DE VENISE
pour habitation ; et seuls de tous les négociants étrangers , i étaient exempts de péages , soit pour l entrée , soit pour L sortie de leurs marchandises. Tant de faveurs les ayant extrêmement enrichis, ils en devinrent orgueilleux jusqu a mépriser les plus grands seigneurs et à ne tenir aucun compte des édiis ni des menaces de l'empereur. Leurs querelles avec les Lombards , qu'ils haïssaient mortellement pour avoir quitté leur parti dans les guerres d'Italie , étaient fréquentes et remplissaient la ville de trouble. Il arriva qu'un jour , plus échauffes qu'à l'ordinaire, ils curent la hardiesse, après les avoir maltraités dans leurs personnes, de piller leurs magasins et d'abattre leurs maisons. L'empereur, les ayant condamnés a rebâtir celles qu'ils avaient détruites et a restituer ce qu'ils avaient pris, ils ne répondirent a cet arrêt que par des mépris et des menaces. Une pareille révolte ne pouvait rester impunîesans compromettre la majesté impériale. Sur un ordre secret de l'empereur, envoyé à chaque gouverneur, tous les Vénitiens , tant i Constautioople que dans le reste de l'empire , se trouvèrent arrêtés en un même jour. Alors, déposant leur fierté, ils promirent de satisfaire, et furent remis en liberté à celte condition. Mais, au lieu de remplir leurs engagements, ils s'évadèrent précipitamment et retournèrent en leur patrie se plaindre d'avoir eié injustement pillés et emprisonnés. Tel est , suivant les historiens grecs, la cause de la guerre que les Vénitiens déclarèrent alors a l'empereur Manuel. L'historien Dandolo raconte les choses autrement. L'empereur grec , s'il faut l'en croire, après avoir invité les Vénitiens a venir commercer dans les porls de sa domination, avait expédié, le aa mars 1171, des ordres pour faire saisir tous leurs vaisseaux. Quoi qu il en soit, au mois de septembre suivant, le doge se remet en mer avec une flotte de cent galées et de vingt vaisseaux de transport. Apres avoir recouvré fYauel Raguse, dont les Hongrois s'étaient emparés , il (ait voile vers l'île de Négrepont , dont il assiège la capitale. Les Grecs alors font des propositions de paix; mais, en attendant le retour des députés qu on avait envoyés de part et d'autre à Constantinople , le doge va se rendre maître de l'île de Scio , où il passe l'hiver avec sa flotte. La pesie se met parmi ses troupes, et le doge , sans avoir pu rien conclure avec l'empereur Manuel , prend le parti de retourner a Venise. Sa flotte y apporte le mal dont elle était infectée; ce qui ayant causé une grande mortalité dans la ville, le peuplc s'en prend au doge; il est frappé dans une sédition « et meurt de sa blessure , le 27 mai de l'an 1173. Après sa mort, on fit des changements considérables dans la forme du gouvernement. 11 fut réglé que douze électeurs, tirés de six quartiers, choisiraient quatre cent soixante-dix conseillers, pour en former un corps qui déciderait des affaires qu'on avait portées jusqu'alors aux assemblées générales. On arrêta , de plus, que le grand conseil nommerait tous les ans six conseillers, sans l'avis desquels le doge ne pourrait rien entreprendre.
SÉBASTIANO ZIANI.
