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CHAPITRE VI

Kternellement unis, {Ti-istnn et Isolde, acte 11, scène u,)

Parmi tant d'épisodes frivoles que rimagination des conteurs, au moyen âge, ajoutait à la donnée légendaire, le sens profond de cette dualité, de cette unité aussi, — Tristan et Iseult, — ne disparut jamais complètement. Les aventures galantes^ les digressions subtiles ou grossières n'ont pu anéantir le trésor de douleur que recèle cette grande histoire d'amour, oîi, plusieurs siècles durant, les âmes tendres ont retrouvé un écho de leur rêve (I). Les poètes qui ont redit la passion de la blonde fille d'Irlande et du preux chevalier de Bretagne ont toujours laissé voir, fût-ce inconsciemment, la tragique beauté du thème initial. En vain, ils s'attardent à des sensualités

(1) Les troubadours Arnaud de Marueil, Raimond Jordan, Bernard de Ventadour, Bertrand de Born, fout allusion aux amours de Tristan et d'Iseult. Avant eux, Ghrestien de Troyes avait écrit un poème, aujourd'hui perdu, sur ce thème déjà célèbre, et l'on a vu plus haut (chap. xi), l'énumération des versions principales de Tristan qui ont été conservées. Le Lai du chèvrefeuille de Marie de Franco, les chansons de Thibaut de Champagne et du châtelain de Goucy en parlent clairement. Il en est question dans les romans d'Og'er de Dannemarche, de la Poire, de l Escouffle, d'Erec et Enide, de la Violette, de Jehan et Blonde, dans le Roman de Renart, le Lai de l'Ombre, le Trésor de Brunetto Latini, VHorloge des Princes d'Antonio Guevara. Dante, Pétrarque, l'Arioste connaissent et nomment la légende ; Gervantès la mentionne dans Don Quixole de la Manche, Hans Sachs la dramatise, et Ghaucer, Lydgate, Gower, Edmond Spenser, Caxton, Skelton, Thomas Stanley, Ben Jonson ne l'ignorent pas non plus.

puériles, se perdent en de burlesques incidents, compliquent, rapetissent le rôle des personnages et les circonstances de l'action. La Mort du moins rend à l'Amour sa gloire; le poète s'émeut, il émeut ses lecteurs par les événements de son récit : c'est la voile noire apparue sur la mer, la parole de mensonge accomplissant l'irréparable, et les larmes dernières, et le baiser suprême, l'éternel Trop-tard des terrestres amours, — et le fleurissement de - la rose et de la vigne sur la tombe de ceux qui se sont aimés.

La haute mélancolie de la légende, toujours entrevue au dénouement, apparaît aussi quelquefois au début des poèmes. Gottfried de Strasbourg, par exemple, marque nettement l'élévation, la belle tristesse et la douceur de son idée. Il ne chante pas, dit-il, pour le monde et la vie ordinaires : « C'est un autre monde que ma pensée désigne, un monde en lequel mon cœur voit. »

IjP/S significations éparses dans le mythe ancien, dans les versions qu'en a données le moyen âge, Wagner les a concentrées^ simplifiées et transformées en ses créations de Tristan et d'isolde. Voyons comment il présente ses héros, quelles sont leur valeur poétique et leur humaine vérité.

Au premier acte du drame, Tristan n'est pas aperçu tout d'abord. La plainte furieuse d'isolde, les consolations éperdues de Brangâne se répondent, sans même que le héros soit nommé. Enfin, sur un geste, sur un cri terrible de la reine, les draperies de la tente s'écartent, l'arrière du navire apparaît : Tristan est là, debout au gouvernail, dominant 1 équipage. Silencieux, impénétrable, il semble plongé dans un rêve. Si près d'isolde — si loin d'elle (1)! Esclave muet du devoir et de l'honneur, d'un

(i) Wie weit so nah' !

So nah' wie weit!

(Acte II, scène ii.)

monde auquel cependant sa pensée n'appartient déjà plus, il regarde devant lui, à l'horizon de la mer, ces rives verdoyantes, encore bleuies par l'éloignement, oii Marke^son roi, attend la fiancée promise (1). Là-bas, avant que le Jour cruel, le Jour de mensonge ne s'éteigne, il aura fini, silencieusement, la mission qu'il sollicita jadis (2). Le doigt d'isolde s'est levé vers lui, Brangâne va lui porter un message, — le commandement de se rendre auprès de sa souveraine. Au nom d'isolde, un tressaillement l'a. saisi. Vous parlez en vain, Brangâne; le héros n'obéira point : il en sait trop sur lui-même. A quoi bon exaspérer la mortelle blessure ? Laissez-le faire sa tâche, achever le rôle qu'il lui faut soutenir encore quelques heures ; ne lui proposez plus de tenter, même de loin, ce qui ne doit pas, ce qui ne peut pas être : « Si je quittais le gouvernail, comment pourrais-je diriger le navire vers le pays du roi Marke (3j ? »

Il n'évitera pas cependant la rencontre différée. Admirons comment Wagner a su marquer dans le cœur de Tristan le drame moral, et supprimer en même temps toutes les manifestations extérieures de ce drame. Au début de la sixième scène du premier acte, avant que les tentures closes ne s'entr'ouvrent, un thème de lugubre héroïsme a sonné à l'orchestre, disant les résolutions tragiques qui naissent simultanément aux deux cœurs de Tristan et d'isolde, pour qui la mort est la seule délivrance

(1) Wo dort die grunen Fliiren (lem Blick noch blau sich fàrben,

harrt mein Kônig meiner Frau.

(Acte I, scène ii.)

(2) Grâmt sie die lange Fahrt

die geht zu End; eh noch die Sonne sinkt sind wir am Land.

