CHAPITRE VII
Ce que j'ai résolu jadis, désespéré dans la sauvage souffrance des conflits intérieurs.je l'accomplis joyeusement et librement aujourd hui.
{Siegfried, acte III, scène i.)
Wotan est le personnage principal de r Anneau duNibelung, plus important même, au point de vue de la signification générale, que Siegfried et que Brûnnhilde. Cette affirmation surprendra peut-être quelques admirateurs de Wagner, qui regrettent tout bas que l'action de la Tétralogie soit retardée par les discours de Wotan et ses interventions fréquentes (l)...Elle est néanmoins exacte, absolument; tout d'abord, d'après le sens certain de l'œuvre, et ensuite d'après la construction dramatique de cette œuvre. En effet, Brûnnhilde dépend de Wotan, elle est, comme nous le montrerons tout à l'heure, une manifestation du désir de Wotan ; Siegfried, tout libre qu'il soit en son activité immédiate, dépend originellement de la volonté de Wotan, qui suscita Siegmund et Sieglinde;
(1) Que les deux scènes entre Wotan et Fricka, Wotan et Brûnnhilde, au deuxième acte de la Walkyrie, nous paraissent longues et difficilement compatibles avec notre conception française du drame (même psychologique), c'estce que je ne discute pas ici. Elles sont belles, profondes, nécessaires à l'économie dramatique et à la signification du R'mg. C'est tout ce qui importe à notre étude. Supprimer de telles scènes, ou les mutiler par des coupures, est une véritable profanation.
il ne serait pas venu au monde sans l'héroïque désobéissance de la Walkyrie, et sa prouesse n'acquiert toute sa portée que parce qu'elle est une révolte contre l'ordre de choses établi par le dieu, contre la fatalité qui résulte de tous les événements accomplis dans le Rheingold .Wolan a précédé Siegfried et Brûnnhilde dans le drame, et, après que Siegfried est tombé, lorsque Brûnnhilde vient d'expirer à son tour sur le bûcher du héros, nous devons apercevoir encore, dans le Walhall qu'empourpre l'incendie suprême, Wotan immobile, contemplant sans colère l'inévitable fin de son règne et de sa vie.
Dans tOr du Rhin, Wotan est presque constamment en scène : au premier tableau seulement on ne le voit point. Il est visible pendant les trois autres, et avec lui les dieux, qui sont en relations constantes avec son vouloir et sa puissance, exprimant en quelque manière son action sur le monde. Dans la Walkyrie, Wotan est déjà moins directement visible au spectateur; toutes proportions gardées, il est moins longtemps présent sur le théâtre, car on ne le voit pas pendant tout le premier acte, pendant plus d'un tiers du second (près de la moitié), et pendant la première scène du troisième. Dans Siegfried, Wotan intervient une fois par acte, mais d'une façon plus contemplative qu'active, et la durée de sa présence est toujours assez courte. Enfin, dans le Crépuscule des dieux, Wotan demeure invisible, hors à l'extrême fin du drame, où nos regards le distinguent, au lointain, hors de la scène réelle; cette apparition n'est d'ailleurs qu'une sorte d'image matérielle de la description que Waltraute a faite au premier acte.
Ainsi, à ne considérer que l'action concrète du Ring, il semble que Wotan se retire du drame à mesure que ce drame progresse et que le dénouement approche. Mais sa volonté, telle qu'elle se manifesta au dernier tableau du Rheingold, agit toujours par ses conséquences fatales, quoique lui-même finisse par renoncer son vouloir. Ainsi, au premier acte de la Walkyrie, non seulement Siegraund
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et Sieglinde sont issus de Wotan, mais c'est le dieu qui enfonça l'Épée au cœur du frêne, et qui a conduit, par un ordre prévu d'événements, le héros dans la demeure de Hunding (1); c'est par une sorte d'intervention de sa puissance que la porte de la maison s'ouvre toute grande à la fuite joyeuse des deux Wâlsungen. Et si nous passons à la scène dernière de la Tétralogie, nous voyons que Brûnnhilde, parlant au nom de son amour, exprime aussi la pensée de Wotan, arrivée enfin à la solution de l'éternel conflit: «Je sais tout maintenant, — tout m'est devenu clair... Je te renvoie tes corbeaux messagers, porteurs de la nouvelle attendue en de longues angoisses... » et Wotan semble se dire à lui-même, par la bouclie de la Walkyrie prête à mourir : « Repose-toi — à jamais. »
Ayant démontré que Wotan, de par la construction dramatique du Ring, est le personnage principal de cette œuvre, il reste à prouver qu'il l'est aussi de par sa signification propre. Pour cela, il faut étudier sa pensée et ses actes, et faire voir que tous les événements de la Tétralogie y sont liés.
