CHAPITRE X
ALBERICH. HAGEN. — KLINGSOR
Ainsi — je maudis l'Amour.
(L'Or du Rhin, scène i.)
Dans les ténèbres souterraines, au cœur des montagnes, sous l'abîme des eaux, s'agite le peuple des Nibelungen, les Nains, que leur nom même qualifie les Issusdes- vapeurs-obscures (1). ils apparaissent parfois aux bouches des cavernes, au fond des précipices; on les entend frapper à coups redoublés dans l'intérieur du sol et du rocher. Parfois aussi, ils changent de forme, et, comme d'étranges poissons, ils glissent dans les eaux transparentes, émergent des remous, en l'écume des chutes. Leur ffgure habituelle est celle des hommes; petits de taille, d'aspect malingre et décrépit, ils n'en détiennent pas moins une puissance redoutable. Immémoriale, leur race remonte aux premiers âges du monde.
D'innombrables légendes disent la ruse, la science et la méchanceté des nains, les trésors, les mystères de leur existence et de leurs travaux. L'imagination populaire, au cours des siècles, en a fait tantôt une particulière variété d'hommes, tantôt des esprits élémentaires, — et aussi des démons. "Wagner connaissait à merveille ces
(1) Rappelons l'analogie que Wagner a voulue entre les idées exprimées par les mots o nuit » et « brouillard », ■ Nachl » et « Nebel » (d'où Nibelung) :
Nacht und Nebel, Niemand gleich. —
{Rheingold, scène m.)
légendes; il leur a emprunté quelques traits, mais c'est dans VEdda que le personnage d'Alberich s'est nettement imposé à son attention.
Déjà, dans le Nibeliingenlied, le nom d'Alberich, sa nature, certains détails, avaient dû frapper le poète-musicien : en la huitième « aventure », Siegfried s'empare d' « Alberich le hardi » — le « nain sauvage » (1) et le charge de liens. Dans VEdda, ce nom germanique, Alberich, n'existe pas-, mais le personnage auquel il correspond est Andvari, un nain des eaux; c'est Andvari qui prononce la malédiction de l'Or, malédiction essentielle dans le récit légendaire, élément capital également de la trilogie wagnérienne. On trouvera ce passage de VEdda dans le Deuxième chant de Sigurd (Sigurdarkvidha 7/)(2).
Les nains gardent l'Or et les richesses diverses de la terre. L'Andvari de VEdda, qui nage dans une chute d'eau sous la forme d'un brochet, veille sur l'Or qu'il possède et qu'il a caché aux profondeurs du fleuve. La légende enfouit souvent les trésors au lit inexploré des eaux, et le Hhin surtout est réputé pour ses merveilles. A cette traduction poétique d'un fait matériel, — l'or véritablement charrié dans les sables du iîhin et de plusieurs autres cours d'eau, — se rattache le réciijdn NibeluiigenUed, où Hagen jette dans le Rhin le « trésor des Nibelungen ».
Wagner, en même temps qu'il réduit l'action de ses drames au développement et au conflit de passions humaines caractéristiques, sait résumer par un détail de mise en scène, par une phrase du texte, les traits com-
(1) L'expression du texte est « Eln wildèz gebcerc » au v. 507 de la8' aventure, dans le Xibeliinr/enlied (Das Nibclungenlied, Text mit gegcnuberstehender Ueberselzung von Karl Simrnr.k, 19» édition, 1868). Au vers olo, Siegfried attache Alberich; au vers 508, Alberich est inoniré portant un lourd fléau d'or à la main « eine geisel svoere von Gold in siner Hant ». Ce détail a été utilisé par Wagner \I\heinrjoLd scène m).
(2) Cf. Richard Wagner cl le Drame contemporain, pp. 103-106.
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muns aux innombrales légendes, récits et poèmes, d'où il a dégagé ses créations vivantes. La double existence des nains, souterraine et sous-flaviale, est montrée, à propos d'Alberich surtout, aux premier et troisième tableaux du Rheingold. La convoitise sensuelle, l'obscénité, pour ainsi dire, que la tradition prête à ces gnomes (et dont le poisson est maintes fois Temblème), ressort des paroles d'Alberich, de la raillerie que lui adressent les Filles du Rhin, et de la poursuite qu'il essaye de leur donner. Leurs travaux de mineurs, de forgerons, d'orfèvres mystérieux, nous sont présentés au troisième tableau, dans les explications de Mime et le rythme persistant sonné par les enclumes de Nibelheim. La liaison que l'on croyait exister entre ces êtres élémentaires et les principes du feu (phénomènes volcaniques, explosions de grisou, chaleur croissante au fond des mines, vitrifications observées de substances minérales) est également précisée par Wagner en quelques phrases des Ondines (1), puis, essentiellement, par les sifflantes vapeurs qui s'échappent de la crevasse conduisant à Nibelheim (et que Loge nomme « die Schwefelkluft », la « faille du soufre »), puis encore par la rouge lueur de flamme empourprant la demeure des Nibelungen. Elle l'est aussi dans le discours on Loge rappelle à Alberich les services constants qu'il lui a rendus (le Feu nécessaire au travail des métaux), et se déclare son parent (2). La légende prête aux nains la possibilité de se
(1) Au premier tableau du Rheingold, Wellgunde qualifie Alberich de aSchwefelgezwei^g» {« nain du soufre ») et plus loin, elle le décrit ainsi :
Ein Schwefelbrand in der Wogen Schwall :
vor Zorn der Liebe zischt er laut.
