POTERIES CARLOVINGIENNES
L’archéologie des temps carlo vingic ns est encore à créer en Poitou. Pour en reconstituer les lois, il faudrait presque ne tenir aucun compte des travaux antérieurs, et ne prendre la plume qu’après avoir quitté la pioche et vu en nature, sur place, les objets dont on prétend fixer la date. Faute d’avoir suivi cette méthode, combien de divagations ont vu le jour ! Au lieu de faire avancer la science, le verbiage de certains antiquaires n’a servi qu'à l’embourber. La céramique est du moins vierge de cette alluvion de banalités, et, si les maîtres ne m’ont pas tracé la route, le champ des investigations est demeuré libre des chardons que n’cüt pas manqué d’y semer l’ignorance présomptueuse, si elle se fût avisée d'y mettre le pied.
L’art mérovingien avait été un amalgame de l’art romain et de celui de la Germanie; encore diverses industries, selon qu'elles furent exploitées par les anciens ou les nouveaux habitants du territoire, se rattachèrent-elles A celui des deux qui correspondait le mieux aux traditions de sa race. Ainsi, dans la bijouterie, l’or demeura en partage aux orfèvres romano-gaulois , et conserva ses formes originelles; tandis que l’argent et les métaux moins précieux, qui, depuis des siècles, avaient principalement fourni, de l'autre côté du Rhin , la matière des objets de luxe, furent travaillés par les argentiers francs. De là vient précisément la différence si notable de style qu’on remarque dans les bijoux de métaux différents extraits d’une même sépulture (1).
L'art de terre parait être demeuré chez nous, sans partage, A la vieille corporation des potiers indigènes. Les œuvres de ceux-ci, d’abord romaines au fond, ne furent franques qu’à la surface ; mais, lorsque la famille de Répin d’Herstal fut parvenue au pouvoir, la fusion entre les deux éléments, jusque-là simplement juxtaposés, ne tarda pas A s’opérer, malgré la nouvelle marée humaine , sortie de la Germanie, qui se répandit alors sur le sol. marée que celui-ci eut bientôt absorbée, comme il avait déjà fait de tant d’autres, sans qu'il en restât au dehors de traces bien apparentes. — Telles furent les conditions dans lesquelles sc produisit la poterie fabriquée par les carlovingiens, ce qui fait qu’elle participe A la fois de celle de la période gallo-germaine, dont elle est fille , et de celle des premiers temps féodaux qu’elle a engendrée. Les vases du viir siècle ressemblent donc encore à ceux du vu ; mais la terre en est moins fine et cesse assez promptement d’élre teintée en noir, sans qu’on ail fait disparaître pour cela les ornements traditionnels. Pendant les cent années qui suivirent, la plupart des formes perdirent à peu près tout ce
(!) V.. par exemple, ceux <|tii sortent du tombeau d’une femme de la seconde moitié du vl« siècle, découvert h Unies. — Poitou (l tVnc/tV, art. de Grues.
qu’elles avaient conservé de romain, pour prendre un aspect nouveau et propre au terroir. La coupe de terre blanche, sans lustre ni vernis, figurée au n° 16 de la planche des Poteries poitevines, est de ce nombre. Elle a été découverte brisée en morceaux au Langon, dans une sorte de petite tranchée, remplie de charbon, de vieilles ferrailles, où se sont aussi trouvés deux deniers carlovingiens, l’un au nom de Louis le Débonnaire et n la légende : xpistiana beligio ; l’autre frappé A Melle sous Charles le Chauve. Il y avait encore les restes d’un cuvier de terre blanchâtre, identique, comme forme et ornementation, à celui trouvé dans le cimetière du Bernard par M. l'abbé Baudry, et que j’ai fait reproduire au n° 12 do la même planche. Ce dernier vase est l’un des rares exemplaires complets qui existent. Il a 0® 60 de hauteur et une capacité d’environ quinze litres. Sa terre est rosée. Certains autres échantillons plus grands, qu’on a rencontrés fragmentés, étaient de terre rouge, rappelant celle de nos charniers et pannes à lessive de campagne, qui ont conservé la même forme, employée dans la Gaule entière depuis des siècles, ainsi que l’ont constaté les découvertes successives de poteries appartenant à toutes les périodes. Il y aurait un livre tout entier A faire sur la fabrication du cuvier A travers les âges, et nul autre vaisseau de terre, a moins que ce ne soit le vase â boire, le plus ancien de tous, et le coquemar, ne répondrait mieux A l’idée que s* était faite Lelewel de l’emploi de la céramique, comme document capital de l’histoire du genre humain.
