‹ L'art de tromper, d'intimider et de corrompre l'électeurChapitre 54 sur 79 · LA TERREUR A LA GUADELOUPE · texte numérisé non relu

LA TERREUR A LA GUADELOUPE

Les manifestations violentes ont servi la politique de l'anticléricalisme non pas seulement en France, mais encore aux colonies.

Vers la fin d'octobre 1905, M. Gerville-Réache adressa au ministre des Colonies un récit circonstancié, et dont il affirmait l'exactitude scrupuleuse, des abominables excès au sujet desquels il l'interpella dès la rentrée des Chambres.

Analyser ce récit ne suffirait pas ; il importe d'en reproduire les principaux passages :

(( Pendant toute la journée, écrit M. Gerville-Réache, le calme n'avait cessé de régner dans la première de ces communes (Vieux-Habitants). Mais, à la clôture du scrutin, le président du bureau, un instituteur président de la délégation spéciale, afin d'exécuter les instructions qu'il avait reçues du gouverneur, ordonna la fermeture de toutes les portes de la mairie où siégeait le bureau.

(( Les électeurs s'y opposèrent. Les gendarmes intervinrent, repoussèrent les opposants, et les portes de la mairie furent fermées.

(( Furieux de se voir ainsi chassés de la maison communale, et sachant que le président de la délégation spéciale, resté seul avec son secrétaire, se livrait à l'intérieur à de criminelles opérations pour fausser le scrutin , les électeurs se ruèrent à nouveau sur les portes qu'ils brisèrent et firent irruption au dedans.

(( Le président du bureau ordonna aux gendarmes de faire feu sur la foule. Aussitôt la fusillade commença; plusieurs électeurs furent blessés; l'un d'eux succomba presque immédiatement. La foule tint bon et fit tête aux gendarmes, dont plusieurs furent blessés.

(( Un adjoint au maire de la municipalité dissoute, M. Labique, fut traîné à la gendarmerie, brutalisé, abreuvé d'humiliations et conduit à

pied des Vieux -Habitants à la Basse -Terre, soit un parcours de plus de 15 kilomètres.

a Un autre citoyen du nom de Fritz , qui avait reçu deux ^ balles de revolver d'ordonnance, est mort de ses blessures six jours après.

(( On ignore le nombre exact des blessés , car ceux-ci se cachent , de peur d'être traités et martyrisés comme l'un d'eux, qui, ayant une balle dans le corps, fut attaché à un poteau pendant toute une nuit.

ce Parmi les six gendarmes blessés, deux l'ont été assez grièvement ; mais il n'y a pas eu de mort à déplorer. Tout cela a eu lieu parce que le gouverneur Boulloche avait décidé de s'emparer par la fraude de la 'municipalité des Vieux -Habitants et avait chargé un instituteur de cette besogne.

(( Voilà qui n'est déjà pas mal, n'est-ce pas?

((Eh bien, cela n'a pas suffi à M. Boulloche, et comme, malgré les fraudes commises au premier tour de scrutin, les candidats du gouverneur n'avaient pas tous passé, un deuxième scrutin eut lieu. Il sut les faire élire cette fois.

« Pour le scrutin de ballottage, le gouverneur a supprimé une section de vote. Il expédia quatre-vingts hommes de troupe, des gendarmes, des douaniers armés de carabines et de revolvers , qui se postèrent autour du bureau de vote. Les soldats étaient sous les ordres d'un lieutenant, gendre du candidat tête de la liste d'administration.

(( A la clôture du scrutin , bien que le calme fût complet , le capitaine de gendarmerie intervint et reçut remise de l'urne. Il l'emporta à la gendarmerie, et le président de la délégation, qui en avait la clé, vint l'y rejoindre. C'est dans ces conditions que l'on put proclamer le succès de la liste administrative.

ce Dans la commune du Petit-Canal, M. Légitimus, ancien député^ dont nos échos politiques ont fait connaître le désir de reprendre son siège, s'est constitué l'auxiliaire criminel du gouverneur. Ses manœuvres et celles de ses amis auraient fourni un excellent chapitre au livre que nous citions plus haut.

(( Dès la veille, il envoya dans la commune, après entente avec le gouverneur, un capitaine de gendarmerie qui se chargea de faire éclater le désordre dès que les libéraux se montreraient. Des socialistes tirèrent sur ces derniers et aussi sur les gendarmes. Les assassins furent arrêtés, mais. relâchés aussitôt sur l'ordre de M. Légitimus. Bien plus, l'ancien député fît arrêter les victimes et leur imputa l'attentat qu'ils avaient subi, d

§ 1. — Discours de M. Cicéron a la Chambre des députés

Des événements aussi graves eurent lieu dans cette colonie en 1906. M. Cicéron en renouvela le récit à ses collègues de la Chambre, le 5 mars 1908 :

(( Vous avez peut-être, messieurs, conservé le souvenir du discours que je prononçais en avril 1906, il y a tout juste deux ans.

« A ce moment, la situation à la Guadeloupe était extrêmement troublée. Il y avait, à la tête de l'administration de cette colonie, un gouverneur qui non seulement ne réunissait pas toutes les qualités d'un bon administrateur, mais qui possédait même toutes les qualités contraires; à tel point que, quelque temps après, le gouvernement de la République fut obligé de se passer de ses services. Ce gouverneur fut mis à la retraite; mais il tint pendant quelque temps la Guadeloupe sous sa domination, sous sa tyrannie, et je puis dire, messieurs, que, sous son administration, la colonie a connu les plus mauvais jours. Il provoqua, pour donner satisfaction à une coterie politique, des faits absolument épouvantables,

a L'on vit des fonctionnaires déplacés d'un bout à l'autre de la colonie ; certains furent frappés pour avoir fait leur devoir , pour avoir résisté aux ordres absolument fantaisistes, absolument dangereux et criminels, de la haute administration. L'on vit des militaires, qui avaient refusé de prêter leur épée à des combinaisons louches , être disgraciés et envoyés dans des communes malsaines et même expédiés en France. L'on vit des municipalités dissoutes ; l'on vit des délégations complaisantes autant que spéciales remplacer ces municipalités, avec l'ordre non dissimulé de frauder. (Interruptions.) Cet ordre était absolument officiel, et, d'ailleurs, le Gouvernement a dû s'en rendre compte, puisque le gouverneur a été frappé.

(( Il y a mieux, d'ailleurs, messieurs; il y eut l'aveu des agents coupables.

a On vit des choses encore plus épouvantables. Il ne s'agissait plus seulement de fraudes ; les Guadeloupéens se virent menacer dans leurs biens, dans leurs personnes.

(( M. le comte de Tréveneuc. — Comme en France!

(( M. Cicéron. — Enfin, on en arriva à créer, à la place d'un gouvernement régulier, une véritable anarchie. Ainsi, le gouverneur donna l'ordre au procureur général d'arrêter, tout simplement, du jour au lendemain, d'honorables citoyens qui ne pensaient pas œmme lui et qui n'avaient pas la même admiration pour certains personnages.

a Ce procureur général était un honnête homme. Il y en a, messieurs, dans la magistrature en France et aux colonies. (Rires à droite.)

(( Ce procureur général a été indigné des ordres exorbitants qu'il recevait du gouverneur; il se refusa à les suivre. Devenu gênant, il fut embarqué par le gouverneur en vertu des pouvoirs que détenait celui-ci. Un intérimaire mit à l'ombre certaines personnes qui gênaient le moderne satrape. Je ne reviendrai pas en détail sur des faits que je vous ai signalés il y a deux ans; je veux être aussi rapide que possible.

ce II y a eu aussi violation de ma correspondance, car elle fut ouverte, malgré un vote formel de la Chambre, ainsi que celle d'un vice -président de l'autre Assemblée.

