‹ L'art de soigner les maladesChapitre 53 sur 124 · Grave et burlesque question · texte numérisé non relu

Grave et burlesque question

J’avais grande envie de mettre en tête de ce petit chapitre, au lieu du mot vulgaire lavement, les deux noms scientifiques et presque académiques : Douches ascendantes, et puis j’ai ride moi-même et de ma pusillanimité; pourquoi ne pas employer les expressions connues et vouloir trancher d’une prétention extra-doctorale. J’écris pour des gens du monde, pour les gardes-malades, pour tous ceux qui, par obligation ou dévouement, sont obligés de donner des soins aux malheureux qui souffrent. Il ne s’agit point de faire jabot ni collet monté; on rira de moi, je rirai des rieurs.

Les bons et dévoués confrères qui ont déjà prétendu plus d’une fois que j’étais un charlatan de la pire espèce, ou qui, faisant allusion à un petit journal que je rédige dans mes moments de récréation, ont dit que j’étais tombé en enfance , ne manqueront pas, à propos de ce petit article, de me jeter à la tête l’épithète terrible de lavement.

Jc l’ai écrit dans les Petites et grandes Misères. « Quand j ai compris qu un travail était nécessaire ou même simplement utile, je m y résigne sans me préoccuper des obs-

tacles, sans m’effrayer des aboyeurs. Un médecin doit toujours être calme et patient devant les malades les plus ingrats, devant les invalides les plus ennuyeux ; il ne peut du vouloir au convalescent tombé dans l’éréthisme nerveux, ft qu’ils prennent en grippe; il ne peut s’offenser des injures débitées par les gens en convulsion. Quand une critique trop acerbe me vient de droite ou de gauche, quand des injures plus ou moins déguisées s’élancent sur moi de telle ou telle catégorie, je baisse résolument la tète, puis je hausse les épaules, et je médis pour me rendre calme : « 11 ne faut pas en vouloir à ces gens-là, d’abord parce que la rancune est une vilaine chose, et ensuite parce que ces critiques et ces sarcasmes sont très-probablement le résultat d’une maladie, les malheureux effets d’une taquinante constipation. »

Si je voulais me fâcher contre tous les gens constipés, j’aurais beaucoup trop à faire ; plaignons ces messieurs, conseillons-leur de se soigner un peu, et c’est l’occasion, ce me semble, de venir parler de lavements.

Il Diversité des instruments snccesslvement employés.

Je ne veux point m’arrêter à vanter tous les bienfaits du médicament tant plaisanté à la scène, chacun sait qu’il rend en médecine des services considérables, et il n’est pas un seul ménage bien monté qui ne possède les ustensiles nécessaires pour avoir recours au besoin à ces bénignes douches intérieures, à ces rafraîchissants et lavements.

Ces ustensiles varient et surtout ont varié suivant le temps, la vogue et les progrès du jour; on a commencé par cette seringue pittoresque dont l’aspect seul fait sourire les plus moroses hypocondriaques, dont la vue et la menace surtout épouvante les petits enfants.

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Bientôt cette seringue, tordue, contournée, s’est montrée emboîtée dans de petits meubles faits de noyer ou d'acajou. Bientôt, grâce à ce simple progrès, — gloire en soit rendue aux canules recourbées ! — il fut permis à tout le monde de prendre un lavement seul.

C’était, beaucoup déjà, et cependant là ne devait pas s’arrêter l’industrie. Aux seringues, on substitua le clysoir, puis le clyso-pompe, puis la clysette, un bijou d instrument que l’on peut mettre dans sa poche et emporter sans embarras dans toutes ses pérégrinations.

Enfin est apparu l’irrigateur, et franchement, l’instrument que l’on appelle ainsi est un ustensile des plus précieux. Il n’y a pas très-longtemps encore qu’il fut inventé et mis dans la pratique par un médecin, par un confrère, et je ne puis penser sans mauvaise humeur à tous les sarcasmes, à tous les reproches, à toutes les vilenies dont ce pauvre praticien fut assailli de la part des médecins. Les écrivassiers de l’espèce, des gens qui par pure comédie se montrent fort chatouilleux dès qu’il s’agit de la dignité professionnelle, ne purent pardonner à un médecin de la Faculté de Paris d’avoir imaginé un instrument vraiment utile; les grands dignitaires de l’ordre dressèrent la tête avec majesté, caressèrent de leur menton les bords un peu ombrés de leurs cravates jadis blanches, et, se dandinant avec prétention, avançant les lèvres avec dédain, ils ne prononcèrent que ces deux mots :

— Fi donc!

11 en résulta que le docteur Éguisier, naïf et entêté comme tous les inventeurs, se fit mettre à l’arrière-ban par tout le corps medical, et que, plaisanté par ses confrères, écarté delà pratique par ces méchantes plaisanteries, il mourut dans un état voisin de la pauvreté. — A mon avis, et je suis sûr qu’il sera partagé par toutes les personnes qui ont vu fonctionner l'irrigateur, le docteur

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Eguisier a été mille fois plus utile à l’humanité que ne le sont et que ne le seront jamais tant de nullités majestueuses qui siègent dans les fauteuils académiques.

L’irrigateur en question n’est autre chose qu’un corps de pompe muni d’une mécanique analogue à celle des lampes modérateurs. Il se remplit et se remonte absolument comme la lampe en question; il est pourvu d’un tuyau flexible, muni à sa base d’un robinet, et terminé à son extrémité par l’ habituelle canule.

Grâce à cet instrument, les lavements se prennent de la façon la plus commode. On prépare d’abord le liquide destiné à la douche ascendante, on verse ce liquide dans l’irrigateur, on remonte l’irrigateur, on introduit la canule. à la place qui lui est destinée, on ouvre le robinet et l’opération se fait toute seule. Notez qu’on peut modérer la douche comme on le désire : au lieu d’ouvrir entièrement le robinet qui permet le passage du liquide, il suffit de l’entr ouvrir, soit au quart, soit à la moitié, si 1 on veut un jet très-modéré.

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