‹ L'art de vérifier les dates des faits historiques, des inscriptions, et autres anciens monumentsChapitre 7 sur 37 · X. iG · texte numérisé non relu

X. iG

l62 CHRONOLOGIE HISTORIQUE

maticiens français, qui en ont donné un plan et une vue. Il était bâti en pierres dures : les côtés avaient plus de cent pieds de longueur ; le mur d'enceinte avait plus de six pieds de hauteur sur trois d'épaisseur , et était formé de couches de pierres parallèles d'une uniformité parfaite et un peu convexes en dehors. On a reconnu dans de grosses masses de pierres, des jambages , des portes et des cannelures courbes régulièrement creusées. Du côté du nord , où la forteresse est escarpée, on remarquait une terrasse qui soutenait le terre-plain , lequel avait pour base une seconde terrasse de six pieds de largeur sur quinze à seize de hauteur (i).

Navigation. Les Péruviens ne construisaient ni pirogues , ni canots , peut-être parce que le bois qui se trouve dans leur pays est en général fort dur. Ils fesaient des radeaux , pour passer les rivières, avec une sorie de bois léger qu'on rencontre surtout au Quito. Ils se servaient aussi , dans le même but , de faisceaux faits de joncs pointus d'un bout, de la grosseur d'un bœuf, et les conduisaient en remuant les pieds et les mains en guise de rames. Ils avaient encore une espèce de radeau formé de plusieurs grandes calebasses fortement liées ensemble , et d'une aune et demie carrée , que conduisait pardevant un Indien à la nage , et par derrière un ou deux autres , également à la nage , qui le poussaient.

Pour passer les rivières rapides et éviter les dangers du courant ou des écueils , ils lançaient d'un rocher à l'autre bord un gros câble fait d'une espèce de chanvre appelée chahuar , et qu'ils attachaient ensuite à un arbre ou à un rocher. A ce câble était adaptée une vergue grosse comme le bras , et à laquelle était suspendue une corbeille d'osier assez grande pour contenir trois à quatre personnes; et, au moyen de deux cordes qui la retenaient par les deux bouts , ils passaient la rivière. Les provinces voisines fournissaient des gens pour faire traverser les rivières aux voyageurs : on passait assez souvent ainsi le menu bétail , tels que les moutons , les chèvres et les porcs.

Les Péruviens allaient fréquemment pêcher a cinq ou six lieues en mer , dans des bateaux de jonc et de chaume. Ils employaient à cet effet des harpons, des filets et des hameçons -} mais ces derniers ne valaient rien , n'étant faits ni

(i) M. de la Condamine, Mémoires de l'Académie de Berlin , de 1746, p. 436.

de l'amébique. 1 63

d'acier , ni d'une sorte île fer appelée qui lia v, dont ils pos Relaient cependant plusieurs mines, (i)

Les canots des Péruviens se composent de deux peaux de loups-marins , enflées et cousues ensemble par le milieu , et amarées par le travers, vers leurs extrémités, avec deux morceaux de bois que traverse au milieu une petite planche de la longueur des peaux , et de trois ou quatre pouces de largeur $ le tout est amarré par des boyaux de phoques. On étend au-dessus et on amarre par les quatre angles une autre peau de cet animal , pour s'y mettre à couvert : on place aussi à cet endroit les provisions et les armes. L'aviron, ou pagaie , à l'aide duquel on dirige le canot , est pl.it des deux bouts , et les bateliers péruviens s'en servent dans la haute mer avec une dextérité admirable (2).

