FAÏENCES D’OIRON
Ainsi qu'on l'a vu dans le précédent chapitre, les potiers poitevins se sont contentés, durant les vingt-cinq premières années du xvi* siècle, de suivre le mouvement de transformation qui s’opérait dans le système décoratif. Rien ne fait, du moins, supposer qu’ils aient tenté d’imiter l’exemple donné par les ouvriers de quelques autres provinces, avant que l'influence d’une femme supérieure fflt venue élever l’un d’eux à la dignité d’artiste, et lui donner le premier rang parmi les céramistes français de l’époque.
Ce fut au bourg d’Oiron, dans la mouvance de Thouars, que ce potier d’élite bâtit le four d’où sortirent les petits chefs-d’œuvre, demeurés si longtemps une énigme pour les chercheurs d'origine, et comptés aujourd’hui parmi les plus rares merveilles des collections européennes.
OPINIONS DIVERSES ÉMISES SIR L’ORIGINE DES FAÏENCES D'OIRON. COMMENT A ÉTÉ FAITE LA DÉCOUVERTE DU LIEU DE LEUR FABRICATION.
Tout le monde connaît les faïences fines, décorées dans le style de la Renaissance, auxquelles on a donné le nom de faïences de Henri II, parce que l’emblème et le chilTre de ce prince figurent sur un certain nombre d’entre elles. Ces pièces sont minces et légères; leur pâte est fine, très blanche, peu dure, absorbante. Le vernis, tant soit peu jaunâtre et transparent, est assez également étendu, très glacé, eteependant fort mince (1). Comparées à tous les produits contemporains, elles ont sur eux une supériorité marquée, au double point de vue de la perfection des détails et des difficultés de fabrication vaincues. Depuis que les curieux ont commencé à comprendre que les poteries orientales n’étaient pas seules dignes de leur attention, ils se sont mis avec une singulière ardeur à la recherche de ces charmants spécimens d’un art oublié depuis des siècles, et qui avaient pour eux le merveilleux attrait du mystère. Tous s’étaient, en effet, demandé quelle était leur patrie, sans pouvoir trous cr le mot de l’énigme. Du Sonmierard, le créateur du musée de Cluny, les a estimées venues de Beauvais; M. André Pottier, qui le
(I) Traité de* arl* céramique*. par A. Urtwtfiiiart, 1. n, p, 173.
premier en a parlé avec l'autorité d'un archéologue et d'on céramiste, les a dites faites à Florence, tout en indiquant presque du doigt sur la carte, par une contradiction étrange chez un observateur aussi judicieux, le point exact de leur provenance (1); Alexandre Bnongniart, sans formuler exactement sa pensée, a laissé supposer qu'il les croyait françaises (2); M. A, Salvelat, non moins réservé, partage le même avis (3). qu’ont nettement exprimé M. Jules Labarte (4), M. L. de la Borde (3) et l’anglais Joseph Marryat (6); MM. Thoréct A, Tainturicr les ont données au contraire A Pagoloou AÀscanio, élèves de Benvenuto OUini, restés en France après le départ de cet altiste (7); M. L. Clément de Ris, à quelque bijoutier inconnu venu également d’Italie (8); M. Auguste Bernard, A Geoffroy Torv, le célèbre imprimeur dont il a élucidé la vie (9) ; M. de la Ferrière-Percy a insinué qu'elles pourraient bien être dues à l’un des potiers italiens établis à Lyon, et a cité, à l’appui de son hypothèse, des lettres patentes de Henri III, qu’il a eu le tort de croire de Henri II (10); M- Moore, marchand d’antiquités de Londres, les affirmait, à cause de la nature de la terre, modelées par l’un de ses compatriotes (1 1): M. H. Delangc, auquel nous devons la description et la reproduction in-folio de tontes les pièces connues jusqu’à ce jour, a, dans une brochure imprimée en 1847, émis l’opinion qu’elles étaient rouvre de Girolamo délia Robbia, le faïencier florentin qui décora pour François I er le château de Madrid (12). D’autres encore en ont parlé, y compris M. J. C. Robinson, qui a donné, dans le catalogue de l’exposition faite à Kensinglon.cn 1862, un excellent résumé de tout ce qu’on en a dit jusqu’à ce jour, et même M. Auguste Demmin. dans la grosse joyeusclé ludesque, écrite sous l’influencé de la contemplation d’un pot de bière, et si naïvement intitulée : Guide de r amateur de faïences. Mais, en fin de compte, MM. Labarte, de la Borde, Marryat et Eugène Piot (13), que j’allais oublier, guidés par la sûreté
(I) Monuments inédits /tour servir à i histoire des arts réunis par WiUemin. texte de M. A. Pot lier. 1830, t. rr, p. 65.
