‹ L'art de tromper, d'intimider et de corrompre l'électeurChapitre 61 sur 79 · QUI FAILLIT LUI COUTER LA VIE · texte numérisé non relu

QUI FAILLIT LUI COUTER LA VIE

§ 1. — Organisation du complot

Avant de mettre sous les yeux du lecteur le remarquable discours de M. le rapporteur de la commission législative, il importe de le renseigner sur ce qui s'est passé.

Aux élections de mai 1906, M. Pierre Leroy-Beaulieu fut candidat de l'opposition contre M. Mas, candidat anticlérical, dans la circonscription de Montpellier.

Après son succès, il revint à Ganges. Les anticléricaux de l'endroit le prirent à partie, ainsi que les catholiques qui l'acclamaient. La gendarmerie dut intervenir. Les chevaux furent saisis par la bride, et des pierres jetées sur les gendarmes. Un café fut pris d'assaut, et des pavés lancés contre les catholiques.

Un anticlérical brandit une hache et blessa un catholique. Puis d'autres sectaires, s'armant de couteaux, se jetèrent sur les gendarmes. Ceux-ci mirent sabre au clair et opérèrent de nombreuses charges, durant lesquelles un catholique et plusieurs gendarmes furent blessés.

M. Noulens avait conclu à la validation de l'élection de M. Pierre Leroy- Beaulieu. Mais M. Steegdemandauneenquéte. Ses principaux griefs méritent d'être rapportés. D'après lui, M. Leroy-Beaulieu aurait employé de trop nombreux distributeurs de bulletins 1 Son élection aurait été souillée par l'ingérence cléricale! Il lui reprocha ensuite d'avoir critic^ué, dans sa profession de foi, l'œuvre politique, économique et sociale de la dernière Chambre; qualifié de sectaire la loi de Séparation et de trompe-l'œil le projet sur les retraites ouvrièras; ac<us<'» son conciirrent , M. Mas, de n'avoir pas d<îfen(lu au Palais-Bourbon Ihs inti-r-èts i\e:^ vili(iilt«^iirs du Midi.

Qui plus est, M. Leroy-Beaulieu avait osé publier la liste des nombreux membres de la famille Mas qui émargent au budget comme fonctionnaires : frères, fils, beaux-frères, oncles, neveux, etc. (Bruit à V extrême- gauche.) Il avait osé encore , en réunion publique , déclarer que les millionnaires n'étaient point rares parmi les députés socialistes, témoin MM. Sembat, Vaillant, Jaurès, Berteaux, etc., et rappeler qu'un député de l'Hérault, M. Lafferre, avait récemment consacré 600.000 francs à l'achat d'un superbe château. {Hilarité.)

(( La Chambre, conclut aux applaudissements de l 'extrême-gauche M. Steeg, ne peut tolérer des agissements aussi criminels : l'enquête s'impose. »

M. Noulens, rapporteur, exposa que les protestations élevées contre l'élection devant la commission avaient été tellement insignifiantes, qu'il était évident que leur seule raison d'être était de retarder la décision de la Chambre.

(( Les quelques faits signalés devant la commission eussent-ils été établis, dit-il, ce qui n'est pas, qu'ils n'auraient pas suffi à modifier la régularité de l'élection. »

M. P. Leroy-Beaulieu montra par des documents authentiques que son concurrent, M. Mas, ainsi que le ministre de l'Intérieur lui-même, M. Clemenceau, attribuaient l'échec de Montpellier aux divisions des électeurs radicaux et socialistes.

Il établit que les protestations avaient été recueillies par tous les moyens, sans en excepter la contrainte, par un syndicat de fonctionnaires qui s'était constitué tout exprès dans ce but.

La lecture d'un certain nombre d'attestations produisit une vive sensation. Les signataires déclaraient que, sous la pression des amis de M. Mas, ils avaient reconnu avoir reçu de l'argent pour voter en faveur de M. Leroy- Beaulieu.

Ils protestaient que, ce faisant, ils avaient menti dans le but d'obtenir certaines faveurs promises par les amis de M. Mas : palmes académiques. Mérite agricole, autorisation de vendre des boissons dans les foires, etc. (Longue hilarité.)

Pour M. Steeg, cette constatation ne signifiait rien, il n'y avait que la première version des protestataires qui dût compter. (Exclamations.)

L'enquête ne peut pas être refusée, ajouta-t-il. [Applaudissements à r extrême-gauche.)

Cela ne suffit pas à M. Dauzon. Il réclama l'invalidation pure et simple. A l'appui de cette proposition, il invoqua contre M. Leroy-Beaulieu le fait d'avoir signalé les budgétivores de la famille Mas, et d'avoir accusé M. Lafî'erre d'avoir acheté un château de 600.000 francs.

