‹ L'art de tromper, d'intimider et de corrompre l'électeurChapitre 52 sur 79 · CHAPITRE PREMIER L'INTIMIDATION A LA GRANDE RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER L'INTIMIDATION A LA GRANDE RÉVOLUTION

L'homme est droit et honnête. Il désapprouve ce qui est vicieux et déshonnête. En violant la liberté et en confisquant la propriété de ses adversaires', l'anticléricalisme doit détourner fatalement de lui tous ceux qui détestent la tyrannie et le crime. Gomment, tout en le faisant, conserver intactes ses phalanges ? Tel est le problème que l'anticléricalisme eut à résoudre pour les élections de 1902 et 1906, après le vote des lois sur les congrégations et le clergé.

Sa décision fut bientôt prise.

Il résolut d'intimider les électeurs, avant, pendant et après le scrutin. L'intimidation réduit au silence et à l'inaction les gens peu courageux. Elle facilite la fraude et empêche les réclamations de s'élever contre celle-ci.

La nécessité de cette intimidation a été expliquée par N. Deschamps dans son remarquable ouvrage intitulé : les Sociétés secrètes et la Société ^

(( Dès le commencement de la Révolution, écrit-il, la France fut agitée par des terreurs vagues, par des paniques inexpliquables à première vue, mais dont les auteurs étaient les sociétés secrètes répandues d'un bout à l'autre du pays. Des émeutes et des incendies éclataient de toutes parts.

(( M. Taine se demande si la populace a été excitée « par des mains soudoyées qui se cachent ». Et il répond : a Les contemporains en sont persuadés, et la chose est probable. » On a vu des gens exciter le tumulte et même distribuer de l'argent, ajoute en note le grand historien.

1 Tome II, p. 142 (Séguin, Avignon, 1881).

(( Il y a plus que des probabilités, continue N. Deschamps, et un témoignage indiscutable, celui de Bertrand de Molleville, le ministre de Louis XVI, montre que tous ces crimes avaient été préparés dans le comité de propagande de la loge des a Amis Réunis ».

(( Mirabeau , qui , même avant l'ouverture des États généraux , avait marqué sa place à la tète des factions les plus violentes, était aussi i/nitié dans le seeret. des factions secondaires, qui, avec des plans moins vastes et une marche plus timide, n'en concouraient pas moins à affermir et accélérer celle de la Révolution. Tous ces ynystèi^s, dont la connaissancedonnait la clef de 'plusieurs événements importants , qu'on a/oa^t jusqu'alors attribués au hasard , furent dévoilés non seulement à M. Montmorin, mais au roi et à la reine, dans plusieurs entretiens secrets que Leurs Majestés eurent avec Mirabeau. Il leur apprit, entre autres choses, que le système de la Terreur, qui a réellement opéré la révolution et qui n'a pas été abandonné depuis, avait pris naissance dans la faction philanthropique. Ces comités se; tenaient tantôt chez l'e duc de La Rochefoucauld, tantôt dans la petite maison du duc d'Aumont, près de Versailles...

(C Adrien Duport, qui était peut-être celui des membres de l'Assemblée qm avait le plus étudié l'histoire et la tactique de toutes les révolutions anciennes et modernes, était admis dans les conGilia})ules tes plus secrets de cette faction philosophique et s'était chargé de la rédaction des plans. 11 y lut, dans cette circonstance, un mémoire dans lequel il dépeignit le caractère et discuta les intérêts de tous les souverains d'Europe , de manière à en conclure qu'aucun d'eux ne prendrait la moindre part à la révoliition qui allait s'opérer en France , et dont il était aussi nécessaire que pressant de régler la marche et de déterminer le but par un plan sagement combiné. Il proposa alors celui qui, depuis longtemps, dit -il, était l'objet de ses médi-> tations. Ses principales bases étaient les mêmes que celles qui furent adoptées dans la Constitution de 1791. Après de longues discussions sur ce mémoire, Lafayette, qui se trouvait aussi à ce comité, s*i'î faut en croire Mirabeau, prit la parole et dit à Adrien Duport : (( Voilà, sans doute, un très grand plan; mais quels sont vos moyens d* exécution?' En connctissez-vous qui soient capables de vaincre toutes les résistances auxquelles il faut s attendre? Vous nen indiquez aucun. — 11 est vrai que je n'en ai point encore parlé, répondit Adrien Duport en poussant un profond soupir. J'y ai beaucoup réfléchi..., j'en connais de sûrs... ; mais ils sont d'une telle nature que je frémis moi-même d'y penser, et que je ne pourrais me déterminer à vous les faire connaître, qu'autant que vous approuverez tout mon plan, que vous serei bien ccMivaineus qu'il est indispensable de l'adopter, et qu'il n'y en a pas d'autre à suivre pour assurer, non seulement le succès de la révolution, mais aussi le salul d« TÉtat... » Après avoir ainsi excité la curiosité de ses auditeurs, il ajouta : « Ce n'es* que par les moijens <^ terreur q\\\m parvient à se mettre à la tête d'uno révolution et à la gouverner. Il n'y en a pas une seule, dans quelque pays que ce soit, «p»e je ne puisse citer à l'appui de cette vérité. Il faut donc, quelque répugnance <jue ncffjs y

