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PRECIS DE L'HISTOIRE DE LA LOUISIANE

En Verrazzano, Florentin, au service de Fran-

çois Ier, parcourut la cote de l'Amérique sur une étendue de 700 lieues et lui donna le nom de la Nouvelle-France. 11 revint pour rendre compte au roi des découvertes qu'il avait faites, et étant renvoyé pour y établir une colonie, il périt avec sa suite.

X 539-1 542. Hernando de Soto parcourut la Floride et les deux bords du Mississipi (2) sans prendre aucune mesure pour y fonder une colonie. Il avait pénétré jusqu'aux pays des Indiens Chickasaws , par le 35e dégré de latitude , et revenant

(1) Voyez notre description des États-Unis , vol. V, où l'on trouve des renseignements sur les Indiens de la Louisiane, leur constitution physique , institutions militaires , règlements politiques , superstition , traditions et coutumes, cérémonies publiques, hospitalité, longévité et progrès dans les arts utiles. .

00 Nommé par les anciens cosmographes espagnols, Rio de la Poli* çajda ou MUwpi, et Cucvgua par les indigènes.

Ml/ AMÉRIQUE.

près du confluent de ce fleuve et de la rivière Rouge, il succomba à la fièvre, le sq juin i5fa (i).

1673. Expédition du pire Joseph Marquette et de M. Joliet. Vers Tannée 1660, quelques trafiquants, Français du Canada, ayant obtenu des Indiens des renseignements sur un grand fleuve qui ne coulait ni au nord ni à l'est, en firent part au gouverneur Frontenac. Celui-ci , avec l'approbation de l'intendant Talon, résolut d'envoyer un petit détachement pour reconnaître ce fleuve jusqu'à son emboucbure, et explorer toute cette partie de l'Amérique septentrionale située entre les 4*e et 33e degré de latitude qui était alors inconnue.

Il confia cette expédition au père Marquette , jésuite français et missionnaire, et à M. Joliet, marchand de Québec. Ces deux cbefs s'embarquèrent au mois de mai , avec cinq autres Français, sur deux canots d'écorce , munis d'une carte traeée d'après le récit des Indiens. Ils traversèrent la baie Salée des Puans, entrèrent dans la rivière des Outagamisj ou rivière des Renards, qui s'y décharge, et arrivèrent à un endroit vers sa source où elle n'est séparée des Ouisconsing que par un portage de 2,700 pas; ils y transportèrent leurs canots, et après une navigation de 4o lieues , ils arrivèrent à sa jonction avec le Mississipi (2), le 17 juin 1673. Trouvant exact le rapport des Indiens, ils descendirent ce fleuve jusqu'à l'entrée de son affluent, nommé Pekitanoni (3), où ils rencontrèrent trois villages illinois , dont les habitants leur firent un bon accueil.

Ces voyageurs, craignant les Espagnols et des Indiens hostiles, descendirent le ot^'arrêtèrent^le i^juilU** au village des Arkansas, vers le 33* degré de latitude. Leurs vivres et leurs munitions étant presque épuisés, ils retournèrent au Canada par la même route. Etant arrivés à Cbicagou, sur le lac Micbigan , Marquette resta chez les Indiens Miamis , et Joliet se rendit à Québec, pour rendre compte de son voyage à M. Talon , qui était parti pour la France (4).

(1) Voyez l'article Floride dans le tome IX de Y Art de vérifier les dates. Voyage des Espagnols dans la Floride.

(2) Nommé par Charlevoix, Mississipi ; par d'autres auteurs, Me* chasùpi ; par les Illinois, Meschacebe, mescha signifiant grande, et cebe rivière, et par les Sioux, Watapan-Tancha ou réunion des rivières.

(3) Le Missouri , nommé par les Sioux, Watapan-mene-shosha ou rivière d'eau trouble.

(4) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, 1. 1, liv. 10. Cet auteur raconte qu'allant de Chicagou à Michillimackinac, Marquette entra , le ï* mai 1675, dam la rivière de son nom , sur un canot dirigé

Cette communication par eau de plus de 700 lieues entre les fleuves de Mississipi et Saint-Laurent, excita fortement l'attention de M. de Frontenac, ainsi que les renseignements que les Indiens avaient soumis à ces voyageurs concernant la route conduisant à l'Océan occidental par la rivière des Osages au Missouri , et par cette dernière jusqu'à la grande chaîne de montagnes.

Découverte de la Louisiane par M, de La Sale et le père Hennepin en 1678, 1679 et 1680.

Robert Cavelier de La Sale* natif de Rouen, s'était persuadé, d'après le récit des Indiens, que Ton pourrait créer de beaux établissements du coté du sud-ouest du continent , audelà des grands lacs , et par ce moyen arriver jusqu'à la mer, en suivant le cours de la grande rivière Hohio (Ohio) (1) ; il songeait aussi à y trouver un passage au Japon et à la Chine.

Voulant connaître le pays , il acheta mie habitation dans l'île de Montréal, à l'endroit appelé la Chine j afin de s'embarquer sur le Saint-Laurent et le remonter plus haut. Il fit diverses excursions dans l'intérieur du pays, accompagné tantôt des Indiens, tantôt des Français Canadiens. Il pénétra même jusqu'à l'extrémité du lac Frontenac (2) avec MM. Do* lier et Galinée^ prêtres de Saint-Sulpice.

Voulant continuer ses découvertes et reconnaître le nays vers l'ouest , il communiqua ce désir à M. de Courcelles , alors gouverneur de la nouvollo France, qui l'encouragea à exécuter ce projet, et bientôt il se présenta une occasion favorable.

M. de Tracy, envoyé par le roi, en i665 , pour gouverner le Canada , avait forcé les Iroquois à demander la paix , et pour les tenir en brides, il avait fait construire les forts de Sorel (3) et de Chambly (4) sur les bords du Richelieu (5),

par deux bateliers , et que s'étant retiré dans le bois nour dire la messe , il mourut subitement. Voyez vol. III, lettre 32 au même ouvrage.

(1) Ainsi appelée par les Iroquois, et en langue illinoise, Grande-Rivière. Les Français lui ont donné le nom de Belle-Rivière. {2) Le lac Ontario ou beau lac.

(3) Le nom du capitaine qui l'avait fait bâtir.

(4) Nom du capitaine qui en donna le plan.

(5) Nommé auparavant Bivière des Iroquois, et ensuite Sorti.

affluent du Saint-Laurent, et le port de Frontenac, à 120 lieues plus au sud, prés de la décharge du lac du même nom.

De La Sale ayant appris, en 1675, que le commandement de ce port venait à vaquer, passa en France , pour le demander au roi. De Frontenac avait dépensé plus de i5,ooo livres pour son établissement et sa garnison. De La Sale offrit de rembourser cette somme , d'achever le fort , et d'y entretenir des soldats pour sa défense , pourvu que la Cour voulût lui accorder la propriété et le gouvernement. Colbert y consentit , et lui expe'dia ses lettres de provision, par M. Btlizani, qui avait beaucoup contribué au succès de cette entreprise.

De retour en Canada , de La Sale détruisit le premier fort, et en fit construire un autre , dans une presqu'île au nord , et près de la décharge du lac de Frontenac. Ce lac, navigable partout, abondait en poisson. Les Iroquois habitaient les bords au midi et au nord.

Le fort, qui avait 36o toises de circonférence et quatre bastions de pierre de taille, fut achevé au bout de deux ans.

1678. Vers la fin de cette année , de La Sale revint en France , pour rendre compte à M. Colbert de tout ce qu'il avait fait en exécution de ses ordres. Celui-ci étant mort, de La Sale remit à son successeur, le marquis de Seignelay, une lettre de Frontenac, qui avait considéré son projet comme trèsutile aux progrès de la colonie. De La Sale fit connaître au ministre qu'au moyen du fort Frontenac on pouvait pénétrer dans ce riche pays de Cibolo ( 1 ) qui abondait en bœufs sauvages , dont la peau et la iainp pourraient £t.re d'une grande^ utilité ; mais comme ces objets étaient trop pesants et volumineux pour être tr an porte * en canots à une si grande distance, il pria le ministre ae lui accorder la permission d'aller explorer le fleuve de Mescbasipi , où l'on pourrait construire des navires pour venir en France.

Selon le père Hennepin , de La Sale obtint le monopole du commerce des buffles , en considération des grandes dépenses qu'il avait faites pour l'établissement du fort de Frontenac. Charlevoix dit que Sa Majesté lui fit envoyer des lettres de noblesse et lui accorda la seigneurie de Cataracouy et le gouvernement du fort, à condition qu'il le bâtirait en pierres , et le revêtit de tous les pouvoirs nécessaires pour faire librement le commerce, et pour continuer les découvertes commencées (2).

(1) Nom espagnol du buffle américain. Bos bison, Gmelin.

(2) Ces deux auteurs ne sont pas d'accord sur ce sujet. Le premier

Le prince de Conti , qui avait appuyé la demande de de La Sale, lui recommanda, comme compagnon du voyage, un officier distingué qui avait servi en Sicile et qui pouvait lui être très-utile. C'était le chevalier de Tonti (i), qu'il accepta avec empressement.

1678. Le 14 juillet , de La Sale s'embarqua à la Rochelle, avec trente hommes et arriva, à Québec, le i5 septembre suivant. Il y trouva le père Louis Hennepin, récollet flamand, qu'il engagea à l'accompagner dans son voyage de découvertes. Il se rendit avec lui à Cataracouy, pour y réparer le fort et construire une barque.

En même tems , de La Sale fit partir quinze de ses gens en canots avec des marchandises pour le pays des Illinois, afin de trafiquer avec ces peuples et de gagner leur amitié.

1678. Le 18 novembre , de La Sale et Hennepin, ayant fait tous les préparatifs pour leur voyage , s'embarquèrent avec seize autres personnes, sur le lac de Frontenac, à bord d'une chaloupe de dix tonneaux. Après une traversée d'environ 70 heures , ils arrivèrent , le 16 , à un village iroquois nommé Teiaiagon. Entrée dans une rivière, la chaloupe fut bientôt renfermée par la glace qu'ils furent obligés de faire couper à coups de hache pour s'ouvrir un passage. Pendant cette opération, les Iroquois venaient souvent à bord et apportaient du mais. Partant de là, le 5 décembre, de La Sale reconnut le premier la belle rivière de Niagara, Les habitants d'un petit village, qui se nommaient Tsonnonthouans j vinrent lui offrir 3uo poissons (9.) , plus grande quo des carpes, blancs et fort délicats : ils les avaient pris d'un seul coup de filet , et ils attribuèrent cette bonne fortune à l'arrivée du grand carnotde bois.

De La Sale, voulant construire une barque, choisit pour cet objet un endroit situé à deux lieues au-dessus du grand saut du Niagara ; en même tems il envoya M. de La Motte et le père Hennepin pour visiter les Iroquois Tsonnonthouans à leur grand village , afin de gagner leur amitié. Munis de quelques petits sac de maïs, ils se dirigèrent à travers des bois couverts de neige, où ils rencontrèrent des Iroquois chasseurs qui leur donnèrent une pièce de chevreuil et i5 écureuils noirs (3), dont

parle seulement de Colbert et parait ignorer sa mort, qui eut lieu avant le retour de La Sale en France.

(1) Fils du célèbre auteur de la Tontine.

(2) Coregonus albus. Leseur.

(3) Sciurus niger. Linn.

DÉ L^ÀMÉRIQÛÊ. 27

la chair était bonne. Après cinq jours de marche, ils arrivèrent à ce village nomme' TegarondieSj où ils furent accueillis avec des cris de joie. Le lendemain, premier jour de l'année 1679, ils furent introduits au Conseil compose de [\i vieillards vêtus de robes de castor, de loup , ou d'écureuil noirs , le calumet à la bouche. Il n'y a point de se'nateurs de Venise , dit Hennepin, qui aient une contenance plus grave ni qui parlent avec plus d'aplomb que les Anciens des Iroquois dans leurs assemblées. De La Sale leur fit savoir, par son interprète , Antoine Brassart, qu'il était venu de la part à'OnnontiOj gouverneur des Français, pour fumer le calumet avec eux et faire • construire un grand canot de bois pour apporter des marchandises. L'un des Anciens répondit en exprimant ses remercîmens pour ce présent , sans lequel dit Hennepin , les meilleures raisons ne sont jamais écoutées.

De La Sale, venant du fort de Frontenac, fit naufrage sur la côte du lac du même nom , ce qui l'obligea à construire une seconde barque, d'environ 45 tonneaux, qu'il nomma le Griffon ; il y mit sept petites pièces de canon, des armes et des marchandises et s'y embarqua avec le père Hennepin, deux autres récollets et 28 autres individus. Remontant la rivière de Niagara jusqu'à l'entrée du lac de Conti , il y rencontra des guerriers iroquois qui ramenaient des esclaves des nations

2 ni occupaient des prairies situées à plus de 5oo lieues de là. >es Iroquois fesaient alors un commerce avec les Hollandais de New-York, leur donnant des pelleteries en échange d'armes à feu et des vêteiirents^.

1679, août. Après avoir fait une décharge de canon et chanté \eTe Deum, de La Sale remit à la voile le 7 août; et leio, il arriva à l'entrée du détroit par lequel le lac Orléans (1) se décharge dans celui de Conti (2), et qui est à la distance de 100 lieues de Niagara. Il trouva que ce détroit avait 3o lieues de longueur et presque partout une lieue de largeur, excepté dans son milieu où il s'élargit en forme de lac circulaire de 10 lieues de diamètre. Ayant traversé ce lac le jour de Sainte- Claire* il lui imposa ce nom. Des deux côtés de ce beau détroit , on aperçut des forêts de noyers, châtaigniers , pruniers , et de vignes sauvages chargées de raisins. Ces bois étaient remplis de cerfs, de biches, de chevreuils et de toute sorte de gibier. Continuant sa route, de La Sale entra dans le lac d'Orléans

(0 Nommé aussi lac des Hurons.

{%) Lac Erié.

le a3 août, et arriva en vue d'une grande baie, où les anciens récollets avaient demeuré , après la première découverte du Canada, pour instruire les Hurons à la foi. Ces peuples, autrefois très-nombreux, ont été détruits par les Iroquois. Le même jour, la barque longea la côte orientale du lac, et traversa une autre grande baie, nommée Sakinam, qui avait plus de 3o lieues de profondeur; le 26, après avoir doublé une grande pointe <rui s'avançait dans le lac, on rencontra un coup de vent qui mit la barque en grand danser ; ne trouvant ni mouillage ni abri, tout le monde se mit a genoux pour prier le bon Dieu, et on choisit Saint-Antoine de Padoue comme protecteur de l'entreprise. De La Sale promit <me s'il leur faisait la grâce de les délivrer de la tempête , il lui dédierait la première chapelle qui serait érigée dans la Louisiane ; le vent ayant diminué, de La Sale fit voile pour Missilimakinac ou Michilimakinac; où il arriva le même jour. C'est vers cette pointe de terre que le lac Dauphin ( 1 ) se décharge dans celui d'Orléans. Les Indiens Outtaoùatz de cet endroit furent bien étonnés de voir la barque et d'entendre le bruit de ses petits canons. H y avait là plus d'une centaine de canots d'écorce employés pour la j&che da poisson blanc qui formait la principale nourriture de ces Indiens.

Le village des Hurons > situé sur une grande pointe de terre, vis-à-vis de l'île de Missilimakinac, était entouré de palissades de 25 pieds de hauteur ; ils firent trois décharges de fusil en l'honneur des Français. Pour mieux résister à leur ennemi acharné, les Iroquois, ils avalant formé une alliance avec les Ouattaoùatz : ils cultivaient le maïs avec lequel et le poisson blanc , ils se nourrissaient toute l'année.

Les Indiens nommés Sauteurs, à cause de leur demeure près de Sainte-Marie du long sault , subsistaient de la chasse de cerfs , d'orignaux ou élans , de castors , et de la pêche de poissons blancs ; leur terrain n'était pas propre à la culture du maïs, à cause des brouillards du lac de Conti (2). C'était par les passages de Sainte-Marie et de Missilimakinac que les Indiens de l'ouest et du nord portaient leurs pelleteries aux habitations françaises : 200 canots arrivaient annuellement à Montréal.

M. de La Sale fut fort surpris de trouver à Missilimakinac les i5 hommes qu'il avait expédiés pour le pays des Illinois :

(1) Lac des Illinois,

(a) Connu aussi sous le nom de Tracy.

DE L'AMÉRIQUE. 29 on leur avait fait croire, sur leur route, que l'entreprise était

eux avaient déserté, et sous prétexte de se rembourser, ils avaient emporté des marchandises pour la valeur de trois mille livres.

Le 2 septembre , de La Sale partit de Missilimakinac, et entrant dans le lac Dauphin, il rencontra une île habitée par des Poutouatamis, chez lesquels se trouvaient quelques Français qu'on avait envoyés, les années précédentes, chez les Illinois. Le chef de cette peuplade, qui avait été fêté par M. de Frontenac, reçut les Français d'une manière cordiale.

De La Sale , ayant résolu de continuer sa route en canot , renvoya la barque qui périt , comme on l'apprit après , au milieu du lac, avec des marchandises et des outils pour la valeur de 40,000 livres.

La Sale partit, le 19 sept., avec quatorze personnes , en canots d'écorce, et longea la côte occidentale du lac lin. Le icr octobre, il aborda à un autre village du Pou- "l,oui, voyant le calumet de paix ou'un Français port des cris de joie, en offrant une bonne provision de maïs ; mais, après quatre jours de marche, elle fut épuisée, et quelques individus étaient presque morts de faim , lorsqu'ils furent sauvés par la chair de la moitié d'nn chevreuil que les loups avaient laissée.

Le 16 octobre, avançant vers le sud, on trouva une bonne chasse : un Indien de l'expédition tua des cerfs et des chevreuils, et les Français des poules d'Inde, ow -dindons sauvages (r); le 28, ils arrivèrent au fond du lac Dauphin où ils débarquèrent : l'on y trouva de bons raisins mûrs , dont les grains étaient aussi gros que des prunes : pour avoir ce fruit, il fallait abattre les arbres sur lesquels les vignes grimpaient. Nous en fîmes du vin , dit Hennepin , qui nous dura près de trois mois et demi, et que nous conservions dans des gourdes enfoncées dans le sable. Tous les bois étaient remplis de vignes qui y viennent naturellement.

Les Français se trouvant près d'une peuplade de iî5 Outouagamis , quelques-uns de ces derniers se glissèrent , dans la nuit, le long du coteau, jusqu'aux canots dont ils dérobèrent quelques objets. De La Sale les poursuivit, et en prit deux : il renvoya l'un pour dire aux autres qu'il ferait mourir leur camarade s'ils ne rapportaient les objets volés. Déjà il les avaient

(1) Mcleagris sitoestris. Vieillot.

coupes en morceaux , pour les partager , et ils résolurent de se battre , pour délivrer le prisonnier. Le 3o octobre, ils s'avançaient pour commencer 1 attaque, lorsque le père Henncpin les aborda et réussit à rétablir la paix.

Le Ier novembre, de La Sale se rembarqua , et se rendit à l'entrée de la rivière des Miamis , dans le lac Daupbîn. Il y attendit un renfort de 20 Français ; et, pour donner de l'occupation à ses gens , il en employa à bâtir un fort et une maison sur une éminence voisine qui était naturellement fortifiée de deux côtés par la rivière et de l'autre par un profond ravin. Ces travaux les occupèrent jusqu'au 20 novembre, jour de l'arrivée de Tonti , avec deux canots n'ayant à bord que la moitié des hommes qu'on attendait.

De La Sale, craignant d être arrête par les glaces qui commençaient à fermer la rivière, se rembarqua, le 3 décembre, avec 3o ho m mes en buit canots. Parmi ce nombre se trouvaient les pères Gabriel et Zénobie. Ayant remonté la rivière des Miamis, environ 25 lieues, il fit transporter les canots et l'équipage par terre, à la distance d'une lieue et demie, jusqu'à la rivière Seignelay (1), affluent de celle des Illinois. Près de ce portage, il y avait un village des Miamis* Mascoutens et Oiatinons .On trouva cette première rivière navigable pour des canots jusqu'à 100 pas de la source, mais très-tortueuse dans son cours au travers des marais remplis de joncs et d'aunes : après elle coulait dans une campagne découverte que les Miamis avaient brûlée en chassant des boeufs sauvages. Pendant plus de 60 lieues, on ne tua qu'un cerf maigre , un petit chevreuil, quelques cygnes et deux outardes, qui ne sufiisaient pas pour 32 personnes. Ensuite on tua un buffle et on s'empara d'un autre qui était embourbé sur les bords de la rivière. Après avoir navigué de ii5 à i3o lieues, depuis le lac Dauphin sur la rivière de Seignelay, l'expédition arriva, vers la fin de décembre 1679, au village des Illinois, situé par Je 4oe dégré de latitude nord dans une plaine, sur la rive droite d'une rivière aussi large que la Seine devant Paris. Ce village renfermant 460 cabanes couvertes de doubles nattes de jonc, chat | m; cabane avait 4 ou 5 feux , et chaque feu une ou deux familles qui vivaient ensemble en harmonie. Les habitants étaient allés à la chasse , et les Français manquant de provisions, de La Sale prit vingt minots de maïs qu'il trouva ren-

(0 En l'honneur du marquis de Seignelay , qui avait succédé à Col feert.

DE L AMÉRIQUE. 3i

fermés sons terre . Il se rembarqua le même jour pour descendre la rivière : le quatrième , il aperçut la fumée des cabanes, et le lendemain il en découvrit environ 80 situées sur les deu* rives et remplies de monde. Les Français firent un cri , pour savoir si on voulait la paix ou la guerre. Les vieillards , les femmes et les enfants s'enfuirent dans les bois : les guerriers prirent leurs armes ; mais l'un des chefs voyant que de La Sale empêchait de tirer sur quelques-uns de ses gens qui étaient en son pouvoir, proposa la paix , et présenta le calumet : elle fat acceptée, et le jour se passa en réjouissances, en danses et en festins.

De La Sale fit comprendre aux principaux chefs, par son truchement, que les récollets n'étaient pas venus pour chercher leurs castors, mais pour leur donner connaissance du grand maître de la vie et pour instruire leurs enfants ; que les Français avaient quitté leur pays au-delà du grand lac, pour demeurer parmi eux, comme véritables amis. Les chefs répondirent en répétant Tepatouinicka, c'est-à-dire, c'est bien, mon père. En même tems , ils frottèrent les jambes des Français , auprès du feu , avec de l'huile d'ours et de la graisse de buffle ; et leur donnant à manger, ils mirent à leur bouche les trois premiers morceaux de viande. Après cette cérémonie , de La Sale leur fit présent de quelques haches, et expliqua comment il avait été forcé de prendre le maïs qui se trouvait dans ses canots , en les priant de le lui laisser, et s'engageant à leur donner en échange des haches et d'autres objets. Tl ajouta que , s'il ne pouvait lui fournir des provisions, il irait en chercher chez leurs voisins les O sages j en laissant chez ces derniers leurs haches. Frappés des avantages que cette offre pourrait leur procurer, ils l'acceptèrent avec joie, en apportant une provision de maïs. Ils prièrent M. de La Sale de s'établir parmi eux : il répondit qu'il ne pouvait faire la guerre contre les Iroquois, sujets du grand capitaine au-delà du grand lac , et , par conséquent, frères des Français. Il chercha à les engager à faire la paix avec cette nation , et promit de les défendre si elle venait les attaquer, pourvu qu'il lui fut permis d'établir un fort parmi eux. Afin d'obtenir leur consentement pour cet objet, il s'engagea à leur fournir des armes et des munitions, à faire venir d'autres Français pour les défendre contre leurs ennemis , et à leur procurer toutes sortes de marchandises, au moyen d'un grand canot de bois qu'il allait faire construire. Il demanda . si leur rivière était navigable; si des gens européens hg-

bitaient vers son embouchure. Les chefs illlnois lui promirent leur amitié et leurs secours en donnant des renseignements sur le grand Meschassipi. Ils représentèrent que la navigation était facile ; qu'il n'y avait aucun Européen près de son embouchure, et ils nommèrent quatre nations qui habitaient ses bords , savoir : celles de Tiilcij, Casquin, Cicaça et Daminoia dont il est question dans la relation du voyage de Ferdinand Soto dans la Floride. Ils ajoutèrent , d'après le récit des esclaves pris du côté de la mer, que des grands canots y étaient venus qui tiraient des coups qui ressemblaient au tonnerre, et que cette mer n'était éloignée que de 20 journées de leurs pirogues.

Le lendemain, un des chefs des Maskoutens, nommé Monso, arriva, avec cinq ou six autres de sa nation, chargés d'un présent de chaudières, de haches et de couteaux, pour gagner les Illinois. A son invitation, les Anciens s'assemblèrent, et il les avertit que les Français allaient se liguer avec leurs ennemis, et qu'étant liés avec les Iroquois chez lesquels ils avaient un fort, ils attaqueraient de tous côtés. Ce présent et ce discours produisirent leur effet : le lendemain , un des chefs , nommé Omaouhdj qui avait reçu deux haches et trois couteaux, vint avertir de La Sale de tout ce qui s'était passé ; celui - ci le remercia , en lui donnant un nouveau présent de poudre et de plomb. Le même jour, Nicanapé^ frère de Chassagoaasse j capitaine distingué qui était alors absent , invita les Français à un festin dans sa cabane , et leur fit un long discours pour les empêcher de descendre la grande rivière : personne, dit-il, ne l'avait entrepris sans y périr ; car ses bords étaient occupés par un nombre infini de nations : elle était remplie de crocodiles et de serpents, pleine de sauts et de précipices qui aboutissaient à un gouffre où elle se perdait. Le truchement répondit que Monso , jaloux des avantages d'une alliance avec les Français, avait fait des mensonges. Pourquoi a-t-il pris la fuite ? pourquoi ne paraît-il pas de jour ? A notre arrivée, nous aurions pu tuer vos neveux : nous pourrions le faire à présent pendant que votre jeunesse est absente à la chasse. Les Iroquois, que vous redoutez tant , ont éprouvé la valeur française. Cet imposteur des Miamis ne nous connaît pas : il ne nous a jamais vus. Comment pouvait-il savoir qu'il existait un complot entre nous et les Iroquois , puisqu'il ne connaît pas non plus cette nation ? Regardez notre équipage , ces outils et ces marchandises ne peuvent servir que pour la paix.

Frappes de ce discours, les chefs expédièrent des guerriers pour attraper Manso , mais sans réussir, à cause de la neige qui couvrait ses traces. Le récit de Nieanapé avait tellement épouvanté les Français, que six d'entre eux , qui étaient de garde, désertèrent la nuit suivante. De ce nombre étaient deux scieurs de long qui devaient construire la barque. Cette désertion occasionna un grand chagrin à M. de La Sale qui chercha à le cacher aux Indiens. Pour empêcher la fuite d'autres de ses gens, il promit de leur accorder la permission de retourner au Canada au printems. En même tems , il les éloigna des Illinois , sous prétexte que les Iroquois pourraient attaquer le village des premiers , et que les Français seraient i xposés à leur furie. Il leur proposa alors de se fortifier dans un poste facile à défendre , et il en trouva un à quatre jour-* nées du grand village des Illinois, en descendant.

Tous consentirent à travailler à la construction de ce fort, qui prit ensuite le nom de Crève-Cœur. Le 1 5 janvier, un grand dégel rendit la rivière libre au-dessous du village , et de La Sale, accompagné du père Hennepin , descendit en canot à l'endroit choisi pour cet objet : c'était une petite élévation de terrain située à environ 200 pas de la rivière, laquelle dans ses débordements s'étendait jusque-là : deux autres côtés étaient fortifiés par deux ravines larges et profondes qu'on faisait communiquer par un fossé : leur talus extérieur servait de contrescarpe; la terre était soutenue par de fortes pièces de bois, et entourée d'une palissade dont les pieux avaient 9.5 pieds de long et un pied d'épaisseur : le haut du tertre était bordé d'un bon parapet de terre. Deux hommes de l'expédition savaient faire des planches, et on commença la construction d'une barque de 42 pieds de long et 12 de large.

