PHYSIONOMIE DE QUELQUES ÉLECTIONS BLOCARDES
§ !.. — Gampjlgne électorale de m. Ghautemps en 1906
DANS l'arrondissement DE LoCHES (InDRE-ET-LoIRE).
Le parti radical tout entier s'est solidarisé ctvec les députés anticléricaux pour défendre l'œuvre sectaire accomplie par e\xx. Les documents suivants le prouvent clairement.
Voici d'abord le manifeste du comité républicain radical de l'arrondissement de Loches ; il fut adressé à tous les électeurs , en même temps que la profession de foi de M. Ghautemps :.
(( Ghers concitoyens,
(( Les partis de réaction, sans cesse battus dans notre pays, livrent à nouveau un furieux assaut à la République.
(( Ils placent aujourd'hui la lutte sur le teiTain religieux ; avec cette mauvaise foi dont le parti clérical a le secret, ils essayent de troubler les consciences catholiques en dénaturant, dans un intérêt purement électoral, l'inoffensive formalité des inventaires, formalité réclamée, à 1^ Ghambie et au Sénat, par les adversaires eux-mêmes de la séparation des Eglises et de l'Etat.
(( Ils n'ont même pas reculé devant l'insurrection et la guerre civile !
(( Nous relevons le défi ainsi porté à la société laïque.
((Le parti républicain du Lochois relève également l'audacieux défi cjui lui est jeté par la candidature de l'ancien collaborateur des ministres du 16 mai.
((^Ge qui caractérise la carrière politique de M. Breton, c'est la régulai ité inquiétante de ses apparitions chaque fois que les iastitutions républicaines traversent une crise difficile : nous l'avons vu dans le complot du 16 mai attaché au cabinet du duc de Broglie, chef du parti loyaliste ; nous le retrouvons, en janvier 1889; le lendemain même de l'élection de Boiilanger, par-
lanl an nom dn prince d'Orléans lui-même. Il réapparaît aujourd'hui, au moment où la déclaration ministérielle nous montre que, derrière les incidents des inventaires, se cache la main du parti orléaniste.
« Clonlre lui et contre tous les ennemis de la Républiciue, debout, démocrates de Loches !
(( Vous n'abandonneiez pas une longue tradition républicaine.
(( Vous voterez pour la République, qui vous a donné un paix profonde et dui-able et qui, par les lois de solidarité humaine et de justice sociale, est venue constamment en aide aux humbles et aux travailleurs.
(( En donnant à M. Ghautemps, candidat du comité républicain radical, I me écrasante majorité, vous assurerez le triomphe éclatant de la République et vous signifierez un congé définitif aux partis de réaction.
« Vive le Lochois ! Vive la République démocratique ! »
Les membres du conseil du comité républicain radical :
MM. Pousset, maire de Loches.
Leroux, Mardelle, conseillers d'arrondissement.
Audebert, Guitton, Moreau, Verna, conseillers municipaux.
Faidide.
D'" Lemesle.
Pirrault.
Rousseau, avocat.
Albert Venier.
Rabault, conseiller général, maire de Sepmes.
Metais-Brion, maire de La Haye-Descartes.
Pascault, adjoint au maire de La Haye-Descartes, conseill ei* d'arrondissement.
Bion, maire de Ligueil , président du ('onseil d'arrondissement.
Froger, adjoint au maii'e de Ligueil.
Bailly, maire de Giran.
Thibault, maire de Manthelan.
Julienne, conseiller municipal à La Ghaj)olie-Blanche.
Archambault, (conseiller municipal du Louroux.
MM. Bigot, conseiller général, maire de Nouans.
Gervais, conseiller d'arrondissement, maire d'Orbigny.
Ledoux, conseiller d'arrondissement, maire de Loché-sur- Indrois.
Bernier, maire de Villeloin- Goulangé.
BouUet, conseiller mimicipal de Mon trésor.
Ouvrard, propriétaire à Genillé.
Thibault, conseiller d'arrondissement, maire de Saint- Flovier.
Maurice, maire du Grand-Pressigny.
H. Carré, conseiller munici- |)al au Grand-Pi^essigny.
Gabillet, maire de Betz.
le docteur Durand, maire de Preuilly.
Page, conseiller d'arrondissement, maire de Ghaumussay.
Tranchant, propriétaire à Tournon-Saint-Pierre.
Marquet, conseiller municipal à Charnizay.
M. Ghauteiiips expliqua à ses électeurs son programme politique en ces termes :
(( Electeurs,
(( Le parti républicain, uni et fortifié par les nombreuses victoires électorales de ces quatre dernières années, accepte joyeusement une lutte engagée et précisée.
c( De mon côté, pas d'équivoque : j'attends que mon élection soitl'expresa'ion la plus nette du sentiment politique de cet arrondissement. Mon attitude à la Chambre, je la définis d'un mot : J'ai voté avec mon parti. Mes votes sont comme l'œuvre politique et anticléricale de la majorité ; ils sont d'une seule pièce ; ils sont un bloc. Ma réélection signifiera l'approbation, par le corps électoral du Lochois, de toutes les lois de neutralité confessionnelle et de justice sociale que nous avons votées ; elle comportera, notamment, l'approbation de la séparation des Églises et de l'État, cette grande mesure d'affranchissement et de liberté religieuse.
(( Électeurs, Je marche avec mon parti, drapeau déployé, ayant la fierté de ne soUicitei' que des voixVépublicaines.^ J'attends avec tranquillité votre verdict ; ce serait faire une injure à cet admirable pays républicain que le supposer capable de s'abandonner à des hommes qui rappellent ce régime odieux du 16 mai que la Chambre républicaine de 1879 a flétri et livré à la réprobation nationale.
(( Mes chers concitoyens,
c( Un grand pays ne peut s'hypnotiser indéfiniment sur des querelles religieuses ; il est permis d'espérer que la séparation définitive des intérêts de l'Église et de ceux de l'État nous assurera bientôt la paix confessionnelle, telle qu'elle existe dans d'autres pays libres.
