‹ L'art de terre chez les PoitevinsChapitre 14 sur 57 · POTERIES FABRIQUÉES DEPUIS SAINT LOUIS JUSQU'A LOUIS XI · texte numérisé non relu

POTERIES FABRIQUÉES DEPUIS SAINT LOUIS JUSQU'A LOUIS XI

Le vernis vert proprement dit, qu’on prétend avoir été employé beaucoup plus tôt dans d’autres provinces, n’a fait, selon moi, son apparition en Poitou que sous Philippe- Auguste ou Louis Vin. Du moins, je n’en connais pas d’exemples antérieurs au premier tiers du xiii* siècle. Ou commença à le mettre par touches sur certaines parties. Il était alors inégal, ponctué de petites taches plus foncées. Une soixantaine d'années après, il prit davantage de corps, et s’étendit sur toute la surface. — Sous saint Louis, l’emploi de la vaisselle de terre prit de l’extension, et l’on se mit A fabriquer des pièces d’une certaine dimension, couvertes d’ornements en creux. Les réparations exécutées, sous la monarchie de Juillet, à l’église de Bellevillc (Vendée), ont amené la découverte d'un très beau vase et des débris d'un plat, que j’estime être de la seconde moitié du xm e siècle, mais que MM. Riocrcux et Milet croient d’une date un peu moins ancienne.

18 et 19 de la planche des Poteries poitevines.)

Le vase, haut de 0® 37, est revêtu d’un vernis vert foncé, d'inégale épaisseur sur ses diverses parties. Les courants, les fleurs de lis et les quadrillés dont il est décoré ont été tracés à la pointe avant la cuisson et ont été remplis par le vernis , ce qui les fait presque trancher en noir sur le fond. La plupart des ornements du plat ont, au contraire, été imprimés en creux avec un moule ou poinçon, et reliés entre eux par des linéaments faits à la pointe. Les armes, autant qu’on peut en juger par les fragments qui subsistent, sont celles de la maison de Lusignan : burelé d'argent et <f azur (1). Dans son entier, ce plat avait 0“ i*2 de diamètre. Il est pareillement enduit d’un vernis vert assez foncé. La terre des deux pièces est rouge et très bien cuite.

Vers la même époque, apparaissent des vases funéraires en forme de pomme de pin ou d’artichaut, qu’on continua à fabriquer durant une partie du xiv c siècle. Les plus anciens sont façonnés» la main, au moyen d'appliques en relief, ou avec un instrument tranchant. Plus tard, on se contenta de les mouler.

Ces diverses poteries, dont le système décoratif se ratlacho, par un côté, A celui employé du v* au ix° siècle, qui n’a jamais été tout A fait abandonné, quoique les traces

(1) Los llclleville s'ôtaient alliés, dans le courant du xill* siècle, sus Lusignan, par le mariage do l'un d’etis avec Isabelle, fille de Hugues XI, comte de la Marche et d’Aogoulèmc.

laissées par la période intermédiaire soient fort peu apparentes, ce système décoratif contenait en germe celui des faïences sigillées de la Renaissance. Quelques-uns de ceux qui ont publié des travaux sur la céramique veulent, il est vrai, en faire honneur, comme invention, à l’Allemagne ; mais cette opinion ne supporte pas l'examen. Il y a en ceci, de même qu’en tant d’autres choses, filiation non interrompue, depuis l’époque romaine jusqu’à nos jours. Il ne s'agit que de rétablir, pour s’en convaincre , les degrés que le temps a fait disparaître en apparence. La collection de vases retirés de la Seine, formée, en ce moment, au musée de Sèvres, par M. Riocreux, sera d’une utilité pratique très grande pour élucider la question. On ne saurait trop engager les amateurs des départements à recueillir avec soin toutes les pièces intéressantes de ce genre qui leur passeront sous les yeux. Les recherches particulières, faites simultanément sur tous les points du pays, ont conduit à la connaissance de l’ensemble de la numismatique féodale. Encore quelques années d’investigations intelligentes, et l’histoire de la céramique française n’aura plus do secrets pour nous. Des lois générales ont régi toutes ses phases : ce qui s’est passé à I'aris a eu lieu en Poitou. Quoique nouveau venu dans Part de terre, j’ai essayé, au début de ce travail, de formuler ces lois, qui reçoivent leur confirmation à mesure que nous gravissons les échelons des âges.