Le ier mars, tous les bois étaient préparés pour cet objet; mais il n'y avait ni cordages, ni voiles, ni assez de fer. De La Sale n'avait reçu aucune nouvelle de la barque qu'il avait laissée dans le lac Dauphin , et impatient d'exécuter son entreprise, il se décida à retourner lui-même à pied , avec trois de ses gens, au fort Frontenac, pour chercher des secours. Ce tort était éloigné de plus de 5oo lieues : L'hiver avait été rude; la terre était encore couverte de neige. Quelques jours après, un jeune guerrier illinois , qui avait fait des prisonniers du eoté du sud, vint au chantier; on lui donna du maïs, et de La Sale feignant avoir connaissance de la grande rivière , ce guerrier lui en fit, avec du charbon, une carte assez exact*;, en disant qu'il avait été partout dans sa pirogue , et qu'il n'y

T. XVH. 3

avait ni grand lac, ni sauts 7 ni rapides jusqu'à la mer. Il nomma les différentes nations qui habitent ses bords. Il pria les Français de ne pas dire ce qu'il avait raconté. On lui donna une hache. Le lendemain, les Illinois se trouvaient assemblés dans une cabane ; de La Sale et le père Hennepin étant invités à se placer au milieu d'eux, ces derniers profitèrent de cette occasion pour leur faire savoir, par un Français qui parlait leur langue, que le grand maître de la vie, qui t>rend un soin particulier des Français, les avait instruits de la situation de la grande rivière connue sous le nom de Colbert; alors tous se fermèrent la bouche avec la main en signe d'étonnement, et, pour s'excuser, ils dirent qu'ils avaient caché la vérité afin de retenir chez eux le capitaine et les robes grises aux pieds nus (i).

Cette explication dissipa les craintes des gens de l'expédition. Le récit du guerrier illinois fut confirmé par plusieurs Osages, des Cicaca et des Arkansas qui étaient venus du cote du sud pour visiter les Français et leur acheter des haches. Tous affirmèrent que la grande rivière était navigable jusqu'à la mer, et que toutes les nations qui habitaient ses bords iraient à la rencontre des Français pour fumer le calumet de paix.

Pendant ces entrefaites, quelques Miamis arrivèrent pour faire alliance avec les Illinois contre les Iroquois , leur ennemi commun , et on leur fit des présents pour gagner leur amitié.

De La Sale fit des préparatifs pour retourner au fort de Frontenac. Il nomma de Tonti commandant du fort de Crève- Cœur (2), lui laissant des munitions , des soldats, des charpentiers et des forgerons , pour achever la construction de la barque. En même tems , il détacha le père Hennepin et M. Dacan pour remonter le Mississipi jusqu'à ses sources.

Après le départ du père Hennepin et de M. Dacan, M. de La Sale rencontra de nouveaux embarras qui l'obligèrent à rester à Crève-Cœur jusqu'au mois de novembre et ensuite

(1) Nom donné par les Indiens aux religieux de Saint- François.

(2) Appelé depuis fort Saint-Louis ou des Illinois. Il était situé sur un rocher escarpé , sur les bords de la rivière des Illinois , près de sa jonction avec le fleuve Saint-Louis , à environ 400 lieues de la rivière de Frontenac et 5oo de la Nouvelle-Orléans. Ce fort fut d'abord bâti de pieux et de palissades , ensuite en pierres et bien fortifié. Voyez Journal de Joutel , p. 337, contenant la description du fort Saint-Louis et du pays des environs.

à retourner à Cataracom . En remontant la rivière des Illinois , il voit une situation très-commode pour la construction d'un autre fort ; il s'y arrête pour en tracer le plan , et engage de Tonti à le faire exécuter. Celui-ci avait k peine commencé l'ouvrage, qu'il fut averti de la révolte des hommes qu'il avait laissés a Crève-Cœur, et qui s'étaient échappés, excepté sept ou huit.

Bientôt après, les Iroquois, au nombre de 600 guerriers, renouvelèrent leurs hostilités contre les Illinois. De Tonti s'offre comme médiateur, et par l'influence des pères Gabriel de la Ribourde et Zénobie Marbre j récollets, ces deux nations furent réconciliées. Mais la première avait formé secrètement le projet de chasser les Français du pays des Illinois et faisait des préparatifs pour investir le fort de Crève-Cceur. De Tonti, n'étant pas en état de le défendre, en sortit, le 1 1 septembre , et se retira avec les deux récollets et cinq Français qui composaient la garnison. Ayant remonté la rivière des Illinois, à la distance de 5 lieues, il s'arrêta pour sécher des pelleteries, et le père Gabriel s'étant écarté dans le bois , pour réciter son office, fut tué par les Kikapous. Il avait 71 ans. De Tonti continua sa marche avec l'intention de passer l'hiver dans la baie du lac Michigan.

1681 . Au commencement du printems de l'année suivante, M. de La Sale retourna au fort de Crève-Cœur et fut bien surpris de n'y trouver personne. Il y mit une nouvelle garnison , et lit construire l'autre fort, qu'il avait tracé l'année précédente, et qu'il nomma fort de Saint- Louis.

De La Sale se rendit à Michillimackinac où il rencontra de Tonti avec ses hommes ; et vers la fin d'août, tous repartirent pour Cataracouy. Ils y restèrent trois mois , pour augmenter la troupe et amasser des provisions pour renouveler son voyage de découvertes.

Ayant fait ses préparatifs, de La Sale s'embarqua sur la rivière des Illinois , suivit son cours jusqu'au Mississipi, où il arriva le 1 janvier 1682. Après quelques jours de repos, U descendit ce fleuve jusqu'à son embouchure au golfe du Mexiue. Le 9 avril , il y arbora l'étendard français , et fit prise e possession de tout le pays (1) qu'il avait parcouru, auquel il donna le nom de Louisiane et au fleuve celui de Si- Louis.

. (1) Le pays qu'arrose le Mississipi, au-dessous de son affluent illin ois , comprend une étendue de pays d'environ 5oo lieues sur une largeur de près de 200.

De La Sale se rembarqua le 1 1 avril, et le i5 mai, en remontant le fleuve, il tomba malade et se rendit à la baie du lac Michigan, où il passa une partie de l'hiver . Se trouvant rétabli, il retourna à Québec au printems de Tannée suivante, pour instruire le gouverneur du Canada de cette communication naturelle et facile entre ce pays et la Louisiane.

Quelques mois après, il s'embarqua pour la France, pour

Sroposer au ministre de la marine le projet qu'il avait formé e reconnaître par mer l'embouchure au Mississipi, et d'y établir une colonie en l'honneur de Louis XIV (i).

Des auteurs anglais prétendent que, dans l'année 1678, un nombre considérable de personnes partirent de la nouvelle Angleterre pour faire un voyage de découvertes et pénétrèrent jusqu'au nouveau Mexique, à la distance de i5o lieues au-delà du fleuve Missîssipi ; et que les Indiens, qui accompagnaient cette expédition , avaient fourni à M. de La Sale les premiers renseignements concernant la Louisiane ; qne dans l'année 1698, M. Coxej propriétaire de la province de Jersey, équipa deux navires pour faire des découvertes et établir une colonie, ayant à bord , outre les marins, trente volontaires anglais et français , quelques nobles et tous gentilshommes ; qu'un de ces navires découvrit le fameux fleuve nommé Meschacebe* nommé ensuite par les Français Mississipi , le remonta plus de cent milles , et qu'ils y auraient fait un établissement si le capitaine de l'autre navire ne l'avait pas abandonné ; que ce navire fut le premier qui entra dans le fleuve par la mer. Ces auteurs ajoutent que le roi Guillaume s'était ensuite propose d'y transporter, à ses frais, six ou huit cents Français réfugiés anVaudoisj et que lord Lonsdalt offrit un navire de 200 tonneaux avec cent artisans ou ouvriers, ou 2,000 livres sterling pour cette entreprise , qui manqua par la mort de l'un et de l'autre (2).

(1) Charlcvoix , Nouvelle-France, t. I, liv. 10. Joutel soutient que <ïe La Sale n'avait pas trouvé l'embouchure du Mississipi , mais celle d'un canal dans la baie de Saint-Esprit , entre les 28e et 29e dégrés de latitude nord.

Le chevalier Tonti dit qu'il était présent lorsque M. de La Sale prit la hauteur de l'embouchure du Mississipi ; et il remarqua que ce fut entre le 22e et le 23e dégré de latitude, erreur qu'il faut attribuer au copiste ou à l'imprimeur. Il faut avouer que cet auteur ne mérite pas une entière confiance ; car il assure crue ce fleuve a deux lieues de longueur; qu'on avait rencontré des habitations françaises sur ses bords , et que les voyageurs étaient arrivés à sa source dans un pays très-élevé.

(2) Coxes' Carolana.V oy.la préface et l'appendice.

1680, 29 février. Voyage du père Hennepin et de Dacan. lis s'embarquèrent sur la rivière Seignelay, dans un canot, avec deux hommes, dont l'un s'appelait Picard du Qay, l'autre Michel Ako, avec des marchandises de la valeur de plus de 1 ,000 livres, et divers articles pour donner aux Indiens du nouveau pays. En descendant cette rivière, ils trouvèrent son courant très-lent et navigable pour de grandes barques, depuis sa bouche jusqu'au village des Illinois. En quelques endroits, elle s'élargissait à un quart de lieue. Elle était bordée de coteaux, à une demi-lieue l'un de l'autre, couverts de beaux arbres. Le terrain entre ces coteaux était marécageux et souvent inondé en automne et au printems , et de gros arbres y croissaient. Le 7 mars, Hennepin rencontra à environ deux lieues de son entrée, le village de Tamaroa ou Maroa, composé de deux cents familles. Les chefs cherchèrent à amener les Français dans leur village qui était situé à l'ouest du fleuve Colbert , et de 6 à 7 lieues au-dessous de sa jonction avec la Seignelay. Les Français passèrent outre, ce qui fit croire aux chefs indiens qu'ils portaient des armes à leurs ennemis. Ils s'avancèrent par terre pour les attaquer, mais sans réussir. Hennepin gagna l'entrée de la Seignelay, éloignée de 5o lieues du fort de Crève-Cœur, et environ 1 00 lieues du grand village des Illinois, sous la latitude nord de 36 à 37 dégrés, et de 120 à i3o lieues du golfe du Mexique.

Les glaces y arrêtèrent la petite expédition jusqu'au 12 mars, qu'elle entra dans le fleuve Colbert. Ce fleuve avait presque partout une petite lieue de largeur, et en quelques endroits deux lieues : il renfermait une quantité d'îles couvertes d'arbres entrelacés de vignes. Du côté de l'ouest, il recevait les eaux de Y Otontenta et celles d'un autre affluent venant de l'ouest-nord-ouest , à environ 7 lieues du saut Saint- Antoine. Du côté de l'est, on découvrit un affluent peu considérable, puis un autre plus grand, venant de l'est- nord-est et nommé parles habitants Onisconsin on Misconsin (1); un troisième à 100 lieues au-dessus de la Seignelay et qui avait presque la même longueur; à 24 lieues plus haut se trouvait la rivière Noire y appelée par les Naaouessis ou Jslati Chabadeba ou Chabaoudeba ; à 3o lieues encore plus haut se trouvait le lac des Pleurs de 7 lieues de longueur et d'environ 4 de largeur, formé par une expansion du fleuve Colbert. Ge lac fut ainsi nommé parce que quelques Indiens de ses

(1) Le OuisconsÎDg ; le Wiscousing des Américains.

bords avaient pleuré toute la nuit, pour engager les antres à tuer les Français. A une demi-lieue au-dessus de ce lac était la rivière aux Bœufs , dont le cours est rapide et l'entrée aussi large que celle de la Seignelay. Le nom de cette rivière lui a été donné par les habitants de ces bords à cause du grand nombre de ces animaux (i) qui les fréquentaient; à \n lieues au-dessus était la rivière du Tombeau par laquelle on allait jusqu'à celle de Nimissakouat qui se décharge dans le lac de Conti. La première fut ainsi nommée par les Islati qui y avaient laissé le corps d'un guerrier mort de la piqûre d'un serpent à sonnette. Remontant le fleuve encore 10 à 12 lieues, le père Hennepin arriva au saut auquel il donna le nom de Saint- Antoine de Padoue (2), en l'honneur du protecteur de son entreprise : cette cataracte avait de 4o à 5o pieds de hauteur, et au milieu se trouvait une roche de forme pyramidale. A 8 lieues plus haut, il reconnut la rivière des Islati ou Nadouessis à laquelle il donna le nom de Saint- François . Elle était, navigable à la distance de 70 milles, depuis son entrée jusqu'à sa source dans le lac Buade ou des Islati. Ce lac est situé environ à la même distance à l'ouest de celui de Conti, et toute la surface du terrain entre les deux est marécageuse et couverte de folle avoine (3), dont les naturels font provision une partie de l'année. Pour faire ce trajet par eau , il y a plusieurs portages à passer, et la route est de plus de i5o lieues à cause des détours qu'il faut faire.

Passant du coté de la rivière du Tombeau, Hennepin a vu les os de l'Indien qui lui a valu ce nom. Les ours avaient mangé la chair : les parents du défunt avaient placé auprès un calumet de guerre, et un pot de terre renversé contenant de la viande de buffle.

Le lac Buade et d'autres , dans le voisinage, donnaient naissance à plusieurs rivières , sur les bords desquelles demeurèrent les Islati ou Nadouessisj les Tinthontha^ ou hommes de prairie, les Oudebathon ou gens de rivière, les Chongaskethonj, nation du chien ou du loup (4), et d'autres peuplades connues sous le nom de Nadouessis : ils sont au nombre de 8,000 à 9,000 guerriers, bons archers et grands coureurs : une bande de ces peuples s'empara du père Hen-

(1) Le Buffle américain.

(a) Par le 44° 5o' de latitude nord.

(3) Zizania aquatica. L.

(4) Chonga chez ces peuples signifie loup ou chien.

de l'Amérique* 39

nepin et de deux canotiers pendant qu'il disait ses prières, en demandant à Dieu sa protection contre ces Indiens qui massacraient tout ce qu'ils rencontraient , même leurs alliés, pour attraper des haches ou des couteaux.

Les prières du père Hennepin furent exaucées , lorsque le 1 1 avril, il aperçut 33canotsd'écorce conduits par 1 20 hommes qui allaient en guerre contre les Miamis , les Illinois et les Maroha ; entourant les canots, ils voulaient tuer les Français , mais leurs vieillards , voyant le calumet de paix à la main du père, le respectèrent. Hennepin leur donna quelques bouts de petun ou tabac ; et ils crièrent miamiha miamïha, que les Français ne comprenaient pas ; mais au moyen des marques tracées sur le sable , avec le bout d'un bâton , ils purent apprendre que les Miamis avaient passé le fleuve Colbert, pour se joindre aux Illinois. Trois ou quatre vieillards mirent la main sur la tète du père Hennepin , pleurèrent d'un ton lugubre , et refusèrent de fumer le calumet de paix ; ensuite ils l'emmenèrent avec ses gens , à travers le fleuve poussant des hurlements épouvantables. Ils s'arrêtèrent pour délibérer en assemblée sur ce qu'ils feraient des captifs. Deux chefs firent connaître par signes que leurs guerriers voulaient leur mort. Alors Hennepin baissa la tête, pour faire voir qu'il était résigné. En même tems, il jeta, au milieu d'eux, 6 haches, i5 couteaux et 6 brasses de tabac noir. Ce présent apaisa plusieurs d'entre eux qui donnèrent en échange du castor à manger en mettant à la bouche des Français les premiers morceaux comme de coutume ; mais le même jour, ils remettaient le calumet de paix, ce qui manifestait de mauvaises intentions. Hennepin voulait se laisser tuer sans résistance ; les deux canotiers se défendre avec leurs épées et vendre chèrement leur vie. Pour ne pas être massacrés en dormant , ils passèrent la nuit en veillant l'un après l'autre. Le lendemain, 12 avril, un capitaine nommé Narhetoba, vint demander le calumet de paix ou'il remplit du tabac de son pays pour faire fumer tous ceux de sa bande , ainsi que les autres qui désiraient la mort des Français. Après cette cérémonie, il fit comprendre à Hennepin qu'il devait le conduire , avec ses gens , dans son pays. Chemin fesant, ce père éprouva un grand chagrin, ne pouvant répéter son bréviaire devant ses gardiens, qui, croyant que ce livre était un esprit, crièrent d'un ton élevé ouac hanche. Michel Ako avertit Hennepin que s'il continuait à dire l'office, ils seraient tous trois tués ; et les canotiers le prièrent de s'en dispenser. Alors il chanta les litanies de la Vierge, à

4o CHRONOLOGIE HISTORIQUE

livre on vert , ce qui fit plaisir aux Indiens qui s imaginaient que c'était un esprit qui voulait les divertir. Hennepin se mit sous la protection du jeune capitaine qui avait demande' le calumet de paix. Les autres chefs avaient des sentiments trèsdifférents à l'égard des captifs. Le principal, nommé Aquipaguelin, dont le fils avait été tué par les Miainis, ne pouvant se venger de ces peuples, tournait sa colère contre les Français, et pleura toute la nuit, pour engager ses camarades à les massacrer. Voyant un canotier abattre, d'un seul coup de fusil, trois ou quatre outardes, un coq d'Inde, tous les chefs se décidèrent à conserver ces étrangers, afin d'en attirer d'autres, qui pourraient leur apporter des fusils, qu'ils appelèrent manza ouackange ou fer qui a de l'esprit.

Les Français avaient fait environ 200 lieues par eau, depuis leur départ des Illinois , et ils avaient navigué pendant 1 7 jours en parcourant i5o milles sur le fleuve Colbert. Etant arrivés à 5 lieues au-dessus de la chute de Saint-Antoine, les Indiens prirent terre pour délibérer concernant les captifs. D'après leur décision , ils furent remis à trois chefs de famille pour remplacer autant de leurs fils qui avaient été tués en guerre. En conséquence, ils brisèrent les canots français, s'emparèrent des effets qui s'y trouvaient, et se rendirent chez eux par terre avec leurs captifs , après une marche pénible de 5 journées ou de 60 lieues, vers les fêtes de Pâques de 1680. Les Français furent placés chez les chefs de famille qui leur donnèreut à fumer, et oignirent leurs cuisses, jambes et plantes de pieds avec de l'huile de chats sauvages.

Hennepin se trouvait chez Aquipaguetiny chef d'une grande famille, qui le couvrant d'une robe faite de dix grandes peaux de castors, garnie de plumes de porc-épic , le présenta à ses femmes , et mit devant lui un plat d'écorce rempli de poissons.

Hennepin souffrait tellement qu'il ne pouvait plus se lever; pour lors ce chef prépara une étuve couverte de peaux de buffles, renfermant des pierres brûlantes : il y fit entrer Hennepin tout nu , avec quatre de ses gens qui portaient son corps et ses membres , en chantant et pleurant amèrement. Après avoir subi cette opération plusieurs fois, le malade se trouva rétabli.

Les Islati racontèrent à Hennepin beaucoup de choses qu'ils avaient apprises des Indiens qui étaient venus en embuscade chez eux du pays de l'ouest, à la distance d'environ 5oo lieues. Ils racontaient que les At senipo va lais -demeuraient vers

DE L* AMÉRIQUE. 4i

le notd-est de 7 à 8 journées de distance ; et que tous les autres peuples qui se trouvaient à l'ouest et au nord-ouest habitaient dans de vastes prairies où le bois était si rare qu'ils étaient obligés de faire du feu avec de la fiente de buffles qui y abondaient.

Le 25 juillet, Hennepin ise trouvant à la chasse des buffles, rencontra M. de Luth et cinq autres soldats français qui l'engagèrent à les accompagner chez les Islati dont les villages étaient situés à 120 lieues de là : ils y arrivèrent le i4 août suivant. Vers la fin de septembre, Hennepin, de concert avec les autres Français, fit connaître à ces peuples que, pour faire un établissement chez eux, il faudrait des outils ; et que pour en trouver, il fallait retourner aux habitations françaises. Le grand chef des Islati y consentit, et traça, avec un crayon , sur un papier, la route d'environ 400 lieues qu'ils devaient suivre.

Muni de cette carte , Hennepin partit , avec huit Français, en deux canots, et descendit la rivière Saint-Francois et le fleuve Golbert. Etant arrivé au saut de Saint-Antoine , on trouva deux peaux de castors qui avaient été suspendues aux arbres comme en sacrifice.

Hennepin s'arrêta près de la rivière Ouisconsing pour boucaner de la chair de buffles, et trois des Indiens qu'il venait de quitter l'informèrent que leur grand capitaine , nommé Pinperce, ayant appris qu'un autre chef de sa nation voulait poursuivre les Français pour les tuer, il lui avait casse la tête. Deux jours après , une flottille de i4o canots , ayant à bord s*5o guerriers , descendit le fleuve ; et , rencontrant les Français, les traitèrent amicalement. Hennepin s'etant muni de provisions , se rendit à la rivière de Ouisconsing dont il suivit le courant environ 60 lieues jusqu'à un portage d'un demi-mille qui avait été marqué par le chef indien. Le lendemain , Hennepin entra dans une rivière extrêmement tortueuse, et passa par quatre lacs dont les bords étaient autrefois habites par les Miamis. On y trouva des MaskouttnSy des Kikapous et des Outaougamy ^ qui y cultivaient le mais. Hennepin passa ensuite le saut de Cakalin, et après 4<>° lieues de navigation , depuis le pays des Islati, il arriva à l'extrémité de la baie des Puans, où il trouva des Français qui trafiquèrent avec les Indiens ; continuant sa route,* environ 100 lieues dans des canots, il arriva à Missilimakinac , où ils passèrent l'hiver : quarantedeux Français s'y occupaient des affaires du commerce. A

leur demande, le père Hennepin leur donna le cordon de Saint-François. Il partit de là la semaine de Pâques , et fut oblige de traîner les canots sur les glaces du lac d'Orléans plus de 10 lieues : après 100 lieues de chemin sur ce lac , il passa le détroit de 3o lieues et entra dans le lac de Conti : s' avançant encore à la distance de 120 lieues, il passa le grand saut de Niagara et le fort de Conti , et entra dans le lac de Frontenac : longeant la côte méridionale de ce lac , il arriva, après une route de 3o lieues, au grand village des Iroquois Tsonnantouans , vers les fêtes de la Pentecôte de Tannée 168 1. De là il descendit le fleuve Saint-Laurent jusqu'à Montréal , et se rendit chez le comte de Frontenac, qui l'engagea à rester chez lui' pendant 12 jours pour se rétablir (1).

En 1696 , Hennepin publia à Londres une nouvelle édition de ses voyages , dédiée au roi William , dans laquelle il prétend avoir découvert l'embouchure du Mississipi ; mais d'après la description imparfaite qu'il en donne et du pays environnant , il est évident qu'il ne l'a pas vu. Suivant son propre aveu , il descendit de l'entrée des Illinois à Tembouchure du Mississipi, distance de plus de i,35o milles qu'il aurait faits en 17 jours, quoique pendant la nuit il se reposât à terre, et qu'il perdît du temps à se procurer des provisions : c'est un fait bien connu que dans la même saison , il faut le même nombre de jours, à peu près, pour qu'un bateau marchand descende de Saint-Louis à la Nouvelle-Orléans. Son rapide trajet contre le courant du Mississipi est encore plus extraordinaire, puisqu'il se fit en 24 jours dans un canot qu'il conduisait avec deux hommes. Avant l'établissement des bateaux à vapeur , un bateau marchand à rames , aidé par des voiles, mettait de 70 à 80 jours pour remonter de la Nouvelle-Orléans à Saint-Louis, distance qui est de i4o milles, moindre que celle parcourue par Hennepin (2).

1684- 1 688. Dernier voyage de M. de La Sale, dont le but était de reconnaître , par mer, l'embouchure du fleuve Mississipi et d'y faire un établissement.

La commission, qui lui fut délivrée par le ministre de Seignelay, portait que le commandant de l'escadre exécuterait

(1) Description de la Louisiane, nouvellement découverte au sudouest de la Nouvelle-France , par ordre du roi , avec la carte du pays, dédiée à S. M. par le révérend père Louis Hennepin , missionnaire récollet et notaire apostolique. Paris, in- 12, i683.

(?) Stoddaixk' Sketches 0/ Louisiana , chap. 2.

ce que M. de La Sale prescrirait , pendant le voyage, et lui donnerait à son débarquement tous les secours nécessaires.

Cette expédition, équipée à la Rochelle, était composée de 4 navires , savoir : le Joly> frégate de 36 à 4o canons , commandée par M. de Beau jeu ; la frégate la Belle, que le roi avait donnée à M. de La Sale, qui ]>ortait 6 pièces de canon ; la flûte V Aimable , du port de 3oo tonneaux , appartenant à M. Massiot, négociant de la Rochelle, et commandée par M. Aîgron ; plus une caiche de 3o tonneaux : la flûte avait à bord tous les objets nécessaires pour former un établissement; la caiche était chargée de munitions et de marchandises pour Saint-Domingue. Outre les équipages, on embarqua une centaine de soldats, trente volontaires, un certain nombre d'en-

Sagés et d'artisans et quelques filles. Il y avait deux neveux e M. de La Sale, nommés Cavelier et Moranger, trois ecclésiastiques de Saint-Sulpice, MM. Cavelier, Chefdeville et Majidle, et quatre pères récollete pour établir des missions parmi les sauvages, savoir : le père Zénobé Mambré, qui avait déjà accompagné de La Sale dans ses découvertes ; le père Maxime le Clerc, qui avait passé quelque tems au Canada ; le père Anastase Douay et Denis marquette ; enfin un bourgeois de Rouen, nommé Joutel, intendant du commandant , et auteur d'une relation fort estimée de cette expédition.

L'escadre partit de la Rochelle le 24 juillet 1684, en compagnie de la flotte des îles et du Canada ; et après avoir navigué 5o lieues , elle fut contrainte de relâcher à Rochefort pour réparer le mât de la fréeate. Elle remit à la mer le 1" août ; et Je 20, le commandant fit connaître son intention d'aborder à l'île de Madère pour prendre de l'eau et des provisions. De La Sale s'y opposait, croyant que cela n'était pas nécessaire , et craignant que les habitants n'avertissent les Espagnols de la route de l'expédition.

Le commandant céda à cet avis, au grand mécontentement des officiers. Etant arrivé, le 6 septembre, sous le tropique du Cancer, les marins firent des préparatifs pour la cérémonie nommée le baptême. M. de La Sale en empêcha l'exécution, ce qui attira sur lui les haines secrètes des équipages qui attendaient des baptisés de l'argent ou des rafraîchissements.

Le 27 septembre, le vaisseau arriva au port du petit Goave de St-Domingue , après une traversée de 58 jours : il y avait à bord cinquante malades, et M. de La Sale et les chirurgiens étaient de ce nombre. La frégate et la flûte y arrivèrent le 2 octobre ; mais la caiche avait été enlevée par deux pirogues

espagnoles . Le 25 , l'expédition remit à la voile pour le golfe du Mexique, et arriva, le 3o, en vue de l'île de Cuba. Le ? décembre, M. de La Sale débarqua avec quelques officiers, dans l'îlot des Pins , près de cette île, où d'un seul coup de fusil il tua un crocodile qui fut mangé par les soldats. L expédition repartit le 8, et le 1 1 doubla le cap Corrientes, et gagnant celui de Saint-Antoine , elle mouilla dans l'anse de ce cap situé au 22e degré et au 288e 35' de longitude ouest de Cadix. On y fit de l'eau , mais il n'y avait pas de provisions ; on découvrit seulement une bouteille contenant un peu de vin ou autre liqueur qui était gâtée (1). Le 28, l'expédition remit à la voile et découvrit le continent américain.

Depuis le 2 jusqu'au 18 janvier, de La Sale chercha à reconnaître l'embouchure du Mississipi. Le 2, il s'en approcha sans s'en apercevoir à cause du peu d'élévation de la côte et de la force du courant. On l'avait assuré que les courants portaient à l'est , et il croyait que le fleuve était bien loin à l'ouest , et qu'il se trouvait dans la baie d'Apalache : le 10, on passa devant l'embouchure du fleuve.

Plusieurs habitants delà côte vinrent abord de son navire, mais ils parlaient un langage inconnu. De La Sale débarqua quelques-uns de ses gens pour reconnaître la côte; ils revinrent sans avoir trouvé aucun indice de l'embouchure du grand fleuve. Une contestation eut lieu entre les capitaines et les pilotes concernant la position où ils se trouvaient et la route qu'ils devaient suivre. M. de La Sale, croyant qu'ils avaient passé le fleuve, voulut retourner aux battures ou élévation de terre presque à fleur d'eau qu'il avait vue le 6, mais l'eau manquait, et il fallait en chercher. De La Sale débarqua avec cinq ou six hommes, et parcourant la côte, il trouva sur les bords d'un lac une grande quantité de poissons demi-morts que ses gens firent cuire dans de l'eau salée.

