POTERIES DE PALISSY
On attribue généralement à Palissy beaucoup de faïences sigillées qui non -seulement ne sont pas sorties de son atelier, mais dont un certain nombre a vu le jour longtemps après sa mort. Afin de faciliter aux amateurs les moyens de se rendre un compte exact de l'ensemble de son œuvre véritable et d'élaguer, en connaissance de cause, les scories qui l'encombrent, je vais tenter d’en donner une classification, avec le secours des notions précises sur ses commencements, consignées dans le chapitre précédent, et des divers indices fournis par les pièces authentiques qui ont date à peu près certaine.
Il est inutile de revenir sur les essais antérieurs aux rustiques ligulines : le lecteur est
(I ; Le sujet Ju plat rond représentai)! le jeune Haccliu* recevant les prémices dira vendanges , quoique d’uiic date pim récente, semble avoir éié emprunté, aussi lui, au Sotiÿr de PolypMte t f * 63).
suffisamment édifié sur ce qui les concerne. Le hasard seul peut en faire découvrir des échantillons à Saintes ou aux alentours de celle ville, encore seront-ils A l’élat de débris.
A dater du moment où la lecture d'un passage du Songe de Polyphile lui eut ouvert une voie mieux appropriée que toute autre à son goût pour les curiosités naturelles , toutes les productions de Palissy, sans exception de formes et de genres , antérieures A son arrivée A Paris, ont été conçues dans la donnée rustique. La preuve en est tirée de ce quelles sont les seules dont il soit question dans les vers de l'apothicaire saintongeois Pierre Sanxay, insérés en tête de la Recepte véritable, imprimée en 1ÎS63 , ainsi que dans Y Art de (erre, rédigé l’année suivante. Ajoutons à cela que les imitations des vases rustiques d'origine sainlongeoisè et poitevine sont toutes d'un coloris très sobre et peu varié. La palette de nos ouvriers est demeurée aussi pauvre que l’était celle de Palissy A ses débuts.
Les copies des poteries A figures sont bien plus rares chez nous que les rustiques. A part le plat vert à 1\4 ndromède , du musée de Sèvres, et un hanap à fond de môme couleur, décoré de médaillons à sujets imitant le jaspe, je n’en ai jamais rencontré qui vinssent de l’ouest de la France , encore ces deux faïences sont-elles d’une date relativement assez récente, puisque les originaux, dont elles ne sont que des espèces de surmoulés, ont été mis au jour sous Henri III, comme on le verra tout à l’heure. Mais, avant d’aborder cette seconde question, il nous reste à classer chronologiquement les rustiques figulines que Palissy a continué de façonner, concurremment avec les vases à figures, lorsqu'il eut adopté ce dernier genre d’ornementation.
Les plus anciennes sont, on lésait, celles qui accusent peu de variété dans l’invention des émaux, et une entente encore incomplète des procédés de fabrication (1).
Viennent ensuite les pièces à fonds très garnis de reliefs, et souvent de couleurs foncées et profondes. Le musée de Lyon possède, dit-on, deux superbes spécimens de cette période, qui commence à l'époque où Bernard fut maitre des secrets de son art et finit vers le temps où il fixa définitivement sa résidence à Paris. — Il est bon d’ajouter que les animaux, plantes et coquilles vivantes et fossiles, dont les représentations ou empreintes se voient sur ces deux premières classes de poteries, se trouvent tous en Sainlonge. Plus tord, il ajouta quelques variétés du bassin de la Seine.
Le goût de Palissy subit quelques modifications au rontact de la cour. Les fonds se dégarnirent de celte foule de petits détails qui les encombraient durant la période précédente. Us ressemblent désormais à la terre dessillons, qui, sous l’influence du printemps, commence à se couvrir de plantes fraîchement nées ; les coquillages, placés avec symétrie,
(!) M» r Benoist, îles Sahles-d’OIonne (Vendée), possède an grand pis! orale, de O* 56 sur 0* 43, qui pourrait appartenir i celle catégorie. 1,'émail co est assez beau , mais fort peu transparent, et les reliefs n’ont |>a<ï la netteté qu'ils ont eue pins tard. Il est conservé depuis plusieurs générations dans la famille lienoisi, originaire de Pouienaj .
