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CHAPITRE III

Vers elle ! vers elle !

[Tannhauser, acte I, scène iv.)

Il n'est pas besoin d'un examen bien minutieux pour saisir des ressemblances certaines entre le mythe du chevalier Tannhauser et celui du docteur Faust. Ces ressemblances s'accentuent si l'on compare le poème de Gœlhe et le drame de Wagner.

Faust, désabusé de la science, ne peut cependant s'en tenir à la volupté. La fortune, le pouvoir ne lui suffisent pas. Son désir de l'action réclame toujours des objets nouveaux, et c'est pour cela qu'il demeure capable de salut. Dans le prologue, lorsque le Seigneur livre Faust à la malice de Méphistophélès^ c'est avec la certitude que les satisfactions proposées par le monde, les jouissances menteuses offertes par « l'Esprit qui nie » ne pourront éteindre en cette âme le feu de l'activité sainte, la volonté d'œuvres meilleures, l'aspiration,, — fût-elle inconsciente^ — vers une fin plus haute (i).

Tannhauser, sur ce point, présente de grandes analogies avec Faust. Lui non plus ne se peut contenter de ce que lui promet la vie. Mais, tandis que Faust est un

(1) Méphistophélès reconnaît lui-même celte nature morale de Faust : « Il y a en lui un ferment qui le pousse dans l'espace... ; il demande au ciel ses plus belles étoiles, à la terre ses suprêmes voluptés, et rien de prochain, rien de lointain, n'apaise son cœur profondément troublé. » (Faust, Prologue dans le Ciel.)

savant que le vide des formules, le néant des systèmes, et son universel scepticisme ont décidé au suicide, Tannlîâuser est un chevalier, un poète^ honoré d'une double gloire, à qui tous les bonheurs sont faciles, Méphistophélès offre à Faust l'amour d'une pauvre jeune fille, simple, ignorante de toutes choses, aisément éblouie en l'innocence de son cœur ;Tannhâuser, méprisant le monde qui l'entoure, va de lui-même à la montagne dont les hommes s'éloignent avec effroi: c'est Vénus qu'il subjugue par la fierté de son chant, c'est Vénus qu'il aime, de qui il est aimé, qu'il possède, en l'absolu de la beauté visible et du plaisir. Pour lui revivent toutes les félicités païennes , tout ce que l'antique Olympe contenait de grâces et de délices. Lui, mortel, il a connu la volupté des dieux (1).

Faust, considérant sa propre nature, peut s'écrier : « Je vais en chancelant du désir à la jouissance, et, dans la jouissance, je languis encore vers le désir (2). » Ces paroles s'appliquent aussi à Tannhâuser, pourvu qu'on en retranche le mot « chanceler », qui comporte une idée d'hésitation et de trouble. Faust dit encore : « Ce qui est donné en partage à l'humanité tout entière, je veux le savourer au plus intime de mon être (3). » Tannhâuser a été plus loin dans son rêve altier et sa fière convoitise, puisque son désir a évoqué, a conquis un univers de voluptés divines, que nul autre avant lui n'affronta.

L'excès de joies sensuelles que seul il a su obtenir et goûter ne suffit plus à l'âme inquiète de Tannhâuser. Sa nature exige autre chose, elle réclame le changement, le

(1) Xach Freude, ach! nach herriichem Geniessen, Verlangt'mein Herz, es diirstete mein Siun : Da, was nur Gôttern einstens du erwiesen, Gab deine Gunst mir sterblichem dahin !

{Tannhâuser, acte I, scène ii, !■•« strophe de l'hymne à Vénus.)

(2) So tauml'ich von Begierde zu Genuss,

Und im Genuss verschmacht'ich nach Begierde ;

(Faust, lr« partie. Forêts et cavernes, scène xiii.) (•*) Und was der ganzen Menschheit zugetheilt ist,

Will ich in meinem Innern selbst geniessen.

