ne l'exagère point, et en observant que la plupart des commentateurs qui parlent de Schopenhauer à propos de Wagner n'ont point lu le philosophe, et ne se doutent pas du sens que comportent ses théories. Cependant Wagner, malgré ses négations, ne pouvait échapper au Christianisme. On doit dire de son âme, très particulièrement, ce que l'on a si bien dit de l'âme humaine en général : elle était naturellement chrétienne.

En un sens, l'on peut considérer Wagner comme un candidat au christianisme. Il a beau s'efforcer de rendre ses opinions sur la vie indépendantes du dogme et de l'enseignement religieux formel : c'est de ce foyer qu'insensiblement il se rapproche, et l'artiste, en lui, plus prompt que le penseur, va toujours du premier coup à la tradition chrétienne, à la solution chrétienne du problème, la seule claire, la seule complète, logique jusque dans le mystère, merveilleusement adaptée à notre nature.

Et l'on sent jusqu'à l'évidence, en étudiant la suite de cette prodigieuse carrière, que Wagner n'aurait plus écrit, dans je dernier tiers de sa vie, certains jugementsqu'il for- Ions : C'est également de cette période que date Jésus de Nazarelh, l'esquisse dont nous avons dit quelques mots au chapitre IX. Dans une lettre à Liszt, datée de Londres, 7 juin i835, — lettre citée par M. Kufferatli ea son étude sur Parsifal, — Wagner se livre à des considérations sur la diffusion du Ghristianisn&e qui ne résistent pas à un examen sérieux ; et, dans la même lettre, il émet d'admirables pensées sur la sainteté et sur la compassion.

mula jadis en sa correspondance, surtout ceux auxquels nous venons de faire allusion (1). Les témoins de ces dernières années racontent que sa pensée revenait sans cesse sur le fait de la vie et de la mort du Sauveur, sur la délivrance morale qui en résulte infailliblement pour tout homme qui veut y chercher le principe du salut. Il admirait volontiers que tous nous sentions le besoin d'être rachetés, et quUn seul se lût trouvé, libre de cette nécessité mystérieuse, et apportant la rédemption aux autres. Il a cité et approuvé la définition de Schiller, confessant que le Christianisme est vraiment, au sens moral, à la fois saint et humain, « l'unique religion esthétique (2), » et il a écrit cette phrase essentielle : « Le fondateur de la Religion Chrétienne ne fut pas sage, mais divin (3). »

Nous n'essaierons pas le moins du monde de prouver que Wagner soit allé jusqu'au dogme ; nous savons trop les textes qu'on nous pourrait opposer, oiî la portée religieuse de l'Art est indiquée très noblement, mais où l'esprit du maître admet des conclusions que nous ne saurions accepter. Le penseur, en Wagner, a vu le symbole, l'image; il a vénéré magnifiquement cette image, mais il n'a point vu les réalités qu'elle figure. Si l'on veut bien se rendre compte des circonstances où Wagner a produit, des milieux qu'il a traversés, du point d'où son évolution est partie, l'on reconnaîtra que cette évolution fut grande et belle, encore qu'elle ne se soit pas achevée, qu'elle n'ait pas abouti aux lumineuses certi-

(1) Ua phénomène moral analogue se présente dans la vie de Beethoven. Beethoven traverse une phase presque païenne, — au sens le plus élevé de ce mot, — mettant son idéal en la pensée antique ; idéal très sensible dans la Symphonie héroïque et qui se retrouve encore, malgré les alternatives diverses subies par l'esprit de Beethoven et sa lente évolution, dans la Symphonie en fa. Puis l'on constate une appréciable christianisation de cet idéal, dans la. Neuvième Symphonie, les dernières sonates et les derniers quatuors.

(2) Bayreuther Bldtler, 1880, p. 337.