avons tous, se résigner au sacrifice de quelques personnes marquantes. » Il fit pressentir que Foulon devait naturellement être la première victime, parce que depuis quelque temps, disait-il, on parlait beaucoup de lui pour le ministère des finances et que tout le monde était convaincu que sa première opération serait la banqueroute. Il désigna ensuite l'intendant de Paris. Il n'y a qu'un cri, dit -il, contre les intendants; ils pourraient mettre de grandes entraves à la révolution dans les provinces. M. Berthier est généralement détesté : on ne peut pas empêcher qu'il ne soit massacré; son sort intimidera ses confrères, ils seront souples comme des gants...

« Le duc de La Rochefoucauld fut frappé des réflexions d'Adrien Duport et finit, comme tous les autres membres du comité, par adopter le plan et les moyens d'exécution qu'il proposait. Des instructions conformes à ce plan furent données aux principaux agents du comité des insurrections, qui était déjà organisé et auquel Adrien Duport n'était rien moins qu'étranger. L'exécution suivit de près : le massacre de MM. de Launay , de Flesselles, Foulon et Berthier , et leurs têtes promenées au bout d'une pique , furent les premiers effets de cette conspiration philanthropique. Ses succès rallièrent bientôt', et pour longtemps, les différents partis révolutionnaires, qui commençaient à se défier les uns des autres, mais qui, voyant tous les obstacles aplanis par cette horrible mesure , se réunirent pour en recueillir le fruit.

(( Dès 1789, Mirabeau avait communiqué ce plan à Ghamfort, qui en fit part à Marmontel. Les indications que donne ce dernier dans ses Mémoires sont absolument identiques à celles de M. de Molle ville.

« L'argent surtout et l'espoir du pillage sont tout - puissants parmi ce peuple. Nous venons d'en faire l'essai au faubourg Saint - Antoine , et Von ne saurait croire combien peu il en a coûté au duc d'Orléans pour faire saccager la m^anufacture de cet honnête Réveillon, qui, dans ce m^ême peuple, faisait subsister cent familles. Mirabeau soutient plaisamm,ent qu'avec un m^illier de louis on peut faire une jolie sédition.

(( Avons-nous à craindre l'opposition de la grande partie de la nation qui ne connaît pas nos projets et qui ne serait pas disposée à nous prêter son concours? Sans doute, dans ses foyers, à ses comptoirs, à ses bureaux, à ses ateliers d'industrie, la plupart de ces citadins casaniers trouveront peut-être hardis des projets qui pourraient troubler leur repos et leurs jouissances. Mais, s'ils les désapprouvent, ce ne sera que timidement et sans bruit.

ce Du reste, la nation sait-elle ce qu'elle veut? On le lui fera vouloir et on lui fera dire ce qu'elle n'a jamais pensé. Si elle en doute, on lui répondra, comme Grispin au légataire : C'est votre léthargie. La nation est un grand troupeau qui ne songe qu'à paître , et qu'avec de bons chiens les bergers mènent à leur gré. Après tout, c'est son bien que l'on veut faire, à son insu. Ni son vieux régime, ni son culte, ni ses mœurs, ni toutes ses antiquailles de préjugés ne méritent qu'on les ménage. Tout cela fait

honte à un siècle comme le nôtre, et pour tracer un nouveau pian il faut faire place nette.

a On aura, s'il est nécessaire, pour imposer à la bourgeoisie , cette classe déterminée qui ne voit rien pour elle à perdre au changement et croit avoir tout à gagner.

(( Pour l'ameuter, on a les plus puissants mobiles : la disette, la faim, l'argent, les bruits d'alarme et d'épouvante et le délire de terreur et de rage dont on frappera ses esprits. La bourgeoisie ne produit que d'élégants parleurs; tous ces orateurs de tribune ne sont rien en comparaison de ces Démosthènes à un écu par tête qui, dans les cabarets y dans les places publiques, dans les jardins et sur les quais, annoncent des ravages, des incendies, des villages saccagés, inondés de sang, des complots d'assiéger et d'affamer Paris. Ainsi le veut le mouvement social. Que ferait-on de tout ce peuple en le muselant des principes de l'honnêteté et du juste? Les gens de bien sont faibles et timides : il n'y a que les vauriens qui soient déterminés. L'avantage du peuple dans les révolutions est de n'avoir point de morale. Gomment tenir contre des hommes à qui tous les moyens sont bons'? Il n'y a pas une seule des vieilles vertus qui puisse nous servir; il n'en faut point au peuple, ou il lui en faut d'une autre trempe. Tout ce qui est nécessaire à la Révolution , tout ce qui lui est utile est juste : c'est là le grand principe.