(Acte I, scène ii.) (S) Liess' ich das Steuer

jetzt zur Stund, wie lenkt' ich sicher den Kiel zu Kônig Marke's Land?

(Acte I, scène ii.)

digne de leur fierté comme de leur passion (l^.A l'instant précis où le rideau de la tente s'écarte^ où Tristan apparaît, la sonorité s'abaisse, la phrase mélodique décroît, descend, très simple, dépouillée de toutes ses harmonies, livrant passage à cet homme sombre, étrangement calme, cuirassé de silence et de stoïque résignation. Le voici, le héros sans pair, le vainqueur de Morold, le preux de Cornouailles, miracle de chevalerie, trésor de renommée (2)... Nulle fanfare ne rythme son pas, nul éclat de l'orchestre ne souligne sa venue. Use tient devant Isolde, respectueux; il se renferme dans une courtoisie grave, opposant de brèves et froides réponses, — parfois une interrogation plus concise encore,— aux railleries forcées, aux plaintes, aux menaces de l'impérieuse fille d'Irlande. « Ouvertement, avec mépris, tu as refusé d'obéir à mes ordres.

— L'obéissance seule m'a tenu loin de vous.

— Quel souci te fit donc m'éviter durant la traversée ?

— Demandez à la coutume ! »

Isolde rappelle à Tristan comment il tomba, blessé, en son pouvoir, comment elle fut tentée de frapper ea lui le meurtrier de Morold, — Morold, le valeureux champion d'Irlande, à qui elle avait été fiancée : « Ma bouche s'est tue, j'ai arrêté mon bras, mais la promesse qu'ont faite alors et mon bras et ma bouche, j'ai juré silencieusement de la tenir. Aujourd'hui, je veux accomplir mon serment !

(1) Pendant l'affirmation trois fois répétée de ce motif, Isolde est seule visible aux spectateurs, avec sa mimique d'angoisse contenue et d'altiére volonté. Mais nous savons que Tristan approche, et ce que nous voyons est comme la figuration sensible d'une autre lutte morale, invisible complètement, analogue néanmoins à la première.

(2) Brangâne, à la scène ii du premier acte, parle de Tristan à Isolde en ces termes :

Frâgst du nach Tristan,

theure F?au dem Wunder aller Reiche, dem hochgepries'nen Mann, dem Helden ohne Gleiche, des Ruhmes Hort und Bann?

— Qu'a vez-vous juré, noble dame ?

— Vengeance pour Morold !

— Vous tourmente-t-elle ? »

Ces trois simples mots de Tristan : « Mâht euch die ? » incroyablement accentués par les intervalles de la mélodie vocale, montrent qu'il lit dans l'àme d'Isolde, qu'il y devine l'indicible souffrance, le conflit sans espoir, le désir de sa mort à lui, Tristan, — désir qui n'a nullement pour cause la volonté de venger le trépas de Morold. Et de nouveau, — si logique est ici le développement des caractères selon la vérité de leur nature ! — Tristan retombe en cette rêverie d'ombre d'où le nom d'Isolde l'avait une première fois éveillé, quand il se tenait immobile au gouvernail. Sa pensée l'entraîne hors d'un monde auquel il lui tarde de mourir : « Où sommesnous? » demande-t-il lorsque le cri des matelots s'élève: « Au mât de hune, largue la voile I » Et lorsqu'Isolde, dissimulant sa propre torture, ajoute à ses phrases cruelles cette question : « Tristan, qu'as-tu à me dire ? » il lui répond : « La reine du silence m'apprend à me taire ; si j'ai compris ce qu'elle a tù, je tairai ce qu'elle ne comprend pas. »

Cette terrible scène entre Isolde et Tristan est singulièrement active, si l'on n'entend point parle mot d'action l'agitation tout extérieure des personnages, mais la marche des sentiments, leur lutte, le drame redoutable des cœurs. Bien qu'Isolde, au double point de vue de la plastique et du discours, y occupe une place prépondérante (le premier acte est, dans son ensemble, l'acte d'Isolde), le caractère de Tristan y est décisivement posé : les paroles d'Isolde rappellent brièvement les principaux traits de sa prouesse, le royaume de Cornouailles assuré à Marke, Morold tué, l'Irlande soumise, et le séjour au pays des vaincus, le nom de Tristan changé en celui de Tantris, la vengeance projetée par la princesse, la glaive tombé de la main déjà levée pour la mort, la guérison

TRISTAN — ISOLDE «t^

enfin de la blessure. La pensée de Tristan, toujours sur la défensive, n'en pénètre pas moins dans l'âme d'Isolde, assez pour y reconnaître le plus extrême désespoir, et pour accepter, héroïquement, les résolutions que ce désespoir inspire, A mesure que l'heure fuit, que la compréhension se fait, les deux interlocuteur^ se rapprochent dramatiquement, l'un marchant à l'accomplissement de son vouloir meurtrier, l'autre ratifiant ce vouloir par le sien propre. L'action intérieure se traduit, chez Isolde, par un très grand nombre de paroles, pleine de sousentendus menaçants. Chez Tristan, elle s'accuse par un ou deux signes bien caractéristiques. Ainsi, à son entrée, le héros s'était incliné devant l'épouse promise au Roi, et lui avait dit: «Que vous plait-il, Dame, me demander?» tandis qu'Isolde, elle, d'un ton de hauteur insultant, tutoyait le Chevalier de Gornouailles, le soldat ennemi, le serviteur de Marke, Mais lorsqu'elle s'écrie : « Puisque tous les hommes avec lui font alliance, qui maintenant devra frapper Tristan ?» le héros change de langage : en sa bouche, le « vous » cède la place au ({ tu »; il n'y a plus que deux âmes en présence, deux âmes navrées à mort : « Si Morold t'était si cher, reprends ce glaive, dit Tristan offrant son épée à Isolde, et dirigele d'une main ferme, afin de ne pas le laisser échapper comme jadis... »