Wotan est dieu, mais non un dieu créateur, un dieu
(1) Si cette action indirecte de Wotan était explicitement visible sur la scène, elle ne pourrait que diminuer l'intérêt dramatique qui s'attache aux laits et gestes de Siegmund et de Sieglinde. Wagner l'indique seulement par des récils, sans nommer Wotan autrement que par ces mots : « un vieillard — un étranger» (récit de Sieglinde), Wâlse, ou «le Loup » (« Wolfe », dans le récitdc SJegmund); la musique est ici d'un précieux secours, et le thème du Walhall, par exemple, qui passe dans l'orchestre, nous suggère ce que la parole ne dit pas. L'intervention de Wotan, dirigeant
fiour ainsi dire la course errante de Siegmund, dans la nuit et 'ouragan, se marque par ceci qu'il est le père des tempêtes, ^ « Stui^mvaler », — et Wagner fait entendre, dans le prélude, le motif du chant de Donner au dernier tableau du Rhemgold ; or, Donner, le dieu de l'orage, est soumis à Wotan et exécute ses ordres.
rigoureusement omnipotent et immortel : il ne crée pas le monde, il le conquiert et l'organise (1). Maître de tout ce qui vit, il a dû, en imposant des lois, se reconnaître obligé par ces lois mêmes. Wotan a rêvé d'augmenter son pouvoir, de le rendre stable et bienfaisant; il rêve aussi de l'exercer éternellement, c'est-à-dire indéfiniment, par la soumission de toutes les forces contraires. On remarquera que le mot «. ewig — éternel » est répété par le dieu au début du second tableau du Jiheingold, lorsque le Walhall lumineux rayonne sur les hauteurs. Cette éternité dont parle Wotan n'est pas originelle, primordiale, nécessaire ; c'est une éternité acquise, artificielle, et, plus tard, Loge et Albericli y feront des allusions haineuses ou ironiques.
Fricka, l'épouse de Wotan, représente la coutume et la règle, l'égoïste sagesse, l'étroite morale qui institue des lois et des châtiments, mais qui ne saurait être un principe de vie et d'action, car la seule morale efficace est celle qui fait appel au dévouement, à l'amour. Cette interprétation résulte de toutes les scènes où Fricka joue un rôle, mais très spécialement de la grande discussion ; " entre la déesse et Wotan, au deuxième acte de la ^ Walkyrie ; elle est confirmée par Wagner lui-même, . ;. dans sa correspondance avec Uhlig (2). On remarquera -'■.
(I) Cf. DasRheingold, scène n : .-
Mir Gotte musst du schon gônnen, dass, in der Burg gefanen, ich mir von aussen gewinne die Welt.
L'emploi de verbe « gewimien — gagner, conquérir, obtenir » est caractéristique. C'est le monde, c'est « l'héritage du monde ». — en d'autres termes, la possession du pouvoir et des satisfactions qui y sont attachées, — que Wotan a obtenu dans une certaine mesure et veut accroître. Fricka dit à son époux, en parlant du Walhall : « Herrschaft und Macht — soll er dir mehren. » Malgré son opposition apparente avec celui de Wotan, le rêve d'Alberich lui est en partie analogue, et l'Or doit être le moyen de sa réalisation. Ici encore, le verbe *« gewinnen » apparaît : « Der Welt Erhe gewdnne zv eigen », etc. ( Das Rheingold, scène i.)
(2) Dans une lettre à Uhlig, datée d'AÏbisbrunn, 12 novembre
d'ailleurs que Fricka est l'épouse stérile, et que Wagner a accusé son intention en faisant naître les Walkyries et Brûnnhilde des amours irrégulières de Wotan. Cette signification de Fricka explique enfin un passage énigmatique de Siegfried, au troisième acte (1), et un passage important du Jîheingold, au deuxième tableau.
Les Géants, à quelques égards, sont assimilables aux grandes forces élémentaires, aux puissances naturelles que soumet l'intelligence. Loge est le dieu du Feu, c'està-dire le principe de la destruction ; mais il est aussi l'esprit de mensonge, et Wagner a voulu une sorte
d851, Wagner parle de son drame le Jeune Siegfried, qui devint le Siegfried du Ring, et de la nécessité qu'il reconnaît de remplacer les explications par des faits, c'est-à-dire de représenter € plastiquement », suivant sa propre expression, le sujet tout entier en quatre drames. Il écrit : « Songe au contenu du récit de Brûnnhilde, dans la dernière scène du Jeune Siegfried : le sort de Siegmund et de Sieglinde. le combat de Wotan contre son inclination d'une part et Fricka (la morale —la coutume) de l'autre... » Le terme allemand qui se trouve entre parenthèses dans le texte est" Sitte », qui signifie à la fois la morale et la convention des habitudes, un peu comme en français le terme « mœurs ». D'ailleurs, Wofan dit à Fricka {Die WalkUre, acte II, scène i) : « Tu ne peux comprendre que ce à quoi tu es habituée ; mais moi, ma pensée se propose ce que jamais l'on n'a réalisé encore.»
(1) En ce passage (scène ii), Wofan (der Wanderer — le Voyageur) dit à Siegfried : « Avec l'œil qui me manque tu vois toimême celui qui m'ost resté pour voir.» II faut d'abord se rappeler que la mythologie norraine fait d'Odin un dieu borgne, et dit qu'il donna l'un de ses deux yeux au sage Mimer, pour prix de ses enseignements. Dans le prologue de la Gôlterdàmmerung , les Nornes parlent de la source de la sagesse (la source de Mimer) coulant au pied de l'arbre du monde, et disent que Wotan, — comme le veut la théogonie Scandinave, — paya d'un de ses yeux le droit d'y boire. D'autre part (deuxième tableau du Rheingold), Wotan. s'adrcssant à Fricka, déclare que, pour l'épouser, il a mis .son œil en gage. Wagner identifie donc bien Fricka à la sagesse, à la prudence. Quant au passage de Sieifried, cité plus haut, il signifie, rapproché des deux autres, que Wotan a renoncé à l'un de ses yeux, — à l'une de ses deux clairvoyances celle de l'instinct et du cœur, — pour acquérir la froide sagesse qu'il a cru nécessaire au gouvernement du monde. Issu de la tendresse que Wotan eut pour les hommes, loin des dieux, contre les dieux même et les lois édictées, Siegfried est le représentant de cette clairvoyance sacrifiée ; il en procède, et il regarde Wotan précisément avec l'œil qui manque à celui-ci, cest-à-dire avec la lumineuse sûreté d'une libre nature, d'un cœur libre.