sont plus espacés, les animaux plus grêles. L'artiste n'est plus en contact perpétuel avec la nature: elle lui apparaît maintenant sous un aspect de convention. Bientôt une forme humaine se montre sur ces terrains proprets. Barthélemy Prieur y vient poser son élégante Madeleine repentie, qui ne court plus risque d’y blesser ses pieds délicats. Le nom de cet habile sculpteur n’avait pas besoin d’étre inscrit sur la liste des auditeurs du cours de géologie professe par Palissy . pendant les années 1575 et 1576 (1), pour qu’on reconnût sa manière, si personnelle, dans ceUc belle figure, et qu'on sût qu’il a été un moment le collaborateur de l’illustre potier.
En quatrième lieu, c’est-à-dire postérieurement à 1576, les arabesques prennent, sur les rebords des bassins et des aiguières, la place des animaux et des plantes champêtres. A peine quelque pauvre lézard vert se trouve-t-il égaré dans le fond violacé d’un plat or» se tient-il piteusement accroché le long d’une anse enrichie des mascaron* grimaçants. Il est bien plus maltraité encore par les faïenciers de la Famille de Henri J l r , qui le relèguent . en compagnie d’une couleuvre ou d’une salamandre , sur un morceau de jaspe, semé de fraises, dont il parait faire fort peu de cas, tant il se trouve mal à l’aise dans sa cage de baluslres ornés de fleurs artificielles ou de festons godronnés (2).
Mais une officine rivale de celle de Palissy s’était établie, quelques années après son installation à Paris, et lui faisait une concurrence dangereuse. Elle était sous la direction de l’orfèvre François Briot, et livrait au public des moulages en terre émaillée des œuvres de cet éminent artiste. M. Calixtc «le Tusseau possède un superbe exemplaire du bassin dit des Quatre éléments ou des Sciences et des arts , sur l’ombilic duquel est, aux pieds de la Tempérance, le monogramme FË imprimé sur la pâte avec une estampille. (Voir la gravure sur dois de cette belle pièce.) La collection Soltykoff en renfermait un autre ayant, au revers, la lettre F, initiale du prénom de François, gravée à la pointe avant la cuisson (3). Les émaux de ces bassins diffèrent tout à fait de ceux de Palissy; ils sont
(1) Voyez, p. 271 do l'édition de Cap : « Mniilre Dttriolomé Prieur, homme expérimenté CJ-arlt. » Le déplacement accidentel d’une virgule a empêché jusqu'ici de reconnaître ce nom imjiorianL C’est le 32* de la liste. M. Anatole de Montatglon est de moitié dans la rectification. — Prieur pourrait bien être aussi l’auteur du portrait de vieille femme non émaillé, se détachant sur un médaillon bleu, qu’on voit au Louvre.
Trois Poitevins ont assisté aux cours de Palissy et sont nommés par lui : I* Pierre Mllon, le futur médecin de Henri IV, alors simple étudiant; 2« Heu» Courtin , seigneur de Nermou en NalUers , prés de Loçon, médecin calviniste ; 3» François Mixière, natif de Fontenay, médecin également calviniste, qui a doonc une édition des Psaumes de Maroc
(2) Les rustiques figulines curent assez peu d'influence sur le goût public, et les ouvriers du temps leur empruntèrent peu de choses. Je ne connais guère que Du Cerceau, ce fia quêteur, ti. Sambin et l’auteur du mortier de M. Ronde!, dont il sera question plus loin, qui leur aient pris certains détails.— l'n sculpteur eu bois assez médiocre a aussi répandu des couleuvres, écrevisses, grenouilles et lézards sur un bahut que j'ai vu h Orléans, Il y a quelques années.
(3) Il est aujourd'hui au chfiteau de Mello-sur-OUe , dans ia collection de M. Sellière. La collection de M. H. Egmond-Massc, conservateur du musée de Strasbourg, renferme une canelle d'étain, sortie de l’atelier de Briot, qui est marquée, sous sa base, d’un écusson ronronné portant les mêmes lettres F. B.
plus transparents, plus vitreux, ressemblent, en un mot. à ceux des émailleurs sur métal. Les tons bleu de ciel et brun rouge do certaines parties ne se rencontrent que là. D’autres épreuves, en général moins pures , et par conséquent postérieures à celles-ci , sont au contraire colorées par les procédés do Bernard. Elles ne portent plus ni estampilles ni signatures tracées à la pointe, ce qui me ferait croire qu’aprés la mort de Briot, ou à la suite de quelque transaction , il y eut fusion des deux fabriques.
