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CHAPITRE YIII

SIEGMLND SIEGLINDE

Où Sit'glindo vit, dans la joie et la souffrance, la Sieg-iminrt aussi veut demeurer.

(La Walkyrie, acte 11, scène iv.)

Le réalisme humain de Wagner, qui fait ses œuvres vivantes et passionnées jusqu'en leurs significations symboliques les plus générales, ne s'est nulle part affirmé avec autant de précision que dans ces deux figures :Siegmund et Sieglinde. D'autres créations du maître sont plus complètes, plus hautes, ont une portée plus vaste ; son génie déploie souvent une force d'invention et un don de synthèse plus admirables; jamais, en revanche, il ne s'est montré plus épris de la poignante réalité, de ce qui fait l'intérêt direct du drame, et qui peut être considéré comme indépendant des noms, des hasards, des interprétations porliques également.

Le personnage de Siegmund est en contradiction directe avec la convention d'unité factice qui sévit sur le théâtre, aussi bien dans le drame récité que dans les œuvres lyriques. II n'est pas tout d'une pièce, il n'incarne pas un sentiment uni(|ue,^une passion, à l'exclusion de toutes les autres. Le poète, sans doute, a le droit, en des ouvrages immédiatement inspirés de la Légende et du Mythe, de s'en tenir à des caractères simplifiés, expressifs de grands aspects humains; il faut même, dans une certaine mesure, qu'il conserve celle majestueuse simplicité des héros mythiques; mais Wagner n'a jamais abusé de

ce droit: sans tomber dans la confusion ou l'obscurité, il a voulu que tous ses personnages, même les plus extrahumains en apparence, un Loge, un Mime, un Fafner, un Fasolt, vécussent d'une vie réelle, intégrale. lia toujours conçu les protagonistes de ses drames comme des hommes, nullement comme des êtres de raison, allégoriques, et parlant un langage convenu. Ces hommes demeurent complexes jusqu'en leur simplicité supérieure: Wotan, le dieu, cherche à la fois le pouvoir et l'amour, il a des hésitations et des convoitises, des fureurs et des attendrissements, de hautes pensées, des actes grandioses, et aussi d'irréparables faiblesses. L'observation humaine intervient sans cesse, instinctive, issue d'un grand amour de la vie en sa richesse, en ses mystères.

Siegmund et Sieglinde sont, à cet égard, les plus décisifs exemples que nous présente le Drame wagnérien. Ces deux figures, absolument nouvelles, ont une humanité si intense qu'elles peuvent être proposées à l'admiration de tous les dramaturges. Wagner, en Siegmund, ose créer le Héros triste, un composé absolument vivant de bravoure et de mélancolie, d'irrésolution et de fougue, de stoïcisme et de tendresse, de fierté et de résignation. C'est bien là l'homme toujours divers, toujours un cependant, inégal, sublime et douloureux; rien qui ressemble aux personnages irréels, faussement absolus, que l'opéra et le drame ordinaires ont coutume de figurer (i).' Qu'on se rappelle ce puissant début de la Walkilre, cette entrée de Siegmund haletant, blessé, dans la demeure de Hunding ; et tout le développement du caractère pendant le premier acte... Ce blessé, ce vaincu laissera entrevoir la

(1) On peut citer quelques personnages, dans le domaine lyrique, où s'ébauche un essai de complexité morale, mais ils sont en très petit nombre, et il n'y a pas création de la part du librettiste ni du musicien, du moins à cet égard. D'ailleurs, cette complexité n'est pas une tentative d'étude humaine, mais la mise en œuvre de contrastes fournis par un type légendaire, comme dans le cas de l'admirable Don Juan de Mozart. Le seul pi-ototype que l'on puisse assigner à Siegmund — et très rudimentaire encore — c'est Max, dans le Freischùtz.