Or, c'est l'instant suprême. Avec des paroles d'ironie, qui cherchent vainement à dissimuler l'immensité de sa douleur et son impérieux désir de la mort, Isolde tend à l'ennemi trop aimé la coupe fatale : Brangâne a dû y verser le poison libérateur, le philtre de l'éternel repos (1). Pour la troisième fois, Tristan s'est plongé en sa rêverie muette; son regard, perdu dans les prunelles d'Isolde^ y fixe une réalité tout autre que la réalité extérieure, visible, que le Jour éclaire, menteuse apparence

\V) Ruh'in (1er No'i dem Herzen.

(Acte \, scène m.)

des choses. Les cris de la manœuvre le réveillent celte fois encore ; le pont frémit sous le tumulte de l'équipage ; voiles au vent, à toute vitesse, le navire s'engage dans le chenal. Tristan jette un ordre aux matelots, le dernier. Sa tâche est faite, sa promesse remplie, son honneur sauf : il est quitte, croit-il, de la dette téméraire ment consentie envers le monde, envers la gloire et l'erreur du monde (1). Le héros se dresse à nos yeux de toute sa hauteur : « Je connais la reine d'Irlande et la puissance merveilleuse de ses enchantements. J'usai jadis de ses liaumes ; à présent, je prends cette coupe, pour la savourer tout entière ! Ecoute le vœu expiatoire par lequel je te remercie:... L'honneur de Tristan, — sa suprême fidélité... La misère de Tristan, — son audacieux défi !... Chimère du cœur, — rêve du pressentiment — consolation unique dans un deuil éternel, — philtre bienfaisant de l'oubli, sans hésitation je te bois 1 $

Il n'est pas besoin de longuement revenir sur les textes cités, sur les attitudes dramatiques du personnage, pour comprendre le rôle dans sa très humaine vérité. Le Tristan de Wagner est un guerrier sans doute, un vaillant, mais plus sentimental et plus réfléchi, plus « moderne », pour ainsi parler, que la plupart des héros de légendes.

Dans la tradition antique, Tristan est un de ces héros « solaires », personnification du jour et du printemps, vainqueurs de l'ombre, tueurs de monstres, comme Hé-

(1) Dem Neid, den mir

der Tag erweckt',

dem Eil'er, den

mein Glûcke schreckt', der Missgunst, die mir Ehren und Ruhm begann zu schweren,

denen bot ich Trolz,

und treu beschloss, um Ehr'und Ruhm zu' wahren, nach Irland ich zu fahren.

(Acte II, scène u.)

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TRISTAN — ISOLDE 4ll

raklès au Midi, Beowulf et Sigurd au Nord. Le mythe de Tristan, de même que la Siegfriedssage, renferme l'idée du combat contre le dragon, le « Drachenkampf y> où la bravoure, la force intelligente et lumineuse, triomphent des forces ténébreuses et mauvaises (1). Non seulement ce combat est d'habitude expressément indiqué dans les récits sur Tristan, mais encore le duel avec Morold n'en est qu'un « doublet », modifié, transformé, expliqué par des contingences d'un autre ordre. En effet, Morold, — le Morhout dans plusieurs versions françaises, — a beau n'être qu'un homme, il est présenté comme une sorte de géant, guerrier redoutable doué d'une force extraordinaire, et certains détails rappellent les traits caractéristiques que les légendes ont coutume de prêter aux monstres : le venin qui empoisonne les armes de Morold, le tribut de jeunes gens prélevé chaque année en Gornouailles parle farouche prince d'Irlande, le combat dans la solitude en la petite île déserte de Saint-Samson.

Wagner, élaguant tout ce qui n'était pas indispensable à l'action passionnelle du drame, a laissé dans l'ombre la lutte contre le dragon, et, du combat contre Morold, il n'a gardé que le souvenir, l'écho. Morold, évoqué seulement par les paroles, est devenu un brave guerrier, un chevalier valeureux et fort, mais dépouillé de tout caractère monstrueux (2). Seule, une allusion demeure, dans le texte, à la blessure empoisonnée: encore pourrait-elle être prise en un sens non littéral.

(1 ) Dans le chapitre Transformation et création, II, nous avons montré que le Drachenkampf existe encore dans le poème de Gottfried de Strasbourg. Cet épisode du combat contre le monstre se retrouve en uo- nombre incalculable de poèmes, de contes et de légendes; en particulier, il se reproduit fréquemment dans les romans de la Table Ronde. Trouvères et conteurs répétaient à l'envi, pour intéresser l'imagination de leur public, et sans y attacher de signification, le symbolique duel du soleil et de la nuit, du printemps et de l'hiver, du Bien et du Mal — du Héros et du Dragon.

(2) Angelobt war €r mir,

der nehre Irenheld.

(Acte I, scène vi.)

Dans les poèmes et les romans, le caractère de Tristan est déjà beaucoup moins simple que celui de héros tels que Siegfried. Gela tient d'abord aux dates de composi^ tion, et aux milieux où vivaient les auteurs de ces récits; et cela tient également à la couleur particulièrement sentimentale et passionnée de la tradition. Le chevalier Tristan est figuré comme un habile musicien, un poète savant ; il « harpe » à ravir; quand il chante, Isolde l'écoute avec extase ; tous sont charmés par sa musique comme par ses vers. Nul ne sait mieux dire les peines d'amour; il compose des lais admirés des bons juges. Wagner a dégagé de ces traits un caractère commun, il y a vu seulement des signes concrets, exprimant la nature morale de Tristan. II en a négligé le détail, s'attachant uniquement au sens.

