CHAPITRE IX
Salut, Vie rayonnante! — Salut, radieux Amour ! {Gôtterddmmerung , acte I, prologue.J
Dans une lettre à Liszt, Wagner nomme sa création du jeune Siegfried « le plus beau rêve » de sa vie (1). Il avait considéré Téclatante figure du héros dans le Nibelungenlied et les autres récits de la Siegfriedssage, puis dans la Volsunga-Saga et dans les chants de VEdda qui célèbrent Sigurd, le grand Tueur de monstres. Il la retrouva, sous des noms divers, dans la prouesse que mènent les nombreux Vaillants du Heldenbuch, et encore dans plusieurs contes, aux Murchen conservés par la tradition allemande, particulièrement en la légende populaire i< d'un qui s'en alla par le monde pour apprendre la peur (2) ».
Nous avons indiqué ailleurs le sens mythique îfttaché
^ (i) Lettre à Liszt, écrite dans les derniers mois de 1854. Nous l'avons citée au chapitre Transformation et création, IL
('2) La correspondance entre Wagner et Uhlig en témoigne : dans une lettre à Uhlig datée du 10 mai 1851 (Zurich), Wagner dit: « Ne t'ai-je point parlé déjà, une autre fois d'un sujet gai? C'était l'histoire du garçon qui s'en va par le monde « pour apprendre la peur » et qui est assez niais pour ne jamais la connaître. Pense ù mon effroi, lorsque j'ai tout à coup reconnu que ce garçon n'est autre que le jeune Siegfried, qui conquiert le trésor et réveille Brûnnhiidc. n
aux héros tels que Siegfried (1). Wagner, sans négliger ce symbolisme, visible en plusieurs passages du Ring, surtout en la scène tragique où Siegfried meurt, s'est occupé avant toutes choses d'assurer à sa création un sens humain profond. Il a voulu que Siegfried fût vivant entre les plus vivantes figures de ses drames. Il en a fait l'Homme, dans l'excellence de la force et de la beauté, il a choisi do son plein gré une signification typique pour le nom de son héros, et Brûnnliildc prophétise, au troisième acte de la Walkûre : « Ce fils s'appellera Siegfried — celui qui est joyeux dans sa victoire (2) 1 »
Siegfried est la Joie, il est la Jeunesse, il est l'Action, il est la Liberté.
La Joie est la Vie en son complet épanouissement. Lorsque Beethoven veut donner un corps à ses visions, il fait appel à la voix vivante, illuminant les prestiges de la musique des actives clartés delà parole; un mot résonne, un cri vole de bouche en bouche : « Freude ! Freudeî — Joie! ô Joie! » Sur le beau texte de Schiller, l'hymne beethovenienne s'éploie, s'élève: issue de la misère et du
(1) Aux chapitres intitulés : Transformation et création, III, et Tristan — Isolde. Cf. R. Wagner : Gesammelte Schriflen,i. IV, p. 49, et Lachmaxn, Kritik der sage von den Nibelungen. Bonn, 1829, in-8 (et dans le Rheinisches Muséum fur Philologie, 3" année).
De nombreuses expressions poétiques accusent le sens mythique de Siegfried dans l'œuvre de Wagner. En ces expressions, l'idée de lumière revient constamment, avec une insistance significative : « Siegendes Licht, leuchtender Spross, » etc. Siegfried est qualifié de « lichler, hellàugiger, » etc. Il est « l'Eveilleur de la Vie » {Wecker des Lehens), « la Vie de la Terre » [Leben der Erde), « le Trésor du Monde » {Hort der Well). Brûnnhilde dit : « Sa clarté m'illuminait, éclatante comme le soleil — Wie Sonne lauter strahlt' mir sein Licht. ^^^ On remarquera surtout que Brûnnhilde, au 3« acte de Siegfried, salue le Jour, le Soleil, et, symboliquement, son libérateur, par ces mots : « Heil dir, Sonne — Heildir, Licht! »
(2) Dans la première forme de la Gôtterddmmerung {Siegfrieds Todj, Wagner n'avait pas encore choisi cette signification; il en avait adopté une autre, plus étymologique peut-être. Une Norne disait du héros : « Par la victoire, il apportera la paix — Durch Sieg bringt Friede ein Held. »
doute, de la souffrance et de la nuit, et encore des aspirations mélancoliques, des longues contemplations émues, elle monte comme l'aurore, comme le soleil, dans la magnificence du printemps. Tantôt cordiale en sa douceur, tantôt sursautant d'héroïsme aux répercussions de la fugue, tantôt débordant de tendresse enivrée, elle se transforme à l'infini, elle passe des voix guerrières aux voix amoureuses, enlace une spirale de danses au choeur robuste des croyants. Elle se fait caresse, ouragan, prière^ chanson, appel de gloire, universelle clameur des peuples dans le saint délire de la fraternité.
Telle rayonne la joie de Siegfried, « der ewig Jungel » Né de la douleur et de la mort, élu, pour ainsi parler, par l'inexprimable infortune des Wâlsungen, Siegfried est joyeux, il incarne la Joie en lui. Le rire, le beau rire sonore lui vient naturellement aux lèvres. Il plaisante, — plaisanteries de héros enfant, naïves, énormes, superbes d'audace brutale. Cette joie est même le premier aspect sous lequel Wagner nous le montre : tandis que Mime se lamente piteusement, Siegfried entre dans la forge, comme un gai coup de vent et de soleil, comme une soudaine rafale de lumière. Il lance les roulades héroïques de son appel, tandis qu'une impétueuse jubilation anime tout l'orchestre. Devant lui, il pousse sa capture, un ours de la forêt, et poursuit Mime de la sorte, riant bruyamment aux épouvantes du nain. Sa plaisanterie téméraire brave le dragon au moment de la lutte ; elle brave Wotan au pied du roc enveloppé de flammes. Siegfried rit et chante lorsqu'il se précipite dans les vagues sifflantes du Feu : (( Rayonnant s'ouvre pour moi le chemin ! Oh ! me baigner dans la fournaise, y trouver enfin la fiancée ! Hoho! Hahei ! Gai! Gai (1)! A présent je me choisis un
(1) Ces deux mots « lustig! luslig! » n'existent pas sur la partition de Siegfried, mais seulement sur le texte du 'poème, où ils servent à préciser le caractère absolument joyeux du discours et de l'acte que Siegfried accomplit, tandis que le caractère de la musique, d'une /ougue et d'une joie exubérantes, les rond tout à fait inutiles à la représentation.
aimable compagnoD ! » Brùnnhilde, réveillée par Siegfried, le nommera « le Héros qui rit (1) », « le Plaisir du Monde (2) », et, souriante à son tour, en l'abandon de sa propre divinité, elle lui dira : « En riant, il faut que je te donne mon amour; en riant je renonce à ma clairvoyance! Allons à notre perte en riant! » 11 rit, captif déjà de la malédiction, après avoir amené au frère d'armes l'épouse désirée, et après la confrontation terrible, l'effroyable serment qui le voue à la mort. Wotan le qualifie de « joyeux d'amour — liebesfroh », et Gunther, le contemplant, soupire avec envie : « Du ûherfroher Heldî » Il rit, il plaisante, causant avec les Filles du Rhin qui lui demandent de rendre au fleuve l'Anneau maudit; il rit quelques instants avant l'heure suprême, l'heure où l'é pieu de Hagcn va frapper.