Le commandant mit à terre environ i3o hommes pour longer la côte, et donna ordre au capitaine de la Belle de côtoyer dans la même direction , afin de les secourir en cas de besoin. Il confia ce détachement à Moranger son neveu, et M. Joutel leur donna des provisions et des armes. Le 4 février, ils se mirent en marche, et s'avançant pendant trois jours, ils rencontrèrent une grande rivière sur les bords de laquelle ils

(t) J ou tel critique la narration du chevalier -Tonti , où il est dit que de La Sale avait trouvé dans cette ile du blé d Inde ou maïs , et plusieurs tonneaux «te vins d'Espagne.

campèrent et firent les signaux convenus ; mais la chaloupe n'y répondit pas. Il fallait passer la rivière qui avait un demiquart de lieue de large. Us commencèrent à construire un canot pour cet objet, les 1 1 et 11 février, lorsque le Joly et la Belle parurent en mer; les pilotes sondèrent 1 embouchure de cette rivière (i) qui avait 12 pieds d'eau sur la barre et de 5 à 6 brasses en dedans. De La Sale prit la résolution d'y faire entrer la barque la Belle et la flûte l'Aimable . Le 17 , les pilotes y établirent des balises ou perches pour marquer le canal ; quelques ouvriers allant couper un gros arbre pour en faire un canot , rencontrèrent des Indiens auxquels ils firent des signes d'amitié : ils répondirent en mettant la main sur le cœur ; six ou sept d'entre eux suivirent les Français ; les autres se retirèrent avec trois otages. M. de Ea Sale fit régaler les premiers et leur donna quelques couteaux , haches et d'autres petits objets; mais il n'en put tirer aucun renseignement concernant le pays , excepté qu'il abondait en buffles. Ils paraissaient fort contents et se retirèrent. M. de Ea Sale les accompagna à leur camp situé à une lieue et demie de là, afin de dégager les otages, M. de Ea Sablonière et cinq ou six autres Français qui avaient été enlevés par les sauvages. Ee camp établi sur une hauteur était composé d'environ 5o cabanes, construites de perches ployées en dôme et couvertes de nattes de jonc et de peaux sèches. Les chefs présentèrent aux Français quelques morceaux de viande de buffle boucanée et de marsouin (2). Ils possédaient environ 4o canots qui ressemblaient à ceux que M. de La Sale avait vus sur le Mississipi.

Jaloux de l'autorité de M. de La Sale, de Beau jeu s'opposa à sa volonté. Le capitaine de la flûte , irrité de la préférence que de La Sale avait accordée au capitaine de la Belle relativement à l'opération de faire passer son navire à la barre, refusa d'obéir.

Pendant que M. de La Sale était absent, la flûte s'était échouée sur les batlures par la mauvaise manœuvre faite à dessein du capitaine ou du pilote. Elle contenait toutes les munitions , les ustensiles et les outils nécessaires pour l'exécution de l'entreprise. On sauva la poudre, la farine et une trentaine de barriques de vin et d'eau-de-vie. Le bâtiment, frappé par les

(1) La Guadeloupe , dans la baie de Saint-Bernard , située à 5o lieues ravirai à l'ouest de l'embouchure du Mississipi, près celle de la petite rivière aux Cannes, et par la latitude nord de 29 dégrés.

(2) Delphinus phocœna.

lames , s'entrouvrit pendant la nuit ; et on laissa périr la chaloupe qui lui était attachée.

Le 5 mars, plus d'une centaine de naturels vinrent au camp, avec leurs arcs et leurs flèches et cherchèrent à engager les Français à les accompagner à la cliasse. M. de La Sale n'ayant plus qu'une chaloupe , leur procura deux canots , au prix de quelques haches. Pour en trouver d'autres en échange , il expédia la chaloupe montée par cinq de ses gens, leur recommandant la vigilance et la défiance. S 'étant approchés du camp , ils s'y présentèrent les armes à la main , ce qui fit craindre de leur part des intentions hostiles, et plusieurs s'enfuirent. M. du Hamel , enseigne, en trouvant d'autres dans leurs cabanes , chercha inutilement par signes à leur faire comprendre qu'ils devaient remettre des couvertures qu'ils avaient dérobées. Ils se retirèrent en laissant quelques-unes et des peaux de bêtes dont les Français s'emparèrent, ainsi que de deux canots. M. du Hamel rev int à bord de la chaloupe, laissant les autres conduire les canots : ceux-ci n* ayant que des perches, en guise de rames, et le vent étant contraire, s'avancèrent trèslentement. A l'approche de la nuit , l'enseigne les laissa et revint au camp. Fatigués de cette pénible navigation , ces gens prirent terre pour se reposer, allumèijent du feu, se couchèrent et s'endormirent. Les Indiens revenant à leur camp, s'aperçurent que les Français avaient pris deux canots , des peaux et des couvertures. Cet enlèvement étant considéré comme mie déclaration de guerre, ils se décidèrent à se venger : ils tombèrent sur les Français endormis et les attaquèrent à coups de flèches. Orry et Desloges furent tués , Moranger et Gayen blessés ; les autres firent une décliarge de fusils, et les Indiens se retirèrent. Affligé de ce malheur, de La Sale fit enterrer les morts avec des salves de canon , ramasser tout ce qui restait du naufrage et le fit placer dans un lieu entouré de retranchements. La perte du navire et ces hostilités découragèrent tellement plusieurs gens de l'expédition , qu'ils manifestèrent le désir de l'abandonner. De ce nombre furent M. Dainmavillej prêtre du séminaire de Saint-Sulpice, Minet , ingénieur, et quelques autres. De La Sale , s'étant aperçu que le courant de la rivière était fort, s'imaginait que c'était un courant du Mississipi, et se proposa de vérifier ce fait. Vers le i4 mars, M. de Beaujeu exprima son intention de partir pour retourner en France ; de La Sale ne s'y opposa pas, et laissa embarquer à bord du Joly> le capitaine de l'Aimable, qui prit avec lui les gens de son équi-

page. De La Sale profita de cette occasion pour écrire à M. de Seignelay, ministre d'état, pour lui rendre compte de tout ce qui se passait.

Après le départ de Beaujeu,vers la mi-mars (i), de La Sale fit construire un fort des débris de la barque et du bois que la mer rejetait sur la plage. Pendant cette opération, un Espagnol et un Français de l'expédition désertèrent ; quatre ou cinq autres qui suivirent cet exemple furent pris et ramenés : l'un d'eux fut condamné à mort, les autres à servir dix années dans le pays.

Le fort étant achevé , de La Sale partit pour remonter la rivière, accompagné de 5o hommes, en cinq canots, parmi lesquels se trouvaient Cavelier, son frère et Chefde ville, prêtres, deux pères récollets et plusieurs volontaires. Joutel resta dans le port, avec 1 3o personnes ; il reçut l'ordre de n'avoir aucune communication avec les naturels du pays , et même de tirer sur eux s'ils se présentaient. Ils venaient souvent, dans la nuit, rôder autour du fort en contrefaisant les loups et les chiens ; mais ils se retiraient toujours au bruit des coups de rusiJ. De La Sale, qui entendit une décharge, revint inquiet, avec six ou sept hommes ; il avait parcouru un beau pays rempli de buffles et de gibier. Cette circonstance l'engagea à faire construire un autre fort plus avant dans le pays ; à cet effet, il enjoignit à Joutel de préparer les bois que la mer avait jetés sur ses bords. Des gens qui s'occupaient d'abattre des arnres prirent la fuite à l'approche de quelques natifs, et leurs outils tombèrent entre les mains de ces derniers. Ces Indiens nommés Clamcoets, dit Charlevoix, sont cruels, perfides , railleurs, et ne sont jamais plus à craindre que lorsqu'ils témoignent plus d'amitié.

Dans le commencement d'avril, un navire parut en mer que l'on croyait espagnol et envoyé pour découvrir l'expédition ; il passa sans 1 apercevoir.

Il arriva deux malheureux accidents pour ajouter aux chagrins que M. de La Sale éprouvait. Legrosj étant allé à la chasse, fut mordu par un serpent à sonnette (2) et mourut. Un pécheur, nageant autour du filet pour rassembler les poissons, fut entraîné par le courant et se noya. On prit une

(1) Ici Joutel dit qu'il ne se servirait plus de dates , de crainte de se tromper j mais il croit que M. Beau jeu était parti le 1 \ mars i685. Charlevoix dit la mi-mars.

W Crotalus horridus. h.

grande quantité de dorades , barbets , mulets et d'autres espèces qui étaient d'un grand secours. On en prit aussi autour de petits lacs salés en les dardant avec des bâtons pointus. On découvrit, en même tems, un sel bon et blanc qui se formait journellement sur les bords de ces lacs.

Une troupe ues naturels vint se poster sur une éminence à la distance d'une portée de canon , et trois d'entre eu\ s'approchèrent du camp sans arcs ni flèches : on leur fit tigne d'avancer, ce qu'ils firent de suite et donnèrent à entendre que leurs gens étaient à la chasse . Moranger proposa de les tuer pour venger la mort de ses compagnons ; mais Joutei s'y opposa et les renvoya. Le commandant prit toutes sortes de précautions contre leurs attaques. Le cheval de bois fut préparé pour les sentinelles que l'on trouvait endormies.

Au commencement de juin, de La Sale laissa une trentaine de ses gens pour garder le fort , et transporta tous les autres, au nombre de soixante-dix, à son nouvel établissement. Bientôt après, quelques mécontents foi nièrent le projet de s'en aller ; mais n'ayant point d'armes , ni poudre, ni plomb , ils prirent la résolution de massacrer les autres en commençant parJoutel et Legros. L'un des conjurés révéla le complot à M. Davault, chasseur, qui en avertit le commandant. Celuici fit arrêter l'un d'eux, qui avoua tout , et donna les noms des conjurés.

Vers la mi-juillet, de La Sale ordonna à Joutel de faire transporter tous les efFets qui se trouvaient dans le fort à son nouvel établissement situé à deux lieues de la baie , et proposa , pour cet objet , un cajeu de bois , ou radeau , avec lequel d longea la côte jusqu'à un endroit où il déposa le chargement. JVe pouvant transporter les bois , à cause du mauvais tems , il les fit cacher dans le sable. La maison était peu avancée, et il fallait chercher les troncs d'arbres à la distance d'une lieue et les traîner à bras à travers les herbes. Ce travail pénible et la mauvaise nourriture firent périr plus de cinquante personnes. Le maître charpentier, découragé par tant de désastres, disparut pour ne jamais revenir. Joutel passa avec la barque et deux canots , ayant à bord vingt hommes, et réussit à faire venir les pièces de bois qu'il avait enfouies dans le sable. Par ce moyen, on acheva la maison qui fut couverte de peaux de buffles. De La Sale donna le nom de Saint-Louis à cette habitation, ainsi qu'à la baie voisine.

Bientôt après , plusieurs autres individus succombèrent , parmi lesquels se trouvait Legros , après avoir eu la jambe

coupée. De La Sale attendit la gaérison de son frère , M. Cavelier, pour aller à la recherche du Mississipi. Pendant ce tems , il fit des excursions , à la distance de quatre ou cinq lieues, dans le pays qu'il trouva arrosé de beaucoup de petites rivières, et terminé par une montagne qui paraissait éloignée de quinze à vingt lieues. La petite rivière , près de l'habitation, fut nommée rivière aux Bœufs, à cause du grand nombre de ces animaux, nommés bœufs illinois (bisons), qui en fréquentent les bords.

De La Sale, après avoir fait visiter les côtes de la baie pendant six jours , pour découvrir l'embouchure du Mississipi , résolut de partir lui-même pour cet objet. Il laissa encore Joutel pour commander l'habitation qui renfermait, i° les munitions de guerre, savoir : 8 pièces de canon , 200 fusils, autant de sabres, 100 barils de poudre, 3, 000 livres de balles, 3oo de plomb, quelques fers en barre , et 20 paquets du même métal pour faire des outils et des clous ; 20 les provisions de bouche , qui consistaient en 20 barils de farine, une barrique et demie de vin, les trois quarts d'une barrique d'eaude-vie, quelques cochons, un coq et une poule (1). Il restait, avec Joutel, trente-quatre personnes, tant hommes que femmes et enfants , y compris trois pères récollets , Hurie qui devait commander en son absence , Duhaut , Thibault et un chirurgien.

Octobre. Cinq coups de canon annoncèrent le départ du commandant qui portait une espèce de cuirasse, faite de douves, pour se garantir des flèches ; il s'avança par terre en suivant les bords delà baie de Saint-Louis, en vue de ses canots qui la* côtoyaient.

1686, janvier. M. de La Sale, voulant connaître les mouillages des côtes, avait envoyé le pilote, avec cinq hommes , pour les sonder ; se trouvant fatigués de ce travail, ils se mirent à terre et furent tous surpris et tués par les habitants qui brisèrent leurs canots. Allant à leur recherche , de La Sale trouva leurs cadavres déchirés et en partie mangés par les Joups ou chiens sauvages ; en même tems , il perdit son chas-

rencontrant des cabanes, avaient tiré sur les habitants et

(1) Ici Joutel fait remarquer que l'auteur du livre intitulé : Premier établissement dans la N om elle- Franc e , se trompe en parlant des munitions et des provisions qui restaient dans la maison , et du bon état du fort qui avait des magasins souterrains.

T. XVH. 4

5o CHRONOLOGIE HISTORIQUE

blessé une femme qu'ils prirent captive avec une fille. Tous ces malheurs affligèrent beaucoup le commandant sans abattre son courage. 11 fit avancer sa barque dans la baie , ayant à bord un bon nombre d'hommes , avec l'ordre de ne descendre à terre que bien escorté. Ayant réglé ses affaires , il partit pour chercher des renseignements sur le fleuve Mississipi dans l'intérieur du pays : il fut accompagné de vingt hommes dans deux canots, chacun portant un paquet d'armes, d'outils et de petites marchandises.

Ayant passé à l'autre bord de la baie, il fit enfoncer les canots dans l'eau, et traversa le pays jusqu'à une belle rivière où il s'arrêta. Dans cette excursion , Duhaut qui demeura derrière pour arranger son paquet et ses souliers , s'égara à l'approche delà nuit, et revenant au port, il raconta «ju'ayant erré pendant un mois , se nourrissant de sa chasse , il arriva à l'endroit où on avait enfoncé les deux canots; il en retira un à bord duquel il se rendit à l'habitation de Saint-Louis. D'après ce rapport , Joutelle reçut chez lui malgré la défense du commandant de ne pas laisser entrer dans le tort aucun de ses gens sans un ordre par écrit.

Voici la description que Joutel a fournie du pays qui environnait Saint-Louis. L'habitation était située par le 27e degré de latitude nord, à deux lieues de la baie de Saint-Louis, sur les bords de la rivière aux Bœufs. Ces belles plaines s'étendaient vers l'ouest , couvertes d'une riche verdure ; vers le midi , d'autres se trouvaient coupées de jolis bosquets. On voyait partout une immense quantité de buffles, de chevreuils et de lapins. Parmi les oiseaux, on remarquait la poule d'Inde, l'outarde, l'oie, le cygne, la grive, la bécassine, le grand gosier et la spatule. La rivière et les petits étangs étaient remplis de poissons. La mer abondait en anguilles , truites et poissons rouges. Parmi les halliers, on voyait des serpents à sonnette : dans les rivières, des crocodiles ; on en tua un qui avait 4 à 5 pieds de circonférence et 20 pieds de long. Parmi les arbres , on reconnut différentes espèces de chêne , le mûrier avec de belles feuilles , et un autre arbre qui ressemblait au palmier. Les cimes de ces arbres étaient entrelacées de vignes rampantes qui portaient beaucoup de raisins charnus , mais acerbes. Il y avait plusieurs arbres fruitiers dont le fruit était excellent, particulièrement celui que les Espagnols nomment tsonos * dont la forme est celle d'un œuf. Le climat de ce pays est doux.

Vers le milieu de mars, de La Sale revint à l'habitation avec Cavelier, son frère, Moranger, son neveu, et cinq ou si» autres.

ME i/ AMÉRIQUE. 5f

11 avait envoyé le reste pour prendre la barqne et avertir do son retour; ils envoyèrent le lendemain annoncer qu'ils ne l'avant nomt trouvée. Ce fut un nouveau sujet de chagrin pour d«La Sa,e<Iul ava't laissé à bord ses meilleure ellets, ses vêtements et ses papiers. D'ailleurs la barque était nécessaire pour pénétrer chez les peuples qu'il avait découverts.

Il partit encore vers la fin d'avril , pour chercher par terre te fleuve fatal, accompagné de vingt hommes, du nombre desquels cta,ent son frère Cavelier, le père Anastase, Euv ger, son neveu, B.horçl, le Clerc, Hurie, Duhaut le jeune, Hiens le chirurgien et les domestiques. Il laissa ceux qui n'étaieùt pas en état de faire le voyage, parmi lesquels étaient U>eher, son neveu, le Barb.er, Canadien et d'autres. Quelques jours après, Chefdeville, prêtre, Marquis de la Saisonnière, et d autres, arrivent dans un canot, après trois mois a absence, pour annoncer que la barque était échouée de l'autre cote de la ba.e, et que plusieurs de leurs camarades avaient succombe de faim et de fatigue.

Après le départ de M. de La Sale, Duhaut et d'autres coinmencerent a murmurer. Joutel les réprimanda et menaça de les mettre aux arrêts. '

De La Sale revint au mois d'août, après avoir pénétré, vers le Mexique, à travers un pays délicieux occupé par plusieurs nations avec lesquelles il avait contracté alliance, particulièrement avec les Cenis, qui lui avaient donné cinq chevaux , au mais, des fèves et quelques grains en échange de petits objets de marchandises ; il n'avait pas trouvé le fatal fleuve et '1 ne ramenait que huit hommes de vingt qu'il avait en partant. Il informa Joutel que le Clerc, Hurle, Duhautle jeune, et deux autres, ne pouvant supporter le voyage, il leur avait accorde la permission de retourner à l'habitation, et que probablement ils avaient été tués par les sauvages ; que Bihorel s était égaré et perdu; que Duménil, son domestique, avait ete dévore par un crocodile, et que quatre autres avaient déserte dans le jiays des Cenis.

De La Sale prit encore la résolution de faire un troisième voyage; mais ët?nt atteint d>nne .

«le lasser passer les grandes chaleurs et de le différer jusqu'au mois d octobre. En même tems , il fit construire un nouveau magasin entouré de pieux. Sept ou huit de ses gens, qu'il avait envoyés pour couper du bois, furent attaqués par les naturels, tes Llamcoets, qui en tuèrent deux.

1687 j janvier. De La Sale confia au commandant Le Barbier la garde du fort, y laissant treize hommes et sept femmes on filles, avec des provisions qui consistaient en quelques barils de farine et soixante-dix cochons. Il partit, le 12 janvier, avec dix-sept personnes ( 1) et cinq chevaux chargés des choses nécessaires. Le même jour, de La Sale arriva à un lieu nomme le Boucan j parce qu'on y avait souvent boucané des viandes ; le lendemain , il traversa une campagne de deux lieues d'étendue, entrecoupée de marécages et couverte de buffles, de chevreuils et de toutes sortes de gibier. A l'extrémité de cette plaine se trouvait un bois à travers lequel coulait une rivière, affluent d'une autre qui déchargeait ses eaux dans la baie de Saint-Louis. La première reçut le nom de la Princesse. A l'entrée de ce bois, on tua cinq buffles dont les peaux servirent de couvertures. Passant la rivière à gué, il s'avança dans l'intérieur du pays, et, le 14, traversa une autre grande campagne à travers laquelle couraient uue quantité de buffles poursuivis par des Indiens chasseurs. L'un d'eux, qui fut pris par un Français à cheval, se croyait perdu; quelques-uns voulurent le tuer , mais de La Sale s'y opposa, lui donna à manger, à fumer et quelques bagatelles, et puis le congédia. Continuant sa route , il fit prendre un autre chasseur qu'il traita de la même manière. Plus loin , en rencontrant une troupe , il fit halte, et elle s'arrêta, mit à terre ses armes , et s'avança vers les Français. De La Sale les fit fumer tous, et leur donna du tabac, quelques couteaux et de la rassade. Ils se retirèrent fort contents. Le commandant, ayant gagné un bosquet où il avait campé dans sa dernière excursion, y passa la nuit, protégé par une espèce de retranchement ; le 1 5, il reprit son chemin pour chercher le gué de la Princesse par où il avait déjà passé, mais sans le retrouver. Il s'avança plus haut , passant tantôt à travers de belles prairies , tantôt des bois de jeunes arbres, hauts et droits , et qui semblaient être plantés de la main d'homme. En quelques endroits, les bois étaient si épais, cm'il fallut frayer un chemin pour les chevaux. Le 17, il arriva près d'un coteau sur lequel était un camp de plus de deux cents cabanes, en forme de dôme, composées de grandes perches. Les chasseurs les avaient abandonnées en emportant les cuirs et les nattes qui les couvraient. A quelques heures de

(1) Cavelier, son frère , ses neveux s le père Anastase , Liotot, Larehevêane, Du haut, Hiens, le jeune Talon, un Indien chasseur, nommé Nika , et un domestique.

marche, plus loin, on rencontra une troupe de baffles dont on en tua sept ou huit. On campa sur les bords d'un ruisseau où la plaie tomba toute la journée. Le 19, la route au travers des broussailles était si difficile, qu'il fallait l'ouvrir à coups de haches, et on avait souvent l'eau jusqu'aux genoux. Pour éviter ces difficultés , M. de La Sale se proposa de suivre les traces des buffles qui , par instinct , choisissent toujours les sentiers les plus faciles à passer. Il continua sa route vers le haut de la rivière qu'il traversa, avec ses gens, à un endroit étroit au moyen d'un arbre qu'on jeta d'un bord à l 'autre. Les chevaux passèrent à la nage. Une troupe de quinze chasseurs y arriva, mettant leurs arcs en signe de paix ; ils furent accueillis amicalement, et on leur donna du tabac à fumer. Ils firent comprendre que leur nation était nommée Hebahama^ et qu'ils étaient voisins et alliés des Cenis.Le 22, vingt-cinq autres Indiens arrivèrent, dont quelques-uns avaient des boucliers très-forts , faits de cuirs de bœuf. On apprit d'eux qu'ils étaient en guerre avec des peuplades au nord-ouest , et qu'à la distance de dix journées de là ils avaient vu des hommes semblables aux Français. On leur donna à manger , et on leur distribua quelques présents.

Continuant sa route , de La Sale arriva , le 26 , à une rivière qu'il nomma Sablonnière , à cause des sables dont elle était remplie.

Le Ier février, les chasseurs français ayant découvert des cabanes , de La Sale laissa Joutel pour garder le camp , et partit, pour les reconnaître, accompagné de son frère Cavelier et de sept de ses gens. C'était un village composé d'environ vingt-cinq cabanes construites en dôme , comme celles déjà décrites, et situé sur une petite élévation de terrain presqu'environné par la rivière. Chaque cabane renfermait quatre ou cinq hommes et plusieurs femmes et enfants. Ils furent bien surpris ; mais le chef reçut amicalement M. de La Sale, le fit asseoir sur des peaux de buffles, lui présenta de la viande boucanée, et donna, en échange du tabac et de quelques couteaux, des peaux de buffles bien passées avec le poil.

Le 2, de La Sale continua sa marche à travers un pays sablonneux, et rencontra une belle rivière qu'il nomma Maligne à cause de la mort de son domestique qui y avait été dévoré par un crocodile. Cette rivière était large comme la Seine devant Rouen, et paraissait navigable. Les chasseurs trouvèrent, dans ce beau pays, des bœufs, des chevreuils, des poulesd'Inde et des animaux de la figure d'un rat , gros comme un moyen

chat, et qui avaient sous la gorge un sac où ils mettaient leurs petits (i).

De La Sale e'tant arrivé à un endroit où il avait, dans sa dernière excursion, caché quelques balles de rassade dans lè creux d'un arbre , y resta pour construire un canot portatif pour passer les rivières. Le 1 2 , il campa sur les bords d'une rivière qu'il avait nommée l'Eure lors de son dernier voyagé. Les i3 et i4? il traversa quelques ruisseaux assez forts qui arrosaient un beau pays terminé par une forêt. Le 16, il arriva à un village de quarante cabanes situé sur la pente d'une colline. Il fut bien accueilli par le chef qui confirma le récit des autres concernant des hommes semblables aux Français qui avaient été vus par quelques-uns de leur nation.

Voici les noms des peuplades chez lesquelles de La Sale avait ^passé :

Arhan.

Enipiahœ.

A hou erhopîheim .

Koienkahe.

Konkone .

Oruaesse.

Keremen.

Spicheats.

Kabayes.

Thecamons.

Theaureinets.

Kiaboha.

Chaumenes.

Rouans.

Àhehoen.

Meghai.

Tecamenes.

Otenmarhem.

Kavayan.

Meracouman.

Ceux qui se trouvaient à Pouest et au nord-ouest de ladrte rivière étaient :

sac

Coyabegux.

Onapien.

Pichar.

Tohan.

Kiasses.

Chancres.

Tsera.

Bocrettes.

Tsepehoen.

Fcrcouteha.

Pannego.

Petao.

Petzares.

Peisacho.

Peihoum.

Orcampiu (2).

Les Indiens , chez lesquels de La Sale se trouvait , s'appelaient Teao; ils racontaient qu'une grande nation , nommée Ayano et Canohatino, était en guerre avec les Espagnols ; qu'une centaine de ces Indiens devait venir pour aider les Cenis ; mais apprenant la marche des Français, ils étaient re-

(1) C'était sans doute le sarigue à oreilles bicolores, Cuvier. Virgini an opposum , Didelphis virginiana , L. La poche , où les petits se retirent en cas de danger, est formée par un repli de la peau du ventre de la femelle.

(2) M. Dumont, dans ses mémoires sur la Louisiane, dit que les noms de ces nations étaient inconnus en 1710;, \o ans après le voyage, de I»a Sale, excepté trois qui sont ceux des Naquitoches, des Arcanças et des Cadodakis ; mais Joutel ne fait mention que des nations plus voi$ines du nouveau Mexique que de la Louisiane. Voy. Mémoires, etc., cap. 18.

DE l/ AMÉRIQUE,

tournés chez eux ; lès Teaos firent savoir que trois hommes des gens de La Sale se trouvaient chez les Cenis. Quittant ce peuple , il traversa une belle campagne entrecoupée de rivières ; il y rencontra encore des indigènes auxquels il fit entendre qu'il allait chez les Cenis. Le 20, il envoya Moranger avec quelques autres, à leur village, pour tâcher die trouver des chevaux. En même teins, deux de ces Indiens revinrent et firent comprendre qu'ils étaient alliés avec les Cenis , et que leur chef avait accompagné les Choumans chez les Espagnols, qui leur avaient fourni des chevaux ; que les Choumans avaient donné des présents au chef des Teaos pour conduire les Français chez eux ; que la plupart de ces Indiens avaient la tête plate, et qu'ils cultivaient le mais. M. de La Sale obtint de ces Indiens une belle peau de chevreuil pour quatre aiguilles. Moranger revint pour avertir le commandant qu'il avait été bien accueilli par le chef du village oui tenait en main un roseau au bout duquel était un feuillet d'un livre français qu'il paraissait respecter. Il se plaignit de ce que les Français avaient tiré sur quelques-uns de leurs gens dont l'un fut tué; et, par conséquent, qu'ils avaient été forcés de tuer l'homme qui était venu pour traiter de la paix. Malgré cette malheureuse afiaire, ils acceptèrent des présents, et donnèrent en échange quelques peaux de bœufs et de chevreuils. Ils refusèrent de céder des chevaux. Un de ces Indiens fit comprendre qu'il avait vu un Français chez les Cenis et deux autres chez les^$soms. C'étaient ceux qui avaient quitté l'expédition pendant le dernier voyage. Le lendemain , M. de La Sale arriva à un village où il fut bien reçu et eut un présent de viande boucanée* Ces Indiens allaient partir pour la guerre.

Le 24, de La Sale campa sur les bords d'un marais qu'il traversa , et plus loin , il passa ( le 6 mars ) la rivière qu'il nomma des Canots, parce qu'il y avait caché des canots dans sa dernière excursion. Le i5, il continua sa marche à travers un pays agréable, et arriva à un endroit où il avait caché du maïs et des fèves qu'il trouva tont gâtés. Le 16 , on tua deux bœufs : ils furent noucanés par le chirurgien.

Liotot, Hiens et Duhault avaient mis à part, pour les rôtir, les os à moelle. Moranger, mécontent, s en empara ainsi que de la viande boucanée, sous prétexte d'en mieux faire la distribution. Les autres, pleins de ressentiment contre lui , résolurent de se venger par le

massacre de Moranger, de de La Sale et de son Indien. Profitant des ombres de la nuit , Liotot prit une hache et les tua tous pendant leur sommeil. Les con-

56 CHRONOLOGIE BISTOIUQUE

jurés, Hiens , Teissier et Larcbevêque étaient partis avec des armes pour tirer sur eux en cas de résistance. Ne respirant que ▼engeance, et craignant la juste punition que leur crime méritait , ils se décidèrent à tuer le chef. La difficulté de passer la rivière, les i8et 19, retarda l'exécution de cet assassinat. De La Sale , qui avait attendu ses gens avec grande inquiétude , partit lui-même pour les trouver, accompagné du père Anastase et du sauvage, ayant laissé le commandement à Joutel. Approchant de l'habitation , il vit des aigles qui voltigeaient autour, attirés par l'odeur des cadavres de ces victimes : il tira un coup de fusil que les conjurés entendirent , et sur-le-champ ils se préparèrent pour le surprendre. Duhaut se cacha dans les herbages et déchargea son fusil contre de La Sale qui tomba raide mort. Le père Anastase attendait le même sort ; mais Duhaut le rassura , lui disant qu'il n'avait rien contre lui : que ce qu'il avait fait était un coup de désespoir ; que depuis quelque teins il voulait se venger de Moranger qui avait contribué à la mort de son oncle.

