‹ L'art de tromper, d'intimider et de corrompre l'électeurChapitre 53 sur 79 · L'INTIMIDATION AU XX^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

L'INTIMIDATION AU XX^ SIÈCLE

§ 1 . — Mouvements révolutionnaires dans le Nord

Pour intimider les honnêtes gens, l'anticléricalisme n'a pas seulement recours à d'odieux attentats et à la violence, mais encore aux manifestations révolutionnaires. Elles ont admirablement servi sa cause aux élections de

Ce n'est pas sans intention que le premier mai a été choisi, dès le début, par la Confédération générale du travail, comme jour de manifestation. La plupart des élections municipales ou législatives ont lieu vers cette date. La franc-maçonnerie, prévoyant le profit qu'elle pourrait retirer de certaines émeutes pour le succès de ses candidats, imposa cette date à cette organisation ouvrière, qui est totalement sous sa direction.

Dans son étude sur la faillite de la grève générale, M. Engerand, député du Calvados, fait cette juste remarque : (c II existe certains politiciens policiers, tapis dans les organisations ouvrières pour tenir et diriger cette masse électorale. » Les officiers socialistes dirigent leurs ti"oupes, comme ceux de l'armée nationale commandent leurs soldats ; et celles-ci obéissent docilement, ignorant généralement où on les mène. Les meneurs salariés les raccolent et les excitent. Le moment venu , ils les entraînent dans la rue, d'après le plan qui leur a été tracé par les loges. N'en a-t-on pas eu la preuve manifeste dans mainte grève et surtout dans la manifestation en faveur de Ferrei-, où les socialistes antimilitaristes marchèrent au pas militaire (?) sous le legard et au commandement très autoritaire de chefs écoutés, ne permettant de crier que contre le roi d'Espagne et la calotte !

En 1900, l'intimidation avait consisté dans la menace de la loprise de l'affaire Dreyfus. Mais elle avait pioduit un mauvais efl'et, puisque, sur 80 conseillers municipaux parisiens, 45 nationalistes ou libéraux furent

élus contre 35 ministériels. M. Lucipia, grand pontife de la franc-maçonnerie, était battu par M. Dausset, secrétaire général de la Ligue de la Patrie française.

En avril 4906, un grand coup fut tenté dans le Nord. Des ouvriers excités par des meneurs révolutionnaires pillèrent et incendièrent le château de MM. Riquier, à Fressen ville. La révolution gagna ensuite Denain, Haveluy, Lens, Liévin, Lorient et s'étendit jusqu'à Lavelanet (Ariège).

A la suite d'une réunion électorale tenue dans cette dernière commune, sous les yeux de la gendarmerie impuissante, de nombreux dégâts contre les propriétés privées ont été commis.

A coups de hache, de pierres, de leviers, de bâtons, les devantures, portes et fenêtres des habitations des patrons ont été brisées.

La lumière électrique a été coupée ; la maison du maire, conseiller général, a été saccagée. Plusieurs personnes ont reçu des menaces nombreuses d'attentats à la poudre et à la dynamite.

A Denain, des bandes de mineurs ont , dès la première heure , pris position devant les établissements de la Société de Denain et d' Anzin , pour empêcher l'entrée des ouvriers.

Des bagarres sanglantes ont eu lieu ; la gendarmerie et la troupe ont été impuissantes à arrêter le mouvement.

Un gendarme a été tué, et trois officiers blessés. 2.500 ouvriers n'ont pu pénétrer dans l'usine. Un millier de travailleurs et 200 employés , enfermés et barricadés à l'intérieur des bâtiments, ont été entourés et assiégés par la foule.

Des ingénieurs allèrent à Paris afin de mettre le ministre de l'intérieur au courant de ce qui se passait et demander des secours. M. Clemenceau était prévenu depuis la veille. Cependant il n'avait rien fait !

Le 18 avril, une bande nombreuse de grévistes, venant de Liévin, assaillit la maison de M. Reumaux, directeur des mines de Lens.