WOTAN - kZi
d'identité entre ces deux significations, en apparence distinctes. ^Wotan a soumis Loge ; émerveillé de la ruse du vaincu, il a projeté d'en faire un des instruments de son rêve ambitieux, mais l'Ennemi est plus redoutable encore comme allié que comme adversaire. Loge sera le donneur de mauvais conseils ; il éveillera dans l'àme du dieu des convoitises fatales : c'est lui qui imaginera la mise en gage de Freia, qui proposera l'Or, qui dira les prestiges de l'Anneau, Il trompera Wotan, comme il trompe Alberich par son astuce; tous ses actes, toutes ses paroles sont des semences de trouble, d'erreur, de mort. Il ronge, au tiguré, l'écorce de la Lance divine, où sont gravées les unes des serments,' des pactes, des lois ^qui maintiennent l'ordredu monde et le pouvoir de Wotan (1). Le bois de cette Lance a été coupé par Wotan sur l'arbre du monde, qui, depuis cette blessure, dépérit lentement (2).
Tel est, en abrégé, le symbolisme mythique, sous sa forme wagnérienne, de Wotan et de quelques-uns des personnages qui l'entourent. Pour ce qui louche la cosmogonie Scandinave et germaine, Wagner en a résumé les
(1) Ce commentaire résulte, directement du texte poétique du Ring : on peut s'en convaincre en se reportant, d'une manière toute spéciale à la scène entre Fricka et Wotan dans l'Or du Rhin (scène ii) ; à l'arrivée de Loge, à son récit, et aux ironies qu'il dirige contre les dieux dans la même scène ; aux paroles qu'il adresse à Alberich, se nommant le « cousin » et r« ancien ami » du Nibelung (scène m), et à son court monologue, en l'extrême iin de l'œuvre ; à l'incantation du Feu : • Loge.tiôr! » {la Walkyrie, acte 111, scène m) ; au prologue du Crépuscule des dieux (discours des Nornes), et à la scène finale de ce dernier drame. On observera aussi la similitude entre la scène où Loge révèle aux dieux le pouvoir de l'Anneau et celle oùHagen raconte à Gunther la conquête du trésor des JNibelungenJpar Siegfried; Gunther dit: « von dem Niblungenhort vernalim ich, » de même que Wotan a dit : « Von der Rheines uold hôrt icfi rautien... » linfin, un caractère assez curieux, c'est l'espèce de sincérité que manifeste à l'occasion ce dieu du mensonge, pareil en cela au Méphislophélès de Gœthe : à trois reprises, il énonce le juste parti que devrait prendre Wotan; la restitution de l'Or aux Filles ou Rhin, bien qu'il ait pris à tâche d'allumer les convoitises du dieu par ses artificieux discours.
(2) Gf. Gotlerddmmerung, prologue (discours des Nornes).
traits principaux par des faits caractéristiques, des détails significatifs de mise en scène, sans nulle surcharge de l'action ni de l'explication. Ainsi l'Odin ou le Wotan des anciens mythes religieux est le dieu des batailles, le conducteur des armées; Wagner rappelle ce point par les noms donnés à Wotan, « Slreitvalei^ Beervater^,» par la fonction des Walkyries qui sont les filles du Dieu (l),par l'esprit de lutte et de guerre qui se marque en mainte parole. Odin était le dieu de la mort, celui dont l'attouchement donne le trépas, et qui d'avance choisitles guerriers destinés au Walhall; Wagner insiste dramatiquement sur ce caractère, le met en scène par l'annonce funèbre que Brûnnhilde porte à Siegmund (2); il nous montre Wotan brisant l'épé&du Wàlsungpar le contact de la lance divine, et frappant de mort Hunding par un seul signe de la main. Lorsque Siegfried brandit Nothung contre le vieillard qui lui barre le passage, et s'élance, joyeux, vers les flammes où dort Brûnnhilde, il accomplit le plus audacieux de ses exploits, nécessaire à la délivrance de la Walkyrie : pour une heure, il brise le pouvoir du dieu de la mort. De plus, l'Odin mythologique, comme le Zeus des Hellènes, est infidèle à son épouse, contempteur des lois qu'il a promulguées pour le gouvernement du monde ; de même, le Wotan du Ring; mais ses infidélités, auxquelles Fricka fait amèrement allusion, ont un rapport direct avec le sens du drame et sa marche. Odin, au point de vue mythique, est avant tout et surtout le dieu de l'action, du mouvement, du changement, la force, la volonté qui parcourent le monde. Et c'est là ce que Wagner a marqué le plus
(1) Voir, en particulier, l'exliortation au combat : « Nun zàume dein Ross — reisige Maid! » que Wotan adresse à Brûnnliilde, au début du second acte de la Walkûre.
(2) Zu Walvater,
der dich gewahlt,
.> - - . , fûhr'ich dich :
nach Walhall folgst du mir.