(( Nous pourrons alors réaliser les réformes qu'attend la démocratie et qui doivent améliorer le sort des travailleurs. Au premier rang, je placerai les retraites ouvrières et paysannes et la constitution d'un bien de famille insaisissable : l'agriculture sera l'objet de ma constante sollicitude.
«Je suis résolument pour le maintiendudroit des bouilleurs de ciu, c'està-dire de la liberté pour le récoltant de distiller tous ses produits ; il convient de favoriser l'essor de la mutualité agiicole sous toutes ses formes ; de poursuivre le développement de l'enseignement agricole dtV l'école primaiie, la cr'éation des chambres d'agriculture, etc.
« Mais le plus grand service que l'on puisse rendre aux agriculteurs, c'est de leui' donner un bon régime fiscal.
« Il est temps qu'une situation privilégiée ne soit plus faite à l'oisiveté età la grande fortune ; il faut qu'une réforme profonde, celle de l'impôt général et progressif sur le revenu, apporte plus d'égalité et de justice dans la répartition de l'impôt et dégrève les petits contribuables, cultivateurs, com-
merçants, ouvriers, sur lesquels pèsen* si lourdement las chariies publi(|ues. « C'est à faire aboutir ce programme que j'emploierai tous mes eflwts,. si je siège à la première Chambre.
« Le candidat du comité républicain radiccolde V arrondissement,
a Alphonse CeAUTEMPS^
« Conseiller général-, « Président honoraire du Tribunal civil de Tours. »
La tactique est habile. Le député sortant dit à ses électeurs : « Ma réélection signifiera que vous approuvez toutes les lois antireligieuses que j'ai votées avec mon païuti, » Mais en même temps il porte le vote des électeurs sur un autre terrain, celui de la paix ou de la guerre, sur le prétendu complot contre la République. Tous les membres de son parti dirigent la consultation nationale de ce côté, afin de lui permettre de dire ensuite : (( Vous avez approuvé mon attitude nettement anticléricale. Je me sens autorisé par vous à m'y maintenir à l'avenir. » Cela s'appelle de la sincérité anticléricale 1 C'est merveilleux î Comme ces deux documents dévoilent bien les ruses employées par les anticléricaux pour tromper le peuple î
Le complot fut exploité dans tous les départements par les radicaux. Le député de Loches n'y manqua pas, ainsi que son paiii. Ils accusèrent indirectement M. Breton, le candidat libéral, d'y être compromis, en faisant ressortir qu'il était toujours candidat dans les moments difficiles. Ils le déclarèrent nettement l'adversaire de la République. Voici le manifeste que M. Chautemps composa contre l'honorable M. Breton.
(( Arroî»îdissei\tent de Loches (( Élections législatives du 6 mai 1906.
(( Mes chers concitoyens,
« M. Camille Breton, chef incontesté du parti conservateur d'Indre-et- Loire, pose sa candidature à la députation.
(( Malgré les lamentables échecs qui lui sont infligés depuis trente-cinq ans dans l'arrondissement de Loches, ce parti ne s'est jamais tenu pour vaincu. Avec un manque absolu de générosité et de reconnaissance, il a toujours su dégager sa cause, après chaque scrutin, de celle de ses candidats, n'hésitant pas à renier effrontément ceux qui n'avaient pas réussi à lui procurer la victoire.
a II importe, dans l'élection d'aujourd'hui, de déjouer par avance cette tactique et de préciser, en rappelant le passé et les actes des candidats en présence, quelle sera, après le scrutin du 6 mai, ta situation respective des partis.
i( J'obligerai la coalition cléricale et réactionnaire qui se ca^he derrière M. Breton à se démasquer et à prendre position, de manière qu'elle ne
puisse, après sa défaite, enlever au verdict du suffrage universel la si^iûcation qu'il compoitera.
(( Gomment l'équivoque serait-elle ici possible? Il n'est pas contestable que, par les fonctions qu'il a occupées ou sollicitées, par- la part qu'il a prise dans les luttes de ces trente dernières années, et aussi par sa grande honorabilité personnelle, M. Breton ne soit le chef autorisé et reconnu du parti conservateur dans notre département.
(( Ancien magistrat impérial; sous-chef du secrétariat particulier du duc de Broglie au ministère de la justice sous le Seize -Mai (17 mai 1877); élevé par ce ministère de coup d'État au poste de juge à la Seiine (17 novembre 1877); révoqué, malgré ses mérites professionnels, en vertu de la loi républicaine de 1883, qui suspendit l'inamovibilité en vue de permettre l'épuration de la magistrature :
(( Tel est le passé de M. Breton en tant que fonctionnaire.
c( Rendu à la vie privée par sa révocation, il est choisi par le comité conservateur du quartier de la Porte-Dauphine^ à Paris, pour tenir le drapeau de la réaction aux élections municipales de 1887. Il se déclare alors l'ennemi de la laïcisation des écoles et des hôpitaux et se réclame de sa qualité de magistrat révoqué, pendant que ses amis rappellent sa collaboration avec le néfaste gouvernement du Seize-Mai.
(( Dans les déclarations et professions de foi signées de lui, aux dates des 1er février, 2 avril et 22 avril 1889', il affirme sa foi royaliste et dit de la République (( qu'elle est la pire ennemie non seulement de la liberté et de la dignité des citoyens, mais de l'avenir et de la sécurité du pays )) .
(( Candidat royaliste en 1889, il réunissait 4045 voix.
(( Le parti républicain du Lochois a toujours eu M. Breton devant lui et contre lui, qu'il s'agît des élections de M. Wilson ou de celles de M. Arribat. Enfin, lorsqu'en 1902 je me présentai sous le patronage de M. Nioche et du comité républicain, je fus combattu, dans toutes les communes du canton de Loches, par M. Breton qui reprend aujourd'hui son poste de combat.
