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VI. — Surveillance nécessaire après la saignée

J’aurais beaucoup de regrets si les quelques observations que je crois nécessaires d’enregistrer pouvaient faire peur à ceux qui me lisent, et éloigner encore de la saignée les gens qui déjà la redoutent instinctivement. Mais je veux être complet; j’ai dit le bien, j’ai fait entrevoir les services rendus, je dois noter et annoncer les quelques inconvénients qui peuvent survenir.

ENCYCLOPÉDIE DE LA SANTÉ

— La saignée peut tout à coup se rouvrir et devenir la cause d’une hémorragie plus ou moins considérable.

— La petite blessure faite par la lancette peut s’enflammer et produire une suppuration qui d’abord ne réside qu’au pli du bras, mais qui, se communiquant aux veines, peut devenir le signal d’accidents redoutables.

Il est donc urgent que tous ceux qui se dévouent au service des malades soient prévenus de la possibilité de ces deux espèces de dangers, afin que, parleur surveillance, il les écarte ou les reconnaisse et puisse y porter prompt remède.

Je me souviens d’avoir saigné deux et trois fois dans la même journée une jeune religieuse atteinte d’une inflammation du cœur. La maladie était on ne peut mieux caractérisée et réclamait impérieusement ces saignées successives, qui, frappant forcément sur le cœur, centre de la circulation, devaient tout logiquement en éteindre 1 incendie. Après la dernière émission sanguine, ayant remarqué dans le pouls les symptômes précurseurs de la détente inflammatoire, j’en éprouvai la ferme espérance de rester victorieux du mal que je combattais. J’eus le soin d avertir et la malade et son entourage qu’une bienfaisante transpiration allait très-probablement s établir . Je conseillai à la patiente de subir cette sueur avec calme, résignation et le plus d’immobilité possible; recommandant à l’entourage de ne point vouloir faire changer de linge, à moins qu’il n’y eût menace manifeste d un refioidissement. Je ne devais revoir la malade que fort tard; mais mon bon ange et le sien, sans doute, me reconduisirent près d’elle trois heures après.

Tout l’entourage était dans l’allégresse; non-seulement la malade était beaucoup plus calme, mais elle avait beaucoup transpiré, et elle avait annoncé plusieurs fois qu’elle se sentait aussi mouillée que si elle était dans un

bain. Elle paraissait un peu pâle, sans doute; mais fallait-il s'en étonner* après les trois saignées faites? Ce qu’il y avait de rassurant surtout, c’est qu’elle semblait vouloir s’endormir.

— Allons, tant mieux, répondis-je d’un air satisfait, et je me dirigeai vers le lit de la malade pour constater par moi-même la réalité de tous ces bénéfices, f: Dès que j’aperçus la malade, je jetai un cri d’épou-

vante; son visage était exsangue, c’est-à-dire blanc comme s’il ne contenait plus la moindre goutte de sang. Les yeux étaient caves et presque retournés ; je me doutai d’une hémorragie survenue par faute de surveillance, et, en effet, soulevant les draps de la pauvre religieuse, je la trouvai baignée dans son sang.

Elle avait fait, avec le bras où je l’avais saignée, assez de mouvement pour déranger le bandage compresseur que j’y avais établi, et la saignée s’était mise à recouler: fort heureusement elle ne l’avait fait que goutte à goutte; mais, depuis trois heures que durait celte hémorragie, elle était, devenue formidable.

Avant de morigéner les infirmières, je m’empressai d’arrêter le sang et de faire boire un peu de vin sucré capable de réveiller les forces, et puis je commençai le chapitre des récriminations. La malade elle-même riait de ma mauvaise humeur, signe rassurant, du reste, et qui ne me rendait grondeur qu’à demi.

— Mais comment ne vous êtes-vous point aperçues que la saignée était rouverte?

— Monsieur le docteur, nous n’avons pas regardé.

Comment se fait-il que la malade elle-même ne se soit aperçue de rien?

