POTERIES TRANSITOIRES ENTRE LE MOYEN-AGE ET LA RENAISSANCE
La période comprise entre l'époque de la mort de Charles VII et l’avénement de Louis XII (1461-1 498) a cela de particulier dans l’art, qu’elle est comme un pont jeté entre deux mondes différents l’un de l’autre, mais rattachés entre eux par des liens d'intime parenté. Le mouvement qui s’est produit dans l’ordre des faits politiques a laissé une trace tout aussi profonde dans les monuments, à quelque catégorie qu'ils appartiennent, et je suis convaincu que le jour où l’on pourra embrasser d’un seul coup d'oeil les phases diverses de la céramique française , sa marche apparaîtra la même que celle de l’architecture, de la peinture, et des autres branches de l'art auxquelles s’est appliqué l’esprit humain.
IVautres provinces sont sans doute plus favorisées que la nôtre, car nous n’en sommes pas rendus encore à posséder une série suffisante de poteries, qui nous permette de voir comment s’est accomplie la transition insensible d’un style à un autre. Ce n'est pas que les œuvres de quelque importance nous aient manqué jadis; mais celles-lA sont à peine indiquées par les documents écrits, tandis que celles de minime valeur ont seules survécu. Un registre de comptes de la famille Macaud, de Niort, pour l’an 1498, contient, par exemple, deux mentions bonnes à relater :
« .4 Jérôme Blayt , de Saint-Jehan , 2 escus pour la tendicion et pointure de
l'ymage saint Pierre, de terre du dict Saint-Jehan, qui fust mise sus ta sépulture maistre Pierre Laurent . »
« Au dict Blays vnj deniers; l'Agate à Marques. »
il s’agit probablement ici d’un modeleur de Saint-Jean-d’Angély, qni fabriquait des images de terre cuite, peintes à l’huile ou h la détrempe. comine on en rencontre dans bon nombre d’églises* — Quant à r.lÿafc d Marque t, je ne lui vois qu’une explication plausible. L’une des foires de Niort se tenait II* jour de la Sainte-Agathe. Ce pourrait donc être une image de môme matière, qu'on avait coutume de vendre alors aux enfants. Il faudrait consulter, â cet égard, les traditions locales, qui ont peut-être conservé le souv enir de cette coutume.
Le monument, dont j’ai maintenant â entretenir le lecteur, est d’un ordre tout différent, et serait, de nos jours, d’un prix inestimable. Il y avait a l’abbaye de Saint-Michel en l’Herm, une sorte d’édifice gothique, de forme carrée, d'environ six pieds de hauteur, avec clochetons, fenêtres à jour et statuettes. Il était entièrement enduit d’un vernis vert. — Le dernier survivant des moines de cette abbaye, nommé Chalus, en avait conservé un souvenir merveilleux, quoiqu’il eût déjà subi, de son temps, maintes détériorations; mais il ignorait quelle avait été sa destination première. Selon lui, c’était un reliquaire vidé et brisé durant les guerres de religion. J’y verrais tout simplement un poêle, analogue à ceux qu’on a faits en Allemagne, d'autant plus que l’inventaire de Saint-Michel en l’Henn, dressé au commencement de la Révolution, porte ceci : « Dans la chambre au-dessus du petit office, nous avons trouvé... un grand vieux poêle de terre hors de service... »
M. Pilotelle, mort récemment conseiller à la cour de Poitiers, avait, dans sa collection de faïences, quelques débris d'un monument de même nature, qui dataient de la seconde moitié du xv* siècle. Ils doivent être encore entre les mains de sa famille.
Rien ne prouve que ces grandes pièces de terre cuite, malgré leur couleur verte, fort affectionnée en Poitou, comme en Beauvoisis, y aient été fabriquées. J’ai cru toutefois opportun de constater qu’elles ont existé dons la province.
En fait de poteries conservées, soit dans les collections publiques, soit chez les particuliers, je ne puis indiquer que deux ou trois fragments du musée archéologique de Poitiers: la partie inférieure d’une buie venant d’Argcn ton -Château, sur laquelle est un courant de feuillage en relief, et qui porte sous sa base, tracée à la pointe avant la cuisson, la ligure d’une oie ; une petite coupe à quatre lobes, trouvée à Moutaigu, dans un souterrain (lu château, par M. Dugast-Matifeox, qui eu a fait don au musée de Nantes ; un épi, de 0“ 60 de hauteur, enlevé, l'an dernier, à la toiture d’une maison des environs de Parllienay, par un brocanteur de Bordeaux. La base était ornée de télés d'ange, d'aigle, de lion et de bœuf, symbolisant les quatre évangélistes ; la partie supérieure se terminait par une figure d’ange vêtu d’une longue robe. Le travail de celle
pièce esl extrêmement grossier; mais elle offre de l'intérêt au point de vue de la chronologie de notre céramique provinciale. Enfin une plaque, haute de O™ 16, large de 0" 12, avec un cerf en relief, qui a probablement fait partie de la décoration intérieure d'une maison privée ou d’un château. Cas pièces sont entièrement vertes, à l’exception de la petite coupe et de l'épi, qui ne sont vernissés que par places.
Le caractère le plus saillant du la plupart des ouvrages de terre de ce temps est l'emploi continuel des reliefs sur les pièces qui sortent du commun. Les auteurs des belles faïences du siècle suivant n’eurent donc rien à inventer dans cette donnée. Q»'on examine, pour ne citer qu’une seule officine, la série des produits céramiques de la Chapelle-des- Pots, près de Saintes, dont nous aurons à nous occuper plus tard , et l’on se convaincra que les ornements eu reliefs y étaient employés depuis au moins cent années avant Paltssy. Or la Chapelle-des-Pots a suivi le système décoratif universellement adopté dans l’Ouest.
Le mode de fabrication des pavés vernissés est toujours le même que celui employé durant la période précédente. Des incrustations de terre blanche servent à former les figures qu’on s’est proposé de représenter ; les blasons sont encore d’on usage plus général que par le passé. Le n° 22 de la planche des Poleries poil cernes reproduit quelques carreaux, venant du château de Talmond , qui datent vraisemblablement du règne de Charles VIII. Le premier est orné de trois alérions de Louis II de la Trémouille ; le suivant, qui ost tout de vair, est au musée de Sèvres.
Parvenu à l’extrême limite du moyen-âge, la Renaissance va nous apparaître radieuse, et faire oublier, par mille chefs-d’œuvre, les grossières poteries dont se sont servis les enfants de la Gaule, depuis que les ténèbres étaient descendues sur l’Europe. L’art, ranimé par un souffle venu d’Oricnt, s’est remis en possession des ouvrages de terre, après en avoir été, durant des centaines d’années, presque toujours absent. Encore fallut-il, pour que la poterie française se soumit â son empire, que l’Espagne eût transmis les enseignements reçus des Arabes à l’Italie, qui devint notre initiatrice à son tour.