DANS SON MANUEL SCOLAIRE
M. Devinât s'attache, comme MM. Guiot et Mane, à faire ressortir la misère du paysan et de l'ouvrier sous la féodalité et la royauté. Son manuel est illustré de gravures propres à frapper l'imagination des enfants et à graver dans leur mémoire le souvenir de ce qui leur a été enseigné. Chacune de ces gravures est accompagnée d'une explication.
Le lecteur lira avec intérêt les suivantes, qui sont mises sous les yeux des élèves :
Les seris au moyen âge.
1 . — Au pied de la colline où se dresse le château féodal , vous voyez de chétives cabanes. Dans ces huttes recouvertes de chaume, où le jour n'entre que par la porte, habitent les serfs du seigneur, presque aussi misérables que les esclaves d'autrefois. Leur maître est souvent sans pitié; aussi ne l'approchent-ils qu'en tremblant.
A peine vêtu de haillons, pieds nus, le serf se nourrit de pain dur et noir. Et quand le pain lui manque, dans les nombreuses années de disette, il est réduit à dévorer Vécorce des arbres, l'herhe des prairies.
2. — Le serf cultive la terre. La sienne? — Nop., il nen a 'point. Il cultive la terre de son seigneur. Vous le voyez qui traîne péniblement sa charrue; sa femme et ses enfants travaillent avec lui. — Il fait partie du domaine, comme les bœufs de labour. Si le domaine est vendu, il l'est avec lui. Il est, comme on dit, attaclié à la glèbe.
Il ne peut pas fuir : où irait- il, sans appui? Son seigneur le ferait poursuivre, et sans doute il le ferait pendre. Ce pauvre homme ne possède rien : maison, instruments, famille même, tout est à son maître.
3. — Ce n'est pas tout : le serf est tailkible et corvéable à merci; et cela signifie qu'il doit payer au seigneur toutes les tailles (impôts) qu'il plaît à celui-ci de lui réclamer.
A tout appel, il doit quitter son champ et travailler au manoir féodal, aux routes du seigneur. Il cure les fossés du château ; il passe les nuits à en battre l'eau pour faire taire les grenouilles qui troublent le sommeil du maître.
Il doit respecter les lapins qui détruisent ses récoltes, car ils serviront aux chasses seigneuriales; s'il ose les tuer et qu'on le sache, il est pendu haut et court !
4. — Dans ces temps barbares, les seigneurs étaient souvent en guerre avec leurs voisins. Les hommes d'armes, retranchés derrière leurs murailles, ne se faisaient pas grand mal. Mais les serfs, sans défense et sans abri, assistaient désespérés à l'incendie de leurs cabanes, au ravage de leurs récoltes, heureux encore quand ils n'étaient pas maltraités et mis à mort.
Le nombre des serfs diminua de siècle en siècle. En 1789, on amena le dernier devant l'Assemblée constituante. Il appartenait aux moines de Sahit-Chuide, dans le Jura.
Les impôts du roi au XYI^ siècle. — Sully et les finances.
1. — La corvée. — Pour entretenir son armée, soutenir ses guerres, payer ses agents et amuser sa cour, le roi avait besoin de beaucoup d'argent.
Au début, il avait pu se contenter de ses revenus personnels, c'est-à-dire de ce que lui rapportait son domaine de l'Ile-de-France. Mais ces revenus furent bientôt insuffisants. Alors il établit, dans tout le royaume, la taille du roi, la corvée du roi, la gabelle, les aides ou droits sur les denrées, les douanes ou droits de passage des marchandises. Ces impôts s'ajoutèrent aux impôts des seigneurs et du clergé.
2. — La gabelle. — Les aides et les douanes étaient dues par tout le monde, comme aujourd'hui les contributions indirectes.
Il en était de même de la gabelle ; mais le plus pauvre paysan devait acheter la même quantité de sel que le plus riche seigneur. S'il manquait de pain, tant pis.
Voici qui était encore plus fort. « Ni les nobles ni les prêtres ne payaient la taille. Elle retombait presque tout entière sur les p ay sans. W était -ce pas une injustice ? Tous ces impôts, le roi pouvait les accroître à son gré. »
« Dans toutes les familles, familles riches, familles pauvres, familles de nobles ou de paysans, on a besoin de sel. Plus la famille est nombreuse, plus il en faut.
Le roi fît recueillir tout le sel du royaume dans d'immenses greniers. Il se fit marchand de sel, et il fut le seul dans toute la France. Personne autre que le roi ne pouvait vendre du sel. Quiconque en vendait était pendu.
Non seulement le roi était le seul marchand de sel du royaume ; mais il exigea que chacun de ses sujets en achetât une quantité fixée par lui , par exemple, cinq, dix ou vingt livres par an.
Et il le vendit très cher, pour gagner beaucoup d'argent.
Je suppose qu'une famille dût acheter, au grenier du roi, cinquante livres de sel : c'était une grosse dépense. Et si elle était pauvre et sans argent? — Tant pis ! C'était son affaire. — Et si elle n'en avait besoin que de vingt-cinq livres? — Cela ne regardait pas le roi : défense absolue d'en revendre une parcelle.