(Faust, lr« partie,Cab inet d'étude, 3« fois scène iv.)

bonheur inconnu ou le bonheur oublié : « Ich bin dem Wechsel unterthan ! » Et il se révèle plus précis dans sa fièvre, plus sûr de lui, plus énergique que le Faust de Gœthe. Le carillon de Pâques, l'alleluia des fidèles et des anges, avaient fait tomber la coupe fatale des mains tremblantes de Faust; ici, c'est un son lontain, un écho, un souvenir de cloche, à peine perceptible dans les harmonies pâmées où meurt l'ivresse du Venusberg, qui éveille à jamais Tannhâuser. L'âme du chevalier gravite entre deux pôles: elle quitte le premier pour le second avec une instantanéité foudroyante. Cet orgueilleux pleure les champs et les bois, les douces étoiles, le sourire du jour, (( le chant aimé de nos petits oiseaux ». Ce voluptueux crie vers la souffrance: « Ans Freuden sehn' ich mich nach Schmerzen! (1) »

C'est aussi la liberté, l'action qu'il redemande, l'âpre liberté, l'action pleine d'effort et de douleur. « Il faut, dit-il à Vénus, il faut que j'aille vers le monde de la terre; près de toi, je ne puis être qu'un esclave. Je désire la liberté, j'ai soif d'elle! Je veux me dresser pour la lutte, quand bien même il, s'agirait de ma mort et de ma destruction ! » Tannhiiuser est un héros, un héros du désir, qui voudrait être un héros de l'action. Jadis, il ne trouvait pas l'existence à sa mesure ; devant cet homme, qui résume tous les hommes et qui est plus grand qu'eux, la Déesse de la beauté a frissonné de désir elle aussi... le Venusberg s'est ouvert avec joie: « Nur Helden ôffnet sich mein Reich! » Mais Tannhâuser, à présent, aspire à la simple nature : il veut souffrir, aimer avec larmes, agir dans le péril et le combat (2). L'idée de la pénitence grandit en son âme, étroitement unie à l'idée de la délivrance même : « La mort, la tombe sont dans mon

(1) Il peut être intéressant de rapprocher de ce passage le vers de Byron dépeignant le caractère de Ghilde-Harold :

With pleasure drugg'd he almost long'd for woe.

(2) Mein Schnen drângt zum Kampfe...

Mich drângt es hin zum Tod !

(Tannhâuser, acte I, scène ii.)

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cœur ! C'est en l'expiation que je trouverai le repos (1). » Mais, comme Faust, Tannhâuser représente l'Homme ; il ne trouvera le repos que dans la mort (2). La volupté des sons ne le lui a pas donné... Plus loin, plus loin, vers une satisfaction toujours reculée I II semble que Wagner, comprenant la parenté des mythes en apparence les plus divers, ait voulu montrer, en son interprétation de la légende de Tannhâuser, un ressouvenir du Juif-Errant traditionnel, et, par répercussion, de ce Hollandais Maudit qui lui avait déjà inspiré un drame. « J'ai voyagé, ré- " pond Tannhâuser au landgraf . en un lointain pays, où je n'ai trouvé ni paix ni repos ; ne me questionnez pas... laissez-moi continuer ma route (3)1 » Et cet Errant du Désir , cet homme que rien ne peut contenter dans le monde et la vie, ajoute encore de significatives paroles : « Nul arrêt n'est fait pour moi ; je ne puis me reposer jamais ; mon chemin exige que je marche toujours, et jamais je ne dois regarder en arrière (4) ! »

Tel est Tannhâuser, tout de désir impétueux. l\ ne raisonne point, il sent; il ne s'analyse pas lui-même, il ne philosophe pas, comme ce Faust auquel il ressemble à plusieurs égards, mais il se livre tout à ses impulsions, qu'elles viennent des sens, qu'elles partent du cœur. Qu'importe s'il paraît, à certains moments, se contredire! Ou plutôt cette contradiction ne prouve-t-elle pas la sincérité de cette âme fougueuse, sincérité qui la laisse digne de pitié en ses pires erreurs? Quelle que soit la route

(1) Den Tud, das Grab ini Herzen, Durch Busse find'ich Ruh'.

(Tannhâuser, acte I, scène ii.)

(2) Nur rastlos bethatigt sich derMann.

(Faust, 1"<= partie, scène iv.)

(3) Ich wanderte in weiter, weiter Ferne, Da wo ich nimmer Rast noch Ruhe fand.

Fragt nicht! Zum Kampf mit Euch nicht kam ich her... -

Seid mir versôhnt — und lasst mich weiter ziehn !

(Tannhâuser, à.c\.e. \, scène iv.)

(4) Lasst mich ! mir frommet kein Verweilen, Und nimmer kann ich rastend stehn ;

Mein Wegheisst mich nur vûrwârts eilen, Denn riicKwârts darf ich niemals sehn !

(Id., acte I, scène iv.)

qu'il choisisse, Tannhâuser y marche sans hésiter; il va devant lui, selon ses propres paroles, sans jamais regarder en arrière.