« Un tison de soufre dans le flux des vagues ! en sa colère d'amour il siffle bruyamment. »
(2) Kennst du mich gut,
kindischer Alp ?
"Was bûlf dir dein Schmieden,
faire invisibles et de changer de forme, dès qu'ils mettent sur leur tête un certain capuchon magique : nous assistons à toutes ces merveilles, — que Wagner a surattacher à l'action de son prologue, — au troisième tableau du Rheingold (1). Le caractère décrépit des nains, leur laideur, leur petitesse relative, leur travail silencieux, leur servitude par rapport à leurs rois, se trouvent signifiés, dans la mesure du pos=;ibIe, en la mise en scène des troisième et quatrième tableaux, au même ouvrage (2). Leur ruse perverse, leur lâcheté, leur expérience et leur science sont réunies dans le personnage de Mime, développé surtout au premier acte de Siegfned; et la querelle entre Mime et Alberich {Siegf?ied, 2® acte), reproduit bien les aigres disputes et les glapissements. — comme de furieuses voix de vieilles femmes, — entendus, selon maint conte, au voisinage des endroits hantés par les nains (3).
L'Alberich de Wagner, qui procède à quelques égards de l'Alberich du Ntbelungenlied, et surtout de l'Andvari de rEdda, est sans doute une importante figure mythique,
heizt'ich die Schmk'de dir nicht? Dir l)in ich Vetter, iind war dir Freiind. ..
(Bas Rheingold, scène m.)
(1) Signalons particulièrement le conte du Chat botté, où le Chat feint d'être épouvanté lorsque l'Ogre se change en lion, puis le défie de se changer en souris, et le dévore lorsque cette dernière métamorphose est accomplie. Ici, l'Ogre joue le rôle des nains dans le plus grand nombre des légendes analogues, et d'Alberich dans le Rheingold. Loge simule la peur lorsqu'Alberich se change en dragon, et le saisit lorsqu'il s'est changé en crapaud.
(2) La laideur des nains (ou du moins celle d'Alberich et celle de Mime) est aussi décrite par les Filles du Rhin dans le Rheingold et par Siegfried dans Siegfried {l"' et 2« actes).
(3) Pour toutes ces origines, on consultera avec fruit les travaux classiques de Grimni, !a mythologie allemande de Simrock, les nombreux recueils de Rassmànn, Menzel, Fr. Mûller, Wackernagel, Panzer, Kuhn, Bechstein, Alpenburg, efc , et, au point de vue spécial qui nous occupe, l'excellent livre de E. Meinck, Die sagenwisxenschaftlichen Gnindlagen der Nibelungendichtung Richard Wagners, Berlin, Felber, 1892, in-8. Le cri même d'Alberich « Ue! Ile! » se retrouve dans plusieurs légendes sur les nains.
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reconnaissable dans Ages, le maître-voleur de la mythologie allemande, dans le Kuveras indien, le Fritra ou "Vritra des poèmes védiques, et dans l'Agdistis phrygien. Mais il importe surtout de mesurer le travail créateur de Wagner. Parti des éléments que lui fournissait lalégende, et qui sont essentiellement la possession de l'Or par le gnome et la perte de cet Or, la convoitise sensuelle (symbolisée par le rapt de nymphes des eaux, comme dans les Védas, ou de jeunes filles quelconques, comme dans beaucoup de légendes germaniques) et des caractères généraux d'agitation, de sauvagerie, de ruse, il a si fortement transformé ces éléments primitifs que le personnage d'Alberich témoigne de sa puissance de compréhension, d'invention poétique et de réalisation, non moins que les autres figures dramatiques du Ring.
Dans l'œuvre de Wagner, Alberich ne possède pas l'Or au moment oii commence le drame; il en ignore même complètement la puissance, et, ici, il faut admirer l'art de Wagner, faisant coïncider la louange de l'Or chantée par les Filles du Rhin, ainsi que la révélation de son pouvoir, avec le flamboiement du métal au sein des eaux, i'éblouissement d'aurore irradiant le fleuve entier.
L'erreur des Filles du Rhin, après avoir raillé les entreprises d'Alberich, sa course maladroite à leur poursuite, est de confondre sa sensualité avec le principe immortel de l'Amour (1). Elles savent que, pour conquérir le monde au moyen de l'Or, il faut renoncer à la douceur de l'Amour. Aucun être, pensent-elles, ne formulera le vœu fatal; en tout cas, jamais le gnome qui les poursuivait tout à l'heure, affolé de désirs lascifs, ne sera tenté d'y consentir. Aussi, sans crainte, les imprudentes dévoilentle terrible secret. Wellgunde dit :« Celui quiferait avec rOr l'Anneau tout-puissant gagnerait en propre
(i) J'ai indiqué pour la première fois cette erreur, cette confusion initiale entre Lust leplaisirj et Liebe (l'amour), dans Richard Wagner et le Drame contemporain, pp. 205-206.
