CHAPITRE V
CAMPAGNE ÉLECTORALE DE 1906. COMMENT LES ANTICLÉRICAUX EXCUSÈRENT LEURS MÉFAITS.
Un regard d'ensemble nous a permis d'apprécier la base sur laquelle s'appuyait l'anticléricalisme pour tromper les électeurs. Descendons maintenant dans l'arène électorale, et voyons l'application de la tactique adoptée par nos adversaires en 1906, 1909 et 1910.
Les anticléricaux ont une audace inouïe. Certes, ils n'ont pas oublié la maxime de Danton. Ils commettent des crimes de toutes sortes, et ils se servent du mensonge pour laver leur réputation et accuser leurs victimes.
En 1906, trois choses pouvaient les rendre méprisables aux yeux du peuple et éloigner d'eux les votes des électeurs :
i^ Le scandale des liquidations ;
2» La délation ;
3^ Les inventaires et la loi de Séparation.
Voici comment ils s'y prirent pour effacer dans l'esprit du peuple l'impression pénible et le dégoût que ces affaires avaient pu y produire.
§ 1. — Le scandale des liquidations
Ils soulevèrent un grand débat à la Chambre. On y flétrit l'attitude des liquidateurs, et le Parlement adopta l'ordre du jour suivant : « La Chambre invite le Gouvernement à prendre les mesures nécessaires pour que les avances aux liquidateurs des biens des congrégations ne soient faites qu'en vertu d'un texte légalement établi et soient soumises, quant à leur apurement, à l'exercice d'un contrôle régulier, d
Les députés blocards dirent ensuite à leurs électeurs : «Voyez comme nous sommes honnêtes ! Une irrégularité nous a été dénoncée au sujet des liquidations. Les liquidateurs avaient abusé des avances faites par le Trésor. Nous y avons mis bon ordre immédiatement. »
L'explication fut bien acceptée en 1906.
§ 2. — La délation
Le peuple est si droit, qu'il réprouve toute manœuvre déloyale employée contre l'un de ses membres. La délation ne pouvait avoir son estime, car quoi de plus lâche que d'espionner un officier dans sa vie privée et de le dénoncer à son chef hiérarchique sous prétexte qu'il remplit ses devoirs religieux ? Il n'y eut qu'une voix dans la nation pour flétrir un procédé aussi honteux.
Les anticléricaux, effrayés, essayèrent de pallier leur conduite en inventant une délation cléricale. On accusa donc les curés de faire delà mouchardise. Il fallait s'y attendre. Comme la franc-maçonnerie avait été incriminée dans l'affaire des fiches, elle crut habile d'établir le centre de l'espionnage clérical au siège de la Ligue antimaçonnique.
C'était bien mal tomber. Tandis que la franc - maçonnerie couvre la France de ses ramifications vivantes et agissantes, la Ligue antimaçonnique n'a des délégués que dans certaines grandes villes. Son organisation, nullement hiérarchisée, n'a pas la force de cohésion des loges. Elle était matériellement incapable de réaliser le mouchardage clérical. Faute de mieux, on dirigea sur elle les attaques. Partout les journaux anticléricaux firent ressortir l'attitude de l'abbé Tourmentin, président de cette Ligue. La Dépêche de Tours n'y manqua pas dans son superbe numéro de propagande du l^r mai 1906, que chaque électeur reçut gratuitement. Voici en quels termes elle s'acquitta de sa tâche :
(( M. Draké et la délation. — (( Nous lisons, dans la profession de foi de M. Jacques Drake (page de littérature qui ne figurera vraisemblablement pas dans les morceaux choisis destinés aux futures générations), cette phrase lapidaire :
(( Brisons donc les rangs du parti qui depuis trop longtemps nous opprime (C et a semé partout des germes de décomposition ; qui, par la délation, a (( ébranlé V armée... »
« 11 est probable que lorsque le cygne de Candé a rédigé cette fulgurante apostrophe, il ne se doutait pas que ses bons amis les cléricaux allaient se faire pincer en flagrant délit de délation contre des officiers républicains aussi intéressants et aussi respectables, semble-t-il, que ceux dont les noms figuraient sur les fiches maçonniques. »
L'effet produit fut excellent. Malheureusement le bloc assumait la responsabilité d'une nouvelle calomnie à l'endroit des catholiques. Le Matin, qui avait lancé cette grave affaire, fut convaincu de mensonge et de faux.
