VALEUR ARTISTIQUE ET PRIX VÉNAL DES FAÏENCES BOIRON
Un riche amateur montrait un jour une peinture galante du xvjii* siècle» récemment venue de Fhôtcl des ventes, A un chercheur de province de passage à Paris. Après avoir inutilement appelé l'admiration de son visiteur sur sa nouvelle conquête : * Cela m'a *> coûté douze mille francs, lui dit-il; mais pouvait-on moins paver un chef-d'œuvre
* qui a décoré le salon de M wo de Pompadour ? — La quotité du prix, dans les moyennes » régions de l’art, ne sert qu'à marquer le niveau du goût public, répondit le provin-
* cial. Celui donné à cette peinture prouve, tout au plus, que vous pouvez consacrer
* à la satisfaction d’une fantaisie un large superflu. *
L'opinion émise devant l'épave du mobilier de la maîtresse-artiste de Louis XV n’est-elle pas celle qu'ont eue, depuis dix ans, les hommes de goût, chaque fois qu'ils ont vu les amateurs se disputer A des prix ridicules les faïences d’Oiron des deux premières périodes, grAec A l’étiquette, beaucoup moins authentique, qui les faisait venir en droite ligne du dressoir de Diane de Poitiers? La nomenclature de ces prix disproportionnés, eu égard à l’importance artistique des objets, n’est pas une des pages les moins piquantes des annales de la curiosité.
A la vente de M. de Nonville, l'un des plus fins connaisseurs de Paris, vente qui a eu lieu il y a déjà bien des aimées, l’aiguière n° 47 fut adjugée pour 3,500 fr. A la vente Rallier, la coupe n°38 atteignit 7,000 fr. ; le bassin de la vente Espaular, n 8 1 1 : 3,500 fr.; le chandelier de la vente Préaux, n" 18 : 5,200 fr.; autre chandelier de la vente La Sayette. n" 19 : 16,000 fr.; coupe n° 39 ; 12,000 fr.; coupe n® 45, vente SoltikotT: 12,600 fr.; pot A l'eau n" 2, acheté 20.000 fr. — M . .Magnac refusait, enfin, lors de l'exposition de Londres, la somme fabuleuse de 25,000 fr. de la grande aiguière décrite au n° 36 ! Les vrais objets d’art atteignent souvent à peine la vingtième partie de ces prix. Des toiles du Poussin , de Lesucur, de Chardin, de Prndhon; des sculptures des grands maîtres du xn* siècle, ne peuvent entrer en concurrence avec les faïences de Fournir poitevin. Au mois de décembre dernier, la Famille Gérard , par David, l’une des peintures les plus magistrales des temps modernes, était adjugée pour quelques centaines de francs, en présence d’une nombreuse assemblée de collectionneurs, qui s’arrachaient des Baudouin, des Pater et Lancret. La moindre, salière des Gouflier, si elle se fût trouvée parmi les curiosités du même cabinet, sc fût vendue le double d'un dessin capital de Raphaël.
Ces chiffres n’ont pas besoin de commentaires; mais les amateurs sont ainsi faits, qu'une fois la vérité connue et l'illusion tombée, les sphyiue de la curiosité, dépouillés de l’attrait du mystère . vont déchoir de leur piédestal usurpé et prendre simplement la
place très honorable qui leur appartient dans la céramique. Puisse-t-il en être de même un jour des produits de l'émaillcrio, qui, eux aussi, ont obtenu dans l’estime du public un rang de beaucoup supérieur à leur mérite réel !
Après l'étude que je viens de faire des faïences d'Oiron , est-il besoin de discuter, en terminant. leur mérite à tous les points de vue, pour savoir si elles ont un seul cûté qui puisse servir de prétexte à l’exagération des enchères ? Est-ce leur forme? Non-seulement elle laisse presque toujours beaucoup à désirer, mais elle n’a rien d’original, puisqu’elle est empruntée, la plupart du temps, à l'orfèvrerie, à l’architecture. — Est-ce lapureté du goût qui a présidé à leur ornementation ? On sait maintenant it quelles sources ces décors ont été puisés, sources trop souvent étrangères â Part de terre. — Est-ce à l’intérêt historique qui s’y rattache? Sous ce rapport encore, elles sont tout bonnement dans le cas des produits de beaucoup d'autres fabrications exceptionnelles créées sous le patronage de quelque grand seigneur. Reste leur exécution matérielle et leur rareté qui ne sauraient légitimer les folies commises pour arriver à les posséder. Qu’une découverte imprévue en jette maintenant un certain nombre dans le commerce : les amateurs, déjà à demi désillusionnés, demeureront froids devant ces mêmes vases qui, hier encor» 1 , troublaient leur sommeil. Palissy a vivement dépeint dans les lignes suivantes ces évolutions du caprice public : « II y a plusieurs gentilles intentions, lesquelles sont contaminées et mes prisée s pour estre trop communes aux hommes. Aussi plusieurs choses sont exaltées aux maisons des princes, que, si elles estaient communes, l'on en f croit monts d'estime que de deux chaudrons. Je te prie, considère un peu les verres qui, pour avoir esté trop communs entre les hommes, sont devenus à un prix si vil que la plupart de ceux qui les font rivent plus méchaniquement que ne font les crochetcurs
de Paris et les verres sont vendus et cries, par les villages, par ceux mesmes qui
crient les vieux chapeaux et les vieilles ferrailles As-tu pas veu aussi les esmait-
leurs de Limoges, lesquels, par faute d avoir tenu leur invention secrète, leur art est devenu si vil, qu'il leur est difficile de guigner leur rie ou prix qu'ils donnent leurs œuvres. Je m'asseure avoir r eu donner pour trois sols la douzaine des figures d'enseignes que l'on portait au bonnet , lesquelles enseignes estaient si bien labourées et leurs émaux si bien parfondus sur le cuivre quil n’y avoit nulle peinture si plaisante. Et n’est pas cela advenu une fois, mais plus de cent mil, et non seulement tsdi tes enseignes, mais aussi aux esgutires, salières et toutes autres espèces de vaisseaux et autres histoires, lesquelles ils se sont adtisés de faire : chose fort à regretter. » — ( Art de terre, p. 307.)