INFLUENCE DES ŒUVRES RUSTIQUES DE PALISSY SUR LES FAÏENCIERS D’OIRON
Lorsque, il y a un an, j'émettais à l'étal d’hypothèse, dans ma Lettre à M. Riocreux, l'idé* 1 ! que les faïenciers d'Oiron, après avoir cessé de façonner des faïences incrustées, en avaient fabriqué d’autres fui les A l’imitation de celles de Palissy, j’étais loin de me douter que les preuves se presseraient si nombreuses dans le travail promis alors aux céramistes; mais ma conviction n’en était pas moins faite. Les numismatistes tant soit peu au courant des types monétaires du moyen-âge et de leur filiation savent tous combien il est facile, à la seule inspection des pièces connues d’un mémo atelier, de dire quelle a dû être l’empreinte de celles qui manquent encore A l’appel. Souvent M. Faustin Poëy d* Avant et moi nous nous sommes plu «à ces jeux numismatique*, et souvent, aussi, nos prévisions ont été confirmées par des découvertes subséquentes. C’est en appliquant ce procédé si simple à l’étude de l’ensemble des faïences d’Oiron que je suis arrivé à regarder d’avance comme probable, pour ne pas dire comme certaine, la découverte de spécimens analogues aux deux fontaines de Claude Gouflier. On remarquera que tous ces spécimens, à l’exception de la pièce du cabinet Mcixmoron , dont j’ignore la provenance, ont été trouvés en Poitou.
Indépendamment des difficultés d’exécution, deux motifs avaient engagé les nouveaux faïenciers d’Oiron à ne plus demander de modèles â l'architecture de l’église et du château de leur patrie. Le premier fut la prédilection du public pour les poteries rustiques, depuis que Palissy avait obtenu, en ce genre, un incontestable succès. D’une autre part, les populations, harcelées par les troubles religieux, aspiraient A la paix, qu’elles ne devaient obtenir qu’au prix de quarante années de luttes intestines. Lasses des agitations incessantes des villes, elles s’étaient prises d’un bel amour pour la vie tranquille des champs, vantée chaque jour par les prosateurs et les poètes. De même qu’au seuil de la Révolution française on ne rêvait que bergeries , de mémo les hommes du règne de Charles IX se complaisaient aux pastorales imitées de l'antique et brûlaient d’y introduire la réalité. L’art et l'industrie durent se conformer à cette évolution du goût public, remplacée à son tour par des tendances moins énergiquement exprimées, après l’avénement du dernier des Valois. L’officine d’Oiron suivit le mouvement général, et se mit à produire des vases rustiques, tout en conservant, autant que possible, ses formes traditionnelles, surtout celles empruntées à l’architecture. Les motifs pris A la collégiale firent place à d’autres, copiés sur l'église du village voisin, ou sur la première maison de bois venue , comme le bourg natal en présentait un grand nombre. Aux termes placés aux angles des salières succédèrent les têtes grimaçantes des madriers servant de piliers. La splendide façade
de la résidence seigneuriale céda le pas à la devanture de l’humble cabane de l’ouvrier campagnard ou du paysan. La vue dos grès allemands contribua peut-être aussi à faire adopter certains types à nos ouvriers.
Quant à ce qui est de l'influence directe de Palissy, la question vaut la peine d’être approfondie, et c'est avec plaisir que je profilerai de la lumière nouvelle, fournie par des renseignements plus précis, pour réparer une injuste assertion qui m’est échappée.
En décrivant la coupe n° 39, fabriquée avant le 31 mars 1547, époque de l’avénement de Henri II, puisqu’elle porte encore les dauphins qui disparurent ensuite, j’ai fait remarquer la présence des quatre lézards en relief posés sur le pourtour. Si petits qu’ils soient, leur importance est extrême dans le débat, puisqu'ils assignent une date précise à l'introduction de l’élément rustique dans l’ornementation de nos faïences. D'abord simple accessoire, cet élément élargit peu à peu sa place, puis finit par envahir la surface entière des vases. Coïncidence remarquable! c’est précisément vers 1547 que Palissy conçut lui-même, pour la première fois, la pensée de façonner des rustiques figulines, fait qui ressort clairement d’un passage du texte de son -4r* de terre. Or, pour que cet emploi, à peu près simultané, de motifs aussi anormaux ait eu lieu sur deux points différents, éloignés de trente lieues l’un de l’autre, il faut admettre ou que les potiers d’Oiron aient joué, vis-à-vis du peintre verrier de Saintes, soit le rôle d’initiateurs, soit celui d'initiés; ou bien que l'idée première leur soit venue à tous d’une source commune, mais étrangère. De ces trois hypothèses la dernière est la vraie. Tous, ils ont reçu l'initiation d’un livre propre à semer, dans leurs imaginations avides de nouveautés, le germe qui a produit chez chacune d’elles des fruits si différents.