Non seulement il avait faussé la date du reçu postal qu'il avait publié pour authentifier ses fiches, mais il avait même fabriqué ce reçu de toutes pièces.
Ce faux avait été fait maladroitement à la main sur papier à calquer ; plusieurs détails que l'on rencontre sur les reçus authentiques avaient été oubliés.
Une suprême maladresse avait été commise par le faussaire. Pour authentifier les fiches, le prétendu reçu devait porter la date du 28 décembre 1905. Il portait : 28 décembre 1906.
Le faussaire s'était trompé d'année !
Le Matin n'a vraiment pas de chance.
Le lendemain, ce journal fit état d'une lettre envoyée au jeune Audouard par M. Carron de la Carrière, représentant le duc d'Orléans. C'était une lettre de félicitation pour la fondation de l'avant - garde royaliste de Versailles. Ce n'était donc point une fiche. Puis il fabriqua une autre lettre adressée par le jeune homme au commandant Priant pour lui offrir ses services. Elle n'est jamais parvenue à son adresse. Elle resta entre les mains du faussaire qui l'avait composée.
Voilà comment les journaux anticléricaux comprennent l'honneur et la loyauté ! Telles sont les preuves sur lesquelles fut échafaudé le prétendu mouchardage clérical I Le génie d'invention des sectaires est vraiment misérable !
M. Courtois, secrétaire de M. Fabbé Tourmentin, adressa au Matin la lettre suivante :
(( Monsieur le directeur du Matin,
(( Vous me mettez en cause dans votre journal du 30 courant.
« Il est de mon droit et de mon devoir de mettre les choses au point.
« Il est arrivé, en effet, dans la première quinzaine de janvier, un pli recommandé à l'adresse de M. Tourmentin, qui était en tournée de conférences.
« M. Tourmentin s'absente très souvent, et, en son absence, je suis chargé d'ouvrir sa correspondance. Or le pli dont vous parlez contenait, en effet, de soi-disant renseignements dont je n'ai plus souvenir et dont il n'y a aucune trace dans nos papiers. Nous recevons à chaque instant, de correspondants souvent inconnus, des renseignements qu'on ne leur demande pas. J'ai reçu des ordres formels pou^ détruire toute correspondance de ce genre, et c'est ce qui a été fait pour le pli auquel vous faites allusion.
(( Je mets au défi qui que ce soit d'exhiber le moindre papier de ce genre qui auretit pu être saisi dans les bureaux de V Association dont j'ai la garde journalière.
(( Les fiches que vous publiez dans le Matin ne sont jamais arrivées à notre adresse. Vous avez l'audace d'affirmer qu'elles ont été soigneusement étiquetées et cataloguées à la Ligue antimaçonnique de M. Tourmentin.
(( C'est un abominable mensonge. Je vous mets au" défi de le prouver. Montrez l'écriture, et on verra bien.
« Après la réception de cet envoi, j'ai reçu la visite d'un M. Audouard, qui, ne trouvant pas M. Tourmentin, absent comme je l'ai dit plus haut, a exprimé le désir d'avoir la certitude écrite que son envoi était arrivé.
(c Comme j'avais signé le carnet de la poste, je lui ai adressé un simple accusé, celui que vous publiez.
(( C'est la seule fois que M. Audouard soit venu dans nos bureaux. Il m'a laissé l'impression d'un jeune homme qui n'a pas atteint ses vingt ans.
a Les ï'enseignements qu'il prétendait recueillir lui étaient fournis, m'a-t-il dit, par un M. Rollin, habitant Versailles.
(C Tout ceci est un peu confus dans ma mémoire, mais me paraissait si peu sérieux que je n'y attachai aucune importance.
(( En tout cas, je répète et j'affirme que les papiers exhibés par votre journal n'ont jamais été vus ni saisis dans nos bureaux.
ce Recevez, monsieur le Directeur, mes civilités.
(( Paul Courtois, y)
Dans cette lettre, qui était la justification de M. l'abbé Tourmentin, le témoignage éclatant qu'il avait dit la vérité, le Matin voit au contraire un aveu. Oh ! bonne foi !
Dans V Éclair, M. l'abbé Tourmentin donna les explications suivantes :
flcil serait superflu d'insister longuement sur ce que j'ai dit, à savoir : que je n'ai eu aucune relation avec le groupe dit l'Avant-garde royaliste, que jamais je n'ai échangé la moindre correspondance avec M. Audouard, et que je ne connaissais pas M. Audouard avant le tapage fait hier autour de son nom.