(( Nul candidat en France ne peut se prévaloir plus que lui d'une carrière entièrement consacrée à la cause conservatrice et n'incarne à un plus haut degré l'opposition au régime républicain.
« A. Ghautemps. »
Tel est le manifeste sorti de la plume de M. Ghautemps. Il n'est pas question du programme politique de M. Breton. Il ne s'attaque (|u'àsa personne très honorable.
Les élections législatives roulèrent, dans Tarrondissement de Loches, suf cet unique thème : M. Breton est l'adversaire de la Républi<:pue. Il se présente chaffue fois que celle-ci est en danger. Les curés le soutiennent, après avoir cherché à renverser le Grouvernement. Su^ donc à ce«x-ci et à M. Breton, ce soïkt. les ennemis du peuple. On fit appel à tous les démocrates et
011 leur «lit : « r.a République vous a donné l'aisance et la paix. Si vous voulez les conserver, votez pour M. Ghautemps. Si, au contraire, vous voulez la guerre et revenir à la misère d'autrefois, votez pour M. Breton. »
Tel est bien le sens des deux manifestes, confirmé par les bruits répandus habilement dans le peuple par les meneurs anticléricaux.
Il fut d'ailleurs corroboré par la Dépêche de Tours dans les lignes suivantes :
M. Breton et les manœuvres orléanistes. — ce Tout le monde sait ijue l'agitation religieuse à laquelle ont donné lieu les inventaires et le mouvement gréviste qui a récemment troublé le pays dissimulent un complot politique.
(( C'est le parti orléaniste, qui avait autrefois pour cbef M. le duc de Brogiie, sous les ordres duquel se trouvait M. Breton; c'est le parti orléaniste, disons-nous, qui s'apprête à recueillir les fruits de cette abominable campagne de fanatisme et de réaction. La déclaration ministérielle le laissait entendre nettement lorsqu'elle disait (c qu'on rechercherait les origines politiques des manifestations religieuses », et les derniers événements du Nord ne laissent plus aucun doute sur ce point.
(( Cela dit, comment se fait-il que M. Breton, qui avait renoncé à la vie politique active, ^ le fait est de notoriété publique, — ait repris aujourd'hui la place de combat, malgré son grand âge et la perspective d'un échec certain? M. le duc d'Orléans pourrait peut-être nous répondre. »
Quel culte admirable les blocards professent pour la vérité ! Voici encore quelques ruses employées par eux pour tromper l'électeur.
Une excellente paysanne a raconté ceci : Deux hommes entrèrent un jour chez elle, tout effarés. Ils s'affalèrent sur un siège, en proie à la plus vive émotion : «Ah! mon Dieu! quel malheur! — Qu'est-ce qu'il y a? reprit la brave femme. — M. Breton qui veut la guerre î Nous sommes perdus ! — Qui vous l'a dit ? — Ah ! ce sont des gens bien renseignés ! Je vous dis que nous sommes perdus, s'il passe ! »
Cette personne avait huit enfants, dont plusieurs garçons. Vous jugez de l'effet produit sur son esprit par cette déclaration. Si son mari a voté pour M. Chautemps, il l'a certainement fait pour éviter la guerre.
Que n'a-t-on pas dit encore contre M. Breton? On a prétendu qu'il voulait supprimer toutes les écoles. La Dépêche n'avait -elle pas inséré, dans son numéro du l'"- mai 1906, le petit entrefilet suivant :
M. Breton et l'Enseignement laïque. — a Veut -on savoir comment M. Breton parle de l'enseignement laïque? Voici une déclaration qui éclairera les électeurs à ce sujet :
« Nous soussignés, certifions que le 27 mars 1906, lors d'une conférence publique faite en la salle Gharrault, à Chambon, par M. Camille Breton, conseiller général du canton de Loches, le conférencier, parlant de l'enseignement laïque , a dit que cet enseignement avait eu pour résultat
d'augmenter la criminalité en France, et que ces .'paroles ont amené l'instituteur à protester au nom du corps enseignant.
(( En foi de quoi nous avons signé : Clément, conseiller municipal ; Leclerc, conseiller municipal; Sage, conseiller municipal; GuÉraxAULX, Brung, Bonabeau, Dhumaud. »
Apparemment, cet article était l)ien anodin. Mais cet article fut interprété comme il suit.
Dans une petite commune, un brave homme avait été choisi pour porter les bulletins de M. Breton, a Je ne voterai pas pour lui, déclara-t-il , parce qu'il veut supprimer les écoles primaires. Je n'ai pas le moyen de mettre mes enfants en pension. J'ai de la peine à gagner ma vie. »
Bien entendu, il n'avait pas trouvé cela tout seul. Il avait été informé par un anticlérical très versé dans le mensonge. On lui avait aussi montré le petit article de la Dépêche.
t^auvre peuple de France, comme on se moque de toi î
§2. — ^Campagne élecxorale de M. Leffex en 4906,
DANS L'ARRONDISSEMENX DE ChINON (InDRE- EX-LoIRE).^
Ces ruses électorales ne furent pas particulières à l'arrondissement de Loches. Elles furent également employées dans les autres circonscriptions du département. L'article suivant en fait foi. Il a paru, le l*^"" mai, dans la Dépêche de Tours ; il visait la campagne électorale du Chinonais.
(( La candidature de M. Leffet acclamée à Chinon et à Richelieu. —
L'élection de Chinon s'annonce comme devant être un gros succès pour le parti républicain.
« Les réunions qui ont eu lieu hier en sont la meilleure preuve.
(( A Chinon, comme à Richelieu, les républicains étaient venus nombreux pour entendre M. Leffet dans l'exposé de son programme, et, dans ces deux villes, c'est au milieu d'un véritable enthousiasme que le nom du vaillant député sortant a été acclamé.
« A Chmon. — Le théâtre de Chinon est archicomble lorsque M. Leffet, entouré de MM. Belle, Bidault, sénateurs; Mattrais, conseiller général; Foucher, conseiller d'arrondissement, etc., fait son entrée.