(( Ce gouverneur ne se refusait aucune fantaisie, pas même celle d'instituer des magistrats provisoires. C'est, soit dit en passant, un pouvoir qu'ont les gouverneurs, et c'est une des raisons pour lesquelles les représentants des vieilles colonies ne cessent de demander l'abrogation de ces attributions exorbitantes et l'assimilation des vieilles colonies aux départements métropolitains.

« Le gouverneur nomma , à titre provisoire , un avocat sans causes à sa dévotion , auquel il avait promis du galon , galon qui , entre parenthèse , ne lui a pas jusqu'ici été accordé.

c( Ce magistrat in partihiis en a été pour ses complaisances. Mais, dans l'espoir d'obtenir quelque chose, il consentit à tout ce qu'on lui demandait, fit arrêter, emprisonner, mettre au secret les citoyens les plus honorables de la Guadeloupe pendant quarante jours.

(( En un mot, c'était le régime de la terreur, je l'ai dit le 10 avril 1906.

« A ce moment, le Sénat a bien voulu adopter un ordre du jour, — ce dont je lui suis toujours reconnaissant, — qui précisait la situation et rappelait au gouverneur les devoirs qu'il avait à remplir.

ce Cet ordre du jour du 10 avril 1906 était ainsi conçu :

ce Le Sénat, confiant dans le Gouvernement pour assurer à la Guadeloupe l'apaisement indispensable à son relèvement économique en exigeant de tous les fonctionnaires, sans exception, et de tous les citoyens l'obéissance aux lois et avant tout le respect de la liberté individuelle et du suffrage universel, passe à l'ordre du jour. »

(( C'était rappeler le gouverneur à ses devoirs les plus élémentaires.

(( Il y avait pourtant, au-dessus de la volonté ministérielle , au-dessus de la bonne volonté gouvernementale (car le Gouvernement d'alors donna des instructions par câble au gouverneur), une puissance occulte, une espèce de (( main noire », si vous voulez, qui déclarait à tout venant : Nous nous moquons du Gouvernement ; nous nous moquons du Sénat I

(( Gela est tellement vrai, qu'au lendemain du vote de l'ordre du jour du Sénat, le 11 avril, que dis-je, le soir même, la Pointe-à-Pitre était véritablement mise à sac.

(( L'on vit des maisons particulières saccagées, envahies; l'on vit une pauvre femme, qui venait d'avoir un enfant, être obligée de se cacher sous son lit ; l'on vit une vieille femme , sa grand'mère , âgée de quatre - vingtdix ou quatre-vingt-douze ans, obligée de se réfugier dans une cave; l'on

vit des domiciles particuliers violés. Naturellement ceux qui faisaient le sac des maisons s'empressaient de garnir leurs poches. L'on vit les presses de deux journaux républicains radicaux résolument saccagées, le matériel jeté sur la voie publique ou lancé à la mer. Ces deux presses étaient celles du Libéral et de la Vérité.

(( M. Charles Riou. — Qui est responsable de tout cela?

(( M. Gicéron. — Je vais vous le dire.

(( Le personnage responsable n'est plus en fonctions, il a été mis à la retraite; je ne veux pas indiquer de noms, mais les dates que je donne permettent des précisions.

(( Pendant qu'un groupe de gredins opérait en armes pour réduire ainsi les républicains, pour jeter la terreur en vue des élections législatives, que se passait-il dans les sphères administratives?

(( Notre collègue, M. Riou, vient de poser une question : Qui était responsable?

« D'abord le gouverneur lui-même. Ce gouverneur n'ignorait pas les troubles de la Pointe- à- Pitre ou de la Basse -Terre, chef-lieu de la Guadeloupe ; mais il dormait, il ne donnait aucun ordre parce qu'il était de complicité avec les agitateurs et les malfaiteurs.

(( A la Pointe-à-Pitre, qui aurait pu assurer l'ordre ? Le procureur de la République et le commissaire de police. A ce moment précis, vous entendez bien, — les faits avaient commencé à huit heures du soir, — le procureur de la République était à table, en un festin intime. Un homme, frère de la jeune femme dont je viens de parler, petit-fils de la vieille femme victime de l'agression à laquelle je viens de faire allusion , alla trouver le procureur encore attablé et lui dit : « Voilà ce qui se passe, je demande du secours. » Cet homme était un fonctionnaire très honorable. Le procureur de la République lui répondit qu'il n'avait d'ordre à recevoir de personne.

(( Les désordres continuèrent. Cependant, d'autres citoyens s'émurent et allèrent de nouveau quérir le procureur, et celui-ci ne se dérangea pas davantage.

(( Il avait tout d'abord prescrit à la gendarmerie de rester à la caserne, où se trouvaient une quinzaine de gendarmes. Alors s'acheva la tragédie, sous l'œil complaisant de la magistrature et de la police.

(( La colonie connut le régime de la terreur. Personne ne pouvait sortir de chez soi s'il était honorable, s'il était suspect de ne pas appartenir à la coterie qui dominait alors par les moyens que je viens d'indiquer. On était obligé de rester chez soi ou de s'expatrier : la Guadeloupe devint une terre d'émigration.

(( Les élections législatives se produisirent dans les conditions que je viens de dire, c'est-à-dire sous l'empire d'une terreur folle, et elles furent ce que vous savez. Cette situation se prolongea , plus ou moins grave, pendant une année. Le gouverneur, ayant été rappelé et mis à la retraite, fut d'abord remplacé par un intérimaire ; puis lui succéda d'une façon officielle, comme titulaire, M. Ballot.

(( Pen appelle à M. le ministre des colonies lui-même. Lorsque M. Ballot arriva à la Guadeloupe, il pacifia tout à fait la colonie, qui est restée calme, jusqu'à l'heure actuelle ; sa haute personnalité s'y est imposée.

(( Le 10 avril 1906, M. Leygues, qui dirigeait alors le département des colonies , me fit savoir , dans sa réponse à mon interpellation , qu'il avait envoyé des ordres au gouverneur de la Guadeloupe.

(( ... Il est nécessaire, disait-il, pour apaiser les esprits, que vous donniez le sentiment que vous garantissez à tous les citoyens égale liberté et égale justice et que vous êtes fermement résolu à assurer la sincérité des opérations électorales. »

(( C'étaient absolument les mêmes instructions que vous avez données. Nous savons, — je vous l'ai dit tout à l'heure, — ce qui s'est produit : le désordre le plus absolu, la tyrannie la plus atroce et un état de véritable anarchie 1 II n'y avait plus ni gouvernement, ni police, ni justice ; le gouverneur et ses agents déclaraient qu'ils étaient les maîtres et qu'ils n'avaient pas à tenir compte des instructions du ministre.

(( Croyez-vous que M. Henry, si persuadé que vous soyez de sa bonne volonté, puisse assurer là-bas la sécurité que nous attendons ? Je ne le crois pas. M. Henry s'est par avance compromis, comme le haut fonctionnaire dont je vous ai par ailleurs parlé ; il a déclaré qu'il allait là-bas pour servir une coterie politique, je vous le déclare. Si, loin du soleil, dirai-je (sourires), il a eu l'occasion de parler , il l'a fait de façon à inquiéter les populations de la Guadeloupe, et c'est cette inquiétude qui s'est traduite par le câblogramme dont j'ai donné lecture au Sénat.