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l'héritage du monde (1). » Et Woglinde chante: c( Celuilà seul qui renonce au pouvoir de l'Amour, — celui-là qui éloigne de lui la douceur de l'Amour, — celui-là seul, maître du charme magique, pourra faire avec l'Or l'Anneau (2) . »
Tel est l'oracle, telle est la loi d'incompatibilité cnlre le principe de l'Amour, — le don, le dévouement, le bonheur du sacrifice — et celui delà convoitise, dont l'Or apparaît comme le symbole fascinateur, que cette convoitise soit le désir grossier des sens, ou l'ambition, le rêve mauvais de la Force. Les Filles du Rhiiî n'ont pas compris ce départ essentiel entre les deux aspirations maîtresses de l'àme humaine; mais Alberich, lui, ne s'y trompe pas; au moment de saisir l'Or, il s'écrie: « Si je ne puis me conquérir l'Amour, du moins je saurai habilement conquérir la joie des sens. » Plus tard, au troisième tableau, il exprimera brutalement la même idée: « Vos femmes séduisantes, le nain les contraindra à son plaisir, puisque l'Amour ne peut lui sourire désormais! » La suite des événements confirme d'ailleurs la vérité de ce point de vue. En effet, l'amour uniquement sensuel ou vénal n'est pas atteint parla malédiction que prononce le Nibelung lorsqu'il arrache l'Or du rocher : « So verfluch' ick dieLiebe! » Alberich engendrera un tils, d'une femme que lui a conquise l'appât de l'Or; et ce fils d'Alberich et de Grimhilde est Hagen, le futur meurtrier de Siegfried.
L'oracle qu'a chanté Woglinde, sur les accords conte-
(1) Dit Welt Elbe trewiinnc zu ci^on, wor nus dcin flhoingold schufe den Rinij
diT niasslose Macht ihni vcrlieh.
• {Bas Rlicitifjold, scène i.)
(2) Nur wcr dcr >[inne Macht entsagt,
nur wer der IJehe
Lust verjaift, niir der erzielt siih den Zauber, zum Reife zu zwingen das Gold.
{Bas Rheingold, scène i.)
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AlBERICiî - HAGÉN — itLINGSOR 09
nus des tuben : or Nur iver der Minne Macht entsagt, » plane comme une sombre fatalité sur le quadruple drame. Après le rapt de l'Or, sa mélodie revient, gémie lugubrement par le cor anglais. Ce même instrument la. redira lorsque Wotan,se séparant de Brùnnhilde, renoncera à sa prédilection vivante, et^ avec elle, à toute joie du cœur. La voix de Siegmund la fait retentir, quand le héros, étreint par la suprême détresse, trouve dans la victoire momentanée de son amour et de son courage l'illusion du salut désiré. La partie caractéristique de cette mélodie, plus ou moins modifiée, reparaît à chaque instant, au long de l'œuvre, mêlant l'idée du renoncement à tous les bonheurs, à tousles transports de la passion (1). Comme tous les personnages de Wagner, Alberich est d'une grande vérité humaine. Un deses caractères essentiels, que le spectacle de la vie présente souvent à l'observateur, est la violence du désir et de la haine dans l'extrême faiblesse physique. D'où une opposition très importante entre lui et Wotan. Celte opposition, Wagner a pris soin de la marquer: si l'on désigne, avec le poète, par le terme général « Alben» des êtres surnaturels, issus d'autres origines que les hommes, et doués de pouvoirs plus ou moins mystérieux, on conçoit qu'il ait donné à Wotan le surnom de «.Licht-Alberich)), distinguant alors le chef des Nibelungen par le vocable « Se hwarz -Alberich)) (2). Wotan et Alberich veulent tous les deux régner
(1) Pour ne citer que deux ou trois exemples très démonstratifs, on la retrouve : à l'origine du motif dit de t la Fin des dieux » ou du f Crépuscule des dieux » (1" apparition d'Erda, au 4* tableau du Rheingold) ; dans la Walkyrie (acte III. scène ni), lorsque Wotan s'écrie : « In den Trûmmern der eig^nen Welt — meine ewige Traiter zu enden! »; dans Siegfried {a.cAe III, scène m), loi'sque le jeune héros veut réveiller Brùnnhilde d'un baiser, et dit : « Quand bien même cela devrait être ma mort! — solW ich auch sterbend vergeKn! »
{2J Licht-Alherich signifie « Albcrich-le-lumineux », c'est-àdire Celui qui commande aux Alben de lumière, appelés aussi « dieux » ou « Ases » [Asen], tandis que Schwarz-Alberich signifle « Alberich-le-noir », Celui qui commande aux Alben sombres, qui sont les Nains ou Nibelungen. L'opposition des deux ti-
sur le monde, — ce monde qu'ils n'ont créé ni l'un ni l'autre. Wotan a pour moyens d'action la force, et la sagesse également, celle qui dicte les conventions, les lois, les règles employées à maintenir l'ordre établi. Alberich, être inférieur, dépourvu de toute force immédiate, n'a que la ruse et la persévérance à sa disposition. L'Or, en quelque façon, est prédestiné à lui servir d'instrument, et bientôt la lutte des deux ambitions concurrentes se résumera en l'opposition de deux symboles matériels : l'Anneau et l'Epée.
Déjà, au début de rOr du Rhin, la rage impuissante d'Alberich nous est montrée. La première entreprise du Nibelung, — la poursuite desOndines, — demeure vaine, et sa colère de vaincu ignominieusement raillé s'exhale en injures, en menaces inutiles(l).Mais, si la satisfaction directe de sa convoitise lui échappe, — car il n'a pu ni séduire ni dompter, — l'Or le mettra à même d'obtenir ce qui lui est refusé maintenant. Au troisième tableau, Alberich règne sur les Nains par la puissance de l'Anneau magique : comme tous les méchants, il asservit et brutalise ceux qui sont plus faibles que lui, Mime et lepeuple des Nibelungen. L'orgueil de commander, la joie haineuse de faire souffrir d'autres êtres éclatent en chacune de ses paroles (2). Cette tyrannie s'accuse d'une manière
très et des deux races (Lichtalben und Schwarzalben) se trouve précisée par Wotan lui-même (le Voyageur) dans ses réponses à Mime {Siegfried, acte I, scène ii). En d'autres passages de la Tétralogie, Alberich est aussi appelé .Vac/t<-^/6eric/i, et la correspondance antithétique de son rôle avec celui de Wotan est clairement indiquée.