(Die Walkure, acte II, scène iv.).
expressément (i). Utilisant la légende, il fait de Wotan, dans Siegfried, le Voyageur; il l'appelle l'E veilleur (« der Weckrufery>), celui qui agit et commande (« Waltender »), il le qualifie parfois .de « sauvage, furieux, sans repos » (« wilder, wùihender , friedloser ))). « Tout ce qui vit, dit Wotan, aime le changement (2) I » et il dit encore : « Où des forces hardies se meuvent, je les pousse ouvertement au combat (3). » La tempête signale sa présence ; il est le maître des orages, sa voix gronde dans le bruit de la foudre ; il passe, rapide, sur les monts et les plaines, dans le souffle impétueux de l'ouragan (4).
Du symbole mythique, Wagner a dégagé surtout les significations humaines. Wotan, c'est la Volonté intelligente et active de l'Homme. C'est l'Homme animé par «la volonté de vivre », le vouloir d'agir, de posséder, de régner. Wotan veut gouverner l'univers, organiser le grand œuvre selon son rêve, et pleinement, éternellement en jouir, tel qu'il l'a conçu et organisé, — tel ce Walhall de gloire qu'il a fait construire à son gré par les géants (5). Il souhaite une puissance immortelle, « une renommée
(1) Cette erraticité de Wotan est indiquée par Wagner jusque dans les passages de pur drame moral ; par exemple, au troisième acte de la Walkyrie (scène m), on remarquera les phrases : n So weit Lebenund Luft... » etc. et : « Doch foit muss ichjetzt — fernvondir zieh'n; — zu viel schon zôqer Vick hier.
(2) Cf. Dffs Mein^oZd, scène II ; tout le dialogue entre Fricka et Wotan développe plus ou moins cette idée.
(3) Cf. Die Walkiire, acte II. scène i.
(4) L'orage qui ouvre le troisième acte de la Walkyrie [« la Clievauchée des Walkyries ») est absolument expressif de cette idée; le chœur des vierges guerrières, entre autres phrases typiques, cliante : <( Heervater 7^ëitet — sein heiliges Ross. » Un grand souffle de vent, une sorte d'orage mystérieux accompagne l'arrivée de Wotan dans Siegfried, au troisième acte, et son départ aux deuxième acte.
VoUendet das ewige Werk!...
Wie im Traum ich ihn triig, wie mein Wille ihn wies...
{Das Rheingold, scène u.)
"•s'^-';'S&?s?iw
infinie, » des joies vastes comme le monde (1). II veut agir, extérioriser sa force, et son nom même implique le mouvement. Il interroge, il conquiert ; les Nornes nous disent qu'il rechercha la sagesse ; à deux reprises, il demande à Erda le secret de l'originel savoir, faisant ainsi violence à la Nature, lui arrachant sa vérité cachée, la contraignant d'enfanter selon son désir (2). Il descend à Nibelheim pour s'emparer de l'Or, talisman du pouvoir sans limites. 11 parcourt la terre, caché sous un nom d'emprunt; il crée, par son union avec une femme, une race de héros, les. W.ïlsungen. A l'heure de la suprême péripétie, avant la venue de Siegfried, lorsqu'il évoque Erda, sa volonté se manifeste encore, mais orientée vers la fin du rêve, vers le renoncement à l'inutile action, l'acceptation tragique de la catastrophe dernière, — volonté plus forte, plus prompte, en ce libre anéantissement, que toute science, que la prévision, l'instinct, et que le cours naturel des choses (3).
Cette évocation d'Erda montre bien le rapport entre l'esprit, la volonté de l'Homme, et la Nature. Il faudrait tout citer, et les paroles de la mystérieuse déesse, et cette musique incomparable qui dit le sommeil infini de la vérité, l'immense gestation du futur, la nuit maternelle où repose toute science, et que l'effort humain, — le vouloir de Wotan, — pénètre seul quelquefois. « Tout me devient trouble depuis que je suis réveillée, chante Erda ; âpre et sauvage tourne le monde... » Et elle chante aussi: « Les actions humaines enveloppent mon àme de ténèbres ; moi-même, la Sachante, un Puissant jadis m'a
(1) Nach Welten-Wonno ineiu Wiiiisch verlangte...
(Die Walkure,a.cte III, scène m .)
(2) Mich Wissende selbst bezwang ein Waltender einst.
(Siegfried, acte III, scène i.)
(3) Dein Wisscn verweht vor mcinoni Willc.
Weisst (In, was Wotan — -will-.'
(Sic/jfricd, acte III, scène i.)
forcée... J'enfantai à Wotan une fille, la fille de son Désir... (1). »
Nous trouvons donc en Wotan une personnification de notre pensée, de nos vouloirs, de nos désirs d'action et de possession à leur maximum d'énergie. Et tout le rôle du dieu se peut interpréter en ce sens directement humain. Le rêve de Wotan, auquel il a été fait allusion déjà, c'est la conciliation de l'ambition et de l'amour. Rêve immense, éblouissant, — en soi contradictoire et douloureux. Alberich a choisi librement entre l'Amour et l'Or ; tous, après lui, feront de même, en un sens ou en l'autre, mais Wotan, le dieu, l'esprit qui a dominé le monde et qui voudrait y établir un ordre de choses sage et splendide, à jamais inébranlable, ne saurait se résoudre à une telle option (2). Il a conquis la puissance, il a donné des lois, conclu des pactes, et dès lors il n'est plus libre (3).