(( Le bureau se forme. Sont nommés : M. Mattrais, président; MM. Foucher et Faucillon père, assesseurs.
(( M. Leffet, très applaudi, rend compte de son mandat et parle tour à tour de la loi de deux ans, de la séparation, de la loi sur l'assistance aux vieillards, de la réduction des périodes d'instruction, etc.
€ Il déclare en tenninaiit que, si les électeiirs le renvoient à la Chambre, il continuera à voter avec la majorité radicale. (Longs bravos.)
(( MM. Belle et Bidault font ensuite un vigoureux appel aux républicains en faveur de leur ami Lelïet.
(( La parole est accordée aux contradicteurs.
(( M. Suard se présente avec un papier à la main. Il vient démolir le pro- }2^ramnie radical.
a — Au profit de qui? lui demande-t-on.
(( — De pei^onne, répondit-il. Je parle ici comme simple électeur, j)
c( Et M. Suard, interrompu à chaque instant, commence un interminable discours dans lequel il se déclare ennemi de l'obligation pour les retraites, adversaire de l'impôt sur le revenu, hostile à la réforme de la séparation des Églises et de l'État, qui n'aurait dii être faite qu'après une consultation du pays, etc.
« — C'est le programme du vicomte de Trédern ! lui crie M. Foucher,
(( — Xon, c'est ma manière de voir, risposte M. Suard.
(( — Vous êtes le commissionnaire de M. de Trédern, ajoute M. Mann.
(( M. Suard. — Je veux une autre politique.
(( Une voix. — Oui, la politique des Jésuites I ))
(( M. Suard y va de «on petit couplet sur la délation et attaque M. Combes.
« Cris. — Vive Combes ! A bas la calotte ! »
(( M. Suard, décontenancé, parle de la franc-maçonnerie.
(( M. Mann. — Avez- vous lu le Matin ?
(( M. Suard. — C'est avec peine que j'ai vu M. Leffet soutenir k cabinet Combes, lui un ancien officier de marine. (Cris : Hou ! hou ! A bas la calotte ! Vive Leffet l A la porte les calotins ! )
(( M. Leffet. — En agissant autrement, j'aurais cru manquer à mon devoir, et je n'aurais certes pas représenté les idées de mes électeurs. (Très bien !)
(c M. Suard. — H y a des radicaux qui n'ont pas soutenu le cabinet Combes !
(( Plusieurs voix. — Ce sont des traîtres ! y>
a M. Bidault demande la parole au milieu de l'attention générale.
a — M. Suard, dit-il, se fait ici l'écho des sacristains et des escobars; car si un parti est mal fondé pour blâmer la délation , c'est bien le parti catholique, qui fait de la délation tous les jours dans ses trente-six mille confessionnaux. (Tonnerre d'applaudissements.)
« M. Suard. — Je ne suis le porte-parole d'aucun parti. Je suis ici comme républicain indépendant.
« Ois. — Allons donc, jésuite ! A bas la calotte ! Vive Leffet ! »
a M. Bidault demande à M. Suard ce qu'il pense des fiches contre les officiers républicains >'aisies à la Ligue antimaçonnique et que vient de publier le Matin.
<i M. Suard. — Je les blâme toutes. »
a Le c^lme renaît un instant, et M. Suard passe à la question des bouilleurs de cru.
« Il cherche à faire croire que M. Letiet, hostile aux bouilleurs de cru tout d'abord, n'a voté le rétablissement du privilège qu'à la veille des élections, dans un but purement électoral.
« M. Leffet proteste énergiquement.
(( M. Suard, — Ah I J€ croyais... je ne sais pas... on l'avait dit... Tant mieux alors I... je vous en félicite. (Huées prolongées.)
(( M. Foucher. — C'est jésuite I
(( Cris. — Escobar I escobar !
a M. Mann. — On se renseigne avant, il fallait lire V Officiel. (Très bien !)
(( M. Foucher. — Vous ne connaissez pas Leffet, pour le croire capable d'une platitude pareille. » (Longs bravos. Coups de sifflet. Cris : A bas la calotte ! Sale jésuite! Va donc voir Drake !)
(( M. Suard en a assez. Il essaye cependant de sourire. Son rire est nerveux et cache mal son dépit.
c( Pendant qu'on le hue, il salue la salle et dit : (( Merci, messieurs! » puis il sourit et sort par les coulisses, pour retourner à sa place aux premiers rangs des fauteuils.
(( M. le docteur Camus, de Langeais, qui lui succède sur la scène, est l'objet d'une manifestation de sympathie.
(( Il veut répondre à M. Suard.
ce — A ceux qui blâment la délation, dit-il, nous répondons que nous voulons voir les fonctionnaires servir fidèlement la République et non la combattre. (Applaudissements.) Les cléricaux sont, en vérité, bien mal venus pour se plaindre. Est-ce qu'un article du Concordat n'obligeait pas les cardinaux, les archevêques et les évéques à dénoncer au Gouvernement tous les faits de nature à intéresser ce dernier ? y> (Nouveaux applaudissements.)
(( Le docteur Camus, avec beaucorup d'à-propos, raille finement M. Suard, qui a combattu le projet d'impôt sur le revenu, après avoir déclaré qu'il n'en savait pas le premier mot.
(( — M. Suard, ajoute -t-il, est comme M. Drake. Il est partisan des retraites ouvrières, à condition qu'on n'en fasse pas! » (Hilarité prolongée et cris de : A bas Drake 1 A bas les jésuites î)
(( Le docteur Camus montre l'utilité de l'obligation en matière de retraites , examine le programme Ç?) fantôme de M^ de Trédeni, qu'il dissèque avec esprit, et termine en déclarant (jue les voix socialistes ne feront pas défaut à M. Leffet. (Vifs applaudissements.)
(( M. Foucher demande à poser une question à M. Suard, qui l'accepte < l'avance.