(( Barruel, qui vivait à Paris à cette époque, nous apprend comment Mirabeau et ses complices disposaient si facilement du peuple des faubourgs. Dès 1788, nous dit-il, les ouvriers des faubourgs Saint- Antoine et Saint- Marceau avaient été initiés en grande masse aux loges maçonniques. L'abolition des corporations d'arts et métiers leur donna un avantage immédiat, acheté chèrement depuis par tous les maux que la Révolution a déchaînés sur la classe ouvrière, tandis que la grande majorité du vrai peuple, qui, dans l'intérieur de la ville, vivait sous le régime protecteur de ces institutions, se montrait opposé à la Révolution. »

La franc -maçonnerie a réalisé ce programme vraiment infernal, à la fin du xviip siècle. Elle a intimidé les rois, les grands et le peuple par le fer et le feu. Elle a assassiné le roi de Suède et celui de France; elle fit massacrer des nobles et des prêtres. Elle suscita et entretint la famine dans notre pays, afin de pousser le peuple au crime et au pillage. Le franc- maçon Necker l'avait préparée, mais on en rejeta la responsabilité sur le roi et les nobles. La lie du peuple avait été enrégimentée et dirigée sur Paris ou dans les campagnes, pour y semer l'épouvante par l'incendie et le meurtre.

ce Les contemporains ne savent que penser d'un tel fléau, écrivait Montjoie ; ils ne comprennent rien à cette innombrable quantité de malfaiteurs qui, sans chefs apparents, semblent être d'intelligence pour se livrer partout aux mêmes excès, et précisément à l'instant où les États généraux vont entrer en séance. » On avait vu, en effet, dans les derniers jours d'avril, arriver à Paris un nombre eff'rayant d'hommes mal vêtus et d'une figure sinistre. « Dès les premiers jours de mai, on remarque, dit un historien,

que l'aspect de la foule a changé ; il s'y mêle une quantité d'étrangers venus de tous les pays , la plupart déguenillés , armés de grands bâtons et dont leseul aspect annonce tout ce qu'on doit craindre. » De plus, la coïncidence des troubles avec les élections est vraiment frappante. Les assemblées électorales commencent le 21 avril, et dès le 27, la populace brise et brûle les meubles d'une usine de Réveillon.

(( Le lendemain y se trouvant plus forte que les trente soldats cliai^és degarder la maison de celui-ci , elle en fait un pillage complet. Quel crime cet homme a-t-il commis? Un inconnu l'a accusé d'avoir mal parlé du peuple,, d'avoir dit qu'un ouvrier ayant femme et enfants pouvait vivre avec quinzesous par jour. Ce reproche était complètement faux, car Réveillon donnait, à ses ouvriers 25 sous par jour, et l'hiver précédent il avait gardé ses trois cent cinquante ouvriers au même prix, malgré le chômage» « C'était un ancien ouvriear bienfaisant, dit Taine, et respecté de tous les gens respectables. »

(( Cette accusation mensongère avait été lancée dans le peuple pour exciter sa colère et le porter aux pires excès. A partir de ce moment-là, les pillages succèdent aux pillages, les crimes aux crimes.

(( La populace ameutée insulte et maltraite tous ceux qu'elle [soupçoa»© de ne pas lui être favorables. Elle établit peu à peu sa dictature. Comme ses procédés de gouvernement sont les voies de fait, elle frappe tout ce qui liai résiste et fait ainsi régner la Terreur. Grâce à eeHe-ci, elle fait passer plusieurs décrets qui lui sont favorables, entre autres celui par lequel les communes se déclarent en Assemblée nationale et prennent le pouvoir suprême. La veille, Malouet avait proposé de vérifier au préalable de quel côté était la majorité; en un instant tous les non, au nombre de plus de trois cents, se rangent autour de lui. Là- dessus, un homme s'élance des galeries,^ fond sur lui et le prend au collet en criant : « Tais -toi, mauvais citoyen! ^ On dégagea Malouet , la garde accourut ; mais la terreur s'était répandue dans la salle, les menaces suivirent les opposants, et le lendemain ils ne furent que 90. Trois jours après, au serment du Jeu de Paume, un seul député, Martin d'Auch, osa écrire à la suite de son nom « opposant ». Grâce à cette intervention des galeries ^ grâce à la terreur, la minorité radicale, trente, membres au plus, conduisit désormais la majorité et ne souffrit pas qu'elle se délivrât. »

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