(1) L'emploi du motif du Walhall à l'orchestre a ici une signification particulière; sans doute il s'explique par les paroles qui suivent, mais de plus il exprime bien, en son pianissimo comme lointain, l'illusion du passé, le mirage de gloire et de tendresse qui jadis a séduit l'âme de "Wotan. Ce rêve évanoui, nous le connaissons tous; et c'est là le propre de la musique, non seulement de suggérer ce que la parole ne peut dire, mais encore de donner une valeur émotionnelle générale, purement humaine, applicable à chacun de nous, aux effets, aux sentiments et situations qui paraissent tout d'abord ne concerner que les seuls héros du drame concret proposé à notre attention. Symboliquement, le Walhall représente l'œuvre de la pensée de Wotan, sa conquête du monde, son entreprise. Rien n'est plus significatif à cet égard que le retour du motif du Walhall sous les paroles que Waltrautc dit être celle du dieu ; « Erlôst wàr' Goit und Welt. •
(2) Ce désir simultané de l'amour et du pouvoir est marqué en unpassage capital de la grande scène entre Wotan etBrunnhilde, au deuxième acte de la Walkyrie (scène m).
» Von der Liebe doch
mocht'ich nicht lassen ; in der Macht gehrt'ich nach Minne.
(2) Der durch Vertrâge ich Herr,
den Vertriigen bin ich mm Knecht.
{Die Walkiire, acte II, scène ii.)
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On ne peut comprendre Wotan sans Brûnnhilde. Brùnnhilde, en tant que figure poétique, en tant qu'héroïne de la Tétralogie, sera étudiée plus loin ; mais il faut discerner son rapport avec Wotan, définir sa signification symbolique, intimement unie à son activité dans la drame.
Pour accomplir ses ordres directs, pour recueillir aux champs de bataille les héros frappés à mort et en peupler le Walhall, Wotan a neuf filles, les Walkyries. La préférée est Brùnnhilde. Le dieu l'appelle lui-même sa " Fille de Désir — Wunschmaid (1) ». Brùnnhilde, dans l'action intérieure du Ring, la seule essentielle, celle qui se joue en Wotan, est le cœur de Wotan, la tendresse active de Wotan, la prédilection de sa volonté, sa vivante volonté d'aimer.
Ces derniers mots sont peut-être ceux qui expriment le mieux la nature et par suite le symbole de Brûnnhilde, faute d'un terme spécial où se fondraient ces deux idées de la volonté et de l'amour. Brûnnhilde est bien le cœur de Wotan, son désir d'amour personnifié sous une forme féminine, mais très expressément utilisé pour l'action, et employé à des pensées d'ambition et de conservation, jusqu'au jour où la souffrance humaine, la pitié que provoque cette souffrance, et l'immolation — qui est la nécessité suprême de l'amour — lui apparaissent comme étant les réalités uniques. Elle est bien aussi la volonté de Wotan, extériorisée devant lui, comme la fidèle exécutrice de ses jugements et de ses conceptions, mais faite pour aimer, pour embellir de grâce, de pureté, de beauté, l'action continuelle, la lutte toujours renouvelée. Lorsque Brùnnhilde se sera révoltée contre son père, Wotan gardera la volonté de la châtier, et la volonté aussi, plus tard, de finir, d'accepter et de souhaiter
(1) Ce litre est commun à toutes les Walkyries, comme le prouve un passage du deuxième acte delà Walkure: « Wunschmàdchen walten dort hehr, » mais il s'applique particulièrement à Brûnnhilde, qui. d'ailleurs, parlant à Wotan, se nomme ; « Dein irauestes Kind. »
WOTAN 4^ d
l'inévitable Fin. Il pourra donc encore vouloir l'action, mais c'est le goût de l'action qu'il aura perdu, c'est l'amour, la faculté d'aimer, le désir et le plaisir qui font entreprendre et réaliser.
Rien n'est moins arbitraire que cette interprétation de Brûnnhilde. Elle résulte du texte précis de Wagner. Le ; poète a voulu que Brûnnhilde, et ses sœurs — en spécifiant pour Brûnnhilde ce qu'il baisse seulement deviner des autres Walkyries, — fussent nées d'Erda et de Wotan, - c'est-à-dire de l'union entre la Pensée agissante et l'éternelle Nature, l'âme des choses. Parlant de sa fille préférée, Wotan la nomme « le plus saint orgueil » de son cœur : au plus fort de sa colère, il s'écrie : « Elle-même, elle fut le sein créateur de mon désir! )) Au deuxième acte de la Valkyrie, lorsqu'il confie à Brûnnhilde sa douleur et résume les événements originels dont il subit les conséquences, il dit : « Ce que je n'apprends à personne par des paroles, que cela demeure éternellement inentendu ! avec moi seul je m'entretiens, quand je m'adresse à toi... (i) ». Ets'agenouillant devant lui, en la même scène, Brûnnhilde le prie ainsi: (( C'est à la volonté de Wotan que tu parles; dis-moi ce que tu veux : qui suis-je, si je ne suis ta volonté (2)? » Enfin. lorsqu'elle plaide sa cause devant le dieu irrité, elle se désigne, explicitement, comme la moitié de l'âme de Wotan (3).
(1) Was Keinem in Worten ich kûnde,
unausgesprochen bleib'es ewig :
mit mir nur rath'ich, red'ich zu dir. . .
{Die Walkûre, acte 11, scène ii.)
(2) Zu Wotan's Willen sprichst du, sagst du mir was du willst :
Wer — bin ich, wâr'ich dein Wiile nicht
(Die Walkûre, acte II, scène ii.)