(2 Traité des arts céramiques (édition de 1854), t. u, p. 475.
(.'5 j Technologie céramique.
(4i Catalogue raisonne du cabinet Dcbruge-Dumesnil (introiJiiclioiO.
(6 Le Château de Boulogne.
(Or Uistory of poltery andporcelain mediara! and modem.
(7; Alliance des arts, 1847. — Notice sur tes faïences du xn” siècle, dites de Henn il.
(6; G a selle des beaux-arts. 1800.
(0) Recueil de toutes les pièces, connues jusqu'à ce Jour, de la faïence française . dite de Henn II et de Diant de Poitiers, par MM. Delange pire et 111s, p. tO.
(10) Vne Fabrique de faïences à l-yon sous le règne de Henri II. Paris, Aog. Aubry, 1802.— V. ce que M. A. Darcel dit de la «laïc des letlres royaux «loin » Ml usage M. de la Ferrière-Percy , dans to Dkentrati talion littéraire et scientifique, t. n,p. 10.
(I I) Lettre nuDusttflc adressée à l'auteur.
(12) Notice biographique sur Girolamo delta Robbia. Recueil de toutes les pièces , connues jusqu'à ce jour, de la faïence française, dite de Henri H et de Diane de Poitiers. — Lettre à .8 B. Fillon, a propo * de sa brochure intitulée : Les Faïences d'Oiron.
(13) Le Cabinet de l'amateur, 1802, n» 10.
de goût qui les caractérise, ont seuls affirmé, avant décembre 1862, l'origine purement française de ces faïences.
Restait à déterminer le lieu de leur fabrication. Le hasard m’en a fourni les moyens d'une façon tout à fait imprévue.
M. Jules Charret me montra, un jour que j’étais & Paris, deux feuillets de parchemin ornés de belles miniatures, provenant du calendrier d’un livre d’heures, exécuté, vers le milieu du xvi* siècle, pourClaude Gouflier, grand écuyer de France, ami personnel de Henri 11 (1). L’une de ces miniatures, encadrée de termes élégants, emblème adopté par le propriétaire du livre, de sa devise, de ses armes et des insignes de sa charge, se rapportait au mois de juillet et représentait un repas rustique pendant la moisson. Sur le premier plan, une jeune femme tient d’une inain un verre demi-plein, et, de l’autre, semble vouloir empêcher un homme, assis devant elle, d’absorber la totalité du contenu d’une bouteille de terre à laquelle il boit (2). L’aspect de cette bouteille me frappa tout d’abord. Elle était d’un ton blanc jaunâtre et décorée de légers entrelacs noirs et du blason des Gouflier : une vraie faïence dfc Henri II. — Des recherches sur une question de numismatique féodale, qui m’occupaient alors, m’empêchèrent toutefois de suivre l’idée que sa vue avait fait naître. De retour en Vendée, cette idée roc revint en mémoire avec une telle persistance que je résolus de m’assurer si j’avais été le jouet d’une ressemblance sans portée, ou bien favorisé d’une véritable révélation. Après m’étre remis un peu au courant de la question des faïences de Henri II , et guidé par les observations de M. Poltiersur la provenance de la plupart d’entre elles, je me mis résolûment en route, dans les premiers jours de décembre 1862. Je visitai successivement Poitiers, Partbenay, Airvault. Moiré, où je pus examiner en nature trois charmantes salières appartenant à M. Calixte de Tusseau; Tbouars, et enfin Oiron, splendide résidence du grand écuyer. Là se termina le pèlerinage : le sphynx avait enfin laissé pénétrer un profane dans son sanctuaire. Quelques jours après, paraissait la lettre où je faisais hommage à M. Riocreux des prémices de la découverte (3). t’n second voyage à Oiron , exécuté en janvier 1863, m’a fourni des preuves encore plus décisives ; mais a modifié quelques appréciations d’un ordre secondaire.
(1) N. Cfaarvct m'a cède ptas lard ces drus miniatures.
(2) Derrière celte femme est le jeune seigneur châtelain, qui ne sc gène pas pour faire, debout et pu bee de spcclatcuis, ce que les musulman* ne font qu'accroupis. Ce détail, passablement déplacé dans un livre de prières, était tout b bit dans le goût de l'époque, beaucoup de livres pieux en présentent d’autres encore plus débraillés. Il n'est pas jusqu’aux Heures d'Anne de brclagne qui nous montrent une bourgeoUc se chauffant au milieu d< s siens, et relevant sa cotte plus qu'U n'est permis en semblable occasion. Certes la Bretonne était une bonnéle femme, même une prude, qui eût fait, si elle eût vécu (rente ans plus lard, la plus entêtée huguenote de son royaume, et pourtant celle grosse grivoiserie D'offcnsail pas ses veut peu délicats. Si l'on remonte plus haut dans le moyen-âge, c'est bien pis encore.