Siegfried est' la Jeunesse : il est l'Homme-Enfant dans sa beauté splendide. La Nature lui fait fête (3) ; les monstres, vaincus par son bras, jettent sur lui, en expirant, un regard d'admiration, douloureux salut de l'Ombre à la Lumière. « Enfant aux yeux de clarté, gémit Fafner frappé à mort, enlant ignorant de toi-même (4)! » et cette mélopée s'empreint d'une tendresse imprévue, indiciblement émouvante. Brùnnhilde, lorsqu'elle cède à sa destinée, qui est d'aimer Siegfried, d'appartenir à Siegfried, donne au héros des noms de jeunesse et de bonheur : « Rejeton lumineux de la race élue, trésor du monde, héros enfant, adolescent splendide (5) ! » Cette jeunesse
(1) Lachender Held !
(Siegfried, acte III, scène m.)
(2) Lust dcr Welt.
(Siegfried, acte III, scène m.)
(3) C'est là une des significations du Waldweben et du chant de l'Oiseau, au deuxième acte de Siegfried.
(4) Du hellaugiger Knabe, unkund deiner selbst! ..
(Siegfried, acte II, scène ii.) Fafner, dans le même discours, appelle encore Siegfried i. le
héros au teint rose », « l'enfant épanoui » (littéralement, o en
fleur «).
(5) A ces expressions : « Leuchlender Spross, Hort der Welt,
kindischer Held, herrlicher Knabe, » d'autres s'ajoutent, plus dif-
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morale et physique du héros emplit d'un grand bouillonnement de sève le drame entier de Siegfried. C'est l'avènement des forces jeunes, la déchéance des forces anciennes, en attendant que triomple le seul principe éternel, l'Amour. Ainsi faut-il interpréter, dans l'ensemble du drame, la magnifique explosion de jeunesse agreste, libre, joyeuse, que représente la deuxième « journée » du Ring. Et Wotan le dit clairement, à la fin de la scène avec Erda : « Dem ewig Jungen weicht in Wonne der Golt — à l'EternelIement Jeune, cède avec bonheur le dieu ! »
Siegfried est l'Action, et sa vie est la tempête de l'action — (( der ThaiensiAirtn », suivant la belle expression de Goethe, il ne réfléchit pas, il agit. Sa force esl extraordinaire, son intrépidité l'est plus encore. Il ose, sans hésitation, sans calcul (1). Il ne réfléchit pas avant d'entreprendre, et ne médite point après avoir réussi. Son geste est soudain, irrésistible; il dissocie rarement les paroles et les actes. 11 est ignorant, simple, et Mime le juge nia is^(2); ses impressions, les images frappantes
ficiles à traduire, mais nou moins caractéristiques, telles que « wonniges Kind ».
(1) L'adjectif « trotziq » (celui qui brave, qui défie! est appliqué par Mime à Siegfried. Wotan l'appelle aussi « le plus hardi garçon — der kuhnste Knahe ». Le dieu dit encore à Siegfried : « Où tu ne sais rien, tu sais du moins aisément t'aider toi-même ! »
(2) L'épithéte « dumm » est plusieurs fois employée par Mime à propos de Siegfried, particulièrement dans la dernière scène du premier acte ; pendant que le jeune héros commence à forger î'épee, Mime dit : «Hier hit/ 1 dem Dummendie Dummheit selbsl; — le sot est ici secouru par sa sottise elle-même. » Siegfried s'applique aussi la n)ônie épithéte, à deux reprises, dans la scène de l'Oiseau, et une troisième fois dans la scène d'amour avec Brùnnhilde, après le réveil de la Walkyrie.
La naïveté, l'ignorance de Siegfried apparaissent à chaque instant dans ses actes et dans ses paroles. Il dit à Mime : « Tu ne m'as pourtant pas fait sans mère? » Rêvant sous le tilleul, il se demande : « Toutes les mères meurent-elles en mettant leurs fils au monde? » 11 s'informe si l'extrémité de la forêt est « loin de l'univers » 11 imite sur une flûte de roseau le gazouillement de l'oiseau des bois, et fait ce raisonnement : « Si j'arrive à chanter sa chanson, je comprendrai bien aussi ce qu'il me dira. » 11 prend Brunnhilde endormie pour un jeune guerrier, ne cesse de le croire qu'après avoir délacé la cuirasse d'argent de la vierge, et,
que la Nature lui propose directement constituent pour lui les seules notions valables, et rien n'est plus significatif que sa réponse à Mime, lorsque le nain affirme être son père: « Tu mens, vilain hibou! J'ai bien su voir comment les jeunes ressemblent aux vieux; je suis allé au clair ruisseau, j'ai épié en son miroir l'image des arbres et des bêtes; le soleil et les nuages me sont apparus dans son étincellement, tels qu'ils sont en réalité. J'y ai vu ma propre image, et me suis trouvé tout différent de toi, — tels un crapaud et un brillant poisson : et jamais un poisson n'est issu d'un crapaud ! »
L'activité de Siegfried est extrême. Elle l'entraîne loin de l'habitation de Mime, elle le pousse à parcourir le monde. Wagner a choisi des motifs spéciaux, des rythmes vifs et pressés, pour traduire musicalement cette hâte, ce désir de voyage (Fahrtenlust), ce goût passionné d'aventures. La symphonie exprime, sous des formes diverses, l'ardeur impatiente du jeune héros, dans la première scène avec Mime (1), puis à la fin du troisième acte de Siegfried, puis au prologue de la Gotlerdùmmerung (scène avec Brùnnhilde,' et Rheinfahrt), sans parler des rappels d'idées qui se présentent incidemment. Hagen conte à Gunther « la chasse joyeuse vers l'action » que mène Siegfried, et il décerne au Walsung le titre de « héros rapide — Geschwinder Ue.ld (2) ». Quant à la
un peu plus tard, ne paraît pas très sûre que cette femme inconnue ne soit point sa mère, miraculeusement retrouvée.
(1) Ans (Icm Wald fort in di(i Wclt zioh'n :
iiimniur kchr ich zuriick.
(Siegfried, acte \, scène i.)
(2) Jag-t cr auf Thateu wonnig iimhcr, zuni engen Tann ■wird ihni die Welt :
wohl stiirnit er in rastloser Jagd
aiich zu Gibich's Strand an den Rhcin.
(Gutlerduinmcrung , acte I, scène i.) L'expression o Geschwinder Held » a pu être suggérée à Wagner par la lecture du Nibelungenlied, où Siegfried est plusieurs fois appelé « der schnel/e Der/en gut ». Cctlo idée de rapidité est souvent attribuée aux héros jeunes, et le surnom de l'Achille hellénique est dans toutes les mémoires.
vigueur physique du fils de Siegmund, elle est prodigieuse: il brise en les essayant les meilleures lames de Mime ; il dompte les ours, il abat les arbres, il forge seul Nothung, il fend d'un coup l'enclume en deux, il tue Fafner, et repousse dans la caverne le corps démesuré du monstre.