Le contingent du xiv" siècle est un peu plus nombreux que celui du xitr siècle : mais je n’ai que de médiocres spécimens à présenter au lecteur. Le plus curieux est. sans contredit, une très grande bouteille de terre blanche, semée de points rouges et de cailloux, dont la partie inférieure de la pans»» est revêtue d’un vernis vert, tandis que la partie supérieure et le col sont lamés de la même couleur. Retirée intacte d'un canal voisin du bourg de Triaizc, dans le marais de Luçon, elle a été brisée par son inventeur qui, en ayant fait sortir un blanc de Charles Y, crut qu’un trésor y était caché, et n'eut rien de plus pressé que de la mettre en pièces. Ses dimensions, quoique considérables, ont été exagérées sur la planche des Poteries poitevines n° 21 . Elle ne devait pas avoir plus de 0" 45 de hauteur.

Le pot n® 20 est également vert. On l’a extrait de terre en déblayant l’ancien cimetière de Saint-IIilaire-sur-l’Autise. Il contenait du charbon , une bague d’argent et trois ou quatre doubles deniers du roi Jean. Plusieurs autres vases, semblables de forme , mais ayant parfois un petit broc pour verser le liquide, et de simples lames vertes sur leurs surfaces , ont été exhumés du même cimetière. Tous étaient de terre blanche mal préparée. Sur un morceau d’écuellc verte, venu encore de là, est cette marque imprimée en creux , qui est peut-être celle d’un potier.

Je citerai enfin un second fragment de terre blanche très fine, plus ancien que les autres, qui porte, gravés à la pointe après la cuisson, les mots : LAMI LA DOV (né ). — L’ami l'a donné. Le vase d'où il provient était probablement une sorte de coupe ou tasse, et avait été offert en présent par un amoureux à sa maîtresse. On possède des bagues, fibules, etc., avec légendes semblables. Le bijou suivant, qui faisait partie de ce trésor d'un orfèvre du xni* siècle, découvert à Poitiers il y a quelques années, est Pan des plus remarquables spécimens du genre qu’on connaisse. Il est en or, ciselé avec la plus exquise finesse et décoré de pierres précieuses.

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La légende du revers doit être lue ainsi : 10. SVI. ICI. EN. LIY. D’AMI : A MO (i;. — Je suis ici en lieu d'ami à moi. (Communiqué par M. Charroi, antiquaire à Paris.)

Indépendamment de ces pièces de dates certaines, nous avons un document, à peu près contemporain, où il est question de vases de terre. Le t pr juin 1378, un nommé Jourdain Begaud, du village de la Poterie, paroisse du Champ-Saint-Père, faisant déclaration à Jacques Freslon, chevalier, seigneur de la Vieille-Molhe, de ses fours, maison et dépendances, se dit tenu, par chacun an, de porter à la résidence de son dit seigneur une buye verde godronnée, et une ponne de bure (lessive). J’ai déjà fait remarquer ailleurs la persistance du type dans ce dernier ustensile de ménage, qui, depuis le bas Empire, n’a pas changé chez nous de forme. La contrée, qu’habitait au xiv f siècle Jourdain Begaud, possède encore d’assez nombreux fours de potiers. Ç'a même été, depuis des centaines d'années, l’industrie de ce coin de terre. Au moyen-âge, une route qui, de là, conduisait aux ports de Saint-Benoit et de Moric, s'appelait le Chemin-des- Potiers. Du territoire du Champ-Saint-Père elle remontait vers le nord, et rencontrait plusieurs autres fabriques, après s’être séparée en deux branches, dont l'une gagnait Beauvoir-sur-Mer, et l’autre allait au Pas-Boschet, dans le pays de Retz, où la vaisselle de terre commune se fait aussi depuis très longtemps. L’existence de ces voies de communication semblerait indiquer que le commerce de la poterie s'est fait en Bas-Poitou sur une assez grande échelle, et qu’il y eut une sorte d’association entre les ouvriers des divers points de la contrée, association qui devait remonter, par tradition, à l’époque romaine, où les figuli formaient

une corporation indépendante (1). Dans les villes, ils avaient leur quartier particulier. A Luron, il y avait la rue et la place de la Poterie (2). 11 eu était ainsi dans plusieurs antres localités du Poitou.

Le xtv e siècle fournit, indépendamment des vases vernissés de vert, des échantillons de terre rougeâtre, dont l'enduit est brnn. D’autres, de terre tirant sur le gris, et qui ont peu de résistance, ce qui fait qu’on no les trouve qu'à l'état de fragments, ont un vernis brun verdâtre très grossier, identique à celui de certaines poteries de la période romane. Tout porte «à croire qu’on n’avait pas cessé d’employer ce dernier vernis, depuis son invention.

Les produits de la première moitié du siècle suivant ne présentent pas beaucoup de différence avec ceux qui viennent d’étre décrits ; mais les ornements en reliefs recommencent à apparaître en assez grand nombre.