Aussi justement que Faust, et avec plus d'intensité encore, Tannhâuser pourrait dire, au dernier jour de l'existence : a: Je n'ai fait que désirer etaccompHr, et de nouveau désirer, et ainsi, avec force, j'ai traversé ma vie comme en un tourbillon (1). «Mais Faust, après le cycle parcouru, après surtout la contemplation de la beauté antique dans Hélène, tend vers une sorte d'intrépide sérénité, de philosophie agissante^ bornant son idéal à la noblesse et à l'énergie humaines, échappant de plus eu plus, au moins en apparence, à l'atmosphère chrétienne qui animait la première partie du drame, et qui ne reparaîtra que dans l'épilogue (2). Au contraire, Tannhâuser est rejeté toujours plus violemment d'un extréme,à l'autre, de la sensualité sans frein à la « contrition frénétique », suivant l'expression même de Wagner, et la question chrétienne, la question du Salut se pose, plus urgente, plus terrible, à mesure que le drame approche du dénouement.

Tannhâuser, humainement parlant^ a le droit d'être orgueilleux. Il se sait plus grand que ses rivaux; mais tous

(1) Ich babe nur begehrt und nur vollbracht, Und abermals gewiinscht, und so mit Macht Mein Leben durchgestiirnist. . .

{Faust, 2« partie^ acte V, scène v.)

(2) Dans la scène précédemment citée (scène de Faust et du Souci), Faust souhaite de n'être qu'un homme, dans sa complète dignité d'homine, en face de la nature : « Slùnd'ich, Natur, vor dir ein Mann allein ! » 11 importe de noter ici une différence profonde, introduite par le génie créateur de Wagner : la révélation de la Beauté, — la vue d'Hélène, l'amour d'Hélène, — est

{)Our Faust la plus sublime de ses visions, Hélène lui échappe, ui laissant un souvenir de lumière; Tannhâuser, lui, a goûté pareillement la Beauté, mais c'est lui qui échappe à Vénus, car ce bonheur même n'a pu le satisfaire, et sa nature réclame une supérieure harmonie.

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ne sont pas capables de le comprendre : quelques-uns, 1

tel Biterolf, haïssent la supériorité de cette nature vibrante. Aussi la fierté de ïannhâuser, son vif sentiment -■ de l'honneur s'exaltent à chaque joute poétique, tant par la victoire légitime que par la défaite imméritée. Les autres minnesinger, même les meilleurs, sont inaptes à traduire par leurs chants le frisson de la vie ; lui, en ses improvisations audacieuses, — « in kûhnem Sange », > — fait parler la passion indomptée. Wolfram, le grave poète des pieuses amours, a pu choisir pour couleur symbolique le bleu fidèle et pur ; Tannhâuser revêt le manteau rouge, la pourpre de l'amour qui incendie les cœurs. Cette flamme de sentiment, cette bravoure lyrique, cette hardiesse d'expressions et d'idées ont frappé tous les minnesinger; elles ont séduit Vénus, la déesse de volupté, elles ont touché l'àme virginale d'EUsabeth. Vénus fait allusion à ce « chant de délices — Wonnesang ». L'épithète « kûhn » revient trois fois dans les paroles de Wolfram à son ami, au premier acte, et le même Wolfram caractérise bien le poète en Tannhâuser lorsqu'il vante ce chant qu'aimait Elisabeth, cette strophe puissante, « pleine de félicité et de souffrance, » qui semble exercer « un charme surnaturel (1) ». La princesse Elisabeth, au deuxième acte, commente sans le savoir les paroles de Wolfram : « Quelle vie étrangement nouvelle votre chant a éveillée dans mon sein ! Tantôt il me faisait frémir comme fait une douleur, tantôt il m'envahissait toute comme une joie éclatante. Ce furent des sensations que je n'avais jamais ressenties, un désir que je n'avais jamais connu... » A ces mots, Tannhâuser, — incliné jusque-là dans la reconnaissance émue, assombrie de

(1) War's Zauber, war es reine Macht,

Durch die solch Wunder du voUbracht, An deinem Sang voll Wonn' und Leid Gebannt die tugendreichste Maid ?

(Tannh'ïuser, acte I, scène iv.)

