‹ L'art de terre chez les PoitevinsChapitre 28 sur 57 · ÉLÈVES IMMÉDIATS ET CONTINUATEURS DE PALISSY · texte numérisé non relu

ÉLÈVES IMMÉDIATS ET CONTINUATEURS DE PALISSY

Palissy mort , ses élèves conservèrent les principaux éléments de sa manière. Ils continuèrent aussi à se servir de ses moules, jusqu’à ce qu’ils fussent presque complètement effacés. De là vient l'impossibilité de soumettre à un classement chronologique et méthodique l’œuvre du maître, à moins d’avoir beaucoup étudié la matière , beaucoup vu de pièces originales. Tel plat de ses continuateurs, dont le sujet du fond a été fait, par exemple, avec un moule remontant à 1576 ou 1578, peut avoir reçu d'eux une bordure à marguerites, postérieure de vingt-cinq années, analogue à celle qui entoure la famille de Henri IV, datant, au plus tôt, de 1603 (1). Ceux qui se vouent à ces délicates investigations doivent attendre, dans ce cas, pour formuler un jugement définitif, qu'un exemplaire parfaitement authentique leur soit passé devant les yeux; autrement tout catalogue, si consciencieux qu'il soit au point de vue de la reproduction des objets, péchera par la base et ne remplira pas le but que se propose la saine critique.

Il est facile de comprendre maintenant quelle utilité pratique présente l’étude des bordures des plats. Elles se classent, elles aussi, par ordre chronologique. On les voit apparaître avec la figure humaine, et leur agencement a subi successivement plusieurs modifications. Les premières sont dans le genre rustique , car Palissy n’abandonna pas tout d'un coup sa première manière ; mais bientôt les arabesques, les rinceaux fleuris de

(1) On « rail récemment une imitation assez réussie du plat de la Famille de Henri IV. La crudité des tuas bleus du dessous et quelque chose de terne dans l’ensemble dénoncent la contrefaçon. La terre est légère, les parois minces. De la même officine sont sortis d’autres plats moins heureusement exécutés. On y «oit des figures de naïades assez gauches et de bacchantes entourées d’enfants bouffis ayant les chairs jaunâtres: le tout dans le style bâtard de Clodion. Les entourages très simples sont festonnés. Les dessous sont du même bleu que celui de la pièce précédente. — Une couche de crasse factice, de couleur brune, Ica couvre , et parfois des cassures volontaires sont raccommodées avec du mastic imitant la dre de modeleur.

Ce* contrefaçons viennent évidemment da Paris et sont colportées par un brocanteur marron très connu, qui inoode la France de faux Ivoires du moyen-lige et de faux émaux. Elles ont commencé à apparaître dans les départements de l’ouest et du sud -ouest au mois de novembre 1863. J’en ai vu des échantillons chez MU* Renard, marchande de curiosités retirée à Niort. M. Riocreux en a fait entrer deux au musée céramique de Sèvres, comme copies modernes. Clics lui sont venoes de Bordeaux.

l'orfèvrerie s'y mêlent et finissent par remplacer les animaux, coquilles et plantes, sans former non plus de dentelures sur le pourtour des pièces. Plus tard, les simples oves qui les circonscrivent extérieurement s'allongent . tandis que les arabesques courantes sont remplacées par des balustres, dont les corbeilles découpées à jour fournissent les premiers exemples, puisés également dans l'orfèvrerie du temps. C'est alors que les godets et salières apparaissent, pour se maintenir, jusque sur les dernières productions de l'école. Parfois aussi des oves sortent un chapelet de marguerites blanches, de petites fleurettes jaunes et quelques feuillages symétriquement rangés. On adopta ensuite, mais postérieurement à la mort de Palissv, ou tout au moins à la fin de sa carrière, ces lourds entourages bleus, découpés en pointes, qui surmontent autant de torsades blanches. Puis vint un retour vers les encadrements sans dentelures , au moyen de la combinaison du motif précédent et de marguerites montées sur leur tigo feuillue, alternativement employés et circonscrits dans le rond ou l’ovale des bords de la pièce. A peu près vers la même époque, c’est-à-diie durant la première moitié du règne de Henri IV, on copia les bordures à rinceaux et à petits reliefs de certains plats d’orfèvrerie, fabriqués dans le sentiment artistique des rives du Rhin. Telle est celle de la Dette Jardinière, dont on possède le pendant au repoussé sur argent. On y voit un homme assis et retourné vers la droite, ayant les pieds nus et le costume champêtre de la lin du xvi* siècle. Sa tête est couronnée de pampres et sa main gauche présente un raisin, tandis qu’il tient un broc de la droite. Une treille disposée en berceau fait ombrage au-dessus de lui. Dans le fond est une habitation rustique, vers laquelle s'avancent deux hommes conduisant une charrette chargée de vendange. Au bas, A droite, est la signature : A. W ILTZ, 1591 (I). La décoration du rebord est en tout semblable à celle do la Dette Jardinière; d’oti il résulte que cette dernière faïence, beaucoup trop vantée, a été modelée par un des continuateurs de Palissv, d’après une composition de l’orfèvre susnommé, et qu’elle a probablement fait partie d’une série de quatre pièces représentant les saisons, l.c nom de l'auteur se cache peut-être sous le monogramme mentionné au n° 52 du catalogue de M. Tainturier, lequel est composé des lettres A. V. B. C. Qui sait, en effet, si les deux premières de ces lettres ne signifient pas À. Villx, et si les deux dernières ne sont pas les initiales du potier, puisqu'elles se retrouvent à l’état isolé sur le socle ou salière décrit au n° 201 du même catalogue (2) ?