Le Tristan de Wagner n'est pas le Héros typique, absolu, le Vainqueur joyeux de sa victoire; celui-là, le poètemusicien l'a figuré en d'autres drames. La noblesse d'àme s'accuse en Tristan plus grande que l'héroïsme visible. L'indiiférence aux épreuves, l'ambition exubérante de la jeunesse, la jubilance de la force sont remplacées chez lui par une rare faculté de souffrance, une aptitude spéciale à la douleur. Capable de réflexion et de rêve, porté même à s'abstraire du monde qui l'entoure, il est né pour désirer, pour aimer, pour concentrer en lui toutes les affres et toutes les voluptés de l'amour. Il est moins fait pour l'action que pour la passion, et les luttes de son cœur lui feront oublier bientôt la poursuite de la gloire. Il n'a pas l'invincibilité physique dévolue presque toujours aux Héros de la Légende : victorieux de Morold, il a pourtant été blessé dans le combat. Il succomberait à cette blessure, si la princesse, experte aux philtres salutaires,ne savait les remèdes quicalment toute fièvre et guérissent toute plaie. Elle soigne l'inconnu, trouvé mourant dans une barque que la vague poussa jusqu'aux rives d'Irlande. Et lorsque Tristan repart pour le Cornouail-

les, guéri, sauvé par l'ennemie, une autre blessure lui brûle le cœur, née, celle-là, d'un regard échangé.

Cette faculté de souffrir, — et la souffrance, ici, est intimement liée au désir, à la passion d'amour, vie unique des deux âmes qu'un regard a mariées, — est absolument caractéristique du personnage de Tristan, tel que Wagner l'a recréé. La destinée de Tristan n'est que désir et douleur, et Wagner a voulu, lui aussi, que le héros de son drame, le héros dont le nom même évoque des pensées douloureuses, fût vraiment né de la mort, élevé dans le deuil (1). Il n'a point nommé Riwalin et Blancliefleur, ni donné de détails sur leur lugubre histoire, comme fait Gottfried de Strasbourg : des noms, des incidents n'auraient pu que restreindre la généralité de l'idée. Aucune allusion n'est faite à l'origine du héros pendant le premier acte. A la fin du second, Tristan propose à Isolde de le suivre où il veut aller, au royaume sombre, » au pays nocturne d'où ma mère envoya vers le jour, dans la mort, celui que dans la mort elle avait conçu ». Ce n'est qu'au troisième acte que le héros, — durant sa longue agonie à Kareol, parmi les ruines du château paternel, — prend l'entière conscience de sa vie, en discerne toutes les fatalités. L'amertume du passé se déverse à flots en ces derniers instants de l'existence ; la plaintive mélodie du pâtre, lente comme le cours des heures, immense comme la tristesse et le désir (^), décroissant pour renaître,

(1) Gottfried s'attache au sens tout français que peut recevoir le nom de Tristan, — sens qui n'est nullement étymologique, mais que beaucoup de conteurs acceptèrent. Lorsque Rualli Foitenant et sa femme Florète recueillent le fils de Blanchefleur et le font baptiser, ils disent : a Comme elle l'a conçu dans le deuil, et dans le deuil obtenu [mis au monde], appelons-le Tristan. » Voici d'ailleurs le texte de Gottfried '.

« Wie si diz kint mit triure enphie,

mit welher triure siz gewan,

sô nenne wir in Tristan. »

nu heizet triste triure,

und von der aventiure

sô wart daz kint Tristan gênant.

(2) Sebnsuchtsbang. . .

(Acte III, scène i.)

f^j^j'-^t-^f^*-'^~^S:T~'^^^::^':,^>fFii'-'^!*'- ■■' ?'"^^'.'>!P*3Sf='si^'»^^«p^^^^S|^w^aç^,

tombant pour s'élever de nouveau, et qui marche en gémissant vers une conclusion toujours reculée, réveille, dans le souvenir de Tristan, toutes les douleurs d'autrefois. En la fièvre qui le torture, il revit son enfance, il retrouve l'ancienne mélancolie, le chagrin qui a suivi ses pas, à chaque moment du jour : « Dans les souffles du soir, la vieille mélodie passait, chargée d'angoisses, lorsqu'on apprit à l'enfant la mort du père; plus angoissée encore elle résonnait, aux blêmes lueurs de l'aube, quand on lui fit connaître le destin de sa mère... Le poison de la blessure était près de mon cœur, la mélodie résonnait encore, gémissait le désir, lorsque le vent gonflait la voile, et me poussait là-bas, vers la fille d'Irlande... > Et c'est en effet à cet instant seulement, pour la signification humaine, la moralité poétique de l'œuvre, quand cette œuvre est proche de son dénouement^ qu'il fallait faire ressortir avec plus de force, plus synthétiqueraent qu'en aucun autre passage, avec l'unité du caractère de Tristan, l'unité de sa destinée, l'intime correspondance de l'Amour et de la Mort, de la Douleur et du Désir,

L'Amante, la femme qui aime et qui ne sait qu'aimer, telle est [l'isolde de Wagner, (solde est par excellence l héroïne de la Passion. Elle est la Passion elle-même, en ses douceurs et ses colères, l'excès de la souffrance et de la joie. Elle est la Passion, complètement, absolument, avec richesse, avec luxe. Extrême par nature, elle parcourt en quelques minutes toutes les nuances, toutes les possibilités du Désir. Tragique comme la Phèdre de l'antiquité, obéissante comme l'Héloïse du moyen âge, elle est fidèle jusqu'à la mort, comme les plus touchantes héroïnes de la Légende et de l'Histoire. Mais avant d'aller plus loin, il convient de s'arrêter un instant à cet amour qui emplit tout le drame, et sur lequel beaucoup d'auditeurs,

do commentateurs également, se sont mépris d'étrange façon.

