POTERIES FRANÇAISES FABRIQUÉES HORS DE LA PROVINCE
Je ne me suis occupé jusqu’ici que des poteries indigènes; mais, du moment oïl il s'est fait en Poitou une consommation régulière de vaisselle venue des autres provinces, je suis obligé d’en parler avec quelque détail.
Nantes. — La fabrique nantaise de vaisselle blanche a été créée en 1588, par Jean Ferro, gentilhomme verrier (1). Les fragments de faïence émaillée de blanc, employés à l’ornementation de la fontaine du Veillon, en sortaient peut-être, et donneraient une bonne opinion du savoir de l’ouvrier. On connaît encore le nom d’uu autre faïencier de la même ville, qui vivait en 1654; il se nommait Charles (lucrmeur (2).
Je n’ai pas pu vérifier l’authenticité d’une tradition qui fait venir sous Louis XIII, de Hollande à Nantes, une petite colonie de faïenciers, et leur assigne Pont-Rousseau pour
(1) Hhtoirt de > Nantes, pur Faillie Travers, I. lit, p. 3. Les uns disent Ferro italien ; d’autres présument que son véritable nom était Ferré, et qu'il appartenait a une famille de verriers poitevins.
(2) Archives de la chambre des notaires de Nantes.
Mfr-PAtsadE av*
demeure. Dans tous les cas, ils n'ont pu lever leur industrie sans une autorisation spéciale du gouvernement, enregistrée à la Chambre des comptes de Bretagne. C’est donc aux registres de celte juridiction, conservés aux archives de la Loire-Inférieure, qu’il faut demander la constatation du fait. M. le docteur Joseph Foulon a acquis, en 1852, une fort belle cheminée en terre rouge , couverte d’un vernis bleu, faisant fond à des fleurs blanches en relief , qui pourrait bien avoir cette origine. Elle ornait l'ancien hôtel Synstaks, bâti par des négociants hollandais, qui avaient établi un comptoir A Nantes (1). Un fragment de pilastre, provenant de cette cheminée, est au musée de Sèvres.
Que dire maintenant d'une très belle pièce, signée, en bleu foncé : /. B. Pal cadeau, i64d,
nom essentiellement originaire du grand marais bas-poitevin, ou du pays de Rais? Si elle a clé faite à Nantes, x—* elle appartient, dans tous les cas, à une
, f \1 ÛJZ fabrication exceptionnelle. Peut-être
aussi vicnt-ol le de quelque manufacture éloignée, où aura travaillé l’un de nos compatriotes. Je croirais même assez volontiers qu’elle est le résultat d’un simple caprice ou d’un essai d’artiste. Le lecteur en jugera.
C'est un grand plat ovale avec ornements bleus très sobres sur les rebords. Ces ornements sont composés d’arabesques dans le goût de celles des émailleurs sur cuivre de la première moitié du xvu* siècle, et sont finement exécutées. Elles relient entre eux quatre médaillons où sont représentés un lion, un cerf, un serpent, un cheval. Dans le fond est le Massacre des innocents, calqué sur la seconde planche gravée par Marc-Antoine, d’après un dessin de Raphaël. Le décalque est évident, puisque les contours, masqués par un trait épais d'un bleu intense, ont été suivis avec assez de soin; ce qui n’a pas empêche l’artiste d’y introduire des incorrections et de leur donner quelque chose de lourd, de nature A déparer son œuvre, méritante à plus d’un titre. Quelques hachures et un lavis plus pAlc les modèlent sommairement. On dirait presque, sauf la couleur, l’ébauche d'un tableau préparée au bitume. Aussi l’effet en est-il peu agréable A l’œil. Je ne connais guère cependant que le plat, où Gaspard Viry, peintre de la fabrique de Clerissy, à Moustiers, a reproduit une chasse à l’ours d’après A. Tempête (2). qui approche, comme sûreté de main, de la copie sur faïence de Palvadeau. On est déjà loin du temps où les peintres sur terre émaillée avaient l’habitude de s’attaquer à de pareils modèles. Le chefd’œuvre du plus grand des élèves de Raphaël , du seul qui ait abordé d'un pas ferme les sereines hauteurs où le divin maître a fait monter l’art, a été vu ici avec des veux
(1) l.'bûiel Synslaks élsil situé rue /ku-d’Ane. conduisant du joui de Pimil îi Ponl-nouvscao.
(?) Celle œuvre de Vlrj fait partie de la belle collection de M. Divllier, auteur de l'flitloire de» faïence * rl porcelaine» de MoutUer. Manritlr et autre * fabriqua méridionale» ( Paris. Castel, 1863, in-8»), et d'autres travaux importants sur la céramique.
habitués à se complaire dam l’étude des Carrache. La terri' qui a servi A fabriquer ce plat est jaunAtrc, et la couverte blanche est pleine de trcssaillures et de bouillons.
