LA PRESSION ADMINISTRATIVE PENDANT LES ÉLECTIONS LÉGISLATIVES DE
A la fin de inars 1910, M. Briand a déclaré solennellement à la Chambre (( qu'il était de l'intérêt du parti républicain que les élections s'accomplissent avec indépendance et dignité ». Il a même donné à entendre que les préfets observeraient pendant la période électorale une neutralité absolue. Malheureusement les faits ont contredit ses belles paroles. Les préfets ont fait plus de pression que jamais.
M. François Lleure, avocat, candidat dans la circonscription de Céret (Pyrénées- Orientales), a assigné le sous-préfet devant le tribunal correctionnel, pour lui avoir subtilisé des affiches et l'avoir injurié.
Le marquis de Pins, député du Gers, a adressé la dépêche suivante à M. Briand :
ce Monsieur Briand, président du Conseil,
(( ministre de l'Intérieur, Paris.
(( Vous signale attitude particulièrement incorrecte sous -préfet Lombez, promenant dans automobile avec candidat Tournan, faisant pression officielle scandaleuse sur fonctionnaires.
(( Vous signale en outre attitude instituteurs adjoints à Samatan : Méau et Lourtet, faisant lacérer affiches électorales par leurs élèves.
(( Marquis de Pins,
c( député du Gers. »
Quelques jours plus tard, le marquis de Pins adressa à M. Briand ce second télégramme :
({ Président du Conseil, ministère Intérieur, Paris.
c( Suis encore obligé vous signaler, parmi actes de corruption et pression éhontées, que dans nombreuses communes mandats secours ont été distri-
bues veille du scrutin, par mesure administrative. Ai l'honneur vous demander si ces faits se renouvelleront pour scrutin ballottage, et si instructions données par vous sont vains mots ou si fonctionnaires les transgressent impunément.
« Marquis de Pins. J)
A Tours, M. Restiaux, candidat socialiste, a déclaré dans une affiche qu'un attaché à la préfecture lui avait demandé sa signature autorisant M. Besnard à se servir de son désistement. Mais il refusa.
Le Petit Marseillais a cité cet exemple de pression administrative.
(( Après le premier tour, M. Gassion, conseiller général et ancien maire de La Ciotat, avait déclaré que, ne voulant à aucun prix voter pour Bouisson, il engagerait ses amis à voter, au second tour, pour Vidal.
c( Or, l'honorable M. Gassion reçut entre temps la visite de M. Mouton, chef de division à la préfecture, qui lui tint les propos suivants :
(( — Vous avez tort de ne pas vous déclarer en faveur de Bouisson. Si vous consentiez à engager vos électeurs à voter pour lui, votre situation de conseiller général se consoliderait naturellement. La préfecture serait avec vous et surveillerait plus attentivement vos intérêts électoraux. Décidezvous donc. ))
a M. Gassion ne se décida pas. Il est prêt à attester publiquement que la démarche dont nous parlions a nettement et clairement été faite, et nous posons la question suivante :
(( — Au nom de qui agissait et parlait M. le chef de division Mouton? »
Des menaces de révocation furent faites à des petits fonctionnaires dans le Ghinonais, s'ils ne votaient pas pour le candidat radical. Dans un canton même, on en menaça un de révocation, si son père et son frère ne votaient pas pour le Bloc î
Devant un tel fait, qui donc oserait dire que la liberté existe en France I
Dans le Cantal, à Aurillac, un instituteur fut mandé chez l'inspecteur, qui lui apprit que, sous prétexte d'une manifestation publique contre le député radical sortant, manifestation à laquelle il était constant cependant qu'il n'avait pas assisté, une enquête allait être ouverte, à fin de révocation, sur sa vie professionnelle et privée.
Dans le Morbihan, un commerçant de Plonharnel, M. Ahiiro, reçut de M. Le Gloahec, personnage considérable du parti radical-socialiste, maire de Saint-Pierre, conseiller général de Quiberon, une lettre dans laquelle on l'informait que s'il ne se faisait pas inscrire au comité radical-socialiste ainsi que son fils, sa fille ne serait pas reçue aux examens des })ostes et télé- {irapheset serait éliminée du bureau de Moucron, où elle était auxiliaire.
Le 14 mai 1906, un rédacteur de la Libre Parole écrivait :
(( Un électeur de la 2<^ circonscription de Nîmes m'envoie un bulletin de vote de M. Gaston Doumergue, ministre du Commerce.