Le reproche d'immoralité, — UnsiUlichkeit , mot cher aux critiques allemands,— a été formulé avec 'obstination au sujet de Tristan und Isolde. Or, la conclusion du drame suffirait, à elle seule, à sanctifier en quelque sorte ce drame, en montrant l'impossibilité où se trouve la passion de posséder pleinement son objet, ne fût-ce qu'une heure. Mais, sans exagérer l'importance de l'aventure personnelle vécue par Wagner et qui coïncide avec la composition de Tristan, sans vouloir cependant nier le rôle très réel de ce fait dans l'exécution de l'œuvre (i), je crois que le reproche d'immoralité, — reproche de valeur si relative et que l'on énonce si imprudemment parfois, — ne résiste pas à un examen sérieux du texte, à une audition impartiale du drame. La sensuaUté, qui intervenait souvent dans les anciens récits (récits où d'ailleurs une véritable naïveté d'esprit atténuait les situations scabreuses), n'a plus dans la pièce qu'un rôle très restreint. Expliquons cette vérité, d'apparence quelque peu paradoxale.

Tristan et Isolde s'aiment, d'un amour ardent, irrésistible. Contre cet amour se dressent des serments, un rigoureux devoir, un conflit de peuples et de princes. Le sang de milliers d'hommes expirés dans les batailles, le sang surtout de Morold, crient l'implacable vengeance. Tout s'oppose à l'amour d'isolde pour Tristan. Cependant, lorsque Tantris se fut confié à ses ennemis, et qu'ayant soigné la blessure du malade Isolde reconnut en lui le vainqueur de sa nation, le meurtrier de Morold, elle laissa tomber l'épée vengeresse : un regard de son prisonnier, un regard douloureux et profond, avait pénétré jusqu'à son cœur... Elle aime, malgré l'honneur et la patrie. Tristan revient la prendre, l'emmener en CornDuailles, selon le traité qui a mis fin à la guerre et qui

(1) Voir plus haut, chapitre 51 .

fait de la princesse d'Irlande la fiancée du roi Marke. Ainsi, cet homme qu'elle devrait haïr, cet homme qu'elle aime pourtant de toutes les puissances de son être, il vient la chercher pour le compte d'un autre ! Certes, en cette tragique situation, Tsolde et Tristan s'aiment avec le cœur et les sens, mais ils ne peuvent pas se le dire, ils ne le veulent point, parce qu'ils sont l'un et l'autre des héros véritables : et c'est parce qu'ils ne sauraient sacrifier à leur passion sans forfaire à l'iionneur, sans se condamnera la honte, qu'ils se réfugient dans la mort.

Mais, dès que le philtre d'amour est bu, — au lieu du philtre de mort que les amants espéraient boire, — la passion longtemps contenue fait explosion. Ils ont cru mourir ! Le philtre d'amour les rejette simplement dans la vie, à leur insu... En ce frisson du philtre qu'ils ont senti dans leur âme et leur chair, — frisson terrible que figure à l'orchestre un trait convulsif des violons, — en cette angoisse qui les fait porte une main tremblante à leur front, à leur cœur, ils ont cru reconnaître le souffle de la Mort libératrice. A partir de ce moment, oii Tristan et Isolde, s'étant avoué leur passion, se retrouvent dans l'existence, frustrés de la Mort attendue, condamnés à vivre encore, ce n'est nullement les satisfactions sensuelles qu'ils recherchent, ni rien de ce qui peut les rattacher au monde. L'amour terrestre ne suffit plus à leur cœur : non seulement ils savent que toutes les réalités extérieures s'opposent à ce que la vie exauce durablement leur passion, mais l'impossible acceptation de cet amour par la vie ne les contenterait même plus, si elle venait par miracle à se produire. Depuis la coupe épuisée en commun, ils sont véritablement « les consacrés de la Nuit (1) ». Ce n'est que hors de l'univers borné, hors du Jour, dans le merveilleux empire de l'Ombre, — «.das Wunderreich derNacht)), — que l'immensité deleur

(1) 0' nun waren wir

(.\cte II, scène if.)

Nacht-geweihte !

' tRisf aK - îsoLbE ii7 !^.

Désir pourra se satisfaire. Déjà ils ont goûté la Mort, déjà ils moururent une première fois au monde, en croyant mourir matériellement : « So starben voir ! » Et maintenant il faut que la mort physique, la mort réelle, complète cette mort voulue et rêvée, pourqu'ils soient désormais, unis, à jamais inséparés : « So stnrben wir, — um ungeirennt. »

Ainsi, toute cette flamme de passion, toute cette musique de langueur et de fougue, de fièvre et de délices, c'est vers la mort qu'elle se précipite, ou plutôt vers un bonheur d'amour, une union absolue, éternelle, que les sens ne peuvent réaliser, et dont la mort semble la condition nécessaire. Bien au delà du plaisir, des vulgaires voluptés, de l'instant qui passe, de tous les éléments visibles et tangibles qui prétendent fixer le Désir, et qui ne peuvent l'apaiser, l'amour de Tristan et d'Isolde s'élance, cr Ewig einig —ohne End" — ... der Liebe nur zu leben ! y>

Wagner seul, en son réalisme puissant, son large sensualisme artistique, pouvait traiter une telle situation avec la force et la richesse indispensables, écrire pareille musique, y mettre des étreintes si ardentes, des ivresses ": si enchantées. Wagner seul, d'autre part, pouvait élever de la sorte la passion la plus violente jusqu'à l'aspiration vers la mort ; montrer que le Désir humain, lorsqu'il arrive à se libérer des contraintes extérieures, exige impérieusement l'absolu et l'infini ; dépasser enfin si complètement la conception sensuelle de l'amour, et laisser si loin derrière lui les limites oti tant de poètes, tant de dramaturges illustres ont enfermé leur idéal.