(( Je vous dirai que l'audace des malfaiteurs que protégeait la coterie en question, et que respectaient, dans la période troublée, gouverneur, justice et police, que cette audace ne connaissait pas de borne ; non seulement ils bravaient toute autorité, mais encore ils se faisaient photographier en groupe ! Ce sont des apaches qui, certains de l'impunité, ne craignaient pas de se livrer par avance à la police. (Exclamations .)

(( Voilà deux photographies sur lesquelles on lit en toutes lettres : (( Brigade volante. » Ils sont trente, tous armés de gourdins ; ils ne se cachent pas. (Mouvement d'attention. — Sur la demande de plusieurs de ses collègues^ l'orateur leur remet des épreuves photographiques qu'ils font circuler de banc en hanc. — Bruit dje conversations.)

(( M. le président. — Messieurs, veuillez faire silence pour permettre à l'orateur de continuer son discours.

(( M. Dominique Delahaye. — Les photographies ont du succès, monsieur le président.

(( M. le président. — Oui ; mais, pour le moment, il s'agit d'écouter l'orateur en silence.

c( M. Le Provost de Launay. — C'est la brigade volante ! ce M. Gicéron. — Vous conviendrez que l'audace de nos apaches, parisiens, marseillais ou autres, n'égale pas la confiante et tranquille sûreté de

soi-même que possèdent les apaches de la Guadeloupe. Vous les voyez brandissant leurs gourdins : le geste porte.

(( M. LeProvost de Launay. — C'est pour opérer contre les républicains; si c'était pour opérer contre nous, ils seraient encore mieux armés et mieux protégés.

(( M. le vicomte de Tréveneuc. — Nous avons eu une garde présidentielle de ce modèle-là, dans le temps !

(( M. Gicéron. — Monsieur le ministre, il résulte de leur organe, — car ces hommes ont un organe, — qu'ils sont disposés à recommencer.

(( Je vous le prédis : si vous rappelez M. Ballot, les gourdins prêts à tomber, les gourdins levés que vous venez de voir sur les photographies s'abattront sur la tête des honnêtes gens.

(( Voulez-vous que je vous dise jusqu'où a été l'audace de vos administrateurs ? Messieurs, écoutez ceci, c'est plus fort que ce que je viens de vous dire. {Mouvetnent d'attention.)

(( Des élections doivent avoir lieu aux Vieux-Habitants , après le départ de Tavant-dernier gouverneur ; un intérimaire est à la tête du Gouvernement, il est le prisonnier de la coterie dont je viens de parler. Pour ces élections, il s'agit d'intimider la population, presque entièrement républicaine. Que ces élections se produisent selon l'ordre naturel ; qu'il y ait toute liberté de vote, toute sécurité, et vous verrez la majorité républicaine se manifester. Qu'est-ce qui se produit alors ? Le gouverneur fait cerner le bureau de vote, l'avenue qui mène à la mairie est pourvue d'une double haie de gendarmes, on en compte quarante ou cinquante : c'est déjà très suffisant pour impressionner les bons villageois, les bons campagnards des Vieux-Habitants. Mais cela n'est pas tout, cela va vous paraître monstrueux 1

(( A droite. — Non, non !

(( M. Gicéron. — A côté de la salle de vote, une ambulance est dressée. {Exclamations et rires sur divers bancs.) G' est de l'histoire.

(( M. le ministre. — A quelle époque cela se passait-il ?

(( M.', Gicéron. — En 1906, après les élections législatives. L'élection a été attaquée et déférée au Gonseil d'État, qui ne s'est pas encore prononcé.

(( M. le comte de Goulaine. — Il faudra l'annexer chez nous à l'isoloir, cette ambulance ! (Rires à droite.)

a. M. Gicéron. — Mais ce n'est pas tout encore. (Parlez! parlez ! à droite.)

ce Quand l'électeur arrivait dans l'avenue conduisant à la mairie, il se trouvait d'abord en présence des gendarmes, revolver à la ceinture, salure au côté, puis il ne tardait pas à apercevoir par delà leur tête une pancarte énorme sur laquelle était écrit : (( Secours aux blessés. » (Hilarité.)

(( G'était rassurant, n'est-ce pas ?

« Et voilà comment les choses se passent avec les intérimaires.

« M. Le Provost de Launay. — Je ne veux pas interpeller notre collègue, je veux simplement lui poser une question à laquelle il répondra: oui oi» non.

(( Il nous a distribué des photographies extrêmement intéressantes. Nous y voyons figurer une véritable brigade d'hommes munis d'armes dont le port donnerait lieu à poursuivre en France.

(( Au-dessus de l'estrade se trouvent des écussons, sur lesquels il y a naturellement le chiffre R. F., indiquant que les gens qui figurent là ne font pas partie de ces réactionnaires dont parlait tout à l'heure notre collègue M. Ghautemps... (Rires.)

(( Ce sont d'ailleurs de très jeunes gens pour la plupart, et ils ont certainement été élevés tout récemment par les instituteurs laïques que l'on a certainement donnés à ces colonies, comme à la France. (Très bien! très bien ! à droite.)

(( Je pose cette question à M. le ministre : Il est certain que ces photographies ne sont pas imaginées pour les besoins de la cause ; il est certain de plus qu'apportées ici par l'honnête homme qu'est M. Cicéron, elles ne sont pas une illusion, une fantasmagorie, qu'elles n'ont pas été faites , truquées et apportées ici pour les besoins de la cause. Alors, je demande à M. le ministre : Comment se fait-il que, dans ce pays, où il y a tant de gendarmes, où il y a trois gouverneurs à la fois, l'on tolère de pareilles choses ?

(( M. Cicéron. — Je l'ai expliqué I

« M. Le Provost de Launay. — Voilà la première question. Quant à la seconde, la voici :

(( Dans ce pays parfaitement républicain, comment se fait-il que l'on soit obligé, au jour du vote, d'avoir à la porte de la salle de vote toute la force armée, et, à côté, des ambulances toutes prêtes ? Comment cela se peut-il et comment cela s'explique-t-il ?

(( Notre collègue ne nous l'a pas indiqué. M. Chautemps dira que l'on craignait les réactionnaires (rires à droite), je ne le crois pas.

« Alors je pose la seconde question, à la fois à M. le ministre et à notre collègue, et je leur dis : Expliquez-nous comment, dans ce pays où vous êtes les maîtres absolus, vous avez toléré, vous avez pu introniser de pareilles mœurs ? (Très bien! très bien ! à droite.)

(( M. le président. — La parole est à M. le ministre des colonies.

(( M. le ministre. — Ma réponse sera très nette.

(( J'ignorais avant d'entrer en séance les faits auxquels notre honorable collègue a fait allusion ; les photographies qui ont passé à l'instant sous mes yeux dateraient, m'affirme-t-on, de 1906.

(( M. Cicéron. — C'est cela.

(( M. le ministre. — J'ignore d'une manière absolue quels furent le caractère et l'objet de la société dont les membres furent photographiés, c( C'est une brigade volante, » dit-on. Si, comme l'a affirmé tout à l'heure M. Cicéron, cette organisation existait encore et si elle avait pour but de violenter les élections, je n'hésiterais pas un seul instant à blâmer les fonctionnaires d'ordre administratif et d'ordre judiciaire qui ne remplissent pas leur devoir contre ces bandes armées. Voilà ce que j'ai à répondre à l'honorable M. Le Provost de Launay.

(( Mais je doute qu'à l'heure présente, de pareilles organisations existent.