Les riches, nobles, prêtres ou bourgeois, ne se plaignaient guère. Mais Xq pauvre peuple était désespéré.
a J'ai trop de sel, s'écriait le paysan ruiné, et je n'ai pas de pain, et mes enfants meurent de faim. Que voulez-vous que je fasse de votre sel? C'est du pain qu'il me faut! — Achète tout de même ! répondait l'agent du roi , ou tu seras puni des galères ! » — Parfois le paysan , révolté, se jetait sur l'agent du roi et l'assommait.
3. — Le collecteur emmène les troupeaux. — La taille était perçue par des collecteurs. C'étaient les percepteurs de ce temps -là. Et ils n'étaient pas tendres pour les pauvres gens.
Le collecteur versait ses recettes dans la caisse du receveirr, et celui-ci les remettait au receveur général. Mais, en chemin, que d'argent volé ! Quand le paysan donnait 100 francs, le roi n'en recevait pas 40.
Certains impôts étaient affermés. Mais si les fermiers ou traitants devaient payer 10 millions à l'État, ils en exigeaient 20 du peuple. Aussi le peuple était ruiné, sans que l'Etat devînt p^ws riche.
4. — Henri IV et Sully se dirent : « Il n'est pas juste que les plus pauvres du royaume soient les plus imposés. Augmentons donc les aides que payent tous les Français, riches ou pauvres, nobles ou roturiers. Mais diminuons la taille, payée seulement par les roturiers, c'est-à-dire ceux qui possèdent le moins. »
Ils réduisirent la taille de 20 millions à 14 'initiions . Au total, ils ne reçurent pas moins d'argent. Ils en reçurent même davantage. Mais l'argent leur vint de bourses mieux garnies. Le paysan était soulagé, et il lui fut plus facile de vivre.
Le despotisme. — Misère du peuple.
1. — Le gouvernement de Louis XIV fut dur et tyrannique. I^ roi se croyait le maître des biens de ses sujets. Il aimait les belles fêtes, les riches palais, la gloire et les conquêtes. Au lieu d'économiser, — pour soulager son peuple, — comme l'avaient fait Louis XII et Henri IV, il fit d'énormes dépenses.
C'étaient les pauvres gens qui payaient. Ils avaient beau souffrir de la faim, on les accablait d'impôts toujours plus lourds.
Et quand, à bout de forces et de patience, ils regimbaient, leurs révoltes étaient cruellement réprim^ées.
2. — En 1662, les paysans du Boulonnais refusèrent le payement d'un nouvel impôt. Ils maltraitèrent les collecteurs et formèrent des bandes dans les campagnes. Il y eut, peut-être, 6000 paysans en arw.es.
Le roi envoya contre eux des troupes qui blessèrent ou tuèrent plusieurs centaines d'insurgés. Le nombre des prisonniers s'éleva à 3000. On les jugea ; 400 furent condamnés aux galères à perpétuité. Un des chefs fut roué vif, d'autres furent pendus.
Et l'impôt qui avait été la cause des troubles fut maintenu : il dura jusqu'à la Révolution.
3. — En 1675, de teriibles émeutes éclatèrent dans Ut Jiretayne, à l'occasion d'une taxe sur le tabac. Le peuple soulevé jeta un chien mort dans le carrosse de la femme du gouverneur et tua l'un de ses pages. Des employés du tabac furent massacrés,, un château seigneurial fut rasé. Ce fut une nouvelle jacquerie.
Mais une troupe royale parcourut les cantons, pendant, rouant vifs les
insurgés, a Les soldats, logés chez l'haLitant, volaient, tuaient, jetaient leurs hôtes et leurs hôtesses par les fenêtres. Ils mirent des petits enfants à la broche et les firent rôtir. »
4. — En 1683, dans le diocèse d'Angers, il y a des paysans qui ne mangent que du pain de fougère, et d'autres qui ce sont trois ou quatre jours sans en manger un m^orceau ». Aux environs d'Alençon, la moitié des maisons sont en ruines. Près de Moulins, les paysans sont noirs, hideux. En certaines parties de l'Auvergne, ils ne se nourrissent que d'huile de noix. Un peu plus tard, Fénelon ose écrire au roi :
ce Le royaume n'est plus qu'un vaste hôpital. Vos peuples meurent de faitn... Au lieu de leur tirer de V argent, il faudrait les nourrir. ))
5. — En 4709, la famine et le froid désolent les campagnes, a Le flot de la misère monte jusqu'au splendide château de Versailles. A la table du roi, on sert du pain noir, et ses laquais w^endient par les chemins. »
Si rudes sont les dernières années du règne de Louis XIV, que la race française, si vivante et si riche de sang, s'en appauvrit et dégénère. Et les Anglais représentent, dans leurs caricatures, comme des êtres chétifs ceux qu'ils appellent (( ces grenouilles de Français )).
Malgré tout, les impôts sont exigés avec une impitoyable rigueur.
6. — Un grand écrivain du xvii*' siècle, La Bruyère, écrivait alors : (( L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine; et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent, la nuit, dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. »
Telle était la condition du peuple sous l'autorité despotique de Louis XIV.
L'hiver de 1709. — 1° Au début de l'hiver, il y eut un temps doux, et les feuilles revinrent aux arbres. Puis, tout à coup, on fut percé à vif par un froid subit. Toutes les rivières furent gelées.