fierté farouche de sa race dans ses paroles au maître du logis : « Ces choses, un tils de Loup te les annonce, que plus d'un connaît pour un vrai Louveteau I » Désarmé, provoqué à mort par l'ennemi qui le tient captif, il ne répondra même pas à la provocation ; son regard suivra celui de Sieglinde, la blanche apparition qui s'était penchée sur sa douleur. Seul dans l'ombre, il invoquera son père d'un cri terrible : « Wâlse! Wâlse! où est le glaive que tu m'avais promis? » et, voyant la nuit froide s'épaissir, il se résignera aux destinées^ il comparera spontanément la lueur mourante du feu au regard d'amour de Sieglinde qui éclaira ses dernières heures : « Une fois encore, quand le soleil quitta les cieux, son éclat du soir me toucha; même le tronc du frêne antique brilla d'une chaleur d'or... » Et c'est le même homme que l'appel de la femme va réveiller de sa tristesse; il se dressera soudain, enfiévré par le cri de Sieglinde; il dira à la malheureuse victime de son adversaire : « Ce que je désirai vainement jadis, je l'ai contemplé en toi ; en toi j'ai trouvé ce qui jadis m'a manqué! Si tu as souffert des affronts, et si j'ai enduré des tortures, — si j'ai été méprisé, et si l'on a pris ton honneur, — la joyeuse vengeance rit maintenant à notre propre joie!... Debout! »

Siegmund est un vaincu de la vie. Wotan, sous le nom de Wàlse, eut ce fils d'une femme de la terre; lui-même, courant les bois, armé contre les tribus voisines, était comme un de ces loups redoutés que traquent en vain les chasseurs. Siegmund raconte brièvement son enfance en ces termes ; « Le Loup était mon père (1); je vins au mon e avec une sœur jumelle ; la sœur, la mère, me furent bientôt enlevées... à peine je les ai connues! Fort

(1) Le loup est un syiiibolo de iorco, de courage, et surtout d'indépenilunce. C'est raniiiiid îibsolunienl sauvaye. en guerreavee riioinnie, redoutableau cuiiibal, itrusque insaisissable à la poursuite, en contraslo absulu avec !•' chien, qui lui resseuible pourtant et qui, perdant l'authenticité farouche de la race, a accepté la servitude.

SIEGMUNn - SIfiGUNDE 4i9

et terrible était le Loup; il eut d'innombrables ennemis. Le jeune allait avec le vieux à la chasse ; un jour, comme ils revenaient, ils trouvèrent vide la bauge des loups, incendiée la demeure, rasé le tronc superbe du chêne, percé de coups le corps vaillant de la mère, effacées toutes traces de la sœur ; ce furent les Neidingen qui nous valurent cette détresse (1)! » Issu des résolutions hardies de Wotan, — qui veut faire naître, dans les épreuves de l'adversité, un héros libre, pouvant braver toutes les conventions établies, et accomplir, seul entre tous, contre tous au besoin, l'exploit réparateur, — Siegmund est un proscrit perpétuel, un révolté de par sa nature même. Il est hors la loi, en contradiction avec les mœurs, leshabitudes, les intérêts qu'il rencontre sur son chemin. Aussi le malheur s'acharne-t-il sur lui (2). Pourtant son cœur est avide d'amour : « Hors des bois un sentiment me poussait; j'allai vers mes semblables, vers les hommes et les femmes. .. mais j'eus beau rechercher un ami, solliciter une épouse, de tous je me vis repoussé... Les autres condamnaient ce qui rae paraissait juste ; ils favorisaient ce que je trouvais coupable; je me heurtai partout à des pactes, je reçus en tous lieux un accueil de colère; si je m'efforçais vers le bonheur, je n'éveillais que la souffrance ; c'est pourquoi Wehwalt est mon nom (3) . » Le contraste est éloquent entre Siegmund et le tils qui naîtra de son amour avec Sieglinde, Siegfried. Siegfried est le Héros libre, en qui se résument la beauté^, la jeunesse, la joie de l'Homme dans sa force. Il est la vie ellemême en son triomphe de lumière: « Sirahlendes Leberiy siegendes Licht ! » tandis que Siegmund, nous l'avons dit, est le vaincu de l'existence. Siegfried appartient tout à l'action; il n'a peur de rien, il ne pèse ni le pour ni le

(1) « Die Nèidinge », les fils de la haine et de l'envie (Neid).

(2) Misswende folgt mir wohin ich fliene; Misswende naht mir

wo ich mich neige. ,

{Die Walkûre, acte 1, scène i.)

(3) M^ehwalt, a celui qui agit dans la douleur ».

contre; même sans armes, il ne céderait pas à l'ennemi, comme Siegmund; il n'accepterait pas, comme Siegmund, l'attente stoïque de la mort. Siegmund, lui, rêve à ses douleurs présentes, au mystère sombre de l'avenir, à la longue tristesse du passé.