On a souvent copié, dans diverses fabriques françaises, d’anciennes gravures. La famille de feu M. Pilotclle, conseiller à la cour de Poitiers, qui avait réuni une certaine quantité de faïences, conserve un très grand plat rond décoré de la Convtrtion de saint Paul , d’Étienne de Laulne, d’après Jean Cousin. Il y avait l’an dernier, en vente à la Rochelle, un autre plat de plus petite dimension, avec une reproduction de la Susuiine surprise au bain par les deux vieillards, gravée sur bois par Jeghcr d'après Rubens. Le pauvre décorateur, qui n’était pas très versé dans la connaissance des termes employés par les imprimeurs d'estampes, a mis au bas de sa copie: p. r. nus. delin. et exc. (1). l'ne majolique de la collection de M. Sellière, au château de Mello, offre la même singularité. Le peintre, après avoir exécuté un sujet imité d’une gravure, a tracé le nom de cet Antoine Salamanque, qui, dans un but mercantile, a fait retoucher avec si peu de respect les planches des plus illustres graveurs italiens du xvi* siècle.
Nantes passe pour avoir produit, vers le milieu du xvii* siècle, des faïences toutes blanches (2). Les hanaps, encore assez communs en Bas-Poitou, et qui sont simplement couverts d’un émail blanc , en viennent peut-être, ainsi que ces gros plats A côtes, qui ne sont guère plus rares chez nous. Quelques-uns des hanaps ont des fleurs de lis en relief. Le n” 25 de la planche des poteries poitevines donne la représentation de l’un de ceux dont la surface est entièrement lisse. Les protestants s’en servaient dans la cérémonie du baptême.
La Rochelle. — Chaque ville ayant été obligée, sous l’administration de Colbert, d’avoir un hôpital général pour loger les pauvres mendiants et les enfants orphelins ou nés de vagabonds, la commission administrative, chargée à la Rochelle de la direction des affaires municipales depuis la destruction de la commune, à la suite du siège de 1628, fonda, en janvier 1673, l’hospice Saint-Louis. En vertu des lettres patentes accordées lors de sa fondation, le nouvel établissement put avoir des manufactures de toutes sortes dans ses dépendances, avec droit d’en vendre et débiter les produits, sans être sujet aux droits de douane. L'ne faïencerie y fut créée en ces conditions ; mais, après une existence assez courte, l’administration fut forcée de la fermer, faute de bénéfices suffisants. Il paraîtrait aussi que le commerce de la ville ne contribua juts peu il amener ce triste résultat, par ses plaintes réitérées contre la concurrence qui lui était ainsi faite (3).
(I) Celte signature, qui se retrouve sur l’estampe originale, indique que Rubens ue a' est pas conculé de dessiner ce sujet sur bois ; mais encore qu’il a fait tirer cliva lui l'estampe de son élève.
(i) Je puise ce renseignement dans une lettre de mon regrettable ami, Armand Guéraml, mort libraire S Naotes, datée dn 29 octobre 1857. Il l'avait lui-mètnc extrait d’une note de Ilaet de CoeUisan, auteur de ta SlaiiiUquf du département de la Loire- Inférieure.
(3) Y. Bruxen de la Martlnlère, VliUl. de (a Roc tu tic. par le P. Arcène, t. u, p. 4SI. et les Êphemcride» hùloriqnei de la Rochelle, de M. Jourdan, p. 00.
ün ne peut émettre que des conjectures sur la vaisselle produite par cet essai ; mais j'ai constaté qu'on trouvait communément A la Rochelle des plats et assiettes décorés dequelque.s fleurs bleues jetées au centre du fond, absolument semblables comme terre, vernis et couleur», à bon nombre de vases de pharmacie conservés à l'hôpital Saint-Louis de celle ville.
Il faut croire qu’un premier échec ne découragea pas les Rochelais, et que l’industrie privée réussit mieux que l’administration de l’Hôtel-Dieu. L’Aunis et le Bas-Poitou sont en effet remplis de faïences décorées également en bleu, dans le goût des imitations chinoises de Hollande, puis ensuite de poteries roennaises à lambrequins, qu’on assure avoir été fabriquées par eux. Les pièces passées sous mes yeux , portant le dernier de ces décors, sont postérieures au xvii* siècle; les plus anciennes datent à peine de la lin du règne de Louis XIV. Deux grands vases de pharmacie, conservés chez >1. François tlaudineau, maire de Luçon, en sont les plus beaux spécimens connus. Les lambrequins qui les couvrent sont peu habilement tracés ; mais ils font un assez grand effet.