Les grévistes s'attaquèrent à la maison d'un employé de la Compagnie, contiguë à celle de M. Reumaux, arrachant les volets, brisant les fenêtres. Ils pénétrèrent ensuite dans la maison, où tout fut mis en pièces : les meubles, les fourneaux furent brisés, le linge dispersé. Il n'a fallu que quelques minutes à la bande pour commettre tous ces dégâts.

Les troupes, prévenues de ce qui se passait, arrivèrent en hâte. Une cinquantaine de gendarmes et une compagnie du 78^ de ligne entrèrent en contact, sabre au clair, avec les grévistes.

Ceux-ci se servaient des volets arrachés aux maisons comme de boucliers et' aussi comme de projectiles. En même temps, ils faisaient pleuvoir sur les soldats une grêle de pierres qu'ils avaient apportées avec eux dans leur mallette.

Plusieurs gendarmes furent atteints et plus particulièrement le souslieutenant Rai me de Ghauny, qui fut blessé sérieusement à la tête par une pierre. Il avait déjà été fortement contusionné la veille par des pierres, au cours des bagarres de Liévin . Le lieutenant put, après un pansement sommaire dans une pharmacie, remonter à cheval.

M™e Reumaux se trouvait seule chez elle, avec une bonne, lorsqu'une grêle de pierres s'est abattue sur l'immeuble. Elle a pu, avec sa bonne, prendre la fuite en sortant par une porte dérobée de la propriété.

Les grévistes ont dévalisé la maison du concierge, où plusieurs meubles ont été brisés ; puis, avisant un cheval attelé à une Victoria, ils l'ont frappé et dételé, ont traîné la voiture dans la rue et l'ont mise en pièces.

Des renforts de cavalerie et d'infanterie sont arrivés à grande allure et ont prêté main-forte aux premières troupes, qui étaient impuissantes.

Les grévistes ont été repoussés. Ils se sont réfugiés sur la voie du chemin de fer, sur laquelle ils ont posé en travers des traverses de bois.

Les gendarmes ont pu les déloger et ont dû faire usage de leurs armes.

Quelques grévistes ont été légèrement blessés.

Les boutiquiers, apeurés, ont fermé en hâte leurs devantures.

Les grévistes ont parcouru la ville en chantant V Internationale et en criant : (( Il nous faut du pain ou du sang ! »

A Billy-Montigny , une bande d'un millier de grévistes a arrêté, sur la ligne de la compagnie de Courrières, un train d'ouvriers qui amenait des sauveteurs à la fosse n» 2. Ils ont assailli à coups de briques et de pierres le train et un détachement de cavalerie qui cherchait à les disperser.

Un offlcier et plusieurs soldats ont été atteints par les projectiles et légèrement blessés.

Plusieurs remarques éclaireront un peu le sens des manifestations précitées.

Le Gouvernement était averti de ce qui allait se passer. Pourquoi n'a-t-il rien empêché ? Il fallait que la manifestation eût lieu pour intimider le peuple français , voilà la vérité. L'intervention officielle est venue quand les violences commises furent jugées suffisantes. Ordre avait été donné à la troupe de rester impassible. A peine l'autorise-t-on à se défendre, que les grévistes retrouvent immédiatement le calme ! Dans toute manifestation socialiste, ne suffit-il pas de menacer les meneurs d'une arrestation pour que tout se passe en bon |ordre ? La discussion engagée à cette occasion entre M. Clemenceau et M. Galmette, directeur du Figaro, a fait ressortir admirablement la responsabilité gouvernementale. Le président du Conseil lui écrivit cette lettre :

(( Je ne m'abaisserai pas à discuter l'angle d'inclinaison de mou chapeau ni l'expression de mon visage; il faut être singulièrement à court de critiques et se sentir bien profondément dans son tort pour recourir à de tels arguments.

