CHAPITRE I
'industrie du verrier étant sœur de celle du potier, j'ai cru devoir réunir, dans un seul cadre, le résultat de mes recherches sur chacune d’elles. Ces recherches ne se sont pas étendues au-delà des limites d’une seule province ; mais les conséquences qui en découlent s’appliquent à la France tout entière. Le précédent travail a constaté quelle part revient au Poitou dans l’histoire de la céramique. Celui-ci montrera qu’il n’a pas été non plus étranger au développement de la verrerie française. Il fera voir les vitriarii piétons dressant, au second siècle, leurs fours à cété de ceux des figuli; les maintenant en activité sur les décombres de la société romaine et sur ceux de l’empire franc; traversant, sans les éteindre, les invasions normandes, et les léguant, comme un héritage sacré, à ces gentilshommes verriers, que la Révolution devait trouver en devoir de fabriquer, l’épée au flanc, la coupc des banquets patriotiques de 80.
Après la lecture de ce mémoire, on ne pourra plus dire, avec Loysel, que l'établissement
de nos verrerie» nationales remonte tout au plu» aux croisades et que, jusqu’au xvii* siècle, on n’a su fabriquer chez nous que de la gobeletcrie commune, des verres de vitres et des bouteilles (1). De nombreuses découvertes sont venues faire justice des fausses traditions léguées par le moyen-âge, et montrer que nos manufactures modernes descendent en droite ligne de celles dont l'antiquité a laissé partout les vestiges sur le sol de la patrie.
PÉRIODE ROMANO-GAlLOISE VERRERIES ANTIQUES
Toutes les fois qu’on rencontre un cimetière de la période romano-gauloise. on est assuré d’y trouver, si petit qu’il soit, un nombre considérable de vases en verre, de formes variées, et parfois d’un travail très lin cl très soigné. Les raines dits habitations contemporaines de ces sépultures recèlent également beaucoup de débris de même nature. Ces découvertes, chaque jour répétées, démontrent que l'industrie verrière était alors pratiquée sur une assez grande échelle entre le Rhin et les Pyrénées, et que des fabriques ont existé sur une foule de points. Le territoire des Pictons, pays très boisé et très bien pourvu des matières premières qui servent â composer le verre, en a, par exemple, possédé plusieurs dont l'emplacement est encore désigné, soit par des dénominations caractéristiques , soit par la présence de scories vitreuses , de restes de fourneaux ou de fragments de creusets. Plus tard, lorsque nous serons arrivés au ix* siècle, les documents écrits viendront en aide dans cette enquête.
Les diplômes, chartes et autres documents faisant défaut pour l’époque romaine, j’ai demandé mes preuves à la géographie et à l’archéologie. Elles ont répondu : la première, que les lieux nommés jadis Yerreria, Yitrtria, Ycrrcriœ, Vitrinœ, appelés depuis la Verrerie, les Verreries, les Vieilles-Verreries, la Voirie, Verrières, Voirières, Verrine*, etc., ont dû leurs dénominations â des manufactures de verre (2); la seconde, que plusieurs de ces manufactures remontent au it r ou au ni* siècle.
Parmi les localités, renfermées dans la circonscription de la cité poitevine, qui ont porté on portent encore ces noms, on peut citer :
Vienne. — Verrières canton de Lussac ; la Verrerie, dans la commune de Mazerolles; Verrines en Beaumont, canton de Vouneuil ; Verrière en Uournan, â quelque distance de
(I) tuai tur l'art ds la verrait, par le C. Lo/sel. — Paris, an vm, in-8°.
(i) Certain* nom* de lieux, doul l'origine est différente, ont In même coosoonaiicr que Verrerie : relui de Vérle , Vertu , renu de ce qu'on percevait ail moyen-ige un droit de mouture dans les localités qui le portent, et celui de Vcrric, Varia , rappelant que les points auxquels il sert de dénomination étalent, dans le principe, de simples étables à pores, Il verrats.
Loudun. De* débris de verre antiques el des scories en provenant ont été rencontrés, en outre, au milieu des bois, entre Lusignan et Colombiers *.
Les Deux-Sèvres en possèdent au moins dix-sept : Vernîtes en Rom, Verrines-sous- Celles \ Verrine en Brion, Verrines en Gourgé *, Verrine en Vastes*, la Verrine-Mouchet en Saint- Aubin-le-Cloux, les Verrines de Montigny, Verrine en Souclié, Fonl-Verrine en Àzay, la Verrerie de la Ferrière, la Verrerie (?) en Vernoux, la Verrerie en Courlay, la Verrerie en Saint-Léger-de-Montbrun , la Verrerie de Fenery. la Verrerie en Montalembert, la Voirie en Monligy, les Verrières de Saivre.
Vrnukx. — Le triage des Verreries', dans la forêt de Mervent ; les Vieilles-Verreries*, commune de la Réorthe : les Verreries du Farc-de-Mouchamp et de Vendrennes ; la Verrerie-sur-rYon, commune de Chaillé-les-Ormeaux; la Voirie, commune d’Aubigny: les Voirines, commune de Grosbreuil ; la Verrerie, commune de Sallartaine : les Verres, commune de Saint-Jean-de-Monts; les Verreries, dans File de Bouin.
LomF.-lNFfcHiF.uaK (pays de Hais). — Portas ritrariœ , que l’on croit être aujourd’hui Sainl-Mesmo, sur la rivière du Tenu, canton de Machecoul : la Voirie, commune de Frossay, canton de Sai n t-Père-en-Rais.
Tous ces points sont situés soit au milieu des bois, soit sur leur lisière.
Les astérisques indiquent les lieux oii ont été trouvés des indices de fabrication remontant à la période romano-gauloise. Ils sont au nombre de sept. Deux ont fourni des renseignements précieux : Verrines-sous-Celles et les Verreries de la forêt de Mervent.
Les fouilles pratiquées, le 15 juillet 1858, dans le cimetière du lue de Verrines, ont eu pour résultat de faire découvrir une assez grande quantité de sépultures de la fin du second siècle, qui renfermaient, contrairement à lu règle générale, un plus grand nombre de vases de verre que de vases de terre ; d’oû la conclusion naturelle que le verre était alors plus facile à se procurer en ces lieux que la poterie (1). Aux Verreries de Mervent, M. de Villeneuve, garde général des eaux et forêts, a trouvé, l’an dernier, en perçant une route à travers les bois, les vestiges de l’oflicine (tuiles à rebords, fragments de poteries, etc.), et des morceaux de creusets, couverts encore d’une matière vitreuse. Des vases, fabriqués sur les lieux, avaient déjà été rencontrés, quelques années auparavant, Â une centaine de mètres de là. Je reviendrai tout à l’heure sur ces deux découvertes, auxquelles il faut ajouter celles de scories et de débris de verres antiques anx environs des Essarts; mais je n’ai pu découvrir encore l’emplacement exact du point où ils ont été recueillis.