« — Est-il exact, dit-il, que M. Suard, qui a déclaié parler ici en son nom
personnel et n'avoir aucune accointance avec M. de Trédern , soit allé
retenir une salle dans un café de la ville pour l'adversaire de M. Leflèt? »
« M. Suard, avec des réticences, finit par reconnaître que M. de Trédern
e^i venu le trouver, comme beaucoup d'autres, pour l'organisation de sa réunion. (Huées. Tumulte. Gris : A la porte la calotte ! Hou ! hou !)
a M. Foucher. — Il n'est pas venu chez moi. En se rendant chez vous, il savait bien où il allait. » (Rires et applaudissements.)
« M. Suard, qui donnerait bien vingt sous pour être ailleurs, se lève pour annoncer, — on s'en doutait déjà, — qu'il ne votera pas pour M. LefFet.
« Un ordre du jour en faveur de la candidature républicaine du député sortant est adopté à la presque unanimité, et la séance est levée.
(( A Richelieu. — Plus de trois cents convives sont réunis autour des tables dressées avec goût dans la salle de la mairie de Richelieu, quand député et sénateurs y font leur entrée.
(( On crie : « Vive Leffet ! Vive Belle ! Vive Bidault ! » « L'aimable maire, M. Bridel, reçoit ses invités avec sa bonne figure souriante et s'efforce de les caser le mieux possible, ce qui n'est pas très commode, faute de place.
(( Enfin chacun arrive à trouver un petit coin , et le service commence. « Nos compliments à l'hôtelier chargé du repas, M. Pointreau, qui, malgré un prix modique, a su contenter tout le monde grâce à des mets bien présentés et bien préparés.
(( Les garçons connaissaient parfaitement leur affaire. a Parmi les personnes présentes, citons : MM. Belle et Bidault, sénateurs; Leffet, député ; Bridel , conseiller général et maire de Richelieu ; Foucher et Guertin, conseillers d'arrondissement ; Chauvin, maire de Braye ; Durand, maire de Ghaveignes; Ghampigny, maire de Gourcoué; Ghampigny, maire de La Tour-Saint-Gelin ; Ligeard, maire de Verneuil ; Deniau, maire de Faye-la- Vineuse ; Faré, maire de Jaulnay ; Ghalumeau, maire de Razines; Dabilly, maire de Marigny-Marmande; Goudrain, maire de Lémeré; Pavard, maire de Ghampigny ; Loutre, adjoint de Richelieu, et tout le conseil municipal; Levieux, adjoint de Marigny-Marmande, et le conseil municipal presque au complet; Breton, instituteur à Marigny; la plupart des conseillers municipaux de Braye, de Jaulnay, etc.
((Citons encore : MM. Raffault, percepteur à Ptichelieu; Fourneau, viceprésident du comice agricole ; Étavard, juge de paix; Bassereau, propriétaire à Marçay; Roy, agent-voyer; Lacaze, percepteur à Ghampigny; Ferrand, percepteur à Luzé; Charrier, instituteur à RicheHeu ; les instituteurs de Ghaveignes, Ghampigny, Braye, Braslou, Verneuil; Degain, beaufrère de M. Suard, etc.
(( Le banquet se déroule au milieu de l'entrain général. On est heureux de se trouver entre républicains.
a Au dessert, M. Bridel, au nom du comité d'organisation, remercie les amis si nombreux qui sont venus assister à cette fête républicaine, la prernièie de ce genre qui ait lieu à Richelieu ; MM. Belle et Bidault, qui ont tenu à venir défendre la candidature de l'homme intègre et probe sur lequel la réaction ne trouve rien à dire; la presse et M. le docteur Foucher.
(( Il boit à tous les républicains et au succès de M. Leffet. (Gris : Vive Leffet!)
(( M. Maurice, de Marigny-Marmande, félicite M. Leffet d'être encore une fois le porte-drapeau du parti républicain.
(( A ce moment, ordre est donné d'ouvrir toutes grandes les portes de la mairie. Instantanément, la salle est envahie, et c'est devant plus de six cents personnes que M. Leffet, après la constitution du bureau, composé de MM. Bridel, Chauvin et Loutre, prend la parole.
(( Il déclare que, sollicité par des amis, il n'a pas voulu déserter la lutte, afin de maintenir haut et ferme le drapeau de la Pœpublique dans le Ghinonais.
(( — Si je suis élu, dit-il, vous me trouverez toujours sur la brèche pour faire mon devoir.
(( Cris. — Oui, vous serez renommé, et à une plus forte majorité ! »
(( M. Leffet énumère les réformes accomplies durant la dernière législature, au milieu d'applaudissements répétés.
(( Il parle successivement de la loi de deux ans, de la réduction des périodes d'instruction, de la diminution de la taxe des bicyclettes, du timbre à 0 fr. 10, des retraites ouvrières et de la séparation.
(( — Si les cléricaux ont tant crié , dit-il , c'est parce qu'ils ont vu que la galette allait leur manquer. (Rires.) Les inventaires, qui ont causé des actes de sauvagerie, ont été réclamés par la droite. J'estime qu'on doit rechercher toutes les responsabilités. (Très bien !) Le clergé, qui jette les hauts cris, n'a jamais été traité avec tant de bienveillance, puisque la République lui fait des pensions.
(( Cris. — C'est le tort qu'on a ! » (Rires.)
ce M. Leffet se déclare partisan de la réforme des conseils de guerre, proteste contre les calomnies répandues sur son compte au sujet des bouilleurs de cru et se prononce en faveur de l'impôt sur le revenu.
« C'est avec confiance qu'il attend le 6 mai. (Cris : Vive la République ! A bas de Trédern!)
(( M. Richard, qui se dit vieux républicain anticlérical, proteste contre les théories internationalistes et réclame la suppression des guerres.