2" Les pauvres gens n'avaient pas alors des maisons fermées et un bon feu dans leurs cheminées. Leurs chaumières étaient ouvertes à la bise sifflante. Depuis longtemps on ne les réparait plus, faute d'argent. Et les bonnes vaches qui réchauflent les étables des paysans avaient été prises ou vendues.
3^' Les pauvres gens n'avaient pas non plus des vêtements de laine : ils n'étaient vêtus que de toile. C'est avec la laine que nous faisons aujourd'hui les chauds habits d'hiver ; c'est avec la toile que nous faisons les plus légers de nos habits d'été. Dans le terrible hiver de 1709, nos pères ne portaient donc que des habits d'été : le froid les saisissait par tout le corps et les faisait périr.
¥ Mais ils ne mouraient pas seulement de froid. La faim en emportait un grand nombre. A cette époque, le blé ne circulait pas librement comme
aujourd'hui, de province en province. Ici il y en avait beaucoup, là il n'y en avait pas du tout.
Pas de blé, pas de pain : c'était la famine et la mort.
50 Le roi Louis XI Y habitait alors le beau château de Versailles. Il y était entouré d'une brillante cour de grands seigneurs. Le château était protégé par des grilles dorées derrière lesquelles se montraient des soldats armés. Un flot de squelettes venait battre les grilles en criant sa faim et en implorant du secours. Et le puissant roi devait entendre ces clameurs et ces prières.
Souvenez-vous du terrible hiver de 1709.
Un paysan au XVI^ siècle. — Sully et l'agriculture.
1. — Le paysan Gros-Pierre habitait la Champagne. Ce n'était pas un serf. Il n'y avait plus guère de serfs au xvi^ siècle. Il cultivait, comme fermier, le petit domaine qu'il tenait du seigneur. Avant les guerres religieuses, il travaillait en paix. Dans les bonnes années, il économisait quelque argent. Il avait ses meubles, couchait dans son lit, et ne manquait pas de provisions.
Son père lui avait laissé une centaine de beaux écus et un bon quartier de terre. Il y avait des paysans plus riches que lui. Il y en avait bien davantage de plus pauvres.
2. — C'était un vrai miracle que Gros-Pierre pût vivre dans sa ferme. Il n'y arrivait qu'à force de dur travail. Il n'avait qu'une charrue lourde, ■mal faite, difficile à manier, et qui ne faisait que gratter la terre. Ses bœufs, mal nourris, étaient maigres et vite fatigués. Il laissait perdre le meilleur de son fumier, et n'usait d'aucun autre engrais.
Il ne connaissait encore ni la j^omme de terre, ni la betterave, ni le 7naïs. Et dans les meilleures années, son blé ne lui rapportait pas plus de six pour un. Combien plus heureux le paysan d'aujourd'hui 1
3. — En outre, Gros- Pierre avait à payer au seigneur dont il était le fermier : 1» Le prix de son fermage, comme les fermiers d'aujourd'hui le payent à leurs propriétaires ; 2» Les impôts. Il ne réclamait pas contre le fermage, mais il trouvait les impôts bien lourds. Il y avait la taille du seigneur, les droits du four, du moulin, du pressoir, les droits de péage, les droits d'étalage, etc.
Et, en outre, la corvée du seigneur, qui l'enlevait à ses semailles et à ses moissons ; puis la dîme des prêtres, et, par-dessus le marché, les impôts du roi. Cela n'en finissait pas.
4. — Gros-Pierre, robuste et gai, travaillait avec courage, malgré tant de charges, quand éclatèrent les guerres religieuses. Alors il vit son domaine envahi par des bandes de soldats, catholiques ou huguenots, Français, Allemands ou Espagnols, pour la plupart des gens féroces.
Sa femnie et ses enfants furent poursuivis et battus sans pitié. Il fut lui-même moitié hnïJé, moitié pendu, jusqu'à ce qu'il eût donné tout son ar£;ent. Sa maison pillée, il prit le parti de s'enrôler dans une bande de catholiques, pour vivre et faire vivre m famille.
Vie d'un artisan à la fin du XVIII^ siècle.
1. — Jacques Louvrier était fils d'an compagnon drapier. Son enfance, comme celle des fils d'artisans, fut misérable. Souvent grondé, il était, pour la moindre faute, privé de nourriture et battu de verges. Son père, maître absolu dans sa famille, lui inspirait une grande crainte.
A huit ans, Jacques alla en classe, dans une école somhre, petite, triste, où le maître, très sévère, battait souvent ses élèves. Mais Jacques, intelligent, finit par savoir lire, écrire et compter. Il était instruit, disait-on, et c'était vrai pour ce temps-là, où le peuple était ignorant.
2. — Quand Jacques eut onze ans, il entra en apprentissage chez un patron drapier. C'était la coutume, pour les fils, d'exercer le même métier que leur père.
Jacques resta de longues années apprenti : il était devenu bon ouvrier, mais il touchait toujours le même salaire.
Enfin, à vingt et un ans, après des cérémonies bizarres, il devint compagnon. On lui remit des insignes destinés à le faire reconnaître partout où il irait. Plusieurs de ses camarades firent leur tour de France ; lui resta à Paris.
3. — Jacques habitait, comme les. autres ouvriers, une rue noire et triste, où les ordures s'accumulaient. Il avait deux chambres. Beaucoup de ses voisins logeaient dans des caves, avec leurs femmes et leurs enfants. Jacques travaillait toujours <hez un patron. La corporation lui défendait de travailler chez lui. Son salaire était fixé d'avance. Le nombre de ses outils était limité.