(3) Musst du spalten
Was einst sich umspannt, die eig'ne Hàlfte fern von dir halten dass sonst sie ganz dir gehôrte...
[Die Walkûre, acte 111, scène m.)
Il s'opère par la naissance de Brûnnhilde une sorte de dédoublement dans 1 ame de Wotan, et ce dédoublement devient une séparation, une rupture cruelle, au deuxième acte de la Walkyrie (1). Les faits scéniques, chez Wagner, sont toujours l'expression visible d'un conflit moral ; le génie du poète sait leur donner, ici encore, un caractère de nécessité psychologique admirable : la révolte de Brûnnhilde suit immédiatement la confidence que la Walkyrie a reçue de Wotan, la malédiction jetée par le dieu sur son œuvre, le renoncement larouche que son désespoir a crié : « Que ce que j'ai édifié s'écroule I j'abandonne mon ouvrage? je ne veux plus qu'une chose — la Fin ! » Et, il importe de s'en souvenir, avant de faire à Brûnnhilde le redoutable aveu de la détresse divine, Wotan a murmuré tout bas ces paroles significatives : « Le dirai-je?... ne briserai-je pas en le disant ce qui maintient ma volonté?. . . »
Aussi longtemps que Brûnnhilde n'a point vu l'amour humain en l'excès de la douleur et de l'abnégation, elle obéit à Wotan, elle accomplit fidèlement les ordres de son père. Mais cette passion et cette misère de l'Homme frappent enfin ses regards : elle contemple Siegmund, elle connaît la détresse sacrée — « die heilige Noth » — de l'amour qui va perdre son objet et qui ne peut s'en assurer la possession au prix même d'une vie toutentière vouée à la souffrance. Elle voit Siegmund préférer. — et préférer inutilement, — Sieglinde l'abandonnée, la maudite, aux félicités du Walhall. Ce qui dormait en elle s'éveille. Elle aime Siegmund et Sieglinde, elle aime leur tendresse et leur malheur. Le sentiment se révolte alors contre le vouloir trop lucide, contre la pensée qui a com-
(1) Cette signification de Brûnnhilde et de son rapport avec Wotan est indiquée dans mon livre Richard Waçjner et le drame contemporain (p. 1S87), mais d'une façon très succincte. Il était nécessaire de l'expliquer, de la justifier et de la développer. Les
f)ages que l'on vient de lire étaient écrites depuis plusieurs mois orsqu'a paru le livre de M. II. -S. Chamberlain, Das Drama Richard Wagner's (1892) où des considérations toutes semblables sont exposées. J'ai cru devoir cependant conserver ma rédaction.
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pris la stérilité de l'effort et la fatalité des événements. ^ La dure mission, Brûnnhilde la renie désormais. Elle violentera les événements : c'est bien ainsi que la passion se - .détermine, qu'une volonté aimante agit.
Brûnnhilde a fui avec Sieglinde le champ du combat. Pour assurer le salut de l'infortunée, elle s'offrira au courroux de Wotan, se sacrifiant ainsi, car le sacrifice ^ est l'essence et la preuve de l'amour. Mais elle a vu dans . l'avenir le fils glorieux des Wâlsungen, et elle prophétise à Sieglinde. en l'instant des adieux, la venue de ce fils, du Héros attendu. Or, le Héros libre, Wotan l'avait désiré et vainement appelé, en une sombre désespérance. Ce que le dieu n'a pu prévoir, ce que la pensée, la raison n'ont pu admettre, le cœur l'a deviné, l'a senti, la volonté du cœur l'a rendu possible. C'est de la race repoussée avec amertume par Wotan que ce Héros doit sortir, et c'est l'amour, la compassion, — personnifiés par Brûnnhilde, — qui ont fait éclore le miracle. Ainsi se prouvent, tout à la fois^ la puissance et la clairvoyance du cœur.
Wotan prononce la condamnation de Brûnnhilde. Il bannit du Walhall la Fille de son Désir; il ne la reconnaît plus pour son enfant. H retranche de l'assemblée divine sa vivante prédilection ; il l'éloigné de lui-même, consommant ainsi le divorce de son esprit et de son aimante volonté (i). Brûnnhilde alors explique comment et pourquoi elle a désobéi : elle rappelle l'intervention de Fricka, la froide sagesse, la morale convenue arrachant à la pensée un ordre que le cœur désavoue. Elle raconte le malheur et l'amour de Siegmund, ce qu'elle a vu, ce qu'elle a compris, ce qu'elle a osé. Wotan change de langage : un poignant regret se décèle en ses paroles ; il se plaint de ce que Brûnnhilde a connu l'enivrement de l'amour, tandis qu'il endurait, lui^, l'afiVeux martyre de ses résolutions. Ainsi le vouloir conscient, l'homme qui
(1) Aus meinem Angesicht bist du verbannt !
{Die Walkûre, acte 111, scène ii.)
a rêvé de commander au monde et qui se trouve obligé d'asservir sa propre nature, envie par moments le bonheur de la passion ignorante, l'enthousiasme du cœur qui se livre sans mesurer les conséquences de son acte, sans s'arrêter aux inquiétudes de l'avenir.
Comment punir le cœur qui a trahi la pensée? Comment frapper ce vouloir d'amour qui s'est insurgé contre l'autre vouloir? Le dieu réduira son propre désir au silence; il l'endormira...
