‹ L'art de soigner les maladesChapitre 78 sur 124 · II. — Partisans et détracteurs · texte numérisé non relu

II. — Partisans et détracteurs

On pourrait faire l’histoire de la médecine tout entière en racontant l'histoire de la saignée. C’est un des moyens les plus antiques, parmi tous ceux qui font partie du grand art de guérir. Tantôt prôné, tantôt dédaigné, tantôt simplement admis, il a eu les phases les plus diverses, il a subi les critiques les plus étranges; mais aussi il a trouvé des louanges et des succès extraordinaires.

Je ne dirais rien de toutes ces vicissitudes, s’il n’en était resté quelque chose, non-seulement dans le monde médical actuel, mais dans toute la génération présente.

Il est tel médecin qui ne saigne jamais, tandis que tel autre croit bien faire en saignant à outrance. Nous étudierons ces deux systèmes si contraires dans le volume intitulé Médecine naturelle. Comme les malades participent à toutes les opinions extrêmes de leurs différents médecins, ce sont des préjugés qu’il m’importe de combattre ici.

Supposons, en effet, une saignée véritablement néces-

saire, il est certain que sur dix personnes affectées de la maladie qui rend la saignée générale indispensable, la moitié au moins se récriera dès que le médecin annoncera celte saignée nécessaire.

— Docteur! docteur! ne nous pressons pas, je vous en conjure; c’est une grave affaire qu’une saignée; car enfin, le sang c’est la vie, et ôter du sang à un homme, c’est lui ôter de son existence.

— Je n’ai jamais été saigné, monsieur, et j’ai mis dans ma tête que je ne le serais jamais; car j’ai eu dans ma famille une personne qui a failli mourir pour une saignée mal faite.

— De grâce, ne me saignez pas! car on dit que la saignée est capable de faire perdre la vue, et j’ai déjà de si mauvais yeux !

— Au nom du ciel! pas de coup de lancette; mettezmoi toutes les sangsues que vous désirerez, j’y consens; mais un coup d’instrument d’acier me fait une peur que je ne puis définir.

On conçoit qu’à de telles objections un médecin un peu sensé trouve bien vite quoi répondre; mais enfin les objections lui sont faites, et il n’est pas toujours assez adroit pour en rester victorieux.

D’autres fois les malades sont imbus de sentiments tout contraires. Dès qu’ils ont le moindre malaise, ils se présentent pour se faire saigner. L’homme de l’art trouve un embarras saburral qui réclame un purgatif, constate un mal de tête nerveux qui exige des antispasmodiques ou des bains; ou bien il s’agit d’un rhumatisme, ou bien même d’un état anémique caractérisé par la pauvreté du sang; alors il prescrit les remèdes reconnus efficaces contre ces différentes maladies.

— Oh ! non, docteur ! je n’ai pas le temps d’être malade : il n y a qu un seul remède qui me réussit toujours,

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c’est la saignée; je suis venu ici pour vous la demander; j’ai pris toutes mes précautions : je n’ai pas mangé, je suis à jeun, voilà mon bras, saignez-moi tout de suite.

Ces partisans effrénés de la saignée sont tout aussi déraisonnables que les personnes pusillanimes dont je relatais les objections un peu plus haut.

Non vraiment, la saignée, quand elle est franchement indiquée, n’ôtc point la moindre parcelle d’existence, car, au contraire, elle retire souvent des plus terribles périls et sauve littéralement la vie. — Pour une saignée qui se trouve suivie d’accidents inflammatoires, mille sont innocentes et ne produisent même point de douleur. — Il est absurde de penser qu’une ou deux saignées soient capables d’affaiblir la vue. Sans doute, un imprudent qui se ferait saigner exagérément tous les ans, à toutes les saisons, tous les mois même (j’en ai connu d’assez fous pour cela), pourrait aboutir à des accidents nerveux fort compréhensibles et à une faiblesse générale capable de retentir plus spécialement aux organes de la vue. Mais, quand par hasard une saignée se trouve devenir nécessaire, on doit s’y soumettre sans aucune crainte pour l’intelligence ou la vue, attendu que si la saignée est nécessaire, c’est qu’il existe dans les grands vaisseaux un excès de sang et de chaleur, c’est que, sous le souffle terrible d’une inflamma tion générale ou locale, le sang s’est non-seulement accru, mais épaissi ; il est urgent d’en soustraire un peu, car un homme est aussi bien terrassé par un excès de force que par une grande faiblesse.

Mais je donne tort à tous ces amateurs de la lancette qui, pour le moindre bobo, veulent se faire ouvrir une des veines du bras. Autant la saignée est bienfaisante quand elle est nécessaire, autant elle peut devenir pernicieuse non-seulement quand elle est contraire, mais tout simplement quand elle est inutile.

III» — La saignée générale agit tout autrement que la saignée locale.

Je trouve essentiellement déraisonnable la prière de ces pauvres trembleurs qui disent à leurs médecins : « J’a. peur de votre lancette. Meltez-moi, à la place, des vern touses ou des sangsues. »

En effet, le sang soutiré par des sangsues ou des ven* touses n’en sort que goulte à goutte et provient surtout des dernières ramifications de tous les vaisseaux sanguins, des petits vaisseaux capillaires, qui se trouvent servis les derniers dans la grande distribution de ce liquide nourricier, queRécamier appelait de la chair coulante; servis les derniers, ils n’ont plus que des restes, qu’un liquide à peu près dépouillé. Or, s’il s’agit de prévenir une inflammation générale ou d’empécher un trop plein qui s’effectue vers des organes intérieurs, comme la tête, le foie ou les poumons, la saignée des capillaires devient par sa lenteur et par le genre de sang qu’elle fournit d’une fort douteuse efficacité.

Au contraire, ouvrez une veine, et voilà qu’à l’instant un sang généreux jaillit en abondance, et voilà que presque immédiatement l’excès sanguin disparaît, l’inflammation est en déroute, l’équilibre se rétablit.

Disons toutefois que dans certaines inflammations locales, pour empêcher que le sang appelé par cette inflammation, après avoir stagné pendant quelques jours, ne détermine le malheureux phenomene de la suppuration, les saignées locales sont préférables a la saignée générale.

J avoue même que la saignée générale ne doit être employée qu’au début des maladies et que les saignées locales y suppléent merveilleusement dans les dernières oériodes d’une inflammation franchement localisée.

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