(( M. Belle, vivement acclamé, se demande quels sont les titres de M. de Trédern. Ne peut-on pas être étonné de voir se dresser, devant des candidats sérieux, de pareils pygmées? (Applaudissements. Cris : A bas de Trédern ! )
(( — On se moque du suffrage universel. Citoyens, écrasez le vicomte de Trédern, pour qu'il ne revienne plus ! » (Cris : Oui ! oui !);
(( M. Belle explique comment le Vatican ayant protesté à propos de la loi de deux ans et lors du voyage de M. Loubet en Italie, la séparation des Églises et de l'État était devenue nécessaire.
(( L'honorable sénateur montre la main des jésuites dans les troubles du Nord, et termine en faisant appel aux républicains. (Applaudissements.)
(( M. Bidault donne lecture d'un manifeste signé par les trois sénateurs
républicains du département en faveur de MM. Besnard, Foy, Leffet et Ghautemps.
« Il invite les électeurs à marcher bloc contre bloc pour écraser la réaction.
a Je remercie, dit-il, M. Bridel de m'avoir invité à cette fête, où nous
avons pu acclamer, sur le nom de Leffet, la République démocratique et sociale. »
« M. Fronteau, conseiller municipal, prononce à son tour une forte et éloquente allocution.
(( — Repoussons, dit-il, les attaques d'un parti à l'agonie qui voudrait reprendre le pouvoir. Grâce à notre union, la République continuera sa marche en avant ! » (Vifs applaudissements.)
« On vote un ordre du jour acclamant la candidature de M. Leffet; puis, à 10 heures et demie, la réunion prend fin.
(( Le 6 mai prochain, nous pouvons l'affirmer, M. Leffet sera réélu à une énorme majorité. »
On a pu juger, par ces extraits, de la puissance de raisonnement des sectaires. Gomme les injures pieu valent sur M. Suard ! Ces bons anticléricaux ont une manière à eux d'exercer la fraternité laïque, démocratique et sociale !
La question qui lui est posée, au sujet de la lecture du Matin, prouve bien que le faux commis par ce journal, pour établir la prétendue existence d'une délation cléricale, avait été l'œuvre du parti anticlérical.
La répartie de M. Bidault sur la délation au confessionnal a une saveur remarquable. Aurait- il, par hasard, visité les trente-six mille confessionnaux de France ? Combien de fiches'y a-t-il découvertes ? Qu'il nous le dise, car vraiment la chose en vaut la peine. On lui élèvera une statue en récompense de son invention. Hélas ! elle vaut celle du Matin. Les prêtres, étant tenus au secret, ne peuvent dénoncer personne. A quoi leur serviraient donc les fiches ? L'indignation du brave sénateur contre les prétendues fiches de la Ligue antimaçonnique a dû se calmer, depuis qu'il a été reconnu qu'elles avaient été inventées de toutes pièces par son parti.
Heureusement que M. Camus, de Langeais, a donné la note gaie en disant que les cardinaux, archevêques et évêques étaient tenus, par le Concordat, à dénoncer au Gouvernement les faits de nature à l'intéresser. Cette perle a jeté l'enthousiasme dans l'assemblée des radicaux. M. Camus a ainsi donné à entendre que les fiches du Grand -Orient avaient été composées par les évêques de France î Alors les francs-maçons de la rue Cadet fusionnent avec les chefs de l'Église catholique et coopèrent à la même œuvre! N'est-ce pas génial?
Mais c'est à Richelieu que les mensonges les plus éhontés ont été tenus.
M. Leffet a affirmé que les inventaires avaient été réclamés par la droite, alors qu'ils ont été demandés par deux anticléricaux, MM. Barthou et Lacombe. a Si les cléricaux ont tant crié, a-t-il ajouté, c'est parce qu'ils ont vu que la galette allait leur manquer. »
Ne pourrait-on pas dire, avec plus de justesse et de vérité, depuis le vote des quinze mille francs de traitement pour les députés : (( Si les blocards ont tant menti aux élections de 1906, n'est-ce pas parce qu'ils ont vu que la galette allait leur manquer? »
M. Belle a osé dire que le pape avait protesté contre la loi de deux ans. Où a-t-il lu sa protestation? Il a montré la main des Jésuites dans les troubles du Nord. C'était le couplet du complot. On sait ce qu'il faut en penser.
N'est-il pas attristant de voir les prétendus amateurs de la Science et du Progrès tromper le peuple avec tant d'audace ! Nos descendants auront honte de notre époque, quand ils liront l'histoire et connaîtront ces faits humiliants^
Pour beaucoup d'esprits droits, le résultat des élections de 1906 est resté une énigme qui a introduit dans leur cœur un immense découragement. La lecture des journaux de l'opposition était vraiment instructive et émouvante, au lendemain de la consultation nationale.
(( Les suspicions, les menaces, écrivait le Nouvelliste de Bretagne (Rennes) , les malversations du pouvoir sont telles, qu'en quelques jours le c( bloc » a réussi à faire oublier à ses électeurs, pour déplacer les voix trop souvent suffisantes dans une circonscription au sens électoral atrophié par le système du scrutin d'arrondissement, pour leur faire oublier, dis -je, l'émeute, la révolution qui gronde, la désorganisation de notre marine et de notre armée , la guerre civile déchaînée par la séparation, les fiches, la délation, l'expulsion des religieuses, les attentats à la liberté du travail, à la propriété et au commerce. Il faut donc que le pays se ressaisisse ; que sa sensibilité électorale fasse place à la réflexion , à la volonté ; que l'union de toutes les forces antiblocardes s'opère, et que nos amis, votants et candidats, s'élancent à nouveau avec plus d'ardeur et de désintéressement que jamais. »
V Express républicain, de Lyon, exprimait son opinion en ces termes :
(( La guerre civile allumée dans le pays par la loi de séparation, l'armée et la marine systématiquement désorganisées ; notre sécurité compromise, la faillite menaçante ; le peuple loyal, et franc par définition, enserré dans un immonde réseau d'espionnage ; la révolution déchaînée, avec son cortège d'émeutes et de désordres sanglants : rien de tout cela n'a pu tii-er le corps électoral de son apathie et.de sa mortelle torpeur ; rien n'a pu le décider au vigoureux effort qu'il avait à faire pour en finir avec la domination abjecte et répugnante du bloc !