Au 2°e acte, le landgraf, dans le discours avant la joute, désigne Tannhâuser par les mêmes mots qu'employait Wolfram à l'acte précédent « le hardi chanteur — Der kùhne Sànger ».

remords,qui convient au coupable d'une faute inavouée, — se redresse soudain, en son noble et imprudent orgueil de poète. Il proclame la réalité vivante de son lyrisme, la passion, l'Amour que seul il sut chanter ; et la musique se déchaîne, brillante, enthousiaste, magnifiant encore le cri joyeux du minnesinger: « Au dieu de l'amour dis ta louange! c'est lui qui a fait vibrer ma harpe, — c'est lui qui t'a parlé dans mes strophes, — c'est lui qui m'a conduit vers toi ! »

Le mot d'orgueil — « Hochmuth » — est plusieurs fois répété à propos de Tannhâuser, mais les faits scéniques sont plus éloquents encore que les mots : le caractère de Tannhâuser achève de se développer dans la grande scène du concours.

Au premier acte, nous avions vu, en son extinction même, la sensualité de Tannhâuser, objectivée dans l'orgie du Venusberg, et cédant à l'écho de la foi, au désir de la liberté, de la souffrance, de l'action. Aussitôt après, le héros nous est montré, écrasé de fervente douleur, prosterné devant le miracle de la Grâce. Reprenant le cantique des pèlerins, il gémissait son repentir : « Lourd est le poids de mes péchés... je renonce au repos, je choisis la peine et les épreuves! » La face contre terre, il demeurait brisé, en larmes, comme anéanti par la douceur du printemps (1). Pour ce cœur tout de passion, la passion est l'âme de l'univers : avant que le nom d'Elisabeth soit prononcé , il semble que Tannhâuser n'ait pas repris l'entière vision des choses. Mais Wolfram lui parle : Elisabeth vit, elle l'attend, elle l'aime : « Maintenant je reconnais le monde, le monde si beau que je quittai jadis ! Les cieux laissent tomber leur regard sur moi, les plaines étincellent en la richesse de leur parure ; avec ses mille chansons aimées, le printemps est entré joyeusement dans mon cœur ! » Il nous faut voir encore,

(1) Cf. Fa«sMi" partie):

Die Thrane quilll, die Erde hat niich wieder.

dans la scène du concours, l'orgueil, le téméraire >,

enthousiasme du chevalier-poète. A Vénus il jura la fidé- -^

lité de ses chants ; il jura de dire la gloire de la déesse, et les délices de cet empire qu'il s'était résolu à quitter; à son insu, sa promesse le reprend, l'infernale séduc- :

tion s'insinue en son cœur. Pendant que Wolfram chante, il demeure immobile, penché en avant, le cou tendu, /^

l'œil fixé sur une vision que nul autre dans la salle ne saurait contempler. Il a oublié Elisabeth, il ne la voit plus ; les thèmes du Venusberg, successivement, l'ensorcellent de leur magie voluptueuse, lui montrent Vénus elle-même — « Die Gôttin de)' Liebe » — dans toute la .

fascination de sa beauté (2). Et quand il répond à Wolfram, quelle ironie en ses premières paroles 1 avec quelle orgueilleuse sensualité il parle de son éternel désir ! Le défi du rude Biterolf le fait bondir comme un tigre : (( Ah ! fanfaron insensé ! c'est toi, loup furieux, qui t'avises de chanter l'amour? Mais les plaisirs que tu as connus, vraiment! ils ne valent point un coup d'épée (2) ! » Le silence irrité qui a suivi son chant, les applaudissements donnés à ses rivaux, tout surexcite son indomptable fierté, la rage lyrique de son génie. Lorsque Wolfram achève l'hymne du pur amour, il entonne, lui, dans un délire d'orgueil, l'hymne à Vénus, la strophe chevaleresque, ici tragiquement effrénée, par laquelle il se déclara jadis chanteur et champion de la déesse. Cet éloge des démoniaques jouissances, ce vœu fait à la reine du Péché, il le crie superbement, il en soufflette avec

(!) Toutes les remarques sur Tannhàuser et les autres personnages du drame se rapportent, sauf indication contraire, à la versiou délinitive (Paris, 18ôl — Bayreuth, 1891-1892). (-) Ha! thor'ger Prahler Biterolf,

Singst du von Liebe, grimmer Wolf"?

Gewisslich hast du nicht gemeint Was mir geniessenswerth erscheint.

Was hast du Aermster wohl genossen?

Dein Lebea war nicht lieberreich, Und was von Freude dir entsprossen, Das galt wohl wahrlich keinen Streich !