Ces barbares dépouillèrent le corps de leur malheureuse victime jusqu'à la chemise , le chirurgien criant : te voilà, grand bâcha ! te voilà ! et traînant le corps dans les halliers pour être dévoré par les loups ou autres bêtes sauvages ( 1).

Parlant des qualités de de La Sale , Joutel dit qu il possédait tous les moyens pour faire réussir son entreprise ; mais il avoue que ses manières hautaines le rendirent souvent insupportable.

Les meurtriers ayant assouvi leur rage se rendirent au campement avec des indigènes qui avaient été témoins de cette scène tragique. Larchevêque , un des complices , se rendit chez Joutel pour l'en avertir, lui conseillant , comme ami, de carder le silence, car sa vie en dépendait. Duhaut s'empara du commandement et de tout ce qui était dans le magasin. On évaluait les marchandises à 3o,ooo fr., la vaisselle et l'argent à 20,000 fr. Il marcha vers les Genis. Le 28 , il se trouva sur les bords de la rivière du même nom , à la distance d'environ dix lieues de leurs villages. Cette rivière était si grossie par les pluies, qu'on ne pouvait la passer qu'avec un canot fait avec des peaux de buffles. Les Indiens passèrent à la nage et avertirent les Cenis de l'approche des Français. Cette rivière était bordée de beaux arbres , sur l'un desquels on vit des croix

(1) Bien loin , dit Joutel , de l'avoir enterré et mis une croix sur sa fosse.

m L'AMÉRIQUE. 57

et les armes de France qui avaient été gravées par M. de La Sale.

Le 29 mai, manquant de provisions, Jontel, Liotot, Hiens et Tessier forent envoyés chez les Cenis pour en trouver, et ils y rencontrèrent un homme à cheval vêtu à l'espagnole ; Joutel l'accosta en cette langue et en italien ; mais il répondit en celle des Cenis, se servant du mot coussica, qui signifie je n'entends pas. Il apprit que ce cavalier avait trouvé son costume chez une nation voisine appelée Assony. Il montra un imprimé espagnol concernant les indulgences accordées aux missionnaires du nouveau Mexique ; un autre Indien avait une jolie cavale grise qui portait deux paniers faits de cannes et remplis de farine de maïs brûlé. Les Français , étant arrivés au village , furent bien accueillis par les chefs qui portaient des peaux de chevreuils peintes de diverses couleurs, et sur la tête, des plumes en forme de couronne. Quelques-uns avaient des lames d'e'pée comme celles des Espagnols , à la poignée desquelles se trouvaient attachés des plumes et des grelots ou sonnettes ; d'autres avaient des massues et des casse-têtes ; le reste ne portait, chacun , qu'un arc et deux flèches. Tous avaient le visage barbouillé de noir ou de rouge. Après un accueil fort amical, ils amenèrent un Provençal qui avait quitté de La Sale lors de son premier voyage : il était tout nu comme les Indiens, et, chose extraordinaire, il avait presque oublié sa langue naturelle.

Les cabanes des Cenis étaient en forme de dôme ; quelques-unes avaient jusqu'à 60 pieds de diamètre et renfermaient de quinze à vingt ménages. Leurs meubles consistaient en peaux de bœufs et de chevreuils, des nattes bien faites, des poteries de terre et de petits paniers de cannes ; leurs lits , faits aussi de cannes , étaient élevés de terre de 2 à 3 pieds ; des peaux de boeufs et des nattes servaient de matelas et de couvertures. Les lits étaient séparés par des nattes suspendues. Us labouraient la terre, en commun, avec une espèce de pioche de bois. Les femmes seules faisaient les semences et tout le travail de la cabane; elles portaient autour des reins une peau, une natte ou morceau de toile. Joutel trouva, chez ces peuples , les deux autres Français , Ruter (1) et Grollet ;

(1) Le tapitaine Bossu trouva ensuite un sauvage métis , fils de ce Ruter, chez les Arkansas. Il avait appris à voguer a voile et à rame avec leurs pirogues , ce qui lui attira leur vénération : ils le regardaient comme le plus grand homme du monde. Voy. Nouveau Voyage aux

56 CHRONOLOGIE ««TORIQUE

k premier Breton, Vautre de la Rqebeile. Ils étaient, l'on et l'autre, tout-à-fait comme les sauyages , ayant le visage et le corps tatoués ; ils avaient acquis une haute réputation eu tuant des ennemis à coups de fusil ; mais n'ayant plus ni poudre, ni plomb, cette arme leur était devenue inutile.

Cavelier et Joutel voulurent se séparer des assassins pour aller chercher le Mississipi. Duhaut, qui avait annoncé son intention de retourner à l'habitation de Saint-Louis, changea d'avis et se décida à les accompagner avec ses camarades. Hiens, ancien flibustier et Allemand d'origine, s'y opposa et demanda sa part des effets. Duhaut ayant soutenu que toutes les haches étaient à lui, Hiens le tua d'un coup de pistolet : au même moment, Ruter déchargea son fusil contre le chirurgien Liotot qui tomba mort. Les sauvages, au nombre de vingt, spectateurs de ces horreurs , étaient épouvantés , et pour leur en cacher les motifs , ces monstres leur firent entendre que ces punitions étaient nécessaires parce que ceux qui étaient morts avaient gardé le plomb et la poudre qu'ils ne voulaient point partager avec les autres. Hiens s'engagea à accompagner les Indiens à la guerre , et les Français consentirent à attendre son retour.

Il partit, au commencement de mars , avec les Indiens et quatre Français, et les deux autres demi-sauvaees , tous à cheval. Le 1 8, un guerrier apporta la nouvelle delà victoire, qui fut célébrée par une danse. Leurs ennemis, nommés Cannohatinos , ayant éprouvé les effets des armes à feu , prirent la fuite, laissant sur le champ de bataille quarante-huit tués ou pris, tant hommes que femmes. Deux de ces dernières furent amenées et mises à la torture par les femmes cenis, pour venger la mort de leurs maris et de leurs parents qui avaient été tués dans des guerres précédentes. Le lendemain , une assemblée eut lieu dans la cabane du chef, où on apporta en

. pas les accompagi consentit à partager les effets qui restaient. Alors, Cavelier et sa compagnie se séparèrent de lui. Le chef des Indiens em-

Éoya tous les moyens pour les engager à rester chez eux , ur promettant des femmes et des vivres en abondance. Voyant qu'il ne pouvait réussir , il leur donna trois guides pour aller à Cappa , village près du Mississipi. Larchevêque et Meunier, enchantés des plaisirs qu'Us trouvaient parmi ces peuples, restèrent chez eux. A, son départ, la

de l'a^rique. 59

pàgme consistait en six personnes , savoir : Jeutel , le père Anastase , Cavelier , oncle et neveu , Tessier, et Barthélémy, ieune homme de Paris. Ils avaient six clievaux. Le jour du départ, de Marie cjui devait les accompagner, se noya en se baignant dans la rivière.

Partant le 24 jnin , ils passèrent, le 3o, par le village de Cadodaquious , et continuant leur route, ils rencontrèrent, le 6 juillet , celui de Cakaynako^ où ils furent bien accueillis. Le 24, ils arrivèrent au bord d'une rivière du pays des Àkansas , où ils découvrirent une cabane construite à la manière française. Plusieurs petits canots s'approchèrent , ayant des hommes à bord, qui tirèrent des coups de fusil. Quelle joie ! Us reconnaissent deux de leurs compatriotes : c'étaient Couture, charpentier, et Delaunay,qui avaient été laissés dans ce poste, avec huitautres, par M. deTonti lorsqu'il dessendit le Mississfpi pour chercher M. de La Sale (1). La compagnie se mit à genoux pour remercier la bonté divine. La maison française, située sur une hauteur près du village à'Accancea ou Akansas , était construite en bois de cèdre et couverte d'écoroe. Cette nation indienne était composée de quatre villages, savoir: Otsotchoiie^ Toriman Tonginga et Cappa. Ce dernier était situé sur le bord du Mississipi . Les cabanes de ces villages étaient si grandes, que plusieurs pouvaient contenir 200 personnes. Leurs meubles consistaient en quelques vases de terre et des plats de bois ovales. Ces Indiens étaient bien faits ; les femmes étaient belles. Le 25, les anciens s'assemblèrent pour chanter et danser le calumet avec les Français , après avoir reçu un cadeau de deux haches , six couteaux, cent coups de poudre , autant de balles et quelques brasses de rassade pour les femmes. Ces Indiens reconnaissants accordèrent aux Français quatre hommes avec un canot pour conduire les voyageurs à leur destination. Le jeune Barthélémy se décida à rester chez M. Couture et son compagnon qui s'engagèrent de ne rien dire de la mort de M. de La Sale. La compagnie leur laissa les chevaux, i5 à 16 livres de poudre , 800 balles, 3oo pierres à fusil, 26 couteaux et 10 haches. .

Le 27, les Français, au nombre de vingt, s'embarauèrent dans un canot pour descendre la rivière, accompagnés de Couture. Etant arrivés au village de Toriman , ils y furent bien ■ 1 1 > 1 > 1 ■ - ■

( 1) De Tonti avait descendu jusqu'à l'embouchure du fleuve Mississipi, et n'ayant pas trouvé de La Sale qui devait y arriver par mer, il avait remonté le neuve pour retourner à son poste des Illinois.

Go

accueillis par le chef. Ses aides , au nombre de sept ou huit, étaient tous nus et portaient chacun trois ou quatre calebasses ou gourdes attachées à une ceinture de cuir, et sur le derrière pendait une queue de cheval : les gourdes renfermaient des petits cailloux qui faisaient très-grand bruit quand ils couraient, et la queue, qui flottait au çré du vent, leur donnait un air risible; mais il ne fallait pas rire, dit Joutel. Accompagné de Couture, il visita le fleuve fatal : à cet endroit, il était beau et profond, large environ d'un quart de lieue avec un courant rapide.

Le 29, ils quittèrent ce village et s'embarquèrent dans deux canots pour traverser le Mississipi ; étant arrivés à l'autre bord , ils furent régalés par les anciens d'un village nommé Tonningua. Le 3o, ils se mirent en route pour Cappa (1), dernier village des Accancea , éloigné de 8 lieues. Dans cette route, ils forent obligés de traverser plusieurs fois le fleuve à cause de son cours tortueux. Etant arrivés à Cappa, ils furent fêtés par les anciens de ce village.

Le 1 août , Cavelier prit congé de Couture et s'embarqua sur le Mississipi avec cinq Français et quatre Indiens. En remontant le fleuve , ils furent souvent obligés de faire portage à cause de la rapidité de son cours et des nombreux îlots qui embarrassaient son canal. Le 6, ils campèrent dans un de ces îlots, près d'une nation ennemie, nommée Machigamea^ qui faisait peur aux guides. Le 7, continuant leur route, ils tuèrent un bœuf. Le 9, les bords du fleuve étaient très-élevés et composés de couches de terre de différentes couleurs, jaunes, rouges et blanches. Le i4, ils tuèrent cinq bœufs et en boucanèrent une partie. Le 19, ils arrivèrent à l'entrée de la Houabache (2) , belle rivière dont le courant était faible et l'eau claire. Le 25 , les Indiens firent remarquer une source d'eau salée, à portée de fusil, et dont les bords étaient battus de pas de buffles. Le 27, les sauvages se montrèrent de mauvaise humeur, et l'un d'eux annonça son intention de retourner chez lui. Le 29, ils passèrent par un rocher qui était élevé de 60 à 80 pieds au-dessus de l'eau ; et , le ier septembre , ils reconnurent l'entrée du Missouri. Continuant leur navigation , le lendemain, ils remarquèrent sur la face d'un rocher la figure

(1) D'après Joutel, ce village était le dernier des Arkansas ; mais selon Garcilaso de la Véga, les Kappas, lors de l'expédition de Ferdinand de Soto, étaient un peuple séparé et fort nombreux. Charleyoix.

(2) Ouabache des Français ; fVaba$h des Anglais.

des monstres dont le père Marquette a parlé d'une manière exagérée. C'étaient deux mauvaises figures crayonnées en rouge qui avaient de 8 à i o pieds de hauteur. Les sauvages ne voulaient point passer par cette pierre sans lui faire un sacrifice. Le 3, ils entrèrent dans la rivière des Illinois et se rendirent au fort Saint-Louis, où commandait M. de Bellefontaine, lieutenant de M. de Tonti, qui était allé faire la guerre contre les Iroquois. Celui-ci revint le 27 octobre. On lui cacha la mort de de La Sale. Ils s'embarquèrent à bord d'un canot de M. Boisrondet , qui avait été commis de la victime , et arrivèrent, le 17 mai, à Montréal. Ils y rencontrèrent MM. de Denonville et de Cbampigny auxquels ils rapportèrent qu'ils allaient retourner en France pour demander des secours pour la nouvelle colonie. Ils s'embarquèrent, le 3o août, à bord d'un bâtiment pêcheur, et arrivèrent à la Rochelle le 5 octobre ( 1).

Les Indiens Clamcoets ayant appris la mort de de La Sale, et la dispersion de sa troupe, tombèrent sur la garnison de Saint-Louis , et tuèrent tout le monde, excepté trois fils de Talon, leur sœur, et un Parisien nommé Eustache de Breman.

Le gouverneur du Nouveau-Mexique, étant informé de l'entreprise de M. de La Sale, envoya un corps de cinq cents hommes pour traverser son projet d'établissement. Etant arrivés chez les Cenis , ils y trouvèrent Larchevêque et Grollet qu'ils firent prisonniers. Quelque tems après, arriva un autre corps de deux cents Espagnols , avec quelques religieux de Saint- François en qualité de missionnaires. Cette troupe, ayant rencontré Meunier et Pierre Talon, les conduisit au village des Cenis. Talon, se trouvant bien traité par le commandant espagnol, lui dit que sa sœur et ses deux frères étaient esclaves chez les Clamcoets ; il envoya de suite un détachement pour les chercher et qui ramena les deux Talon, leur sœur, et un Italien qui était venu du Canada pour joindre M. de La Sale. L'année suivante, deux cent cinquante Espagnols retournèrent chez les Cenis qui leur remirent Jean-Baptiste Talon et Eustache de Breman, qu'ils conduisirent avec les autres à Mexico, où ils furent employés au service du vice-roi. Trois ans après, les trois frères Talon furent enrôlés à bord du vaisseau Christo, qui fut pris , en 1696 , par le chevalier des Augiers , et ces Français recouvrèrent leur liberté.

(1) Cli ai le voix raconte que dans Tannée 1723 , il rencontra à Rouen Cavelier et Joutel , et que ce dernier lui avait fourni beaucoup de détails concernant la mort de de La Sale.

fô» CHRONOLOGIE HISTORIQUE

Charlevoix. fait remarquer que de La Sale aurait pu obte- ! nir des guides chez les Cenis pour découvrir l'embouchure i duMississipi, mais il voulait approcher des Espagnols, afin de connaître les mines Sainte-Barbe. C'était un homme , dit-il , d'une grande capacité et d'une grande fermeté d'esprit, mais d'un naturel sombre et sévère, et ne voulant jamais prendre i conseil de personne ( i ) . i

Voyage du baron La Hontan. Première reconnaissance de la rivière Longue (le Saint-Pierre).

Cet officier partit de Niagara , avec quelques soldats canadiens et 3o jeunes guerriers indiens, pour attaquer les Indiens dans leurs quartiers. Il passa le saut de Niagara-Sainte- Marie et gagna l'île de Manitotialin. Ayant cherché ses ennemis, pendant quelques mois, sans pouvoir les rencontrer, il revint à Niagara, où il apprit que M. de Denonville, gouverneurgénéral du Canada, avait fait la paix avec les Iroquois. Alors, il se décida de reconnaître le pays, vers le midi du continent, plutôt que de retourner à Québec , pendant l'hiver.

24 septembre. Il partit, le 24, avec quelques soldats et cinq Outaouasj bons chasseurs, avec des vivres, des munitions de guerre et des marchandises propres pour troquer avec les Indiens. Favorisé du vent du nord, il arriva, dans trois jours, à Tentrée delà baie des P outeoutamis , éloignée de 4o lieues du point de son départ. Il entra dans une petite rivière assez profonde sur les bords de laquelle se trouvaient une maison de f jésuites et trois villages des Indiens , Pouteoutamis, Sakis et quelques Malominis qui vinrent à sa rencontre, et le régale- 1 rent de la danse du calumet. Il apprit qu'ils faisaient un grand commerce de pelleteries et de mais avec les coureurs de bois. J

Le lendemain, La Hontan fut invité, par une de ces nations, à un festin : il s'y rendit. Après l'avoir complimenté, les naturels se mirent à danser, l'un après l'autre, pendant deux heures ; ensuite , un repas fut préparé et servi par les esclaves. Les Indiens étaient assis à la manière orientale ; chacun avait sa portion des mets. On mit devant M. La Hontan quatre plats,

(1) Journal historique du dernier voyage quefcude La Sale fit dans le jgolfe du Mexique pour trouver l'embouchure et le cours du Misais sipi , par Joutel /rédigé et rais en ordre par M. âe Michel. Paris, 171 3.

Cuarleveix dit que cette relation est la seule sur laquelle on puisse compter. ,

Charlevoix , Histoire de la Nouvelle-France , II, lib. i3.

l'on (Ton poisson blanc bouilli, un autre de côtelettes et d'une langue de chevreuil, le troisième d'une gelinotte ( i ), d'un pied d'ours de derrière et d'une queue de castor (i) , le tout rôti ; le quatrième plat était un bouillon fait de plusieurs sortes de viandes. On lui donna pour boisson du suc d'érable (3), battu avec de l'eau, qu'il trouva délicieux. Après ce festin, qui dura deux heures, La Hontan pria un chef de chanter, pour lui, selon sa coutume. Il y consentit , et le baron lui fit présent d'un morceau de tabac pour l'engager à prolonger la fête jusqu'au soir. Les deux jours suivants, le baron eut les mêmes honneurs dans les deux autres villages. Il y trouva une chose fort singulière, c'était une dixaine de castors apprivoisés qui allaient et venaient des rivières aux cabanes.

Les Indiens lui parlèrent d'une autre espèce, qu'ils nommaient paresseux , et connus sons le nom de terriens , qui creusent des tannières comme des renards, et qui ne vont jamais à l'eau que pour boire.

2 octobre. La Hontan partit de cette baie pour continuer son voyage, et arriva, le i octobre, au saut de Kakalin. Traversant quelques petits courants , il passa dans la rivière des Puans, et gagna le village des Kikapoux, situé sur le bord d'un petit lac qui était rempli de brochets et de goujons. Il n'y avait que quarante guerriers ; les autres étaient allés à la chasse des castors. Le lendemain , La Hontan se rembarqua tt entra dans le petit lac des Malominis^ où ses gens tuèrent assez de canards et d'outardes (4) pour faire leur souper. Le jour suivant, La Hontan se rendit à un village indien. Il présenta deux brasses de tabac au chef, qui lui donna en échange trois sacs de farine de folle avoine (5).

Le 20, il arriva au fort des Outagamis, qui lui dansèrent Je calumet à la porte de leurs cabanes , et lui donnèrent du poisson et du chevreuil .

Le 1 1 novembre, il s'embarqua avec six Outagamis, bons chasseurs; et le i3, il prit terre au bord d'un petit lac où il trouva une cabane.

Le chef vint lui faire visite et s'informa des motifs de son

(î) Gelinotte de Canada , ou coq de bruyère à fraise. Tetrao uinlels. Lath.

(2) Castor du Canada. Castor fiber. L.

(3) Erable ù sucre. Acer saccharinum. L.

(4) Otis. Lath.

(5) Zizaue aquatique. Zizania aquatica. L.

projet de voyage. La Hontan lai dit qu'il voulait remonter la

rivière Longue jusqu'à sa source , et le pria de lui donner six guerriers pour lui servir de guides* Le chef lui en accorda dix qui connaissaient le pays et la langue des Eokoros* amis de sa nation. Ce petit renfort ranima l'esprit des Outaoiias ou Algonkins qui s'écrièrent qu'ils iraient sans crainte même jusqu'à la cabane du Soleil .

16 décembre. Le baron s'embarqua et arriva le 16, au portage Douiskocirij en transportant les canots et les bagages depuis la rivière des Puans, distante de trois quarts de lieue. Il trouva la rivière Douiskocin (i) bourbeuse et bordée de marais et de rochers escarpés. Il s'y embarqua le 19, et à la faveur du vent et du courant , il arriva en quatre jours à sa jonction avec le Mississipi. Le a3, il campa dans une île de ce fleuve, vis-à-vis l'entrée de la rivière, et poursuivant sa route, il arriva le 27 déc. à la rivière Longue (2), dont l'entrée forme une espèce de lac rempli de joncs qui ne laissèrent qu'un petit chenal pour donner passage aux canots. En la remontant , il la trouva embarrassée de la même manière à plus de 20 lieues : son courant était faible et lent , et ses bords n'étaient pas aussi fréquentés par des animaux et par des gibiers que ceux du Mississipi. Il n'y avait que peu de poisson, et il sentait si fort la bourbe , qu'il n'était pas mangeable. La Hontan descendit à tem/, It ses gens afant ape^u des chasseurs dans une grande prairie , coururent à leur rencontre : ils étaient au nombre de quarante , et dès qu'ils entendirent les cris des Outagamis , ils mirent bas l'arc et la flèche ; c'étaient des Eokoros : ils présentèrent à leurs ainis du gibier et quelques cerfs , et La Hontan leur donna en échange des couteaux et des aiguilles qui excitèrent leur admiration. Le lendemain , plus de 200 vinrent au bord de la rivière et se mirent à danser. Le chef pressa M. La Hontan d'aller loger dans un de leurs villages , mais il s'y refusa , et campa sur une pointe de terre à un quart de lieue de là : néanmoins, il accorda la permission à ses Indiens d'aller dans les villages.

Le lendemain , La Hontan visita les chefs de cette nation , auxquels il fit un présent de couteaux , de ciseaux , d'aiguilles et de tabac ; ils exprimaient leur joie d'avoir rencontré des Français dont ils avaient des rapports favorables de la part d'autres nations.

(1) Le Ouisconsin des Français ; IVisconsing des Américains, t*) La rivière Saint-Pierre.' Voy. la note à la fin de l'article.

de l'amérioue* 65

Le r* dee,, La Hontan partit accompagné de 5oo à 600 de ces Indiens qui s'avancèrent par terre du côte de la rivière , par plusieurs villages où ils s'arrêtèrent la nuit. Etant arrive' à un heu de chasse , le grand chef dit à La Hontan qu'il était en guerre avec la nation des Essanapes , qui demeurait à 60 lieues plus avant, et que, par conséquent, il ne pouvait lui donner une escorte; maisqu'il lui livrerait six esclaves de cette nation pour les conduire chez eux; qu'en remontant la rivière il n'avait rien à craindre que des surprises de nuit. '

^s Eokoros^araissaientdoux et numains. Leurs cabanes étaient construites de roseaux et de joncs entrelacés , et forti-

£S Hp" T %d et de faScineS Sarni«* <** terre glaise. Les deux sexes étaient tous nus, excepté par le milieu du

coi*ps. Les temmes étaient moins belles que celles du Canada tes peuples adoraient les astres.

La Hontan partit, le ai, avec les six Essanapes, et après avoir passe plusieurs îles, il parvint au premier village de cette nation où il fut bien accueilli. Continuant son voyage jusqu'à la distance de 5o lieues, il arriva au village du grand chef auquel il remit les quatre esclaves avec un présent de tabac ' de couteaux , de ciseaux et d'aiguilles, de pierres à fusil , d'hajneçons et un beau sabre. Enchanté des objets qu'il voit pour a première fois , il témoigna sa reconnaissance Jar un présent de cerfs, de chevreuils , d'oies , de canards , de pois et de

Apprenant que La Hontan voulait aller chez les Gnaisitares ., ce chef fournit une escorte de 100 hommes, lui disant que c étaient d'honnêtes gens avec lesquels il était lié pour se défendre contre les Mozeemlek,, nation qui comptait 20,000

guerriers. Les Unaisitares, pour éviter leurs attaques, habitaient dans les îles. La Hontan accepta l'offre du chef, qui lui accorda quatre pirogues à choisir sur 5o. Il les fît doier par son charpentier, ce qui excita l'admiration de ces peuples, laquelle fut encore augmentée par le coup d'un pistolet tiré en 1 air. La Hontan pria ce chef de conserver les canots jusqu à son retour. Il partit le 4 décembre, mais rencontrant un vent du nord, il fut obligé de gagner terre et d'y rester deux jours. Le pays était sans bois. Il n'en put trouver un seul morceau pour réchaufFer ses gens, ou faire cuire les viandes. Il se rembarqua et, remontant la rivière pendant huit jours débarqua, le 19, à la pointe d'une île. Dans toute cette distance, il n'avait vu que des prairies immenses et des marais remplis de roseaux.

t. xvii. 5

La Hontan expédia ses esclaves Essanapes pour chercher un village sur sa route : ils en rencontrèrent un dont le chef leur fit mauvaise mine , croyant qu'ils venaient de la part des Espagnols. Alors La Hontan se rembarqua et campa dans une petite île. Cependant les chefs g nais i tares envoyèrent des indigènes du côté du sud pour reconnaître ceux de l'expédition , et après avoir bien examiné leur teint, leur air et leurs habits, ils furent convaincus qu'ils n'étaient pas Espagnols. Ils furent confirmés dans cette opinion par la déclaration des Essanapes que La Hontan était en guerre avec cette nation. Alors il reçut une invitation de camper dans leur île,

s'embarqua avec six sauvages et dix soldats bien armés pour visiter ces peuples : il gelait fort , et il fallait casser la glace en certains endroits , afin d'ouvrir un passage pour les barques. Il fut reçu, avec grande cérémonie, par le chef de toutes ces îles , qui lui avait prépare une cabane. Entr autres choses , ce cacique parla beaucoup des Espagnols et du Nouveau-Mexique qui, selon lui , n'était éloigné que de 80 tassons de trois lieues chacun. Deux jours après, le cacique revint chez La Hontan , accompagné de 4oo de ses sujets et de quatre Mozeemlek que le baron prit pour des Espagnols : ils avaient le teint basané, la barbe touffue , les cheveux longs, et ils portaient des vêtements. D'après la demande de La Hontan, un de ces gens traça, sur une peau de bœuf, une espèce de carte des villages de son pays, qui étaient situés sur les bords d'une rivière qui prend sa source dans les mêmes montagnes qui donnent naissance à la rivière Longue. Cette dernière était formée d'une quantité de ruisseaux : à la réunion de ces deux rivières , les vallées étaient remplies de buffles auxquels les Gnaisitares firent la chassé en remontant dans leurs pirogues ; et s'ils avançaient sur les terres des Mozeemlek , un combat sanglant s'ensuivait toujours. Les montagnes, qui avaient six lieues de largeur, étaient hautes et si escarpées , qu'il fallait beaucoup de détours pour les traverser. Elles n'étaient habitées que par des ours et d'autres bêtes sauvages.

A la distance de i5o lieues et au-delà de ces montagnes , se trouvait une grande rivière qui se déchargeait dans un lac salé de 3oo lieues de circuit , et à l'embouchure de cette rivière se trouvaient six belles villes et plus de cent autres, tant petites que grandes, autour de cette petite mer,

PS L'AMjfRIQWl. 67

sur tyiueUe.ces gens, nommas Tb^g/o^g^avlguaient dans de petits bateaux ; ils possédaient des haches de cuivre, des étoffes et d'autres ouvrages : ils étaient aussi nombreux, disaient- Us, que le sable, et soumis à un cbef qui les fesait trembler. Les Mozeemlek menaient dans leurs villes des troupeaux de petits veaux pris dans les montagnes et dont ils mangeaient la viande et préparaient les peaux pour servir de vêtements. Ce géographe indien ajouta , que les peuples de ce lac portaient la barbe longue de deux doigts , des robes qui descendaient jusqu'aux genoux et un bonnet pointu, et qu'ils avaient toujours à la main un bâton ferré ; que les femmes ne se montraient point ; et quoique ces peuples fussent toujours en guerre avec des nations puissantes, ils accueillaient les étrangers qui venaient chez eux.