(( Non seulement le papier de ce bulletin est absolument transparent, mais encore il est glacé, de telle sorte que, au simple toucher, on pouvait deviner pour qui votait l'électeur.
(( On devine ce qu'est la sincérité du scrutin dans ces conditions, ce que devient la liberté du vote pour les fonctionnaires et pour tous ceux qui, de près ou de loin, touchent à l'administration.
« Et ce n'est là qu'un des mille moyens de pression. »
Il en a été de même en 1910. Le procédé a même été perfectionné.
Afin que les fonctionnaires votent suivant les désirs du Gouvernement, le candidat radical de Ghinon choisit pour ses bulletins une couleur et une épaisseur différentes de celles des bulletins de son concurrent. Un simple regard sur le bulletin permettait de voir pour qui l'électeur votait. Les fonctionnaires et les protégés de l'administration se sont donc vus forcés de voter pour le blocard.
Par cet habile moyen, le bloc s'est ménagé une belle majorité. Il n'a pas eu besoin de recourir au procédé ingénieux d'un maire blocard de la Sarthe.
Il avait une couenne de lard dans la poche de son gilet , et , quand un électeur, dont il surveillait le vote, se présentait, M. le maire frottait son pouce sur la graisse, puis il prenait le bulletin, qui se trouvait ainsi marqué. Tantôt c'était en haut , tantôt c'était en bas ou au milieu , et , avec un peu de mémoire, le cher blocard savait parfaitement le vote de l'instituteur, des cantonniers et même du curé.
Malheureusement, après le scrutin, on passa à l'auberge. M. le maire eut le vin vaniteux : il raconta l'histoire de la couenne. Elle eut un grand succès et, aux élections municipales de 1908, la commune décida de renvoyer le maire à sa couenne.
Le bloc anticlérical chinonais évita cet ennui à ses membres en adoptant un bulletin de couleur blanche très voyante.
L'administration commit vis-à-vis de la commune de Gandes (Indre-et- Loire) un acte de pression très grave. Elle menaça les habitants de les faire desservir par le bureau de poste de Saint-Germain au lieu de celui de Montsoreau, s'ils ne votaient pas en masse pour le candidat gouvernemental. Si cette menace avait été mise à exécution, les lettres leur seraient parvenues beaucoup plus tard. En vérité, les maîtres antiques ne traitaient pas leurs esclaves avec plus de désinvolture !
Il en a été de même dans toute la France. A part quelques circonscriptions, le bloc a partout foulé aux pieds la sincérité et la liberté du vote, afin d'être victorieux.
A la fin de mars, M. Calmés, préfet de l'Hérault, voulut rendre visite à un candidat ministériel, M. Auguste Laurent, qui se présentait dans la première circonscription de Montpellier, contre M. Pierre Leroy -Beauli eu, député libéral sortant ; mais il se trompa d'adresse et alla tout droit chez un autre Laurent, qui avait pour prénom Antoine, et n'était pas ministériel, celui-là 1
L'erreur s'expliqua par ce fait que, sur la porte du domicile de ce dernier, le nom n'était précédé que de l'initiale A. Le préfet dut croire alors qu'il s'était bien rendu chez M. Auguste Laurent ; mais, comme il ne trouva personne, il laissa sa carte, que M. Antoine Laurent, dès son retour, se rendant compte de l'erreur commise, fit remettre à son homonyme.
Les préfets de la Creuse et de la Vendée, MM. Truc et Le Bourdon, se sont aussi illustrés. Les maires de la première circonscription de Fontenayle-Comte ont reçu une circulaire préfectorale les invitant à faire voter pour M. Veillât, administrateur des colonies en congé, concurrent de M. de Fontaines, candidat libéral.
Le 28 mai 1910, on lisait dans la Touraine Républicaine les lignes suivantes, empruntées à un article d'Henri Maret :
(( La candidature officielle, c'est comme la question sociale, il n'y en a pas une, il y en a des tas. Elles sont faites par les préfets et sous-préfets, qui n'obéissent point au mot d'ordre donné par leur ministre, puisqu'il se garde d'en donner, mais qui n'hésitent pas à le rouler lui-même à l'occasion, sans qu'il en sache rien. C'est ce qui est arrivé dans mon pays, où le sous-préfet a fait ouvertement campagne contre le député sortant, qui n'y voyait que du feu, en faveur de celui qui a été élu — naturellement, ou pas naturellement, comme on voudra — car la cuisine électorale se falsifie tout aussi bien que la cuisine de nos repas.