(1) De même que l'on peut utilement comparer la scène du travail de Nibelungen (au troisième tableau du Rheingold) au chœur des Vieillards pygmées dans Ig second deFatist (Nuit classique de Walpurgis), « Ihr Imsen aile, rûhrig im Schwalle,Schafft uns Metalle », il y a lieu de rapprocher la scène d'Alberich poursuivant les Ondines et bafoué par elles, de la scène de Méphistophélcs et des Lamies (également dans la nuit de Walpurgis).
(2) Quelques passages du rôle, en ce qui concerne la domination d Alberich sur les Nibelungen et les résultats merveilleux qu'il obtient par le prestige de l'Anneau, peuvent avoir été suggérés à Wagner par la lecture du Heldenbuch de Simrock (Das Lied von Dietleib, personnage de Laurin, roi des Nains).
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saisissante par la scène oii nous voyons les Nibelungen s'attarder auprès du trésor, silencieux, sourds à la voix, du maître, puis s'enfuir avec des hurlements de douleur, lorsque Alberich, appelant à son aide le prestige de l'Anneau, les chasse, les balaye d'un seul geste : le motif de l'Anneau, — dont le tortueux déroulement de tierces, Véchelonnant sur les degrés d'accords brisés de septième et de neuvième, glisse mystérieusement dans la Tétralogie entière^ — manifeste ici son redoutable miracle, en se résolvant tout à coup, après avoir oscillé sur les harmonies du Frohnmotiv, par un crescendo irrésistible, sur un tonnant accord de dominante, où les trompettes et les trombones sont renforcés des cymbales et du tam-tam. Ces motifs de l'Anneau et delà servitude {Ringmotiv, Frohnmotiv) accompagnent souvent les discours d'Alberich, car ils expriment son pouvoir dissimulé, et aussi sa lamentable faiblesse, son humiliation, la rage stérile de sa révolte, l'asservissement qu'il subit dès le commencement du drame et dont il se venge en le faisant subir aux Nibelungen (1). Quant à la parenté du motif de servitude et de celui qui correspond à la joie de l'Or (motif chanté par les Filles sur les paroles : « Rheingold! Rheingold!) elle exprime une idée profonde et juste, une sorte de vérité morale, sur laquelle il n'est pas besoin d'insister. Le caractère démoniaque d'Alberich est pleinement réalisé en la scène avec Loge et Wotan, où le Nibelung expose ses projets et se répand en menaces ; rien, dans la légende, ne préparait la lugubre et grandiose création de Wagner, faisant dire au nain cliétif ces effrayantes paroles : « De même que j'ai dû renoncer à l'Amour, tout ce qui existe doit y renoncer avec moi ! » Et tandis qu'il rugit à Wotan et à tous les dieux son ironique : » Prenez garde! », tandis qu'il leur dépeint « l'armée de la Nuit y>, montant vers le jour, du sein « des profondeurs muettes », un motif, le thème du trésor, monte lentement
(1) Le Frohnmotiv apparaît dèsle premier tableau du Rheingold, dans la plainte d'Alberich raillé par les Nixes : « Wehel Wenel »
492 L'ART DE RICHARD WAGNEft
SOUS la pédale obstinée de la tonique, jusqu'à ce qu'éclate la fanfare de l'Or, comme si le flot des fatales richesses, patiemment gonflé dans les ténèbres, submergeait enfin le monde, dominant toutes choses de son sinistre éblouissement.
Voici le moment oîi Alberich va perdre le talisman de sa puissance cachée : chargé de liens, il est dépouillé de ses richesses par Wotan et par Loge; seul, l'Anneau brille encore à son doigt. Wotan réclame ce trésor dernier... Alors l'affreux vaincu des dieux accuse ses oppresseurs avec une véhémence de plainte, une éloquence de légitime rage qui donne littéralement le frisson. « En la plus horrible angoisse, au paroxysme de la fureur, j'ai pu entrer en possession du charme épouvantable, et loi, tu voudrais gaiement jouir de mon œuvre? L'action inouïe du malheureux devrait servir à ton plaisir? ta joie serait faite de ma malédiction?... Prends garde àtoi,dieu souverain! Le crime originel, je l'ai librement commis envers moi-même!... Mais toi, qui te prétends éternel, c'est envers tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera que tu vas le commettre ! »
Wotan lui arrache l'Anneau, et aussitôt la terrible royauté du talisman emplit d'orgueil le cœur du dieu (1). Alberich, débarrassé de ses liens, maudit le trésor qu'il a perdu. Ici encore, Wagner trouve des accents que nul autre poète n'a égalés : « Comme par une malédiction je le réalisai, que maudit soit maintenant cet Anneau! Comme son or me donnait un pouvoir sans mesure, que son charme donne maintenant la mort à qui le portera ! Nul joyeux ne se réjouira de l'avoir ; à nul heureux sou éclat ne doit rire ; qui le possède soit rongé par le souci ! qui ne l'a point soit par l'envie dévoré (2) ! Que chacun
(1) Voir ici la phrase si ferme et pourtant si modulante, avec la quinte augnKMitée, à deux reprises, comme accord de passage, qui suit à l'orchestre la voix de Wotan, sur les paroles : « Nun halCich, was mich erhebi — der [Màchligen màchtigsten IJerrn ! »