(3j Bayreuther Bldtter, 1880, pp. 270-271.

tudes, ou du moins que cet aboutissement ne nous soit pas démontré. Il y a là des questions qui échappent à notre étude, et lorsque l'on essaye de peser les gloires les plus éclatantes, la parole de François d'Assise paraît seule profonde et seule vraie : « L'homme, Seigneur, n'est rien que ce qu'il est à vos yeux. »

Mais l'œuvre d'art est là, l'œuvre immortelle. A cause d'elle, par elle, nous avons le droit de dire que l'artiste fut chrétien d'instinct et de cœur (1). Nous avons le droit d'affirmer, par elle, que l'esprit chrétien peut fevendiquer Wagner comme lui appartenant. Ce candidat à la vérité a fait œuvre de vérité. >

* * Le Drame de Wagner est expressif d'une tendance mo-

(1) Peut-être n'est-il pas inutile de reproduire ici, partiellement, une page des plus hautes, des plus belles, parue dans la Revue vmgnérienne (3« année, n" V, juin 1887), sous le titre : Souvenir. Yilliers de l'Isle-d'Adam y raconte une conversation qu'il eut avec Wagner, à Lucerne, dans l'automne de 1868.

a Un soir, à la tombée du crépuscule, assis dans le salon déjà sombre, devant le jardin, — comme de rares paroles, entre de longs silences, venaient d'être échangées, sans avoir troublé le recueillement où nous nous plaisions, — je demandai, sans vains préambules, à Wagner, si c'était, pour ainsi dire, arlificieilement,

— (à force de science et de puissance intellectuelle, en un mot),

— qu'il était parvenu à pénétrer son œuvre... de cette si haute impression de mysticité qui en émanait; — bref, si, en dehors de toute croyance personnelle, il s'était trouvé assez libre-penseur, assez independcmt de conscience, pour n'être chrétien qu'autant que les sujets de ses drames lyriques le nécessitaient...

« Je me souviendrai toujours du regard que, du profond de ses extraordinaires yeux bleus, Wagner fixa sur moi. . .

o ... Celui qui, — en vue de tels bas intérêts de succès ou « d'argent, — essaie de grimacer, en un prétendu ouvrage d'Art, « une foi fictive, se trahit lui-même et ne produit qu'une œuvre « morte... 11 faut à l'Arliste véritable, à celui qui crée, unit et « transfigure, ces deux indissolubles dons: la Science et la Foi. « Pour moi, puisque vous m'interrogez, sachez qu'avant tout je « suis chrétien, et que les accents qui vous impressionnent en a mon œuvre ne sont inspirés et créés, en principe, que de cela « seul. »

« Tel fut le sens exact de la réponse que me fit, ce soir-là, Jlichard Wagner. »

raie chrétienne ; nous l'avons montré plus haut. Parsifat, plus spécialement, est une œuvre chrétienne; c'est le testament chrétien de Wagner.

Le fait artistique prime ici tous commentaires, toutes réserves que l'on pourrait énoncer sur les opinions philosophiques du poète-musicien. Matériellement, réellement, Parsifal est une œuvre chrétienne. Qu'elle comporte toute une série d'interprétations, nous ne le nions pas ; que tel auditeur ait le droit de n'y voir qu'un symbole, nous l'accordons volontiers. Mais que l'interprétation chrétienne, — sans restrictions, sans subtilités, — soit entre toutes légitime et directe, c'est ce que personne ne doit sérieusement contester.

Parsifal est un drame chrétien, à la fois humain et mystique, par la nature du sujet choisi, le milieu absolument religieux, foncièrement catholique, oîi l'action se passe, — avec quelle vénération, avec quelle ferveur! Il faut rappeler ici que Wagner avait esquissé tout d'abord un drame bouddhique, les Vainqueurs, et que le drame de Parsifal fut définitivement substitué à cette première ébauche. Wagner a dit, à ce propos, avoir pensé que le dogme et le culte chrétiens seraient seuls compréhensibles pour l'auditoire, et seuls éveilleraient dans les âmes un actif courant d'émotions^ — auraient seuls, en un mot, une valeur dramatique efficace. Il est permis de croire que ces éléments chrétiens, vraiment « esthétiques », suivant la parole de Schiller, le séduisirent, l'émurent, enthousiasmèrent son cœur d'artiste plus fortement que tous autres, et que cette préférence du maître porta aussi sur le côté moral, essentiellement religieux, de la question ; car Wagner, en l'un de ses derniers écrits, Art et Religion (1880), déclare que, sans discussion possible, la religion chrétienne est de toutes la meilleure, on pourrait dire la seule.