Le dit sous-préfet était escorté par l'inspecteur primaire, qui jetait dans la bagarre tout le poids d'une fonction qu'on ne lui avait pas confiée pour cela. Mais il s'agissait d'un candidat de Mascuraud. Et ce que M. Mascuraud veut, il faut bien que la France le veuille. Songez donc que ces pauvres Français ne seraient jamais décorés, si Mascuraud ne le voulait point. Or, qu'est-ce que c'est, je vous le demande, qu'un Français qui n'est pas décoré? C'est moins que rien.
(( Que dire du préfet des Basses -Alpes et du sous -préfet de Castellane accompagnant le candidat Perchod dans plusieurs localités, et invitant publiquement les électeurs à voter pour le candidat de leur choix ? Ces messieurs n'ont-ils pas eu l'impudence, au cours de leurs randonnées, de rappeler aux électeurs la pression des préfets de l'Empire ? N'est-ce pas un comble ! »
Peut-on nier l'existence de la pression préfectorale dans la Bépublique laïque, démocratique et sociale ?
Certes, M. Henri Maret avait grandement raison quand il écrivait ces lignes au mois de janvier 1909 :
a II n'y a plus d'élections en France; il n'y a plus que des promotions administratives. On passe sénateur ou député, comme on passe ins[)ecteur de l'enregistiement ou cantonnier de premièie classe. C'est un avancement qu'un gouvernement donne à ceux qui le servent avec fidélité. On distribue des places de sénateur et de député comme on distribue des croix du Mérite agricole. C'est devenu un instrument de règne. » (Gazette dti Centre, 9janv. 1909.)
M. Paul de Gassagnac a bien mis au point la teituation politique de la France dans son discours au conseil ^éjaéral du Gers, au lendemain des élections Jégiblatives de d91'0.
(( M. Loumaigne a insiinuë, a4-i'l dit, sans oser cependant l'affirmer explicitement, que ces élections ont marqué la victoire du paiti républicain sur le parti réactionnaire. Ici, messieurs, je suis obligé de l'arrêter et de lui dire : (( NonI »
(( Ge n'est pas le triomphe de la République , c'est celui de la fraude, de la corruption , de la pression et de la candidature officielles !
(( Il se peut que , pour vous , ce soit la même chose ; pour ropiTïi(5n publique, je suis obligé de faire la distinction.
(( Aussi bien, messieurs,^ je n'apporte pas ici le dépit d'un caïididat malheureux. Je suis battu, c'est vrai ; mais je suis tombé sous mon drapeau largement déployé et vaillamment défendu. Je n'ai pas d'ambition personnelle. J'ai lutté pour ma cause, pour mes amis. Je garde l'affection de ceux-ci et le respect de mes adversaires; ma conscience est en repos, et cela me suffit. Je ne parle pas non plus, en ce moment, au nom d'un parti ; ce ne sont pas des intérêts politiques qui sont enjeu, mais l'honnêteté et la morale publiques qui demandent vengeance.
(( S'il me fallait, messieurs, apporter un témoignage vivant de mes assertions, je vous offrirais celui de l'honorable M. Masolanis et l'élection de Gondom. Il y a quatre ans, monsieur Masclanis, vous avez réuni 7.500 voix ; le 24 avril, vous en avez réuni 3,000 seulement.
(( Pourquoi ? Vous n'avez pas changé , vos idées non plus , vos électeurs pas davantage; mais il a suffi que le préfet., qui est là, donnât la candidature officielle à M. Dufrèche, pour qu'aussitôt celui-ci bénéficiât des 5.000 voix qui vous ont abandonné.
(ic L'exemple de notre collègue, M. Sénac, n'est pas moins digne d'attirer l'attention. Il a toujours, lui aussi, la même ardeur et les mêmes accents d'éloquence entraînante. (Rires.) Et, cependant, il reste sur le carreau.
(( Que s'est-il passé?