Ce livre, tous les amateurs de gravures françaises le connaissent : c'est la traduction en notre langue du Songe de Polyphile, imprimée en 1 546, œuvre qui a eu une influence plus considérable qu’on ne se l’imagine sur le goût français, et où se lisent précisément ces passages :
« le paré du fond au-dessoubs de i’eau cjtoit de mosaïque assemblé de menues pierres fines, desquelles estoient exprimées toutes sortes et manières de pots sons. L'eau estait .. . si nette et si claire que , en regardant dedans icelle, vous eussiez jugé ces poissons se mouvoir et froyer tout au long des sièges où ils estoient portraits au vif; savoir est : carpes, brochets, anguilles, tanches, lamproies, aloses, perches, turbots , salles , raies, truicles. sauhnons , muges, piges, escrerisses , et infinis autres, qui semblaient remuer au mouvement de l'eau , tant approchait l'oeuvre de la nature... » (Ed. de Paris, 1561, f° v° 26.)
«• Là estoit un petit espace , et, après, une autre courtine plus jolie que la première, diversifiée de toutes sortes de coleurs, et de toutes manières de bestes, de plantes, étherbes et de fleurs... » (Id., f* v° 30.)
• La vigne emplissait toute la concavité de la roulte par beaux entrelacs et entortillements de ses branches, feuilles et raisins, parmi lesquels estoient faits des petits
enfant, comme pour les cueillir, et des oiseaux roletans à l'entour, avec des lézards
ET COULEUVRES MOULES SUR LE NATUREL. » (Id., P 71 V*.)
D'autres passages n’expriment pas moins nettement la même idée.
Après la lecture de ces textes, Cherpentier et Bernait, si ce dernier n’était pas mort alors, guidés encore par le génie si féminin de leur protectrice, cl resserrés dans leurs fins détails, déposèrent timidement quelques petits lézards et quelques grenouilles aussi ex i gués sur les arabesques brunes et feuillues de leurs faïences, comme sur un lit d'herbes sèches. Palissy, esprit autrement viril, saisit la nature sur le fait et se mit à reproduire ses œuvres au vif avec lu terre émaillée. Chez l’un, l'animal ne fut qn’un mince accessoire; chez l'autre, il régna en maitre et prit à l'aise ses ébats à travers les mousses et les fougères vivantes.
Cette explication si naturelle me permet de demander pardon à l’auteur des rustiques figulines d’avoir, dans la Lettre à M. Riocreux, chargé sa mémoire d’un plagiat imaginaire. Il importe assez peu désormais qu’il ait, oui ou non, connu les vases de ta manufacture d’Oiron: ils n'ont influencé en rien ses premiers travaux.
Lorsque, rendu plus tard A Paris, il se mit, à son tour, i \ demander des modèles à l'orfèvrerie, il n’eut pas besoin, pour les trouver, de revenir en Poitou. Il se pourrait cependant que la vue de quelques spécimens de la faïencerie des Gouflier n'ait pas été tout à fait étrangère au changement radical qui s’opéra alors dans sa manière. — Les choses se passèrent autrement à Oiron. Les faïences de la dernière période sont là pour témoigner d’une imitation peu intelligente, et parfois servile, des rustiques figulines.
PROCÉDÉS EMPLOYÉS DANS LA FABRICATION DES FAÏENCES D’OIRON. TERRE QUI LES COMPOSE.