(3) 1rs faimets d* Oiron. lettre à Vf. Ktotrmx, conservateur du mutée céramique de Sèvres. Fontenay, Robutbon, ia-Ü 0 , (#02.
— Bi-
I.ES GOl'PFIER— ARTl'S, SA FEMME HÉLÈNE DE HANGEST ET SON FILS CLAI RE
Avant d'entrer dans la discussion des faits que j'ai à soumettre au lecteur, il est indispensable de fournir quelques notions préliminaires sur la fuuiille qui protégea la fabrication des plus intéressants produits de la céramique poitevine, et sur la maison de plaisance qu'elle s était fait construire. Hommes et choses sont unis par des liens si intimes que la moitié de ma tâche sera remplie, lorsque j’aurai raconté, en peu de mots , la vie du grand-malire de Boisy, celle de sa femme et celle de son fils, et donné une idée des sculptures et peintures qui décorent le château d’Oiron et de sa collégiale.
Les Gouiïier étaient, sans doute, originaires des environs de Ch&telleranlt (1) ; car les plus anciens individus du nom, mentionnés dans les documents authentiques, habitaient les environs de cette ville. Guillaume, sieur de Prinçay et vassal du vicomte de Châlellerault, est cité dans une charte de janvier 1224, relative A l’abbaye de l’Absie en GAtine. André, également sieur de Prinçay, et peut-être fils du précédent, fut l’un des témoins de Jean de Melun, évéque de Poitiers, dans une transaction, intervenue le 8 octobre 1246, entre ce prélat et Guillaume de. Chauvigny, au sujet de droits sur les habitants de la paroisse de Conan. Un autre Gouflier, portant le prénom d’Etienne et simple écuyer, habitait Marnay en 1309 (2). La prétention, élevée plus tard par cette famille, de descendre soit de Gaifre, duc d’Aquitaine, soit des vicomtes de Melun, n’était donc nullement fondée. Ce qu’ont dit d'Hozier et Haudicquer de Blancourt d’un prétendu lien de parenté entre clic et ces derniers reposait sur la tradition d’anciens rapports de vasselage avec l’évêque de Poitiers de la transaction de 1246 , ou plutôt encore sur ce que Philippe de Montmorency, femme de Guillaume Gouflier, avait épousé en premières noces Charles de Melun, grand-maitre do France.
Les Gouflier possédaient, au xiv* siècle, la seigneurie de Bonnivet : mais ils n’étaient encore que de simples gentilshommes, dont le nom était à peine connu A quelques lieues de leur demeure. Guy, l’un d’eux, fut pourtant écuyer d’écnric de Charles V. Charles VII fit plus tard leur fortune, en admettant Guillaume, arrière-petit-neveu de celui-ci, dans son intimité. Il le prit d’abord pour valet de chambre, ensuite pour l'un de ses écuyers, enfin pour premier chambellan. Lui seul fut en tiers dans le secret que Jeanne
(I) On a prétendu, dans ces derniers temps, qu'ils liraient leur nom du petit ctiàieau de Gouflier, commune de Légé {Loire- Inférieure). Ce domaine est , au contraire , de création toute récente cl doit sou appellation il la fantaisie d'une per&onne , qui a kmiIu rappeler ainsi le souvenir d'une famille à laquelle cite prétendait appartenir.
(S) Notes manuscrites de la Fontenell* de Vaudoré, & la flihliothèqnc de Niort.
la Pucelle révéla au roi (1). Initié à toutes les intrigues de la conr, on le vit l’un des plus zélés courtisans d’Agnès Sorcl, qui lui fit adjuger, en 1450, divers domaines, entre autres celui d'Oiron, démembrement de la vicomté de Thouars, confisqué sur Jean de Xaincoings. receveur général des finances en Poitou. Il reçut ensuite Boisy, pour avoir présidé la commission inique qui condamna l'illustre Jacques Cœur. Louis XI, après lui avoir tenu d'abord rigueur, lui témoigna bientôt la même confiance que son père. Il lui confia, pendant quelque temps, l’éducation du Dauphin ; et, si l'élève ne fit guère honneur au maître, il ne se montra pas moins reconnaissant plus tard des soins qu’il en avait reçus, puisqu’il le chargea, A son tour, de surveiller l’enfance des fils qu’il eut d’Anne de Bretagne (2). La mort le surprit aspirant au rOle de ministre, en 1499.
Ciuillaumc avait eu deux femmes, qui n’avaient pas peu contribué A l’introduire dans les rangs de la haute aristocratie française. La première fut Louise d’Amboise , fille «lu seigneur de Chaumont et d’Anne de Bueil ; la seconde, Philippe de Montmorency, était fille du premier chambellan Jean de Montmorency et de Marguerite d’Orgcmont , et veuve du grand-maître Charles de Melun. Une fois ces alliances consommées, sa fortune prit un accroissement encore plus rapide; mais elle fut surpassée par celle de ses fils.