Il ne pouvait travailler qu'à des heures déterminées : il lui fallait une permission pour continuer « à la chandelle ». Si on le lui ordonnait, il devait se reposer.
4. — La vie de Jacques était fort simple. Il déjeunait souvent d'un morceau de pain, d'une pomme crue ou d'un oignon. Même il n'avait pas toujours le pain à discrétion, car le pain était quelquefois fort cher ; rarement aussi il buvait du vin.
Son costume était très modeste. Il porta longtemps les vêtements de son père : c était la coutume de se transmettre les vêtements de génération en génération.
Puis, peu à peu, il fit comme les autres et imita les gens aisés de la bourgeoisie ; quand il sortait le dimanche, il portait perruque.
5. — Jacques voulait devenir maître drapier, afin d'avoir le droit de travailler à son compte et d'ouvrir boutique. Pour cela, il fallait faire le
chef-d'œuvre, un joli travail qui demandait beaucoup de temps et que les maîtres drapiers jugeaient.
S'il avait été fils de maître, la (iorporatiou n'eût pas été difficile. S'il avait été riche, il eût pu acheter une lettre de maîtrise, qui dispensait du chef-d'œuvre.
Il fît donc un beau travail, que ses juges acceptèrent, et une place étant devenue libre parmi les maîtres drapiers, il devint maître à son tour.
6. — Gomme maître, il était encore bien gêné. Il devait obéir à des règlements tracassiers qui allaient jusqu'à fixer la longueur et la largeur de ses pièces de drap, le nombre des fils de la trame. — Impossible d'apporter le moindre changement dans la fabrication , même pour améliorer le produit, car on aurait saisi sa marchandise ; et, s'il eût recommencé, on l'eût exposé lui-même, avec son drap, sur la place publique.
Et dans les autres métiers, il en était de même. Mêler de la soie à de la laine dans les chapeaux, était une faute sévèren^ent punie.
Dans son manuel, M. Devinât a secondé le travail des loges maçonniques. Il a mentionné tous les faits susceptibles de déconsidérer la royauté et la noblesse. L'anticléricalisme a exploité ensuite contre ses adversaires les préjugés ainsi établis dans l'esprit du peuple, en les accusant de vouloir rétablir l'ancien ordre de choses. Mais la politique actuelle étant surtout irréligieuse, M, Devinât a jugé bon de justifier la lutte d'extermination entreprise contre l'Eglise catholique. Aussi a-t-il associé le clergé à l'œuvre de la noblesse. Il a préparé sciemment les attaques lancées contre tous les candidats libéraux : (( Vous êtes l'homme du château et du presbytère ! » Qu'on en juge par les lignes suivantes.
Le Trône et l'Autel.
4. — Suppression des privilèges de la noblesse et du clergé. — Enfin il y avait, en France, trois ou quatre cent mille personnes de la noblesse et du clergé qui, jouissant de revenus considérables, payaient fort peu d'impôts. Par contre, vingt millions de paysans en étaient accablés. Il y avait là une criante injustice. Les philosophes demandèrent la suppression des privilèges, c'est-à-dire l'égalité de tous les Français devant la loi et devant l'impôt.
Nous verrons par qui ces réformes furent accomplies.
1 . — Napoléon avait rendu des services à l'Église ; mais, en retour, il avait exi^é l'obéissance du cleroé.
Quand les Bourbons revinrent en France, le clergé crut à une résurrection de V ancien régime. Il releva la tète, et l'on vit, partout, comme une explosion de fanatisme. — Pour échapper aux persécutions de la Terreur blanche, il ne suffisait pas d'être bon royaliste, il fallait se montrer bon catholique. A Nîmes, on vit des femmes frapper jusqu'au sang des prêtes-
tantes (( avec des battoirs où des pointes aiguës dessinaient ime fleur de lis, la fleur du roi ».
2. — Le clergé prêcha avec ardeur, la haine des idées de la Révolution. — Partout on planta des croix dans les campagnes, et c'était, disait-on pour expier les crimes des révolutionnaires.
On parlait de rétablir l'ancienne dîme, si impopulaire dans les villages, et les paysans s'alarmaient.
Le roi, soutenu par les prêtres, les laissait faire. Il s'était produit ce qu'on appelait V alliance du Trône et de l'Autel. Mais, dans cette alliance, c'est l'Autel qui semblait dominer le Trône. Gela dura de 1815 à 1830, surtout sous Charles X.
3. — La haine de la Révolution, c'est à la jeunesse surtout qu'il fallait l'inspirer. Or à qui était confiée, sous l'empire, l'éducation de la jeunesse? Aux professeurs de V Université. Ces professeurs parurent dangereux au clergé. Aussi, pour grand chef, on leur donna un évêque, et pour surveillants d'autres évèques.
Les Jésuites, autrefois chassés de France, y reparurent avec leur influence. Quant aux écoles du peuple, elles furent dirigées par les Frères de la Doctrine chrétienne. Elles étaient, d'ailleurs, peu nombreuses.
4. — De même qu'au moyen âge, par un usage cruel, on perçait la langue au blasphémateur, de même sous Charles X le parti clérical osa présenter une loi odieuse sur le sacrilège. Pour un vol dans une église : la mort!... — Pour une profanation d'hostie : le supplice des parricides!... Le profanateur, couvert d'un voile noir, devait être conduit à l'échafaud : là, le bourreau lui eût coupé le poing, puis tranché la tête.