Le bassin des Quatre élément* est la plus belle pièce de cette série. Les rares exemplaires parvenus jusqu’à nous présentent quelques différences dans l'agencement des médaillons , copiés d’ailleurs sur les gravures d’Estienne de Laulne , parce qu’étant moulés par pièces, la fantaisie de l’ouvrier a eu libre carrière. Ce n’est pas seulement sur les épreuves de terre que cette variété se fait remarquer ; il en est de même de celles d’étain qui ont servi à faire les matrices d’où l’on a tiré les premières. Je possède le médaillon de la Grammaire, fondu très finement en bronze, qui a fait partie de la décoration d’un coffret. Briot n’a pas posé sans motif la Tempérance à la place d’honneur, au centre de son bassin. Les artistes de la Renaissance , qui s’étaient peu à peu dégagés des buveries et goinfreries sans fin du moyen-âge , où s’était empâté l’esprit humain durant tant de siècles, n’avaient cessé de répéter dans leur langage, avec le philosophe et le poète, que ■ tempérance était maistresse de modestie, chasteté, sobriété, riyilence et de tout ordre et moyen réylé en toute chose (i). » Sa présence au milieu des images des sciences et des arts rendait l’enseignement encore plus complet.
Un n’est pas d’accord sur l’époque à laquelle appartiennent l’aiguière et le bassin de Briot. Les uns les placent parmi les productions du règne de Henri II, les autres les font contemporains de Charles IX ; quelques-uns enfin, et je suis de l’avis de ceux-là , les croient fondus durant les années qui suivirent immédiatement l’arrivée de Henri III au Irène. Les fonds de paysages qui accompagnent les figures, le style de certains détails, rappelant celui des compositions ornementales de Jean Viedman , dit Yrièse, de Dietterlin et de Théodore de Bry , sont les motifs qui me font ranger à cette opinion. Ce serait, par conséquent, entre 1574 et 1580 qu'il faudrait placer l’introduction des figures et des arabesques sur les faïences de Palissv.
Une fois engagé dans celle voie par les exigences du public, tout en continuant à modeler des rustiques figulines, sur lesquelles il se contenta d’abord d’appliquer, à l’occasion, des figures isolées, telles que la Madeleine de Prieur, notre potier fut forcé de
(1) V.intihermaphrodite , de Jonalbas Petit (Parts , Jean Bcrjon . ICOÛ , ln-H« . p. ISO). — V. i-gatrinent le* Lunette* de» prince i , de Jean Meschinot , o<» cet auteur met en action ta temj^rance , la force , la fyrudcnce et la justice, qu’il fait conseillères des gouverneurs des peuples. Michel Colombe s’esl Inspiré d’un passage de ce livre, lorsqu'il a posé aui quatre arides du tombeau de François 11 , duc de Bretagne, placé aujourd'hui dans la cathédrale de Nantes, les pcrsonniticalioos de ces même* vertu». Jean Bouchet, dans son Chu peut (let princes , a fait aussi de la tempérance la pierre angulaire de la bonne conduite des choses de ce monde.
s'adjoindre des artistes capables de fournir les patrons, et môme les matrices des moules, pour les sujets qui décorèrent ses nouvelles productions. Six individualités bien tranchées s'y aflirment par six faires différents, sans parler de ce qu'il convient d’attribuer au maître lui-même, c’est-à-dire l’agencement et la mise en œuvre. Le souvenir des faïences d’Oiron lui revint probablement alors quelque peu en mémoire. Tout porte même à croire qu’il lui passa sous les yeux des pièces du genre de notre fontaine , qui avaient précédé les siennes de plus de dix ans dans le système décoratif qu’il venait d’adopter. Le souvenir des tètes d’enfants, des mascarons grimaçants, des cariatides, des nymphes cl satyres se courbant en façon d’anses le long des vases sortis du four patronné par Claude (ioullier, d’une foule d'autres détails non moins caractéristiques, lui traversa l'esprit et ne fut peut-être pas sans influence sur la seconde direction que prit son talent (1).