1173. SÉBAsnxno ZtiNi succède au doge Vital Michéli, * l'âge de soixante-dix ans, sur le refus d'Orio Malipiéri, qui avait eu la pluralité des suffrages. Témoin du tumulte qui s'était élevé dans plusieurs élections , il se concerta avec les principaux citoyens pour exclure le peuple du droit dont il abusait , d'élire son chef, et établir un conseil indépendant et souverain , duquel se tireraient a l'avenir les électeurs du doge. Mais ce conseil , composé de deux cent cinquante personnes tirées indifféremment de tous les étals, ne remédia point à l'abus que l'on voulait éviter. Les factions continuèrent dans les élections par la jalousie réciproque et la diversité des intérêts qui animaient les électeurs, suivant la différence de leurs conditions. La rupture continua sous le gouvernement de Ziani, entre les Vénitiens et les Grecs. Ancône et quelques villes du voisinage ne reconnaissaient point encore l'autorité de Tempe. d'Occident , et se maintenaient en liberté sous la protec-
î5o CHRONOLOGIE
lion de l'empereur grec. Venise, qui aspirait dès-lors au domaine delà mer Adriatique, avait déjà fait plusieurs effort», mais inutiles, pour subjuguer Ancône. L'an 1174, le doge s'étant concerté avec l'archevêque de Mayencc , général des troupes de l'empereur Frédéric I , en Italie , envoie une (lotte pour Lire le siège de cette ville, tandis que l'archevêque, avec ses Iroupes , vient la bloquer par terre. Le siège dura depuis le 1 er . avril jusqu'à la mi - octobre. Mais lorsque les assiégés, pressés par la famine, étaient disposés a se rendre, Guillaume des Adélardi et Aldrude des Frangipani de Rome, comtesse de Bertinoro, s'étant joints ensemble, arrivent au secours delà place , a la tête dune bonne armée , et obligent l'archevêque a lever le siège avec précipitation. L'an 1177. le a^mars, le doge reçoit a Venise le pape Alexandre 1(1 , qui venait y chercher un asile contre la persécution de l'empereur Frédéric. Ce dernier l'ayant appris , fait sommer, dit-on, les Vénitiens de remettre le poniife entre ses mains; et , sur leur refus , il fait armer soixante-quinze galères qu'il envoie contre eux , sous le commandement de son fils Otlon. Ziani , s'étant embarqué , rencontre la flotte impériale a la hauteur de Pirano , lui livre bataille , remporte sur elle une victoire complète , et amène prisonnier le prince Otlon au port de Venise, où le pape, étant vcou au-devant du vainqueur sur le rivage, lui met au doigt, en l'embrassant, un anneau d'or, et lui dit : « Servez-vous de • cet anneau comme d'une chaîne pour retenir sous le joug la » mer Adriatique , et comme d'un symbole d'union conjugale » pour l'épouser, afin qu'elle vous soit soumise de mime » qu'une épouse a son époux ». Telle est, suivant la plupart des modernes , l'origine du mariage du doge et de la mer ; cérémonie qui se renouvelle avec pompe chaque année le jour de l'Ascension. Mais Sigonius, Baronius et Muratori , et plus récemment M. de Saint-Marc , traitent cette histoire de fable, et prouvent que jamais il n'y eut de rupture , moins encore de bataille, à l'occasion du pape Alexandre , entre l'empereur et les Vénitiens; que le doge n'employa que ses boni offices pour rétablir la paix entre le sacerdoce et l'empire, et qu'il eut enfin le bonheur d'y réussir. Nous savons, en effet, par les historiens du tenu, que l'empereur, étant arrivé à Venise le 24 juillet 1177, trois cardinaux, accompagnés du doge et du sénat, vinrent le recevoir au Lido, et ramenèrent solennellement au portail de l'église de Saint-Marc , où la réconciliation se fit entre lui et le pape Alexandre , dont il embrassa l'obédience , après avoir renoncé au schisme ; que cette réconciliation fut cimentée , le 1". août suivant , par un traité de paix , dans lequel furent compris les villes et les seigneurs qui avaient pris les armes contre Frédéric , et que le doge et la seigneurie n'entrèrent que comme médiateurs dans cet accommodement. Nous ne voudrions cependant pas nier absolument qu'Alexandre , aussi plein que ses prédécesseurs des vaincs prétentions de son siège, n'ait accordé la propriété de la mer Adriatique aux Vénitiens , comme il accorda la propriété de l'Irlande au roi d'Angleterre. Mais il ne reste aucun monument de cette concession , et l'on sait la réponse que fit l'ambassadeur de Venise au pape Jules II , qui lui demandait le titre du domaine que la république s'attribuait sur celte mer. m Saint père , dit-il , il est au dos de la donation de Cons- » tanlin. » L'an 1179, Sébastiano Ziani meurt le i3 avril. 11 est le premier doge qui ait scellé ses diplômes en plomb. Ce fut lui qui fit élever, vers l'an 1175, les deux grandes et belles colonnes de granit , qu'on voit sur le bord de la mer , à l'extrémité de la partie de la place de Saint - Marc qu'on nomme Piazzetta. Sur l'une est un lion ailé de bronze , et sur l'autre , la statue de saint Théodore , ancien patron de la seigneurie , tenant de la main droite un bouclier et de la gauche une lance. C'est entre ces deux colonnes que se font les ' exécutions ; et de là le proverbe à Venise : Guarda ti dail' inter I columnio. L'abbaye de Saint-Georges de Venise reconnaît aussi le doge Ziani pour son fondateur. ( Dandoli Chr. )
ORIO MASTROPETRO.
117g. Onio MASTROPETRO est élu doge par deux cent cinquante électeurs , pris dans les trois ordres , suivant la nouvelle forme d'élection établie par son prédécesseur. L'an 1188, les Vénitiens envoient une (lotte nombreuse au secours de la Terre-Sainte. L'an 1191, le doge Orio renonce à sa dignité et au siècle pour se retirer dans un monastère.