L'illustre orateur royaliste et catholique, Royer-Collard , flétrit avec éloquence ce retour aux pratiques barbares des siècles passés.
Les progrès économiques. Le bien-être, la civilisation. — Les découvertes de nos savants ont bien amélioré les conditions matérielles de la vie. L'agriculture et l'industrie donnent plus de produits et à meilleur marché. Ces produits se répandent partout et accroissent le bien-être de tous.
Un ouvrier qui vit de son travail peut jouir d'avantages que nos ancêtres ne soupçonnaient pas. Il est mieux nourri, mieux logé et mieux vêtu.
Grâce à la vapeur, il voyage en chemin de fer ou en tramway beaucoup plus vite qu'autrefois, avec moins de dépense et moins de fatigue.
Grâce à V électricité , il communique sa pensée, en un clin d'œil, par le télégraphe électrique et le téléphone.
S'il est malade, il est mieux soigné, — chez lui ou dans un hôpital, — par des médecins qui découvrent plus facilement qu'autrefois les causes et les remèdes des maladies. On lui évite la gangrène, par l'usage des antiseptiques, et les grandes soufl'rances par l'usage des anesthésiques (chloroforme, morphine, éther...).
Enfin, son travail quotidien lui est rendu plus facile par les machines, qui se chargent de la besogne la plus accablante.
Conclusion. — Les lettres, les arts et les sciences illustreront le xix« siècle, dans l'histoire de notre pays.
Le lendemain de la défaite : la France régénérée par la République. — Au
lendemain de « l'Année terrible », la situation de notre pays est désespérée. Plus d'armée; il faut payer à l'impitoyable vainqueur l'énorme indemnité de cinq milliards de francs.
L'honneur de la République est d'avoir cicatrisé d'abord et guéri ensuite les plaies de la guerre. Les Prussiens évacuent le sol sacré de la patrie. Quel heureux jour ! . . .
La confiance renaît; la constitution républicaine de 1875 est votée; la République est le gouvernement définitif de notre pays. L'armée est réorganisée; de vastes empires coloniaux sont fondés en Afrique et en Indo- Chine. Soyez fiers, mes enfants, des prodiges accomplis !
Les bienfaits de la République. — Forte et pacifique, la République ne songe désormais qu'à secourir les faibles, qu'à rendre honneur au mérite.
Qu'ils sont nombreux, les bienfaits de la République !
Pour vous, mes amis, elle a construit dans chaque village l'école modèle. C'est votre château, le château de l'enfance. Soyez travailleurs, toutes les carrières vous sont ouvertes.
Au paysan, à V ouvrier , elle prodigue sa bonté. Déjà la situation des humbles s'est améliorée ; bien des progrès se réaliseront encore dans un prochain avenir !
Au savant, elle accorde des récompenses exceptionnelles. L'illustre Pasteur, l'immortel Victor Hugo sont plus honorés que les rois !
Conclusion : l'amour de la France et de la République. — Mes amis, aimez la République. Elle a tout fait pour vos pères et pour vous. Ne soyez pas ingrats; reconnaissez ses généreux bienfaits.
Aimez la France ; c'est votre mère. Vers elle doit tendre le vif élan de votre âme. C'est la terre qui vous a vus naître ; là ont vécu vos aïeux ; là ils ont souftert ; sous cette terre reposent leurs cendres.
République et France, tels sont, mes enfants, les deux noms qui doivent rester gravés au plus profond de vos cœurs. Qu'ils soient l'objet de votre constant amour, comme aussi de votre éternelle reconnaissance !
§ 3. — Réflexions sur les doctrines enseignées
DANS LES manuels SCOLAIRES
La lecture de ces pages, que nous avons citées nombreuses intentionnellement, afin d'arracher le dernier doute de l'esprit de tous les gens de bonne foi, permet de mesurer l'effet produit sur les cultivateurs quand on leur dit : (c M. X... est l'adversaire de la République. S'il est élu, vous aurez la guerre et la misère d'autrefois ! »
Gardons notre estime pour le paysan au lieu de le condamner à cause de sa simplicité. Souvenons-nous que l'iiomme est un être enseigné et qu'il croit ce qu'il entend dire. A l'école laïque, l'enfant est induit en erreur par l'instituteur et les manuels scolaires. Devenu homme, il entend les politiciens, maires, conseillers d'arrondissement, conseillers généraux, députés, sénateurs, confirmer dans leurs conversations et discours les erreurs historiques qu'il a apprises dans sa jeunesse. Enfin, le journal anticlérical les répète sans cesse dans ses colonnes. Cette lecture les grave chaque fois davantage dans son souvenir. Est -il possible qu'un homme du peuple, simple et ignorant , doute de la vérité de ces assertions , en face d'un concert aussi unanime de personnes l'affirmant énergiquement ? Non, le contraire devrait surprendre.
Prenons en pitié, en grande pitié, les ouvriers des champs et des villes, qui sont indignement trompés par ceux qui devraient les éclairer. Gardons notre blâme et notre mépris pour le parti anticlérical, qui a commis le crime de leur cacher la vérité. Lui seul est coupable.