Parmi les faïences exécutées dans celte donnée, il faut ranger les corbeilles découpées à jour, où se voient le croissant et le monograme composé des lettres H-C enlacées , emblème de Catherine de Médicis. Ces ornements ont fait croire les poteries qui les portent contemporaines de Henri II , tandis qu'elles ont été faites sous Henri III. Palissy , qui devait beaucoup à la reine mère , fut bien inspiré par la reconnaissance , car elles figurent au nombre de ses pièces les mieux réussies.
(I me serait difficile de dire, dans l’état actuel de la question, et avec Punique secours du catalogue de M. Tainturier (2) et des planches de la Monographie , encore incomplète, de MM. Sauzay et Delange (3), quelle part revient dans l'œuvre collective à chacun de ceux qui s'y sont associés simultanément ou tour à tour. (Juaut à l’opinion qui conclut à n’y voir aucune différence de manière et à attribuer le tout à Palissy, qui n’a peut-être jamais modelé une figure humaine originale , elle ne vaut pas la peine d’être discutée. — Cinq noms sont seuls connus à l'heure qu'il est , savoir : ceux de Bernard Palissy : de Nicolas et Mathurin, qui furent probablement ses fils: de Barthélemy Prieur, dénoncé par le style dosa Madeleine, et celui de François Briot , dont le monogramme et la signature révèlent la collaboration effective. J’attribuerais volontiers à ce dernier, ou bien à un orfèvre de son école, les deux médaillons de Vénus et d’Adonis, et quelques-unes des autres compositions qui décèlent l’ouvrier habitué à travailler les métaux. Il existe une certaine quantité de médaillons d’argent ou d’étain qui proviennent do celte source v l).
(I) l’alksj a puisé la forma du Tune do ses aiguières de la seconde période dans le traité «te Lame de Baîf, intitulé : f>r Vasculis (Paris, Robert Eliénue, 1530, in-l j. Il ne faut pas oublier non plus de noter <|uc l'uti des vases donnés par le même auteur porte un traite sur scs flânes.
(2l txi Terres émaillés de Itcrmrd Palusy . élude sur le* travaux du maître et de te» ronlinualeurt . tuivie du cal-tUgue de leur* œuvre*. |»r \ Tainturier. (Paris, librairie archéologique de V. Didion, 1804. in-8*).
(HI Slnnogruphie de l'œuvre de tternanl Pâlit? y. Lithographies coloriées de MM. Carie DH ange et C. Rorneuian, leste de MM. Sjuray, conservateur adjoint au Lomrc, et Henri Delange. (Paris, 1862-1803 in-f*.)
(J) On a ausH une a.vsct grande quantité de dessius h la plume it de gravures au irait de médaillons analogue*.
M. R on de 1, l’intelligent restaurateur des faïences d’Oiron, possède un mortier de bronze, orné de figures humaines, de lézards et autres animaux, et du plantes, qui est de nature â mettre sur la voie de la solution du problème. Il serait à désirer que cet intéressant objet prit place dans l’un des musées de Paris , où il serait livré à l’étude des chercheurs. Le caractère des figures diffère quelque peu de celui qu’on leur donnait dans l'atelier de Briot; mais il y a parenté L'homme qui a fait ce mortier a certainement travaillé la terre émaillée.
D’autres artistes se sont peut-être contentés de fournir des patrons , ainsi que cela se pratiquait dans les fabriques d’émaux de Limoges et dans les faïenceries italiennes. Sans sortir de l’école française, je suis convaincu qu'avec un peu de peine on découvrirait à Paris des cartons analogues à ceux que Baptiste Franco livrait aux ouvriers de son pays, ou bien à ceux qu’un élève d’Estienne de Laulne dessinait à la plume et au bistre pour les émaillcurs du sien (1).
(I) l'ne série de douze carions ovales de cel artiste inconnu, représentant l'histoire de Joseph, et qui ont incontestablement été fournis à des cmailleur» de la seconde moitié du XVI* siècle, fait partie de uia collection.