Au moyen-âge, un quartier de la Rochelle, donnant sur le port, avait reçu son nom du commerce de la vaisselle de terre. Il y avait le quai, la place, la rue et la porte de la Poterie.
Saintes. — Une grande bouteille de chasse en faïence blanche, aplatie sur les côtés , avec décors bleus, m’a fourni tout ce que je sais de la fabrique de cotte ville. — Elle P D a deux oreillettes ou petites anses géminées permettant de
la suspendre. Des roses et des tulipes ornent ses petits côtés, N.P . e t le centre de chaque face est occupé par une couronne de A SAini fÇjP feuillages assez grêles, au milieu desquels se lit d’une part.
en lettres noires violacées : Alexandre Bf.schet (I), et de l’autre: la marque ci-jointe. Le col, très court, est orné d’anneaux alternés de feuillages. Celte bouteille appartenait à M. Lesson, de Rochefort, lorsqu'elle m’a été montrée.
Les Roches, près de la ville de Saintes. — Fabrique de poteries communes, sans caractère artistique. (Rerucignemcnt fourni par M. de la Morin trie.)
Bordeaux. — Ici nous sommes encore dans les ténèbres ; A peine si une légère éclaircie commence à les percer. La question est d’ailleurs trop délicate pour que j’ose m’y fourvnver (2). Je signalerai seulement A l’attention des amateurs des faïences décorées dans le sentiment de celles de Mousticrs , mais avec moins de délicatesse. Des personnages en pied , des termes , des bustes, des singes et oiseaux animent les arabesques grêles jetées sur les fonds. Souvent aussi ils sont remplis par des écussons. Le musée de Sèvres a un plat de ce genre avec les armes des Nesmond ; j’en connais un aulre avec celles de la Rochcfoucault. Le vaissellier de la cuisine de l'hôpital Saint-Louis de la Rochelle est
(1) La famille Bescbet, originaire de U Saintonge, a possédé, an xvn* siècle, ITIean-les-Tours-de-NaHiers, en Bas-Poitou.
(3) C’eût été pourtant avec plaisir que J'eusse répondu fc l'appel bienveillant qui m'a été adressé par M. A. Jacquemart. Il a d'ailleurs été eoteudu ; car on annonce la prochaine publication d’un travail sur les faïenceries de Bordeaux, par un amateur de cette ville.
pourvu d'un plat au milieu duquel est un personnage debout , costumé comme au temps de Louis XIV, plat gigantesque , fait pour la table d'un doyen de chapitre ou d’un gouverneur de province. — Les assiettes de celte même fabrication ne sont pas rares. Elles ont les bords parfois cannelés et garnis de petites fleurettes courantes. J'ai aussi rencontré assez souvent des assiettes imitant le Rouen , avec des armoiries en couleurs , sorties de la fabrique établie à Bordeaux par Jacques Hustin, vers 1730. Il y en a un spécimen, venant de la Vendée, au musée de Sèvres.
Nevebs. — Les produits de cette grande fabrique se rencontrent communément chez nous. Il faut même qu'il s’en soit fait un débit énorme pour qu'il en ait survécu une quantité aussi considérable; mais les pièces polychromes do style italien sont toutefois beaucoup plus rares que les autres. Parmi les pièces de cette catégorie qui méritent d’être décrites; je mentionnerai une huire de pharmacie jaune et bleue , de ma collection, ayant sur la panse le buste de Mérovée , peint en couleurs d’après l’un de ces portraits de fantaisie qui ornent les Généalogies des rois de France, de Jean Bouchet. Vient ensuite une Vierge avec l’enfant Jésus dans ses bras. Sa tête porte une couronne royale, son manteau bleu est semé de fleurs de lis jaunes et bordé d’une frange de même couleur; la robe est blanche semée de petites fleurs jaune foncé et brun noir. L’enfant a une robe
blanche avec fines arabesques bleues formant broderies. Sur le piédestal un écu de
au chevron de accompagné de trois pommes de Une crosse d’abbé le sur-
monte. Au-dessous est l’inscription:
F. Simon Lefebvre.
On lit au dos en lettres cursives rouge brique (1) :
"VJ T? -t
En troisième lieu , arrive un plat de grande dimension , dénotant encore le goût italien. Il représente des trophées, et, sur le bord, sont les armes ( d'or an lion posé de sinoplc , armé et lampassé de gueules), de Henri-Louis Cbasteigner de la Rochepozay, évêque de Poitiers (1611-1651).
Il me reste maintenant A parler de la venue en Poitou d’ouvriers de Nerers, pour poser le carrelage de l’appartement occupé par M** de Montespan au château d’Oiron. L'extrait suivant de l’inventaire, dressé au mois de juillet 1607, à l’occasion du décès de l'ancienne favorite, est trop intéressant pour y faire le moindre retranchement. On y trouve, indépendamment de détails relatifs aux faïenciers, d'autres renseignements précieux sur une fabrique de tapisseries et de dentelles créée au château même.