(( L'honorable M. Cicéron, lui-même, a témoigné de l'ordre qui règne dans la colonie depuis que le gouverneur est M. Ballot.

(( Par conséquent, ces organisations-là n'existent plus, si elles ont réellement existé.

(( Voilà ma réponse, monsieur Le Provost de Launay : je la fais d'une manière très sincère ; je ne saurais supporter , moi ministre , que des faits de la nature de ceux qu'a dénoncés M. Gicéron puissent se produire soit à la Guadeloupe, soit ailleurs.

(( M. de Lamarzelle. — Je demande la parole.

(( M. le ministre. — Quant à l'autre fait, j'ai dans les notes qui m'ont été soumises par mes services, des renseignements qui semblent indiquer que les événements des Vieux-Habitants datent du 1^"^ octobre 1905.

(( M. Gicéron. — Non, 1906.

« M. le ministre. — Mes notes disent 1905 ; il est possible qu'on se soit trompé.

(( En tout cas, il est évident que ce sont là des habitudes, des mœurs que nous sommes unanimes à condamner, et, je le dis, surtout dans le parti républicain. (Très bien! très bien !)

(( M. le président. — La parole est à M. de Lamarzelle.

« M. de Lamarzelle. — Messieurs, je n'ai qu'un mot à dire. Nous discutons, en ce moment, pour être tout à fait renseignés sur les affaires de la Guadeloupe. Sur la foi de M. Gicéron, j'avais dit qu'il n'y a pas de réactionnaires dans cette colonie, qu'il n'y avait que des républicains. Là-dessus M. Ghautemps proteste. M. Ghautemps est un ancien ministre des colonies; il doit être probablement mieux renseigné que M. Gicéron.

(( M. Ghautemps. — G'est difficile 1

(( M. Gicéron. — Pas mieux, je ne crois pas.

(( M. de Lamarzelle. — On est toujours censé mieux renseigné que les autres quand on est ministre. (Rires à droite.)

(( J'aurais donc un simple renseignement à demander à M. Ghautemps. Notre honorable collègue nous a dit que les réactionnaires de là-bàs soutenaient le parti du pire, qu'ils votaient pour les candidats du pire. Je suis peut-être très indiscret, mais je voudrais bien savoir quel est, à la Guadeloupe, aux yeux de M. Ghautemps, ce parti du pire et ce candidat du pire. Je n'y connais que deux partis, pour dire les choses très franchement et très nettement : le parti de notre honorable collègue M. Gicéron et le parti de M. le député Gérault-Richard . G'est sans doute M. Gérault-Richard qui, pour M. Ghautemps, est le candidat du pire, et c'est pour lui que votent les réactionnaires de la Guadeloupe : c'est là assurément ce qu'il faut conclure des paroles de M. Ghautemps (Très bien! très bien ! — Applaudissemeyits et rires à droite.)

« M. Gicéron. — Je demande la parole.

(( M. Dominique Delahaye. — M. Ghautemps répondra, j'espère. (Rumeurs.)

(( M. le président. — Monsieur Delahaye, M. Ghautemps fera ce qu'il voudra.

« La parole est à M. Gicéron.

{( M. Gicéron. — Messieurs, l'insistance de notre honorable collègue m'impose le devoir de fournir au Sénat les indications demandées.

(( Les malfaiteurs dont vous avez eu entre les mains les photographies , que vous avez vu le bâton haut levé, — car c'est là ce qui résulte de ces photographies, — ces malfaiteurs sont bien de chair et d'os; ils ont bien été réellement photographiés et ils l'ont été après les élections législatives de 1906, alors que, groupés en brigade volante, ils jouissaient encore de la protection du gouverneur, de la magistrature et de la police.

(( Messieurs, je dois rassurer les consciences des républicains d'ici : tous ces gens sont des repris de justice 1 (Hilarité générale.)

(( J'ajouterai, comme le disait avec beaucoup d'esprit un de nos collègues tout à l'heure, ces gens, en arborant l'écusson de la République, se sont affublés de faux nez.

(( Vous savez bien, messieurs, quels sont ceux qui crient le plus fort : au voleur I C'est tellement banal, que je n'ai pas à insister.

(( M. Gharles Riou. — Par qui ont-ils été enrôlés ?

(( M. Gicéron. — M. le ministre veut une précision. La voici :

(( L'affaire à laquelle j'ai fait allusion, — la haie des gendarmes, l'ambulance et la pancarte de secours aux blessés, — s'est passée lors d'une élection qui n'est pas encore jugée par le Gonseil d'Etat.

(( M. Gharles Riou. — Y a-t-il eu des blessés ?

(( M. Gicéron. — Non ; il n'y a pas eu d'électeurs. » (Rires et applaudissements.)

Nous relevons avec indignation la constatation faite par M. Gicéron, à savoir, que les malfaiteurs armés de bâtons qui ont frappé d'honnêtes citoyens, mis à sac les presses du Libéral et de la Vérité, étaient des apaches, des repris de justice. Groupés en brigade volante, ils ont été protégés par le gouverneur, la magistrature et la police.

N'est-on pas autorisé à affirmer, devant un fait aussi notoire, que les incendies, les cambriolages et les crimes perpétrés en France, pendant la période électorale, depuis de nombreuses années, et dont les auteurs n'ont jamais été arrêtés, sont le fait de l'anticléricalisme, qui les a ordonnés pour terroriser les électeurs? Devant la complaisance criminelle de la police, de la magistrature et du gouvernement qui ont protégé les coupables, il est facile de conclure, sans crainte de se tromper, que la franc -maçonnerie a tout dirigé.

§2. — Discours de M. Grépin a la Chambre des députés

Le 25 février 1910, M. Grépin compléta, à la tribune de la Chambre, les renseignements donnés par M. Cicéron le 5 mars 1908.

(( J'ai lu, dit-il, un ouvrage intitulé : Jours de bataille, ouvrage de trois cents pages qui a été publié à la librairie des Sourds- Muets , rue d'Alésia, et où sont racontés les événements déplorables qui se sont passés à la Pointeà-Pitre dans les journées du 11 et du 12 avril 1906.

(( Il y avait à ce moment-là un procureur de la République s'appelant M. Antoine Clavier, et qui est aujourd'hui président du tribunal civil de Saint-Denis. C'est un magistrat politicien qui aidait beaucoup M. Légitimus dans sa propagande électorale.

(( La lutte était très vive. Deux journaux, la Vérité et le Libéral, combattaient très énergiquement la candidature Légitimus.

(( Alors, messieurs, que fit-on? On déchaîna la population. Les gendarmes, au nombre de dix ou douze, reçurent l'ordre de rester dans leur caserne, quoi qu'il arrivât, et ils y restèrent. (Mouvement.) Le procureur de la République et M. Légitimus se rendirent dans une maison écartée et y burent du Champagne toute la nuit. Pendant ce temps -là, les presses du Libéral et de la Vérité étaient mises à sac; le lendemain, on les retrouva dans la rue. Les personnes qui vinrent trouver le procureur de la République pour l'avertir que de graves désordres se produisaient furent menacées d'être arrêtées. Ceci est consigné par écrit.

(( Quant aux gendarmes, messieurs, le fait est encore plus déplorable ; ces hommes obéissaient à la discipline, on les empêchait d'aller où était le danger...

(( M. Charles Riou. — Et le devoir !

(( M. Félix Grépin. — ... ils étaient immobilisés dans la caserne par un ordre supérieur...

(( M. Charles Riou. — C'est monstrueux !