Siegfried représente la Liberté de l'Homme. Il est l'humanité libre en face du pouvoir que personnifie Wotan. En lui s'affirme la valeur sacrée de l'Homme, le droit de la nature humaine, contre lequel nulle convention n'est légitime, nulle loi même, si cette loi n'est pas l'énoncé d'un principe d'amour, la formulesupérieure de nos destinées. Il est l'Homme vraiment libre, ce dernier venu de la création, orgueil et clarté du monde, qui domine les puissances mauvaises, — le combat contre Fafner, — qui fait de la matière l'instrument de son vouloir, — Nothung reforgée — et qui dompte les éléments ennemis — la traversée du Feu. C'est l'Homme qui s'élève, de sa vaillante ignorance, de ses hardies victoires physiques, à la connaissance d'un idéal meilleur, à la possession de l'universel Amour, — la conquête de Brùnnhilde endormie, qui l'attendait, qui présida jadis à ses origines, qui devait lui appartenir, et pour qui luimême était fait, par un accord éternellement prévu: « Siegfried, je suis à toi, je fus à toi dès toujours! — 0 Siegfried, de'm war ichvon je! »
Siegfried est libre, plus libre que les dieux. A cette condition seule, il pouvait recueillir l'héritage de Wotan, réveiller Brùnnhilde, c'est-à-dire l'Amour pur de Wotan pour le monde auquel l'ambition divine a renoncé (I). Il ignore son origine céleste; à certains égards, il en a perdu le bénéfice, Wotan ayant abandonné Siegmund et Sieglinde à l'excès de la misère humaine. Il n'est pas le fils de la loi, car sa conception même fut une révolte
(1) Demi Einer nui- freie die Braiil,
der freier als ich, — der Gott !
[Die Wallciire, acte III, scène m.'
■^^^jm^^.
contre la loi. II ne connaît pas Wotan, il n'a reçu de lui aucun secours (1). Siegmund, avant la disgrâce suprême, trouva, au tronc de l'arbre, l'épée du dieu, préparée pour sa victoire. Siegfried, lui, a relorgé seul l'épée brisée par le dieu : inconsciemment, gaiement, il la brandit contre le Walhall, contre Wotan <iui lui barre la route. En vain l'épieu qui symbolise la domination sur le monde, la lance gardienne des conventions et des lois, s'oppose à l'arme neuve que l'Amour s'est conquise : le glaive de Siegfried étincelle, le pouvoir de Wotan est brisé. « Va! dit le dieu à l'Homme triomphant, va — je ne puis plus te retenir (2)! »
Siegfried est libre moralement, car il ne connaît pas la crainte. Il subira comme tous les hommes les fatalités de l'existence, et la mort s'appesantira sur lui, inattendue, foudroyante. Mais cette mort, il ne la craint pas: en cela consiste sa véritable liberté. Lorsque les Filles du Rhin lui demandent l'Anneau maudit, et le menacent, b'il ne les écoute pas, d'un trépas prochain, presque immédiat, il remet négligemment l'Anneau jà son doigt, estimant que la mort n'est point à craindre, et que l'amour seul compte dans la vie : « Ma vie, mon corps — voyez — ainsi je les jette loin de moi ! » Et, prenant une motte de terre, il la lance derrière lui (3).
(i) Le texte énonce plusieurs fois cette idée. Au deuxième acte delà Walkùre, Wolan désire, sans oser l'espérer, « un héros vers qui je ne me sois jamais penché pour le secourir, qui, étranger au dieu, alïVanciii de la faveur du dieu, inconscient, sans vocation venue de moi, et selon l'impérieuse nécessité de sa situation, avec son arme propre, accomplisse l'action que je dois éviter.. ! qui, contre le dieu, combattit pour moi., cet ennemi ami, où le trouver ? » (« Ëin Held, dem helfeyid nie ich mich iteigle », etc." Au deuxième acte de Siegfried, Wolan dit encore du héros : <> Il est son maître — Sein Ilerr ist er, » et, au troisième acte : « Choisi par moi, bien que ne m'ayant jamais connu, un intrépide garçon, privé de mon conseil, à conquis l'Aimeau du Nibelung; indemne de toute envie, joyeux d'umour, il échappe à la malédiction d'Alberich. »
(2) Zieh hiii ! ich kaun dicL nicht halten!
{Siegfried, acte 111, scène ii.)
(3) Pour montrer avec quelle attention les drames de "Wagner
Cette absence de crainte est l'un des traits sur lesquels Wagner insiste le plus. Au premier acte de Siegfried, il y fait constamment allusion : Minae décide l'adolescent à combattre Fafner, par la promesse que le dragon seul peut enseigner la crainte à qui l'ignore. Siegfried, curieux d'éprouver ce sentiment dont il n'a point idée, accueille avec plaisir le projet du nain (1). Il faut noter ici que la peur est représentée par deux motifs musicaux, fréijuemment associés, le Feu et le sommeil de Brùnnhilde. Le Feu est en effet l'élément redoutable entre tous, contre lequel nulle vigueur ne prévaut: l'affronter est l'épreuve suprême du courage, que Siegfried seul osera tenter; de plus, c'est Brùnnhilde seule qui apprendra la peur à Siegfried, c'est la révélation de la beauté et de l'amour qui seule fera frissonner ce jeune cœur intrépide.
Par cette liberté morale, Siegfried devient un libérateur. Grâce à elle, il a pu rompre le réseau qut enchaînait le monde, briser à jamais le pouvoir de Wotan. Mais il faut que sa mort expie la faute des dieux, il faut qu'il subisse également les conséquences de la malédiction, qui exprime elle-même une nécessité inhérente à la nature des choses, aux conflits de l'àme et du monde. La mort de Siegfried est un élément indispensable à la catastrophe rédemptrice oîi l'ordre ancien doit s'abîmer, et d'où naîtra une nouvelle aurore (2).
La réalité humaine des personnages nous importe plus
ont été lus par beaucoup de critiques, et avec quel soin l'on s'est efforcé de les comprendre, je rappellerai que deux commentateurs parisiens de Wagner, non des moindres, ont vu dans ces paroles et dans ce jeu de scène Siegfried chassant les Filles du Rhin « à coups de pierres »...
(1) Gern begehr'ich das Bangen, sehneiid vcrlangt mich's der Lusf.
{Siegfried, acte I, scène ii.)