Pkrsifal est un drame chrétien par la moralité qui découle, immédiatement, sans spéculations philosophiques, de l'action qu'il nous présente. Renoncez, soyez purs j

croyez ; espérez ; aimez surtout : aimez Dieu à qui vous appartenez, le salut qu'il vous prépare (le Gral), la mission où il vous appelle ; aimez le prochain, non seulement les justes qui eux-mêmes endurent l'affliction et l'épreuve, mais les pécheurs, les souffrants du désir et de la faute, ceux qui sont tombés aupieddePautelmême, — Amfortas, — et ceux qui paraissent à jamais égarés dans le long pèlerinage d'erreurs, — Kundry (1). La Croix et le Calice planent sur l'œuvre entière, souffrance divine, amour diviu, que symbolisent ici la Lance du Golgothaet le Gral du Cénacle. En toutes les parties de l'œuvre, l'esprit chrétien s'affirme, sous toutes ses formes significatives, émotion intérieure, contemplation, action. Ici, c'est le repentir, là, c'est l'aspiration vers le salut ; plus loin, la prière, et la sérénité de la foi, et l'intrépide résolution du croyant, et l'extase de l'élu. Aux larmes du remords succèdent les larmes du bonheur, dans la paix de l'absolution obtenue. Son innocence d'esprit et de cœur vaut à Parsifal la prédestination à la tâche sublime; sa grande simplicité d'âme, sa loyale bonté méritent à Gurnemanz de connaître la bonne nouvelle avant tous ses frères d'armes.

La concordance des idées que Parsifal suggère à l'auditeur avec l'idée chrétienne est nette et constante d'un bout à l'autre de l'œuvre. Nous entrons vraiment ici dans le Royaume du Salut, — « ins Gralsgebiet > . Au drame terrible du Ring, le talion était la loi du monde, le crime engendrait le crime, la malédiction frappait, inexorable. ; Seule, en la scène finale, Brûnnhilde, après avoir ellemême déchaîné le meurtre, — dans le transport d'unedouleur légitime, encore ignorante du mystère dernier, — ,■ comprend enfin que la vengeance de l'Amour sera le

(1) Wagner a écrit lui-même un court programme pour le prélude de Parsifal, et, en tête de ces explications émues, il a écrit ces trois mots : « Amour, Foi, Espérance », par qui le dogme chrétien définit les trois vertus théologales, les qualités essentielles que doit posséder notre vie morale lorsqu'elle est véritablement orientée vers le Salut. Et, en cette page, le maître, commentant le sujet de son œuvre, parle de « la sacrée sueur d'angoisse du mont des Oliviers», et de « la divine souffrance du Golgotha ».

sacrifice ; la faute des dieux a chargé l'univers de catastrophes, Siegfried est mort. . . A la seule vengeance sainte marche à présent son épouse — « Zur Rache schreitet sein Wei6/))et laWalkyrie,qui sait tout maintenant, à qui tout s'est révélé, meurt joyeuse, brisant le cycle maudit, proclamant le pouvoir rédempteur de l'Amour. Cette protestation suprême contre la féroce justice expiatoire qui pèse sur toute la Tétralogie, refleurit, lumineusement chrétienne, dans Parsifal. Au talion succède le pardon, à l'esprit de haine l'esprit de charité : u Ainsi faut-il agir, selon la grâce du Gral ; celui-là triomphe du Mal, qui n'y répond que par le Bien (1) ! »