(( C'est à se demander quel vent d'aberiation souffle sur notre malheureuse France et quel vertige de folie s'est emparé de ce peuple jadis renommé pour son esprit et sa claire raison.
(( Ce serait même à désespérer de tout et à se croiser les bras, dans l'attente de l'ultime catastrophe, si nous n'avions foi, malgré tout, dans la justice de notre cause et si nous ne puisions dans l'éternelle vérité des principes reli-
gienx et sociaux (jiie nous défendons, la force de continuer la lutte, alors même que nous la saurions sans espoir. »
La Dépêche de Lyon a demandé à un certain nombre de candidats les causes de leur insuccès ou de leur victoire. Voici un extrait de la réponse de M. Germain de Montauzan, candidat contre M. Briand :
(( Une des principales raisons d'ordre général est, à mon sens, la poussée en quatre ans d'une nouvelle génération d'électeurs, imbue en grande partie de l'esprit qui domine aujourd'hui dans l'enseignement primaire, où non seulement le socialisme a de nombreux et fervents adeptes, mais où l'hervéisme a fait de déplorables ravages. J'ai eu pour Contradicteurs dans mes réunions publiques plusieurs instituteurs chez qui l'idée de patrie semblait singulièrement obscurcie, pour ne pas dire tout à fait éteinte.
(( J'ajoute, et c'est triste à constater pour le bon sens des électeurs , que l'inepte invention du complot réactionnaire dans les grèves du Nord a trouvé du ci'édit, non moins que le procédé mensonger qui consiste à représenter comme clérical et antirépublicain tout candidat de l'opposition, quel que soit l'attachement à la République dont ses paroles et sa conduite aient toujours fait preuve.
«La loi de séparation semble avoir, dans ma circonscription, excepté dans les campagnes, laissé indifférente l'immense majorité du corps électoral. Les dispositions relativement libérales de cette loi, — obtenues grâce aux efforts des députés du centre, — ont endormi les défiances, et Tonne s'est plus assez souvenu des intentions qui l'avaient fait entreprendre. Peut-être reconnaîtrat-on, mais un peu tard, que le libéralisme d'une loi se mesure surtout à la largeur ou à l'étroitesse d'esprit de ceux qui sont appelés à l'exécuter. »
Cette énigme devient explicable quand on connaît les préjugés développpés dans l'esprit des enfants à l'école laïque et entretenus plus tard chez les électeurs par les meneurs anticléricaux, les hommes politiques et la presse du bloc.
§ 3. — Élections municipales de Chinon, (Indre-et-Loire) en 1908.
Elles méritent d'être citées, à cause des manœuvres électorales très curieuses auxquelles elles donnèrent lieu.
M. le docteur Foucher se présenta contre M. Mattrais, maire de Chinon. Il prétexta les grandes dépenses engagées à l'occasion de l'achat et de l'aménagement de l'École supérieure, installée dans l'ancien couvent des Ursulines. Or il les avait votées, ainsi que tous les membres du conseil.
La lutte fut chaude entre ces radicaux. Le maire mit sur sa liste son ancien adjoint, qui avait déclaré ne pas se représenter. Le docteur Foucher s'éleva contre ce changement d'attitude et protesta avec véhémence dans
une affiche. On lui répondit par celle-ci, portant en titre : « Pas d'équivoque : »
(( Le docteur Foucher est à la recherche d'un sauveur. Qu'a-t-il trouvé en protestant contre un certain abus que nous aurions fait du nom de l'honorable M. Besnard ?
(( On nous parle de franchise et de loyauté. M. Besnard nous a donné librement son nom , nom respectable qui appartient à la démocratie chinonaise. Il serait indigne de sa part de se dérober à l'heure où le parti républicain a le droit de compter sur lui.
(( Nous vous affirmons loyalement que la liste municipale reste entière.
(( Ghers concitoyens, vous voterez le 3 mai pour elle sans ratures.
(( Aux urnes, pas d'abstentions. »
Le 3 mai, la liste du docteur Foucher fut battue. La presse libérale fit remarquer que son échec était dû à ses opinions très avancées. Ne s'était-il pas vanté de chasser les religieuses de l'hôpital, s'il était élu !
Les électeurs se prononcèrent énergiquement contre une manière de voir si préjudiciable aux intérêts de la ville et des habitants.
Mais ceux qui avaient voté pour M. Foucher, afin de protester contre la gestion financière du maire, allaient-ils donner leurs voix à la liste des libéraux ? C'était à prévoir, puisque le docteur Foucher se retirait de la lutte. Il en avertit la population dans une affiche.
Qu'arriva- t-il ? Ceux qui avaient demandé en plaisantant s'il recherchait un sauveur se servirent de lui pour triompher.
En même temps qu'on distribuait des bulletins portant son nom et celui de ses amis, on remit à chaque électeur le manifeste suivant :
ce Electeurs et chers Concitoyens,
(( Un dernier effort vous reste à faire.
(c Jamais victoire ne fut plus certaine.
(( Plus de neuf cents RépubHcains ont voté dimanche dernier, et leurs suffrages se sont répartis sur deux listes.
(( Aujourd'hui, il n'y a plus qu'une seule liste républicaine, la nôtre.
(( Et cependant quelques mécontents, en très petit nombre, il est vrai, auraient formé ce projet odieux et chimérique de porter leurs voix sur la liste Suard, dans le seul but de satisfaire leur animosité contre le docteur Mattrais.
« C'est-à-dire qu'ils espèrent trouver dans la vaillante population républicaine [de Chinon plus de deux cents transfuges qui consentiraient à livrer la municipalité à l'ennemi.