Aqtls, l’un d’eux, nous intéresse seul à l’heure qu’il est. Elevé avec Charles VIII, il fui d’abord enfant d’honneur de ce prince, puis son pannetier. A la bataille de Fornoue, il combattit A ses cAtés et contribua à lui sauver la vie. Après la mort de son premier protecteur, Anne de Bretagne, qui l’avait pris en amitié, ne tarda pas à le faire entrer dans la maison de Louis XII, qui lYmmena avec lui en Italie, et le choisit ensuite pour être gouverneur du jeune duc de Valois, héritier du Irène.
Artus était un homme d’un esprit cultivé, aimant les arts et les lettres. Elevé dans la tradition gouvernementale de Louis XI et de madame de Beaujeu, oü il avait puisé l’élévation de ses vues politiques, il y joignait un certain fond d’honnêteté, très rare chez les hommes de son siècle. Lejeune François reçut donc de lui d’excellents principes, malheureusement annihilés par l’influence pernicieuse de sa mère et de Duprat. son précepteur. Le seul mauvais cûlé de l’éducation donnée à son élève par le sire de Boisy fut le goût exagéré du luxe, des fêtes A grand éclat et grand bruit , développé par la lecture trop assidue des romans de chevalerie, qui faisait ses délices et celles de sa femme, Hélène de Hangest (3). Tant que vécut l’économe Louis XII, ccs enseignements déplorables ne portèrent pas leurs fruits, et firent naître tout au plus de vagues aspirations chez le duc de Valois, dont Boisy croyait naïvement peindre le bon naturel, en lui donnant pour emblème la fameuse salamandre , entourée de la devise : nitkisco et extinguo. Mais la cervelle de François était trop étroite pour ses larges épaules et ses forts appétits.
(J ; Procès de Jeanne Darc, publié par J. Qulcherat, t. IV, p. 370.
(3) Miiiuics de lettres écrites par C.uiilaume (touiller S Charles VIII cl à la reine Anoe.
(3} L'inventaire «lu sire île Boisy , fait apres sa mort, an mois de décembre 1530, montre qu'il püisvéïjait la (duparl des romans de chevaleries qui existaient de son temps.
Il ne fut pas plutôt maître, à l’âge de vingt et un ans, du royaume et des économies de son prédécesseur, que le naturel reprit le dessus et qu'il se crut appelé a faire revivre les beaux jours des chevaliers de la Table ronde. Tout fut gaspillé en quelques mois. pouvait Boisy contre une pareille exubérance de sève ? Faute de mieux, il prit sa part du butin. Le nouveau roi lo fit son principal ministre, grand-raaitre à la place de La Palisse, qui devint maréchal ; il lui donna viagèrement le comté d’Estampes, la châtellenie de Fontenay-le-Comte, et, en toute propriété, la terre de Villedieu et autres domaines, sans parler du gouvernement du Dauphiné, non plus que de grosses sommes, d’une notable portion du revenu des francs fiefs et nouveaux acquêts de l’année , et de ceux de l’impôt établi sur le commerce de la basse Loire, depuis les ponts de Cé. Denx ans plus tard. Guillaume Gouffier, seigneur de Donnivet, frère d’Arlus, était choisi pour remplacer Louis Malet de Gravillc dans la charge d’amiral (31 décembre 1517); un autre de ses frères était déjà cardinal et évêque d'Alby ; le troisième était pourvu de l'abbaye de Saint-Denis, et possédait en outre celles de Cluny et de Saint-Jouin-de-Marnes, en Poitou. Pour un homme dont on a tant vanté le désintéressement, il n’oublia, à l’occasion, ni lui ni sa famille.
Pendant les cinq années qu’il vécut encore, Boisy s’efforça néanmoins de refréner les passions violentes du jeune monarque et de mettre un peu de sagesse dans son administration intérieure et dans ses relations avec l’étranger. Lui mort, tout alla à la dérive; mais, vigilant ami jusqu’à sa dernière heure, il légua à celui qu’il avait aimé comme un fils sa prédilection pour la compagnie des muses , et lui assura ainsi l’indulgence de la postérité, pour la longue série de méchantes actions et de sottises qui déshonorèrent son règne. Le roi cheialier fût demeuré odieux et ridicule dans l'histoire , le protecteur des lettrés et des artistes l’a fait oublier. Il n’est pas jusqu’à son visage , reflet d’une âme livrée aux grossiers instincts, que l’art ait transfiguré. Les générations modernes se sont détournées des reproductions, si profondément vraies, de Glouet, de Prévost, du sculpteur anonyme à qui nous devons le bronze du Louvre , pour ne plus le voir qu’à travers les flatteries en bronze ou sur toile de Cellini et du Titien. Malheur aux despotes qui joignent au tort involontaire d’être laids celui bien plus grave d’être déshérités du sentiment de l'art : l’avenir n’aura pas pour eux de ces indulgences posthumes !