{Tannhàuser, acte II, scène iv.)

mépris l'épouvante de ses auditeurs : « UnseVge^ die ihr Liebe nie genossen, — ziefit hin, zielit in den Berg der Venus ein ! »

Gomme l'a très justement remarqué un commentateur (1), cet orgueilleux, ce sensuel, qui porte en lui le désir et la passion à leur puissance la plus extrême, ce caractère inaccessible à la crainte et que la lutte exalte, cède au cri d'une jeune tille, à un cantique de prière, à l'écho lointain d'une cloche. 11 a bravé tout d'abord les anathèmes jetés sur la Montagne mystérieuse ; puis, lassé du plaisir, il déiie les enchantements et la malédiction de Venus ; mais le refrain du pâtre, les tintements argentins qui viennent de l'horizon, le chant pieux des pèlerins, la vue de l'azur céleste et des campagnes refleuries bouleversent son àme , le précipitent contre terre, étouffé de sanglots. Il résiste aux instances de ses anciens frères d'armes, de ses amis et de ses rivaux, à l'autorité du landgraf; et brusquement ses résolutions changent, au doux nom d'Elisabeth, une seule fois prononcé. Après le sacrilège aveu de son crime, il brave la colère des minnesinger : debout en sa révolte, illuminé d'une satanique extase, il ne regarde même pas ses ennemis; il demeure indifférente la menace des épées. Mais le cri d'Elisabeth, les larmes héroïques de cette enfant qu'il a trahie, lui font comprendre sa faute, le prosternent de nouveau plus anéanti que jamais. Et plus tard, à l'heure suprême, c'est toujours ce nom virginal d Elisabeth qui le sauve, qui seul arrête sa volonté de damnation.

De toutes les figures dramatiques de l'œuvre vvagnérienne, Tannhiiuser est l'une des plus difficiles à interpréter: non pas qu'elle soit complexe et demande une

(1)M. Charles Bonnior, dans une étude inlituloe « le Miracle — Das Wunder » {La Plume, 4" année, u» 77, 1" juillet 1892).

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étude particulièrement ardue, mais en raison de sa violence passionnelle. Au point de vue de la musique, le rôle exige une sérieuse puissance vocale , et, ce qu'il faut surtout, c'est jouer le personnage avec sincérité, énergie, emportement. C'est là ce que n'osent les interprètes : ils tentent de composer ce personnage de Tannhâuser avec une fausse noblesse ou une fausse sensibilité que son caractère n'admet aucunement. Ils rusent avec les situations, tempèrent la fougue presque sauvage du héros, croient lui donner plus de logique, plus d'unité, en atténuant ce qui leur semble une contradiction flagrante. Or, cette contradiction extérieure, cette mobilité soudaine des actes et des désirs révèlent l'unité même du rôle, le fond même d'une nature où toutes les aspirationsde l'Homme sont concentrées: Tannhâuserne paraît vrai, réel, vivant, que si l'acteur qui le représente s'abandonne à toutes les tempêtes morales déchaînées par Wagner (1). A ce sujet, le poète écrit :

« Je désigne, comme l'élément le plus essentiel de ce caractère, la plénitude de la sensation de la situation présente, — plénitude de sensation toujours immédiatement active, exaltée jusqu à ses extrêmes limites, — et le vif contraste qui s'affirme, par les transformations véhémentes des situations, dans l'expression de cette plénitude. Jamais ni nulle part Tannhâuser n'est « un peu » ce qu'il est, mais, tout ce qu'il doit être, il Test pleinement et totalement. Avec le plus complet enthousiasme, il a goûté la volupté aux bras de Vénus; avec le sentiment le plus résolu delà nécessité d'une rupture entre lui et la déesse, il a brisé les liens qui l'attachaient à elle, sans pour cela mépriser la reine de l'amour (2)... »

Wagner expli(jue que Tannhâuser, au nom d'Elisabeth

(i). Cf. Meine Erinnerungen au Ludwîg Schnorr von Carolsfeld, aux Gesammette Schriften, t. VIII, ou dans la traduction de M. Camille Benoît (R. Wagner, Souvenirs. Paris, Charpentier, 188.j, in-18.)