Et cependant, c'est un héros : seul, il peut arracher le glaive sacré du tronc du frêne. Déjà, en la première scène, harassé de fatigue, ayant vu son bouclier et sa lance brisés au combat, souffrant encore de la blessure reçue, il accepte avec un silencieux courage des éventualités de menace, pour ne pas abandonner la femme qui l'a secouru : ft Hunding will ich erwarlen ! » Mais l'essentiel de sa nature, c'est lesentiment, c'estl'immense aspiration d'amour qui le voue à toutes les douleurs, qui lutte contre toutes les conventions égoïstes, et qui, par deux fois inspirant ses paroles, fait de lui un poète naturel : poète de tristesse, comme au monologue nocturne, tandis que meurt la lueur du foyer; poète d'enthousiasme lyrique, comme au « chant du printemps. » De ce désir, de cette détresse d'amour « Betligsler Minne hô'chste Noth » — naissent tous ses actes héroïques. Par amour il redevient le héros farouche, le Fils du Loup, conquiert l'épée divine plantée au cœur de l'arbre, enlève Sieglinde, brave la vengeance de Hunding; par amour, il renonce aux délices du Wahall : « Où Sieglinde vit, dans la joie et la douleur, là, Siegmund veut aussi vivre... » Et lorsque Briinnhilde lui cric l'inévitable mort, lui, penché sur Sieglinde qui sommeille, a pour première réponse : « Taistoi! n'effraye pas l'endormie... » Puis, en des accents où le texte de Wagner égale ce que les plus grands poètes ont écrit de plus sublime, il se lamente sur l'excès de son infortune, il pleure sur le sort de la femme qu'il doit abandonner, trahir par sa mort imminente : « 0 toi, la plus triste entre les plus fidèles! contre toi le monde en armes se lève ; et moi, à qui seul tu t'es confiée, pour qui seul tu t'es révoltée contre l'univers, je ne dois pas te protéger, je dois te trahir, toi, l'intrépide ! Oh ! honte

à celui qui me donna cette épée^ nae destinant à la défaite au lieu delà victoire !... Nul autre que moi ne touchera mabien-aimée vivante : puisque je suis promis à la mort, qu'elle meure donc avant moi ! » Le musicien achève l'œuvre du poète, il la transforme, il y ajoute des trésors de tendresse : au premier acte, c'est du regard échangé entre Siegmund et Sieglinde que leur amour s'essore; dans le silence des voix, tandis que le blessé boit à longs traits l'eau fraîche que lui apporte la femme compatissante et lève vers elle un regard de reconnaissance émue, la phrase de passion se dessine pour la première fois au violoncelle. Plus tard, baignée de lumière, elle monte, elle chante joyeusement dans les transports ardents et tendres où Siegmund et Sieglinde se reconnaissent et s'avouent leur amour. Elle se déchaîne, comme furieuse, lorsque le héros entraîne l'aimée enfin conquise dans la nuit bleue où tressaille le printemps. Brisée d'angoisse, elle réapparaît au deuxième acte, quand les deux fugitifs arrivent sur la montagne, harassés de fatigue. Elle s'élève aux altos, avec une mélancolie inexprimable, lorsque Siegmund repousse doucement les glorieuses promesses de félicité que Brùnnhilde lui apporte au nom des dieux, et leur préfère le douloureux amour de Sieglinde. Nous l'entendrons encore, au troisième acte, et dans les drames suivants, évoquée par tel ou tel de ses éléments mélodiques, jusqu'à ce qu'elle reparaisse entièrement, en la marche funèbre de Siegfried, après les deux thèmes des Wàlsungen, — le motif héroïque et le motif de deuil, — pour chanter une fois encore la tragique histoire de

souffrance et d'amour.

Cette vérité d ame de Siegmund et de Sieglinde, que nous avons donnée comme l'exemple le plus démonstratif du réalisme humain de Wagner, se concentre typiquement dans la première scène de la Walkyrie. Si nous y insistons, c'est parce que nulle part la beauté

dramatique des créations wagnériennes n'apparaît plus absolue. Les personnages n'ont pas été nommés; ils ne le seront même qu'à la fin de Pacte; le spectateur ne sait rien sur eux; il ne peut soupçonner encore ni les ci igines, ni les destinées des héros qu'on lui montre; à plus

forte raison, toute signification symbolique se trouvé-telle ici ajournée: il n'y a rien, au point de vue immédiat, sur le théâtre, qu'une situation scénique, deux personnages anonymes, deux âmes, deux cœurs, dont l'humanité seule est en jeu. Voici:

Un homme, hagard, les vêtements en désordre, ouvre la porte extérieure de la maison déserte. Il entre ; derrière lui gronde l'orage, dans la forêt pleine de ténèbres. Il regarde : personne !... Épuisé, il se laisse tomber près du feu. D'une salle voisine sort une femme; elle voit l'étranger, qui paraît sur le point de défaillir. Emue de pitié, elle cherche de l'eau, lui donne à boire. L'inconnu la contemple longuement, avec une tendre gratitude ; elle baisse les yeux, et, dès cet instant, nous sentons que deux infortunes sont en présence, muettes, mais déjà se devinant l'une l'autre, et qu'une profonde sympathie est née, spontanément, entre cet homme et cette femme. A peine quelques explications sont échangées: peu de paroles, des gestes lents, instinctifs, des regards qui s'interrogent, des soupirs. Cet homme, c'est pour la première fois qu'il rencontre la compassion sur sa route, et, en la compassion même^ une possibilité d'amour; cette femme, c'est la première fois qu'elle sent, dans les yeux d'un homme, une inquiétude d'elle, aimante^ au lieu de la brutalité du maître. Le destin^ qui les réunit tout à coup, passagèrement, va-t-il les séparer pour jamais?

«J'ai reposé, dit l'inconnu; laisse-moi porter ailleurs mes pas! — Pourquoi déjà partir? demande la femme, et qui donc te poursuit? — Le mauvais sort me poursuit, quel que soit le but où je marche; le mauvais sort m'approche, quelque soit l'endroit où je m'arrête. Qu'il reste éloigné de toi, femme 1 Je pars, — adieu ! » Il est sur le

seuil de la porte, il va partir... Alors l'aveu irrésistible jaillit : « Demeure donc I tu n'apporteras pas le malheur en la maison où le malheur habite! » Il s'arrête; un nouveau silence s'étabht, où son regard interroge encore une fois celui delà femme; tristement, elle détourne les yeux. Il comprend; l'amour le lie désormais à elle, dans une communauté de douleur : « Je reste. »

Il n'est pas de plus belle scèneau théâtre, au sens purement humain; il n'en est pas de plus sobre et de plus émouvante en même temps. Cette rencontre d'âmes, cette fusion de souffrances, nous la sentons réelle, prise en la vérité de notre vie. Et le caractère de la femme, comme il se développe, avec quelle intensité il s'affirme! La tragédie qui se déroule devant nous, elle se passe tous les jours dans le monde^, et c'est une grande preuve de génie que d'à voir su donner ici à l'ardeur de la passion, qui est le fait général en de tels drames de tendresse et de crime, la noblesse et la justice, le droit naturel, peut-on dire, qu'elle ne possède que bien rarement. Sieglinde, en effet, brise le lien d'épouse qui l'attache au sort de Hunding, elle nie par sa révolte toutes les lois sociales, elle arme le bras de son amant contre le compagnon détesté de son existence ; mais ici le principe du moins de la révolte est légitime : ce mariage fut un rapt , cette épouse une victime, indignement livrée; ce mari, ce maître, est un féroce bourreau ; cet amant s'est constitué le défenseur unique, seul vaillant et seul bon. Et Sieglinde, comme Siegmund^ est d'une autre race que celle de Hunding: c'est la querelle qui se rallume des vaincus contre leurs oppresseurs, c'est la revanche des proscrits, la joie effrayante de l'esclave qui brise sa chaîne et saisit le couteau. Vous avez vu Sieglinde, la compatissante et la triste, penchée sur la fatigue de l'inconnu blessé; pendant le repas, sous le regard inquisiteur de Hunding, elle interroge cet hôte aux yeux si mâles et si doux ; une fois môme, uvec une chaleur intrépide, elle répond à son

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maître: « Les lâches seuls- redoutent l'homme qui n'a point d'armes! » Lorsque Hunding prononce le défi meurtrier, elle se jette entre Siegmund et lui; repoussée brutalement, elle s'éloigne, mais son regard se fixe au tronc du frêne, désignant à l'inconnu la poignée du Glaive terrible. Prompte aux silencieuses et sûres résolutions, elle prépare le breuvage qui doit endormir Hunding... La voici revenue vers l'amant dans l'ombre, lui apportant son espérance frémissante, des paroles d'audace et de salut: « Oh! si je le trouvais, ici et aujourd'hui, l'ami que j'ai si longtemps attendu ! s'il venait, du lointain, vers la plus malheureuse des femmes ! tout ce que jamais j'ai souffert dans les plus sauvages douleurs, tout ce qui m'a torturé dans le déshonneur et la honte , — la plus douce des vengeances me payerait enfin de tout cela ! J'aurais regagné tout ce que j'ai perdu jadis ; tout ce que j'ai pleuré autrefois, je l'aurais conquis de nouveau, — si je trouvais ici l'ami sacré, si j'enlaçais de mes bras le héros ! »