Il y avait, en 1907, 4583053 élèves dans les écoles primaires laïques et 1001972 dans les écoles primaires privées. Les trois quarts des enfants de France sont donc imbus des préjugés cités plus haut. Par le fait même, les trois quarts des familles en sont convaincues. De plus, comme il y a neuf journaux anticléricaux de vendus contre un bon, est- il surprenant que le& élections soient biocardes? Il est surprenant que le mal ne soit pas plus profond. Heureusement que l'homme est droit et qu'un grand nombre de catholiques forment la partie saine et intelligente de la nation, qu'aucune stupidité anticléricale ne peut atteindre.
La pensée dominatrice développée dans les manuels laïques est celle-ci : (c Avant la République, le peuple a été malheureux. Il doit à celle-ci son bonheur et sa prospérité. Il perdra tout si elle disparaît. »
Sorti de l'école, l'enfant entendra répéter constamment ce sophisme. Gomment veut-on que, devenu grand, il n'en soit pas troublé?
La lecture de l'article suivant, emprunté à un journal parisien, montre jusqu'à quel point on développe dans les esprits le culte de la République anticléricale.
(( Monsieur le sous-préfet de Redon,
(( ou la Pomiw et la Lyre unies.
(( Le banquet de Sainte-Cécile et de la Sainte-Barbe réunissait dernièrement, dans la salle des fêtes de la ville de Redon, la musique municipale et les sa peurs- pompiers. M. le sous-préfet y est allé de son petit discours. Aiji contraire de celui qu'a immortalisé Alphonse Daudet, M. le sous-préfet de Redon ne fait que de la poésie en prose ; mais, de plus, de l'histoire, de la j)hilosophie, de la politique. Naturellement, comme c'est du devoir d'un sous-préfet de la République, beaucoup de politique! Il ne pardonne pas à ses administrés d'avoir élu un abominable réactionnaire, le
colonel du Halgouet. Mais il attribue leur mauvais choix à l'ignorance ci'asse. Aussi s'érige-t-il en maître de conférences. Écoutez seulement cet aperçu de l'histoire des pompiers et des musiciens, d'après le texte qu'en publie le Nouvelliste de Bretagne.
(( ... Ce fut seulement en 1876 que vos sociétés diverses ont pu s'épanouir sous l'arbre politique et fécond du régime républicain. Avant ce temps, rien n'avait été fait, à part quelques ordonnances royalistes, instituant des dépôts d'eau que certains moines (et c'est à cela qu'on attribue leur robe' de bure) devaient déverser, de concert avec les chevaliers du guet... Quant à la musique, l'Église, la grande autoritaire, en avait encore le monopole. Elle a toujours, d'ailleurs, empêché la réunion des instruments à vent, à part quelques instruments de bois qu'elle exploitait à son profit. C'est donc à la République que vous devez vos sociétés modernes et l'essor qu'elles ont pris. Rien ne peut vivre, sachez-le bien, sans la collaboration féconde et la touchante sollicitude du Gouvernement républicain que je suis fier de représenter parmi vous. Oui, chers pompiers, je suis heureux de me trouver au milieu de vous et de présider cette touchante union de la Pompe et de la Lyre, et de proclamer ici la valeur de l'harmonie municipale. Un soir de mes premiers jours à Redon, j'entendis au loin des accords burlesques, une cacophonie épouvantable ! Je me demandais si c'était là cette musique si vantée, et j'ai eu un grand soulagement pour ma foi , en voyant déambuler une société quelconque non revêtue du coquet uniforme de nos braves petits sapeurs ! [La petite tartine de M. le sous-préfet était destinée à V harmonie Saint - Joseph , dirigée par les instituteurs de l'école libre.]
«... Tournez -vous donc franchement vers la République. Yoyez-vous jamais parmi vous M. le comte de..., M. le marquis de... Non! Ces gens-là vous exploitent, vous leurrent ! Méfiez- vous-en et rappelez -vous ce que la République a fait et peut faire pour vous. »
Ce discours vaut son pesant d'or. Ne désespérons pas d'entendre un jour M. le sous-préfet de Redon affirmer que la France ne date que de la Révolution.
Les auteurs des manuels cités n'ont-ils pas eu l'audace de déclarer que l'instruction était nulle dans notre pays avant 1789? Un professeur du collège de Ghinon, dans son discours à la distribution des prix des écoles communales, en 1909, fit l'historique de l'enseignement primaire.
a Avant la Révolution, dit-il, cet enseignement était nul ou à peu près. Il n'y avait que de très rares écoles, et le premier venu pouvait embrasser la profession d'instituteur, à la condition toutefois d'être agréé par le curé. L'école se tenait n'importe où, dans un cabaret ou une salle de danse. Aux rares élèves qui fréquentaient la classe, on apprenait l'alphabet, que l'on répétait sans cesse, et le catéchisme ou (h'oi.v de Dieu, et c'était tout.
(( La Révolution se préoccupa d'établir un enseignement national ; mais, faute de ressources, aucun projet n'aboutit.
a C'est la troisième République qui a eu l'honneur de reprendre les vastes plans ébauchés par la Convention , et c'est elle qui a eu la bonne fortune de les réaliser. Grâce à Jules Ferry, l'école primaire devint obligatoire, laïque et gratuite.
a Vous devez à la République seule la possibilité de vous instruire. Aussi vous aimerez la République ! »
Telle est la science de ce professeur, qui est en même temps un pontife laïque, baptisant, mariant et enterrant laïquement pour le compte d'un Dieu que personne ne connaît et qu'il ignore lui-même.