Balzan. Les Péruviens font preuve de beaucoup d'ingénuité dans l'art de construire les halzas , les jangadas ou radeaux , et dans celui de 1rs manœuvrer. Cette espèce d'embarcation se compose de cinq, sept ou neuf cannes, ou solives de bois léger , fortement liées ensemble par des cordes de béjuque , et attachées à des traverses placées aux extrémités. Quelques-unes de ces solives ont de douze à treize brasses de longueur et de deux pieds à deux et demi de diamètre ; en sorte que neuf jointes ensemble présentent une largeur de vingt à vingt-quatre pieds de Paris. Les plus grandes balzas ont une seconde plateforme, ou pont, sur lequel se trouve une cabane ou abri , et portent de quatre à cinq cents quintaux. Deux solives en manglier, servant de mats , soutiennent une voile carrée , et "le radeau , qui suit le mouvement des vagues , est poussé par une mécanique d'une construction assez singulière. Elle se compose «le planches de trois ou quatre mètres de longueur et d'un demi-mètre de largeur, appelées guares , qui sont disposées verticalement à l'avant et à l'arrière de la balza . entre les solives principales. En baissant les unes et en élevant les autres , on la fait avancer contre le vent, et dans la direction qu'on désire prendre. Les balzas vont dans la haute nier; il y en a même qui font le trajet de Guayaquil àPayta. Elles servent principalement pour la pèche, pour le trans-

(1) G. de la Vcga, lib. III, cap. 16.

(1) Journal du P Feuillet, tome II, p. 590 et suiv. , où l'on trouve la description et une planche do ce canot.

l(>4 CHRONOLOGIE HISTORIQUE

port des marchandises et pour celui des familles à leurs terres et habitations de campagne : on y est aussi commodément que dans une maison (i). La flotte hollandaise qui visita la côte de Payta , en i6i5, s'empara d'une de ces embarcations, montée de six Indiens, qui étaient en mer depuis deux mois, et avaient pris et salé une grande quantité de poisson.

Telle est la force de l'habitude, que les Péruviens naviguent encore le long des côtes sur de semblables radeaux. Hien ne saurait égaler, dit le commodoie américain Porter, la misérable construction de ces bateaux, qui consistent, pour la plupart , en huit charpentes de vingt-cinq à trente pieds de longueur, et en trois autres morceaux de bois placés en travers et attachés avec des cordes en herbes pour en soutenir le tillac. Les côtés en sont formés de deux charpentes posées l'une sur l'autre , et le tillac , de morceaux de bois inégaux adaptés transversalement et dépassant les côtés de quatre à six pieds. Sur l'avant et l'arrière , des planches de trois à quatre pieds de longueur , passées entre les charpentes , leur servent de quille, et au milieu il y a un niât avec une voile en coton. Les câbles sont faits d'écorce , et l'ancre d'une grosse pierre à laquelle est adapté un morceau de bois de dix-huit pouces de longueur. On conduit ces balzas avec une pagaie , et leurs cargaisons se placent sur le plancher qui forme le tillac. Le commodore Porter en rencontra plusieurs à la hauteur du port de Payta. Il crut d'abord qu elles étaient montées par des pécheurs j mais quel fut son étonnement lorsqu'il apprit qu'elles se rendaient de Guayaquil à Guacho avec un chargement de cacao , et qu'il y avait déjà trente jours qu'elles étaient en mer! Les Péruviens font souvent en deux mois , dans ces sortes de radeaux , la traversée de Guayaquil à Lima , qui est de six cents milles , contre les vents et les courants , qui sont trèsfréquents dans ces parages. (2)

Maisons. A l'arrivée des Espagnols , on comptait trente villes de Caxamalca â Cuzco. Suivant Xérès (3) , secrétaire

(1) Don Antonio de TJlIoa, Viaçe â la Amer, merid., etc. , tom. I, lib. IV, où se trouvent une description détaillée et la planche d'une balza de Guayaquil dans toutes ses proportions.

(2) Journal qf a cruise made to die Pacific Océan , by captain D. Porter, in thé United States frigate Essex, in the years 1812, i3 and 14 , tome I , p. 123 et 124. New-York, 1822.