(( Au premier tour, le préfet de Tarn -et -Garonne n'était pas intervenu, désireux de créer un ballottage dont aurait profité, le cas échéant, M. Sarraut, fortement menacé à Narbonne. Entre les deux tours de scrutin, M. Frayssinet part pour Paris, donne â M. Briand, président du Gonseil, des assurances formelles, revient avec l'estampille officielle , et M. Sénac, député sortant , est largement battu , à la surprise générale et â la sienne.
« Voilà , messierurs, ce que peut la candidatuTe officielle. Elle s'est exercée dans notre département avec frénésie. »
Jusqu'à quand le peuple français subira-t-il un aussi honteux esclavage? Les hommes de cœur se le demandent avec anxiété. Que rariticlëricalisme tyrannise la France, c'est un fait. L'histoire révèle sa tyrannie à travers tous les siècles ; mais elle nous apprend aussi que les nations qui n'ont pas voulu périr sous son avilissante dégradation ont secoué un jour son joug
déshonorant. Il semble que le peuple de France veuille s'en libérer. Cette constatation soulage le cœur des vrais patriotes.
La Voix du Peuple, d'Auch, nous en donnait cet exem[)le sugi^estif en mai 1910.
((Grande animation samedi au marché de l'Isle- Jourdain. Le marquis de Pins était entouré de la foule, spontanément accourue pour s'entretenir avec son vaillant candidat.
(( Le citoyen Tournan y avait naturellement amc^né toute la batterie de cuisine de la sous -préfecture, les casseroles de l'arrondissement conduites par un repris de justice, personnage haut coté dans le monde officiel, qui lui composaient une garde qui se vend et ne meurt jamais.
(( Un citoyen rempli de bon sens, outré des propos insultants et diffamatoires que tenait M. Tournan sur un ton visiblement provocant, le rappela à la pudeur en lui disant : « Vous ne comptez que sur le vol et la fraude pour surprendre la bonne foi des électeurs. » Une altercation des plus vives se produisit alors entre le candidat officiel et ce citoyen libre et conscient.
(( Un remous populaire se dessina; l'indignation des amis de M. de Pins, outrés de l'arbitraire préfectoral et de l'impudence du citoyen Tournan, se traduisit alors , et la foule exaspérée s'apprêtait à faire un mauvais parti au représentant de l'assiette au beurre, lorsque le marquis de Pins se précipita et, dominant la foule de sa haute stature, fit entendre des paroles de sang-froid et d'apaisement. Puis, se tournant vers son adversaire, il lui dit au milieu du silence universel :
(( Je vous ai écrit, il y a six jours, pour vous proposer de faire faire des bulletins de vote identiques et d'avoir chacun un représentant dans chaque bureau de vote. Vous ne m'avez pas encore répondu, qu'en pensez -vous? »
(( Le citoyen Tournan répond par des phrases embarrassées qu'il ne veut pas accepter.
(( M. de Pins lui dit alors : ce Voilà la preuve que vous ne comptez que sur le vol et la fraude pour être élu et voler mon mandat ; vous n'êtes qu'un polisson et un menteur. »
(( Le citoyen Tournan , blême , claquant des dents et affligé d'une tremblote évidente, disparut dans la foule, hué par tous les spectateurs, qui s'empressèrent autour de M. le marquis de Pins, lui témoignant leur indignation des manœuvres du citoyen et leurs félicitations pour la mesure et la fermeté avec lesquelles il avait remisé ce polisson. »
A la préfecture du Gers, lors de la pi'oclamation de la chute de M. Decker-David ])ar la commission de recensement, la foule a manifesté encore plus énergiquement sa réprobation à l'égard de la pression administrative.
Nous empruntons à la Voix du Peuple , d'Auch, le détail de cette scène inénarrable. Ce journal rapporta d'abord les paroles prononct'es par M. Destieux-Junca :
(( Me trouvant, lundi matin, dans le (tabinet de M. le préfet, dit le sénateur, ce dernier me fit le grand liouneui* de un» douiander mon avis
sur l'élection d'Aiich. Il m'offrit de mettre sous pli cacheté les procèsverbaux que la commission examinera tout à l'heure. Je tiens à vous faire remarquer que l'initiative des scellés est venue de M. le préfet.
(( Hou ! hou ! A bas le préfet !
(( Plan ! Comme si l'on eût pressé un bouton électrique dans la demeure de Guignol, ledit préfet sort de sa cachette, croyant le moment venu de réparer ses gaffes et de faire remonter ses actions.
(( Ah I la belle idée , monsieur le préfet ! comme vous fûtes mal inspiré !