« Et du dit heu sommes entrés dans la chambre cg-detani occupée par les faïenciers df. .Ne vers, où s’est trouvé trente un mes tiers garnis de leurs castes, guarente sept
(I) Jacques Boulant, maître potier en vaisselle «le faïence, travailla avec le* Conrado, ces ouvriers d'oriftine italienne, qui vinrent su fixer à Nevcrs. F. le livre de M. L. du Croc de Segange, intitule ; La Faïence, tes Faïenciers et Us Fmaitleurs de .Ver ers; 1803, in-4«, p. 78.
petits tabourets tant bons que meschants; — item, dix sept paires de trétaux aussy tant bons que méchants, et huict chauffepicds de même râleur ; — item, treize chaires de paille tant vieilles que moyennes (suivent plusieurs articles consacrés également au mobilier); — item, une paire de tonnettes d décider des soies; — item un rouet à faire de lamilanoise; — item, rinyt morceaux de marbré tout fait, et huit morceaux commencés, le tout d’argent faux; — item, vingt morceaux de colonnes d’argent fin; — item, quatre morceaux de marbré en nuance; — item, deux colonnes de cerf peint sur une toile de taffetas quy est seulement déssignée; — item, deux colonnes entières peintes d l’huile; — item, une autre colonne peinte à l'huile de marbré rouge ; — item, tous les dessins et percés des cris de Taris arec une renommée peinte à l’huile; — item, le dessin du lit de monseigneur le comte de Toulouse: carré de la courtepointe ; l’impériale et un panneau de la bonne grâce; le fond, le dossier de fauteuil, les percés , le coloris et un morceau de la grande pente; Us percés de la petite pente; un pilastre et le soubassement ; — item , un autre dessin de la grande pente et les percés; deux dessins du fond et du dossier des sièges à fleurs; une colonne tout entière peinte sur du papier ; un dessin du dais du courent et abbaye de Fontevrault ; — item , deux douzaines de brosses; — item, deux douzaines de bobines pleines de poil;
Dans le salon : six caisses de sapin remplies de carreaux de faïence sur lesquels sont imprimées les armes de feu madame la duchesse;
Au haut de l'escalier du garde meuble : une grande caisse, de cinq pieds 4j2 de long et deux pieds 4j2 de large , remplie de carreaux de fayence à figures ; — item . deux autres caisses de chacune trois pieds de long et un pied de large, aussi remplies de carreaux tels que dessus; les dites caisses point fermées ;
Dans le garde meuble : dans une autre caisse s’est trouvé 42 assiettes de fagences a u .r armes et alliances de ma dite dame; huit écuelles de terre de Doucarron (4); deuxtableaux a cadres noirs de terre composée peinte , représentant plusieurs figures; — item, une boitte de sapin remplie de m danoise et de milleret , sur laquelle est escrit : Bossu» d (nom du fournisseur); item , une autre botste remplie de petits doux et de fil d’argent faux sur canettes, sur laquelle est escrit : BomsID; — item, une boiste de sapin dans laquelle s’est trouvé un cent de canettes demi pleines de fil d'or , sur la couverture de laquelle est escrit ; Dossard; — item, une petite boiste de carton ou s'est trouvé huict pièces de dentelles grosses, quy sont des restes; — Hem, dans une autre boiste de sapin s’est trouvé 22 bobines pleines de fils < f or, et 46 autres bobines demi pleines de fils, sur la couverture de laquelle est escrit : A Madare de Saint-Loup. et àcosté ; — Bossard. plus, six autres bobines aussi remplies de fil d'or ; — plus, sept autres bobines aussi demi remplies de fit <for; — item un pacr/uet de soye verte plat te. pesant une livre. (Archives d’Oiron.)
(I) On appelle communément Boccaro le* poteries de grès ûn. & pâle rouge ou violacée, venant -le la Chine.
Le pavé, fabriqué à Nevers pour M®* de Montespan , fut mis en place par les soins de son fils, le duc d'Antin. On le voit encore dans rappartement qu’elle occupait au château. Il est composé de quatre variétés de carreaux peints en bleu, savoir : trois ayant 0" 23 de haut sur 0“ 22 de large; une de 0* 14 sur 0* 14. Les premières représentent :
r Deux hommes armés de bétons chassant des pigeons qui viennent se poser sur la toiture d’une maison. Au-dessus est écrit le proverbe : d’àvtres. oxt. Batv. les. Bvnsom.
MOV*. AVONS. LES. OI8EAVX.
2° Une vieille mendiante devant la façade d’un château, et l’autre proverbe : on va bien