Le baron ayant fait ses préparatifs pour partir, descendit en terre ferme où il fit établir un poteau et y attacha une plaque de plomb sur laquelle il grava les armes de France. Il partit le 29 janvier, et descendit la rivière Longue , dont il trouva le courant lent et paisible , excepté l'espace d'environ trois lieues ; mais ses rivages étaient tristes, son eau mauvaise. Cependant des barques de 5o tonneaux pouvaient jr naviguer. Enfin La Hontan arriva au Mtssissipi , le 12 ; il aborda au village des Otantas , où il trouva une provision de blé d'Inde, ou maïs. Ce village' était situé près d'une rivière assez rapide qui coulait des montagnes voisines. Il était habité par différentes nations. Sortant de ce village, il descendit le fleuve, et, au bout de quatre jours , il gagna l'entrée du Missouri. Remontant cette rivière , il arriva le 18 au premier village du peuple du même nom, où il trouva une centaine de coqs d'Inde. Ces peuples en avaient en quantité clans leurs cabanes.

La Hontan entrant ensuite dans la rivière rapide des Osa « banames; y aperçut beaucoup de buffles ; le ^5, il regagna le Mtssissipi. Plus de 3oo Arkansas y étaient à la chasse de ces animaux. Plusieurs portaient des couteaux pendus au col, qu'ils avaient achetés des Illinois. Après avoir passé deux jours avec les Arkansas, si connus de M. de La Sale, il s'embarqua et reconnut l'entrée de la rivière des Ouabash, où il trouva trois brasses et demie d'eau. Les Indiens lui dirent qu'elle était navigable pendant plus de 100 lieues. Ne pouvant pas la remonter, La Hontan s'avança jusqu'à la rivière des Illinois. Il mit à la voile le 10 avril , et après six jours de navigation , il gagna le fort de Crève-Cœur, où il fut par-

68 CHRONOLOGIE mSTORIQUE

faitement reçu par 4M. de Tonti. De là, H se rendit à Missilimackinac (i).

En 1695, M. Le Sueur, par l'ordre du comte de Frontenac, gouverneur-général du Canada, fit élever un fort, dans une He du Mississipi , à plus de deux cents milles au-dessus des Illinois , afin d'entretenir des relations amicales entre les nations de Sioux. et de Chippewa , qui habitent les bords d'un lac qui a plus de 5oo lieues de circuit , lequel est situé à 100 lieues est du fleuve. La .même année, il descendit à Montréal avec un des chefs de Chippewa , nommé Chingouabé, et un Sioux , du nom de Tioscaté* le premier de cette nation qui fût jamais venu dans le Canada. Comme on espérait tirer, de leur pays, différents articles de prix , le comte de Frontenac , le chevalier de la Caillière et de Champigny les reçurent très-bien. Le lendemain de leur arrivée, ils présentèrent au comte , dans une assemblée publique , autant de flèches qu'il y avait de villages sioux , et lui apprirent que ces villages le suppliaient de les recevoir au nombre de ses enfants, comme il avait fait des autres nations, qu'il récapitula l'une après l'autre ; faveur qui leur fut accordée. Ce chef mourut à Montréal. Le Sueur, se trouvant dégagé de sa promesse de l'accompagner dans son pays , passa en France, où, en 1697, il obtint la permission de retourner à la Louisiane pour exploiter ses mines. Il s'embarqua vers la fin de juin , à la Rochelle , pour le Canada ; il fut pris par les Anglais et conduit à Portsmouth. Lors de la paix , il revint à Paris pour obtenir une nouvelle commission, ayant jeté l'autre à la mer, afin de la cacher aux Anglais. L'année suivante , il obtint cette commission et retourna au Canada. Ayant éprouvé encore de nouvelles difficultés , il revint en France , et en son absence , les hommes chargés de conserver le fort qu'il avait établi en 1695, n'entendant plus

(1) Voyage du baron La Hontan dans l'Amérique septentrionale, 2e édit., 2 t. in-8°. Amsterdam , i;o5.

Le Saint-Pierre, nommé par les Sioux Menés o ta JVatapan, ou rivière d'Eau ttouble, prend sa source dans une chaîne de collines nommée Coteau des Prairies , par la latitude de 45° 40' nord et le 96° 3ÉT de long, ouest de Greenwich , et se décharge dans le Mississipi à la distance de 9 milles au-dessous de la chute de Saint-Antoine , par la latitude de 44° 53' nord, et longitude 93° 8* ouest. Le St-Pierre a un cours d'environ 5oo milles, mais la longueur de la vallée qu'il traverse ne dépasse pas 275 milles. Voy. Expédition to the sources qf St-Peters' river, cliap. 5.

de l'Amérique • 69

parler de lui, l'abandonnèrent et retournèrent à Montréal ( 1 ).

1696. Les Espagnols, alarmés des découvertes faites par les Français dans Ta Louisiane , établirent le fort de San- Carlos j dans la baie de Santa-Maria de Galve , à Test du Perdido , afin , disaient- ils , de protéger les mines du pays des Indiens Assenis que le vice-roi du Mexique se proposait d'ouvrir. Ce fort se trouvait dans la province de Pançacola j babitée des Indiens qui se nommaient Pençocolos (2); latitude 3o° nord, longitude 890 3i' ouest de Paris.

1698-99. Nouvelle expédition pour découvrir V embouchure du Mississipi , y construire un fort et prendre possession de la Louisiane. Le ministre de la marine, le comte de Pontchartrain , fit armer, à Rocbefort, deux frégates, le François et la Renommée et en donna le commandement à M. de Chdteaumorand et à M. Lemoine Alberville. Ce dernier officier, d'une grande réputation , au retour de son voyage de la baie d'Hudson , en 1697, avait communiqué au ministre ce projet de colonisation.

Cette expédition , ayant à bord une compagnie des soldats de Ja marine et environ 200 colons , mit à la voile le 1 7 octobre 1698, aborda, le 1 1 décembre, au cap français de Saint- Domingue pour s'y aboucher avec M. Ducasse > gouverneur de cette île. Elle en partit le 3 1 décembre, et le 27 janvier 1699, elle se trouva en face de la baie de Pensacola de la Floride. Ne connaissant point cette cote, les commandants envoyèrent un officier pour prendre langue et faire de l'eau et du bois. Il revint les informer qu'il s'y trouvait une colonie de 3oo Espagnols , et que le gouverneur ne voulait laisser entrer dans le port aucun navire étranger. Iberville, accompagné d'un officier, se rendit dans sa chaloupe pour sonder l'entrée du port, et y trouva 21 à 22 pieds d eau dans l'endroit le moins profond. Le gouverneur étant averti de cette opération , le pria de se retirer.

(1 ) Major Longs* expédition to the source of St-Peters' river, v. I , chap. 7. Ces renseignements se trouvent dans un manuscrit intitule* : Journal historique concernant rétablissement des Français à la Louisiane , tiré des mémoires de MM. d'Iberville et de Bienville , commandait pour le roi audit pays ; et sur les découvertes et recherches de M. Bernard de La Harpe, nommé au commandement de la baie Saint- Bernard, par Bernard de La Harpe. En i8o5, l'original de ce manuscrit se trouvait entre les mains du docteur Sibley. La Harpe dit : «La suite des mémoires de M. Le Sueur n'a point paru ».

(3) Entaio cronologico à la Historia de la Floride , afio 1696.

Digitiz&d

7o CHRONOLOGIE HISTORIQUE

Le 3i , les commandants français remirent à la voile pour reconnaître la côte , et mouillèrent près de la pointe orientale de l'embouchure de la Mobile (i). Le i juillet, ïberville descendit dans une île voisine, qu'il nomma île Massacre (2) , à cause des têtes et des ossements d environ 60 hommes qui se trouvaient vers la pointe du sud-ouest , et qu'il pensa avoir été' massacres. On y voyait aussi plusieurs ustensiles de cuisine en bon état. Cette île avait quatre lieues de circuit, un port assez commode avec quatre brasses d'eau (3).

Les navigateurs continuant leur route vers l'ouest, passèrent entre deux petites îles qui prirent le nom de Vile à Corne (4) et île aux Vaisseaux (5); à deux lieues plus loin, ils en rencontrèrent une autre qui fut nommée île aux Chats (6).

1699. Iherville fit construire des cabanes dans l'île aux Vaisseaux pour loger ses gens , et s'embarqua , le 27 février, pour chercher le Mississipi , dont les Indiens avaient parlé sous le nom de Malbouchia , et les Espagnols sous celui de Palizada (7). Il fut accompagné par son frère, de Bienvillc , enseigne de vaisseau , le père Athanase > récollet , et quarante-huit hommes à bord de deux biscayennes ou berges.

Il entra , le 1 mars , dans le fleuve , et après en avoir bien reconnu renibouchure (8), il alla communiquer sa découverte à M. de Châteaumorand qui se préparait , le 20 avril , à partir pour Saint-Domingue.

(1) Appelée Movila , par l'Inca Garcilaso de la Véga, clans son Histoire de la conquête uc la Floride, et qui raconte que Ferdinand de Soto y avait remporté une victoire remarquable sur les indigènes.

(2) Nommée ensuite île Dauphinée.

(3) Ce port se ferma ensuite par des sables que la mer déposa pendant une tempête.

(4) Ainsi nommée à cause de sa pointe étroite du côté de l'ouest , ou de la grande quantité de bestiaux qui s'y trouvaient après l'arrivée des Canadiens. ,

(5) Par la raison que plusieurs vaisseaux étaient entrés dans son port

(6) On y trouva un grand nombre de chats qui furent ensuite détruits par les porcs. Louisiane, par du Pratz , vol. I, chap. 1.

(7) Nommé Cucugua par l'Inca Garcilaso de la Véga , et Palizada

Ï>ar les Espagnols , à cause d'une grande quantité de bois flottants que e courant y entraînait.

(8) Jeffery, dans son Histoire de la découverte des établissements de la Louisiane, dit qu'en 1664 le Mississipi fut découvert par le colonel JVood qui y demeura dix ans pour déterminer son cours ; qu'il le fut aussi , en 1670 , par le capitaine Boit , et , en 1698, par le docteur Cox de New- Jersey qui le remonta à la distance de 100 lieues, et prit possession du pays sous le nom de Carolana.

DE L AMÉRIQU^ 71

Iber ville s'empressa de remonter le MUsissipi, et à la distance d'environ 120 milles , il rencontra un village des Bayagoulas, où il vit des canotes faites des couvertures qui y avaient été laissées par la compagnie de de La Sale. Ces Indiens les reçurent avec beaucoup de cordialité ; ils lui donnèrent des poules qu' ils avaient reçues d'une peuplade (1) qui résidait prés de la mer, où un navire avait fait naufrage, et duquel provenaient les volailles.

Les Bayagoulas firent voir aux Français un temple singulièrement orné de plusieurs figures d'animaux, comme d'ours, de loups, de chouchauacha (2), et d'un coq peint en rouge sur le toit. Ce temple , qui était en forme de dôme , avait trente pieds de diamètre; la porte, trois pieds de haut et deux de large ; au milieu, deux bûches de bois sec brûlaient, et la fumée en sortait par un trou pratiqué au sommet. Dans le fond se trouvaient des peaux de bisons, d'ours et de chevreuils qui avaient été présentées au Chouchouacha , la divinité de cette nation.

Le village était composé de 700 cabanes de la même cons- ' truction que celle du temple. Chacune ne contenait qu'une seule famille.

Des Bayagoulas, Iber ville remonta jusqu'aux Oumas^ qui lui firent un bon accueil. Un chef lui présenta une lettre écrite par le chevalier de Tonti, et adressée à M. de La Sale, gouverneur de la Louisiane , pour exprimer le chagrin qu'il éprouvait d'être obligé de s'en retourner sans l'avoir trouvé. Le chevalier ajoutait qu'il avait fait visiter, par deux canots, les cotes du Mexique pendant 3o lieues, et celles de la Floride pendant 25. Cette lettre était datée du village des Quinipissas (3), le 20 avril i685.

Iberville retourna dans la baie de Biloxi , située entre le Mississipi et la Mobile , et bâtit un fort où il mit douze pièces de canon. Au mois de mai, il en nomma Sauvolle, son frère, commandant, et Bien ville , un autre frère, lieutenant. Cette première colonie prit le nom de Biloxi > d'après les Indiens qui demeuraient dans le voisinage.

(1) Les Àttakapas.

(3) D'après la description de cet animal , par le père Charlevoix , c'était évidemment la sarigue , oreilles bicolores, Cuvier ; en anglais , Virainian opossum. Didelphis virginiana. Linn.

(3) Ainsi nommés par le chevalier de Tonti ; mais selon le père Charlevoix , c'étaient les Bayagoulas et les Mongoulatchas. Histoire de la Nouvelle-France, t. Il , lib. 18.

Iberville remonta jusqu'au grand détour du fleuve qu'il nom nia Portait de la Croix ( i ) , y ayant élevé une croix pour indiquer qu'il en prenait possession. Près de là se trouvait un village considérable des O uni as. Iberville descendit ensuite jusqu'à Bayou-Manchac. Bien ville suivit le courant jusqu'à la mer. Le premier entra dans un petit affluent du fleuve, et traversa deux lacs jusqu'à une baie qu'il nomma Saint-Louis; et les lacs , Maurepas et Pontchartrain (2).

Le 9 niai, Iberville mit à la voile pour retourner en France. Au moi? de juin , Sau voile expédia un de ses deux petits bâtiments pour Saint-Domingue, afin d'y ebereberdes provisions. Dans le même teins , il envoya son jeune frère , avec quelques Canadiens et un chef des Bayagoulas pour guide , chez les Colapissas qui habitaient les bords septentrionaux du lac Pontchartrain. Cette peuplade qui comptait alors 3oo guerriers, prit les armes pour attaquer les Français, les croyant Anglais. Trois jours avant, deux hommes de cette nation étaient venus avec 200 Chickasaws pour attaquer leur village, et en avaient emmené quelques-uns en captivité. Le guide leur ayant assuré que ceux-ci étaient Français ç et qu'ils recherchaient leur amitié , les Colapissas mirent bas les armes et reçurent les étrangers avec beaucoup de cordialité.

Bientôt après , Bienville revint au fort et remonta la rivière des Passagoulas jusqu'à un village des Biloxts et des Moetobies, qui l'accueillirent de la même manière.

Vers le même teins, deux missionnaires français, nommés Monligny et Davion (3), qui résidaient chez les Indiens Tensas et Yazouz, vinrent visiter le fort dont les Ounias leur avaientfourni des renseignements. Après y être restés quelques jours, ils retournèrent à leurs missions. Encouragés par cet ecclésiastique, plusieurs Indiens, ThoméeX Mobil iens^ se rendirent au fort.

Une autre circonstance heureuse fut le retour du bâtiment de Saint-Domingue , chargé de provisions.

1699. Le 16 septembre, Bienville fut envoyé avec dix Canadiens sur deux pirogues pour reconnaître d'autres bayous du

(1) Nommé depuis Pointe- Coupée*

(2) En l'honneur de la comtesse de ce nom.

(3) La mission de Davion était près de la Roche qui porte son nom, où est actuellement situé le fort Àdams , ainsi nommé en l'honneur de l'ancien président des Etats-Unis.

DE l/ AMÉRIQUE. 73

Mississipi, et en revenant, il rencontra, à 25 lieues delà mer( i ), une corvette anglaise de 16 canons, commandée par le capitaine Bar qui lui dit qu'il venait pour prendre possession du pays cède', en 1627, par Charles II à sir Robert fleath . Le capitaine anglais n'étant pas sûr (pie ce fleuve fût le Mississipi, Bienville lui fit croire qu i! était plus à l'ouest, et la corvette étant retenue par le calme, le capitaine se retira, en déclarant néanmoins que les Anglais avaient découvert ce pays il y a 5oans ; qu'ils y avaient plus de droit que les Français, et qu ils reviendraient bientôt avec de plus grandes forces.

Le but de l'expédition anglaise était d'établir, sur le Mississipi , une colonie des réfugiés français qui se trouvaient à la Caroline. Elle était composée de trois navires. Le plus grand de 24 canons, se tourna vers l'ouest et se dirigea vers la province de Panuco. Les deux autres allèrent chercher le fleuve.

M. de Callicres avait averti M. de Pontchartrain de ce projet de colonisation, fondé, disait-il , sur la relation du père Henncpin dédiée au roi Guillaume. L'un de ces réfugiés, un ingénieur français, nommé Secotij présenta un mémoire à M. Bienville , pour être expédié à la Cour de France, d'après lequel, quatre cents familles protestantes de ce pays, qui avaient émigré à la Caroline après la révocation de l'édit de Vîntes, en 168 4 , désiraient se fixer dans la Louisiane, pourvu que le gouvernement leur accordât la liberté de conscience.

Le comte de Pontchartrain répondit que sa majesté trèschrétienne n'avait pas chassé ces protestants de son royaume pour en former une république dans le Nouveau-Monde.

Louis XIV, dit Charlevoix, avait pris le parti de ne souffrir, ni dans son royaume, ni dans ses colonies, d'autre religion que la sienne. Après sa mort , les mêmes réfugiés firent la même proposition au régent (2) , le duc d'Orléans , qui la rejeta par le même motif.

Le 7 décembre, Bienville revint au fort de Biloxi où Iberville venait d'arriver avec soixante Canadiens et trois officiers, savoir : Boisbriant^ Saint-Denys et Maton , et un géologue, Le Sueur. Ce dernier fut envoyé pour examiner, sur les bords du Mississipi, un minerai qui avait été reconnu par les gens de Dacan.

(1) En cet endroit, le fleuve fait un grand circuit, auquel on donna ensuite le nom de Détour aux Anglais.

(2) Charlevoix, t. II, liv. 18.

1700. En fondant cette nouvelle colonie , le grand objet du gouvernement était d'encourager le commerce de la laine, des bœufe du pays et la pèche des perles. Dans les instructions à M. d'Iberville, il est dit « qu'un des grands motifs qu'on a donnes au roi lorsqu'on l'engagea à faire découvrir 1 embouchure du Mississipi, a été de tirer de la laine des bœufs de ce pays ; et que pour cela il faut domestiquer ces animaux, les enfermer dans des parcs et en amener des petits en France. Quoique les perles qui ont été présentées à sa majesté ne soient ni d'une belle eau , ni d'une belle figure, il ne faut pas laisser d'en rechercher avec soin , parce qu'il s'en pourra trouver d'autres, et sa majesté désire que M. d'Iberviile en apporte le plus qu'il pourra ; qu'il s'assure des endroits où la pêche s'en peut faire, et qu'il la fasse effectuer en sa présence» (1).

Janvier. Bienville prévient Iberville de la visite de la corvette anglaise , et que les colons de la Caroline étaient venus chez les Chicachas pour y faire le commerce de oelleteries et d'esclaves. Ces circonstances déterminèrent Iberville â renouveler la prise de possession qu'avait faite M . de La Sale, et à construire un petit fort sur le bord oriental du fleuve , à la distance d'environ 5o milles de la mer. Il y fit mettre quatre pièces de canon , et en donna le commandement à Bienville , son frère.

Le chevalier de Tonti avait appris des nouvelles de cette colonie, et vint la visiter au mois de février, avec environ vingt Canadiens qui se trouvaient établis chez les Illinois. On avait fait circuler, en son nom, une relation de ce pays, qu'il disait avoir été écrite par un aventurier parisien, pour gagner de l'argent.

Vers le milieu de février, Iberville, Bienville et Tonti se mirent en route avec une escorte pour reconnaître le pays. Après avoir visité les Bayagoulas , ils s'avancèrent chez les Oumas qui avaient surpris les premiers et emmené prison* niera plusieurs de leurs gens. Us furent relâchés, et la paix fut conclue entre les deux tribus par l'intervention de Bienville.

Des Oumas, Iberville se rendit chez les Natchez, où il fut accueilli par le grand chef, ou grand soleil de cette nation. Charmé de leur nelle position, il résolut d'y bâtir une ville qu'il appellerait Rosalie ^ en l'honneur de la comtesse de Pontchartrain. Les Natchez étaient beaucoup réduits par les

(1) Charlevoix, t. II, liv. 18.

DE l'aMÉRHSINS. 75

grtèrres et n'avaient alors que douze cents guerriers. Ils étaient alliés des Tensas, nation voisine. Pendant qu'Iberville était chez les premiers, la foudre éclata sur leur temple qui prit feu. A la demande des gardiens , les femmes jetèrent quatre enfants dans les flammes pour apaiser la divinité.

Alberville revint au fort de Biloxi et envoya Bienviile et St- Denys avec une escorte de Canadiens et d'Indiens au pays des Vatassées. Ayant traversé la rivière Rouge, ils atteignirent, le 6 avril, le village des Oxitchiouis j qui leur fournirent des provisions et un guide qui les accompagna cbez les Yatassées. Les premiers comptaient cinquante guerriers ; les derniers, deux cents. Le but de cette excursion était de s'assurer s'il y avait des établissements espagnols dans ce pays. N'en ayant entendu parler d'aucun, ils retournèrent à Biloxi, et, dans leur route,visitèrent les Bayagoulas dont le village avait été presque entièrement détruit par une tribu voisine des Mongoulachas.

Vers la fin de mai, Iber ville retourna en France , laissant Bienviile commandant du fort.

D'après les instructions d'Iberville, Saint-Denys , escorté par douze Canadiens et quelques Indiens , alla explorer les parties supérieures de la rivière Rouge. Après une absence de six mois , il revint sans aucune information importante concernant les Indiens qui vivaient sur ses bords.

D'après les instructions* d'Iberville, Le Sueur partit, vers la fin d'août , avec un détachement de vingt hommes pour former un établissement dans le pays des Sioux et prendre possession d'une mine de cuivre. Ayant remonté le Mississipi, jusqu'au saut de Saint-Antoine , il entra dans la rivière de Saint-Pierre ; et , après y avoir fait 4o lieues, trouva , vers la gauche, un affluent qu'il nomma rivière Verte à cause de " la couleur de la terre qui y tombait. C'était vers la fin de septembre, et les glaçons qui couvraient la rivière l'empêchèrent de remonter plus d'une lieue. Il y fit construire une estacade{\) pour passer l'hiver, qui dura jusqu'au commencement d'avril. Ses provisions étant épuisées, ce détachement se trouva obligé de se nourrir de la chair des bisons coupée en pièces et séchée à l'air. Au commencement , cette nourririture occasionna la fièvre et la dissenterie ; mais au bout de six semaines, l'estomac s'y accoutuma. Chaque individu en

(i) Nommée fort L'ffuillietea l'honneur d'un fermier-général , patron de M. Le Sueur.

mangea dix livres par jour et en but quatre ecuelles de bouillon sans être incommodé.

Au mois d'août, on visita la mine de cuivre située à Ja distance de trois quarts de lieue au pied d'une montagne qui parut entièrement composée de ce minéral» En vingt-deux murs, on en tira plus de 3oo quintaux, dont quatre milliers furent envoyés en France. Le Sueur, ne voulant point entrer plus loin, laissa dans le fort quelques hommes qui furent ensuite (1704) forcés, par les hostilités des Indiens voisins, de revenir à la Mobile.

D'après le manuscrit de La Harpe, déjà cité , Le Sueur arriva, le 1 3 juillet 1700, à l'entrée du Mississipi , et le ier septembre à celle de l'Ouisconsing ; le 19, il entra dans le Saint- Pierre ; le ier octobre, il la remonta à la distance de 44 lieues jusqu'à la rivière Bleue, située par la latitude de 44° *3' nord, à l'entrée de laquelle il commença une espèce de forteresse , qui fut achevée le i4, et nommée fort L'Huillier, en l'honneur du fermier-général de ce nom. Le 26, il fit embarquer 2,000 quintaux de terre verte et bleue à bord de trois canots gui arrivèrent à l'embouchure du Mississipi , vers le 10 février 1707.

1702. Etablissement de la Maubile (1) ou Mobile* et de l'île Dauphine. Iber ville revint à la Louisiane avec deux vaisseaux et un brigantin, ayant à bord un renfort d'hommes et des provisions. D'après 1 ordre du roi, il laissa, à Biloxi, une garnison de vingt hommes , sous le commandement de Boisbriant , et établit son quartier-général sur le bord occidental de la Mobile. Il fit construire des magasins et des casernes dans l'île de Massacre , qui prit alors le nom de Vile Dauphine. On avait choisi ce lieu à cause d'un port qui paraissait avantageux, mais qui fut tellement rempli de sable à la suite d'une tempête, qu'il n'y resta que neuf pieds d'eau.

Avant l'arrivée de cette flottille, les colons furent réduits à cent cinquante par la maladie et le manque de provisions.

1704. Les provisions étaient encore si rares , cette année , que les colons furent obligés de se disperser et de chercher des moyens d'existence, par la pêche, le long des cotes de la mer ; mais ils furent bientôt délivrés de cette détresse par l'arrivée

(1) Charlcvoix écrit Mobile. La cité de Mobile est située sur la rive droite de la rivière du même nom , par la latitude de 3o° 44* nor<l » et le n° 12' de longitude ouest de Washington. Population en i83o , 3,194 individus : Français , Ecossais et Irlandais.

De l'Amérique* 77

de vivres à bord d'un bâtiment venant de Vtra-Cniz, et un autre de France qui amena dix-sept nouveaux colons, des munitions militaires et des instruments d'agriculture. Ce dernier bâtiment était commandé par Chateaugué, frère d'Iberville.

Les Alibamonsj ayant offert de fournir une certaine quantité de maïs , Iberville envoya M. Dubreuil avec quelques soldats pour le recevoir en échange contre d'autres articles. Etant arrivés à deux jours de marche de leur village , les soldats furent massacrés. Dubreuil, qui était blessé, ne s'échappa qu'en se jetant dans la rivière. Bienville , ayant résolu de punir cette tribu, marcha contre elle, vers la fin de cette année, à la tête de quarante soldats et quelques Chickasaws. Après plusieurs jours de marche , il s'approcha de l'ennemi qui était posté sur une éminence. Il les attaqua dans la nuit et eut deux hommes tués et un blessé ; puis les Indiens se rerirèrent. Etant poursuivis par les Chickasaws, ces Indiens retournèrent au fort avec cinq chevelures des Alibamons. Quelques Choctaws en portaient un nombre pareil à la Mobile. Bienville réussit à capturer cinq pirogues chargées de provisions.

1705. Dans l'été de cette année, il arriva un bâtiment de 5o canons, commande par M. Decoudray, portant soixantequinze soldats , cinq prêtres des missions étrangères et vingttrois filles pauvres. Dans l'automne, la colonie perdit trentecinq personnes de maladie.

1706. Les Choctaws, aidés par Saint- Denys, gagnèrent une victoire sur les Chickasaws, au nombre de trois cents guerriers. Les femmes et les enfants seuls échappèrent par l'intervention des Français. Ces deux nations firent la paix ; mais à peine étaient-ils de retour chez eux, aue leur pays fut envahi par deux mille Cherokées , commandés par un Anglais de la Caroline. Plusieurs de leurs villages furent détruits et trois cents de leurs femmes et enfants emmenés en esclavage.

1707. Cette année , Iberville mourut au grand regret des colons. Il avait été envoyé avec une expédition pour attaquer la Jamaïque, et n'ayant aucune espèce de succès , il se rendit à Saint-Domingue pour chercher un renfort d'hommes , et faire une tentative contre Chaiieston. Pendant ces préparatifs, la fièvre jaune éclata parmi l'équipage de la flotte. Iberville y succomba, et le projet fut abandonné.

1708. M. Bourgoing arriva à la Mobile au mois de jan-

vier , en qualité de vicaire-général de la Louisiane. Il avertit M. de Bienville du massacre d'un missionnaire de Saint- Cosme et de trois autres Français par les Cheti mâchas , et ce commandant fit partir Saint-Denys à la tête de sept Canadiens et de quatre-vingts Indiens allies pour punir les ennemis. Il les attaqua avec succès, les força à se retirer et fit brûler leur village.

En 1708, les gouverneurs de la Virginie et de la Caroline formèrent le projet de s'emparer de la Louisiane au moyen d'une alliance avec les Chicachas et les Natchez.

17 10. Au mois de septembre, l'île Dauphine fut saccadée par un corsaire anglais de la Jamaïque qui brûla U s habitations et les magasins dont la perte fut évaluée à 80,000 francs.

1 7 1 1 . Plusieurs circonstances malheureuses , particulièrement la stérilité du sol près de la mer, et le peu de soins donnés à l'agriculture, s'opposèrent à l'accroissement de la colonie. Le gouvernement, mécontent de son administration, la sépara du Canada , et en nomma , en qualité de gouverneurgénéral, M. de Muys, officier qui avait servi, avec beaucoup de distinction , dans la première province. En même tems, M. Diron dïÀrtaguette fut nommé commissaire-ordonnateur. La frégate, qui amena ces officiers, arriva à l'île aux Vaisseaux vers le commencement de cette année. De Muys mourut pendant la traversée.