Wagner aurait pu, semble-t-il, même en adoptant la forme chrétienne pour le drame du renoncement et de la pitié, s'en tenir à une sorte de symbolisme imprécis, de religiosité mystique un peu vague et générale. Mais sa pensée vit clairement ce qu'il fallait faire; d'ailleurs,, son tempérament de dramaturge réaliste le poussait à s'inspirer du langage, des cérémonies et des dogmes de la religion catholique. Il évoqua l'image du repas sacré, et il voulut que ses chevaliers du Gral crussent vraiment à la divine merveille eucharistique, ce qu'expriment le cantique des enfants aux hauteurs de la coupole et le pourpre rayonnement du Sang rédempteur au cristal de la coupe sainte. Il destina Parsifal à la royauté selon la grâce, il octroya le pardon, la paix et l'amour à Kundry repentante, et il voulut cependant que l'eau sainte du baptême ruisselât sur le front de la pécheresse et sur celui del'élu : k Die Taufe nimm — und glaub'an denErlOser I»

L'Art n'est pas à lui même sa propre fin. 11 est fait pour l'homme, pour la vie de l'homme, pour notre vio réelle, individuelle et générale. Il se doit garder, en conséquence, des distinctions arbitraires, des classifications

(1) Parsifal, acte I, 1" tableau.

conventionnelles ; il lui faut admettre les éléments les plus simples comme les plus complexes. Loin de mépriser les humbles d'esprit, l'Art vrai, leur offre de synthétiques initiations, intuitives, issues de la sympathie humaine, d'un grand désird'amour. Mais cette loi, — l'Art pour la Vie, — n'est aucunement contraire à ses hautes destinées : elle se prête aux ambitions vastes, aux missions sacrées, car c'est de la vie intégrale de l'Homme qu'il est ici question, et « l'Homme ne vit pas seulement de pain ».

L'Art, qui sait ennoblir jusqu'aux détails de l'existence, décorer de charme, pénétrer d'émotion les faits les plus ordinaires, peut aussi s'accorder aux pensées les plus saintes. Partout où les religions ont admis une part d'anthropomorphisme ou de naturalisme, les artistes se sont efforcés de l'interpréter en leurs œuvres. Or, la religion par excellence, la seule à laquelle la raison puisse consentir Tépithète de véridique, la seule que la Science et l'Histoire n'aient point découronnéede sa splendeur, — la Religion Chrétienne sous sa forme totale, — est en même temps la plus profondément humaine de toutes. Elle suppose la connaissance de l'Homme, de son esprit , de ses sentiments, de sa chair. Ses abstractions sublimes ne se présentent qu'en union avec des signes sensibles, des correspondances intimes entre la nature extérieure et notre nature morale. Elle réclame l'adhésion à la vérité objective de ses dogmes, et la connaissance de sa symbolique ne vient qu'eu second lieu, comme la révélation d'une signification seconde, mystiquement ajoutée à la signification première et directe.

Mais, pour juger une œuvre telle que Parslfal, il faut se rappeler la magnifique tloraison de l'art chrétien et humain au moyen âge, floraison qui nous a laissé tant de merveilles achitecturales et iconiques, et d'où est née la musique moderne; il faut se rappeler également la décadence de cette inspiration religieuse, le néo-paganisme de la Renaissance envahissant les arts, et la foi se

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retirant des artistes, l'établissement graduel d'un dualisme coupable, d'une monstrueuse antinomie entre la Vie et la Croyance, entre l'Art soi-disant religieux et l'Art vivant. A coup sûr, Wygner est l'un des génies qui ont le plus fait pour détruire cette antinomie funeste, non par un artificiel rapprochement de formes longtemps sépavées, mais par la compréhension plus intime de l'existence, par l'intensité de l'expression humaine, par la réapparition naturelle et comme nécessaire du sentiment religieux, solution dernière, unique hbération à la souffrance et aux désirs de la Vie.