En cette passion commune, qui est la vie de l'œuvre, Isolde semble avoir, au point de vue scénique, un rôle prépondérant. La princesse d'Irlande n'aime pas sans doute plus fortement que le neveu du roi Marke ; mais.

ut L'ART DE RICËARD WAGNÈR

avec la spontanéité, l'impressionnabilité nerveuse de la femme, elle laisse mieux voir ses sentiments. Moins capable que Tristan de pensée et de songe^ elle apporte à ses actes une plus soudaine détermination, et devance parfois son amant dans les résolutions extrêmes.

Le personnage est posé, dès la scène initiale, avec une incomparable vigueur. Sans que rien nous ait explicitement informé de sa situation tragique, la blonde fille d'Irlande, prostrée sur sa couche de repos, se dresse tout à coup, eiirayante d'égarement. Et quand Brangâne la fait ressouvenir de la réalité, de cette marche rapide, inéluctable, du vaisseau vers les rives de Gornouailles, son premier cri appelle la destruction et la mort. Que les tempêtes se déchaînent ! que les vagues furieuses engloutissent le navire ! Ah ! le héros sans égal, qui n'ose se présenter devant sa reine, car il a accepté de conduire à son maître une épouse, une victime, un cadavre vivant (1)1 0 l'épouvaniable ironie ! cet homme, elle lui a fait grâce de la vie, elle a renoncé à venger sur lui la mort du fiancé, le malheur du royaume ; elle l'a soigné, elle a guéri la blessure dont il allait mourir, — et lui, il l'a vendue au roi Marke ! « Ce serait là un vrai trésor, mon seigneur et mon oncle! Que vous semble de cette tille-là pour un mariage ? J'irai vous chercher la jolie Irlandaise : je saisies voies qui mènent jusqu'à elle... faites un signe, je vole en Irlande, Isolde esta vous, l'aventure me sourit ! » Et, les deux bras levés vers l'arrière du vaisseau : « Malédiction sur toi, misérable 1 malédiction sur ta tête! — Vengeance — mort ! mort à nous deux ! »

Jamais poète n'a su montrer si exactement, avec une intensité telle, le cœur féminin, le cœur désespéré d'amour. Les paroles d'Isolde, pendant tout ce début, paroles de mépris, de colère, de vengeance, sont coupées seulement par une plainte infiniment douloureuse, un long

(1) Weil eine Braut er alsLeiche

fiir seineii Herra gewann I

(Acte l, scène ii.)

r^ i^TW^T?^^^^^' '^'r ■' '^-^'^^*>^'^-''-

TRiâTAN — ISOLDÉ îi*

sanglot dont la mélodie demeure toujours reconnaissable : « Ah ! malheur à moi! C'est moi-même qui fus en secret l'ouvrière de ma honte !... Celle qui silencieusement lui lit don de la vie^ celle qui silencieusement le déroba aux vengeances, c'est celle-là qu'il a livrée I » Et soudain, voici l'aveu — l'aveu déjà ébauché tout à l'heure (1), assez net à présent pour que Brangâne le puisse comprendre

— : (( Ungeminnt — sans amour ! » Voir Tristan près d'elle, et n'en pas être aimée I

Les mêmes couleurs extrêmes se succèdent dans tous les discours disolde. Debout en sa dignité de reine, elle oppose son vouloir impérieux aux paroles discourtoises de Kurwenal: « Que ton maître vienne d'abord demander son pardon, pour une faute non encore expiée... » Mais à peine le rude serviteur a t-il quitté la tente, l'humanité pure du caractère éclate. La princesse jette à sa compagne ces mots, ce cri où sa résolution désespérée se dévoile : « Adieu maintenant, Brangâne! salue pour moi le monde,

— porte mon adieu à mon père et à ma mère 1 » L'analyse sommaire de la grande scène entre Tristan et

[solde, au premier acte, a été faite plus haut. Bornonsnous à indiquer une nuance de sentiment, à la fois poétique et musicale, lorsque Isolde parle de Morold : « Il était mon fiancé, le noble héros d'Irlande ; j'avais consacré ses armes, c'est pour moi qu'il marchait à la bataille. ;) Ecoutez cette fanfare voilée à l'orchestre, à la fois mâle et douce, comme teintée de mélancolie : c'est la dernière vision de ce qui fut le monde, l'image demi-effacée d'un bonheur légitime, admis de tous, loyal et sans passion, conforme à la coutume du trône, à la raison, à l'ordre logique de la vie. Ce bonheur, possible jadis, ou qui paraissait tel, Isolde le considère encore une seconde, avec le souvenir presque ému des anciennes ignorances, une douceur confuse, mêlée vaguement de pitié, mais il

(1) Mir erkoren —

mir verlorea...

(Acte I, scène a.)

ko L'ARt DE RICHARD WAÔNER

n'est plus fait pour le cœur de l'Amante, depuis le regard douloureux de Tristan, depuis la révélation du tout-puissant Amour, et il s'éloigne, définitivement, dans le passé. Par son désir, sa volonté de la mort, Isoido a rompu avec l'univers et ses joies.