Ainsi Wotan exile Brûnnhilde sur le rocher, la condamne à dormir un invincible sommeil. Mais ce n'est point assez : la passion aveugle doit recevoir un châtiment qui découle de sa nature même : l'amour s'est donné, malgré la pensée consciente; la raison le renie à son tour, l'abandonne, le laisse dans l'impossibilité de choisir. Le voici livré à l'insulte du hasard. Le cœur endurera, esclave de sa faute, le déshonneur auquel il s'est exposé : Brûnnhilde endormie, sans droits, sans défense, appartient au passant, à l'inconnu qui la réveillera.
Mais l'amour immortel ne sera pas à ce point souillé ! Brûnnhilde s'est redressée sous l'outrage : « Entends l'unique prière!... Tu ne déshonoreras pas la partie vraiment éternelle de ton être... Élève un rempart de flamme autour de ma couche inviolée, et que ce feu dévore l'indigne, qui oserait approcher le roc terrible I »
Alors l'orgueilleuse et triste Pensée cède à cet enthousiasme saint. Wotan cesse de contenir sa douleur : (.( Adieu ! Adieu! ô mon enfant adoré!... Je dois t'éviter, je dois te perdre, toi que j'aimais, toi qui fus la riante volupté de mes yeux... Mais du moins une flamme ardente gardera ton exil; un effroi sacré te préservera de toute insulte! Seul pourra reconquérir la vierge, seul réveillera mon amour endormi — l'homme qui sera plus libre que moimôme, le dieu !
«Ces yeux pleins de lumière... ces yeux pleins de rayons, qui jadis étincelaient pour moi dans les batailles, aux jours où le désir brûlait mon âme, le désir, empli
d'âpres angoisses, vers un bonheur aussi vaste que les mondes, — je goûte maintenant leur douceur pour la dernière fois, dans le dernier baiser de l'adieu. Qu€ pour l'Homme trop heureux s'allume leur étoile; pour moi, l'éternellcment infortuné, à jamais ils se ferment... Ainsi de toi le dieu se détourne; ainsi mon baiser t'enlève la divinité qui fut en toi... »
A ces dernières paroles, un thème douloureux monte de l'orchestre, dit par la voix plaintive du cor anglais; c'est le motif de la Liebesentsagung , le renoncement à l'Amour (1): Wolan,en perdant Brûnnhilde,perd son Désir, sa volonté d'aimer, sa faculté d'aimer. Ainsi l'initial ora- , cle de la Tétralogie s'applique à Wotan, qui a convoité jadis l'Or, qui a possédé l'Anneau, et qui tenta l'impossible — la réunion en son àme de l'Amour et du Pouvoir.
On pourrait continuer cette analyse à la fois symbolique et humaine du rôle de Wotan et de celui do Brùnnhilde au long de Siegfried et de la Gotterdàmmerung . On verrait que le dieu, depuis qu'il est séparé de Brùnnhilde, n'agit plus, devient spectateur des événements (qui ont en lui leur origine première, mais où il n'interviendra pas désormais) (2). Une seule fois, il rentre brusquement dans le drame visible, lorsqu'il essaye d'arrêter Siegfried s'élançant à la conquête de Brùnnhilde. Extérieurement, le dieu semble éprouver son pouvoir, et, en même temps, le Héros si longtemps attendu ; la colère
(t) Nur'wer dcr Miune
Macht enlsagt,
niir wer der Liebe ,
Lust vcrjagt, nur der erzielt sich den Zauber, zuin Reit' zu zwingen das Gold
(Das Rheingold, scène i.) J2) Zu schauen kam ich,
nicht zu schaffen.
(Siegfried, acte 11, scène a.)
qui le saisit est d'ailleurs dans le caractère humain de son rôle, et elle correspond exactement, après le renoncement qu'il vient de proclamer devant Erda, à son courroux contre Brûnnhilde (au deuxième acte de la Walkyrie), explosion qui suivit l'abandon désespéré de son vouloir créateur. Mais, symboliquement, ce retour d'autorité a un autre sens : Wotan s'oppose à l'acte de Siegfried, parce que la crainte le prend du réveil prochain de Briinnhilde, de la résurrection imminente de son Désir...
Les moments principaux du rôle, comme énergie ou profondeur d'émotion, marquent les grandes phases du conflit moral, les crises suprêmes d'oîi dérive le cours ultérieur des faits. Dans le Rheingold, où Wotan est presque toujours en scène, toutes ses paroles sont importantes, tous ses actes ont une signification décisive^, mais deux passages principalement doivent être signalés : la tentation de l'Or, qui se termine par le mauvais choix, et le salut au Walhall qui rayonne dans la splendeur du couchant, lorsque Wotan conçoii la pensée d'oii sortiront les Héros. Dans la Walkure, les deux points culminants sont la farouche bénédiction donnée par Wotan au fils à venir du Nibelung, — où se formule le premier renoncement du dieu, le renoncement de la colère et du désespoir, — et l'embrassement dernier à Brûnnhilde. Dans Siegfried, à la fin delascène avec Erda, le drame intérieur qui s'accomplit en l'àme de Wotan atteint à son plus haut période : le dieu renonce de nouveau, joyeusement cette fois : « Si déjà, en un furieux dégoût, je vouai le monde à la haine du Nibelung, au bienheureux Wàlsung je lègue maintenant mon héritage. Choisi par moi, mais ne m'ayant jamais connu, libre de mon conseil, un audacieux enfant a conquis l'Anneau. Affranchi de toute envie, joyeux d'amour, il voit la malédiction d'Alberich sans pouvoir contre lui; car la crainte lui demeure étrangère. Celle que tu m'as enfantée,, Brûnnhilde, sera réveillée par le héros; consciente en son réveil, ton en-
faut accomplira l'acte rédempteur du monde !. . . A l'Eternellement Jeune — le dieu cède avec joie (1)! »
L'anéantissement de la volonté divine, tel est donc, en cette minute capitale, le vouloir définitif de Wotan. Mais Brûnnhilde maintenant est femme : amante de Siegfried, elle oublie sa science divine, elle ne vit plus que pour l'amour : la passion triomphante règne seule, et ce n'est qu'en la conclusion de la Gotlerdummerung que la fille du dieu comprendra toutes choses. Alors, consommant la fin de l'univers ancien, elle accomplira vraiment l'acte d'universelle délivrance, « die ertusende Weltenihat, » et Wotan sera la dernière figure que nous apercevrons avant l'effacement suprême, car il était le héros essentiel du drame, ou plutôt le drame lui-même était en lui, et ce que nous avons vu, sur la scène, au cours de la Tétralogie entière, fut seulement lafigurationde sa pensée.