(2) Ce rôle libérateur de Siegfried se précise en maint passage. Parmi les plus curieux, il on est un, signalé par M. Hans von Wolzogen, qui pourrait être mal interprété; c'est la parole de Sieg-
encore que leur signification, ou mieux, leur signification n'est valable pour nous, ne s'impose à notre esprit, ne nous émeut, que si nous les sentons réels et semblables à nous-mêmes, par quelque côté de leur nature. Wagner, observateur et interprète de la vie, ne crée pas des figures allégoriques, mais des hommes vivants. 11 les veut décisifs, taillés dans la réalité franche, et ne s'astreint à aucune des conventions du style noble. Il accumule en Siegfried les traits précis de caractère ; il viole joyeusement toutes les règles du goût; la seule loi qu'il admette est la vérité. Siegfried, le héros radieux sur qui repose l'espoir du monde, a toute la brusquerie d'un enfant sauvage : il injurie Mime, il le brutalise ; lorsque le nain lui offre à manger et à boire, il envoie au fond de la caverne, d'un revers de main, la venaison et le breuvage. Il a des colères soudaines, des gamineries de jeune fou. D'une remarque presque niaise, il passe à quelque improvisation naïvement sublime, comme ce chant de la forge que rythment ses coups de marteau. Il somme grossièrement le Voyageur de lui céder la place, et, tout au contraire, le voici qui rêve, dans la paix du matin, le cœur pénétré de tendresses inconnues. L'unité factice des types littéraires, la fausse noblesse et la fausse simplicité n'existent pas ici; mais la nature morale du jeune héros, ignorant,
frjed peu d'instants avant sa mort : « Mich diirstet! » Au moins doit-on reconnaître que cette parole est si naturellementprésentée que l'idée d'une assimilation irrévérencieuse ne vient pas à l'esprit; il y faut voir plutôt un simple ressouvenir, ou une très lointaine analogie. A ce passage j'en ajouterai un autre, tiré de la scène qu'on pourrait appeler o la conjuration de la mort»; Brûnnhilde dit : « Doch der Einen Tod taugl mir fur aile. — La mort d'un seul, de celui-là, paiera à mes yeux pour le crime de tous les autres! » Cette phrase, qui évoque le souvenir d'un passage du texte sacré, est à rapprocher aussi du monologue de Brûnnhilde à la fin de la Gôtteraàmmerung (apostrophe àWotan); mais il faut observer que des réminiscences de ce genre sont assez fréquentes chez les poètes allemands, ce qui s'explique, en partie, par le caractère de l'éducation première. Schiller, dans Wilkelm Tell (acte III, scène m), fait ainsi parler Gessler, s'adressantàTell : « A présent, sauveur, aide-toi toi-même, toi qui sauves tous les autres! — Jelzt, Retter, InLf dirselbst, du rettest aile! »
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SIEGFRIED — BRUNNHILDË 46Î
insouciant, intrépide, se développe librement à nos regards. N'est-ce point encore un trait bien juste, — dénotant, avec le génie poétique de Wagner, sa connaissance du cœur de l'homme et de la vie, — que ce trouble, cette angoisse du vaillant en présence de la vierge qui sommeille ? (( 0 mère, mère ! s'écrie Siegfried, vois ton courageux enfant... — une femme est couchée, endormie... c'est elle qui lui a enseigné la peur ! » Les routines dramatiques sont abolies; l'àme humaine nous occupe seule; nous nous reconnaissons en pleine réalité.
Même les faits du drame qui peuvent prêter à la critique, comme le philtre d'amour de la G otterdâmmerung , qui entraine chez Siegfried l'oubli de Brûnnhilde et lui inspire une passion ardente pour Gutrune, sontexpressifs, si l'on pénètre leur symbole, d'exacte vérité humaine. En ce sens, la scène du philtre n'est que l'image excessive (légitimée seulement par le mystère de malédiction planant sur Siegfried comme sur tous ceux qui ont porté l'Anneau d'Alberich) d'une juste d'observation morale, la puissance de l'impression présente, immédiate^ sur les âmes primcsautières, sur les caractères dont le Wâlsung est ici le prototype. Pour Siegfried, qui ue s'inquiète ni du passé ni de l'avenir, qui ne réfléchit ni avant d'agir ni après avoir agi, le fait actuel, l'acte — die That — existe uniquement. Voilà l'intime vérité contenue dans cette scène étrange, qui ne peut être motivée que par un surnaturel enchaînement de causes, du reste aisément admises de l'auditeur, et poursuivant leurs etfets à travers les trois « journées » du Ring (1).
L'immolation constitue la preuve suprême de l'amour; Brûnnhilde est la parfaite incarnation de cet amour sublime.Elle:clôt la sériedesDévouéesqu'imagina Wagner: son
(1) Cf. Ed. ScHuni-: : le Drame musical. Paris, n"= éd°", Porrin, 188j, ± vol. iii-!8.
sacrifice couronne glorieusement ceux d'Irène, de Senta, d'Elisabeth. Celui d'Elisabeth est plus émouvant sans doute en lui-même, car il est plus strictement humain, plus identique à ceux que l'àme accomplit réellement, et s'inspire des plus saintes croyances qu'il y ait, de ces « paroles de la vie éternelle » qui font germer dans les cœurs les merveilles ineffables de l'Amour. Mais l'art de Wagner apparaît plus complet, plus libre, plus splendide dans le personnage de Brùnnhilde, du moins en ce qui touche les moyens de réalisation.
Il faut encore remarquer une gradation très importante. Le dévouement de Senta nous demeure inexpliqué, ou tout comme : l'àme de la jeune fille est prête, dès le premier instant qu'on nous la montre, à sacrifier le bonheur et la vie à l'Inconnu qui doit venir, et le caractère fatal, absolu de cette passion singulière s'impose immédiatement à nous. Elisabeth, elle, se transforme : la catastrophe scénique se passe aussi en elle ; l'innocente enfant qui parcourait, joyeuse, Ij&s salles de la Wartburg, devient sous nos yeux une héroïne et une martyre. Cette conception est beaucoup plus humaine que la précédente, plus intimement vraie, maisil y a là explosion brusque plutôt que naissance^ développement graduel, et le fait mitial qui explique ces phénomènes admirables, Wagner a soin de nous en persuader dès le premier acte du drame, avant même que nous ayons vu Elisabeth : c'est l'amour delà jeune fille pour Tannhâuser. Dans le Ririff^ Briinnhilde est tout d'abord ignorante des douleurs et des tendresses humaines. Elle ne commence à les soupçonner que lorsque Wotan souffre de renoncer à ses affections les plus chères (n'est-elle pas la volonté aimante de Wotan, son cœur personnifié, la prédilection de son désir?) Le spectacle de Siegmund et de Sicglinde en lexcès de leur misère émeut la vierge. Peu à peu, inconsciemment, elle abjure la froideur de sa divinité ; les paroles de l'inlortuné qu'elle devait marquer pour la mort lui révèlent l'nmour véritable, celui qui ne connaît
SiEGt^RÎED — BRUNNHILDE 46§
que l'être aimé, qui en épouse la souffrance, qui sacrifie toutes choses à l'unique joie de souffrir avec lui. Alors, elle se révolte délibérément, consciemment, contre l'ordre cruel. Dès cet instant, elle est femme, avec toutes les tendresses et aussi toutes les violentes erreurs de la femme. Mais l'infaillible instinct du cœur, aux suprêmes péripéties, accomplira les plus radieux miracles. Brûnnhilde personnifiera vraiment l'Amour^ elle délivrera l'Amour par l'immolation volontaire, et délivrera ainsi le monde de la malédiction.
Wagner avait rencontré Brûnnhilde, comme Siegfried, dans le Nibelungenlied, mais il dut vite reconnaître que l'altération subie par le personnage primitif, — la vierge des mythes anciens, — était plus profonde encore que celle éprouvée par la figure légendaire de Siegfried (1). Il remonta donc à la Volsunga-Saga et à l'Edda, où le sens mythique apparaît, et plus encore, aux yeux du poète véritable^ la signification humaine.