(2) Cf. Sophocle : Œdipe à Colorie, v, 416-418 :
' ■ il
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convoite ce bien, et que nul utilement n'en bénéficie! *J Qu'il soit gardé sans profit par son maître, et que vers ;J ce maître il attire le meurtrier (1)1 Que la peur enchaîne ;| son possesseur voué à la mort, et qu'aussi longtemps que >' celui-ci vivra, il meure véritablement, en l'angoisse de son désir, maître de l'Anneau, esclave de l'Anneau ! Jusqu'à ce qu'un jour je tienne de nouveau dans ma main le ta- ;-* lisman qui m'est volé, — ainsi, dans sa détresse suprême, le Nibelung bénit son Anneau ! » j;
Deux motifs nouveaux, ont surgi : l'un, réduit à une ^, trouble harmonie et à la saccade d'un rythme patiemment '"^ obstiné, dit le travail destructeur du Nibelung, son effort continu dans l'ombre, pour la reprise de l'Anneau dé- ^ robe ; l'autre, qui dérive du motif de l'Anneau, est donné r par l'imprécation d'Alberich (« Wie durch Flucher mir gerielhyverûucht sei dieser Ring! »); il viendra souventau '
timbre menaçant des trombones. C'est la Malédiction -^
elle-même, qui se dressera, sinistre, fatalité de malheur et de mort, en mainte scène des quatre drames. Nous ne ^
re verrons désormais Alberich que deux fois au second .j acte de Siegfried, et une fois au deuxième acte de la Gotterdummerung ; maissa malédiction est toujours présente, et sa haine s'est créé un instrument actif, le guerrier qui doit frapper Siegfried, Hagen.
Hagen est fils d'Alberich. Au deuxième acte de la Walkûre, Wotan avoue sa peine à Brûnnhilde : « Loin de moi, s'écrie-t-il, la gloire souveraine ! Que tout ce que j'ai édifié s'écroule ! J'abandonne mon ouvrage, je ne
c'est-à-diro : « de sorte que celui qui tient à présent le sceptre et le trône ne puisse rester, et que celur qui s'en est allé ne puisse jamais retourner I à Thèbes]. »
(2) Littéralement, « l'étrangleur, » « l'égorgé ur » [Der Wargcr),
m L'ART DE RICHARD WAGNER
veux plus qu'une chose, une seule, la Fin ! » Et il ajoute : « La Fin— Alberich y pourvoit ! maintenant je comprends le sens obscur contenu au farouche oracle de Wala [Erda] : « Quand le ténébreux ennemi de l'Amour « engendrera un fils dans sa colère, la Fin des dieux sera « proche ! » Récemment, j'ai appris que le nain s'est soumis une femme, dont l'Or a payé les faveurs. Une femme porte en elle le fruit de la haine ; en son sein grandit le pouvoir de l'âpre convoitise; ce prodige s'est réalisé pour l'être sans amour... Sois donc béni de moi, Fils du Nibelung I Ce qui fait ma profonde lassitude, mon dégoût, je te le donne pour héritage : l'éclat menteur de ma divinité, ce néant, je te le livre : que ta haine avide le dévore 1 »
Hagen conserve quelques traits caractéristiques des Nibelungen. Sans doute il est grand et fort, courageux, hardi (1), mais la ruse et la trahison n'en sont pas moins ses armes préférées. Gunther vante ses conseils et le reconnaît sage (2) ; Gutrune parle de son ironie et de sa méchanceté. Il est pâle, « vieux d'aspect, >) comme la tradition figure les Nibelungen (3), à la taille et à la force près, bien entendu, puisque Hagen est pareil aux autres hommes, et a mérité la réputation d'un guerrier redoutable.
Hagen est antithétique à Siegfried, comme Alberich à Wotan. L'opposition de l'Ombre à la Lumière, delà ruse ténébreuse et du pouvoir éclatant, existe entre le fils du
(1) Les èTpilhètes u mut hig, kraft ig, zaglos, kilhn a, soal employées à propos de Hagen, significatives de force et d'audace ; et Gunther le qualifie de « héros — Ileld ».
(2) Weisheit ward dir allein.
[Gutterdummerung , acte 1, scène i.)
Dans la même scène, Gunther dit à Hagen : « neinem Ralh nur rede ich Lob ■> et se félicite de l'avoir pour demi-frère :
Gepriesen sei Grimhild' die uns den Bruder gab !
(3) Voir les épithères « frùhalt, fahl imd bleich », que Hagen s'applique à lui-même, dans la conversation avec Alberich {Gôtterdam?nerung , acte II, scène i.)
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Nibelung et le Wâlsung issu des dieux, comme entre les deux mondes adverses du Nibelheim et du Walhall (l). Siegfried est la joie vivante, l'action heureuse, gaiement irréfléchie ; Hagen est sombre, mécontent, sarcastique, méciiamment calculateur. Les vassaux de Gunther l'appellent, du sens même de son nom, « l'épine delà haie — der Hagedorn y> ; ils le qualifient « der Grimme » (le maussade, l'irrité), et lorsqu'il se permet une plaisanterie (la convocation des guerriers en armes pour la fête des noces), non seulement il la dit avec un sérieux lugubre, mais encore cette plaisanterie a une signification cachée tellement sinistre^ que nous y devinons, avant même de la comprendre entièrement, toute la menace des catastrophes prochaines (2).