(( Hou ! hou ! hou ! A bas le préfet ! A l'ours Leullier ! . . . » Ses oreilles en entendirent bien d'autres qui ne sauraient trouver place ici. Une grêle de pierres se serait abattue sur cet homme, qu'il n'aurait pas été plus surpris.
(( Mais il n'oublie pas qu'on n'est pas un préfet à poigne pour rien 1 II continue à plastronner. Un sourire dédaigneux à l'adresse de la foule contracte ses traits , tandis que son regard se voile , impuissant à soutenir le choc de cette bordée de sifflets, de huées et d'injures qui le cinglent de tous côtés.
(( Destieux-Junca, respectueux de la forme depuis qu'il est investi de la dignité sénatoriale , agite ses bras , secoue la tête , frappe de sa canne sur la table et parvient enfin à obtenir un instant d'un silence relatif.
(( Le préfet croit le moment venu de produire son grand effet. Le malheureux n'a que le temps de dire cette phrase :
(( Messieurs, je tiens à remercier M. le sénateur Destieux-Junca des paroles bienveillantes qu'il vient de m'adresser, mais j'ai hâte d'ajouter qu'il est des manifestations dont je n'ai nul souci. »
(( Ces mots produisent l'effet d'un coup d'aiguillon sur la foule. Abasourdie tout d'abord, elle a vite fait de se ressaisir. Elle éclate en injures et invectives, ce Vous êtes un insolent ! » crie-t-on de tous côtés ; d'autres disent autre chose de plus typique.
(( Destieux-Junca se tord de désespoir ; il implore du regard l'indulgence du préfet pour ce peuple qui a si peu le respect du galon. Il court, va de l'un à l'autre , engage un de ses amis les plus fidèles , qui est aussi des plus ardents, à rester calme... Vains efforts I...
(( La vue du préfet avec son air de défi a produit sur la masse l'effet de la loque rouge sur le taureau de la Camargue. Elle hue, elle crie, elle se venge de tout le despotisme , de tout le parti pris dont elle a eu à souffrir de la part de ce préfet, — qui rappelle si étrangement cet autre que Destieux-Junca, qui n'était pas encore apprivoisé, appelait en pleine séance du conseil général ce préfet de grands chemins » , — pendant la campagne électorale,
(( Il voudrait bien parler encore, M. le préfet, et Destieux le fait comprendre à la foule.
« Alors M. Dassy lui crie de sa place : a S'il veut parler, qu'il rentre ce qu'il a dit. »
« Et le préfet, qui s'est ressaisi, fait le beau, le pouce dans l'échancnire du gilet.
« M. Bastit, du milieu de la foule : (( Vous dites partout que vous n'avez pas peur, montrez-le donc ici, c'est le moment! » Le préfet se redresse.
« M. Bastit continue : a Oui , vous crânez devant les gendarmes ! b
« — Et dire que ces gens-là se disent républicains ! » dit M. Leullier.
(C Alors, M. Dassy d'un mot l'exécute :
(( — Notre républicanisme est grand, monsieur ; tout le monde ne peut pas en dire autant. »
(( L'homme à poigne a disparu ; il s'est évanoui ; il ne reparaîtra plus de la journée. Cependant, vers trois heures, craignant une émeute, il envoie chercher du renfort à la caserne d'infanterie, et les opérations se terminent vers neuf heures, sous la protection des gendarmes et d'un peloton de fantassins. ))
Quel Français attaché à Dieu et à son pays n'éprouvera pas une vive satisfaction en voyant des électeurs énergiques secouer la tyrannie de l'anticléricalisme ! De semblables manifestations devraient se produire partout où la pression et la fraude ont donné la majorité aux candidats blocards. Que les catholiques ne sont-ils donc organisés ! Beaucoup gardent le silence, dans la crainte d'être seuls à protester. Comme ils imposeraient vite le respect de la volonté nationale aux anticléricaux qui la méprisent et la tronquent, s'ils connaissaient leur nombre et leur force ! Les catholiques n'auront le courage de combattre la tyrannie du Bloc que le jour où les évêques et les prêtres les auront groupés en comités paroissiaux , et dirigeront leur résistance légale. Ils ont les mêmes droits politiques que les francs-maçons. Il ne leur manque que l'organisation puissante et l'énergie de ceux-ci, pour conquérir la paix et la liberté.