(( M. Félix Grépin. — Ils obéirent. Cela ne suffit pas aux autorités : on exigea d'un sous-officier une déclaration portant que le péril était considérable, qu'il y avait danger de mort pour les gendarmes et que c'est pour ce motif qu'ils n'étaient pas sortis. (ExcZaîwaiioHS et rires sur divers bancs.)

(( M. l'amiral de Cuverville. — Voilà des gens déshonorés !

c( M. Félix Grépin. — Quand le sentiment de la discipline est poti^^u a te point, on peut l'admirer ; mais que dire de ceux qui, grâce à cette déclaration, ont pu se couvrir et dissimuler les actes commis ?

(( Le procureur de la République n'avait-il pas un devoir à remplir ?

(( Tous ceux d'entre vous qui ont été dans la magistrature debout, lorsqu'un désastre se produisait quelque part, s'inquiétaient-ils du danger

avant d'aller voir ce qui se passait ? Est-ce que le procureur de la République, dont les amis pillaient le Libéral et la Liberté, n'avait pas pour devoir strict d'aller au-devant d'eux ? (Approbation.)

(L M. Charles Riou. — C'était son premier devoir 1

(( M. Crépin. — Il commit une seconde faute ; il ne les poursuivit pas. (Excla}7îations .)

(( Ceci se passait dans la nuit du 14 au 42 avril. Le propriétaire du Libéral n'était pas chez lui ; il rentra et s'occupa de reconstituer une de ses presses. Les élections législatives allaient avoir lieu.

(( Cet homme, doué d'une très grande énergie, se dit : « Je n'ai pas à compter sur la force publique, ni sur les pouvoirs publics; je n'ai à compter que sur moi-même. » Il réinstalla tant bien que mal une imprimerie dans son domicile et fonda le Petit Libéral, qui parut.

Il fut avisé que le Petit Libéral allait être attaqué, et qu'il eût à se garder. Il s'arma, et fit venir des amis pour se défendre.

(( On l'avertit que ce serait le jour même des élections , à midi , que l'on ferait sauter sa maison.

(( Un sénateur à droite. — Charmant pays 1

(( M. Crépin. — A neuf heures du matin, il écrivait au procureur de la République pour lui faire part des menaces dont il était l'objet. La lettre est-elle parvenue au procureur Antoine Clavier ? ne lui est-elle pas parvenue? Je ne puis rien affirmer dans la circonstance. Toujours est -il que l'agression eut lieu à l'heure fixée.

« M. Charles Riou. — Et le procureur, où était-il?

ce M. Crépin. — A son parquet, sans doute.

(( M. Dominique Delahaye. — Buvait-il encore du Champagne?

(( M. Crépin. — Je ne le pense pas. Toujours est -il que les rues de la Pointe-à-Pitre burent du sang humain. Deux hommes furent tués par une première décharge ; et alors , tous ces gens extrêmement .dangereux , qui empêchaient les gendarmes de sortir de leur caserne, se dispersèrent comme une nuée de moineaux, et deux cadavres restèrent sur le terrain. Vous croyez peut-être que Ton chercha les agresseurs ? Erreur ! On emprisonna tous les gens qui étaient dans la maison, et qui s'étaient simplement défendus. {Exclamations. — Mouvements divers.)

(( C'est de l'histoire, messieurs !

(( M. Cicéron. — C'est absolument de l'histoire. Voulez-vous, mon cher collègue, me permettre une observation? J'ai déjà entretenu le Sénat de ces faits monstrueux, et c'est pourquoi je n'y suis pas revenu aujourd'hui.

(( M. Crépin. — Actuellement, il y a deux catégories de justiciables à la Réunion, ceux qui sont acquittés et ceux qui sont condamnés (mouvements divers), ou plutôt ceux qui sont condamnés comme ils doivent l'être, peutêtre plus même, et ceux qui sont acquittés avec éloges.

(( Je vais vous en citer un exemple des plus topiques. Il y eut, au mois de juillet ou au mois d'août dernier, des élections au conseil général dans la commune de Saint-André. M. Dubarry, le secrétaire général que M. Mil-

liès-Lacroix avait rappelé et que le ministre actuel a maintenu, se jetait à corps perdu dans la lutte électorale.

(( M. Le Provost de Launay. — C'est comme chez qous, alors!

(( M. Grépin. — Peut-être.

(( M. Gaudin de Villaine. — C'est la même chose dans tous les départements !

(( M. Crépin. — Cette lutte ne lui fut pas favorable. Il sentait la défaite arriver d'instant en instant. Il s'était fait le protecteur des trois candidats battus et, à un moment donné, l'employé de l'un d'eux se précipita sur l'urne, saisit la feuille d'émargement et la lacéra d'une façon complète. Le scrutin dut être interrompu; les gendarmes présents' arrêtèrent le coupable et le conduisirent au procureur de la République, — celui qui n'exécute pas vos instructions, monsieur le ministre, — qui le mit immédiatement en liberté. {Rires à droite et au centre.)

(( Cependant il y avait eu scandale, il fallait bien poursuivre : le dépouillement du scrutin avait dû être fait en conseil privé par le gouverneur; une protestation s'était produite en raison même de ce que le scrutin n'avait pas été terminé : c'était une affaire très grave. Le prévenu comparut devant le tribunal et fut condamné à 1 franc d'amende, avec application de la loi de sursis. {Nouveaux rires sur les mêmes hancs.)

(( M. Charles Riou. — M. Rérenger n'avait pas prévu cela.

(( M. Crépin. — Si vous voulez prendre connaissance du texte du jugement (lisez! lisez!), j'ai eu soin de le copier et de l'apporter."

(( Il semble que, dans un pays où des faits comme ceux-là se passent, où il y a un procureur général et un procureur de la République , la cour au moins devrait être appelée aies juger. Or, messieurs, il n'y a eu appel ni du procureur général, ni du procureur de la République...

(( M. Jenouvrier. — Ni du prévenu, bien entendu! (Nouveaux rires.)

(( M. Grépin. — Voilà la situation que nous fait la magistrature.

« Aucune sécurité n'existe plus pour les honnêtes gens. M. le ministre a été tenu au courant de ces faits par le gouverneur qu'il a rappelé...

(( M. le ministre. — Je ne l'ai pas rappelé, il a demandé à revenir.

(( M. Charles Riou. — Dans un pareil milieu, cela se comprend!

(( Un sénateur au centre. — Il en avait assez !

(( M. Le Provost de Launay. — Si c'était un brave homme, il devait souffrir de tout cela I

« M. Crépin. — Vous avez, je crois, été tenu par lui au courant de ces faits. Dans tous les cas, je vous ai demandé, dans une lettie, de bien vouloir faire ouvrir une enquête sur ces faits par les inspecteurs qui sont sur place. Je ne sais si vous l'avez ordonnée , mais je vous réitère ma demande.

(( Nous ne pouvons pas rester dans une telle situation : elle e^l abominable, elle est exaspérante. Nous sommes une population civilisée, monsieur le ministre, une population qui a toujours été fidèle à la France, une population douce et qui vaut plus que vous croyez. » ( Vive approbation sur divers hancs.)

Comme les Français honnêtes doivent avoir honte pour leur pays, quand ils entendent flétrir une conduite officielle aussi déloyale par les habitants de ces colonies ! A-t-on jamais vu un tyran témoigner plus de mépris pour ses esclaves que n'en montre le Gouvernement français à l'égard des colonies? Qu'elles périssent, peu lui importe, pourvu que l'anticléricalisme règne! Si les populations accueillaient avec tant d'enthousiasme la politique biocarde, serait-il nécessaire de les tyranniser de la sorte? N'est-ce pas la preuve que l'anticléricalisme est rejeté par les colonies comme par la métropole ?