(2) tfeber die Auffùhrung des « Tannhâusers » (Gesammcl le Schriflen, t. V, p. 195).

articulé par Wolfram, voit apparaître le seul être qui puisse répondre à son nouveau sentiment du monde, une femme, une vierge, belle, quasi divine, et qui l'aime! Mais c'est toujours « la flamme de la vie » qui brûle en son cœur, c'est l'actif désir du bonheur qui le pousse avec enthousiasme vers l'idéal ainsi formulé, — la même flamme, le même désir, à bien considérer les choses, qui lui firent savourer l'amour de Vénus. En un sens, il est encore le chevalier de Vénus « contre le monde entier ». Le conflit est imminent: cr Le monde, dit Wagner, ne tarde point à provoquer Tannhâuser au combat. » Le héros sent que la nécessité de sa nature est d'entrer en lutte avec ce monde, et pour cette nécessité il oublie tout : a Le voici au point culminant de son activité joyeusement vivante (1), et rien ne peut l'arracher à l'enthousiasme extatique avec lequel il brave tout seul un univers entier, que l'unique apparition qui précisément alors s'empare de toutes ses impressions, soudainement, étant pour lui absolument neuve et inconnue : la femme, qui par amour se sacrifie pour lui. Dans l'excès des délices goûtées avec Vénus, il avait désiré la douleur : ce profond désir humain devait le conduire jusqu'à la femme qui souffrirait avec lui, tandis que Vénus s'était seulement réjouie avec lui (2). »

Le point central du rôle, selon Wagner, se trouve au deuxième acte, après l'intervention d'Elisabeth, lorsque Tannhâuser comprend l'infamie de sa trahison, et le dévouement sublime de la vierge. Ecoutons le maître parler de ce maximum tragique atteint par le drame moral, et de la secousse qu'en reçoit le drame extérieur, si intimement uni au premier :

(1) L'expression de Wagner est intraduisible : le substantif Triebe entraîne l'idée d'activité, d'action, avec celle de déplacement, de parcours, et, pojr rendre l'épithète lehensfreudig , il faudrait pouvoir former un adjectif avec cette expression : « la Joie de la Vie. »

(2) Ueber die AuffUhrung des « Tannhàusers » (Gesammelte Schriften, t. V, pp. 196-197.)

(( Auparavant tout se groupait autour d'Elisabeth, la médiatrice; Elle occupait le centre [de l'action], tous écoutaient ses paroles, et parlaient ou chantaient d'après elle : Tannhâuser à présent, qui a compris son horrible crime, se précipite dans la plus effroyable contrition ( (( in die furchtbarsie Zerknirschung ») et, — lorsqu'il retrouve, pour s'exprimer, les mots qui lui ont manqué tout d'abord, tandis qu'il gisait, inconscient, sur le sol, — il devient tout à coup le personnage principal. Le drame entier s'ordonne autour de lui, comme naguère autour d'Elisabeth ; tout passe au second plan, tout se borne à l'accompagner en quelque manière, lorsqu'il chante : « Pour conduire le pécheur au salut, l'Envoyée de Dieu « s'est approchée de moi... Mais, ah I vers elle, ô sacri-- « lège, j'ai levé mon regard souillé de luxure !... 0 toi « qui règnes plus haut que notre monde, toi qui m'as (( envoyé l'ange de mon salut, aie pitié ! aie pitié de moi, « qui, hélas ! plongé en l'abîme de mes péchés, ai mé- « connu jusquà l'outrage la médiatrice du Ciel (1) ! » Dans ce passage du poème, dans ce chant, est toute la signification de la catastrophe de Tannhâuser ; oui, l'être entier de Tannhâuser lui-même, toute sa douleur^ son sanglant pèlerinage, tout découle du sensdecette strophe. Si elle n'est là... le début du récit, au dernier acte, arrive trop tard pour nous exposer ce qui doit entrer ici dans notre sentiment avec la violence d'un orage (2). »

(1) Zum Heil den Sûndigen zu fiihren.

Die Gott-Gesandte nahte mir :

Docb ach ! sie l'revelnd zu berûhren, Hob ich den Liisterblick zu ihr!

G Du, hoch liber diesen Erdengrûnden, Die mir den Engel mein^s Heils gesandt, Erbarm'dich niein, der ach ! so tief in Siinden, Schniachvoll des Himmels Mittlerin verkannt !

{Tannhâuser, acte II, scène iv.)