Lorsqu’il s’est agi de me rendre compte des procédés de fabrication , je me suis naturellement adressé à l’un des hommes les plus compétents dans la matière . puisqu'il exécute lui-méme des imitations de nos faïences, c'est-à-dire à M. Avisseau, de Tours, fils de l’artiste qui a ressuscité, de nos jours, le genre rustique de Palissy (l). Voici la lettre qu’il m’écrivit de Tours, le 12 décembre 1862 : a Monsieur,
» Je m'empresse, à mon retour de Londres, de répondre à votre lettre du 24 novem- » bre. — Vous me jetez dans un certain embarras en me demandant quels procédés ont •» été employés dans la fabrication des faïences de Henri II. Il ne m’appartient peut-être
(1) Lettre à M. de Monlaiglon. p. 88 cl suit.
* pas do prondre la parole après ceux que je considère comme mes maîtres; mais vous le » voulez, je ferai mon possible pour vous satisfaire, ie ne puis rien de plus que vous dire
* le peu que je sais. Le modelé, quand il s’agit de figurines 0 mettre en place, est toujours » mou. Il n\v a que les consoles et les petits masques qui aient conservé au surmoulage o la pureté de l’original. Quant au travail d'incrustations, identique sur lu plupart des >• pièces, comme je, l’ai constaté moi-même, il rappelle celui des nielles sur métal. I/on » suppose avec raison que l’auteur s’est servi de fers de reliure et même de petits bois
* gravés. Quelques arabesques , semblables à celles des Heure* de la Vierge, imprimées » par Simon de Colines en 1536 , donnent du crédit à cette opinion. Du reste , je sais »• par expérience que la main seule n’a pu exécuter avec autant de symétrie l'ornemen- » talion de ces pièces. — Si c’est là un des côtés du procédé, ce n’est pas toute la manière » de faire- Chacun des bois laissait un vide qu'il fallait remplir de pôle colorée. On » faisait disparaître ensuite las bavures avec une gradine ou d’une autre façon qui nous est » inconnue, et qui, dévoilée, enlèverait peut-être en grande partie à ces petits chefs- » d'œuvre le mérite de la difficulté vaincue. — Voilà, Monsieur, les soûls renseignements >• que je puisse vous fournir. Ce ne sont que des redites; mais j’ai ajouté la pratique iî » la théorie, en procédant comme ci-dessus, lorsque j’ai exécuté les spécimens de Henri II
* que vous connaissez.
» Recevez, Monsieur, etc. » Avisseau. »
4e compléterai ces indications à l’aide de celles fournies par Brongniart et par M. Delange. Brongniarl demandait toujours à la pratique, comme l’a fait plus tard M. Avissenu, les éléments de la théorie. 11 fît donc exécuter à Sèvres une copie de la jolie coupe de la
seconde période, n° 32 du catalogue, au moyen des procédés suivants. On grava sur le modèle en plâtre la place du liséré brun entourant les entrelacs, et on moula ensuite ce modèle afin d’obtenir le liséré en relief sur le moule. Une couche mince de pâte blanche, pour faire le fond, fut alors placée sur le moule, entre toutes les lignes saillantes ; puis on enleva la portion de cotte pâle, qui, entre les reliefs, tenait la place des filets de couleur , et on la remplaça par la pâte colorée destinée A les former. Ce qui excédait les lignes saillantes fnt enlevé avec une lame. Cette première opération terminée, lu couche de terre de faïence du corps de la pièce fut étendue par croûte et par tamponnage, et, le moule enlevé, on remplit avec de la pâle brune, pour faire le liséré, les sillons laissés en creux par l’empreinte
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des lignes saillantes. La gradine lit enfin disparaître sur les surfaces l’excédant des diverses matières employées. Le vase achevé, on fit cuire en biscuit cl on mit en vernis (1).
Ce procédé trop compliqué a le tort de ne pouvoir guère servir qu'à l’exécution d’un certain nombre de pièces. 11 est insuffisant lorsqu’il s’agit de beaucoup d’autres. Le suivant, non moins hérissé de difficultés, proposé par M. H. Dclangc, est dans le mémo cas. Selon lui, le noyau une fois préparé et recouvert d’une couche de terre fine mise au pinceau à l'état de baiWine, on étendait , sur la surface, des plaques de terre colorée sorties d'une matrice ou moule qui leur avait imprimé en relief le lacis d'ornements. Cela fait, on remplissait les intervalles de terre blanche devant fournir la couche extérieure, sans couvrir en mémo temps le lacis; puis, après avoir égalisé les surfaces avec la gradine , on bordait des deux cétés le lacis d’un trait fortement enfoncé , et on imprimait également les petits dessins dans les intervalles. On remplissait enfin les divers creux de pâte colorée qu’on afileuruit avec la gradine. Ces surfaces planes ainsi obtenues , on appliquait les reliefs (2).