Le commissaire chercha à introduire la culture du froment et du tabac. Le premier ne réussissait point, étant attaqué par la rouille occasionnée par des brouillards; mais le tabac fournit une bonne récolte, et sa qualité était considérée comme supérieure à celui de la Virginie.

17 12. Le .4 septembre, cession de la Louisiane à M. Crozat. M. d'Àrtaguette, étant retourné en France, donna beaucoup de renseignements au gouvernement sur la Louisiane. M. de La Motte Cadillac en fut nommé gouverneur par le roi, qui accorda à Antoine Crozat le droit exclusif de faire le commerce de ce pays pendant seize années, et la propriété à perpétuité, pour lui et ses héritiers, de toutes les mines qu'il pourrait découvrir. Selon les lettres -patentes , la Louisiane s'étendait depuis l'embouchure du Mississipi jusqu'au lac des Illinois, vers le nord, et depuis le Nouveau-Mexique, à l'ouest jusqu'aux possessions anglaises dans la Caroline à l'est.

Ces lettres-patentes étaient conçues en ces termes : « Nous

Gc

avons, en l'année i683 , donne nos ordres pour entreprendre la découverte des pays et terres qui sont situés dans la partie septentrionale de l'Amérique, entre la Nouvelle-France et le Nouveau-Mexique , et le sieur de La Salle, que nous avons chargé de cette entreprise, ayant assez réussi pour que l'on ne doutât pas que la communication ne pût s'établir de la Nouvelle-France au golfe du Mexique par les grandes rivières , cela nous a obligé immédiatement, après la paix de Riswick, d'y envoyer établir une colonie et d'y entretenir une garnison qui a soutenu la possession, que nous avons prise dès l'année i683, des terres, cotes et îles qui se trouvent situées dans le Solfe du Mexique , entre la Caroline, à l'est, et le vieux et le nouveau Mexique, à l'ouest ». Nous avons établi le sieur Crozat pour faire seul le commerce dans toutes les terres par nous possédées , et bornées par le nouveau Mexique et par celles des Anglais de la Caroline, ainsi que de tous les établissements, ports, havres , rivières , et principalement le port et havre de I île Dauphine , appelée autrefois du Massacre; le fleuve de Saint-Louis , autrefois appelé Mississipi, depuis le bord de la mer jusqu'au* Illinois : ensemble les rivières de Saint-Plulippc, autrefois appelée des Missouris; et de Saint-Hit rume, autrefois appelée Ouabache, avec tous les pays, contrées, lacs dans les terres, et les rivières qui tombent directement ou indirectement dans cette partie du fleuve de Saint-Louis. Toutes ces terres, contrées, etc., seront comprises sous le nom de gouvernement de la Louisiane, qui sera dépendant du gouvernement général de la Nouvelle-France fi). Crozat devait y porter six filles ou garçons par chaque navire.

Un conseil supérieur fut établi pour trois ans pour juger Unîtes les aftaires tant civiles que criminelles : il se composait du gouverneur, du conmiissaire-ordonnateur (2) , et d'un greffier. En 17 16, ce conseil fut confirmé pour toujours.

Toute la colonie française, à l'époque de la cession, ne consistait qu'en vingt-huit familles françaises et vingt noirs esclaves , sans y comprendre deux compagnies d'infanterie et soixante-quinze Canadiens au service du roi. Elle ne possédait que trois cents têtes de bétail dont la moitié était employée à la culture des terres. Ce commerce , qui se faisait à

(1) Recueil d arrêts et autres pièces pour l'établissement de la Compagnie d occident. Amsterdam , 1720.

(a) M. Duc Un.

80 CHRONOiëCTE *î4TÔitîQUE

la MobUe et à Hle Dauphine , ne consistait qu'en planches et en pelleteries.

17 13. Le 17 maf; un vaisseau de 5o canons arriva à Hle Dauphine, ayant à bord les principaux officiers (1) du nouveau gouvernement.

1714* Afin de défendre la colonie contre les attaques des Anglais et des Indiens, on créa plusieurs petits établissements sur les bords occidentaux du Mississipi pour en protéger la navigation.

On importa des côtes de Guinée un grand nombre d esclaves cjui furent distribués parmi les habitants au prix de mille livres chacun .

Malgré ces moyens, le commerce exclusif de Crozat et le manque d'agriculture empêchèrent l'accroissement de la colonie. Les colons, forcés de vendre leurs denrées aux commis de Crozat, se retirèrent ailleurs pour jouir du fruit de leur industrie; et les chasseurs, trouvant que leurs pelleteries étaient taxées au-dessous de leur valeur, les portaient chez les Anglais du Canada. Le gouverneur de la Louisiane, ayant résolu d'établir un dépôt de marchandises chez les Natchez , y envoya M. de La Loire pour cet objet. Il y rencontra des Anglais de la Caroline qui cherchaient à engager cette nation et celles des Yazouz et des Chicachas à faire la guerre aux autres peuplades pour y trouver des captifs. La Loire reçut l'ordre de faire arrêter un officier anglais, le seul qui y était resté. Ce prisonnier, conduit à la Mobile, y fut bien accueilli et mis en liberté. Voulant retourner à la Caroline, par le pays des Al ib a mas, il fut tué par des chasseurs tomez. Alors plusieurs tribus se déclarèrent contre les Anglais. Les Chactas pillèrent un magasin qu'ils avaient dans leur village et en massacrèrent les gardiens. Les Alibamas et d'autres tribus , qui avaient été en guerre avec les Français, pénétrèrent dans la Caroline, ravagèrent les habitations et amenèrent beaucoup de prisonniers à la Mobile, qui furent ensuite rachetés par M. de Bienville et renvoyés chez eux par son entremise.

M. de La Motte Cadillac avait remonté jusqu'aux Illinois, et à son retour à la Mobile, un chef distingué vint faire alliance avec lui au nom de plusieurs nations. En même tems, les Alibamas invitèrent les Français à venir dans leur village et

(1) Lamotte Cadillac, gouverneur; Duc les, commissaire-ordonnateur; Lebas, contrôleur; Dirigow et La Loire des Ursins, agents des affaires de Crozat.

DE ï/AMÉRÏQtîE.

s'offrirent d'y bâtir pour eux un fort à leurs frais. Cette offre étant acceptée, ils exécutèrent ce travail , et M. le capitaine de La Tour en prit possession et y mif*quelques soldats. Ce fort, qui prit le nom de fort Toulouse, était situé à i5o lieues au nord de la Mobile ( i ).

Sur ces entrefaites , cent cinquante guerriers des Natchez, armés de fusils, sous la conduite d'un chef nommé Le Barbu, formèrent un complot pour massacrer un détachement de Français destiné pour le pays des Illinois, sous le commandement de M. de La Loire. Averti de ce projet, par huit Indiens guides, il revint à la Mobile. Les Natchez avaient commencé par l'assassinat de quatre Français , et ils cherchaient à engager le chef des Tonicas à entrer dans leur complot ; mais il s'y refusa, et voulut faire tuer ceux qui lui firent cette proposition ; il en fut empêché par l'influence d'un missionnaire , nommé Davion, qui se trouvait dans un village.

M. de La Motte Cadillac résolut de punir cette trahison. Il fit partir une centaine d'hommes , soldats et habitants , sous les ordres de M. de Bien ville, pour attaquer les Natchez dans leurs villages.

Etant arrivé à la baie des Tonicas, il trouva , dans un sac suspendu à une branche d'arbre , une lettre de M. Davion, pour l'avertir qu'un Français, nommé Richard, revenant des Illinois , avait été massacré, par ces ennemis, d'une manière cruelle. De Bienville , ne se croyant pas assez fort pour marcher tout droit aux Natchez , s'arrêta à ladite baie , où il bâtit un fort , et expédia le lieutenant du Tisné, avec une escorte de vingt hommes, pour inviter le grand chef de cette nation à venir aux Tonicas conférer sur une affaire importante. Le chef promit de s'y rendre ; mais au lieu de venir lui-même, il envoya quelques-uns de ses chefs accompagnés de vingt-cinq guerriers.

Bienville les voyant arriver en canot, fit arborer cinq drapeaux , dresser plusieurs tentes , et battre tous les tambours, .pour faire croire qu'il avait beaucoup d'hommes. Les Natchez débarquèrent et entrèrent dans le fort; ils présentèrent au commandant le calumet de paix. Celui-ci le refusa et demanda ies meurtriers ou leurs têtes. Les Natchez répondirent qu'ils ne pouvaient pas, mais que s'il le désirait, ils enverraient des messagers chez leur grand chef pour l'informer de cette demande.

(i) Mémoire sur la Louisiane , par M. de Vergcnnes, p. 59.

t. xvm 6

CHRONOLOGIE mSTORIQUE

Il y consentit et garda les autres comme otages. Les envoyés revinrent et présentèrent au commandant la tête d'un homme qui n'était pas celle d'un des meurtriers. Bienville persista à demander la remise des coupables et surtout celle d un chef qu'il nomma. Ils lui répondirent que ce chef était le neveu du Soleil ; qu'il aimerait mieux faire périr tous ceux de son village, crae ce brave jeune homme ; que parmi les premiers se trouvaient ceux qui avaient tué les Français, et qu'il pouvait se faire justice. Bienville les fit venir et ils furent assommés à coups de bâton. Il profita de la frayeur que cette affaire inspira pour faire un traité avec eux, afin de les empêcher de couper la communication avec les Illinois. Il proposa au chef les conditions suivantes : i° de construire un fort dans leur grand village, avec des magasins et logements nécessaires ; 2° de restituer les effets qu'ils avaient enlevés des Français ; 3° de ne point permettre à son neveu d'entrer dans le village sous peine d'être tué. Ces conditions de paix furent acceptées par les députés et ratifiées par le grand chef. De Pailloux fut envoyé aux Natchez, avec vingt hommes, pour travailler au fort, qui fut nommé Rosalie j en l'honneur de madame la chancelière de Pontchartrain (i).

17 14 i5. De Bienville passa le reste de cette année au fort, et en partant pour la Mobile, il donna le commandement à M. de Pailloux. Il revint bientôt après aux Natchez avec un grand convoi.

Etablissement d'un fort et d'un village aux Natchitoches sur la rivière Ronge (2). Le gouverneur, M. de La Motte Cadillac, n'ayant plus d'espoir d'ouvrir un commerce avec les Espagnols, se décida à les empêcher de s'approcher près des Français. Pour cet objet, il fit construire un fort dans l'île de Natchitoches, dont du Tisné fut nommé commandant. Bientôt après, il apprit que les Espagnols avaient créé un .établissement chez les Assinais j ce qui obligea le gouverneur de renforcer la garnison du nouveau fort (3) .

(i) Voy. Tannée 1717.

(a) Ainsi nommée à cause de son sable qui est de cette couleur j on Favait aussi nommée la rivière des Naquitoches, de Maine, des Ou ma s. (Joutel.)

£3) Charlevoix, Nouvelle-France, t. II, liv. 21 .

Le fort de Natchitoches était situé à la distance de 35 lieues au* dessus du confluent duTOissouri et du Mississipi • latitude 3i° 46* nord. C'était un carré palissadé où on entretenait une petite garnison pour

1715. Bienville est nommé commandant- général de tous les établissements du Mississipi et de ses afllucnts , et Rouzeau, directeur tics a Maires de Crozat , à la place de Dirigoin. La garnison est augmentée de deux compagnies d'infanterie, sous les ordres de MM. Bagot et Marigny de MandevilU.

Deux bâtiments français, l'un de la Rochelle, l'autre de la Martinique, arrivèrent à l'île DaupUine pour y faire le commerce, ce qui ne leur fut pas permis, cela étant contraire aux privilèges de Crozat.

17 16. Le 9 mars, trois navires, appartenant à Crozat, arrivèrent, ayant à bord M. de VEpiiiai^ nommé gouverneur, et Hubert j commissaire-ordonnateur. Bien vil le fut nommé chevalier, mais il fut profondément blessé de sa destitution. Les utticiers de la garnison lui étant fort attachés, cette mesure causa une division dans la colonie qui fut augmentée par le privilège commercial de Crozat qui privait les officiers coloniaux du commerce qu'ils avaient établi avec Vera-Gruz, la Havane et Pensacola.

A cette époque, la population de la Louisiane, en y comprenant les troupes, n'excédait pas sept cents personnes.

17 17. août. Cession de la Louisiane à la compagnie d* occident j dont le célèbre Jean Law était le créateur. Antoine Crozat , déçu dans ses espérances, au sujet de la Louisiane , renonça à la concession qui lui avait été faite , et cette coutrée fut cédée à la fameuse compagnie d'occident ^ nommée aussi compagnie du Mississipi (1). D'après les lettrespatentes (2) , portant l'établissement de cette association , elle avait le droit de faire seule le commerce de ce pays, y compris la chasse du castor dans le Canada , pendant l'espace de 25 années ; de faire alliance avec les différentes nations aborigènes qui ne dépendaient point d'autres puissances euro* peennes ; d'ouvrir des mines , vendre des terres de sa concession , construire des forts , d'y mettre des garnisons d'ar-

servir de barrière aux Espagnols. Le village était situé sur une colline à une petite distance de la rivière ; il hit ensuite établi sur la rive droite du fleuve. Population, environ 800 individus.

(1) Nommée Compagnie du Mississipi à cause de la concession de terres dans la Louisiane.

(2) Ces lettres-patentes en forme d'édit furent enregistrées au Parle* ment le 6 septembre 1717.

mes, et d'équiper des vaisseaux, établir des juges et officiers, et, en cas de besoin, des conseils souverains.

Les sujets du roi, qui iront s'établir dans ce pays, jouiront des mêmes libertés et franchises que ceux du royaume, ainsi que les étrangers européens catholiques qui seront censés et réputés regnicoles, sans avoir besoin de lettres de naturalisation. Pour favoriser les habitants de cette colonie , elle fut déclarée exempte de tous droits, subsides et impositions, tant sur les personnes libres et les esclaves, que sur les marchandises, jusqu'à l'expiration du privilège ; et les marchandises de la compagnie, apportées dans les ports de France, ne devaient , pendant les dix premières années , que la moitié des droits de pareils articles venant des colonies françaises de l'Amérique.

Le gouvernement s'engagea à délivrer annuellement, à la compagnie , quarante milliers de poudre à fusil au prix de fabrication.

Les fonds de la compagnie étaient fixés à cent millions de livres , au moyen desquels on proposait de créer quatre millions de rente. Les actions étaient fixées à 5oo livres chacune, et leur valeur devait être fournie en billets de l'Etat, payables au porteur. Tout actionnaire , porteur de 5o actions , aura voix délibérative dans les assemblées, et s'il en est de 100 actions , il aura deux voix , et ainsi par augmentation de 5o en 5o. Les billets de l'Etat seront convertis en rentes dont les intérêts courront sur la ferme du contrôle des actes des notaires , du petit sceau et des insinuations laïques affectés au paiement desdites rentes. Des contrats de quarante mille livres de rente perpétuelle et héréditaire seront nasses au profit de ladite compagnie , chacune pour un million , sur les quittances de finances.

Les étrangers, même ceux qui ne demeurent pas en France, pourront acquérir un nombre quelconque d actions , sans être sujets au droit d'aubaine ou à aucune sorte de confiscation.

Les directeurs auront la nomination de tous les officiers employés dans le pays de sa concession.

On accorda à la compagnie tous les forts, magasins, maisons, canons, armes, poudres et navires qui se trouvaient à la Louisiane à la date de cet édit, à condition de transporter six mille blancs et trois mille noirs au moins dans le pays de la concession pendant la durée de son privilège, et après l'expiration, de posséder toutes les îles et terres qu'elle aura babi-

DE l' AMÉRIQUE. 85

tées, ou qui sont habitées, sans néanmoins pouvoir les vendre à d'autres qu'aux sujets de sa majesté.

Afin d'instruire les habitants indienset nègres dans la religion catholique , la compagnie s'engagea à bâtir des églises et d'entretenu* un certain nombre d ecclésiastiques qui serviront sous l'autorité de l'évêque de Québec.

La compagnie avait pour* armes un écusson de sinople , à la pointe ondée d'argent, sur laquelle était couché un fleuve au naturel , appuyé sur une corne d'abondance d'or au chef d'azur, semé de fleurs de lys d'or, soutenu d'une face en devise aussi d'or, ayant deux sauvages pour support et une couronne tréflée (i).

Le nouveau gouvernement était composé d'un gouverneur j d'un intendant et d'un conseil royal qui avaient chacun des fonctions distinctes. Le gouverneur avait la direction des affaires militaires , des traités et du commerce avec les naturels de ce pays. L'intendant , ou commissaire-ordonnateur, était charge des affaires de police , de justice , de finances : il était aussi président et premier juge du conseil supérieur. Les titres de concession étaient signés par lui conjointement avec le gouverneur.

Le conseil royal , qui jugeait tous les cas civils et criminels, fut créé par un édit du 8 septembre 1 7 19. Il consistait en un premier juçe, l'intendant et le procureur du roi, six des principaux habitants et le greffier de la province. L'intendant, qui était aussi commissaire de la marine et juge de l'amirauté , décidait , sans appel , tous les différends en matière de commerce.

A. cette époque , au lieu d'argent , on se servait des billets des officiers, commis et employés, ainsi que de Y argent d& cartes qui portaient au milieu l'empreinte des armes du roi ; d'un coté se trouvait le numéro de la carte ; de l'autre, les chiffres du livre du teneur et la valeur : elles étaient signées du trésorier, du commandant et du commissaire-ordonnateur. En même tems , on introduisit une petite monnaie de cuivre rouge qui avait été fabriquée à la Rochelle , et qui portait

(1) Cet édit, contenant 56 articles, fut enregistré au Parlement le 6 septembre 1717. Voy. la Louisiane, par du Pratz, 1. 1, chap. 2. Lettrespatentes en forme d'édit portant établissement d'une compagnie de commerce sous le nom de Compagnie d'occident.

Par un autre arrêt du même mois, le pays des Illinois fut détaché de la Nouvelle-France et incorporé à celui de la Louisiane.

d'un cô*té, deux L en sautoir ; de Vautre, pour légende, Co/onie française (i).

Le fantôme de richesses de Jean Law était établi sur les rêveries suivantes : i° toute substance susceptible d'être façonnée en monnaie , peut être convertie en espèces ; l'abondance d'espèces est le principal moteur de l'industrie , de la culture et de la population ; le papier est plus propre que le métal à être converti en espèces.

Afin de vendre les actions chimériques de ce système , on représenta, à Paris, un Indien du Mississipi donnant un lingot d'or à une princesse , pour un couteau.

Cette banque de Law fut liée au nouveau système des finances. Le gouvernement s'en est rendu acquéreur, et ayant résolu d'entreprendre des opérations sur une grande échelle , H y trouva sa ruine et celle de plusieurs milliers de familles. Le ai mai 1720 , un édît imposa l'acceptation forcée des billets , et la banque fut ruinée.

La compagnie d'occident ayant formé le projet d'établir des postes dans la Louisiane , semblables à ceux des Espagnols , en Mexique , fit partir de la Rochelle deux navires munis de vivres et de munitions pour créer un établissement dans l'île Daupkine. On commença à élever des cabanes et des magasins qui furent ensuite entourés de palissades. Outre le commandant et l'ordonnateur, il y avait deux aùtres officiers , savoir ; Jaquotot j faisant les fonctions de juge , et de Beaune , celle du procureur du roi. Le père Le Maire était attaché à l'établissement en qualité d'aumônier, et M. Vaiiclripon j comme chirurgien-major. Pendant que M. de l'Ëpinai travaillait à fortifier cette île , vingt-quatre nations indiennes envoyèrent des députés pour lui faire compliment , et chanter le cahunet.

17 18. L'année suivante , il y arriva deux autres navires, nommés le Philippe et la Marie j avec quelques nouveaux colons et une certaine quantité de vivres et de munitions. Le dernier de ces navires reprit la route de France ; l'autre resta pour protéger les habitants de cette île qui devint dès lors, dit Dumont , comme le à peupler ces vastes contrées (2).

(0 Dumont, Mémoires historiques, chap. 10.

(2) Duraout, Mémoires historiques de la Louisiane , t. II, ciiap. 1,

aris, 1753.

Les travaux de l'île Dauphine n'étaient pas encore achevés, lorsque, vers la fin d'août, un ouragan combla l'entrée du port d'un amas de sable , et inonda 1 île de telle manière , que beaucoup de bestiaux y périrent.

On choisit un autre mouillage pour les vaisseaux dans l'île du même nom , où Ton bâtit un petit fort pour la sûreté des navires.

La même année , il partit de France quelques navires de la compagnie , qui amenaient à la Louisiane plusieurs ingénieurs et concessionnaires qui venaient former, pour leur compte et pour leur profit, des établissements dans ce pays.

Il arriva , en même tems , un navire chargé A1 esclaves noirs j que l'on distribua à ceux qui pouvaient les nourrir. La disette commençant à se faire sentir, on trouva du gniau et de la sagamite chez les Biloxis : les Allemands se nourrissaient d'huîtres et d'herbes qu'ils ne connaissaient point, et il en mourut un grand nombre. Pour surcroît de maux, onze cabanes furent brûlées par accident. Ces événements sinistres décidèrent le commandant à transférer la colonie au nouveau Bilojâi.

17 17. Le poste de Natchez, ou du fort Rosalie , éloigné de 100 lieues de la capitale en remontant le fleuve du Mississipi, fut commencé par MM. Hubert et Le Page. Ce fort, qui renfermait un terrain de 25 toises de long sur i5 de large, était entouré de palissades (1). Il était situé sur une colline à l'ouest d'un grand village indien. On y entretenait une garnison d'une compagnie de soldats. Il y avait cinq villages indiens éloignés d'une demi-lieue l'un de l'autre. Celui du grand chef de cette nation se trouvait établi sur les bords d'une petite rivière nommée rivière Blanche, Au sud du fort, il y avait une peuplade nommée Tioux , laquelle vendît son terrain quelques années après, et abandonna son village pour aller se fixer ailleurs.

Fondation de la Nouvelle- Orléans. Cette ville, située sur la rive occidentale du Mississipi , à 3o lieues de la mer, fut ainsi nommée en l'honneur du régent, dite <£ Orléans. Les plans en furent dressés par TA. de La Tour, chef des ingénieurs , et exécutés sous la direction de M. de Bien ville , gouverneur-général de la colonie. Il y avait alors dans ce

(O.M. Quinont a donné le plan gravé de ce fort avec ses environs, t. II, ch. 12.

lieu quelques cabanes appartenant aux trafiquants du pays

M. de Pailloux fut nommé gouverneur de cette ville ( t ) qui devint la capitale de la Louisiane.

Le vaisseau le Neptune remonta sans peine jusqu'à cette nouvelle ville. Il y avait alors 16 pieds d'eau sur la barre à 1 entrée du Mississipi.

Vers le mois de septembre , pendant qu'on travaillait à bâtir des maisons et des cabarets , un ouragan furieux les renversa dans un instant. Il fut si violent, pendant deux jours, que les plus gros arbres furent abattus , et les oiseaux ne pouvant rester en l'air, s'arrêtèrent dans les rues. On rebâtit les maisons , et bientôt après , le commandant et les officiers y arrivaient pour s'établir avec les colons du nouveau Biloxi, où on ne laissa qu'un petit détachement (2).

1 ? .^es Cheti mâchas et d'autres nations, qui avaient longtems évité les Français , vinrent s'établir sur les bords du Mississipi , près de la Nouvelle-Orléans , où ils défrichèrent une grande étendue de terrain et fournirent des provisions pour cette ville.

Le 9 février, trois navires de la compagnie arrivèrent à l'île Dauphine , ayant à bord 69 colons , trois compagnies d'infanterie , et M. Boisbriant > lieutenant du roi pour la colonie, qui apporta à M. de Bienville sa commission comme gouverneur-général de toute la province de la Louisiane.

Au commencement de mars , les premiers concessionnaires arrivèrent à la Louisiane , accompagnés de Dugué de Boisbriant nommé commandant-général de la Louisiane et directeur de la compagnie, et M. de Pailloux, major-général.

Le gouverneur, craignant une nouvelle disette , résolut de les envoyer dans les terrains respectifs qui leur avaient été affectés par la compagnie. La concession de M. Chaumont était à Paska-Ogoulas (3)^ près de la rivière de ce nom , et à 8 lieues du vieux Biloxi ; celle de VEpinai, aux Cannes Brûlées, à 1 o lieues de la capitale ; celle de Paris du Vernay, aux

(1) Charlevoix a donné le plan de la Nouvelle-Orléans sur les nuscrits du dépdt des cartes de la marine.

Population en i83o, 46,082 habitants.

(2) Dumont, t. II, ch. 9.

(3) On écrit souvent Paskagoulas. Voyez M. Dumont , t. II, ch. 8; et du Prata, 1. 1, ch. 12. .

DE L'AMÉRIQUE. s 89

Bayaguilas, à 28 lieues de la capitale et 5o de l'embouchure du fleuve ; celle de M. Meuse * à la P ointe-Coupée * à 80 lieues ; celle A' Artaguette* à Bâton-Rouge * à o,5 lieues ; celle de Koly, aux Natchezj, à i3o lieues ; celle de Vilhmonte* sur la rivière Noire j, à i3o lieues; celle de Leblanc* aux Yazouz* à 1 40 lieues, et celle de Zow, aux Arkansas* à 238 lieues : cette dernière concession avait 4 lieues carrées , et fut érigée en duché. La population devait consister en 1 ,5oo personnes , Allemands, Provençaux et autres. Le propriétaire avait des équipages pour une compagnie de dragons , et possédait plus d'un million de marchandises ; néanmoins , il manqua, et la compagnie s'empara de ses effets ; ses engagés furent dispersés. Les Allemands s'établirent à la distance ae huit lieues de la capitale.

Juin. D'après les ordres de M. de Bienville , une expédition commandée par son frère , M. de Chateaugué, prit possession de la baie de Saint- Joseph * située à la distance de 5o lieues à l'est de l'île Dauphine, et qui avait été abandonnée par les Espagnols depuis dix-huit ans. Cet officier y construisit un fort ; mais trouvant qu'il était impossible de défendre l'entrée de cette baie , et qu'elle était incommode sous plusieurs rapports , la garnison fut retirée Tannée suivante.

La compagnie envoya cette année 800 hommes à la Louisiane, à bord de trois navires (i)qui arrivèrent à l'île de Massacre, le i3 août, après trois mois de navigation. Une partie de ces colons s'établit à la Nouvelle-Orléans , l'autre aux Natchèst. Plusieurs étaient des concessionnaires, parmi lesquels se trouvait M. Le Page du Pratz, auteur d'une Histoire de la Louisiane.

Peu de jours après l'arrivée de ces colons, M. le capitaine du Tisné partit de l'île Dauphine , accompagné de quatorze Canadiens, et se rendit à Québec, par sa route au nord-est, en traversant le pays des Alibamas , et par le haut des rivières jusqu'au fleuve Saint-Laurent.

Vers le même tems, M. de Charleville , canadien et parent de M. de Bienville, commandant-général de la colonie, remonta le Mississipi jusqu'à près de 700 lieues de son embouchure , vers le pays des Sioux. Demandant des renseignements à ces peuples, concernant la source de ce fleuve, ils répondirent, « qu'il y avait aussi loin de là jusqu'à l'endroit

(j) La Victoire, commandée par M. du Roussel; la Duchesse de Noaillet, par M. de La Sale ; et la flûte la Marie, par M. Japy.

go CHRONOLOGIE HISTORIQUE

où la rivière saute , que de cet endroit jusqu'à la grande eau »

(la mer).(i).

26 août. On publia un arrêt concernant le commerce de la nouvelle colonie de la Louisiane , et un autre relatif aux soldats, ouvriers, etc., engagés au service de la compagnie , et aux personnes partant pour s'établir dans la Louisiane (a).

17 16-17 19. Expédition de M. de Saint-Denys. M. de Crozat , désirant ouvrir un commerce avec les provinces de l'ancien et du nouveau Mexique , avait recommandé ce projet au nouveau gouverneur, M. de La Motte. Celui-ci ayant débarqué à Tîle Dauphine , avait envoyé son navire chargé de marchandises, pour la Vera-Cruz, sous le commandement de M. de La Jonchère ; mais le vice-roi lui refusa la permission de vendre sa cargaison, et l'obligea à se retirer, après lui avoir accordé , en présent , quelques bestiaux et autres provisions dont il avait besoin.