(( D'autre part il résulte, des documents publiés par le Matin d'hier, que M. Courtois, employé du secrétariat, a fini par recevoir, au siège de notre Association, une lettre recommandée de M. Audouard, portant la date du 16 janvier 1906, et qui aurait contenu certaines fiches nécessairement antérieures à cette date. Or, parmi les fiches publiées par le journal le Matin, il en est <leux qui sont datées du 9 février, et l'une d'elles relate un propos attribué à un lieutenant de dragons qui ce était de service le jeudi 8 février, aux opérations d'inventaire de l'église Saint-Symphorien ».
(( J'affirme que ces deux fiches, du 9 février 1906, qui ne pouvaient évidemment pas être contenues dans la lettre du 16 janvier précédent, ne sont jamais parvenues au secrétariat.
{( Ce fait ne démontre-t-il pas, à lui seul, la mauvaise foi des correspondants du Matin qui se trouvent ainsi pris dans leur propre piège ?
(( Quoi qu'il en soit, le récit de M. Courtois est, pour moi, une révélation ou, plus exactement, il m'apporte la confirmation de certains soupçons antérieurs. Il prononce ingénimient le nom d'un certain M. Rollin, habitant Versailles.
(( Qui ça, Rollin, dont on paraît avoir fait, en cette circonstance, l'âme du complot ?
a Voici son histoire authentique :
(( Rollin est un ex-frèie ti'ois points et un ex-universitaire qui fait de la commission pour une maison de librairie ; du moins, c'est le titre qu'il se donne. Sa femme tient un petit magasin de librairie à Versailles.
((Ce monsieur est venu à plusieurs reprises me demander de l'embaucher pour faire du reportage antimaçonnique.
(( Il promettait de faire de la bonne besogne, et voici comment il exposait son plan :
(( — J'ai été franç-maçon, disait-il, membredelaLoge de Vichy et suspendu de mes droits franc-maçonniques pour des prises de bec avec mes FF.*, de la Loge VÉquerre de Moulins. Je puis me faire réintégrer; ce sera chose d'autant plus facile que le F.*. Givois, pharmacien et vénérable de la Loge la Cosmopolite de Vichy, a des obligations envers moi. Je me fais fort d'obtenir de lui ma réintégration en douceur et sans tapage. Seulement, pour cela, il me faut 150 francs, histoire de payer mes frais de voyage ! »
ce La mine louche de l'ex-F.*., ses yeux faux et son attitude de chien fouetté ne me disaient rien qui vaille.
(( Je sais qu'il est allé porter le même boniment auprès des chefs d'autres ligues antimaçonniques et d'un groupe politique. Je préciserai les faits, si les circonstances l'exigent.
(( RoUin est revenu à la charge plusieurs fois, rue de Grenelle, sans plus de succès. Enfin, fatigué de son obsession, je me décidai à l'exécuter en lui servant son cas.
ce — Vous avez menti, lui dis-je, vous n'avez pas été suspendu pour un certain temps de vos droits maçonniques ; vous avez été mis à la porte de la franc-maçonnerie. »
« Et je sortis le Recueil semestriel et confidentiel du G.'. Or . de France, semestre du l^r janvier au 30 juin 1894.
((L'affaire du F.'. Rollin s'y trouve portée à la connaissance des loges de la façon suivante :
(( Le F.*. Rollin Ferdinand, employé à l'asile Sainte-Catherine, à Mou- (( lins, membre delà R.-. L.*. VÉquerre, 0.'. de Moulins, a été condamné à (( l'exclusion de la franc -maçonnerie par jugement de ce R.*. At.-. en date (( du 4 mai 1894 » (p. 3).
(( Aujourd'hui la franc-maçonnerie, qui n'est pas dégoûtée, a ramassé ce qu'elle a vomi, et c'est ce morceau délicat qu'elle a servi à nos Excellences en mal de complot.
ce L'Éclair, qui a découvert le jeune Audouard, annonçait hier que c'est un tout jeune homme de 17 ans.
(( Il y a quelques semaines, ajoute ce journal, il mit ce qu'il nommait ses papiers entre les mains d'un dépositaire, auquel il aura peut-être la curiosité de les redemander.