— Je me suis bien sentie mouillée, me répondit celte dernière, mais vous m aviez annoncé de la transpiration et recommandé de ne pas bouger si elle se présentait; j’ai

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cru que j'étais humide de sueur et je suis restée aussi silencieuse, aussi immobile qu’il m’a été possible.

11 n’en est pas moins vrai que, si j’étais arrivé plus tard, la malade courait grand risque de succomber.

Si je vous raconte celte petite histoire, c’est afin d’en faire ressortir la nécessité d’une surveillance minutieuse près d’un malade qui vient d’être saigné. 11 ne s’agit point de s’épouvanter parce qu’un peu de sang, filtrant à travers le bandage, vient se montrer à l’extérieur; mais, dès que ce sang coule, il faut savoir l’arrêter vous-même et recommencer le pansement qu’a fait inutilement le praticien .

C’est pour cette raison que je vous recommandais un peu plus haut de bien examiner comment ce pansement était fait par l’homme de l’art. C’est pour cette raison que je donnais la préférence au moyen le plus bourgeois d'arrêter une saignée qui coule.

¥11. — Moyen d’arrêter l'hémorragie.

Je le répète ; il suffit de plier énergiquement l’avant-bras sur le bras.

Dans cette situation , il est presque impossible que la saignée la plus ouverte ne s’arrête point instantanément. Or, la saignée une fois arrêtée, vous avez tout le temps de préparer de nouvelles compresses, une nouvelle bande, et de recommencer le pansement, incomplètement fait par le médecin.

> ¥111. — Moyen de prévenir l'inflammation.

Ce n’est pas seulement la crainte des hémorragies qui oblige à une minutieuse surveillance, j’ai parlé un peu plus haut des saignées enflammées, de la suppuration qui en résultait et des sinistres accidents qui pouvaient en

être la conséquence. Je pose en fait que, huit fois sur dix, l’inflammation de la saignée est causée par l’imprudence des malades ou par le défaut de surveillance des personnes qui les entourent.

Trop souvent le malade qui vient d’être saigné, n’ayant ressenti aucune douleur digne de ce mot, s’imagine qu’il peut se servir du bras saigné comme de celui qui ne l’a pas été, et alors il tend le bras, il le plie, il le replie, et il en résulte que la compresse immédiatement appliquée sur la blessure glisse, revient, se dérange, presse, froisse, exaspère, et finalement produit une irritation qui va jusqu’à l’état inflammatoire.

Ayez le malheur de vous faire une coupure au doigt avec un canif ou un couteau, il est évident que, si sur cette blessure vous pratiquez des frottements continuels, vous la forcerez de s’enflammer, et vous appellerez vers un bobo les complications suppuratives d’une blessure beaucoup plus grave. De même, si sur la coupure que nécessite une saignée faite par la lancette vous permettez les frottements répétés d’un linge, les déchirures successives déterminées par les moindres mouvements, vous pouvez être cause qu’une inflammation toute locale s’organise près de la saignée. Tant que cette inflammation restera dans le pli du bras, elle ne sera pas bien terrible ; mais qu’elle vienne à s’étendre dans les vaisseaux lymphatiques environnants, qu’elle arrive par malheur à pénétrer dans les grands vaisseaux, et l’accident devient considérable et quelquefois terrible.

L’inflammation de la saignée ne provient pas toujours des imprudences des malades, elle est quelquefois causée par la constriction que le médecin a pratiquée sur le bras saigné, et par les linges trop durs dont on l’a forcé de se servir. Eli bien, à l’une et l’autre cause il est des remèdes logiques et simples.

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Quand le malade se plaint que sa saignée est trop serrée, ou que la bande mise sur sa blessure lui semble par trop rude, il faut recommencer le pansement de la saignée. Allons, bien vite! taillons, coupons, préparons d’autres compresses, et puis une nouvelle bande roulée.

— Mais la saignée va peut-être jaillir encore, couler à nouveau?