A la suite de tous ces événements , un nouvel assassinat a été commis, celui du maire de Fort-de France, au commencement de mai 1908. La balle qui l'a atteint était destinée à M. Labat. On a incriminé celui-ci, ainsi qu'un de ses amis, M. Gouyer, de sorte que les innocents furent arrêtés et les coupables laissés en liberté. Mais cette odieuse machination a couvert de honte leurs auteurs.

En 1908, à la Guadeloupe, des affiches incendiaires ont été placardées par les partisans du maire démissionnaire. M, Légitimus. Des électeurs socialistes ont proféré des menaces de mort contre d'autres électeurs.

C'est ainsi que le bloc pratique la liberté électorale aux colonies !

§3. — Troubles de 1910. Discours de M. Gigéron

De nouveaux troubles éclatèrent à la Guadeloupe au début de la période électorale de 1910. Leur caractère nettement révolutionnaire révéla leur origine politique. Ils furent organisés dans le but de terroriser ]es électeurs et de donner le succès au bloc le jour du scrutin.

M. Gicéron en a fourni la preuve à la tribune du Sénat, le 24 février 1910.

(( Messieurs, dit -il, c'est avec une infinie tristesse et une véritable douleur que je monte à cette tribune.

(( Il vient de se produire à la Guadeloupe des événements d'une réelle gravité. Des grèves, paraît-il, ont éclaté dans des conditions que je ne suis pas à même de déterminer et de juger. Des faits d'une extrême gravité et infiniment regrettables ont eu lieu^, amenant une collision entre les grévistes et la troupe; des cadavres sont restés sur le lieu de la rencontre. Il s'agit de savoir dans quelles conditions s'est produite cette collision ; il s'agit de savoir quelles mesures on avait prises à la Guadeloupe pour empêcher ces événements douloureux, non seulement pour la colonie que j'ai l'honneur de représenter, mais encore pour la France tout entière. Et à quel moment? Alors que la Guadeloupe jouit d'une prospérité qu'elle ne connaissait pas depuis longtemps et qu'elle s'était relevée de récentes et terribles épreuves.

a Dans des circonstances douloureuses pour la France , lors des inondations au cours desquelles nos cœurs ont gémi, messieurs, où nous nous sommes tous associés au malheur national , elle venait de donner à la mère patrie des preuves du plus grand attachement. La colonie tout entière a été mue d'un élan admirable vers la France {Très bien! très bien!), et c'est ce moment qu'on a choisi pour répandre son sang-.

(( Il faut que le Gouvernement dise dans quelles conditions s'est accomplie cette tragédie ; il faut que les responsabilités soient dégagées à la Guadeloupe ou ici.

« J'ai donc l'honneur de prier le Gouvernement de bien vouloir donner au Sénat les détails nécessaires. {Très bien !)

(( M. Charles Riou. — Et la date de votre interpellation, mon cher collègue?

(( M. Cicéron. — Elle viendra, je l'espère.

(( M. Georges Trouillot, ministre des colonies. — Je demande la parole.

« M. le président. — La parole est à M. le ministre des colonies.

(L M. le ministre des colonies. — Messieurs, j'ai à faire connaître ici, comme je l'ai fait tout à l'heure à la Chambre des députés, les renseignements qui me sont parvenus sur les tristes, sur les douloureux événements...

(( M. Le Cour-Grandmaison. — Et graves!

ce M. le ministre. — ... dont M. Cicéron vient de vous entretenir.

(( Une récolte très belle, en effet, s'annonçait à la Guadeloupe, après plusieurs désastreuses campagnes. Une hausse s'étant produite dans les cours des sucres, les ouvriers des coupes ont demandé une augmentation de salaires. Les usiniers ont résisté, une grève a éclaté. J'en ai été prévenu par le gouverneur, auquel, en suite de ses renseignements, j'ai câblé dans les termes suivants :

(( Câblez renseignements sur grève. Je compte de façon absolue sur votre prudence pour assurer l'ordre sans recourir à mesures extrêmes et pour éviter tout conflit sanglant. »

(( Après plusieurs dépêches signalant l'échec de tentatives de conciliation, je recevais hier soir le câblogramme suivant :

(( Ce matin, à dix hein-es, des bandes de grévistes vinrent à Pointe-à- Pitre. Ayant dis])osé toutes les forces disponibles dans diverses usines et centres menacés, » — j'indique, pour permettre au Sénat déjuger la situation, qu'en ce moment il y a à la Guadeloupe environ deux cents hommes tant de troupe que de gendarmerie, — ce je ne pouvais pas, avec les forces extrêmement réduites restant à Pointe-à-Pitre, m'opposer aux violences des grévistes. Je suis arrivé à dix heures du matin à l'usine menacée. J'ai pu obtenir d'eux, malgré les échecs des preîcédentes tentatives de conciliation du juge de paix, du conseiller générai et de Légitimus, que les grévistes me suivissent à l'hôtel du gouverneur. Ils désignèrent délégués et, après pourparlers de midi à cinq heures et demie, une convention fut signée par les deux parties. Les grévistes rentrèrent chez eux. Les usiniers ont accepté

des conditions excessives plutôt que d'exposer leurs propriétés. J'ai communiqué texte convention à tous centres et usines , afin de servir comme base de discussion. Mais en présence actes de vandalisme, envoi de cent soldats Martinique est nécessaire. J'ai passé la nuit aux Abymes, afin de rassurer divers gérants de plantations, et les ai ramenés avec le capitaine de gendarmerie à Pointe -à- Pitre. Je puis vous assurer qu'avec concours capitaine gendarmerie, j'ai fait tout ce qu'il m'était possible de faire.

(( Vous pouvez compter sur mon sang -froid et la stricte observation de vos instructions. »

(( Ces nouvelles, malgré leur gravité, permettaient de penser qu'une collision sanglante pourrait être évitée, lorsque, ce matin , un nouveau câblogramme est arrivé. Le voici :

(( Une bande de mille grévistes , après avoir pillé cinq usines, voulurent envahir hier soir une usine située dans la commune de Saint -François. Le maire, le commissaire de police, la gendarmerie firent l'impossible pour éviter une collision entre les ouvriers de l'usine qui ne voulaient pas cesser le travail et les grévistes. Ceux-ci pénétrèrent de vive force dans l'usine, blessant plusieurs ouvriers, un maréchal des logis et un gendarme. Dans cette collision, trois grévistes étrangers à l'usine furent tués et un blessé. La justice informe. Les gendarmes gardent tout leur sang-froid et n'interviennent que pour préserver des attaques des grévistes les ouvriers de l'usine. Grévistes se sont retirés après avoir incendié plusieurs plantations de canne à sucre.

(( Brigadier gendarmerie a reçu coup de sabre sur la tête heureusement paré par casque. Population surexcitée. Néanmoins chacun reconnaît que tout le possible a été fait. Je me "permets d'insister pour l'envoi sur vos ordres cent soldats de la Martinique et d'un navire de guerre pour rétablir l'ordre et ramener calme nécessaire à la veille ouverture période électorale. ))

(( A la suite de ces nouvelles, aucune hésitation n'était permise. J'ai câblé à la Martinique pour demander au gouverneur d'envoyer immédiatement tous les hommes dont il pourrait disposer sans compromettre la sécurité de sa colonie.

ce M. Le Gour-Grandmaison. — Combien y a-t-il d'hommes à la Martinique?