Et que de tendresse en ce cœur! Gomme Sieglinde se donne à cet ami enfin venu vcrs'^ile, dans les souffles vainqueurs du printemps ! < C'est toi le printemps, vers lequel je soupirai, pendant la froide durée de l'hiver. Mon cœur t'a salué d'un auguste frisson, dès l'instant oîi pour moi ton regard a fleuri ! «Elle contemple Siegmund, elle se retrouve en Siegmund , comme on reconnaît sa propre image dans le cristal des eaux, sa propre voix dans l'écho que le bois répète. Et tout cela demeure admirablement vrai, éternellement humain.

Cette humanité de Seglinde, cette passion si absolument affranchie des ordinaires conventions lyriques, s'affirme encore dans la suite du rôle, principalement en deux passages. Lorsque le couple fugitif s'arrête sur la montagne, au deuxième acte de la Walkûre, Sieglinde s'accuse avec égarement, mais non d'avoir fui son époux, ni de brûler pour son libérateur d'une passion qu'une

double loi condamne. Si elle pleure^ si elle se maudit, :

c'est pour avoir apporté à Siegmund un corps déshonoré déjà, c'est parce qu'elle ne peut être uniquement au seul bien-aimé, malgré que son amour soit renié des hommes et des dieux. La souillure que rien ne lave, c'est d'avoir appartenu à un maître abhorré. Ce qui fait rougir Sieglinde de honte, ce qui la fait sangloter de désespoir, ce n'est pointée qu'elle a osé, mais ce qu'elle a subi ; ce n'est pas la faule contre la loi, c'est le crime contre l'amour.

Et quand Brûnnhilde supplie les Walkyries ses sœurs de l'aider à sauver l'amante infortunée de Siegmund, celle-ci demande tristement qu'on l'abandonne à la mort. Puisque le bien-aimé a péri, pourquoi vivre ? Alors la vierge sublime, en la clairvoyance du désir, prononce le mot décisif: « Vis, ô femme, vis au nom de l'amour! tu portes un Wâlsung dans ton sein ! » Un coup de théâtre se produit, un coup de théâtre uniquement moral, l'un des plus poignants qui soient au monde... Le cri de la mère, le cri animal et divin, éclate aux lèvres haletantes de Sieglinde avec l'instantanéité de la foudre : « Sauvemoi ! sauve mon enfant ! »

A partir de cette scène, nous ne voyons plus Sieglinde. Le couple tragique a disparu de l'œuvre visible, mais les souvenirs et les promesses demeurent. La grande détresse des Wâlsungen, la douleur et l'abandon des deux amants maudits s'achèvent aux lointains du drame: de cet excès de souffrance^, de cet abîme de la misère humaine, la joie et la gloire de Siegfried surgiront. Haute vérité, haute moralité. « Ce fils, prophétise Brûnnhilde, ce fils que ,

Sieglinde porte au mUieu des angoisses, elle le mettra au monde en des douleurs que nulle femme encore n'a souôerles... »

Les deux motifs dominants des Wâlsungen, celui de leur héroïsme et celui de leur infortune (1), perpétueront

(1) Ils sont tous les deux communs aux WâlsungeÈr", mais le premier fait assez fréquemment allusion à Siegmund, le second à Sieglinde.

en quelque sorte la présence de Siegiftund et de Sieglinde dans les deux dernières « journées » de la Tétralogie. Et lorsque Siegfried reforgera le glaive brisé de son père, il criera le nom de victoire : « Nothung ! Nothung I » sur les mêmes intervalles, soulignés des mêmes harmonies, que ceux qui formaient l'appel héroïque de Siegmund, au moment d arracher l'épée au tronc du frêne; et pendant la rêverie de l'adolescent étendu à l'ombre du tilleul, c'est la pensée de sa mère qui se dégagera, gravement mélodieuse, du murmure enchanté des feuillages...

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