M. l'abbé Baudry a découvert, en outre, dans le cimetière qu'il a exploré, quantité de vases funéraires, très précieux comme jalons de la classification que j’essaie d'établir. Ils sont gravés sur la planche ii du mémoire qu’il a publié sur le résultat de ses fouilles, inséré dans lMnnuatre de 18G2 de la Société d’émulation de la Vendée. L’un d’eux est reproduit au n° 15 des Poteries poitevines. Sur la partie supérieure de sa panse est un cercle de petits ornements imprimés A la roulette. Je le crois du ix* siècle. Il est très fâcheux que M. Baudry n'ait pas indiqué les conditions dans lesquelles chaque vase a été trouvé, et quels objets l’accompagnaient. Le cimetière du Bernard ayant servi, durant dix siècles, aux inhumations, il en résulte une incertitude regrettable sur l’âge de la plupart d’entre eux. Aussi sont-ils décrits sans tenir compte de l’ordre chronologique, et voit-on figurer, sur la planche qui accompagne le mémoire, des poteries des xi* cl xii® siècles, dont l'une est couverte d’un vernis verdâtre, parmi d’autres contemporaines des successeurs immédiats de Charlemagne. Ce travail, fait avec plus de méthode, eût été, dans la circonstance, d'une utilité extrême, au lieu qu’il laisse le lecteur sans moyens decontrôle, en présence de monuments qui sont peu familiers aux archéologues.
Le cimetière de Saint-Germain-sur-Vienne, arrondissement de Civray, nous a rendu des vases funéraires qui valent la peine d’être étudiés. Quelques-uns sont au musée de Niort. Celui de Maillé (Vendée), très riche en spécimens d’une époque plus basse, a également fourni les fragments d’un grand pot de terre blanche, à peu près semblable A celui du Bernard que j’ai fait graver. Il avait 0® 23 de hauteur, et trois zones de zigzags faites A la roulette. M. O. de Rochebrune a recueilli sur ce point une petite bouteille pourvue
d’une zone exécutée par le même procédé. Sa collection renferme de plus le vase funéraire, dessiné au n° 17 de ma planche , vase que j'estime être du x* siècle, et dont la surface, percée de trous, porte une série de petits ovales faits au poinçon, et le nom d'ocA, qui, par sa tournure Scandinave, me parait appartenir à quelque pirate normand. La terre est légèrement rosée et pleine de paillettes micacées. On l’a trouvé à Mouzeuil (Vendée), sur le bord du marais.
Lorsqu'on démolit, en 1854, les restes de la vieille chapelle de l’abbaye de Bonncvaux, à quelques lieues de Poitiers, on trouva, en même temps qu'un dépêt de dix-sept à dix-huit livres pesant de monnaies des dernières années du x* siècle (1), un plat de terre blanche, de la grandeur de l’une de nos assiettes, et plusieurs débris de poteries de mêmes terre et couleur, sans aucune trace non plus de vernis. Le plat n’avait pas de rebord saillant; ses parois étaient minces et n’avaient pas reçu d’ornemenU. L’un des débris présentait, au contraire, des entrelacs grossiers, formés de deux courants tracés à la roulette, qui allaient s’entre-croisant. Un second, qui avait appartenu à une urne à deux anses, d'assez grande dimension, portait des gouttes de barbotine semées comme au hasard, et était traversé par des lignes saillantes, allant de l'orifice à la base, appliquées par le inéme moyen. Un troisième morceau, provenant d’un coquemar, axait une anse, dont le plat était garni, de bas en haut, d'une rangée d’ écailles exécutées avec le bout du doigt. — D'une époque un peu postérieure est un petit vase funéraire en forme de bouteille, aussi de terre blanche, découvert à Secondigny (Deux-Sèvres), sur lequel est le nom d’Adalbertus, tracé à la pointe avant la cuisson. Ce devait être celui du mort renfermé avec ce vase.
A l’époque oïl ces dernières poteries furent livrées au commerce, le nombre des fabriques avait beaucoup diminué , par suite des invasions des Normands. D’une autre part, la vie errante que les populations furent contraintes de mener pendant cent années, si tourmentées qu’elles firent aspirer à la fin du monde comme à une délivrance, obligea de substituer la vaisselle de métal à celle de terre. L’homme du Nord paraissait-il, chacun prenait la fuite, emportant avec lui quelques misérables ustensiles faits pour résister A de pareilles épreuves, et allait au milieu des bois planter la méchante marmite de cuivre ou de fer qui tenait lieu de toute autre batterie de cuisine.
En résumé, la poterie poitevine du temps des Carlovingiens semble avoir d’abord été une imitation dégénérée de celle de la période gallo-romaine. Plus libre de ses allures au ix* siècle, mais plus grossière, elle eut ses formes propres, son cachet d’originalité. Sa terre ne fut plus mélangée d’éléments susceptibles de lui donner la teinte noire si fréquemment employée du vi au vin* siècle. Elle eut une blancheur complète dans les vases d'une fabrication un peu soignée, qui reçurent parfois des décors imprimés à la roulette
(I) V. i.iudn numifmtUiqutt, Pâtis, J. Chanel, l&W, iu-8' > , p. 41 cl soiv.
ou au poinçon. Il n’ apparaît jamais en elle aucuoe Iracc de lustre, du glaçure ou de vernis. « De même que dans les institutions sociales et dans les diverses branches de l’art, il y eut alors transformation dans la céramique. Le x* siècle, pour avoir été un temps d’épreuves et d’horribles souiTrances. n'en fut pas moins très fécond en résultats. Tout le travail des temps écoulés depuis l'invasion étant venu aboutir à lui . il donna naissance au monde moderne. » Mais, bêlas! l’esprit humain, replongé dans le plus avilissant des esclavages, avait quatre ccnls ans de ténèbres à traverser, avant de revoir le soleil !