Le gouverneur se décida à faire une autre tentative par terre, pour le même objet , et il confia cette expédition à M. de Saint-Denys , qui avait habité la Louisiane depuis quatorze ans , qui savait les langues des différentes nations indiennes, et qui était reconnu en qualité de leur grand chef. 11 était chargé de marchandises évaluées à 10,000 francs, qu'il devait laisser en dépôt chez les Natchitoches de la rivière Rouge, nation avec laquelle MM. de Bien ville et Saint- Denys avaient fait alliance , en 1 70 1 . Quelques-uns de cette tribu étaient venus demeurer auprès des Colapissasj d'après l'invitation de Penicaut, charpentier de navires, qui avait accompagné M. Le Sueur à la mine de cuivre , et qui comprenait les langages de plusieurs nations de ce pays. Il engagea ces Natchitoches à retourner, avec de Saint-Denys, à leur ancienne demeure. Les Colapissasqui les avaient accueillis avec beaucoup d'amitié, furent si choqués de leur départ, qu'ils les poursuivirent , en tuèrent dix-sept, et prirent captives plusieurs de leurs femmes et de leurs filles. Ceux qui se sauvèrent allèrent joindre M. de Saint-Denys au Bifoxi. Il partit avec eux , et étant arrivé au village des Tonicasj il engagea le chef à l'accompagner dans son voyage avec quinze de ses meilleurs chasseurs , et étant arrivé à leur village situé dans une île de la rivière Rouge, à 4<> lieues du Mississipi, il

(1) Du Pr$tz, t. I, ch. 10. (a) Recueil d'ajrêts, çtc.

DE L AMÉRIQUE* cpi

y fit construire quelques cabanes pour loger les Français qu'il voulait y laisser. Il distribua à ces Indiens des instruments pour cultiver la terre, et des semences. Quittant cette rivière, il prit sa route à l'ouest pour le Nouveau-Mexique , avec douze Français ( i ) et quelques indigènes. Après vingt jours de marche , il arriva chez les Assinais , voisins des Cenis , où M. de La Sale avait été tué. Ces Indiens lui donnèrent des guides pour continuer son voyage. Ce fut alors qu'il traversa un pays de i5o lieues d'étendue, et sans habitants. Avant d'arriver au presidio de Saint- Jean-Baptiste j, situé sur la rivière du Nord, dans le Nouveau-Mexique, Saint-Denys y fut bien accueilli par le commandant de la garnison, Don Pédro de Vilescas auquel il fit part du but de son voyage, et exprima son désir de continuer sa route à Mexico. Le commandant ne put y consentir sans la permission de son supérieur, le gouverneur de Caouis , qui était à la distance de 60 lieues. Celui-ci étant averti de l'arrivée de Saint-Denys , par un courrier dépêché exprès , envoya i5 cavaliers pour l'escorter, et après avoir examiné son passeport , dit qu'il était nécessaire qu'il se rendît à Mexico pour connaître la volonté du vice-roi , le duc de Linarts , en ce qui concernait son projet. En attendant les ordres , Saint-Denys gagna l'affection de la fille du commandant, qui depuis long-tems nourrissait l'idée qu'elle épouserait un étranger.

Le vice-roi lui ayant accordé la permission de continuer sa route pour Mexico , il fit ce trajet de ï5o lieues sous une escorte de i5 cavaliers, et arriva dans la capitale, le 5 juin 1 7 15. Il fut emprisonné , et trois mois après , mis en liberté par l'intermédiaire des officiers français, au service de l'Espagne, et qui avaient connu M. d'Iber ville.

Le vice-roi dit à Saint-Denys qu'il lui était impossible d'ouvrir un commerce avec la Louisiane, et voulut l'engager à entrer au service du roi d'Espagne ; pour le gagner, il l'invita à sa table, lui fit donner 3oo piastres, et lui proposa de le nommer capitaine d'une compagnie de cavalerie. Saûit- Denys refusa, et le vice-roi , en Te congédiant, lui donna 1 ,000 piastres pour les dépenses de son mariage avec la fille de don Pédro de Vilescas, en disant qu'elle aurait plus de pou-

I II Ml I I I I I

(1) Selon Cliarlevoix, duPratz dit qu'il partit avec a5 hommes, dont quelques-uns l'abandonnèrent en route, et d'autres s'arrêtèrent à Natchitoches; il n'en resta que 10.

(a) Selon Charlevoix, duPratz le nomme Diego Aaimond.

voir sur lui pour le décider à rester dans la Nouvelle-Espagne* De Saint-Denys partit, escorté d'un officier et de deux cavaliers qui le conduisirent jusqu'à Caouis. M é dard Jallot y son valet de chambre , y avait acquis une grande célébrité comme chirurgien. A l'arrivée de Saint-Denys, le commandant se trouvait dans une situation très-fâcheuse. Les naturels de quatre bourgades , pour éviter les vexations des Espagnols du presidio del Norte* s'étaient retirés, afin de s'établir ailleurs, et la garnison ne subsistait que par leur moyen.

Le commandant communiqua son embarras à Saint-Denys, qui offrit d'aller les ramener. Il réussit , en promettant qu'à l'avenir aucun Espagnol n'entrerait dans leurs villages sans leur consentement.

De Vilescas , surpris et reconnaissant de ce service , consentit au mariage de sa fille , qui fut célébré avec de grandes réjouissances. Après avoir passé six mois à Caouis , de Saint- Denys partit pour la Mobile, avec don Jean de Vilescas oncle de sa femme qu'il laissa enceinte ( i ).

De Saint-Denys ayant rendu compte de son voyage à M. de La Motte, celui-ci , désirant toujours faire un traité de commerce avec les Espagnols , l'engagea à retourner à Mexico, pour l'exécution de ce projet. N'ayant point de marchandises pour ce voyage, de Saint-Denys s'adressa aux commis de M. Crozat , qui n'en voulurent point accorder à crédit , et il n'avait point d'argent pour en acheter. Il se tira de cet embarras par la formation d'une compagnie des colons les plus considérés, à laquelle ces commis remirent les articles dont il avait besoin.

Le i3 août 1 716, de St-Denys partit de la Mobile, accompagné de quelques colons français et de quinze des meilleurs chasseurs de Tonicas , et remontant la rivière Rouge jusqu'à l'île de Natchitoches , il y fit élever un petit fort. De là , il prit sa route vers l'ouest, et , après vingt jours de marche , il arriva chez les Assinais. Il y passa l'hiver.

Reprenant sa route , le 19 mars de l'année suivante , avec des guides fournis par ces Indiens , il se rendit au presidio de Saint-Jean-Baptiste , et de là à Mexico , où il arriva le

coinber; mais il recommanda de Saint-Denys à son succès-

(1) Charlevoix, Nouvelle-France, t. II, liv. 21. Du Pratz, Histoire de la Louisiane, t. I, ch. i et 2»

ta- L'AMËRIOtK. 93

seur, le marquis de Balero. Celui-ci, n'aimant pas les Français, n'était pas disposé à entrer en négociation avec leur agent; et le père Olivarez, qui se trouvait à sa Cour, lui manifesta une forte opposition à cause de la mission des Natchitoches qu'il avait désirée, et qui avait été donnée au père Ydalgo. Par l'influence d'Olivarez et celle d'un officier, nommé don Martin Alarqon, de Saint-Denys fut arrêté et mis en prison. Au moyen d'une requête qu'il présenta au conseil souverain de Mexico , le vice-roi se trouva forcé de l'élargir, mais sans pouvoir quitter la ville. Déchu dans son projet de traité de commerce, de Saint-Denys chercha à vendre des marchandises que son beau-père lui avait envoyées , mais elles avaient été arrêtées comme de contrebande. Il se décida alors à quitter furtivement la ville, et sortant la nuit du 25 sent. 17 18 , il se cacha à une petite distance de là , près du grand chemin , et voyant arriver un cavalier, il réussit à le démonter, sauta sur le cheval et prit le galop : il se reposa pendant le jour, dans un lieu écarté , et ne voyagea que la nuit. Etant arrivé au presidio * il ne s'arrêta qu'un instant pour parler à sa femme qu'il trouva le soir dans le jardin. De là , il fit la route à pied jusqu'à la colonie française , où il arriva le 1 avril 1719, après une absence de près de trois ans.

Pendant cet intervalle, M. Crozat avait cédé la Louisiane à la Compagnie des Indes, M. de La Motte Cadillac était mort , et le chef-lieu de la colonie était à la Nouvelle-Orléans. De Saint-Denys s'y rendit pour avertir le nouveau gouverneur, M. de Bienville , qu'il n'avait aucun espoir de faire ouvertement le commerce avec les Espagnols , et il se retira ensuite à son habitation où, quelques années après , sa femme arriva dans un équipage traîné par douze bêtes de somme (i).

17 19. Prise de Pensacola par les Français. Le 29 avril, deux navires de la compagnie arrivèrent à la Louisiane, ayant à bord trente passagers, parmi lesquels se trouvait M. de Serigny, chargé de faire lever le plan de la cote de cette contrée. Il apporta la nouvelle de la déclaration de guerre ( le 9 janvier) par la France contre l'Espagne , et communiqua à Bienville ses instructions pour attaquer Pensacola. Cet officier fit assembler un conseil de guerre (2), d'après lequel il fut convenu d'y faire arriver par terre , tous les Français et Indiens, pen-

(1) Du Pratz, Hist. de la Louisiane, t. I, ch. 112. Charlcvoix ne parle pas de ce deuxième voyage.

(2) Composé de Bienville, Serigny, Hubert , PÀrckambault et Legas.

rigny. Cet officier arriva, le i4 mai , devant le fort, contre lequel il fit feu. De Matamùros > gouverneur, envoya un officier pour savoir la cause de cette hostilité'. Celui-ci retourna pour lui annoncer que la guerre avait été déclarée , et que le commandant français demandait la reddition de la place. Le gouverneur n'ayant que 160 hommes , pensa que toute résistance serait inutile contre une force , par terre . de 700 hommes , et une autre, par mer, de 600 marina , et il capitula le lendemain sous condition de faire conduire la garnison à la Havane. Malgré les conditions de la capitulation , le capitaine-général de l'île de Cuba fit saisir les deux navires qui y avaient amené la garnison , et ayant mis à bord des marins et des soldats, les renvoya pour reprendre Pensacola.

La garnison n'était composée que de 60 hommes , sous le commandement de M. Chateaugué : les deux tiers profitèrent de la nuit pour l'abandonner. Se trouvant alors hors d'état de résister, M. Chateaugué demanda à capituler le 6 août.

Encouragés par ce succès, les Espagnols firent une tentative inutile contre 1 île Dauphine où ils perdirent une vingtaine d'hommes. Les Indiens prirent dix-huit Français déserteurs qui furent fusillés à la Mobile.

Le i«r septembre, une escadre française composée de trois vaisseaux de ligne et de deux navires de la compagnie, arriva au secours de la colonie , ayant à bord plus de 800 soldats , une trentaine d'officiers, une troupe de filles, 200 passagers ,

parmi lesquels se trouvait le nouveau directeur, M. Fillardo.

De Champmeslin fit assembler, à bord de son vaisseau, mi conseil de guerre mit 200 soldats entra dans

de soldats et une centaine d'Indiens , s'avança par terre. On commença la canonnade des deux côtés, et après deux heures de résistance , les forts qui défendaient la ville se rendirent. Les Français ne perdirent que six hommes ; 1 ,800 Espagnols furent faits prisonniers et beaucoup furent tués. On démolit les forts, et on y laissa seulement une petite garnison sous le? commandement de M. Delisle , lieutenant , à bord des vaisseaux du roi. Les prisonniers furent envoyés à la Havane pottr être échanges contre Chateaugué et d'autres Français qui s'y trouvaient. On prit chez les Espagnols, quarante Français

m AMÉRIQUE. 93

déserteurs , dont douze furent pendas à bord de l'escadre , et les autres condamnes aux travaux forces ( 1).

Par un ëdit du mois de septembre , le conseil supérieur de la Louisiane fut organisé et composé du commandant général , de trois conseillers, d'un lieutenant du roi , d'un avocat-général et de directeurs de la compagnie qui se trouvaient dans la province. Des tribunaux inférieurs furent, en même tems , établis dans plusieurs parties de la colonie, composés des directeurs de la compagnie ou de leurs agents , auxquels on adjoignit deux des habitants les plus notables. Leur décision fut sujette à un appel au conseil supérieur.

Cette année , le siège du gouvernement fut transporté à la côte orientale de la baie de Biloxi, situation élevée sur le bord du continent 9 et qui prit le nom de Nouveau-Biloxi.

Bernard de La Harpe, avec quelques troupes, remonta la rivière Rouge jusqu'au village desCadoquespnCadodaquious, vers 33° 55 de latitude nord, à 4oo milles au-dessus desNatchitocbes , et y construisit le fort de St-Louis de Carlorrete. Un autre fort fut élevé dans le pays des Padoucas, par M. Diron, et un troisième par Dwnont, sur le Missouri. Ces travaux intimidèrent tellement les Indiens , qu'ils recherchèrent la protection des Français , mais ensuite ils recommencèrent les hostilités.

M. du Tisnéj qui avait été envoyé par Bienville , pour reconnaître le pays des Missouris, des Osages et des Padoucas, revint rendre compte de son voyage. Il avait remonté jus- 'au bayou des Salines , situé à la distance de six milles Kaskaskiasj et quatre-vingt-dix du Missouri. Il traversa ensuite des collines rocailleuses bien boisées, et rencontra plusieurs affluents du Missouri. Il reconnut qu'il y avait 35o milles des salines au principal village des Osages , qui était situé sur une colline distante de cinq milles de la rivière du même nom. Il contenait environ une centaine de cabanes, et à peu près le double de guerriers. A environ 120 milles des Osages, dans un pays qui abondait en buffles , il découvrit le premier village des Panionhes, qui contenait 1 3o cabanes , et il estima le nombre de leurs guerriers à i5o. Â quatre milles plus loin , ils avaient un autre village à peu près de la même force. Près de ces villages, il y avait environ 3oo chevaux. Les villages des Pawnées se trouvaient à la distance

(1) Charlevoix, t. H, liv. 21. Martin* LomUma, vol. î, ch. 9.

de 45o milles; ceux des Missouris à i ,o5o pieds de l'embouchure de la rivière de leur nom , et ceux des Osages à 90 milles. Du Tisné prit possession de ce pays au nom du roi , et y planta des poteaux avec ses armes.

1720. Une proclamation des directeurs établit le prix des marchandises qu'on pouvait se procurer dans les magasins de la compagnie, à Mobile, à l'île Dauphine et à Pensacola : à ces prix devait être ajouté cinq pour cent sur les marchandises délivrées à la Nouvelle-Orléans , dix aux Natchez , treize aux Yazouz , vingt à Natchitoches , et cinquante aux Illinois et aux Missouris.

Les produits du pays devaient être déposés dans les magasins de la compagnie , à la Nouvelle-Orléans , à Biloxi , à File aux Vaisseaux et à Mobile, aux prix suivants : la soie selon la qualité, d'un dollar et demi à deux dollars la livre ; le tabac de la meilleure espèce, cinq dollars le quintal; le riz, quatre ; la farine superfine, trois ; le blé, deux ; l'orge et l'avoine, quatre-vingt-dix centimes; les peaux de daims, de quinze à vingt-deux , préparées sans têtes ni queues ; les au^ très peaux, huit centimes la livre. • > ,

La Harpe revint de son voyage à la rivière Rouge : il avait établi un poste chez les Cadodaquious, et reconnu le pays environnant , ayant remonté ladite rivière jusqu'à Natchitoches , avec cinquante hommes en deux canots. 11 y trouva M. Blondel qui commandait le fort. Le père Matiuel, missionnaire espagnol des Adayes, y était en visite. Dans une Ile près du fort , il y avait environ deux cents Indiens , des Natchitoches, Dulcinoes et Yatassées.

MM. Mouht et Durivage, deux officiers du détachement de La Harpe, étant allés à la découverte, rencontrèrent, à la distance de cent quatre-vingts milles des Nassonites de la rivière Rouge, plusieurs individus des tribus errantes, par lesquels ils furent bien reçus. Ces Indiens avaient tout récemment détruit une partie des Causas qui possédaient onze villages près la source de cette rivière, où les Espagnols avaient un établissement et des mines en activité. Les Français firent des présents à ces Indiens nomades , et cherchèrent à leur persuader de se fixer dans le voisinage des Nassonites : ils étaient au nombre de deux mille.

Au retour de ces officiers, La Harpe, pensant que son poste n'avait rien à redouter, lit une excursion vers le nord-est, et arriva parmi les Ouachitas et les Arkansas. Il était escorté par six soldats et quelques Indiens , et avait chargé onze chevaux

de marchandises et de provisions. Il reçut un accueil amical de ces Indiens avec lesquels il fit une alliance , et prit possession de leur pays au nom de son souverain.

Les Chickasaws, excités par les Anglais de la Caroline du Sud , commencèrent une guerre contre les Français, en tuant Sorvidalj officier que Bienville avait envoyé chez ces Indiens.

Au mois de février, une escadre commandée par lé Commodore Saujorij, arriva à la Nouvelle-Orléans , ayant à bord cinq cent quatre-vingt-deux passagers , parmi lesquels il y avait un certain nombre de femmes de l'hôpital général de Paris.

Par un édit du Conseil du roi , du 9 mai, l'introduction des condamnés dans la Louisiane fut défendue d'après la demande des planteurs qui avaient représenté audit Conseil qu'ils n'aimaient point à travailler, au'ils cherchaient à corrompre la

par rarrivée d'un grand ..... n

I3n navire de la compagnie venait de débarquer cinq cents esclaves africains.

Pendant l'été et l'automne, la colonie reçut une grande augmentation de population. Un navire de la compagnie apporta soixante émigrants , sous les ordres de Beaumanoir, pour la concession de Sainte-Catherine : ils furent suivis par deux cent cinquante autres, sous la conduite de Bout eux. Delonne* qui dernièrement avait été nommé directeur-général, débarqua à la Mobile avec une compagnie d'infanterie , soixante émigrants de la concession de Guiche , et cent cinquante de celle de Sainte-Reine. Dans un autre navire, Latour -, brigadier-général des ingénieurs , et un chevalier de St-Louû», accompagné de M. de Paugé, amenèrent cinquante ouvriers , et Boispinel et Chaville* officiers du même corps, arrivèrent bientôt après avec deux cent cinquante émigrants de la concession de Leblanc et de ses associés.

1721. Le 3 janvier, un navire de la compagnie arriva avec trois cents émigrants de la concession de madame Chaumont sur la rivière de Pascagoula : le mois suivant , un autre amena quatre-vingts filles de la Salpêtrière de Paris, avec cent autres passagers. Il paraît que l'édit ci-dessus n'excluait pas l'importation des femmes.

Deux cents Allemands de la concession de Law, débarquèrent au mois de mars à Biloxi, sur douze cents qui avaient été recrutés. Les autres moururent avant d'être embarqués', t. xvii. 7

9ft CHRONOLOGIE mWORTQTÎE

ou pendant le voyage. Ils furent suivis de cinq cent* esclaves des côtes d'Afrique. Ces nouveaux habitants furent moins bien accueillis, à cause de La rareté des vivres dont souffrait alors la colonie.

Il arriva parmi les Allemands une aventurière qui avait été attachée à la chambre de la femme du Czarowitz Alexis PetrowitZj, fils unique de Pierre-le-Grand. Elle en imposa à plusieurs personnes , particulièrement à un officier (i) de la garnison de Mobile , qui , ayant vu la princesse à Saint-Pétersbourg , s'imagina qu'il reconnaissait ses traits dans ceux de sa servante. Celle-ci raconta qu'elle était la fille du duc de Wolfenbuttel , que le Czarowitz avait épousée , qu'elle avait été traitée d'une manière cruelle par son mari ; qu'il avait fait courir le bruit de sa mort et donné des ordres pour ses funérailles ; qu elle avait trouvé moyen de s'enfuir et de voyager incognito en France, et de s'embarquer à Lorient dans un des bâtiments de la compagnie. Son histoire fut accréditée, et l'officier l'épousa. Après un long séjour à la Louisiane , elle l'accompagna à Paris, et ensuite à l'île de Bourbon, où il avait une commission de major. Après sa mort, en 1754, elle revint à Paris avec une fille , et alla de là à Brunswick , où son imposture fut découverte. Elle reçut l'ordre de quitter le pays, et mourut à Paris, en 177 1 , dans une grande pauvreté.

M. de Paugé ayant achevé de lever le plan des passes du Mississipi , en fit un rapport à M. Bienville. Il trouva sur la barre un grand dépôt de boue d'environ deux cents pieds de largeur et le double en longueur. Il lui parut occasionné par le courant du fleuve refoulé par le flux de la mer qui le faisait déborder, en jetant sur les rives, une quantité de bois et de limon qui y formaient des couches annuelles. Il proposa de faire augmenter la rapidité du principal canal par la formation de digues et en obstruant les autres courants au moyen de vieux navires.

Le 1 5 avril, arrêt du roi qui «nomme quatre commissaires , tous conseillers d'état , pour la régie de la Louisiane et de la compagnie d'occident , ainsi que pour la reddition des comptes » .

Vers la fin de cette année, M. de Saint-Denys, qui avait reçu le brevet de capitaine et la croix de Saint-Louis , est

(1) Le chevalier d'Aubant, suivant Bossu ; et Maldech , selon le roi de Prusse. »; ,

renvoyé par un ordre de la Cour, au fort deNatchitoches, avec un renfort de troupes et de munitions.

M. de Chatcaugué revint de France, et en qualité de lieutenant du roi, reprit le commandement du fort de Saint-Louis de la Mobile ; et de Bienville, chef des directeurs de la compagnie , établit de nouveau son quartier- général au Biloxi , où il stationna la plus grande partie de ses troupes.

D'après des renseignements fournis par les Indiens , on croyait qu'il existait une roche demeraudes dans la rivière (l ' Arkansas, et le capitaine commandant de La Harpe fut envoyé avec un détachement de vingt-deux hommes à sa découverte, mais sans pouvoir la trouver, quoiqu'il eût remonté à plus de i5o lieues.

1722. Les Canadiens de l'île Dauphine, s'étant enrichis par le commerce avec les Espagnols, ne voulaient pas donner leurs tilles aux soldats et aux ouvriers nourris aux dépens de la compagnie. C'était pourquoi le gouvernement français avait pris le parti d'y envoyer de France un navire chargé de filles, et toutes envoyées de force , excepté une seule , qu on appelait Ja demoiselle de bonne volonté. La compagnie de l'ouest ayant représenté à la Cour que cette mesure était contraire moralement et physiquement à la prospérité de la colonie , elle interdit cette importation de filles. Le nombre de prétendants fut si grand, ditDuniont, que celle qui resta la dernière fut sur le point d'exciter une dispute fort sérieuse entre deux garçons qui voulaient se battre à qui l'aurait , quoique cette Hélène ne fût rien moins que belle et eût l air plutôt d'un soldat aux gardes que d'une fille. La querelle parvint même jusqu'aux oreilles du commandant, qui , pour accorder les deux rivaux, les fit tirer au sort (1).

Vers la fin de mai , un navire espagnol venant de Vera- < ru/,, arriva à Biloxi, ayant à bord le capitaine IValcop (?.), Irlandais au service d'Espagne, qui était porteur du traité de paix conclu entre cette couronne et celle de France, et d'après lequel l'ensacola était restitué à cette première puissance (3).

Au printems de cette année , un navire venant de l'Afrique, débarqua cent quatre-vingt-dix nègres, et annonça qu'un

(1) Dumont, t. II, ch. 1.

(*) Voy. P article Floride de l'Art de vérifier les dates.

(3) Barcia> Ensayo crorwlogîco para la Mîstvria de lu Flotida.

100 CHRôSÔLÔCffi HÎSfôfeTQUE

autre avait pris feu à la distance de 60 Heues 3e la côte , et que tous ceux qui se trouvaient à bord avaient péri , excepté une partie de l'équipage qui s'était sauvée dans la grande barque.

Le 4 jaû1* ^5o émigrants, presque tous Allemands, arrivèrent dans un navire de la compagnie. Quelques jours après, un autre navire débarqua 3oo noirs esclaves.

Juin. D'après les ordres du conseil de la compagnie d'occident, le quartier-général fut établi à la Nouvelle-Orléans. On ne laissa à Biloxi qu'un détachement. Une compagnie de Suisses, au lieu de se rendre à la capitale, passa dans untraversier à la Caroline , sous la conduite d'un officier nommé Brandi , qui prétendait que la crainte de mourir de faim les avait obligés de quitter la colonie.

La même année, deux commissaires du roi et d'autres officiers du conseil arrivèrent à la Nouvelle-Orléans.

Une balise fut établie à l'embouchure du Mississipi pour servir de guide aux navires qui remontaient ce fleuve. M. de Paugé second ingénieur de la colonie, fut chargé de ce travail.

Les Chicachas, amis des Anglais, après avoir montré beaucoup d'hostilité contre les Français , demandèrent la paix, et envoyèrent des députés pour cet objet auprès de M. de Grave commandant aux Yazouz. Cet officier y consentit, et ils lui remirent deux Canadiens, père et fils, qu'ils avaient faits prisonniers.

Les Natchez, qui avaient commis beaucoup d'actes hostiles, consentirent aussi à faire la paix. Le grand chef délivra à M. Delietto, commandant au poste de leur nom , son propre frère qui s'y opposait (1).

En même tems , les Illinois se trouvaient assiégés par les Outagamis. Un détachement de cent hommes marcha à leur secours sous la conduite du chevalier d'Artaguette , qui , étant arrivé à moitié du chemin , apprit cjue ces derniers avaient été battus par les premiers, et qu'ils s'étaient retirés avec perte de plus de c&nt vingt hommes. La force des Illinois n'était que de cent vingt guerriers , quelques femmes et quelques enfants , mais ils quittèrent leur résidence de Roches et de Pimiteouy, et s'établirent avec leurs frères sur les bords du Missis&ipi, qui, depuis l'année 17 17,

ni

(i)Charlevoix,t.II,bv. 21.

de l'améiiique*

ÏOl

étaient incorpores an gouvernement de la Louisiane (i).

Le 12 septembre, un ouragan s'éleva sur le Mississipi , et dura depuis dix heures du soir jusqu'au lendemain à midi ; il s'étendit de Natchez jusqu'au Biloxi , et fit Je grands ra-» vages. Trente maisons et baraques, l'église et l'hôpital de la Nouvelle-Orléans furent renversés, et tous iea autres édifices endommagés. Le fleuve avait cru de huit pie^s, et trois navires se trouvaient échoués sur les bords. Un grand nombre de bateaux et de pirogues étaient brisés dans le jport ; et d'autres qui descendaient le fleuve avaient naufrage. La mer ayant franchi ses bornes à Biioxi , y renversa toutes les maisons et les magasins. Les pluies qui survinrent détruisirent les légumes. Cet ouragan, dit M. du Pratz, « fut précédé d'un bruit sourd qui se fit entendre pendant huit jours , depuis la mer jusqu'aux Illinois.Iltraversaobliquement le fleuve, sedirigeant du sud-ouest au nord-est et renversa tout ce qu'il rencontra dans une longueur d'un bon quart de lieue. Il gonfla tellement la mer qu'il fit monter les eaux du fleuve jusqu'à plus de i5 pieds » (2).

Septembre. La compagnie ayant résolu de faire un autre effort pour former un établissement dans la baie de Saint- Bernard, envoya M. de La Harpe pour cet objet, avec un détachement de troupes et d'ingénieurs. Arrivé à l'entrée de la baie , il trouva onze pieds d'eau sur la barre ; quatre grandes rivières s'y déchargeaient : le pays était fertile et agréable. Il y planta les armes de France , et en prit possession au nom de son souverain. Mais les Indiens recommencèrent leurs hostilités, et le commandant n'essaya pas de former un établissement. Pour gagner leur confiance , il en prit neuf par force, à bord de son navire, afin de les renvoyer chargés de présents, mais ils trouvèrent moyen d'échapper pendant la nuit , et uelques-uns périrent de faim dans les bois. Ce stratagème étruisit toute espérance de former un établissement dans cette baie.

La banque de Law, nommée banque royale^ fut établie avec un capital de 12,000,000 dollars. Les directeurs ayant déclaré un dividende de 200 pour 100, les actions s'élevèrent à 60 fois leur première valeur; les bons du gouvernement furent remplacés par les billets de la banque, qui envahit tout

(1) Char le voix, t. II, liv. 21.

(2) Du Pratz, Histoire de la Loiudiane* 1. 1, ch. 12.

l'argent; bientôt après, elle fit faillite, et un grand nombre* dé personnes furent réduites à la pauvreté'.

Le chancelier d'Aguesseau, qui s'était fermement opposé au projet de Law, avait été exilé dans ses propriétés, par le régent de France. Il fut ensuite rétabli dans ses emplois.