(( M. le ministre. — Il y a à peu près le même nombre d'hommes qu'à la Guadeloupe comme fantassins et gendarmes, et en outre environ cent cinquante artilleurs.

(( M. Gaudin de Villaine. — Elles sont bien gardées, nos colonies!

((M. le ministre. — J'ajoute que, le premier bateau partant le 28, les hommes ne pourront arriver à la Guadeloupe que le l^r mars. Mais nous avons demandé en même temps à la marine d'y envoyer un croiseur avec une compagnie de débarquement , et, le Friant étant actuellement à Tanger, nous espérons ainsi gagner trois jours sur le temps qui serait nécessaire au voyage d'un navire envoyé de Toulon.

(( C'est donc dans sept ou huit jours qu'une compagnie de débarquement arrivera avec quatre cents hommes à la Guadeloupe. J'ajoute que, dès maintenant, l'annonce des mesures prises par le Gouvernement...

(( M. Le Cour-Grandmaison. — Vous l'avez câblé?

(( M. le ministre. — Oui, je l'ai câblé immédiatement.

(( M. Le Cour-Grandmaison. — La grosse question, c'est qu'on sache qu'un navire de guerre se prépare à partir.

(( M. le ministre. — '... L'annonce, dis-je, des mesures prises par le Gouvernement produira un effet moral propre au rétablissement de l'ordre matériel et du calme dans les esprits.

(( M. Charles Riou. — Tout cela se rattache à la période électorale qui est commencée.

(( M. Cicéron. — Je demande la parole.

(( M. le président. — La parole est à M. Cicéron.

(( M. Cicéron. — Ainsi donc, selon le câblogramme officiel du gouverneur, communiqué par M. le ministre des colonies, le sang a coulé à la Guadeloupe et il sera peut-être encore répandu.

(( Il est à craindre, en effet, que les collisions qui se sont produites dans les conditions relativement restreintes qui viennent de vous être rapportées, ne se reproduisent d'une façon plus grave encore. D'ici là on peut se demander ce qui va se passer dans ce malheureux pays, livré à l'anarchie administrative et judiciaire.

(( Après avoir circonvenu les autorités de l'île, après avoir eu à sa disposition ce qu'il fallait pour essayer de plier l'électeur à sa volonté, le Gouvernement, par l'organe de son représentant intérimaire, a procédé à la mesure la plus coupable : j'appelle sur ce fait toute l'attention du Sénat.

(( Pour garder la colonie, pour faire respecter les lois, pour assurer l'obéissance due aux autorités, une force militaire, une force de police au moins, est nécessaire; mais il faut, en outre, que cette force soit sous la direction d'un chef compétent.

(( Nous avions, il n'y a pas longtemps, à la tête de la gendarmerie de la Guadeloupe, un militaire de grande valeur, le commandant Tyl.

(( Vous allez voir dans quelles conditions ce commandant, qui devenait gênant, qui ne voulait pas se rendre complice de certaines manœuvres politiques, ni faire de ses gendarmes des instruments d'oppression et de massacre, a été chassé.

(( Le gouverneur intérimaire le fit appeler dans son cabinet, et lui dit : ce Commandant Tyl, voilà ma politique : nous avons à faire triompher, par tous les moyens qui sont à notre disposition, telle candidature. Êtes -vous prêt à me suivre dans cette voie? Puis-je compter sur votre concours? »

« Le commandant lui répondit : (( Monsieur le gouverneur, je n'obéirai pas, je ne salirai pas mes épaulettes, »

(( M. Charles Riou. — Il a répondu en soldat.

(( M. Cicéron. — Vous verrez tout à rheuie ce qu'il a fait aussi en bon soldat.

(( Ces faits, monsieur le président du Conseil , sont tout près des événements tragiques dont vous assumez la responsabilité; ils sont d'hier.

ce A cette réponse, le gouverneur demande au commandant de solliciter un congé de convalescence. Celui-ci s'y refusa, ne voulant pas avoir l'air de céder à une pression, et répondit : (( Non, monsieur le gouverneur; si vous voulez me renvoyer, me chasser du pays où j'entends faire mon devoir, mettez-moi à la disposition du ministre. )) Ce qui fut fait.

(( Mais alors, messieurs, il se passa une chose monstrueuse. Cet officier supérieur, qu'on n'avait pas pu corrompre , on a voulu le salir, on l'a accusé de faits qui, s'ils étaient vrais ^ l'auraient à jamais déshonoré; on a expédié au ministre des colonies un dossier cuisiné. (( M. Charles Riou. — Qui, on?

(( M. Cicéron. — Le gouverneur intérimaire, l'homme à la besogne facile, l'homme très complaisant que le Gouvernement a envoyé à la Guadeloupe par camaraderie , pour servir un ami personnel et non dans l'intérêt de la France... Je ne sais vraiment pas pourquoi, en cette aventure, je prononce le nom sacré de la France.

« Le commandant Tyl n'a pas eu de peine à se justifier, et la simple lecture de son dossier suffit pour prouver que cet officier est un brave et honnête homme, un bon Français; ses notes sont extrêmement brillantes. Plus d'un militaire les lui envierait.

(( Avant de partir, le commandant Tyl n'a pas voulu que la colonie ignorât la cause de son départ. Je sais que l'acte qu'il a accompli a servi au ministre des colonies à réaliser des desseins déjà anciens, à éloigner définitivement de la Guadeloupe ce militaire honorable. Je sais qu'aujourd'hui on ne lui reproche plus que l'acte qui, justement, était la conséquence des vilaines choses qu'on avait voulu lui imposer. C'est là le grand talent pour beaucoup de gouvernements comme pour beaucoup d'hommes : il faut toujours que le lapin ait commencé! (Sourires.)

(( M. Crépin. — Si on pouvait envoyer le commandant Tyl à la Réunion^ cela nous ferait bien plaisir. (Nouveaux rires.)

(( M. Cicéron. — Le commandant Tyl ira en Algérie.

(( M. Gandin de Villaine. — Qui Fa remplacé?

ce M. Cicéron. — Il n'a pas été remplacé. Je vous remercie, mon cher collègue, de cette interruption , parce qu'elle me permet de montrer qu'au moment où l'on avait le plus besoin de la police à la Guadeloupe, on a affaibli ses forces par le renvoi d'un militaire de haute valeur, qui aurait certainement prévenu les troubles que noas r^rettons.

(( M. Gandin de Villaine. — Il n'y a plus de commandant de gendarmerie ?

« M. Cicéron. — On a décapité la compagnie de la Guadeloupe, c'est extrêmement simple.

(( Dans ces conditions, qui ne voit la responsabilité encourue par le Gouvernement qui a éloigné l'homme le plus apte à défendre notice colonie?

ce Donc, avant de quitter la Guadeloupe, le commandant Tyl a tenu à

adresser à sa compagnie un ordre du jour que voici. Cet ordre du jour, c'est un témoin que je vais produire devant vous contre ceux à qui incomlje la responsaljilité de la tragédie qui vient de se dérouler dans Tîle, et qui va fixer cette responsabilité.

(C Ordre n» 1. — M. le Liouverneur de la Guadeloupe m'a fait connaître que, bien qu'il n'eût aucun reproche à m'adresser, étant données les demandes incessantes faites auprès de lui par de nombreux personnages pour obtenir mon remplacement... »

(C M. le ministre des colonies. — C'est un militaire qui parle ainsi! Il est bien discipliné!