Rien n'est plus facile de confondre l'ignorance de ces pédagogues anticléricaux.
§ 4. — L'Eglise et l'instruction du peuple
Le concile de Vaison, en 529, invita les curés à instruire les enfants dans leurs presbytères. Il faut croire que la décision du concile fut suivie partout, puisqu'on lit dans les capitulaires de Charlemagne (mort en 814) : <( Tout père de famille doit envoyer son fils à l'école et l'y laisser jusqu'à ce qu'il soit bien instruit. »
Qui sait ? L'orateur précédent a peut-être pris Charlemagne pour un ministre de la troisième R^épublique. Le progrès anticlérical fait des choses si étonnantes !
Une assemblée d'abbés et de moines tenue à Aix-la-Chapelle, en 817, décida qu'il y aurait dans chaque monastère deux sortes d'écoles : l'une pour les aspirants à la vie monastique, l'autre pour les laïques. Les curés et les religieux se chargèrent donc d'instruire le peuple dès le début de la monarchie française, dans les presbytères et les monastères.
Les anticléricaux prétendent que l'école était faite par le premier venu dans une grange, un cabaret ou une salle de danse. Les curés, les religieux et les religieuses ont-ils l'habitude de fréquenter ces lieux de réunion? Quelques chiffres prouveront que les écoles avant la Révolution n'étaient pas très rares, comme on le prétend.
En 1672, les 43 paroisses de Paris étaient divisées en 167 quartiers scolaires.
En 1710, il y avait en Champagne 1161 écoles pour 1159 paroisses.
En 1700, les 800 paroisses de Franche -Comté, grâce à l'impulsion des archevêques de Resançon, avaient toutes leur école.
On a compté, à la veille de la Révolution, 60000 écoles en France. Et l'on ose dire publiquement, ainsi que dans les manuels scolaires, qu'avant la Révolution, les écoles étaient très rares en France, que la troisième République seule les a établies dans toutes les communes ! En vérité , les professeurs de l'Université ne savent pas un mot d'histoire. Nous en sommes profondément humiUés, pour l'honneur de notre pays.
Le philosophe libre penseur A. Comte était mieux renseigné qu'eux quand il déclarait :
(( Le catholicisme fut le promoteur le plus efficace du développement de l'intelligence humaine. »
L'Église catholique a agi en France comme en Orient. L'Œuvre d'Orient ne date que de 1856. Grâce aux missionnaires catholiques français et aux subventions des catholiques français, des écoles ont été fondées là-bas. Cent mille enfants de toutes religions les fréquentent. Qu'ont fait les anticléricaux français pour ces populations? Ont- ils payé de leur poche des missionnaires laïques pour les instruire ? Jamais de la vie. Ils n'ont songé à s'occuper d'elles que du jour où ils ont conquis le pouvoir. La mission laïque ne date que de quelques années. Elle n'instruit que 4500 élèves; et, pour en entretenir les maîtres, le Parlement votait, le 28 décembre 1909, 350000 francs, tandis qu'il n'accordait que 450000 francs aux écoles congréganistes, qui instruisent 100000 enfants.
Cet exemple ne suffit- il pas à démontrer le zèle et la générosité de l'Église catholique pour l'instruction, en même temps que le retard et la ladrerie de l'anticléricalisme en matière d'éducation ?
Avant 1789, l'instruction ne coûtait rien au peuple. Maintenant il doit payer près de 500 millions par an avec ses impôts pour l'obtenir.
Malgré ces dépenses, l'instruction diminue. On compte en France, à l'heure actuelle, 28024 587 individus sachant lire et écrire et 9 629 449 complètement illettrés. Ce sont là des chiffres officiels. Le quart des Français ne sait ni lire ni écrire ! Voilà la fameuse science si vantée par les anticléricaux ! Cependant, depuis 1872, on a dépensé pour l'instruction primaire 8174080840 francs. Si l'on avait conservé dans "les écoles les religieux et religieuses, la dépense n'eût été que de 3817 909450 francs. L économie réalisée eût permis de constituer les retraites ouvrières. Le peuple aurait eu des rentes pour ses vieux jours, et l'enseignement chrétien lui aurait conservé sa moralité. La criminalité, en effet, a augmenté dans une proportion angoissante. Tel est le progrès auquel nous sommes parvenus !
On a compté 372 000 inculpés en 1880, 461000 en 1890, 556 000 en 1905.
Les 600 000 sont de beaucoup dépassés aujourd'hui. En 1907, on a constaté une augmentation sur 1906 de 10 pour cent dans les affaires criminelles et de 6 pour cent dans les affaires correctionnelles. Le maximum de la criminalité a été relevé dans la catégorie des jeunes gens de dix -huit à vingt ans. Peut-on nier que Téducation immorale et athée reçue à l'école laïque n'ait porté ses fruits?
Avant la Révolution , époque où la doctrine de l'enseignement public en France était confiée à l'Eglise catholique, la criminalité était excessivement faible.