Selon l'interprétation la plus vraisemblable de la Légende, Briinnhildeja Brynhildr des Sagas islandaises, est une personnification de la Terre (la Terre qui enfante et nourrit les êtres, principe mythologique féminin) réveillée par Sigurd, dieu du soleil et du printemps. L'héroïne de Wagner a conservé l'empreinte mythique dans la scène du réveil de Brûnnhilde, et par ce fait qu'elle est fille d'Erda, la déesse de la Terre, la nature personnifiée) et du dieu Wotan.Mais là n'est point du tout l'essentiel de l'œuvre. En fait de symbolisme, il en est un plus intéressant, que nous avons expliqué en d'autres pages, et qui joue un rôle continudans le Ring, c'est celui qui rattache étroite-
(1) Le caractère guerrier de la Walkyrie est presque le seul qui subsiste clairement dans le Nibelungenlied, où Gnrieaihilde (la Gutrun des Sagas) prend une importance plus considérable encore. Cf. W. Griuu : Die deutsche Uelaensage . Gôttingen, 1829, in-8.
ment toute l'existence, tous les actes de Brûnnhilde à l'existence et aux actes de Wotan. La Walkyrie est l'incarnation du Désir même du dieu^ la forme vivante de sa tendresse (1).
Et Briinnhilde est surtout une femme. Avant d'entrer dans le détail du rôle, d'étudier l'amour et l'héroïsme de la tille de Wotan, nous pouvons dire qu'elle est la Femme par excellence, sous ses aspects multiples, telle que la poésie germanique l'a rêvée. Au deuxième acte de la Walkûre,e\[e est joyeuse et farouche — « wlld » — l'ange de la bataille, des éclairs en ses yeux bleus ; le casque étincelant est posé sur l'or de sa chevelure, l'argent de la cuirasse presse d'écaillés éblouissantes son sein de vierge; c'est bien la Walkyrie de la légende guerrière, celle que les durs héros du Nord croyaient voir planer sur la mêlée furieuse (2). C'est aussi la fille dévouée, l'enfant caressante, aimante et tout aimée — « das trauteste Kind » — lorsqu'elle jette loin d'elle ses armes, et s'agenouille auprès de Wotan pour recevoir la confidence des chagrins qui rongent l'àme du dieu. C'est encore la prophétesse, la voyante, l'inspirée, celle qui sait les runes, qui est dépositaire des secrets divins, et qui bénit les armes des héros à leur départ (3). Dans cet ensemble, malgré les brutalités nécessaires du drame, l'esprit reconnaît une conception quasi-religieuse de la Femme, conception germanique et celtique, — que nous pouvons, à ce dernier
(1) On trouvera l'étude de ce symbolisme et sa justification dans le chapitre consacré à Wotan.
(2) Die Walkùre, acte 111. Les épithètes que Wotan applique au chœur suppliant des Walkyries et le tableau farouche que présente la célèbre « Chevauchée » précisent merveilleusement cette àpreté féminine, ce caractère intrépide, sauvagement virginal des belles déesses de la guerre, dont la joie n'éclate que dans la bataille et l'orage. Au deuxième acte, Brûnnhilde dit qu'elle aime a les combats des hommes valeureux » (scène i).
(3) Ces caractères, dramatiquement indiqués au troisième acte de la Walkiire (la prophétie à Siegiinde), et encore au troisième acte de Siegfried, sont expliqués tout au long dans le prologue de la Gôtterddnnnerung , en la scène du départ de Siegfried, lis s'exaltent solennellement, en la dernière scène de l'œuvre, aux paroles de Brûnnhilde : « Je sais tout — Ailes, ailes weiss ich. »
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Siegfried — brunnhildè ili
point de vue, appeler aussi française, — tout opposée à la conception latine. Freia est la jeunesse des dieux, la clarté de leur gloire ; Sieglinde malheureuse demeure la seule adoration de Siegmund ; Brunnhildè, la fille chérie de Wotan, concentre en elle toutes les facultés d'amour du dieu, qui, en la perdant, perd le bonheur et jusqu'au désir de l'action, de l'existence même. Brunnhildè résume toute la Femme, et l'adieu que Wotan lui adresse peut recevoir une signification absolument générale: la Femme — Brunnhildè — est bien vraiment « le saint orgueil du cœur »,« la joie souriante du regard» ; ses yeux «pleins de rayons » sont bien les clartés « qui brillent dans la bataille » de l'existence, et qui éveillent, « au sein des sauvages angoissés, » un immense espoir, « un désir d'universelles félicités (1) ».
Le dramaturge réaliste qui existe essentiellement en Wagner se révèle dans la composition de tous les rôles. Brunnhildè n'échappe point à cette loi. Rien ne l'annonce dans la Walkûre, nulle explication préalable n'est donnée à son sujet : lorsque le rideau s'ouvre sur la première scène du deuxième acte, nous voyons la fille de Wotan armée pour le combat ; son père lui ordonne de protéger Siegmund dans la lutte prochaine, et aussitôt résonne, ^'gn, joyeux, le cri de guerre des Walkyries, impétueusement lancé par Brunnhildè. Après la tragique confidence de Wotan, elle se révolte une première fois, instinctivement, contre l'ordre nouveau qui lui est donné ; mais le courroux de son père la soumet; elle se résigne, douloureusement : « Combien pesantes me paraissent mes armes, ces armes qui me semblaient si légères pour les combats aimés! » Ces élans si vrais du sentiment, ces hésitations, tous ces mouvements du cœur font de Brùnn-
(1) Die Walkiire, acte III> scène m.
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472 L'ART DE RtcHARD Wagner
hilde une femme vivante, et non une figure allégorique. Les significations mythiques, et même le symbolisme humain^ n'apparaissent ici qu'à titre de généralisation, de légitimes prolongements poétiques : le fait initial et capital, c'est la vie nettement sentie, fortement recréée sur la scène. C'est un cœur féminin réel que Wagner nous montre, en ses émotions diverses, et les interprétations ultérieures ne sont plausibles que parce qu'elles dérivent de cette souveraine réalité.
L'évolution du sentiment se poursuit, de plus en plus admirable. Au début de la scène avec Siegmund, trois motifs régnent : l'interrogation du destin, l'annonce de la mort, la glorieuse vision du Walhall. Sur des harmonies alternativement mortuaires et lumineuses^ toujours solennelles, la Walkyrie formule au Wàlsung le décret de Wotan. Et comme Siegmund l'interroge, elle répond, lui promettant les félicités célestes, en des termes oîi perce déjà une sympathie contenue, tendre pitié que la colère du dieu a pu maîtriser seule. Lorsqu'elle dit la séparation nécessaire : « Ta compagne doit respirer encore l'air de ce monde ; Sieglinde ne verra point Siegmund là-haut, » sa voix s'assombrit d'une inexprimable tristesse. Quand elle insiste, répète la funèbre nouvelle avec une plus intense énergie, on devine qu'elle lutte déjà contre son cœur, et ne se fait plus âpre que pour se convaincre, — et convaincreSiegmund, — del'inexorabilité du commandement. Aux paroles de Siegmund : « Si jeune et si belle tu rayonnes à mes yeux; mais combien froide etdure mon cœur te reconnaît, fille insensible et farouche ! » elle s'efforce de réparer, dans la mesure de son pouvoir, l'inévitable malheur ; elle offre de recueillir et de protéger Sieglinde, de veiller sur l'enfant qui naîtra bientôt (1).
(1) La transformation des motifs dans l'orchestre, le trouble grandissant des parties accompagnantes, tandis que persistent les principaux thèmes exposés tout d'abord, l'adoption par la voix de Brùnnhilde (Ich sehe die Noth...) du chant que vient de finir Siegmund {So jung und So sôhôn....), toute cette évolution de la musique, en un mot, nous fait comprendre l'àme de la Walkyrie et
Mais le désespoir de Siegmund repousse cette supplication; le Wâisung mourra, Sieglinde mourra avec lui et de sa main, avant qu'il ne consente à la séparation. L'excès de l'amour et du malheur emporte les dernières résistances : Brûnnhilde jure de désobéir à Wotan.