(2) Lettre de Wagner à Liszt, datée de Zuricti, 29 mai 1832. En cette lettre, Wagner nomme expressément ce passage « Der Miltelpunkt des ganzen Dramas». ïl ajoute : « Encore une remarque technique : si le chanteur, en ce passage, arrive à être bien sûr de son fait, laisse-le maître du mouvement(« lass ilim das Tempo frei ») ; tous doivent le suivre, — c'est lui seul qui conmiande! »

Si^ au point de vue de l'action dramatique morale, ce passage est le centre du rôle, le rôle lui-même sembla grandir encore en émotion au troisième acte. C'est le conflit qui s'accentue, depuis la première scène de l'œu- ATe jusqu'à la dernière. Au deuxième acte, la contrition de Tannhâuser s'est révélée plus fortement, plus douloureusement qu'au premier; au dernier acte, le désespoir apparaît dans toute son horreur.

Lorsque Elisabeth, ayant sauvé la vie matérielle du coupable, a réclamé pour lui l'espérance du pardon, il a gémi son crime, pleuré vers l'amour sauveur dans la détresse de son abjection. On lui montre un étroit, un âpre chemin de salut ; là-bas, le cliœur des jeunes pèlerins chante l'absolution possible. Alors, sur un trait strident des violons, où crie une ivresse farouche de pénitence, Tannhâuser sanglotant se traîne aux pieds d'EUsabeth^ saisit à deux mains la frange de la robe virginale, y colle ses lèvres indignes, et se redresse, s'élance vers la douleur bénie, avec cette clameur unique : « A Rome ! » Lorsqu'il revient, repoussé, maudit, avec quelle amertume il répond à Wolfram : « Je te reconnais bien, toi, l'habile chanteur ! — mais ne te fais point de souci à mon sujet : je ne cherche ni toi, ni aucun de ta bande! Je cherche celui qui pourra m'indiquer le chemin, autrefois si aisément découvert, qui doit me ramener au Venusberg ! » Avec quel désespoir il raconte « le sanglant pèlerinage », pour parler comme Wagner! Elisabeth a souffert pour lui, il voulait, lui, sou lîrir avec elle ! « Je voulais expier dans l'humiliation, pleurer, obtenir par mes pleurs ce salut qui m'a été refusé, afin d'adoucir les larmes qu'un ange a jadis versées pour moi (2). » Il énumère ses privations, ses souffrances

(4) l'An Engel halte, ach ! der Siinde Stolz

Deni L ulieniiuthig-eii entwunden !

Fiir ihn wolll ich in Demiith l)U'isen, Das Heil erlleh'n, das niir verncin t.

Uni ihm die Thriine zu versiissen.

Die er niir Siinder ein«t geweint !

{Tannliduser, acle III. scène m.)

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volontaires, la soif et la faim, le froid de la neige et l'ardeur du soleil; quand ses compagnons priaient, il n'osait se joindre à eux, et c'était le sang de sa chair meurtrie, c'était sa douleur et ses plaies qu'il offrait silencieusement au Seigneur.

Tannhâuser a voulu payer, en de libres tortures, le martyre de la vierge qui l'a aimé. Tannhâuser est la passion : le monde entier, toutes les possibilités de l'existence se sont résumées pour lui en deux désirs, deux amours, deux femmes: Vénus, Elisabeth. Il n'a vu d'abord la joie de !a vie qu'en Vénus; il ne voit maintenant le salut qu'en Elisabeth. Nul calcul égoïste n'existe en lui, même sous les formes les plus nobles: le salut, pour son cœur, c'est l'expiation de la souffrance de l'aimée, l'union morale dans le sacrifice humble, dans l'immolation absolue, avec Celle qu'il sait être la Sainte, l'Envoyée de Dieu — « die Golt-Gesandte » — et qui, à ses yeux, est désormais la vérité vivante de l'Amour.

La beauté du texte, l'indicible émotion de la situation dramatique,la toute-puissance d'une musique prodigieuse, tout concourt à faire de cette page un chef-d'œuvre que Wagner seul a pu égaler. A l'audition, tout essai d'analyse est impossible : le long sanglot de Tannhâuser nous prend aux entrailles, et lorsque les instruments à vent entonnent l'hymne de grâce, le chant où s'absolvent toutes fautes, courbant les compagnons du suprême Pécheur au souffle du pardon, notre cœur se gonfle de douleur et d'extase. Voici maintenant Tannhâuser prosterné, le dernier après les plus humbles, pleurant son crime, avouant le forfait inouï dont le souvenir le brûle encore. Les thèmes de son pèlerinage, les rythmes de sa marche saignante, ont retenti à nouveau^, — hélas, inutilement (1). La voix suscitée pour absoudre résonne effroyablement pour maudire. Défiant le miracle, opposante la Miséri-

(1) Le motif de l'anathème, donné à l'entrée de Tannhâuser par les cors en sons bouchés, est repris par les trombones au mopient où le Maudit raconte sa condamnation.

corde les dilemmes de la justice humaine, signifiant la loi à Celui qui est le maître de la loi, — était-ce même la loi? — elle refuse le salut au pécheur qui le demande avec larmes, qui se tord les mains devant son juge, criant pitié vers Dieu et vers les hommes.