L'opposition de Hagen et de Siegfried est précisée par Wagner. Siegfried, que Gunther appelle v der ûberfrohe Held — le héros joyeux à l'excès », a bien pour contre-partie celui qui ne connaît pas la joie, et que Gunther nomme « der unfrohe Mann » (3). Au premier acte de la Gutterdummerung , Siegfried veut associer Hagen à la fraternité d'armes qu'il vient de jurer au fils de Gibich; mais le fils du Nibelung lui répond : « Mon sang troublerait votre breuvage! Il ne coule pas dans mes veines authentique et noble comme le vôtre ; paresseux et froid je le sens en mon être : il ne veut point rougir ma joue ; — aussi je me tiens à l'écart de votre ardente alliance. » A ce moment, dans l'orchestre, trois motifs se juxtaposent, celui qui chantait les pommes
(1) On pourrait dire aussi que l'opposition des dieux et des Nibelun^en se continue, dans ses grandes lignes, entre les Wàlsungen (dont Siegfried est le représentant) et la race des Gibichungen à laquelle appartient également Hagen.
(2) Wagner a exprimé cette antithèse de Siegfried et de Hagen, par la musique comme par la poésie. Sans entrer dans le détail de la partition, je rappellerai l'opposition des deux fanfares de chasse, des deux appels, le corde Siegfried etlatrompe de Hagen, au commencement surtout du troisième acte.
(3) Gunther emploie la première de ces expressions au troisième acte (scène ii) ; il applique l'autre à Hagen au premier acte, dans la scène du serment (scène ii).
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d'or de Freia, c'est-à-dire la jeunesse des dieux, celui qui rythmait le travail des nains, aux forges souterraines de Nibelheim, et le thème mystérieux de l'Anneau. Ainsi est marquée, dans la symphonie comme dans les mots, l'irréductible antithèse des deux hommes et de leurs origines. Quelques instants après, Hagen est seul, veillant sur la demeure des Gibichungen, et son court monologue n'accuse pas moins son caractère (1). Au début de l'acte suivant, après le formidable prélude où le thème de la servitude est suivi du motif évoquant la lente destruction, le labeur d'anéantissement que mène Alberich, le Nibelung vient parler à son fils, son héros, l'exécuteur de ses vengeances : « Je hais les joyeux, lui répond Hagen, et jamais je ne me réjouis (2)! » Alberich dit encore : «Je t'ai élevé pour la haine ; c'est toi qui me vengeras, qui dois conquérir l'Anneau, pour l'humiliation du Walsung et de Wotan ; me le jures-tu, Hagen, mon fils ? — Attends en repos; l'Anneau me revient ; je l'aurai. — Hagen, me le jures-tu, mon fils ? — Fais taire tes soucis : je me le jure à moi-même ! »
Au point de vue mythique, Hagen est une personnification de la Mort, de l'Hiver et de la Nuit. Il guette sa victime, et la frappe par derrière ; il est, comme son nom l'indique, le danger caché, en apparence insignifiant, l'épine mortelle aux inguérissables piqûres. L'épine, le buisson acéré, sont d'ailleurs des symboles de l'Hiver, et la mort de Siegfried, le héros lumineux par excellence, personnification du soleil et du printemps, est la fatale victoire de la nuit sur le jour, des mois obscurs sur la
(1) Voir, en particulier, la phrase :
Ihr freien Sôhne, frohe Gesellen, segelt nur bustig dahin !
La mélodie de cette phrase reparaît dans l'interlude symphonique qui précède le second tableau du premier acte.
(2) Frûhalt, fahl und bleich, hass'ich die Frohen, freue micb nie !
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saison joyeuse. Wagner savait les mythes, et en conservait la signification . en son œuvre, mais, dramaturge ' passionné pour l'humanité de ses héros, il n'a jamais ' subordonné à de telles considérations la vérité vivante des sentiments et des actes : le drame se déroule devant nous, puissant et poignant, et ce n'est que par la mort de Siegfried à la fin du jour, par la sinistre descente des ' ténèbres sur la forêt et sur le fleuve, que le sens du my- -
the devient évident à nos yeux. y
Le Hagen de Wagner réunit trois figures voisines, le .j Hagen du Nibelungenlied, le Hôgni et le Guttorm de la ' Vôlsunga-Saga et de V Edda. Hogni est frère de Gunnar " (Gunther) et de Gudrun. Le Hagen du Nibelungenlied {« von Tronje Hagen »j, estsimpleraent une sorte de vassal, un guerrier serviteur de Gunther. Wagner, lui, en a fait > le demi-frère de Gunther : il est issu de la même mère, | Grimhilde; quant à son père, ce n'est point le roiGibich, mais Alberich le Nibelung (1). Le Nibelungenlied a fait de Hagen un héros de terrible stature épique, dont l'ef- ^
frayante grandeur domine le groupe redouté des vaillants, 1
Gernôt, Volker, Rudiger, Giselhêr; aussi, bon nombre de -; critiques allemands reprochent naïvement à Wagner de ne pas l'avoir fait revivre dans la Gutterdummerung. Pour ~"
nous, il nous convient d'admirer, au contraire, le poète qui n'a pas voulu dramatiser vainement quelques pages de l'épopée germanique : Wagner a retrouvé le sens humain de la sombre figure mythique, altérée, et, si l'on peut dire, héroïsée par \e Nibelungenlied, Gi,\.o\iiex\ remontant aux conceptions des Sagas primitives, l'a marquée à son empreinte personnelle, très originale, très neuve. Il faut <
(1) Cette filiation Alberich-Hagcn était nécessaire au poète pour la signification et l'unité de son œuvre. Il importe donc assez pou de savoir si elle est esquissée en d'autres récits (dans le Nibelungenlied, le père de Hagen s'appelle ^/rfndn, nom qui semble identique à celui d'Albriân dans Ecken Ausfahrt, lequel Albriàn ne ferait qu'un avec le nain Alberich). Un seul point est à retenir, la parenté de Hagen et de Gunther dans la Vôlsunga-Saga, l'Edda et la Wilkina-Saga, oii tous deux ont Grimhilde pour mère.