Nous la retrouvons, après la mort de Siegmund, essayant de sauver Sieglinde ; sa prière aux autres Walkyries est poignante d'angoisse : elle demande qu'on lui prête un cheval, — le sien étant épuisé de fatigue, — pour fuir, dérober Sieglinde à la fureur de Wotan. Inexaucée, elle se sacrifie... Elle donne à Sieglinde les fragments du glaive de victoire : « Vis, lui dit-elle, vis au nom de l'amour, — tu portes un Wâisung dans ton sein : il sera le plus glorieux héros de l'univers!... Garde-lui l'épée brisée ; il la reforgera, il la brandira victorieusement, il s'appellera Siegfried! » Et Sieglinde, transportée^ lui répond ces paroles capitales : « 0 miracle inouï ! 0 sublime vierge! je dois à ton secours fidèle la sainte consolation ! Au nom de celui que nous avons toutes deux aimé, je sauve le trésor le plus cher... Que la récompense de mon cœur reconnaissant te puisse un jour sourire! Adieu — la douleur de Sieglinde te bénit I » Deux thèmes nouveaux ont surgi : l'un est la fanfare de Siegfried fils des Wâlsungen, pendant la prophétie de Brûnnhilde; l'autre, sur les paroles de Sieglinde, est la Rédemption d'Amour. Celui-là, nous ne l'entendrons plus, jusqu'à la dernière scène de la Tétralogie ; il sommeillera, en apparence oublié, jusqu'à l'heure du suprême accomplissement. Alors tous deux reparaîtront, associés encore, pour achever et conclure : le motif de Siegfried, redoublant ses larges éclairs, brisera l'édifice du Walhall et du monde, et le chant lumineux de délivrance, qui proclame la récompense de Brûnnhilde en son immolation, planera sur les ruines de l'ordre ancien, annonçant les temps nouveaux et le règne de l'Amour.
les phéQomènes passionnels qui s'y succèdent infiniment mieux que toute analyse limitée au seul texte du poème.
La vérité des sentiments, leur progression logique, leur irrésistible persuasion, n'ont jamais été plus sensibles que dans la grande scène entre Wotan et Brûnnhilde, au troisième acte de la Walkûre. De même que la fille châtiée, d'abord étendue sans mouvement sur le sol, se relève lentement, agenouillée, puis debout, fièrement, saintement, de même le texte et la musique la justifient, la glorifient, en une gradation incomparable. Lorsque Wotan renouvelle la condamnation portée naguère, — sans colère cette fois, avec une tristesse cachée, — le noble orgueil de la Walkyrie se révolte. Brûnnhilde nous apparaît comme au début du second acte, mais plus belle encore, plus terrible, transfigurée par une généreuse indignation. Elle somme Wotan de ne pas la vouer au déshonneur, de ne point se déshonorer lui-même en la livrant au premier venu ; elle réclame le Feu qui protège, la clarté d'épouvante qui éloignera d'elle les indignes, la flamme de mort que seule le Héros sans égal est capable de franchir. Et Wotan cède , ému d'admiration et de douleur. Il embrasse sa fille chérie, il lui retire, avec larmes, les privilèges divins qu'il lui avait donnés ; mais elle, en s'endormant sur le rocher, emporte avec elle ce que le dieu avait de plus divin en lui, le rêve d'amour qu'il forma aux premiers temps de sa conquête, et qu'il lui faut à jamais renoncer.
Lorsque Siegfried réveille Brûnnhilde, le premier transport, l'enthousiasme religieux de la vierge, puis sa crainte, sa rébellion lorsqu'elle se voit l'objet de désirs ardents et le prix d'une volonté mâle, et que le souvenir de sa pureté la reprend, sont des états d'âme réels, merveilleusement compris par le poète et reproduits par son art avec une lyrique beauté. Brûnnhilde veut échapper à l'étreinte du héros : « Nul dieu ne m'approcha jamais ! » elle supplie, elle gémit; sa prescience s'arrête, ses dons prophétiques ont disparu, mais des visions d'effroi s'agitent toujours, confusément, à ses regards; elle devine que si elle s'abandonne au radieux héros en qui l'huma-
nité resplendit, un monde entier marche à la destruction. L'amour est le plus fort : « 0 Siegfried I J'étais à toi éternellement ! 0 Siegfried ! Je serai éternellement à toi !.. . -^
Ne sens-tu pas comme mon regard te consume, comme ■
mon bras t'enlace, comme mon sang se précipite à ta rencontre ? N'as-tu point peur, Siegfried, de la vierge farouche ? ... 0 héros enfant! adolescent sublimel laisse-moi '^ en riant t'aimer ! en riant allons à notre perte ! que le Walliall s'écroule, que les Nornes déchirent la corde des destinées! Crépuscule des dieux, monte de l'abîme! en- : vahis l'univers, nuit de l'anéantissement! »
La même vérité de passion est observée par Wagner dans le rôle de Brûnnhilde, au drame terrible de la Gôtterdurnmei^ung. L'amour la possède, elle ne connaît plus \,
d'autre loi. Ecoutez ce dialogue de Waltraute et de Brûnnhilde : c'est celui d'Ismène et d'Antigone, de Ghrysothémis et d'Electre. Gomme Sophocle, Wagner nous fait voir l'opposition du dévouement, de l'amour sous toutes ses formes, — en tant que principe de sacrifice, destructeur de tout calcul égoïste, — et des raisonnements qu'inspirent la prudence, l'intérêt particulier, général même, sages, légitimespour qui n'envisage que les avantages pratiques et les dangers palpables. Est-il rien au théâtre de plus effrayant que la lutte de Brûnnhilde . contre Siegfried, lorsque le héros, victime du philtre, esclave des malédictions, vient la chercher pour le compte de Gunther (1)? Où trouver plus de farouche
(1) Quelques-unes des paroles de Brûnnhilde, en cette scène, sont caractéristiques , éminemment utiles à la signification intégrale (lu drame : « Wotan! erqrimmler, grarisamt^r Goll! Weh' ! nun eresh' ich der Strafe Sinn!" Brûnnhilde comprend seulement alors le sens final do la punition qui lui fut infligée, ou plutôt elle en aperçoit l'horrible conséquence. L'indigne, contre lequel le feu la devait défendre, la conquiert néanmoins, par l'entremise de son bien-aimé à elle, Siegfried! Et, conséquence nouvelle, en ce moment mème,â l'orchestre, le thème de châtinientqui grondait dans la colère de Wotan, au troisième acte de la Walkûre, s'altère d'une façon sinistre, ébauchant le motif qui régnera bientôt dans
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grandeur que dans la scène de la confrontation? l'horreur indicible qui saisit Brûnnhilde quand elle reconnaît Siegfried, quand elle voit briller l'Anneau de leur amour et de leur ruine, son cri de vengeance vers les dieux, autant de beautés tragiques que nul poète n'a surpassées (1). La Walkyrie reparait en ces deux scènes, plus sauvage qu'aux jours anciens, lorsque ses yeux d'azur glauque couvaient le tumulte des batailles, et que le sang des braves, sinistre encens de la guerre, fumait vers ses narines frémissantes. Elle crie la trahison ourdie contre elle; son invective frappe Gunthcr au visage; et, comme l'on nie que Siegfried l'ait connue, elle proclame, en l'audace de sa douleur, qu'il l'a possédée corps et âme (2). Siegfried jure, sur l'épieu de Hagen, que l'accusation dont il se voit l'objet n'est que mensonge, Brûnnhilde, d'un sursaut de lioime furieuse, bondit dans lo cercle des guerriers, arrache la main de Siegfried de l'épieu attesté, et répète la formule du serment qui voue le parjure à la mort, tandis qu'une trompette stridente, suivant canoniquement le dessin de la voix, retentit à l'orchestre comme un écho de meurtre.