Anus mourut de la gravelle à Montpellier, le 23 mai 1519, au moment od il allait conclure un traité de paix entre la France et l'Espagne. Son corps fut transporté à Oiron. pour y reposer avec ceux de ses ancêtres.
Hélène de Hanoert avait beaucoup aidé son époux dans sa tâche difficile. Aussi François I" lui témoigna-t-il toujours, même alors qu'elle fut veuve, autant d’affection que de respect. Elle était issue d’une ancienne maison de Picardie qui avait fourni, sous Philippe de Valois, un maréchal de France à la monarchie, et fille de Jacques (le Hnngest, seigneur de Genlis. chambellan du roi, et de Jeannette de Moy. A l’âge de seize ans, elle avait épousé Artus Gouflier, par contrat du 10 février 1499. Ce qu’on sait de ses
goûts et de sa vie privée démontre que c'était une femme d’une intelligence remarquable, aimant les arts et les pratiquant avec quelque succès. On peut donc lui faire en partie honneur de la sympathie de son mari pour les rruvres de l'intelligence, et de la salutaire influence que celui-ci exerça, par contre-coup, sur son royal élève.
Lorsque François I" eut un premier enfant de la reine Claude, il le fit baptiser, le 26 avril 1518, dans la chapelle du château d’Àmboise, par le cardinal de Boisy. Après la naissance, à Saint-Gerraain-en-Laye, le 31 mars 1519, de Henri, duc d’Orléans, le second de ses fils, il le confia aux soins de la femme de son ancien gouverneur. Les documents contemporains nous disent peu de choses sur l’enfance de ce prince, qui fut Henri 11. On sait seulement, par le Journal d'un bourgeois de Paris, qu’aussilôt après sa naissance il fut porté à Blois, en litière, pour le faire nourrir avec le Dauphin, son frère (1). Voici une lettre de Hélène de Hangcst au roi, qui fournil quelques nouveaux détails :
« Sire, je me reeoumande à rostre bonne grâce si très humblement que faire se peust, et tous plaise savoir, Sire, que sabmedi dernier, quinziesme jour de ce mois, atons atnene' monseigneur rostre fils en cc lieu d'Amboyse, où il est venu faisans aussi bonne chere tout le long du chemyn qu’il fistjamès. jVouji avions deux partys pour ramener ; c'est assavoir bateaux prestz pour le mener par eau, et lityere pour le mener par terre, et, pour cc qu'il le nous falloit mener en lityere jusques au dessus des faulxbourgs de la Tour- Fourgon, tant pour le mectre sur eau, que pour essaier comment il se porteroit en la ditte lityere , nous avons trouvé qu'il se portoit était que, par T opinion des médecins et de nous tous, nous f avons mène par terre en sa ditte lityere, ayant tousiours son bateau couste à couste de nous, avecq Claude dedans, afin que s'il se fust lassé en sa lityere, nous eussams eu le remedde près de nous; mis il s'est si bien porte' qu'il n'a esté besoing de luy changer sa ditte lityere, et est, Dieu mercy, en aussi bon point qu'il fust de cest an. Et, au partir du Plessys, le sont rc»u accompaigner tous les gens de bien de Tours, en voulenté de tousiours Taccompaigner, jusques ad ce que on les a fait retourner, et, avant, a baizëen la joue une jolie fille que luy a mené mon fils . — Sire, ce porteur nous a requis de vous porter ces lettres, espérant de tous douncr nouvelles qui vous plaisent, et luy baille le visage de rostre Ilenrict en ung feuillet, afin que veiez sa mine. — Sire, nota pryons à Rostre Seigneur qu’il vous doint bonne vie et longue et tous vos désirs. — A Amboyse. — Vostrc très humble et très obéissante servante,
Le fait le plus curieux, mentionné dans cette lettre, est l’envoi à François l* r du portrait sur papier du jeune Henri. C’était à coup sûr un dessin aux trois crayons, analogue à ceux du précieux recueil, conservé au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, qu’on sait avoir appartenu à M** de Boisy (1). Un passage du roman de la Solitude, do Charles Sorel (reproduit dans le Trésor chronologique et historique de Pierre de Saint-Romuald, et douta fait usage M. Niel dans la notice sur Artus Gouflier, qui fait partie du texte de son recueil de Portraits des personnages français les plus illustres du xvi* sifole), ferait jnéme croire que l’image en question, aussi bien qu’un certain nombre de celles qu’elle avait réunies plus tard, étaient de sa main. Ce passage est conçu en ces termes : « Le Roi (François I* r ) ayant trou ré nn litre de divers crayons chez Catherine (Hélène) de Hangest, femme d'Artus de Buts y, grand maître de France , qui se plaisait à la peinture, il fit des devises ou des vers pour chacun, et, entre autres, pour celui de la belle. Agnès, qu'tl écrivit de sa propre main, et se toit encore en ce livre, que l'on garde précieusement dans un cabinet eu ri eus :
Plut iU louange tl d'AonnrMr lu mérite.