— Ne vous ai-je pas dit que, pour l’arrêter tout mécaniquement, il suffisait de plier le bras sur l’avant-bras, et cela est si vrai que, si vous tremblez, si, aveuglés par l’embarras que vous cause la situation, vous ne voyez pas les moyens de faire un pansement suffisamment préservateur, je vous conseille de tenir le bras dans la flexion décrite, et, dussiez-vous attendre une heure, deux et même trois heures le médecin appelé à votre secours, vous le pourrez en tenant le bras du malade dans cette situation.

Mafs vous n’êtes pas trop pusillanime, et je vous en félicite de tout mon cœur. Non-seulement vous avez reconnu, puis arrêté l’hémorragie, mais vous êtes capable de reconstruire le pansement chirurgical. — A la bonne heure! — N’est-il pas vrai que j’ai eu grandement raison de vous recommander une attention minutieuse devant le médecin qui pansait une saignée? Vous avez bien regardé, bien examiné, bien compris. Vive l’expérience!

D’autant que ce petit savoir-faire non-seulement vous servira à prévenir les hémorragies, mais vous permettra de recommencer un pansement trop serré, voire même de le refaire complètement a nouveau, si les compresses et les bandes ont été mal choisies.

IX, Aux gens du monde qui ont le courage de

saigner.

Mesdames ou messieurs, non-seulement je vous approuve, mais je vous engage à faire des prosélytes.

N’cst-il pas pitoyable que l’importante opération de la saignée, jadis abandonnée à des perruquiers, à des fraters, e’est-cà-diro à l’une des classes les plus ennuyeuses, les plus ignorantes et les plus prétentieuses que je connaisse, fasse reculer de terreur des gens d’éducation, des hommes et des femmes à qui la fortune et les loisirs permettent la lecture et l’intelligence de certains ouvrages do médecine?

Mais rien n’est plus simple à voir, à retenir, à connaître par conséquent que l’anatomie de la région appelée pli du bras, mais rien n’est plus facile que d’ouvrir une veine exagérément gonflée par une ligature préparatoire. Il est plus spécialement deux classes de personnes qui saignent sans avoir fait d’études anatomiques préalables : ce sont les sages-femmes, qui n’ont étudié que l’assemblage des organes spéciaux qui constituent le genre féminin, et les bonnes sœurs de charité qui sont poussées en avant par la nécessité et le dévouement chrétien.

Eh bien, — tant pis, ma foi, si les médecins s’offusquent de cette remarque, — est-ce qu’il arrive plus d’accidents à l’occasion des saignées faites par les sages-femmes et les sœurs de charité, qu’il n’en survient dans les saignées faites par les médecins les plus en réputation?

Non, non, mille fois non; et je suis ramené à redire que la plupart des accidents qui suivent les saignées par la lancette viennent d’un manque de surveillance de ceux qui soignent les malades saignés.

Je le répète, quiconque peut avoir une éducation complète devrait savoir saigner, comme on devrait savoir nager, comme tout homme devrait être capable de monter à cheval.

En sachant montera cheval, on peut, dans un cas pressé, enfourcher la première bête venue et aller chercher nonseulement des secours,' mais des médicaments: en sachant

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nager, on peut sauver la vie à des gens près de se noyer; en sachant saigner, on peut, — mathématiquement parlant, — rendre l’existence à des gens frappés d’apoplexie, à des malheureux qui, à la suite d’une chute sur la tête, sont menacés d’un épanchement sanguin. Or cette circonstance peut se présenter plusieurs fois dans la vie, et c’est une si grande satisfaction pour un homme que de sauver la vie à l’un de ses semblables, qu’il me semble à moi qu’on pourrait acheter ce bonheur par quelques études spéciales et quelques manipulations intelligentes.

Vous n’avez rien à craindre en enfonçant la lancette dans le pli du bras, dès que vous vous êtes assuré que l’artère est loin de votre instrument et que le nerf qui d’ordinaire accompagne ce gros vaisseau ne peut être blessé dans votre opération.

Donc, étudiez un peu, osez beaucoup, et vous serez récompensés, je n’en doute pas, par les bienfaisants résultats que vous obtiendrez.

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