Que dirons-nous de la dernière scène de l'œuvre? Tous les aspects de Brûnnhilde y sont réunis. Elle apparaît, avec une autorité de reine : « Imposez silence au désordre de vos lamentations, — élevez un bûcher sur la rive du Rhin... accomplissez la parole de Brûnnhilde ! » Elle est la Walkyrie transfigurée par un suprême exploit: « Grane, mon cheval, je te salue! sais-tu, ami, où je vais
o la conjuration de la mort » de Siegfried.il faut noter aussi la phrase de Brûnnhilde, si désolée, si brisée, oîi se résume tout un aspect de la Femme, sa faiblesse douloureuse : « Was kûnntest du wehren, étendes Weib ? »
(1) Wagner a pris la peine de marquer, dans le cri de Brûnnhilde : « Betrug! Betrug! » la rupture d'haleine, si je puis dire, de la voix, pour bien indiquer qu'il souhaite là le rugissement d'une douleur impossible à maîtriser.
(2) Er zTvang mir Lust iind Liebe ab !
(Gotterdà'mmpriinff, acte II, scène iv.)
te conduire? » Elle est l'épouse fidèle, l'amante passionnée, et aussi la femme outragée : « Gomme le soleil son amour m'illuminait; personne n'a aimé comme lui — et personne n'a trahi comme lui! » Elle est la prophétesse, la voyante : « Je sais tout maintenant — toutes choses me sont devenues claires... » Elle est la fille de Wotan, la déesse héritière du passé, et le fermant enfin, et faisant ce que le dieu ne sut et ne put faire: «Wotan, entre dans ton repos!... Or maudit, je te rends à l'innocence de l'onde... Brandon de flamme, je te jette dans le burg éclatant du Walhall ! » Et surtout, par chacun de ses actes, par chacune de ses paroles, elle est l'Amour, elle est la rédemption par qui l'Amour, délivré, délivre lui-même le monde (1).
L'étude de ces deux créations dramatiques, Siegfried et Brûnnhilde, nous amène à une considération qui n'est pas sans importance. Siegfried, dans le peuple de figures poétiques engendré par Wagner^ n'est pas seulement un héros, c'est Le Héros. Cette conclusion est immédiatement motivée par les remarques que nous avons faites sur la jeunesse, la force, la beauté, l'intrépidité du héros. Elle l'est encore par le caractère, absolument unique dans l'œuvre wagnérienne, que présentent les motifs évoluant autour de Siegfried. L'un, essentiel surtout au point de
({) On sait que le poème comprend, à cette dernière page, un certain nombre de vers qui ne se trouvent point sur la partition. Ces vers, qui se terminent ainsi : > Bienheureux dans la joie et Ja souffrance, que seul l'Amour soit désormais! — Selig in Lust und Leid — làsst die Liebe niir sein! » sont utiles à la lecture, car ils résument explicitement la « moralité » de l'œuvre. Mais Wagner les a supprimés pour l'exécution, sachant que le drame seul, drame de passion et de faits sensibles, doit être présenté au spectateur, sans énoncé de thèse, et sachant surtout que la musique, par la réunion synihétiquo des motifs principaux da Ring et le triomphe du thème de la Lieberserlôaung, rendait toute explication superflue. La musique ici exprime pleinement tout ce qu'il est nécessaire d'expi^mer.
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vue du drame, de l'enchaînement des faits et des personnages, est relatif à Siegfried fils des Wâlsungen ; il est énoncé dans la prophétie de Brûnnhilde (Die Walkûre, acte III, scène m), aux paroles : « Tu portes dans Ion sein le plus sublime des héros — Den hêhrsten Helden der Welt, hegst du, o Weib, im schirmenden SchoosI » L'autre, très différent, donne surtout la signification purement humaine de Siegfried : c'est d'abord l'appel joyeux de l'adolescent, « l'enfant des bois, » et la fanfare de son cor d'argent; puis le thème s'élargit, passe aux voix des trompettes et des trombones, et devient l'apparition musicale du Héros dans toute sa gloire, lumineux, absolu, existant en soi et par soi, en dehors môme de l'action dramatique où il est engagé. Et l'on a pu dire éloquemment, en parlant de la marche qui suit la mort de Siegfried, oîi ces deux grands motifs éclatent formidables, joints à celui de l'Epée, au milieu d'une foule d'autres, que cette grandiose oraison funèbre était une nouvelle « Symphonie héroïque », destinée, elle aussi, « à fêter le souvenir d'un grand homme», le Héros par excellence — «Die Eroica des herrlichsten Helden der Welt ».
Nous venons de nommer la Symphonie héroïque ; si l'on se reporte au beau commentaire que Wagner a écrit sur cette œuvre de Beethoven, on verra, dans la glose du musicien-poète, l'idée qu'il se faisait du héros véritable, idée infiniment plus humaine qu'historique, et nullement limitée à l'accomplissement d'exploits matériels (1). A ce point de vue, Siegfried s'achève par Brûnnhilde, et le Héros complet, l'Homme intégral, c'est le couple héroïque, Briinnhilde — Siegfried.
Siegfried en effet, à bien des égards, est le Héros au sens primitif, l'Hercule, le Thésée et l'Achille de la Grèce
(1) Il serait intéressant de comparer l'idée du Héros chez Wagner à la conception du Héros selon Carlyle, de montrer les points communs et surtout les différences profondes de ces deux théories.
antique, le Kalew de la Finlande^ le Beowulf anglosaxon, le Sigurd de la Scandinavie. Le Héros ne connaît pas la peur ; il ne demande rien, il n'a besoin d'aucune assistance. Dans les mythes du Nord comme dans ceux du Midi, il va tuant les monstres, qu'il ait pour massue un jeune arbre arraché, ou qu'il s'arme de l'épéede victoire forgée sur l'enclume du nain. Il ne réfléchit pas, il ne calcule pas; il est ignorant et joyeux (1).
Brûnnhilde sait au contraire, par l'instinct du cœur, par la divination sûre que paraît avoir l'àrae féminine. 11 semble même que les événements ne se soient accomplis que pour qu'elle pût savoir et comprendre : « Bass wissend wûrde ein Weib (2) l »
Siegfried fut la victime expiatoire de la malédiction . Inconsciemment, il fit l'œuvre interdite à Wotan; inconsciemment toujours, il paya de sa mort la faute originelle desdieux(3). Brûnnhilde couronne librement ce sacrifice par le don conscient d'elle-même, par son union volontaire à Siegfried dans la mort. Wotan, dans la scène avec Erda, prophétise que Brûnnhilde (en qui revit la science originelle d'Erda, c'est-à-dire de l'éternelle Nature) accomplira l'acte de délivrance si longtemps attendu (4).