La cause estant de France recouvrer.
(/ue ce que peut dedans un doit Ire outrer Close nonmin ou bien dévot hcr mite. •
Quoi qu’il en soit, le goût des collections de portraits de personnages contemporains se perpétua dans la famille, comme on le verra lorsque nous serons rendusà la biographie de Claude Gouflier.
A partir de 1524. Hélène de Hangest résida assez souvent l’été au château d’Oiron, que son mari avait résolu de rebâtir, projet déjoué par une mort prématurée, mais qu’elle réalisa en partie avec le concours de l’alné de scs enfants. Le reste du temps, elle le passait à Amboisc et à la cour, où le charme de son esprit et sa grande fortune la rendirent, jusque dans un âge assez avancé, le point de mire de plus d'une recherche intéressée. — F.n 1533, elle avait la cinquantaine, lorsqu’un sieur de Saint-Félix, fils du baron de Beauvel, cadet de Languedoc âgé de vingt-trois ans, tenta, au moyen d’un scandale public, de se rendre maître de sa main. Mais l’entreprise avorta, et le coupable.
(t) /tenais tance des arts à la cour de France, par M. le comte de Labordc; add. au I. I, p. 714, M Portraits des personnages français tes plus i llm (res du xn e siècle, publiés par M. P. G. J. Niel . art d'Artus GoufBcr.
Le recueil de Castle-Howard, dans le Yorksbirc (Angleterre), rirai probablement de la m&ne source. Il renferme les portraits de Jacqueline de la Tretnouille, première femme de Claude Couffler, et ceux de ce dernier et de son onde Bonnivet. Le catalogue de vrnie de la collection Raifé (janvier lKOil mentionne, aux n«* M cl 55, deux recueils de m&me nature. Parmi les portraits qu'il contient sont ceux d'Artus Goufûer, du sieur do Rressuire, de N. «I M« de la Vauguvoo, seigneur et dame de Fontenav-le-Comtc, de M 1 ' de llreasulre, de 11™* de Dampierre, femme d'un parent des Gouflier, qui régit longtemps la maison de Claude.
traduit devant le Grand-Conseil, alla expier, pendant cinq années, au château de Loches, sa criminelle tentative (1). M* 1 2 3 4 5 6 de Boisy mourut le 26 janvier 1537, et demanda d'être enterrée â Oiron, dans le même tombeau que son époux.
Les enfants nés de son mariage furent : 1° Claude Gonffier; 2° Hélène, mariée en premières noces, ou mois d’août 1517, â Louis de Vendûme, vidante de Chartres, baron de Pouzauges et de Tiiïaugcs. et, en secondes, par contrat du 16 septembre 1527, à François de Clermont, sieur de Traves et de Saint-Chéron; 3° Anne, religieuse de Fontevrault.
Claude Goüffieb naquit au mois de décembre 1501 ou 1502 (2), et fut enfant d’honneur de François I* r , quand il n’était encore que duc de Valois. La lettre d’Hélène de Hangest, donnée plus haut, nous apprend qu’il fut, par la suite, attaché A la personne du duc d’Orléans. Le 24 février 1524, il combattit à Pavie, A côté du roi, et partagea sa captivité (3). De retour en France, il fut atteint A Oiron d’une grave maladie, qui le conduisit aux portes du tombeau, et dont il fut quinze mois sans pouvoir guérir (4). Aussitôt hors de danger, il alla reprendre ses fonctions auprès du jeune prince dont il avait eu mission de diriger les premiers pas dans la vie, et qui sortait, aussi lui, des prisons de Charles-Quiut (1530).
François 1" n'avait pas attendu ces preuves d’attachement de la part de Claude, pour le combler de bienfaits. Dès l’époque de la mort du grand -maître, il lui avait donné la survivance des capitaineries d’ A ni boise et de Chinon, peut-être pour l'indemniser de ce qu’il avait fait rentrer au Trésor cent trente-deux raille écus en espèces , provenant de la succession de son père (5). Quatre ans après, il le lit bailly de Vermandois. Plus tard, A l’occasion du mariage du duc d’Orléans avec Catherine de Médicis, il le créa chevalier de son ordre (1533). Au mois de mars de l’année suivante, il le choisit pour remplacer La Barre, prévûl de Paris, dans les fondions de premier gentil homme de la Chambre. Plus tard encore, au mois d’août 1542. Maulévrter fut érigé pour lui en comte (6); le 9 octobre 1545, il eut le commandement de la première compagnie de cent gentilshommes de la maison du roi. Le 22 octobre 1546, enfin, il succéda A Genouillac dans la charge de grand écuyer de France.