Même, si nous admettions un instant que notre interprétation de la pensée de Wagner, — d'un aspect du moins de sa pensée, — fût excessive, partant inexacte; si l'on découvrait des écrits du maître indiquant une orientation différente de son esprit; si, par impossible, des textes apparaissaient, en absolue contradiction avec les réflexions qui ont motivé nos jugements, l'CEuvre demeurerait toujours, seule victorieuse, et qui ne serait plus à Wagner, pour ainsi parler, mais à nous tous c'est-àdire à l'humanité.

L'œuvre d'art n'est pas seulement ce que l'artiste l'a faite, de sens et de valeur immuables. Elle est aussi ce que la font les autres hommes, ceux à qui elle s'adresse et qui y voient une certaine correspondance avec leurs aspirations collectives. /*arsi/a/^ qui, selon nous, est déjà un drame chrétien, de par l'acte de l'artiste en Wagner, l'est plus encore par le moment où il a paru, par la réponse qu'il donne à des rêves sans réalisation jusque-là, par le sens que forcément il doit prendre. Et ce qui est vrai de Parsifal l'est, avec une précision extérieure moins évidente, mais avec une certitude intime toute pareille, des autres grands drames du maître. On ne touche pas librement à de tels sujets; on ne pose pas impunément, fût-ce d'une manière exclusivement artistique, les questions les plus graves. L'artiste obéit presque toujours, en semblable circonstance, à une force su-

périeure, le désir de tout un peuple d'âmes, dont il se fait l'interprète créateur; et s'il ignore cette impulsion, ou s'il croit s'y dérober, son œuvre à peine née lui échape : l'Humanité la fait sienne, en développe la signification intime, dans le sens qu'elle sait correspondre à son angoisse et à son espérance.

Le christianisme sensible de l'œuvre wagnérienne se fortifie donc d'un christianisme latent, aussi réel pour nous que l'autre. Du reste, l'expérience est faite, elle se renouvelle à chaque représentation. Si l'on interroge, au sortir du théâtre,n'importe quel auditeur sans parti-pris, arrivé à Bayreuth sans opinions préalables nettement déterminées, sans système particulier sur l'art de Wagner, il proclamera toujours le caractère chrétien de Parsifal ou de Tannhûuser (l).Rien ne prévaudra contre la souveraine impression que produisent, par exemple, l'intercession d'Elisabeth, le miracle du pardon accordé à Tannhâuser, les deux scènes religieuses de Parsifal, ou le charme du Vendredi saint.

Oui, l'œuvre de Wagner est chrétienne d'aspiration, Parsifal est chrétien, Wagner, cette grande âme d'artiste, a recréé le Drame chrétien. Il a rendu, pour sa part, témoignage à la Vérité. H a salué la Lumière.

Des objections ont encore été faites. Certains esprits, entraînés par des idées préconçues, ont vu dans les rites scéniques de Parsifal une sorte de religion artistique , seul symbole que nos temps, à leur avis, puissent ad-

(i) Cette impression est indépendante de la croyance oU de la non-croyance de l'auditeur. J'ai recueilli sur ce point les témoignages les plus signilicatifs, dont plusieurs émanent de personnes très étrangères à la pratique et à la foi religieuses. Toutes ont été profondément émues par l'art « religieux » de Wagner; j'en sais que l'émotion ressentie a troublées dans leur négation ou leur indifférence, et qui ont repris, en ces nobles solennités d'art, la sainte inquiétude d'un sens moral et religieux de la vie, inquiétude désapprise depuis longtemps.

mettre. D'autre part, des âmes pieuses se sont scandalisées de voir, en cette œuvre quasi-mystique, la figuration des saints mystères de la foi et d'une scène de l'Evangile, celle où Marie-Madeleine lave les pieds du Sauveur.

Le premier de ces arguments nous touche peu, étant complètement et littéralement absurde. D'ailleurs, nous l'avons réfuté en passant, d'une manière indirecte, au cours des pages précédentes. Le second pourrait être plus grave, et appelle une réponse.