En cette analyse sommaire, les significations mythi-
(I) Weiht'irh in wûthendeni Ekel " -
der Niblimgen !Neid schon die Welt, - ;
dem wonnigsten V^'iilsung weis' ich mein Erbe niin an,
Der von mir erkoren, . '
doch nie mich gekannt, ein kiihnster Knabe, bar meimes Rathes, errang des Niblungen Ring :
liebesfroh, ledig des Neides, erlahmt au dem Edlen Alberich's Fluch.
denn frenid blcibt ihm die Furcht.
Die du mir gebarst, -
Briinnhilde, ■ "^-
wcckt sich bold der Held : i
wachcnd wirkt f
dein wissendes Kind erlôsende Weltenthat.. ;
» ...dem ewig Jungeu "*
weicht in Wonne der Gott ! '
(Siefffried, acte 111, scène i.) Cette action rédemptrice que Wotan attend de Brûnnhilde se- j
rait la restilut'on de l'Anneau aux Filles du Rhin. Mais, sur ce point encore, l'espoir du dieu sera trompé ; il faudra de nouvelles et suprêmes catastrophes, pour que l'Amour, enfiû délivré, puisse à son tour délivrer le monde.
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queset poétiques de Wotan ont été indiquées, et toujours elles ont paru ce qu'elles sont réellement, expressives d'humanité générale. Or, c'est là le point sur lequel il faut insister de préférence : la grande victoire du réalisme dramatique de Wagner, c'est que ce réalisme se manifeste avec une pleine intensité dans les créations qui sembleraient, à première vue, les plus éloignées de la vie(l). La sublime cosmogonie du /iing, — cosmogonie morale, pour ainsi parler, car le conflit passionnel est ici tout le drame, et c'est le rapport de l'àme avec le monde, sous deux formes, renoncement et convoitise, ambition et amour, qui en constitue le sujet, — n'éveillerait pas en nous de profondes, d'irrésistibles émotions, si elle ne se réalisait pas de la manière la plus vivante, la plus directement humaine. Pour supporter le symbolisme si élevé que la réflexion [découvre, — ou mieux, qui doit être suggéré parjiotre émotion même, — il faut que le drame sensible soit à chaque instant d'une expression dramatique puissante et vraie. 11 faut que les passions de Wotan, comme celles des autres personnages, soient les nôtres, que les divinités et les héros qui agissent devant nous aient nos impressions, nos désirs, nos vouloirs. Il faut, osons le dire, que si l'on supprime un moment toute interprétation, si intimement liée qu'elle soit au texte poéli(jue et musical, un cycle émotionnel demeure, animé d'humaine vérité , assez fort, assez beau, assez réel, pour s'imposer tout d'abord à notre sensibilité, pour commander impérieusement notre admiration.
C'est précisément le cas du liùig. Wotan est homme pour nous; ses passions, ses pensées, pour générales et quasi divines qu'elles s'affirment, sont les pensées et les passions de l'Homme. Un exemple suffira, la situation
(1) Ce réalisme dramatique, directement accessible à tous, est l'aspect du Drame waj'iiérieu qui doit requérir le plus l'attention des critiques et des auteurs, en France particulièrement, car, par là. notre tempérament artistique peut s'assimiler plus aisément l'art du graud poète-musicien.
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morale où Wolan se trouve, aux deuxième et troisième actes de la Walkyrie. N'est-ce pas une des plus vraies, une des plus grandes tristesses de l'existence, que la nécessité où nous sommes bien des fois, où nous croyons être, de faire taire notre cœur, de juger sévèrement, de punir qui nous aimons? N'est-ce point un des drames les plus intimes de l'àme humaine, ce conflit cruel, qui a bien souvent pour issue le désespoir et la mort, et que Wotan nous présente avec une violence si tragique ? Le cri du dieu lorsque son émotion déborde, lorsqu'il étreint sa fille chérie en un transport de douleur presque extatique, lorsqu'il semble aspirer, aux prunelles lumineuses de son enfant, le regard adoré qui pour jamais va s'éteindre, c'est notre cri à nous, l'éternelle plainte de la séparation. En de tels accents, l'humanité reconnaît son langage: ils sont compris de tous les siècles et de tous les peuples; ils disent l'àme, ils disent la vie, son espoir et ses peines ; ils font l'impérissable beauté de l'œuvre de Wagner.
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