(( Répondez-leur par un vote unanime d'indignation, et votez tous sans abstentions ni ratures pour notre liste. »
Le dimanche suivant, trois cents voix s'égarèrent sur la fausse liste de M. Foucher. Où est-elle, la sincérité des anticléricaux ?Ils se moquent d'un
candidat qui cherche un sauveur, et huit jours plus tard , bien qu'il proteste par affiches (ju'il n'est plus candidat, ils font distribuer une liste poctant son nom. Appellent-ils cela de la franchise et de la loyauté?
Sans cette manœuvre et sans une 'fraude certaine, la liste libérale était élue. Et dire que ceux qui trompent aussi indignement le peuple osent se proclamer des démocrates !
§ 4. — Campagne électorale de M. Foucher, en 1909,
DANS l'arrondissement DE ChINON (I.-ET-L.)
A l'élection législative de 1909, dans le Chinonais, la plupart des gens ont voté pour le candidat radical, non point à cause de son programme politique, mais parce que les meneurs anticléricaux avaient tenu devant eux les raisonnements suivants :
Si le modéré passe, on aura la guerre et l'on reviendra au temps où les nobles traitaient le peuple en esclave.
Qu'on vote pour l'un ou pour l'autre, ce sera pareil. On payera tout autant d'impôts. Alors autant voter pour le candidat du Gouvernement. Le 23 juin 1909, on lisait ces lignes dans la Réplique :
« Dans les campagnes, on présente la candidature de M. Foucher sous un aspect curieux de bonhomie : (c Ce bon M. Foucher, qui nous rend tant de services, nous en rendra bien d'autres ! — Pourquoi donc aller chercher si loin un député, quand on en a un chez soi ? — Ah 1 il s'occupera bien de nous ! Lui qui est si charitable, il nous donnera du pain et nous soutiendra!— C'est pas lui qui fera la guerre. Il n'en veut pas, ni des grèves non plus. S'il y a tant de traîniers, c'est parce qu'on ne leur donne pas d'ouvrage dans les villes. Il leur en fera donner, et nous n'en verrons pas un si grand nombre sur les routes ! — Ce bon monsieur , il a pris la peine de nous mettre encore une affiche ! ! ! »
« Voilà tout ce que les électeurs ignorants et bons enfants ont vu dans son programme ! Il suffit de leur mettre ces balivernes-là dans le cerveau pour qu'ils lui donnent leurs voix ! Que les radicaux aillent donc dire ensuite que leurs lois ont été approuvées par le peuple! Voilà sur quel programme intellectuel le bloc est élu ! Oui, nous garantissons l'authenticité de ces raisonnements. Ils ne sont nullement inventés. Nous connaissons un brave homme qui a voté pour M. Foucher. Sait-on pour quel motif? a J'ai voté pour M. Foucher, a-t-il dit; vous savez bien qu'il est médecin. S'il m'empoisonnait... ? )) Quelle confiance, mais surtout quelle naïveté! Comme certains électeurs comprennent peu l'importance de leur vote !
d Un brave paysan avouait dernièrement qu'un blocard lui avait tenu ce propos : a En royauté, on doit voter pour le roi ; sous l'empire, on vote pour
l'empereur; en république, on doit voter pour la république. On ne vote pour elle qu'en votant pour le candidat du Gouvernement. )) Le raisonnement est très simple, et il fait énormément de dupes dans les campagnes.
(( On tient aux paysans cet autre langage : (( Vous êtes républicain ? — Ah ! bien sûr ! — Eh bien ! le parti c'est le parti. Il faut tous voter pour le candidat du parti ! » Il n'y a plus qu'à demander son nom. Et sans savoir ce que ce candidat veut faire au Parlement, on lui donne sa voix parce qu'il est le candidat du parti ! Voilà l'intelligence avec laquelle votent les anticléricaux. Elle est poussée si loin, qu'un blocard du Lochois avouait, en 1906, que a. si le candidat du parti était un chien, ils voteraient tous pour le chien » ! Allez donc dire que le bloc n'est pas le parti des esclaves I On ne peut rien rêver de plus humiliant pour son pays. ))
Après l'élection du député radical , un électeur d'une commune voisine est venu le trouver pour lui demander une retraite, a On m'a dit que si vous passiez, vous donneriez des retraites aux cultivateurs. Je commence à vieillir, je ne serais pas fâché de me reposer. Puisque j'ai voté pour vous, je pense bien que vous m'en obtiendrez une. »
Un journal blocard du Chinonais, voulant attirer la sympathie des électeurs à l'égard du candidat anticlérical, imagina un moyen admirable. Rappelant les événements qui accompagnèrent la proclamation du succès de M. Leffet et le Champagne d'honneur offert par M. le sous-préfet, il cita les paroles prononcées par le vainqueur :
« Vous pourrez compter sur moi, dit M. Leffet en remerciant ses amis. Mon concours dévoué vous est acquis. Ce résultat, je le dois à vous tous, à tous les républicains; à mon grand-père, M. Belle; à mon oncle, M. Bidault; à mon petit frère, M. le docteur Foucher; à M. Mattrais; à M. le sous-préfet, qui n'ont épargné ni leur temps ni leur peine pour assurer le triomphe du candidat républicain. Vive la République ! )) dit en terminant M. Leftet.
« Aujourd'hui, continue le journal, des circonstances imprévues ont précipité les événements qui ont amené le docteur Foucher à poser sa candidature, pour remplacer celui qui l'appelait jadis (( son petit frère ».
ce Les électeurs se souviendront de la grande estime qu'avait pour lui son frère aîné, en le choisissant dimanche prochain pour lui succéder. »
Quel langage touchant î Comme les anticléricaux savent bien susciter la tendresse des électeurs vis-à-vis de leure candidats ! Qui donc aurait voulu Infuser sa voix au « petit frère de M. Leffet » !
Nous recommandons cet argument à tous ceux qui craignent un échec. Il leur procurera un succès certain.