(( Inutile ! ce dépositaire de seconde main, c'est le journal le Matin. Rollin a fait miroiter devant l'adolescent le spectre d'une perquisition, et il s'est fait confier, pour les garder fidèlement, les fredaines d'une imagination trop exubérante.
(( Voilà l'homme quia abusé outj-ageusementd'un enfant orphelin de père, manquant de son gardien naturel ; qui lui a inspiré des fiches et des lettres
qu'il confisquait pour les porter au Matin, après leur avoir fait « subir, comme dit ce journal, des voyages variés dans des directions diverses ».
(( Le jeune Audouard n'a plus son père, mais il a un tuteur; et nous pensons aussi qu'il y a une loi suffisante pour poursuivre RoUin en abus de la faiblesse d'un mineur, si on peut le rattraper encore; car nous venons d'apprendre que Rollin, avec sa famille, a disparu de la circulation depuis plusieurs jours, et que la boutique de Versailles est fermée.
(( Ainsi, voilà le grrrand complot! C'est le dernier acte qui se joue; le rideau tombe sous les sifflets. La dernière haute Cour n'avait pas été brillante; cette fois, c'est du grotesque. Le bon sens public jugera. »
L'affaire Dreyfus et la délation avaient désorganisé et jeté le trouble dans l'armée. Un ministre de la marine avait si bien travaillé contre elle, qu'il s'est écrié en quittant le ministère : « Je pars, mais je m'en moque. Je les ai mis dans l'impossibilité de faire la guerre d'ici vingt ans. » Pour rassurer les esprits, la bonne Dépêche de Tours inséra les trois articles suivants dans son numéro du i'^^ mai.
La France contre l'étranger. — « Il y a trente-cinq ans, la France impériale ne trouvait pas un ami pour la secourir ; aujourd'hui, la France républicaine est soutenue par les gouvernements même monarchiques et par les peuples, comme une garantie de l'ordre universel. Le nombre de ses adversaires a diminué, le nombre de ses amis augmente : l'amitié était l'exception, elle est maintenant la règle. Où serions-nous si nous avions , écouté le beau cri de guerre des nationalistes : (( A bas les étrangers ! A bas les Anglais! » et si leurs détestables excitations nous avaient laissés, l'an dernier, isolés, après les défaites de la Russie, entre l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, sans compter le reste ? »
(Extrait du mémoire adressé par M. d'Estournellesde Constant à l'adresse du groupe parlementaire de l'arbitrage international. )
L'armée jugée par le Gaulois. — a. M. Arthur Meyer trouve que l'armée qui campe en ce moment dans le Nord est plus « sublime, plus héroïque que l'armée de 1871 », qu'elle accomplit un effort de volonté qui dépasse (( l'humaine mesure ». Et il ajoute : a. Quel que soit notre sentiment pour le gouvernement, nous sommes presque tentés de le remercier pour la révélation qui nous est faite d'une armée nouvelle possédant des qualités que l'ancienne n'avait pas au même degré. Après nous être découverts devant elle, nous tournons nos yeux vers l'avenir, et nous nous reprenons à espérer. »
« Tiens ! mais l'armée de la République est donc bonne à quelque chose , même meilleure que celle de l'empire. Nous retenons l'aveu. »
Souviens-toi. — « Nos vainqueurs conservent précieusement à Berlin une cinquantaine de drapeaux français qu'ils nous ont ravis au cours de l'année terrible ; mais aucun de ces trophées n'a été pris de haute lutte.
sur le champ de bataille ; ils ont été livrés dans les navrantes conditions que la France n'oubliera jamais, au moment de la capitulation de Bazaine. »
(( C'est dans le Gatdois, vous lisez bien le Gaulois, que nous trouvons ces lignes. Pour une fois nous sommes d'accord. Non, certes, la France n'oubliera pas Bazaine, ni non plus Napoléon III. Les bonapartistes s'en apercevront une fois de plus aux prochaines élections. ))
Sans s'en douter, le Gaulois a travaillé pour le Bloc. En tout cas, son sentiment ne peut suffire à réparer les ruines faites par l'affaire Dreyfus à l'armée et à la France. Jaurès n'a-t-il pas avoué dans V Humanité : a L'affaire Dreyfus ne fut pas seulement un réveil de justice et de vérité. Elle fut surtout, dans les masses populaires, une grande crise d'antimilitarisme. »