Ce genre de bordure m'amène naturellement à discuter l’authenticité du portrait de la collection de M. Antonv Rothschild, qu’on a l’habitude de considérer comme

(!) J'ai eu eu ma possession ce plat Je dressoir, qui n’a jamais dû servir que comme pièce de parade ; car il est très mince el a, en plusieurs endroits, des pièces et raccommodages pour boucher les solutions de coutinuité du métal survenues lors de la fabrication.

(S) Les continuateurs de Palis*? ont marqué leurs œuvres de plusieurs autres siglcs el roooogrames qui doivent servir a les classer à chacun d’cui. Il eat également utile do prendre note des différences notables qui existent entre les terres et tes ternis employés dans les diverses fabrique».

nous ayant conservé les traits de Palissy. Celle qui l'encadre, conçue dans la même don* née que les précédentes, le classe parmi les œuvres des dix ou douze dernières années du xvi* siècle. Or la figure du personnage représenté sur cette faïence est celle d'un homme qui vient tout au plus de passer la cinquantaine, tandis que l’inventeur des rustiques ligulines, décédé en 1390, s'il n'était pas mort lorsque ce relief fut modelé, aurait eu un visage durci par plus de quatre-vingts hivers à présenter comme modèle à l’ouvrier. D'un autre côté , le costume est bien celui du temps que j'indique. Le même col de chemise se voit au portrait d’Olivier de Serres à cinquante-cinq ans ; Antoine (larron, le dernier peintre en titre de Catherine de Médicis, le porte sur celui oû Thomas de Leu, son gendre, nous le montre dans un âge avancé. Henri III l'avait au cou le jour de sa mort, selon la gravure populaire qui représente son assassinat par le dominicain Jacques Dément. Si l'on me demande maintenant d’où vient ce portrait, je dirai , avec la réserve qu’il convient d’apporter en celte question délicate, que je le crois sorti de la même officine qu’un grand pot à bière exposé , il y a deux ou trois ans, à la devanture d'un marchand de la rue de Seine. Il était émaillé de brun avec reliefs jaunes de même style et avait sur sa panse, dans un petit cercle formé d'olives, cette inscription obtenue en relief avec un poinçon : i. perïienet thotb. Les carreaux incrustés de l'église Saint-Nicolas de cette ville offrent des motifs d’arabesques et d’ornements qu'il importe de rapprocher de ceux-ci, quoique la date de leur fabrication soit plus ancienne d'une quarantaine d'années. Le type une fois adopté a évidemment été continué, en se modifiant un peu.

En présence de preuves si diverses et si convaincantes, ne conviendrait-il pas, une fois pour toutes, de rejeter au nombre des simples curiosités anonymes cet essai médiocre dans un genre malheureux? — C’est d'ailleurs manquer presque de respect à la mémoire de Palissy que de lui prêter cette physionomie ennuyeuse et busonne , qui sent d’une lieue le hobereau ou l’échevin prenant un air grave pour poser devant la postérité. Si le potier de Saintes nous eût légué sa portraiture, la bonne opinion qu’il avait de sa personne l’eût empêché de se défigurer ainsi et lui eût fait mettre sur son visage un reflet de ce qu’il avait dans le cœur. Nous aurions dès lors sous les yeux une tête austère et vigoureuse , comme celle d* Ambroise l'arc gravée par Estienne de Laulne. mais empreinte en même temps du génie moderne, comme celle de Mclanchlhon par Durer. — L’image de l’homme illustre qui nous occupe est dans ses livres; qu’on sache l'en dégager lorsque la France lui élèvera la statue qu’elle lui doit depuis bientôt trois siècles.

Un mot encore, avant d'en finir, sur les œuvres des imitateurs et continuateurs sérieux du genre. Il faut leur restituer la presque totalité des plaques de poêles et autres qui nous restent. J’en dirai autant de la plupart des chandeliers et porte-flambeaux. Les plus anciens de ces derniers remontent au plus à la fin du règne de Henri IV. Certains autres ont décoré les appartements dont Abraham bosse nous montre l’ordonnance. Des

statuettes , il n’en est aucune antérieure à 1590; presque toutes ont été faites au xvii' siècle.

Maintenant que l’œuvre de Palissy se trouve dégagé des pièces douteuses qui le rapetissaient , arrivons A cette foule de faïences d’une exécution bien plus grossière, qui n’ont jamais laissé de doutes dans l’esprit des amateurs.

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