‹ L'art de soigner les maladesChapitre 87 sur 124 · I. — Difficultés du sujet · texte numérisé non relu

I. — Difficultés du sujet

Soyons graves, positifs, précis, sérieux, presque solennels : c’est le seul moyen de traiter convenablement l'importante question qui va nous occuper aujourd hui.

Je ne vous cacherai pas que, me décidant à vous en entretenir, j’ai ressenti des inquiétudes, j’ai éprouvé un véritable embarras. Parler de plaies à des gens du monde, appeler leurs regards sur des objets passablement repoussants, les initier à certaines manœuvres chirurgicales, leur

faire loucher des doigts, en quelque sorte, cette grande action vitale que l’on appelle... suppuration, — franchement c’est une mission difficile.

Je sais très-bien que j’ai déjà parlé des vésicatoires volants, et que non-seulement on m’a écouté, mais que l’on m’a compris, qu’on en a profité; j’en atteste les remercîments que m’ont valus ces explications. Mais il ne s’agissait que de vésicatoires volants, d’une espèce de brûlure passagère, de cloches pleines d’une sérosité sans odeur, d’un moyen dérivatif fort énergique accepté et connu de tous. — S’il m’a fallu alors prononcer le vilain mot de vésicatoire, il était accompagné de l’adjectif volant ; et cette expression, qui rappelle les ailes de l’oiseau, les nuages qui passent, les accidents vaporeux éphémères ; qui resplendit d’une grâce toute française, est douée d’une légèreté qui plaît au caractère général de notre nation.

Aujourd’hui je veux m’occuper des vésicatoires fixes, de ces plaies artificielles et longtemps entretenues que l’on appelle exutoires, et j’ai grand’peur de provoquer des grimaces, je tremble de voir fuir un grand nombre de mes auditeurs.

Que voulez-vous? ma tentative est nécessaire; le sujet est d’une importance majeure. — Arrière donc les répugnances et les dégoûts! Je vous le répète : Soyons positifs, soyons sérieux.

H- — A quoi bon des plaies artificielles?

Je ne sais si vous avez jamais assisté à l’un de ces drames flamboyants que l’on appelle incendie. Je vous fais grâce de la description du sinistre, des grandes gerbes de ieu, de la fumée qui asphyxie, des brasiers qui se multiplient et s’activent, des cris, du tumulte et de l’effroi.

Heureusement on a couru chercher les pompiers, et

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l’officier qui les commande, l’homme intelligent qui s’est chargé de diriger toutes les manœuvres, prononce presque toujours cette phrase, solennelle :

— 11 faut faire la part du feu!

Eh bien, un corps malade peut être comparé à une maison qui brûle : non-seulement il faut chercher à éteindre les souffrances par des boissons, par des médicaments; mais trop souvent, hélas! il faut faire la part du mal , il faut sacrifier un point de l’édifice au feu du malaise, c’est-à-dire à la maladie.

Vous m’objecterez peut Mre que bon nombre de maladies contre lesquelles on emploie des vésicatoires fixes sont des maladies lentes, sourdes et longues, des effervescences d’humeur, des exagérations lymphatiques, etc., que, par conséquent, je les compare fort improprement à un épouvantable embrasement. — D’accord; mais pour ces cas -là permettez-moi une autre comparaison.

Dans les villages ou dans ces ramassis de quelques maisons <«9ie l’on rencontre si souvent à la campagne, vous r>' trouvez d’ordinaire ni ruisseau dans les rues, ni égouts destinés à emporter les immondices de ces localités; c’est un petit mal, car le bon air est là qui dissipe toutes les émanations fâcheuses : le vent arrive et semble souffler tout exprès pour sécher toutes les humidités délétères.

Admettez que pareille insouciance ait lieu dans une grande ville; supposez un moment notre beau Paris priv* de ruisseaux et d’égouls; chaque rue, recevant les eaux jetées des différentes maisons qui la bordent, non-seulement serait continuellement humide et fort désagréable, mais de ces eaux stagnantes s’échapperaient bien vite des odeurs pestilentielles, une redoutable fétidité, et de là surgiraient, soyez-en sûrs, des maladies contagieuses, des accidents formidables.

i Heureusement il n’en est point ainsi. Chaque grande ville a ses ruisseaux, et tous ces ruisseaux aboutissent à un égout. — Eh bien, les plaies artificielles rendent à certaines organisations vitales les mêmes services qu’un égout rend à de grandes cités.

Au surplus, je puis vous assurer, pour l’avoir constaté mainte et mainte fois, que les vésicatoires fixes et les cautères arrêtent bien des maladies et sauvent journellement la vie à un très-grand nombre de personnes.

III, — Comment étaMU-on nn vésicatoire fixe?

Si vous avez prêté quelque attention à mes renseignements, vous devez savoir appliquer fort bien les vésicatoires volants.

L’application d’un vésicatoire fixe est absolument identique.

En effet, les ampoules, les plaies multiples déterminées par l’emplâtre vésicant, sont toujours forcément les mêmes; seulement, le pansement du vésicatoire que l’on veut rendre passager et volant est différent du pansement nécessaire aux vésicatoires que l’on veut faire durer longtemps, que, pour me servir d’une expression consacrée, on veut entretenir , c’est-à-dire amener à suppuration.

Le vésicatoire volant, une fois qu’on en a percé et vidé les vésicules, doit être recouvert, je vous l’ai dit, d’un linge imprégné de cérat ou d’une feuille végétale graissée avec du beurre. Quelquefois même on applique sur les ampoules du coton cardé, absolument comme dans les brûlures superficielles que la chirurgie intitule brûlures (tu premier degré.