(( "Veuillez continuer, je vous prie, je n'ai pas api)orté de dossier; vous en avez une partie.

(( M. Cicéron. — On a dit que, dans certaines conditions, l'insurrection était un devoir. Eh bien ! la protestation , car ce n'est pas un refus d'obéissance, le commandant Tyl a obéi, il est parti, la protestation est le devoir le plus absolu pour un homme qu'on a voulu salir.

(( Monsieur le ministre, vous avez pris communication des accusations qu'on a portées contre cet homme, vous les avez jugées ineptes, et ce que vous lui reprochez maintenant, c'est cet ordre du jour consécutif à des faits que vous ne lui reprochez plus !

(( M. le ministre. — Lisez donc le texte.

a M. Cicéron. — Si vous ne m'interrompiez pas, je continuerais ma lecture. (Sourires.)

ce ... étant données les demandes incessantes faites auprès de lui, il se trouvait dans l'impossibilité d'accomplir avec mon concours la prochaine campagne électorale, et qu'en conséquence il m'engageait à solliciter du conseil de santé un congé de convalescence qui me permettrait de rentrer en France sans difficulté.

oc Je répondis à M. le gouverneur que je préférerais être remis à la disposition du ministre que de donner par un départ volontaire une apparence de raison aux démarches des personnes intéressées à mon départ.

(( En conséquence, je remets aujourd'hui le commandement provisoire de la compagnie de la Guadeloupe à M. le capitaine Huet, qui saura, comme moi, maintenir dans leurs devoirs tous les militaires de la gendarmerie et revendiquer leurs droits.

(( Basse-Terre, le 10 janvier 1910.

(( Le chef d'escadron Tyl, commandant la compagnie de la Guadeloupe. »

(( Voici l'ordre, avec son cachet. Je n'ai pas besoin de vous dire dans quelles conditions il est parvenu entre mes mains.

(( Il est certain que M. Tyl ne pouvait faire autrement que de prèchei la confiance dans leur chef à la compagnie à qui il adres.sait son ordre du jour.

« Mais cet ordre du jour établit d'une [façon péremptoire que là -bas, dans cette malheureuse colonie, dénommée naguère par une feuille parisienne (( rile malheureuse », appellation que justifient les événements d'aujourd'hui, dans cette infortunée colonie, on a trop souvent tenu à la disposition de certains hommes politiques le concours de cette gendarmerie.

(( Je ne veux pas insister. Il se passe là-bas, il s'est passé, sous la protection de la force armée, dans des conditions auxquelles a voulu se soustraire le commandant Tyl, des actes abominables. En 1906, le sang a coulé, monsieur le président du Conseil, monsieur le ministre des colonies. Je n'irai pas scruter vos consciences et demander ce qui peut se passer dans votre for intérieur. Il me serait trop malaisé de le savoir. Quant à moi, je suis désolé d'avoir à accomplir la tâche pénible et décourageante de redressement qui m'incombe devant le Sénat.

(( Et je me demande si je ne dois pas regretter d'avoir consenti à représenter parmi vous une terre française, profondément française, où des faits semblables peuvent se passer sous le couvert et avec la préméditation du Gouvernement. Je dis préméditation, parce que voilà six mois que le Gouvernement a été prévenu, et j'en appelle à M. le président du Conseil luimême, qui ne me démentira pas. ))

Un correspondant occasionnel a donné, dans la Croix du 27 mars 4910, les détails suivants sur les troubles de la Guadeloupe. Ils complètent le discours de M. Cicéron :

(( La période électorale s'annonce comme une période de guerre civile. Les grèves ont été le prélude de la campagne électorale ; elles sont terminées, mais elles ont soulevé toutes les haines de race, et, à la moindre occasion, la guerre éclatera.

(( La cause de ces troubles en perspective n'est autre que la candidature officielle de M. Gérault-Richard , pour lequel on fait régner la terreur dans la population de l'île. Gérault-Richard est antipathique; mais, par la fraude et des procédés inouïs, on le nomme député.

c( La population n'ignore pas ce qui en est. Mais que peut-elle?

ce Fonctionnaires supérieurs et petits fonctionnaires sont la chose de M. Gérault-Richard et administrent la colonie de la façon que l'on conçoit.

ce Et cependant la population n'est pas mauvaise, loin de là; mais il y a trop longtemps qu'elle souffre, et, sa patience étant à bout, la moindre étincelle fera éclater le feu qui couve. »

§4. — Élections de 1910

Le 17 juin 1910, M. Charles Dumas a donné à la Chambre des députés les renseignements suivants sur la campagne électorale de M. Gérault- Richard :

(( L'élection, dit-il, a été faite dans des conditions inimaginables. Le gouverneur , M. Gautret, a publié un manifeste quelque temps avant les élections, le 5 avril, manifeste dans lequel il prévoyait des troubles.

(( Dans ce manifeste, M. Gautret déclarait qu'il fallait que l'armée fît autour des urnes une garde d'honneur. Et alors voyez ce qui s'est passé.

(( Dans toutes les mairies, partout où M. Gérault-Richard ne se voyait pas le maître, il y a eu envahissement des salles de vote par des troupes en armes.

(( Autour des urnes, dans les escaliers des mairies, des soldats étaient postés avec des armes, avec des fusils, avec des cartouches.

« Je pourrais citer des faits de pression innombrables. En voici un de La Capesterre, signé de Jean Galle, qui prend la responsabilité de sa déclaration.

ce Peu après, 25 soldats, 10 gendarmes et gardes républicains, commandés par le lieutenant Neuwinck, vinrent occuper la véranda de la mairie ; 4 gendarmes furent immédiatement postés, fusil en main, dans la salle même du vote. »

(( Il y a eu des morts ; mais il n'y en a eu que du côté des électeurs. La troupe n'a reçu ni une blessure, ni môme une égratignure... La dame Pézeron et le nommé Léri Léonard ont été assassinés chez eux par des militaires... Cette dame a déclaré avant de mourir qu'elle avait été odieusement outragée par ces soldats. . .

« Écoutez ce qui s'est passé dans la commune des Vieux-Habitants : Les premiers radicaux qui sont arrivés à la mairie ont été menacés par la brigade volante. Des sommations nous furent faites de nous retirer, si nous ne voulions pas avoir les reins brisés. »

La fameuse brigade volante dont avait parlé M. Cicéron a travaillé au service de M. Gérault-Richard, en 1910 comme en 1906. Elle était composée d'ouvriers sans travail et de repris de justice. Tous étaient armés.

De plus, le Gouvernement avait envoyé 100 hommes de la Martinique au moment de la grève. Bien que celle-ci fût terminée à la fin de février, le ministre des colonies expédia 50 gendarmes et 50 gardes républicains à la Guadeloupe. Le 12 mars, le Friant débarquait 350 fusiliers, non pas sur le théâtre de la grève, dans la circonscription de M. Légitimus, mais dans celle de M. Gérault-Richard.

Toutes ces troupes firent une haie d'honneur à ce député, au moment de son débarquement ; elles l'escortèrent partout dans sa tournée électorale et firent une garde d'honneur autour des urnes !

Les habitants de l'île furent aussi menacés du rétablissement de l'esclavage, s'ils ne votaient pas pour les candidats officiels. Peut-on douter un seul instant de la complicité du Gouvernement dans les troubles qui préparèrent la campagne électorale et dans l'envoi des troupes qui assurèrent si bien le succès électoial de M. Gérault-Richard ? Sa responsabilité est indénial)le.

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