(( Tout cela parce que, grâce au stoïcisme de nos officiers de tous grades, comme de nos soldats, nous avons pu éviter l'hécatombe qui était dans vos vœux; car c'est bien vous, monsieur, qui n'avez pas craint d'exciter directement au meurtre en conviant tout officier à commander le massacre au hasard pour être, en retour, décrété d'héroïsme par le directeur du Figaro. »

M. Gaston Calmette releva avec une fine ironie les (( inexactitudes» contenues dans la lettre du ministre de l'Intérieur.

a Je n'ai jamais excité l'armée au meurtre, quoiqu'il le prétende, et je n'ai jamais convié les officiers à commander au hasard le massacre I Au lendemain de la mort du lieutenant Lautour, le 19 avril, j'ai dit que la « servilité du ministre de l'Intérieur à l'égard des meneurs de la grève ne pouvait êfa^e tolérée plus longtemps , et qu'en infligeant aux officiers le supplice de rester impassibles devant l'émeute, M. Clemenceau semblait vouloir décréter qu'il suffit de porter un uniforme pour être dans la rue en danger de mort. »

La gravité de la situation dans le Nord força M. Clemenceau à autoriser la troupe à se défendre.

(( La troupe, continue M. Galmette, recevait enfin le droit de se défendre, et grâce à cette seule menace , sans autre effusion de sang , la grève était terminée.

(( C'est ainsi qu'à Denain le capitaine Ricour, frappé en pleine figure par un pavé deux jours auparavant, déclara le 21 avril aux grévistes :

ce Je vous préviens que tout est changé désormais. J'ai des instructions gui trC ordonnent f\e cas échéant, de faire otevrir ?e feu contre vous. Je vous donne cinq minutes pour rebrousser chemin.

(( Et les cinq minutes ont suffi I

(( Je n'ai jamais demandé davantage en écrivant l'article qui a si fort irrité mon éminent coirespondant.

(( Je me félicite d'ailleurs plus que jamais d'avoir écrit cet article, puisqu'il a permis à M. Clemenceau de rendre enfin à notre armée héroïque et stoïque l'hommage qu'il lui devait ; il vient de tenir sur elle un patriotique langage qu'il n'avait fait entendre ni à Lens, ni à Arras, ni à la Confédération du travail , ni au ministère. »

On a parfaitement remarqué que les troubles ont éclaté là où les municipalités les encourageaient. A Lens , pendant le passage des troupes , le maire de Fouquières-lès-Lens, qui était cabaretier, avait installé, sur le toit et aux fenêtres de sa maison , nombre de grévistes et de femmes qui jetèrent sur les soldats des pierres, des ordures et de l'eau. Ces troupes escortaient M. Clemenceau se rendant à l'hôpital. Le maire de Fouquières ne fut pas révoqué.

Le pillage de la maison Reumaux, à Lens, a été eÛectué par des bandes venues de Liévin.

Il serait injuste d'affirmer que toute la population de Fressenville est responsable de l'incendie du château de MM. Riquier. Rien ne le prouve mieux que les événements qui ont suivi leur démission de conseillers municipaux après l'émeute. Au mois de juin, des élections complémentaires avaient lieu. Bien qu'ils eussent formellement déclaré qu'ils n'étaient pas candidats, ils furent réélus à une forte majorité. La liste ouvrière des révolutionnaires fut complètement battue.

Tous ces faits prouvent clairement que les troubles du Nord n'ont été l'œuvre que du petit nombre. Mais ce petit nombre avait été organisé et dirigé par les meneurs de la Confédération du travail, de connivence avec le Gouvernement et la franc-maçonnerie. Aussi la justice fut-elle très clémente pour les pillards. Le tribunal correctionnel de Valenciennes condamna deux

de ces criminels, le 27 avril, à huit jours de prison, en les faisant bénéficier de la loi de sursis. Les autres coupables furent traités avec la même indulgence les joTars suivants. Mais, ô ironie du sort I le jour même où paraissait la nouvelle de ces condamnations bénignes, le 2 mai 1906, les journaux nous apprenaient les décisions de la justice à l'égard des catholiques qui s'étaient rendus coupables d'un léger tapage le 6 mars précédejit devant la salle Wagram, à l'occasion de la conférence de Ms^ Turinaz. La chambre des appels correctiomiels rendit les arrêts suivants :

(( M. de Rosen, condamné par la onzième chambre à quinze jours de prison avec sursis et à 25 francs d'amende, vit sa jjeine de }>rison confumée, mais l'amende élevée à 100 francs,.

(a M. Lefèvre, condamné à un mois de prison avec sursis et 25 francs d'amende, avait sa peine confirmée.