Au deuxième acte, les motifs, — et la musique fait corps avec la poésie, — évoluent principalement autour d'isolde, avec une incroyable surabondance de charme et de passion. La féminité de ce cœur semble animer la nuit entière : c'est Isolde seule qui vit, qui parle, qui soupire, frémissante d'amour, dans le grand mystère nocturne. C'est son désir, son impatience, sa tendresse qu'elle écoute, qu'elle entend bruire et chanter aux décroissantes sonneries des cors, aux frissons aériens du feuillage, au frais susurrement de la source. « Le signal, Brangâne! oh 1 donne le signal ! éteins le dernier éclat de la lumière! Fais signe à la Nuit, pour qu'entièrement elle descende! Déjà, elle a répandu son silence dans le palais et dans le bois; déjà, elle emplit le cœur d'un trouble bienheureux... éteins, oh! éteins la lumière!... laisse entrer mon bien-aimél... »

Les doux poètes d'autrefois, qui chantèrent « Iseult la blonde », n'imaginèrent jamais en leurs gracieuses fictions des accents aussi émus, aussi passionnés que ces vers admirables, qu'enfièvre encore le délirant prestige de la musique. Et maintenant, pour la seconde fois, la volonté de l'Amante précipite les événements, violente le cours des choses, s'élance vers l'Ombre désirée, vers la Nuit sainte, image de la Mort qui délivre. Que le monde disparaisse, aboli au sein des douces ténèbres! « Frau Minne will — es werde Nachî ! L'Amour commande — que la Nuit soit ! >

Ainsi, comme au début de l'œuvre, c'est la Femme qui va la première à l'action, hâtant l'Inévitable par le pouvoir victorieux de son amour. Mais, la réunion obtenue, l'énigmedouloureuscdu Jour à jamais expliquée^ résolue,

TRISfAN — tSOLDÉ 4S^ -;

détruite par le sublime dialogue des deux amants, c'est l'Homme, c'est Tristan qui reprend d'une manière presque insensible l'autorité de la pensée et des paroles. Que d'observation humaine en ce flot de poésie passionnée ! La Femme désormais n'est plus qu'abandon, anéantissement volontaire dans l'amour. Si elle questionne, c'est pour se complaire en la réponse qui lui sera faite; si elle veut, c'est pour adorer le vouloir de l'Amant. Le , chant de Brangâne a jeté son avertissement plaintif dans la nuit... « Ecoute, bien-aimé, murmure Isolde. — Laissemoi mourir, répondl'Amant. — Mais le Jour ne doit-il pas réveiller Tristan ? — Laisse la Mort vaincre le Jour (1) I » La pensée du héros qui a compris le mensonge du Jour, le néant du monde et de ses propres actions, conçoit mieux que celle d'Isolde la nécessité de la délivrance que la Mort doit apporter à l'Amour. Isolde, qui est tout sentiment, tout cœur, qui appartient toute à l'émotion présetne, interroge parfois Tristan sur le mystère de cette Mort à laquelle cependant elle va, sans regret de la vie. AussijC'est avec ivresse qu'elle s'abandonne à la foi de son ami dans la mort, à la certitude de cette fusion si parfaite que l'idée même de la personnalité semblera s'y effacer, que deux âmes n'en feront plus qu'une, inconsciente de tout ce qui n'est son seul absolu, sa seule éternité, l'Amour (2).

(1) Quand la voix de Brangâne fait entendre de nouveau son crid'inquiétude, « HaôeMcAi .' » les mêmes questions murmurées tout à l'heure par Isolde, Tristan les répète, et c'est Isolde qui leur donne les mêmes réponses que son amant avait déjà prononcées. C'est Tristan qui chante le Sterbelied, c'est Isolde qui en reprend les deux premiers vers, avec la modification « sturben » au lieu de « starben ». Après l'arrivée de Marke, c'est une réponse .d'obéissance fidèle, de complet abandon qu'Isolde fait à Tristan, lorsque le héros lui demande si elle le veut accompagner « au royaume de la Nuit ».

• (S) Du Isolde,

Tristan ich, nict mehr Tristan nicht Isolde;

m L'ART DE RICHARD WAGNEft

Si le premier acte du drame, scéniquement,est » l'acte d'isolde », le deuxième est partagé de manière à peu près égale entre les deux amants, et le troisième peut être appelé « l'acte de Tristan». Mais la pensée d'isolde, le nom d'isolde poursuivent le mourant sur sa couche de douleur. La musique et les paroles, à chaque instant, rappellent le passé. Pour ne citer qu'un petit nombre d'exemples, c'est d'abord la mélodie sur laquelle Tristan proposait à Isolde de l'accompagner dans l'empire de la Nuit universelle. Plus loin, en l'hallucination de la fièvre, le malade se croit revenu à la nuit du rendez-vous, à cette attente pleine de désir où il voyait briller la torche cruelle, là-bas, par delà les profondeurs obscures du jardin : « Ahl Isolde, douce Isolde! — Quand donc, oh! quand donc fera-t-il nuit dans la maison ?... » Le motif de la blessure se fait entendre à mainte reprise; il descend, long gémissement musical, tandis que monte la chanson du pâtre ; de ces croisements de thèmes sort bientôt, avec ses mélodies propres qui traversent les anciennes, les brisent, et, suivant le mot de Wagner, les dévorent (1) , le formidable Liebes/luch, la malédiction d'amour. Tristan maudit la destinée, et se maudit luimême, pour maudire plus complètement son désir, le Désir que rien ne satisfait, que la mort semble repousser pour lequel il n'y a plus ni assouvissement, ni délivrance, ni salut l'a).

ohne Nennen, ohne Trennen, neu Erkennen, neu Entbrennen, endlos ewig ein-bewusst :

heiss erglùhter Brust, hôchste Liebeslust !

(Acte II, scène ii.)