Pour le vésicatoire fixe, au contraire, il faut un linge recouvert d’une pommade stimulante, agaçante, excitante, cl les plus usitées sont : la pommade au garou et la pom-

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made aux cantharides, appelée par les pharmaciens onguent épispastique.

Je parle à des garde-malades; je m’adresse aux gens du monde, mais qui se sentent au cœur assez de dévouement pour se mettre au service de leurs amis souffrants. Par conséquent, je dois les supposer dépourvus de ces trousses à pansement si bien confectionnées aujourd’hui par les fabricants d’instruments chirurgicaux ; ils ne possèdent ni pinces à anneaux, ni pinces ordinaires, ni cette charmante spatule, petit outil destiné à étendre les pommades sur le linge comme sur le papier, et qui semble le sceptre obligé de tous les étudiants en médecine.

C’est pourquoi je conseille d’étendre la pommade au garou ou l’onguent, épispastique avec la lame d’un mauvais couteau dont l’extrémité supérieure doit être bien et dûment arrondie. On étend cette pommade sur le linge ou sur le papier à peu près comme des confitures sur une tartine de pain; je me trompe, la plupart des confitures, — charmantes préparations culinaires, gelées sucrées s’il en fut jamais, — se trouvent coulantes, filantes, sans grande consistance, et les pommades dont je vous parle sont parfois tellement dures qu’il faut, pour les étendre convenablement, dépenser toute la force de son poignet.

Dans ce cas-là, voici comment on doit procéder: On prend avec le couteau choisi pour ces sortes de préparations toute la dose nécessaire des susdites pommades. On place ce petit bloc, que je comparerai volontiers à de I3 terre glaise, au centre du morceau de linge ou de papier sur lequel on veut l’étaler, et puis, appuyant à plat sur l’un des coins du bloc la lame de son couteau, on la fait glisser en appuyant du point central à l’un des points extérieurs, ou, pour parler plus géométriquement, du centre à la circonférence. On continue celte manœuvre en

gagnant toujours de proche en proche, en décrivant une espèce de roue à mulliples rayons, et l’op arrive à avoir un cercle compacte, complètement graissé par la pommade excitante.

C’est cet emplâtre rond, ou à peu près, et si promptement préparé, que l’on applique sur le vésicatoire récent pour y déterminer un travail suppuratoire.

Mais quelle est la pommade qui doit être employée la première? Quand l’une et l’autre doivent-elles être em> ployées?

Je m’en vais mettre les points sur les i.

IV, — Fnut>il enlever la cloche tout entière Y

Je dois vous l’avouer franchement, rien n’est plus pénible que la petite opération qui consiste à arracher avec brutalité toutes les vésicules qui forment le vésicatoire.

D’abord, parce que ces vésicules sont formées par l’épiderme, et que, cet épiderme une fois enlevé, il y a écorchure, susceptibilité, douleur.

En second lieu, parce que la peau soumise pendant plusieurs heures au travail stimulant d’un vésicatoire se trouve dans une surexcitation exagérée, et qu'alors le plus léger de tous les contacts semble la contusionner et la meurtrir.

C’est pour éviter cette douleur et cette inutile torture, que je vous ai dit, en vous parlant des vésicatoires volants : Percez les cloches, videz les ampoules ; mais, de grâce, n’arrachez pas la peau. Or on s'imagine que, pour établir un vésicatoire fixe, il est indispensable d’enlever l’épiderme. C’est une erreur! — Oui, pour que la suppuration commence, pour obtenir une plaie superficielle, il faut l’absence complète du feuillet extérieur de la peau ; mais il est inutile d’arracher, de lacérer, de faire sauf-

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frir; et si vous suivez bien les renseignements que je vais vous donner, vous verrez l’épiderme se séparer par morceaux, et, finalement, tomber en entier.

Les emplâtres vésicants appliqués pour former les vésicatoires fixes sont d’ordinaire d’une dimension plus petite que les emplâtres appliqués pour les vésicatoires volants. On choisit, pour les placer, des endroits du corps un peu charnus, un peu graisseux : le haut du bras, par exemple, le bas de la cuisse, le haut de la jambe, etc., etc.

L’application faite, l’emplâtre doit rester, non plus six ou douze heures, mais vingt-quatre et trente-six heures, si besoin est, c’est-à-dire assez longtemps pour déterminer de fortes, de profondes ampoules.

La levée de l’appareil et le premier pansement réclament les mêmes précautions, nécessitent la même manœuvre que la levée des vésicatoires volants. Ainsi on perce les cloches, on en fait sortir toute la sérosité, et l’on applique sur les ampoules ainsi crevées, non pas un linge cératé, mais un linge ou un papier graissé avec moitié cérat, moitié pommade au garou.

Seulement, au lieu de n’ouvrir les cloches que par des petites coupures, on les ouvre le plus largement possible; on fait décrire par les ciseaux, par exemple, un trois-quart de cercle; l’épiderme, restant attaché par le lambeau qui n’est point séparé, demeure par conséquent appliqué sur la peau brûlée par l’emplâtre vésicant.

Au second pansement, soyez sûrs d’une chose, c’est qu’une partie de cet épiderme, tombant de lui-même, laissera le derme suffisamment dénudé; mais, comme entre le premier et le second pansement vous aurez soin do laisser passer vingt-quatre heures, la surface du vésicatoire aura beaucoup perdu de son extrême sensibilité, attendu que la nature l’aura déjà couvert d’une couche de I mplie, couche qui prépare le travail de la cicatrisation.

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