Aux Mystères du moyen âge, la foi des spectateurs acceptait parfaitement que l'Histoire sacrée fût présentée sur la scène. Les âmes sincères ne séparaient point la Religion de la Vie^et nulle pensée irrévérencieuse n'altérait la simplicité sainte de leur émotion. Plus tard, de tels spectacles devinrent impossibles, et le drame ignora la croyance (1). Wagner, écrivant Parsifal, qu'il intitule « pièce de fête sacrée», n'a pas voulu cependant montrer au spectateur la personne divine du Christ. Il n'a pas voulu reproduire sur le théâtre les scènes exactes de l'Evangile, mais seulement les évoquer, les suggérer à l'esprit. Qui pourrait le blâmer de cette réserve ? Et n'y a-t-il point là, au contraire, étant données les conditions artistiques et morales de notre époque, une preuve d'intelligence profonde et de noble respect?

En un livre où cette même question de l'art religieux était effleurée par nous, une phrase très simple nous parut exprimer, au point de vue de l'orthodoxie la plus entière, le sens véritable et la valeur religieuse de Parsi- /"a/.Une seulechose au monde estplus belle, disions-nous, que ce drame de Wagner : n'importe quelle messe basse, dans n'importe quelle église... Les rites de Parsifal ne sont pas la réalité de la religion et ne prétendent aucu-»i neraent à l'être. Ils évoquent cette réalité, ils la figurent. Nous avons le droitde lesconsidérer en fait,— laissant de

(1) Des œuvres comme Saint-Genest, Polyeucte, AOialie soniàes exceptions à une tendance générale ; ajoutons que les faits de l'Histoire évangélique n'y iîgurent point. Je dois de nombreuses remarques sur toutes ces questions à mon ami M. Paul Bruck.

côté les idées théoriques de Wagner,— comme un hommage, une prosternation de l'Art devant la Foi. L'Art nous y conduit jusqu'aux portes du mystère, au seuil du dogme rédempteur, qui rayonne sous un triple aspect, la Croix, l'Absolution, l'Eucharistie; il nous en donne un symbole dramatique, une vision humaine. Sa fonction n'est pas de dogmatiser, son rôle n'est pas d'enseigner; mais il éveille en nous un désir, une émotion, il nous agenouille devant les vérités suprêmes, et, de cette adoration solennelle, il sort lui-même consacré.

Depuis que l'étoile de Bethléem a brillé sur la nuit de l'ancien monde, l'Art des siècles, en dépit de passagères ténèbres, salue le Dieu de douceur et de pardon. D'âge en âge, c'est un universel cantique, sans cesse augmenté de strophes nouvelles, où s'élèvent les voix les plus diverses, venues parfois des régions qui semblaient ensevelies aux ombres de la mort. Après les cathédrales du treizième siècle, la Vita nuova, et tant d'œuvres que le sentiment religieux a immortellement inspirées, Pm'sifal fait résonner ses chants d'innocence et de pitié : « La Foi vit, la Colombe plane, messagère bienheureuse du Sauveur... Venez, et prenez le Pain de vie ! »

Parsifal n'est qu'une image, et ceux qui ne comprennent pas combien la réalité est supérieure à l'image ne comprennent pas la Vie elle-même. La plus humble église présente, à l'heure sainte entre toutes, un spectacle infiniment plus admirable que l'extatique miracle d'art que Parsifal nous propose. Mais beaucoup de nous sont ainsi ^ faitSj que la réalité leur demeure close, ou ne se révèle à eux que lorsque l'Art les y amène, par la sainte puissance de l'émotion. Parsi/'a/ demeure une œuvre admirablement chrétienne , une sublime répercussion des Liturgies souveraines et de l'incomparable Croyance. L'Art humain s'y dore aux reflets de l'Evangile, comme la cime des montagnes aux rayonnements du soleil.

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