(L M. Joseph Simonet, condamné à 25 francs d'amende, avait sa peine élevée à 50 francs -et à un mois de prison avec sursis.

(( M. Gaston Simonet, condamné à 100 francs d'amende, était condamné à un mois de prison avec sursis et 50 francs d'aoïende.

(( MM. André et Pierre Emy, condamnés à quinze jours de prison et 25 francs d'amende, étaient condamnés à un mois de (juison avec sursis et 50 francs d'amende.

(( M, Launay, professeur, condamné à un mois de prison et 25 francs d'amende, était condamné à un mois de prison avec sursis et 100 fran.cs d'amende.

(( L'avocat général Rambaud avait demandé à la cour d'enlever le bénéfice de sursis à tous les inculpés. »

Pourquoi la justice fut-elle si sévère pour des catholiques et si indulgente pour des émeutiers, destructeurs de la propriété d'autrui ? N'est-ce pas la preuve que le Gouvernement avait fait des promesses et donné des ^ages à ceux-ci en échange de leurs. services?

Ah ! certes, les tribunaux n'étaieni pas aussi .tendres à l'égard des étudiants de Paris ! Ceux-ci ont récolté un jour de prison et 15 francs d'amende sans sursis pour avoir crié : (( Vive Jeanne d'Arc ! » Quelle honte pour la magistrature d'il voir rendu de tels arrêts !

Quand on connaît l'histoire, on compare volontiers une époque avec une autre.

On ne peut s'empêcher de faire un rapprochement entre le sac de l'usine de Réveillon,, aux débuts de la Révolution, pendant l'élection des membres de l'Assemblée nationale Constituante, avec le pillage de la maison de M. Pteumaux et l'incendie du château de MM. Riquier, en 1906. Qu'il est donc vrai ce vieux proverbe .: Il n'y a rien de nouveau sous le soleil î

§ 2. — Le 1er MAI A Paris, en 1906

Pendant que les grèves du Nord intimidaient les honnêtes gens de cette province, les manifestations du l^r mai à Paris faisaient sortir de la capitale de nombreux électeurs.

Voici le résumé des événements sensationnels que les agences fournirent aux journaux sur cette journée.

Deux mille typographes tinrent une réunion à la Bourse du travail dans la matinée. La sortie donna lieu à une bousculade. Cinq à six cents manifestants , ayant à leur tête un nommé Marie , s'engagèrent rue de Beaurepaire. A la hauteur de la rue Popincourt, un d'entre eux tira un coup de revolver sur un agent , mais sans l'atteindre. Les agents chargèrent, revolver au poing. Devant cette énergique attitude, les manifestants s'enfuirent de tous côtés.

A midi, la préfecture de police annonçait que deux cents arrestations avaient été opérées aux alentours de la Bourse du travail.

Dans l'après-midi, on annonçait six cents arrestations et la fermeture de quinze théâtres. Des bruits de collisions entre agents et grévistes circulaient partout. Deux agents ont été tués et cinq autres blessés, disait -on. On a oublié de compter les chapeaux et les cannes abandonnés pendant les bagarres. C'est infiniment regrettable. La postérité eût été mieux renseignée sur leur gravité (?).

Plus d'un esprit perspicace se demandera si le coup de revolver n'a pas été tiré par un agent provocateur, afin de grossir l'importance de la manifestation.

Chose curieuse, les grèves furent surtout fiolentes dans les villes où la lutte électorale était chaude, en particulier à Brest, Saint -Etienne, Montpellier et Toulon. Dans cette dernière ville, de violents discours furent prononcés, invitant au calme pour le l^r mai et à la lutte pour le lendemain (?).

Ce singulier conseil permet d'apprécier à sa juste valeur la sincérité des manifestations.

Les socialistes ont beaucoup crié contre le Gouvernement, parce qu'il les englobait dans le complot avec les curés. Si leurs protestations avaient été sérieuses, n'auraient-ils pas dû cesser les grèves immédiatement? Mais non, les meneurs s'en moquaient. Le Gouvernement leur avait donné un excellent onguent pour panser les blessures de leur amour-propre froissé, et ils avaient continué d'exciter les ouvriers, qu'ils traitent en véritables esclaves.

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