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voir le rôle de Hagen, aux deuxième et troisième actes de la Gôtterdummerung, pour apprécier la transformation opérée sur ce point par Wagner; il faut assister au meurtre de Siegfried, entendre le cri du guerrier noir, lorsque les corbeaux de Wotan traversent l'espace de leur vol effaré : « Radie riethen sie mir /» pour comprendre l'énergique création du poète-musicien. Lorsque Siegfried tombe atteint par l'épieu, il semble que Hagen grandisse tout à coup, que la Nuit et la Mort, incarnées en lui, surgissent aux regards des assistants. Une stupeur a glacé les âmes; deux interrogations terrifiées sortent machinalement de toutes les bouches, avec, de l'une à l'autre, la notion de l'irréparable accompli : i Hagen, que fais-tu ? — Hagen, qu'as-tu fait? » Et l'unité du rôle s'affirme violemment devant le cadavre de Siegfried, au palais des Gibichungen, quand Gunther conteste à Hagen la propriété de l'Anneau fatal, <.< l'héritage de Gutrune» : Hagen alors brandit lepée ; il fond sur son frère et letue... « L'héritage du Nibelung — ainsi le réclame son fils ! »
Le personnage de Klingsor, de l'aveu même de Wagner, a pour prototype Alberich. Le Nibelung, qui renonce à l'Amour pour posséder l'Or et la puissance de l'Or, est une figure d'où dérive clairement celle de l'enchanteur qui se mutile pour échapper aux tentations de la passion, s'affranchir de la femme, pénétrer les secrets de son art maudit, et réaliser le rêve d'une criminelle ambition. Dans l'un et l'autre cas, le charme magique « de)' Zauber » ne peut être exercé qu'au prix d'un effroyable pacte, d'un formel attentat contre la nature humaine.
Wagner avait rencontré le personnage historiée -légendaire de Klingsor dans la genèse de Tannhciuser, en compulsant l'histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie et le T)oème Der Wartbwgkrieg .Le savant Klingsor de Hongrie
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vint en effet à la cour de landgraf de Thuringe, et il y annonça, en contemplant les étoiles, la naissance de la Sainte et sa glorieuse destinée. Quant au poème qui raconte la Guerre des Chanteurs, il y est dit que le magicien Klingsor^, appelé par Henri d'Ofterdingen, lutta dans les joutes du chant à la Wartburg contre le pieux Wolfram d'Eschenbach ; Kiingsor était assisté, en ce tournoi lyrique et philosophique, d'un démon familier nommé Nasion. Ajoutons qu'il est question deKlingsor en plusieurs autres ouvrages, et particulièrementdans la longue préface écrite par Gorres pour son édition du Lohengrin germanique. Enfin, Wagner s'est servi de faits ou caractères attribués à divers personnages secondaires des anciens poèmes pour établir complètement la figure de son Kiingsor : ainsi, c'est Kiingsor, d'après le récit de Gurnemanz au premier acte de Parsital, qui frappe Amfortas de la lance, tandis que, dans le texte de Wolfram, c'est un païen.
L'analogie de Kiingsor et d'Alberich n'est en somme que Tune des nombreuses correspondances qui existent entre le mythe du Gral et celui du trésor des Nibelungen. Mais, de même que le trésor symbolique du salut, le Gral, diffère par sa nature, son importance, sa signification, de l'Or redoutable et maudit, de même l'horrible sacrifice du magicien diffère du vœu prononcé par Alberich. Alberich et Kiingsor personnifient l'un et l'autre les pouvoirs mauvais, les aspirations coupables et destructrices; cependant la convoitise d'Alberich est plus matérielle, plus grossière : le désir de Kiingsor est plus orgueilleux, plus impie. Alberich, renonçant à l'Amour véritable, a encore les jouissances pour but; Kiingsor a renoncé, lui, aux satisfactions sensuelles ; le monde du plaisir charnel est mort pour lui, et il s'en sert, dédaigneusement, comme d'une séduction proposée aux faibles; son ambition est toute blasphématoire, véritablement satanique. N'ayant su être pur par la foi, la prière, la charité, il l'est ironiquement, odieusement, par un forfait renouvelé des cultes infâmes. Et il veut se
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venger des purs, les entraîner dans le péché, dans la mort spirituelle; il veut conquérir le Saint des Saints, établir le règne de l'Enfer dans le temple de la Grâce, consommer ainsi la plus épouvantable profanation (1).