Poitiers m’a fourni un débris de vase vert dont la panse porte une Annonciation, dans un encadrement gothique, et la légende ave iiaiua. Voici un autre fragment, avec les armes des Argenton : cf or semé de croisâtes de gueules à trois tourteaux de même (3).

Ce dernier échantillon provient sans doute d’un pot analogue à ceux mentionnés dans l'extrait suivant d’un aveu rendu au seigneur de Villeneuve, paroisse de Plénéc-Jugon, par les potiers qui avaient établi leurs fours sur la lande aux Briguons, dépendance de cc manoir :

« Lesdits potiers ont reconnu et reconnais sent ledit seigneur pour leur seigneur terrien , et se sont obligés de s’assembler le dimanche de devant le jour de la Saint-Jean-Baptiste de chaque année, et d'accompagner et assister le dernier marié d'entre eux , qui doit avoir un ra.se de terre garni de fleurs, arec les armes dudit seigneur; et chacun desdits potiers doit avoir une fleur en main, arec un sonneur et joueur d’instrument, et tous de compagnie doivent e«trer en l'église paroissiale de Plénée , en la chapelle dudit seigneur, qui sera dans son banc, lui présenter ledit rase, ou à autres de sa maison ou à ses officiers, d peine audit nouveau marié de 60 sous monnoie. Outre, chacun desdits potiers doit, le premier

(!) Loi de l'an 337, dans le Cod. Theod., t. XIII. Ut. IV; — et Cod. Justin, X, c. LXIV.

(?) La poterie <le Luçon devait a l 'église de Saini-Kilbcrt, la plot ancienne du lieu, un plat pour recevoir l'offerte le jour de la fine du sainl patron , qui Tut l'un des apôtres de la contrée. (Xote* manuscrite s de Brumauld de Beaitrcgnrd, pmeidètt par Jf . JUerland, médecin à Lufon.)

(3) Guillaume d'Argeulon. slmr d'Argenlou-Chûlcau, des Moites et de Villenlrois. fut gouverneur de Louis XI.

jour de chaque année, aller trouver ledit seigneur à la Villeneuve, et, pour étrennes, lut présenter un chef-d’œuvre de leur main et métier, à peine de i5 sous d’amende. Doivent eu outre, sur tous les rases qu’ils font, excédant le prix de S sous, mettre les armes du seigneur, à peine de tS sous. »

Je dois à M. A. do Barthélémy la communication de ce curieux extrait, dont l'importance n'échappera pas aux amateurs de poteries du moyen-àgo, qui y trouveront l'explication de la présence d'armoiries sur bon nombre d’entre elles.

Avant de passer à la période suivante, il me reste à dire quelques mots des carreaux de dallage en terre cuite des temps antérieurs au règne de Lonis XI. Il y en a peut-être de beaucoup plus anciens que le xit" siècle ; mais l'échantillon, qui se place en tête de ceux venus â ma connaissance, est, nu plus, contemporain d’Alienor d'Aquitaine. Il a été trouvé à Mnrcuil, est de terre couleur blanc rosé, sans vernis, et porte en creux un fleuron pur roman. Les spécimens des xiu* et XI v* siècles sont moins rares. Poitiers. Melle, Vouvent. la chapelle du cloître de Maillexais, le prieuré de Saint-Hilaire-de-Grues, etc., nous ont fourni une quantité de variétés, qui, la plupart, sont de terre rouge et décorées d’ornements peints en jaune sur fond brun rougeâtre. Un seul carreau du xui°. venant de Melle, a un griffon jaune sur fond noir. Parfois l'ornement, imprimé en creux au moyen d’un moule, a été ensuite rempli d’une terre blanche, puis on a couvert le tout d’un enduit vitreux jaunâtre, qui, laissant voir au travers la matière du carreau, produit le même effet que ceux fabriqués par l’autre procédé. Parfois aussi les figures en terre blanche sont excessivement minces et simplement appliquées sur la terre rouge, faisant fond; aussi fontelles une légère saillie sous l'endroit vitreux. — Les dessins sont toujours disposés de façon à ce que, en s'adaptant les uns aux autres, ils forment un ensemble agréable â l'œil et parfaitement régulier. Ils ont été modifiés au xv* siècle, où l’emploi des blasons devint plus fréquent; mais les procédés de fabrication sont demeurés les mêmes, quoiqu'elle fût moins soignée. Mallièvrc, sur les bords de la Sèvrc-Santaise, possédait alors une fabrique de ces pavés vernissés, comme l’indique l’inscription d’un carreau découvert dans l’église de l’ancienne abbaye de l'Absie en Gâtine.

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