LES VERRIERS DANS L’ANTIQUITÉ
Avant de décrire les produits de l’industrie des verriers pictons, il est bon de constater quelle était, dans la société romaine, la position sociale de cette catégorie d’ouvriers. Nous
(I) Bulletins de la Société de statistique du déparlement de» Item-Sèvres, IN&-I85V, |t. 5U.
saurons ainsi d'où sont venues les prétentions â la noblesse qu'elle émit au moyen-âge, et quelle fut la cause de la persistance, sur plusieurs points, de la fabrication du verre, durant une longue série de siècles.
Inc loi de Constantin I", de l'an 337 (C. ad Maximum), avait compris les vitriarii parmi les trente-cinq professions exemptes de toutes charges publiques , sans faire aucune différence entre elles. C'étaient : les architectes ( arckitecti ), les lambrisseurs (laqutarii), les stucateurs (albarii), les charpentiers (tignarii), les médecins (mediei), les lapidaires (lapidarii), les ouvriers en argent ( argentarii ), les maçons (ttructoret), les vétérinaires ( tnulomediei ), les tailleurs de pierres (quadratarii), les scieurs-delong (barbicarii), les constructeurs d’escaliers (scansores), les peintres (pictorts), les sculpteurs (sculptores), les tourneurs (diatreiarii) , les menuisiers (inteslinarii) , les statuaires (ttatuarii), les mosaïstes (muritarii), les ouvriers en bronze (œrarii), les forgerons (ferrarii), les marbriers (marmorarii), les doreurs (deaura(ores), les fondeurs (faso rts), les teinturiers en pourpre (blattiarii) , les ouvriers en marqueterie (( cssellarii), les orfèvres (aurifie en), les miroitiers (spéculant), les constructeurs de chars (carpentarii), les fontainiers (aqitalibralores), les verriers (vitriarii), les ouvriers en ivoire, tabletiers (eburarii), les foulons (fullones), les potiers (figuli), les plombiers (plumbarii), les pelletiers (pelliones).
Les exemptions accordées à ces diverses professions avaient seulement pour but, dans la pensée du législateur, que touchait l’intérét général , de faciliter â ceux qui les exerçaient les moyens de devenir plus habiles et d’initier leurs enfants aux pratiques de leur art (1). Mais il est rare qu'un principe, une fois posé, n’aille pas jusqu’à ses dernières conséquences et ne reçoive pas, dans la suite des temps, certaines interprétations qu’on était loin de prévoir en les mettant au jour. C’est ce qui arriva à la loi dont je viens de parler. Les intentions de son auteur furent plus tard travesties. Conçue en vue d’un perfectionnement artistique et industriel, qui devait profiter à tous, il advint pourtant qu’on l’invoqua un jour pour légitimer la concentration en quelques mains de toutes les branches du travail, et qu’on en fit indirectement sortir ces maîtrises, tant vantées des admirateurs du moyen-âge, gens d’ordinaire peu instruits et encore moins sincères Chaque métier une fois devenu le patrimoine exclusif d’un nombre limité de familles, il s'établit entre elles une association d’inlérôLs, qui permit à quelques corporations ouvrières de préserver leur liberté du naufrage où sombra celle de tant d’autres. Ce fut ainsi que beaucoup d’ouvriers des villes parvinrent à se soustraire au servage; ce fut ainsi que les verriers, protégés par l'espèce de solidarité qui semble avoir existé entre eux dans toute la Gaule ,
(I) « Arliflcet artium breri tubdtto cvmprthfiuarvm per lingulas cidiales moranUt , ah uni venir muncrit/tii v avare prwipitnus : ti quidem ediscendit arlibut otium Ht adeommendandum . quo magie copiant et ipri prritinrn fier I et twu filtra erudire... » Suit l'énumération des corps d'état. (Cod. Tbéod.. L. XIN, (II. r/, I. f.— Cod. Justin., L. X. C. LXIV.)
et par l'isolement de leur existence au fond des bois, conservèrent, à travers huit siècles d'invasions étrangères et de révolutions sociales, la qualité d'ingénu*, d'hommes libres, et se trouvèrent ensuite, dans diverses régions de l'Europe, faire naturellement partie de la classe noble, parce qu’ils en avaient déjà les immunités. H en fut de même des monétaires. Les ouvriers en verre ne maintinrent pas sans peine leur position au milieu de la société féodale, qui considérait tout travail comme servile. Aussi les vit-on rarement s’éloigner beaucoup du lieu où leur noblesse avait reçu sa consécration de la notoriété publique. Certaines fabriques furent exploitées, pendant des centaines d’années, par les générations successives des mêmes familles.
Epoque de la création des plus anciennes fabriques pictones
Le plus ancien vase de verre trouvé en Poitou, que je connaisse, est la coupe gravée au n° 1 de la planche où M. de Rochebrune a réuni quelques spécimens de verreries poitevines de diverses époques (t). Elle est couleur vert d'eau pâle; ses parois sont assez épaisses, et le grand uoinbre de bouillons contenus dans sa pâte indique des procédés de fabrication fort peu perfectionnés. Sa dimension est de 0* 23 de diamètre à l’orifice. On l’a retirée d’une sépulture par incinération, découverte à Amure (Deux-Sèvres), sépulture dans laquelle étaient une petite statuette de bronze, très altérée, représentant un cheval, et un denier d'argent de Vespasien, d’une conservation parfaite, qui avait été percé pour être porté comme amulette. A part celte coupe, qu’on peut croire du premier siècle et apportée de loin, aussi bien que celle ayant sur son pourtour des combats, dont il sera question plus tard, les vases de verre, recueillis dans notre pays, dont la provenance m’est exactement connue, no semblent pas remonter au-delà du règne de Trajan. Mais ce sont surtout les sépultures contemporaines des Antonins qui nous fournissent le verre en abondance, ce qui fait supposer que sa fabrication, si tant est qu’elle eût été introduite antérieurement dans la contrée, y prit du moins alors une extension plus considérable. Les vases retirés du cimetière du lue de Verrines-sous-Celles sont, par exemple, de cette époque, et les fouilles pratiquées dans celui du Langon m’ont fourni des indications à peu près semblables.