La suite du récit de Tannhauser n'est pas moins déchirante. Le condamné redit son évanouissement, son abandon sur la place déserte, en la nuit froide, et, pendant cette plainte de la voix, le cantique du pardon plane célestement aux hauteurs de l'orchestre... Tannhauser avait mis toute sa passion, toutes ses facultés de souffrance et d'amour dans son effort vers le salut, vers Elisabeth, médiatrice et martyre selon la grâce. Mais lui, son martyre a été maudit ; sa foi, ses œuvres, tout a été déclaré mort : — tel le bois desséché du bâton qui ne reverdira jamais ! Alors il se redresse, en l'exaltation du désespoir: « Je reviens vers toi, Vénus, ô ma Dame ! Je rentre dans la douce nuit de tes enchantements! Je descends jusqu'au palais oîi tu trônes, où ton charme me rit pour l'éternité I »

La mélodie de séduction que chantait Vénus au premier acte du drame éclate à présent sur les lèvres de Tannhauser, avec un accent de joie sauvage. Les harmonies voluptueuses qui la soulignent s'exaspèrent, en une fureur de possession ; les notes élevées de la voix retentissent, métalliques, sinistres appels au mystère internai, sommations folles aux vertiges de l'Abîme. En vain, le pieux Wolfram supplie, essaye de conjurer cette évocation du désespoir : voici les troubles lueurs du Hœrselberg, la ronde des nymphes, toutes les magies fatales de la perdition; et le cri de Tannhauser monte, ivre, frénétique : « Au Venusberg nous sommes entrés ! »

Vénus elle-même est apparue. Ellechante; savoixenlace d'une mélodieuse caresse son chevalier pour toujours reconquis. Et le cri de Tannhauser se fait plus terrible encore, dominant l'énergie de Wolfram, qui lutte contre le pouvoir du Mal: « Mon salut — mon salut, je l'ai perdu

à jamais! Je choisis maintenant les délices de l'Enfer !» Nul poète, nul dramaturge, nul musicien n'a posé avec une telle puissance le problème de la destinée morale, n'est allé si hardiment au bord même de l'éternité, en l'ultime seconde où l'âme opte pour la lumière ou pour les ténèbres. Ni le pacte de Faust avec l'esprit tentateur, ni l'intrépide négation jetée par Don Juan à son convive d'outre-tombe, ne nous bouleversent à un pareil degré. C'est qu'à ce moment Tannhâuser, de parles deux aspects — si logiques — de sa nature, est vraiment l'Homme, intégralement. Nous avons vécu avec lui ; nous avons senti que cette contradiction qui le tient, qui l'entraîne tour à tour vers la sensualité et vers l'amour extatique, est l'intime contradiction du cœur humain.

Wolfram a crié dans la nuit le nom de l'Ange. Ledéfinitif miracle s'accomplit, cette troisième conversion de Tannhâuser, qui sera pour lui la délivrance dernière. Gomme au premier acte, Tannhâuser a redit le nom d'Elisabeth ; comme au premier acte, il est demeuré immobile, foudroyé par la Miséricorde, tandis que Vénus disparaît, et que les illusions de l'ombre s'effacent aux pâles blancheurs de l'aube. Dans la vallée brillent des flambeaux : le cerceuil d'Elisabeth s'avance, témoignage du sacrifice consommé. Tannhâuser ne verra pas la crosse épanouie en feuillages, le signe extérieur qu'adoreront les foules ; il verra seulement Elisabeth expirée ; il verra, il touchera, en mourant lui-même, la Mort rédemptrice de la vierge qui s'est donnée pour lui. La contrition l'a sauvé; le Ciel reprend son âme, à l'instant, d'un seul coup. Tannhâuser se traîne jusqu'au cerceuil, il murmure une parole où s'exhale sa vie. Et cette parole est le vœu de notre humilité nouvelle, la prière de tous ceux qui ont connu la douleur et la faute : « Sainte Elisabeth — priez pour moi. »

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