Cette conclusion fut du goût de MM. Lafferre, Auge, Salis et Bazimbaud, qui proposèrent également l'invalidation.

La demande d'enquête, ayant un caractère préjudiciel, fut mise aux voix tout d'abord.

Le scrutin donna lieu à pointage.

L'enquête fut finalement votée par 317 voix contre 204.

Telle fut la première injustice commise par le bloc vis-à-vis de ce député libéral. Les anticléricaux étaient furieux de ce qu'il eût dévoilé leur hypocrisie démocratique, laïque et sociale. Ces messieurs s'achètent des châteaux, et ils ne veulent pas qu'on en parle, de peur que le peuple n'arrive à douter de leur désintéressement.

Les anticléricaux pensaient que M. Leroy-Beaulieu ne se représenterait pas, de peur de recevoir de mauvais coups de leur part. Ils pratiquent, en effet, la tolérance à coups de hache. Le progrès et la science le veulent ainsi , sans doute I

M. Leroy-Beaulieu se représenta en mars 1907. On tenta alors de l'assassiner. Vers onze heures du soir, comme il revenait de Vailhauquez, commune du canton des Matelles , à dix-sept kilomètres de Montpellier, cinq ou six coups de feu furent tirés sur sa voiture, au lieu dit Les Fenouillettes, près de Bélair.

Les vitres volèrent en éclats, et une balle l'atteignit à l'avant-bras gauche.

Le cocher avait eu le temps d'apercevoir, à quelques mètres de là, un groupe d'individus qui, sortant de derrière un taillis, prenaient la fuite à travers la campagne et bientôt disparaissaient.

Au bruit des détonations , les fenêtres de deux ou trois maisons situées à cet endroit s'ouvrirent, et bientôt, aux appels des voyageurs, des secours arrivèrent.

M. Leroy-Beaulieu fut transporté dans la demeure du cantonnier, où il perdit connaissance, et où des soins hâtifs lui furent donnés.

M. Leroy-Beaulieu fut avec précaution remis en voiture et dirigé sur Montpellier, où il arriva assez tard dans la nuit. Il fut transporté à l'hôtel Métropole dans un état assez alarmant.

Cette odieuse tentative d'assassinat, lorsqu'elle fut connue en ville, produisit, malgré l'heure avancée, une profonde et légitime émotion.

D'autre part, les loges avaient organisé un guet-apens contre le candidat socialiste.

Le docteur Meslier, député de Saint-Ouen, témoin oculaire, l'a raconté en ces termes :

(( La dernière réunion de Ganges a été marquée par un incident violent, qui malheureusement a eu des suites graves. Alors que le citoyen Reboul était à la tribune et qu'il rappelait les agissements de M. Laurent contre la candidature de Bénézech en 4898, une agitation violente se déchaîna dans la salle. Un de nos bons camarades, le citoyen Desbons, ouvrier tisseur et conseiller municipal de Ganges, essaya de faire entendre dans le groupe le plus bruyant quelques paroles de calme. Tout à coup nous le vîmes chanceler et tomber. Il venait d'avoir la jambe brisée. Le tibia gauche était fracturé à quelques centimètres au-dessus de l'articulation de la cheville. Les soins nécessaires lui ont été inniiédiatement donnés. Ces odieuses brutalités témoignent de la violence des passions. »

Celte tentative d'assassinat rappelle admirablement celle dont parle M. Godin dans son interpellation sur les troubles électoraux de l'Inde. Une bande de terroristes s'embusqua derrière un bois et tomba sur les deux voitures qui passaient, revenant tranquillement à Pondichéry. Le même guet-apens fut organisé à Montpellier. Puisque les anticléricaux se copient si fidèlement , n'est-ce pas la preuve que leur tactique a été étudiée, acceptée et recommandée par le parti ?

M. Lafferre prit la parole à la Chambre pour demander la lumière sur le cas de M. Leroy -Beaulieu. D'après lui, il aurait simulé un attentat. M. Besnard défendit péniblement la même cause.

Si M. Prake avait été élu à Tours, un sectaire eût probablement été chargé, à la Chambre, de réclamer son invalidation pour simulation d'attentat à la place Victoire !

M. Sibille, rapporteur, réduisit à néant ces misérables accusations et prouva à la Chambre que M. Leroy-Beaulieu avait bien été victime d'une tentative d'assassinat.

Nous tenons à mettre sous les yeux du lecteur ce document authentique et irréfutable.

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