L’avéïicment de Henri II au trône ne fit qu’accroître encore sa haute position A la cour.
(1) Jt.'umnl d'un bourg* ois de Pari s. p 433.
(2) Il > a incertitude entre les deux années; mat* l'Indication du mois c-u fournie par une note de famille, dotant de la première moitié du xvt* siècle.
(3) Journal d'un huunjr .it de Paris , p. 232. Il Tut l'un des témoins en présenta desquels Français P' protesta contre 1rs clauses du traité de Madrid, le 13 janvier 1520.
( 4 ) Lettre de Guillaume Chevreau , médecin dti cliSlcau d’Oiron, 1 llélèna de Bougeai , datée du O avril, sans désignation d'année. D'après certains détails, il semblerait que ce fut le mal de Naples.
(5) Journal d‘un doutesligue de Duprat , 600.
(6) Ce fut h ci lie o« cation que fol frappé le jeton gravé au n ü 2 de la planche des Origines des faïences d'Oiron. Il en existe de» exemplaires d'argent et do brome.
Les prérogatives de grand écuyer furent élargies; un don de cent mille écus lui fut octroyé pour l’indemniser de l’emprunt forcé que François I" lui a% ait fait subir en 152ü : divers autres présents lui furent faits. Charles IX se montra non moins libéral. Il érigea pour lui Boisy en marquisat, au mois de mai 1564: confirma, le 23 novembre 1508, l'érection du Roannezen duché, après lui avoir donné, le 2 mars précédent, une compagnie de cinquante hommes d’armes pour garder son château d’Oiron. Ces dernières faveurs, qui vinrent honorer sa vieillesse, furent la récompense de la prudente réserve avec laquelle il avait su se maintenir dans les bonnes grâces de Diane de Poitiers, sans s’écarter, comme tant d'autres, des égards dus à Catherine de Médicis. Nous retrouverons les traces visibles de cette sage conduite sur nos faïences et sur plusieurs points d’Oiron.
Malgré tant d'honneurs accumulés sur sa tête, Claude n’eut aucun rôle politique ; il ue se trouva mélé qu’à des événements secondaires, A des fêtes. Son existence fui uniquement celle d’un homme de cour. Les guerres de religion troublèrent la paix de ses dernières années, sur lesquelles plusieurs mariages successifs, dans un Age avancé, ne contribuèrent pas peu à jeter une sombre teinte.
II eut en effet cinq femmes :
1° Jacqueline de la Tremouille, fille de Georges de la Tremouille, sieur de Jonrelb-. ci de Madeleine d’Azay, qu’il épousa par contrat du 13 janvier 1526. Cette première union ne fut pas heureuse. La conduite criminelle de Jacqueline l’obligea de la faire enfermer d’abord à Vincennes, puis, après un accord passager, et à la suite de nouveaux scandales, arrivés pendant l’année 1544, au château de Cl linon, où ellemourut quelques temps après Sa belle-mère, femme de moeurs pires encore, avait tenté, en 1 535, de le faire empoisonner par un prêtre, qui fui brûlé vif en place publique, tandis qu'un arrêt du Parlement, du 30 juin de cette année, la condamnait elle-même â une prison perpétuelle dans un monastère (l).
2*’ Françoise de Brosse, dite de Bretagne, sa parente, fille de René de Brosse el de Françoise Gouflier. Le contrat fut signé au Louvre le 13 décembre 1545. Elle mourut en couches, à Oiron. le 26 novembre 1558.
3° Marie de Gaignon, avec laquelle il se maria à Blois, le 25 juin 1559. Elle mourut le 15 mars 1565, et fut enterrée dans le cimetière de Saint-Maurice d’Oiron.
i* Claude de Beaune, dame d’honneur de Catherine de Médicis, veuve de Louis Bargensis, premier médecin du roi. Les noces se firent A Paris, en janvier 1567. Elle mourut quelques mois après et fut enterrée aux Célestins.
5° Antoinette de la Tour-Landry, autre dame d’honneur de la reine mère, qui avait déjà eu deux autres maris. Celle-ci lui survécut.