La misère i occasionnée par cette banqueroute , fut vivement ressentie à la Louisiane; pour en secourir les colons, on adopta le projet d'augmenter la valeur de la monnaie. Par unédit du 12 janvier 1723, elle s'éleva à 87 1/2 p. 100. Le dollar mexicain , la seule monnaie d'argent qu'il y eut dans la province, monta de 4 Kv. à 7 liv. 1/2. Cette mesure n'ayant pas réussi, on imagina qu'une réduction pourrait avoir un effet contraire; et par un édit du 26 février de l'année suivante, il fut fixé à 6 2/3 p. 100. Plusieurs autres réductions eurent lieu en vertu de nouveaux édits du 2 mai et du 3o octobre , par lesquels l'argent reprit sa première valeur (1).

r723. La province fut divisée en neuf districts pour la direction des affaires civiles et militaires, savoir : i° Alibamons ; 20 Mobile ; 3° Biloxi ; 4° la Nouvelle-Orléans ; 5° Natchez ; 6° Yazouz ; 70 Illinois et Wabash ; 8° Arkansas $ 90 Nàtchitocbes : cbacnn fut placé sous l'administration d'un commandant et d'un juge.

Pour les affaires religieuses, il y avait trois grandes divi-

uc imu\i, iuujjhc et iuiwuiiui» , ^ " ^ * -

La première fut confiée aux capucins ; la seconde aux carmélites déchaussés, et la troisième aux jésuites. On y établit des églises et des chapelles à des distances convenables.

Les pères capucins, qui couraient cette année en qualité de missionnaires , furent distribués dans les quartiers les plus peuplés des Français. Les jésuites s'y établirent deux ans après.

D'après les ordres de la compagnie des Indes , plusieurs personnes furent envoyées à Natchez pour y cultiver le tabac, y construire un fort et un magasin. Quiconque voulut s'y établir, fut mis en possession de 120 acres de terre.Une compagnie de mineurs fut aussi envoyée pour exploiter les mines d'argent et de plomb, près du fort Saint-Louis des Illinois.

En même tems, on érigea en duché j un espace déterre

{\)Martîns' Louhiana, yol. I;ch, 10.

DE L AMÉRIQUE. io3

de quatre lieues carrées dans les dépendances d'un Indien arkansas, et qui prit ensuite le nom de Comté Indien, Après la chute et le départ de Law, sa concession fut tellement négligée, que les Allemands, qui s'y étaient établis, voulaient retourner dans leur pays. Le gouvernement colonial les engagea à rester, et ils furent établis à 20 milles au-dessus de la Nouvelle-Orléans , où ils formèrent deux villages sous la conduite d'un capitaine suédois, le chevalier d Arèiisbourg, qui avait combattu, en 1709, avec Charles XII, à la bataille de Pultawa.

Ces établissements prirent le nom de Cotes des Allemand* ou Paroisses de Saint-Charles et de Saint- Jean.

V oyage de La Harpe pour explorer la rivière des Arkansas. La Harpe, étant arrivé aux Natchez, trouva le fort Rosalie « n ruines. Manneval* qui le commandait, n'avait que dix- Imit soldats. De là , il se rendit à l'entrée de la rivière des Yazouz, où il rencontra deux pirogues canadiennes chargées de 5o,ooo livres de viandes salées. Ces trafiquants avaient tué 18 ours vers le sommet de la Pointe-Coupé( .

S étant avancé à la distance de 9 milles au-dessus de ladite rivière , il trouva un établissement appelé fort Saint- Pierre , commandé par un officier nommé de Grave. Il y avait environ trente acres de terres cultivées. Un peu au-dessus du fort étaient les villages des Coroas , des Offogoulas et des Oatsées.

Leurs cabanes étaient établies sur des monticules artificiels au milieu de la vallée.Toute la population n'excédait pas deux cent cinquante personnes. Les Chouactas, au nombre de quarante environ , se trouvaient à la distance de 1 00 milles vers le nord ; et plus haut encore, les Chachonenas, qui comptaient à peu près cinquante individus. Quand les eaux étaient hautes, ces villages devenaient inaccessibles parterre. A 9 milles audessus se trouvait la petite tribu des Outaypes, et à i5 milles plus loin, les Tapschas, près des Choctaws.

Le i5 février, La Harpe laissa la rivière Yazouz, et remontant le Mississipi à 164 milles, arriva à l'affluent inférieur de la rivière des Arkansas. Il le trouva très-rapide, et s'arrêta un peu au-dessus de son embouchure, près d'un courant venant du nord-ouest du pays des Osages. Le ier mars, il atteignit le premier village qui était composé de trois cent vingt rersonnes occupant quarante cabanes. La Harpe y trouva Duboulay qui y ayait été envoyé du fort des Yazouz pour proté-

cer ces Indiens, et les bateaux des Illinois qui ordinairement

s'y arrêtaient pour se procurer des provisions.

Lies Arkansas ne furent pas satisfaits de l'arrivée des Français parmi eux, ni disposés à fournir à leur chef aucuns renseignements topographiques sur leur pays . Ils apprirent avec peine son intention de visiter les tribus ae l'ouest, et de former des alliances avec elles ; ils cherchèrent à l'en dissuader en l'avertissant du danger d'être massacré par les Osages. Us lui refusèrent une pirogue, quoiqu'il y en eut plus de 20 devant le village. Il eut aussi de la peine à se procurer des provisions. Il se rendit de là à la concession de Law, située au nord- nordouest du village, sur la rive droite de la rivière, à la distance d'environ 7 milles. Il n'y restait plus que quarante personnes de tous âges et des deux sexes, qui avaient un petit espace de terrain semé en blé. Il envoya aux villages supérieurs pour se procurer des provisions. Les Indiens, qui les habitaient, descendaient des Camzasy nation qui résidait sur le Missouri. Cet établissement était isolé et contenait une population d'environ quatre cents personnes ; après avoir obtenu ce qu'il demandait, il envoya plus loin cinq de ses hommes, leur ordonnant de s'arrêter le second jour pour l'attendre. Il se remit en route le lendemain avec le reste de son monde, en tout vingtdeux hommes , compris Prudhomme, et quatre autres qu'il avait pris au fort Yazouz.

S 'étant avancé à la distance de i3o milles , il arriva à an rocher remarquable, situé sur la rive gauche de la rivière. Ce rocher, qui était entremêlé de marbre jaspé , formait trois monticules escarpés qui s'élevaient à cent soixante-neuf pieds de hauteur.

La Harpe continua son voyage à 70 milles plus loin ; mais le courant devenant très-rapide , et la maladie se déclarant parmi les soldats, il fut, à son grand regret, obligé de revenir . D'après ses calculs , il était à 3oo milles d'une nation qu'il avait visitée en 1717, tandis qu'il était stationné à Cadodaques.

Après avoir levé le plan de la rivière, pendant un trajet de 25o milles du premier village, il débarqua et visita plusieurs nations sur la rive occidentale, et passa quelle tems à explorer le pays sur la rive opposée. Il descendit ensuite la rivière jusqu'à la concession de Law, où un bateau venait d'arriver de la Nouvelle-Orléans avec des provisions. Les Allemands se trouvaient dans un tel dénûment , qu'ils se préparaient à abandonner leur établissement.

DE L'AMÉRIQUE. ,o5

En descendant le MUsissipi, La Harpe manqua d'être surpris par un parti de Chickasaws.

1724? mars. Edit royal pour l'expulsion des juifs de la Louisiane, comme ennemis déclarés du nom chrétien. Il leur fut ordonné de sortir du pays dans l'espace de trois mois, sous peine de prison et de confiscation de biens.

1725. Le conseil supérieur tint ses séances à la Nouvelle- Orléans, présidé par M. La Chaise, neveu de François La Chaise, confesseur de Louis XIV.

Les règlements de ce conseil, pour la conservation des chevaux et des bestiaux, n'étant pas observés, un édit du 22 mai infligea la peine de mort à quiconque en tuait ou en blessait un. Celui qui tuait sa propre vache, sa brebis ou leurs petits , était condamné à une amende de 3oo livres ( 1 ).

1726. 20 février. Etablissements des Jésuites et des Capucins dans la Louisiane. Par un traité entre la compagnie et les jésuites, approuvé par le roi, le 17 août, il fut convenu que ces derniers maintiendraient constamment dans la colonie au moins quatorze prêtres de leur ordre, et qu'il s y seraient transportés aux frais de la compagnie avec des appointements annuels de 600 liv. chacun, et 200 liv. additionnelles durant chacun des premiers cinq ans , outre la somme de 45o liv. pour leur établissement.

Des arrangements semblables furent faits avec les Capucins auxquels fut confiée l'autorité ecclésiastique de la partie inférieure de la province.

Dans le même tems, plusieurs religieuses du couvent de Rouen allèrent s'établir à la Louisiane pour l'éducation des filles et les soins de l'hôpital (2).

Octobre. M. Perrier, lieutenant de vaisseau, est nommé commandant - général de la Louisiane à la place de M. de Bien ville.

1727. Vers la fin de cette année, un navire de la compagnie arriva chargé de filles nommées Filles de la Cassette, parce qu'à leur embarquement elles avaient reçu de la compagnie une cassette remplie de linge, chemises, bas et autres petits objets. Elles étaient sous la conduite des religieuses et furent bientôt mariées.

1729. Complot des Indiens pour massacrer tous les co-

(1) Martins* Louisiana, vol. I, ch. io$

(2) Idem.

Ions de la Louisiane. M. Le Blanc et ses associés s'étaient établis à cinq lieues au-dessus de l'entrée de la rivière des Yazouz, où ils avaient construit un fort pour les protéger contre les attaques des sauvages. Un sergent delà garnison, nommé de Riter, qui demeurait dans les environs, fut massacré au milieu de la nuit par une bande des Indiens voisins. Deux d'entre eux, s'emparantde sa femme, la menèrent près d'une ravine : elle avait cacbé dans la manche de sa chemise un couteau de bûcheron qu'elle plongea dans le cœur de l'un, et redoublant son coup elle blessa l'autre ; mais bientôt entourée par toute la bande, elle tomba percée de coups de flèches. Quinze jours après , une députation de ces mêmes Indiens vint au fort pour offrir des présents et le calumet de paix.

M. Guenotej l'un des directeurs de la concession de Sainte- Catherine, avait donné du mécontentement aux Natchez du village de la Pomme , et revenant le soir du fort Rosalie au travers des bois, il fut blessé au bras d'un coup de fusil par ces Indiens , qui se glissèrent ensuite dans la cabane d'un soldat de la garnison, nommé La Rochelle, le tuèrent et enlevèrent sa chevelure.

Le commandant-général, ayant résolu de punir ces Indiens, envoya contre eux un détachement de troupes sous les ordres de M. Payon, major-général. A l'arrivée ae cet officier, auprès de leurs villages , le Serpent-Piqué , grand chef de cette nation, vint lui offrir le calumet de paix, en déclarant que les hostilités avaient été commises par ceux de la Pomme, des Gris ou de Jenzenaque ; que sa nation ne voulait pas la guerre avec les Français. Content de cette explication , Payon demanda quelque dédommagement , et le Serpent-Piqué consentit à forcer les habitants de ces villages à lui fournir un certain nombre de volailles.

Les Indiens de ces trois villages vengèrent la perte de leurs volailles en tuant les bestiaux de l'habitation de Sainte-Cathe-

mandant-général, le priant de mettre fin aux insultes de ces

sauvages.

Cet officier fit armer un bateau et quelques pirogues, ayant à bord un détachement de troupes, et s'embarqua lui-même vers la mi-octobre pour le canton de Natchez, où il arriva à la fin de ce mois. 11 se rendit chez M. Barnaval, qui commandait le fort Rosalie. U y fut joint par quelques Yazouz , par un

parti de Chactas commandés par le Soulier- Rouge , et par une bande de Tonieas, dont le chef était chrétien et bon guerrier. Afin que les Français pussent reconnaître ces Indiens alliés, il engagea leur chef à leur faire porter au bras une éebarpe blanche. L'expédition était composée des troupes de la compagnie, des soldats de la concession de la terre Blanche, de plusieurs bourgeois , de Canadiens , de volontaires de la capitale, et de quelques habitants du poste de Natchez.

Les troupes, divisées en deux colonnes, se dirigèrent vers la concession Sainte-Catherine, lieu du rendez-vous. On y passa la nuit pour attendre le général, qui coucha au fort.

Le lendemain , le Serpent-Piqué vint demander grâce et obtint du commandant la promesse d'épargner son grand village, et celui de la Farine. Les Français se dirigèrent vers le village de la Pomme , qui avait été abandonné par ses habitants. Le commandant fit mettre le feu à toutes les cabanes, él reprit la route de Sainte-Catherine. Après un repos de cmatre jours, il marcha au v illage des Gris, qui avait été abandonné : il se composait de quelques cabanes éparsesqui furent sur-le-champ réduites en cendres.

Le Soulier-Rouge s'empara de quatre femmes qu'il amena au général ; elles avertirent dans les réponses aux questions qui leur furent faites, qu'à la distance d'une demi-lieue, se trouvait le village de Jenzcnaque^ renfermant 5o habitants résolus à vaincre ou à mourir. Le commandant s'y dirigea aussitôt. Le chef des Tonieas s'approcha d'une cabane située sur une hauteur ; il la trouva abandonnée ; ses propriétaires y avaient laissé quelques fusils , des balles et des cornes contenant de la poudre. Un engagement eut lieu entre lui et Pztit-Solcilj chef ennemi qui resta sur la place, après avoir dangereusement blessé son adversaire.

Les Français se rendirent encore à la concession Saintc- Catnêrine, où le commandant laissa un fort détachement, et le reste de l'expédition retourna au fort Rosalie. Avant son départ, le commandant fit venir le Serpent-Piqué, pour lui signifier qu'ayant appris qu'il donnait asile à ses ennemis , il était forcé de retirer sa parole. Le grand chef, qui était vraiment l'ami des Français , lui répondit qu'il voulait la paix. « Je te l'accorderai, lui dit le général; mais vois à quel prix : tu sais que parmi les tiens, il y a un nègre qui appartenait aux Français. Apporte-moi sa tête avec celle du vieux Poih, chef du village de la Pomme , et promets-moi que tu regarderas toujours les Français comme tes amis et tes frères. A ces con-

io8 CHRONOLOGIE HISTORIQUE

cl i dons, je te donne la paix.» Il y consentit. Deux jours après, il lui présenta la tête de Poile, et le lendemain, celle du nègre, qui était un noir libre. Les Français craignaient qu'il n'apprit aux Indiens leur manière de faire la guerre (i).

Les nouveaux établissements formés aux Natchez, commençaient à prospérer sous l'administration de M. Merveilleux, commandant du fort Rosalie, mais son successeur, M. Chepar, agit en tyran , maltraitant tous ceux qu'il soupçonnait n'être pas ses amis et méprisant même les ordonnances du roi. Le commandant-général le fit venir à sa capitale pour rendre compte de sa conduite. Il avoua ses torts, et aurait été cassé sans les sollicitations de quelques personnes qui étaient dans ses intérêts. Promettant de traiter les habitants avec plus de justice, il obtint la permission de retourner à son poste , où il mena auelques nègres esclaves pour former un établissement aux Natchez, et par ce moyen faire une fortune rapide. Il lui manquait un bon terrain. Les meilleurs étaient en la possession des Français. Il s'empara d'une habitation au village de la Pomme, et commença à la défricher. Le propriétaire se plaignit ; Chepar lui donna quelques marchandises en lui promettant davantage.

Le commandant se promenait un jour au grand village. Le Serpent-Piqué venait de mourir; son successeur était allié du chef de la Pomme. Le village était situé dans une belle plaine arrosée par la rivière Sainte-Catherine. Chepar trouvant cet emplacement plus avantageux que l'autre, résolut de s'en emparer. Dans cette vue, il fit venir le grand chef, et lui dit, que M. Perrier, grand chef des finances , qui était à la Nouvelle-Orléans, lui avait écrit de lui faire savoir, qu'il lui ordonnait d'abandonner son village , parce qu'il voulait y établir des maisons. Le chef, frappé d'étonnement, lui répondit que depuis long-tems sa nation était en possession de ce village, que les cendres de leurs ancêtres reposaient dans le temple qu'ils y avaient bâti , et que les Français n'étaient pas dans l'habitude de prendre des terrains sans consulter les propriétaires; qu'ils avaient donné des marchandises pour ceux qu'ils occupaient. Le commandant ne répondit à ces justes représentations qu'en Finvitant à obéir aux ordres qu'il avait reçus, et à bâtir des cabanes à une lieue plus loin. Il parut se rendre à cet avis, demanda seulement deux lunes pour choisir une situation convenable. Le commandant les lui accorda; mais

(0 Duraont, même livre, chap. a.

DE L'AMÉRIQUE. fog

comme il faisait cette grâce sans le consentement du chef français, il réclama pour récompense , un certain nombre de volailles, de pots d'huile d'ours, de mannes de bled et de pelleteries. Le grand chef accorda tout ce qui lui fut demandé. Pour mieux réussir, Chepar chercha à l'intimider, le menaçant de l'envoyer à la Nouvelle-Orléans , pieds et poings liés , à bord de la galère, s'il manquait à son engagement.

Conspiration des Chickasaws, Chactas et autrse Indiens ( i ). £n arrivant à son village , le grand chef fit assembler ses guerriers , afin de concerter avec eux les moyens de conserver la terre de leurs ancêtres et d'empêcher que leur chef ne fût fait prisonnier. Après une longue discussion , ils décidèrent qu'il fallait massacrer le commandant et tous les Français qui se trouvaient dans le pays. Ils s'adressèrent aux différentes nations, pour leur demander des secours contre la violence qu'on voulait leur faire. Ees Chactas s'engagèrent à détruire tous les Français, au bas du fleuve, et fixèrent, à l'expiration de deux lunes, le jour de l'exécution de ce projet. Les députés ne savaient pas compter, mais chacun d'eux était muni d'autant de petits morceaux de bois qu'il y avait de jours dans cet intervalle. Tous les matins, le grand chef allait au temple et jetait au feu un de ces morceaux dont le dernier devait être le signal du massacre.

Le 16 novembre , une galère arriva aux Natchez, de la Nouvelle-Orléans, ayant à bord MM. Rolly, père et fils, propriétaires de la concession Sainte-Catherine. Chepar, accompagné de M. Bailly, juge et commissaire, et de Richard gardemagasin, était allé au grand village pour lever le plan de son habitation. Il fut bien accueilli du grand chef, qu'il régala de vin et d'eau-de-vie, jusqu'à trois heures du matin que Chepar et ses compagnons se retirèrent au fort : c'était le vingt-neuvième jour fixé pour l'exécution du complot.

Quelques Français, qui entretenaient des liaisons avec des Indiens, en furent informés. Macéj sous-lieutenant de la garnison du fort, et compère de Chepar, vint l'en avertir; mais celui-ci, au lieu de Pécouter, le traita de lâche, et l'envoya aux arrêts. Un moment après , l'interprète Papin vint faire la même communication au commandant , qui , transporté de colère, ordonne de le mettre aux fers avec quatre ou cinq autres ; puis il se couche , recommandant au fac-

(1) Toutes les nations y étaient entrées, excepté les Illinois, les Arkansas et les Tonicas.

tionnairc de ne laisser entrer personne avant 9 heures du matin. Pendant ce tems, les Indiens dispersés par bandes, se glissaient parmi les Français sous différents prétextes. Le grand chef, accompagné de ses guerriers, se met en marche, le calumet au vent et en frappant sur une espèce de tambour: il venait présenter au commandant le prix qu'il avait exigé. Celui-ci dormait ; mais réveillé tout-à-coup par les roulements du tambour auxquels se mêlaient les cris des sauvages, il se lève pour recevoir le cortège. ( )n lui offre les présents; c'étaient des cruches pleines d'huile, des volailles, etc. Il les reçoit en riant intérieurement de la crédulité de ses gens qui avaient soupçonné la bonne foi des Indiens , et pour qu'ils soient témoins des marques de leur amitié, il les fait mettre en liberté; les indigènes dansaient et chantaient pendant qu'une de leurs bandes attaquait la galère.

Le signal est donne. Les Indiens tombent sur les Français, et en moins d'une demi-heure, soixante-dix périssent sous leurs coups. Environ quatre-vingts nègres et autant de femmes , cent cinquante enfants sont épargnés pour être gardés comme esclaves, ou être vendus aux Anglais de la Caroline ; mais ils égorgent sans pitié des femmes enceintes et de malheureuses mères qui allaitaient leurs enfants dont les cris importunaient ces barbares.

Une vingtaine de Français et cinq à six noirs esclaves, la plupart blessés, parvinrent à se sauver. Pendant le massacre, le Soleil ou grand chef se tenait sous un hangar à tabac, pu on lui apporta les têtes des principaux Français. Les corps restés sans sépulture devinrent la proie des chiens et des oiseaux carnassiers.

Deux Français seulement furent épargnés ; l'un nomme Maymrj, était charretier, l'autre, Le Beau, tailleur: Ton se servit du premier pour transporter en charrette toutes les munitions et marchandises au grand village, pour y être distribuées parmi les sujets du grand chef, et de l'autre pour ajuster les lia hits français à la taille des Indiens.

M. du Coder j, commandant du poste des Fazouz, qui arriva le même jour, fut tué, ainsi que M. du Poisson y père jésuite qui l'accompagnait. On enleva la chevelure de ce dernier à cause de sa longueur et de sa beauté. Au milieu de ce massacre , Chepar chercha à se sauver, et par un coup de sifflet, voulut appeler les soldats de la garnison, mais à travers une palissade près de laquelle il s'était placé, il aperçut leurs cadavres ensanglantés. Les sauvages l'entourèrent ,

DE ^'AMÉftHïÇB. in

et le regardant comme an être qui ne méritait pas d'être tué par un brave, l'assommèrent d'un coup de massue.

Sans l'attachement de quelques femmes indiennes, toute la garnison aurait été détruite.

Les Indiens, devenus maîtres du pays, employèrent les femmes blanches à faire des chemises pour envoyer en présents aux nations qui leur apporteraient le calumet. Quinze jours après, on mit le feu au fort et à toutes les habitations françaises.

Quelques jours après, une pirogue descendit le fleuve, ayant à bord cinq indigènes. Le tailleur les appela d'après les ordres qu'il avait reçus : ils touchèrent au rivage et trois fuient à l'instant massacrés ; le quatrième s'échappa dans les bois et gagna le village des Tonicas; l'autre qui était malade, tomba entre les mains des barbares qui le firent brûler à petit feu , avec beaucoup de cérémonie , dans la place du temple.

Les Chactas, qui pouvaient mettre sur pied quatre mille guerriers , s'étaient engagés auprès des députés des Natchez à massacrer les Français du bas du fleuve. Ils se rendirent le ier décembre, au nombre de six cents, au bord du lac Saint- Louis, en vue de la Nouvelle-Orléans, et envoyèrent une députation à M. Perrier, commandant-général, pour lui demander la permission de lui offrir le calumet ; il ne voulut pas les recevoir en si grand nombre et les invita à envoyer trente des leurs. Les Chactas retournèrent à leur village , ils* se vengèrent en tuant quelques bêtes à cornes appartenant à M. de Chaumont qui résidait aux Paskagoulas.

Le Ier déc, jour de l'arrivée des Chactas, devait être le jour fatal ; mais un jeune fils du chef des Natchez, voulant imiter son père, avait jeté au feu deux des petits morceaux de bois , ce qui avança le massacre de deux jours et sauva les Français de la Nouvelle-Orléans.

Peu de tems après, les Chactas envoyèrent une députation aux Natchez pour présenter le calumet au grand chef, et n'étant pas satisfaits des présents qu'il leur fit, ils dirent que les Natchez étaient des chiens et les accusèrent d'avoir avancé le massacre général, afin de garder tous les fusils, les balles et la poudre^

Le Ricard , garde-magasin, qui s'était sauvé dans une pirogue fournie par les Yazouz, arriva à la Nouvelle-Orléans, et raconta au commandant les détails du massacre.

2 décembre. Le commandant Perrier fit partir, le 2 dé-

cembre , M . Le Merveilleux , capitaine suisse , avec nn détachement , pour avertir les habitants et les engager à faire des redoutes pour leur protection et celle de leurs esclaves et de leurs bestiaux. Le 5 , il expédia le navire le Saint-Michel pour la France, afin d'informer la Cour et la compagnie de la situation critique de la colonie, et pour demander des secours.

Quelques Indiens des petites nations vinrent chez le gouverneur pour l'avertir d'un complot des Tchactas ; et n'ayant reçu aucune nouvelle de M. Régis qui demeurait chez eux, il fit partir, le ier janvier 1730, M. de Lasser, capitaine suisse, qui apprit que les Natchez étaient venus chez les Tchactas pour leur chanter le calumet. Dans le même tems , 120 chevaux chargés de marchandises anglaises, arrivèrent dans le pays de ces derniers. Ces deux circonstances étaient favorables aux Natchez, dont le projet était de mettre à feu et à sang la colonie de la Mobile.

Le commandant se décida à marcher contre l'ennemi avec toutes ses forces. Il commença par envoyer de Lery, officier qui parlait plusieurs langues , chez les Chactas, pour les engager dans ses intérêts. Ces peuples, indignés contre les Natchez, promirent de se joindre à l'expédition. Pour mieux s'assurer de leur disposition, Le Sueur, né en Canada et élevé parmi les Indiens, fut envoyé chez eux. Partant le 19 décembre du fort de la Mobile, il parcourut leurs villages et forma un corps de sept cents guerriers qu'il conduisit aux Natchez.

M. Perrier, après avoir expédié deux vaisseaux de la compagnie pour les Tonicas, et prévenu tous les postes du massacre, s'occupa de la défense de la Nouvelle-Orléans, et donna le commandement de l'expédition au chevalier de Loubois, lieutenant du roi. Ce commandant fit embarquer ses troupes sur plusieurs bateaux, avec les munitions et les provisions nécessaires, et remonta le Mississipi jusqu'à la baie des Tonicas, où il arriva le 18 décembre avec vingt-cinq soldats. Il y fut bien accueilli par le grand chef des Tonicas chez lesquels se trouvaient plusieurs Français échappés du massacre , qui entrèrent dans son corps d'armée. Ne se croyant pas assez fort pour attaquer les Natchez, il se fortifia dans ce poste pour attendre l'arrivée des Chactas.

Le 16, il avait expédié M. Mispleix avec cinq hommes pour avoir des renseignements sur la force de l'ennemi et lui proposer la paix. A son arrivée, on l'attaqua, on tua trois hommes et on le garda prisonnier avec les deux autres. Le lende-

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main, les Natobez envoyèrent un de ces derniers auprès de M; de Loubois pour lui proposer la cessation des hostilités, sous

M. Brouttin qui avait commandé chez eux. Ils demandèrent aussi une énorme quantité de marchandises pour la rançon des prisonniers. M* de Loubois retint le soldat et ne fit aucune réponse. Ils se vengèrent par la mort de Mispleix et du soldat qu'ils firent brûler le même jour.

Le 37 décembre , Le Sueur arriva aux Natehez , avec les guerriers tchactas; et, sans attendre le corps d'armée de M. de Loubois , il attaqua les Natehez si vivement qu'il en tua 80 et fit 16 femmes prisonnières. Les captifs français et françaises furent mis en liberté, savoir : 5i femmes ou enfants, les deux ouvriers, et i5o nègres ou négresses.

Destruction du fort des Yazouz et massacre de sa garnison. Ce poste était situé à environ 4o ligues par eau et i5 par terre de celui de Natehez , et on ignorait dans le premier ce qui s'était passé dans le dernier. Trois ou quatre jours après le massacre, une députation des Yazouz se rendit aux Natehez pour présenter au grand chef le calumet de paix. Celui-ci leur apprend la mort des Français, et les engage à détruire le reste de ceux établis chez eux au fort Saint-Claude. Il leur donne des présents , et ils retournent accompagnés de quelques Natehez , pour mettre à exécution cet horrible complot. Le chevalier des Roches \, qui commandait dans l'absence de M . du Coder , laissa entrer dans le fort une bande des Yazouz qui se jetèrent sur la garnison composée de vingt hommes, et pas un seul ne leur échappa. Ils épargnèrent quatre femmes et cinq enfants pour en taire des esclaves.

La veille de ce massacre , les Yazouz avaient tué le père Sorti j jésuite missionnaire chez eux , parce que , dit Charlevoix, c ils souffrirent impatiemment qu'il leur reprochât le péché infâme qui a fait périr Sodome ». Un des assassins se revêtit de sa soutane, et se rendit aux Natehez pour annoncer ce massacre.

M. de Loubois partit de la baie de Tonicas , le 2 février, avec 200 soldats et quelques pièces de campagne et arriva, le 8., aux Natehez qui étaient renfermés dans leur fort. Après trois jours de repos, il fit mettre les canons en batterie pour les assiéger; mais avant de tirer, il chercha à les engager à se rendre, et le 1 3, il fit avancer l'interprète Duparc entre le camp et le fort, pour cet objet. Celui-ci planta un drapeau et commença à leur faire un discours. On fit une décharge sur lui et

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