Le récit de Gurneraanz nous apprend, sur Klingsor.ce qu'il nous est nécessaire de savoir. Il nous dit que Klingsor a commis autrefois une faute grave, — et cette faute, d'après le sens général du texte, est évidemment le péché de la chair, — et qu'il a eu la prétention de l'expier, de devenir saint, non par la pénitence, non par la lutte contre les désirs mauvais, mais au prix d'une lâche et coupable mutilation. Alors il osa se déclarer digne du suprême office, et voulut être promu à la garde du Oral. Titurel l'ayant repoussé, il songea que son crime, agréable à l'Enfer, lui donnait un spécial pouvoir en la science des ténèbres (2). Retiré dans le désert qui entoure le saint Royaume, il y a fait éclore, par son art maudit,[des floraisons de délices : son empire est un jardin merveilleux, « où croissent des femmes diaboliquement séduisantes ». Il y attire les chevaliers du Gral, dès qu'un imprudent désir, une curiosité irréfléchie, l'esprit de présomption ou de désobéissance les éloignent de la région consacrée. Beaucoup sont tombés, beaucoup, enchaînes par le prestige infernal, sont devenus les servants de Klingsor.
(1) Alberich sait que Wotan n'est ni invincible ni éternel; il paraît savoir également que l'ordre des dieux et du monde, contre lequel travaille sourdement sa révolte, n'est pas un ordre de sainteté, d'innocence, de pur amour, et n'a aucun caractère absolu. Klingsor, comme l'Esprit des Ténèbres, et, au point de vue de l'histoire religieuse, comme certains hérésiarques, croit au contraire, sans restriction, à ce Gral qu'il veut prendre, profaner de sa conquête et de sa garde, et dont il combat avec rage les défenseurs. Il veut faire violence au Salut qu'il n'a pu mériter, se l'asservir monstrueusement. Il y a là un état moral étrange, que la théologie connaît seule et peut seule analyser.
(2) Cette idée, que Wagner n'a point inventée, et qui était admise par beaucoup d'adeptes de la magie noire, correspond, en un certain sens, à celle de la malédiction d'amour du Rheingold, qui seule permet d'exercer le charme nécessaire à la fabrication et à l'usage de l'Anneau tout-puissant.
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Klingsor est essentiellement l'homme de l'Erreur; il "* a voulu tromper ses frères, se tromper lui-même, trom- v| per Dieu. Il a tenté de substituer l'apparence à la réalité, '■% la lettre à l'esprit, de parodier la vertu, la foi, le renonce- ^ ment. Son renoncement infâme est l'antithèse du vérita- -;ï ble,de celui qui sanctitiera Parsifal. Sa chasteté n'est que J mensonge, sa puissance n'estque sortilège, la séduction de son empire n'est qu'illusion. Il est celui qui confond les /; sentiers, qui essaye d'aller au Saint ;des Saints parle crime, vi et qui s'efforcera de perdre l'Innocence du Simple par le j simulacre des affections pures. Esclave de Klingsor, Kundry prophétise à Parsifal l'incertitude de sa voie, une course toujours renouvelée, par de faux chemins, vers un but inaccessible : « Et si tu fuis ce lieu, et si tu trouves tous les chemins de l'univers, le chemin que tu cherches, : celui-là tu ne le découvriras point ; car les chemins et les sentiers qui te conduisent loin de moi, je les ensorcelle pour ta marche ! » Elle se tourne vers le Palais du Mal, elle évoque la Perdition : « Erreur ! Erreur! toi qui m'es si familière... Je te voue à lui pour conductrice! »Et, à ce cri, c'est Klingsor qui parait, la Lance miraculeuse à la main, car ici encore sa rébelhon satanique a pour loi de profaner tout saint mystère, d'employer les signes du Salut aux oeuvres du Péché.
Notre admiration profonde pour Wagner ne nous empêche point de reconnaître que certaines de ses conceptions présentent des points relativement faibles, et qu'il est des objections soutenables à telle ou telle scène, à tel ou tel personnage. Objections secondaires, disons-le bien, et qui ne retiennent pas longtemps l'auditeur, dès qu'il a compris que l'idée générale du drame, la supérieure vérité humaine des types créés en demeurent absolument sauves. Nous croyons que le personnage de Klingsor est l'un de ceux qui appelleraient quelques réserves ; l'on ose à peine les formuler lorsqu'on pense à l'harmonieuse économie dramatique de Parsifal, d'un si riche équilibre que l'on n'y conçoit même pas de modi-
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fications possibles. Ce que l'on est tenté de critiquer, au point de vue concret du-drame, se justifie par l'idée.sufiisamment claire pour être immédiatement perçue.
Du reste, la musique est là, qui fait corps avec la poésie, commente le texte, en élargit lesens, et lui donneune vérité nouvelle. Le motif attribué à Klingsor, ou plutôt à ce pouvoir d'erreur, de mensonge et de profanation que Klingsor représente, est à la fois violent et dissimulé. 11 surgit des profondeurs orchestrales, comme une figure monstrueuse, diabolique, animée d'une sinistre agitation, ît,de chute en chute, semble descendre jusqu'aux insondables abîmes. 11 est étroitement lié au motif d'ensorcellement de Kundry; il gronde, sous des formes diverses, pendant la déchirante lamentation d'Amfortas au premier acte du drame; il atteint son maximum de puissance et d'horreur dans le prélude du deuxième acte; il se brise, il s'écroule à la fin de cet acte, lorsque Parsifal, élevant la Sainte Lance reconquise, trace une grande croix dans les airs et s'écrie : « Je chasse par ce signe le pouvoir de tes enchantements! » Klingsor est vaincu par la Pureté et la Charité du Simple, le Péché se dépouille de ses apparentes séductions, l'Erreur est confondue parla Réalité : les fleurs de délices se fanent. Jonchent la terre de leurs corolles flétries, et le jardin n'est plus qu'un désert au pied des montagnes, — âpre désert, montagnes escarpées qu'il faut franchir, armé de foi, d'espérance et d'amour, pour entrer au Royaume de salvation.
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