Ce nouveau procédé ne convient guère, non plus, qu’aux faïences de la seconde période avec entrelacs. Les ouvriers d’Oiron en ont certainement employé un autre beaucoup plus simple, pour exécuter les pièces de toutes les catégories.
Indépendamment des arabesques et entrelacs incrustés, les faïences d’Oiron, surtout celles de la fin de la seconde période, présentent bon nombre de lacis , blasons ou autres motifs formés au moyen d’un trait enfoncé, rempli ensuite d’un simple vernis. A mesure que la fabrication fut de moins en moins soignée, cette pratique devint d’un usage plus fréquent.
Iji lettre adressée par Laurent Chevreau à M** de Boisy fp. 83), en nous montrant le potier Cherpenlier occupé à besogner dans l’une des chapelles de la collégiale, nous dit implicitement qu’il était aussi sculpteur et non orfèvre. C'est ce qui ressort, du reste, de la façon dont les figurines et autres reliefs sont modelés. Ceux qui le remplacèrent plus tard furent loin d’avoir son talent. À ce premier fonds artistique il ajouta le contingent fourni par Bernait, dont il reçut la connaissance de tout ce qui, dans la typographie et la reliure, pouvait servir à la décoration de ses œuvres. C’est ce qu'on ne doit pas perdre de vue, lorsqu'il s’agit de découvrir les procédés de fabrication employés dans l'officine.
Si je n’ai que des conjectures à présenter sur ces procédés, il n’en est pas ainsi pour ce qui concerne la nature de la terre dont sont composées les faïences oironnaises. («ràce à M. Salvetat, qui a bien voulu faire, à la demande de M. A. Brongniart, l’analyse d’un fragment de couvercle appartenant au musée céramique de Sèvres, et qui, à ma prière, a décomposé une petite volute enlevée par M. Kondcl à l’une des salières, et deux parcelles des carreaux de la chapelle, je puis fournir, à cet égard, les renseignements les
(1) Traité de» Art» céramique * . p. 170.
(f) Rcrurtl de» [aiencct françaises dites de Henri II et de IHrsne de Potlim. p. H.
plus précis. Dans le tableau suivant se trouvent réunis les résultats que vient de me communiquer le savant chimiste.
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Perle au feü
Silice
Alumine
Oxyde de fer
non dosé
Chaux
Magnésie
i Alcali»
traces
Acide titanique
traces
traces
traces
traces
Acide phosphorique. . . .
traces
traces
trace*
traces 1
Ces analyses sont instructives. Elles dénotent l'existence de deux sortes de pâtes, très régulièrement composées: Tune, plus line, plus pure, réservée pour les objets d’art: l’autre, plus commune, exclusivement employée dans la fabrication des poteries pins grossières.
La composition de la pâte la plus fine est remarquable. Elle fuit supposer, par sa richesse en alumine , que le kaolin entrait dans sa préparation. C’est de la véritable faïence fine, et, ce dont on ne peut douter, c’est l’emploi régulier qui fut fuit dans la fabrique d’Oiron de cette terre alumineuse. Il reste ù trouver le gisement de cette matière. Il est profml.de qu'on le découvrira à quelques lieues tout au plus d’Oiron . en poursuivant les recherches déjà commencées.
Il est à remarquer que le kaolin avait déjà été employé par les anciens, sur les poteries grecques . comme rehaut blanc, ainsi que cela résulte d’une analyse faite par M. Salvetat (Arts cêram. de Brongniart, t. 1 , p. 353). Mais la nature de la terre était ignorée. L’application à 1a fois industrielle et artistique qui en fut faite à Oiron constitue un progrès important dans l’art de fabriquer les poteries. Elle est antérieure de beaucoup à la création des poteries dites terre de pipe et des pâtes qui ont fait la juste réputation de Wedgwood.
Les faïences de Bernard Palissy étaient faites avec une pâle contenant moins d’alumine. Sa composition comporte plutôt la présence d'une argile plastique que celle d’un véritable kaolin.