Il est intéressant de comparer ces vers, et toute la période qui les précède, aux vers de « la mort d'isolde », à la fin du troisième acte.

(1) Meine Erinnerungen an Ludwig Schnorr von Carolsfeld {Gesammelte Schriften, t. VII).

(2) Kein Heil nun kann,

kein sûsser Tod

TRISTAN — ISOLDE 48è

Mais, — et la vérité humaine des caractères s'affirme en ceci, — lorsque Tristan, après le Liebesfluch, se réveille de sa prostration, ses premiers mots sont pour Isolde : « Le navire, — ne le vois-tu pas encore ? et, sur le navire, Isolde... comme elle méfait signe, comme elle me présente doucement le breuvage de réconciliation !... » Une des mélodies les plus exquises de la nuit d'amour, le Liebesschlummer , reparaît au timbre poétiquement voilé des cors : « Combien céleste, noble et gracieuse, elle s'avance sur les champs de la mer, sur les fleurs joyeuses des vagues !... elle m'offre en son sourire la consolation, le repos ; elle m'apporte le dernier rafraîchissement de ma peine. , . Isolde, ah ! Isolde ! comme tu es belle ! »

Une autre mélodie de l'amoureux nocturne (1) s'élève aux violoncelles, mais fiévreuse, avec un halètement particulier. C'est l'impatience du Désir, vers cette absente qui doit venir maintenant, sans plus tarder, car l'amour le veut, l'amour l'exige : « Ce que je vois si clairement, si lumineusement, il faut, il faut que tu le voies! ); Et Kurwenal voit en effet le navire... Isolde vient... sera-ce la réunion tant désirée ?

Tristan est seul ; Kurwenal, hors du château, court à la rencontre d'Isolde. Au premier acte, le Héros, au sens précis du terme, s'était révélé dans la fière invocation au breuvage de mort; au deuxième, nous l'avons reconnu à son attitude devant Melot et Marke, lorsqu'étendant le bras il cache Isolde de son manteau, et lorsque, décidé à mourir, il jette au traître ces dédaigneuses paroles : « Qui risque sa vie contre la mienne ? — Wer wagt sein Leben an das meine ! » En ce troisième acte, enfin, le

je mich befrei'n von der Sehnsucht Noth ; nirgends, ach ! nirgends find'ich Ruh' !

(Acte III, scène i.)

(1) Barg im Busen

uns sich die Sonne...

(Acte II, scène ii.)

-■^îraT-

Héros se lève une dernière fois à nos regards, dans le délire suprême de son Désir. Les motifs de la nuit d'araour sont devenus farouches : ivres, ils chancellent, ils sursautent ; ils rugissent, effroyablement tordus par les spasmes de l'agonie : « Tristan, le Héros, dans sa force jubilante, s'est arraché de la mort! Avec ma sanglante blessure, j'ai combattu jadis Morold ; avec ma sanglante blessure, je veux aujourd'hui me conquérir Isolde !... Hahei! coule, mon sang, coule joyeux I Celle qui fermera pour toujours ma plaie, elle approche comme un héros, elle approche pour mon salut... Que le monde s'anéantisse dans la hâte de ma joie ! »

Ainsi, c'est au moment où la mort arrive, que Tristan croit s'arracher à la mort, revenir au rendez-vous vécu en l'unique nuit d'amour : « Quoi!... entends-je la lumière?... — la torche — ha! — la torche s'éteint... » Et en effet la torche s'éteint, le Jour est bien fini : Isoldo accourt, les bras ouverts, — c'est l'Amour qui entre, c'est la Mort.

Wagner a voulu que le dernier mot prononcé par Tristan fût le nom adoré : « Isolde! » tandis que se brise le regard du mourant, et que le thème entendu jadis dans le prélude, — et d'oii naquirent tant de douleurs, tant d'ivresses,— s'arrête, inachevé. L'incomparable lamentation d'Isolde contient les plus vrais accents de plainte, les plus poignants reproches d'amour que jamais poète, jamais musicien ait trouvés. Il fallait de telles sublimités pour succéder sans déchoir au foudroyant effet scénique de l'arrivée d'Isolde et de la mort de Tristan entre ses bras, dans la seconde même de leur réunion. Marke survient, un combat s'engage, des paroles, des actes se multiplient autour de Tristan expiré et d'Isolde sans mouvement... l'Amante ne voit plus, n'entend plus rien de ce qui l'environne, et lorsqu'elle se relève, c'est pour mourir, elle aussi, elle enfin, de l'intérieure blessure, de désir, de passion, d'amour. La Nuit descend sur la mer ; la bienheureuse Mort, longtemps appelée, descend à son

tour sur l'Amante, et c'est la vraie clarté, la vraie lumière des cœurs qui commence à luire dans cette ombre où le monde s'efface (1). C'est la vraie parole, la vraie musique des âmes qui commence à chanter dans ce silence où les voix mortelles se sont tues (2). C'est l'espace sansliraitequi s'ouvre, c'est l'éternité. L'hymne de la Mort d'Amour, le ; thème de la Nuit, les mélodies de bonheur et d'extase J; s'élèvent en flots irrésistibles, et, — signification dernière '. de l'œuvre, — après la parole suprême d'Isolde, après l'ultime répétition du motif de félicité, la montée, chromatique du Désir se dessine une fois encore et résume le drame entier.

(1) Immer lichter

Wie er leuchtet Stern-umstrahlend hoch sich hebt !

(Acte III, scène ii. )

(2) Hôre ich nur

dièse Weise

die so wunder —

voll und leise,

Wonne klagend,

Ailes sagend,

mild versôhnend

aus ihm tônend,

auf sich schwingt, "'

in mich dringt,

hold erhallend

um mich klingt.

(Acte III, scène m.)

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