§ 5. — La charité catholique avant la Révolution
Les renseignements donnés par les auteurs scolaires sur la misère du peuple sont de même valeur. L'Église catholique ne se contentait pas d'instruire gratuitement les enfants ; elle secourait également gratuitement les infirmes, les malades et les malheureux dans les hôpitaux. Aussi le budget de l'État était-il peu chargé. Tandis que maintenant tout se fait au poids de l'or, avec une différence analogue à celle que nous venons de constater entre le coût de la mission laïque et celui des écoles congréganistes en Orient. Les anticléricaux demandent vingt fois plus que les religieux pour faire le même travail.
Les réformateurs d'Angleterre et d'Allemagne avaient confisqué les biens des hôpitaux, qui sont entretenus maintenant par les contribuables.
De 'même les révolutionnaires ont dilapidé , au xviii® siècle , les biens des hôpitaux comme ceux des communes, du clergé et des particuliers. Ils ont ruiné la France et ne l'ont point enrichie.
Les rapports des conseillers d'État envoyés en mission par le premier Consul, au lendemain du 18 brumaire, nous le disent, en constatant que (( de ce trésor énorme amassé par l'Église pendant quarante générations pour les enfants, pour les infirmes, pour les malades, pour les pauvres, pour les fidèles, il ne reste plus de quoi payer une maîtresse dans une école , un desservant dans une paroisse, une tasse de bouillon dans un hôpital )).
A l'heure actuelle , l'Assistance publique dépense , pour son personnel , 63 p. 100 des sommes perçues. Les malades sont soulagés avec les 37 p. 100 qui restent î Quelle dilapidation ! Et ce sont les impôts qui alimentent sa caisse ! En Orient, les missionnaires catholiques soignent 500000 malades ou infirmes par an. La mission laïque ne fait rien pour eux. La charité catholique s'exerce sans subsides officiels. L'anticléricalisme ne fait rien sans l'argrent des autres.
§ 6. — L'anticléricalisme et la prospérité nationale
Avant 1789, tout ménage pauvre était autorisé à couper du bois dans la forêt voisine, s'il en manquait ; à mener paître sa vache ou son porc dans les prés communaux ; à défricher une partie du bien communal pour se faire un petit jardin ; à prendre des pierres à la carrière pour réparer sa maison. La Révolution, en confisquant tout, a privé les pauvres de ces adoucissements. Quant au salaire des ouvriers de l'agriculture, il était trois fois plus élevé que le prix de la nourriture quotidienne d'un homme.
L'aisance actuelle que l'on est heureux de constater dans les campagnes provient de ce que les chemins de fer ont favorisé l'écoulement des produits de l'agriculture. Plus une chose est rare, et plus elle est chère. Plus
elle est commune, meilleur marché elle est vendue. Avant la construction des lignes de chemins de fer, les produits de la campagne étaient consommés dans la région. Aussi leur prix était-il restreint, à cause de leur abondance locale. De plus, les engrais ont doublé et même triplé le rendement de la terre. En quoi l'anticléricalisme a-t-il enrichi la France? Les loges ontelles construit les lignes de chemins de fer à leurs frais ? Non , on les doit à l'industrie privée. Ont-elles inventé l'engrais? Pas davantage. Les ontelles fournis gratuitement aux agriculteurs ? Encore moins. L'anticléricalisme prend, il ne donne pas.
L'aisance dont jouissent les cultivateurs et les ouvriers n'est donc pas attribuable à l'anticléricalisme, mais au progrès social, qui est l'œuvre de tous.
Du reste, les anticléricaux ont maintenu les impôts établis parla royauté. M. Lasies le faisait remarquer à ses collègues de la Chambre, le 7 avril 1940.
(( Dans les écoles, disait-il, vos instituteurs apprennent aux enfants à haïr et à maudire cet impôt détesté entre tous qui s'appelait la gabelle. Vous croyez que cet impôt est détruit ? Vous croyez que la gabelle a disparu ? Détrompez-vous. En 1910, le peuple français paye encore 30 millions de gabelle.
(( Dernièrement, un citoyen surpris, par un agent des contributions indirectes, puisant un seau d'eau dans l'Océan, s'est vu dresser procès-verbal comme s'il portait un seau d'alcool. J'ai demandé à l'autorité compétente en vertu de quelle loi on avait dressé procès-verbal à ce malheureux Français, qui prenait un seau d'eau dans l'Océan, fait par le bon Dieu pour tout le monde. On m'a répondu que c'était en vertu d'un édit de Golbert. La République française maintient encore en vigueur un édit de Golbert î Je demande à nos successeurs de faire disparaître ce qui reste de ces édits, de ne plus faire payer 30 millions d'impôts sur le sel et de faire disparaître une taxe qui fut toujours si impopulaire. )) ( Très bien! très bien! au centre et à droite.)
Mais au moins l'anticléricalisme a-t-il diminué les impôts? Qu'on en juge.
Le budget de 1810 s'élevait à 900 millions.
Celui de 1871 atteignait 2367 millions*
Celui de 1910 s'élève au chiffre officiel de 4185 millions. Mais il atteindra en l'éalité 4300 millions, ainsi que l'a prouvé M. Jules Roche à la Chambre, le 8 avril 1910.
La dette publique était à peine de 4 milliards en 1789. Elle atteint le chiffre fantastique de 50 milliards 179 millions en 1910. Est-ce concluant?
On ne peut dire raisonnablement que l'anticléricalisme a enrichi la France.