Si donc Wagner a pris Siegfried comme type vivant du Héros, il l'a complété par Brûnnhilde, en qui ce type se divinise. Brûnnhilde est héroïque, dès le deuxième acte de la Walkûre^ lorsqu'elle désobéit à Wotan, émue
(1) Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que Wagner avait un moment projeté un Achille, et même commencé à écrire ce poème. Des lettres à Uhlig en font foi. (Gf.Lettre à Uhlig écrite de Zurich, sans date, mais prenant place, chronologiquement, entre deux autres lettres, datées du 24 août et du 18 septembre 1850.)
(2) Gôtterddmmerung, acte III, scène dernière.
(3) 11 semble que Wagner ait incorporé, dans sa création de Siegfried et dans le rôle qu'il prête au Wâlsung issu de Wotan, quelques traits de la figure et du rôle du Balder ou Baldur de la mythologie Scandinave, fils d'Odin, et victime innocente de la fatalité.
(4) Wachend wirkt dein wissendes Kind eriôsende Weltenthat.
(Siegfried, acte III, scène i.)
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d'aimante pitié. Elle l'est, lorsqu'elle sauve Sieglinde, et en Sieglinde, la promesse de victoire, la vie de Siegfried. Elle l'est, quand elle accepte d'être femme, consent à l'amour de Siegfried, et plus tard, quand elle refuse à Waltraute de rendre au fleuve l'Anneau fatal, gage do fidélité que lui donna son époux. Elle l'est enfin à la dernière scène du drame, devant le bûcher de Siegfried. Et toujours elle agit sous l'impulsion de l'Amour, en sachant ce qu'elle fait.
L'union de Siegfried et de Brûnnhilde, c'est-à-dire la complète vision du Héros, de l'Humanité à sa plus héroïque puissance, Wagner l'a glorifiée dans le prologue de la Gotterddrnmerung . Après les mystérieux discours des Nornes en la nuit douteuse qui s'étend sur le monde, voici, dans la lumière montante du matin, l'Humanité neuve qui rayonne, souverainement belle et forte, sous une double figure, une pourtant et totale. A l'orchestre, le grand thème héroïque de Siegfried précède celui de Brûnnhilde, de la Femme qui sait et qui aime. Musique, poésie, plastique, efïet de scène, tout concourt à préciser l'idée. Siegfried et Brûnnhilde se disent leur amour; ils se le disent magnifiquement, héroïquement. Ils énumèrent les dons qu'ils se sont faits l'un à l'autre, Siegfried éveillant la fille du dieu à l'existence humaine, Brûnnhilde prononçant sur le jeune vainqueur les runes qui rendent invulnérable. En subissant l'amoureuse loi de Siegfried, elle lui a livré sa force de Walkyrie, son pouvoir de vierge guerrière; tout ce qui fut à elle est à lui désormais, jusqu'aux armes saintes qu'elle revêtait autrefois, jusqu'au fougueux cheval, Grane l'indomptable, qui la portait jadis dans les mêlées. A l'orchestre, le mariage incessant des thèmes de force, de bravoure et d'action avec les motifs passionnels, féminins, de tendresse, de grâce et de fidélité, se poursuit pendant toute la scène, exprimant à merveille l'unité de ce couple suprême. Siegfried s'écrie : « Par ta seule vertu j'accomplirai encore de telles prouesses ! C'est toi qui ordonneras mes luttes,
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c'est à toi que voleront mes victoires! Monté sur ton cheval, défendu par ton bouclier, je ne suis plus Siegfried, je suis le bras de Brùnnhilde ! » La Walkyrie répond :« Ohl si Brùnnhilde était ton âme! » Et tous deux continuent le lyrique dialogue: « C'est par Brùnnhilde que mon courage flamboie ! — Tu serais donc Siegfried et Brùnnhilde ensemble? — Où je suis, tous les deux sont présents. — 0 dieux saints, êtres sublimes! assouvissez vos regards en contemplant notre couple sacré: éloignés l'un de l'autre, par qui pourrons-nous être séparés?... — Gloire à toi, Brùnnhilde, splendide étoile! — Gloire à toi, Siegfried, victorieuse lumière!— Gloire à toi, en qui rayonne l'Amour ! — A toi, en qui rayonne la Vie (1) ! »
C'est bien là, dans les fanfares d'or d'une éblouissante symphonie, l'apothéose de l'amour et de la gloire, de la force et de la beauté, l'apparition parfaite du Héros, c'est-à-dire de l'Homme, défini par Siegfried, « la Vie radieuse », et par Brùnnhilde, « le radieux Amour » — « Strahlendes Leben, strahlende Liebe ! »
On le voit : d'après le texte même de Wagner, Siegfried personnifiant l'activité de la Vie, Brùnnhilde personnifie l'Amour. Par la multiplicité de ses- aspects, par le titre que Siegfried lui donne, par son rôle de libératrice à l'extrême fin du drame, Brùnnhilde est vraiment, réellement, l'Eternel Féminin, dasEwige Weibliche.^ice. n'est
(1) BnïIXNHII.DE.
0 heilige Gôtter,
hehre Gesrblechter!
Weidet eu'r Aiig'
nn dem welhyollen Paar !
Getrennt — wer will es scheiden ?
Geschieden — trennt es sich nie !
SlKGFRlKD.
Heil dir, Briinnhild' !
prangender Stei'ii !
Brunxhii.de.
Ileil dir. Sieg-fried !
siegendes Licht!
Siegfried.
Heil, strahlende Liebe !
Brùnnhilde .
Heil, strahlendes Leben !
" {Guticrdihnmcrung , prologue.)
48â L'ART DE RICHARD WAGNER
point sans but que nous écrivons ici l'expression dont Goethe se sert en l'épilogue céleste de Faust ; ce terme correspond bien à la pensée de Wagner. Brùnnhilde conclut tout le cycle cosmogonique du Ring ; elle représente l'Amour, et l'Amour rédempteur est lui-même racheté par son immolation. Le sens symbolique des dernières paroles qu'elle prononce — et qui sont aussi les dernières de l'œuvre — « Siegfried ! selig grûsst dich dein Weib ! » apparaît clairement après les considérations que nous avons émises. Mais surtout le rôle est probant du motif de délivrance, die LiebeserlOsung, motif absolument féminin par sa nature musicale, sa place dans l'orchestre et à la voix, son emploi poétique et dramatique. Il plane seul, comme éternel, aux dernières mesures de la symphonie géante, dans une pure lumière d'amour. Or, nul commentateur ne méconnaît le lien qui le rattache à la Fiedensme.lodie qui paraît dans Siegfjned, lorsque Brùnnhilde dit au jeune héros : « Eternellement j'étais, éternellement je suis, éternellement dans une félicité doucement désirante, — mais éternellement pour ton salut!... As-tu considéré ton image dans le ruisseau limpide?... si tu troubles l'onde, ta propre figure s'efl'ace; ne me trouble point, et en moi-même, éternellement lumineuse, ton image te sourira. » La grande signification de Siegfried et de Brùnnhilde se trouve synthétisée ainsi, au troisième acte de Siegfried, au prologue de la GoUeV' dummerung, et en lascrne finale, où se résume, formidablement, le drame le plus colossal qu'ait rêvé et réalisé le poète-musicien.