(I) Journal d'un bourgeois de Paris, p. 456. Jean Bmicbel, le panégyriste rit Utre des La Tremouille , fait < rpcndanl l'éloge de Jacqueline dan» répllapbe de Marie Herbert, sa demoiselle de compagnie. (JV°4 S de* Épitaphe». )
De ces divers mariages naquirent plusieurs enfants. Jacqueline de la Tremomlle lui donna une seule fille, nommée Claude, qui épousa, en 1549, Léonor Chabot, fils de l’amiral de Brion, son successeur dans la charge de grand écuyer. Françoise de Brosse le rendit père de trois enfants, dont l'ainé fut Gilbert, qui continua la descendance des ducs de Roannez. Marie de Gaignon en eut six.
Claude Gouflîcr mourut à Villers-CottcreU en 1570, disent les uns; dans les premiers jours de janvier 1572, prétendent les autres. Je me rangerai d’autant plus volontiers â ce second avis, que l’inventaire des meubles de sa succession ne fut fait que le 13 janvier et le 3 juin de cette dernière année (1). Il laissait une immense fortune territoriale et mobilière, grevée pourtant de quelques dettes. Le titre de marquis de Caravaz, qu’il portait, est devenu proverbial. C’est le marquis de Carabas du dicton populaire. Tour payer les charges de la succession, partie des meubles fut vendue à la requête d’Àrlus de Cassé, maréchal de France, tuteur honoraire des enfants nés de Marie de Gaignon. La vente se fit aux enchères publiques, à l'hôtel de Boisy, en vertu d'un arrêt du Parlement du 8 août, et commença le jeudi 15 septembre, moins de trois semaines après la Saint- Barthélemy. Elle se continua, en diverses vacations, jusqu’au jeudi 30 octobre suivant, jour où furent vendus l’argenterie et les bijoux. Tout ce mobilier était d’une richesse prodigieuse, et des gens appartenant à toutes les positions sociales se le disputèrent à l’envi, depuis le frère du roi, les princes de la maison de Lorraine, l’escadron des filles d’honneur de la reine mère, les secrétaires du roi, gens du Parlement et des Comptes, financiers, hommes de guerre, jusqu'aux petits bourgeois, fripiers, revendeurs, maçons, pâtissiers, cordonniers, tailleurs, etc. — Les objets d’art avaient été réservés par la famille, ainsi que les livres. On ne vendit rien en ce genre qui eût du prix. Un seul manuscrit sur parchemin, les statuts de Tordre de Saint-Michel, fut mis sur table, et adjugé au maître des comptes Lliuillier. Les portraits de Henri II et de Catherine de Médicis, ainsi que soixante autres peints sur bois, représentant des personnages de l’antiquité, des rois de France, des grands seigneurs français et étrangers, y compris celui du feu duc de Guise, furent adjugés au banquier italien Adjaceto (2). Le président d’Orsay en acquit huit autres de la mémo série. Tous ces tableaux figuraient à l’article 222 de l’inventaire de l’hôtel de Boisy . qui fournirait peut-être plus de détails (3). La pièce suivante apprend le nom de l’un des auteurs des portraits achetés par Adjaceto et d’Orsay .
(l)Cca inventaire* mériteraient «Têtre recherché» par ceux qui «’occupcnl de riilsiolre de l’art français ; car ils fourniraient un très grand nombre de détails intéressants. Celui de l'hôtel de Boisy, situé rue Saint- Antoine, fut fait, le 13 janvier 1573, par Jean et Claude Trouvé, notaires au Chftulet; celui des appartements de la capitainerie du cbfa-au «J’Atnboiv, le 3 juin de la même année, par François Froment, bailli dudit lieu.
(3) Ce personnage figura plus tan) dans la Ligue avec Scip ion Sardioi, favori de Henri III.
(3) Copie du procès-verbal de la vente existe aux archives de la préfecture d'Angers. Bile m'a été signalé* et communiquée avec beaucoup de bienveillance par H. Port.
Àltmoire de# pinclurtê que j'ay livrées et faict h monseigneur le Grand, depuis notre marché faict
Premièrement , au département de monseigneur le Grand, quant il est allé trouves le Itoy à Monceaux , je luy âge livrés deux tableaux ; l’un g est de madame la Hégent, mère du roy Franeoys (t), et l'aullrc est de madame Claude , mère du roy Henry , et sont du pris des aultres, gui est la somme de xu escuz ,
Plus, par le commaudemant de mon dict seigneur, f ay esté à Sa me t- )( o r-des- Fosses faire deux eseussons dessus les deux portes de son logis. Pour le grand escusson, il y a quatre journées d'ommes, et, l'aultre , il y en a troys aultres, sans les dépances et étoffes, et les deux ensemble monte 4 troys escus.
Guillaume Jaquier (2).
Montent les deux parties cy-dessus arrestées par moy soubsigné à quinze livres quatre sols. Faict 4 Paris le dernier décembre I50f>.