(S) La cem quitta dcl Fcrii etc., por Francisco de Xerez, h la

de l'amériqub. l65

de Pizarro , la ville «le Caxamalca renfermait deux mille maisons. Le palais d'Atahualpa, construit en pierre de taille , était partagé en quatre appartements : il y avait dans l'intérieur un bain d'eau chaude et un autre d'eau froide , qu'y amenait un aqueduc. L'appartement du jeu avait un balcon sur un jardin , et près de là une chambre à coucher , dont la fenêtre donnait sur une cour. Dans un autre appartement placé sur le devant , on remarquait quatre voûtes rondes qui se réunissaient en une seule. Cette voûte était enduite d'un crêpe aussi blanc que la neige ; les murs du premier appartement et la charpente étaient couverts d'une espèce de bitume rouge très-brillant.

A Chinca, il y avait des maisons à deux étages, et les ruines d'anciens édifices qu'on y voyait indiquaient que ce pays était babité depuis long-tems.

Don Ulloa croit que les Péruviens ignoraient l'usage des cintres en architecture. En décrivant le palais de Caïlo , il dit que la raison pour laquelle les Péruviens rétrécissaient leurs portes par en haut , était qu'ils n'avaient aucune connaissance de l'art de construire les cintres , et qu'ils étaient obligés de faire les linteaux de leurs portes d'une seule pierre; et que, comme ils n'avaient aucune idée ni des voûtes, ni de la, coupe des pierres destinées à leur servir de clef, on ne trouve dans leurs ouvrages rien qui soit voûté ou fait en arc. Le comte Carli pense néanmoins que les Péruviens savaient cintrer, et il cite à l'appui de son opinion quatre voûtes rondes qui existaient dans un appartement du palais d'Atahualpa, à Caxamalca.

Temples, palais, etc. — Temple du Soleil , à Cuzco. Les murs de ce temple , construits en terre cuite , étaient lambrissés de plaques d'or. Le grand autel était surmonté d'une figure du soleil exécutée sur une plaque d'or massif si grande, qu'elle prenait presque d'un mur à l'autre. Aux deux côtés de celte image se trouvaient les corps des rois décédés , rangés par ordre d'ancienneté , et si bien embaumés et conservés t qu'ils paraissaient être en vie. Ils étaient placés sur des trônes d'or , qui reposaient sur des plaques du même métal. Les portes étaient couvertes de lames d'or, et les mu- Tailles étaient garnies tout autour d'une plaque d'or en forme

tin de la Cronica de las Indias , pur Gontalo Hemandez de Oviedo. In-fol. , Salnmanca, 1 547 •

lOb* CHRONOLOGIE HISTORIQUE

de guirlande ou de couronne, et qui avait plus d'une aune de large.

Auprès du temple s'élevait un cloître , où l'on remarquait cinq grands pavillons consacrés à la lune, aux étoiles , au tonnerre , à l'éclair , à l'arc-en-ciel , et au service du temple. L'enclos et les portes du premier étaient couverts de plaques d'argent, sur lesquelles était représentée la figure de la lune -, le pavillon des étoiles était orné du même métal , et le plafond en était parsemé d'étoiles. Celui du tonnerre , de l'éc lair et delà foudre, car les Péruviens comprenaient ces trois choses ensemble sous le nom û'yllapa, était tout lambrissé d'or. Le quatrième renfermait une figure de l'arcen-ciel ; et le cinquième, qui était enrichi d'or , était destiné au service du temple.

Il y avait dans le temple du soleil cinq fontaines de pierre, d'or ou d'argent, et des conduits d'or où on lavait les choses sacrifiées ; le jardin était aussi orné de figures de toute espèce en or et en argent (i).

Le temple de Tacunga, situé A quinze lieues de Cuzco , se distinguait également par sa magnificence.

Celui de Tumi-Pampa était construit de pierres noires et vertes , et l'intérieur des murs était revêtu de lames d'or, sur lesquelles il y avait des figures en bas-relief. Suivant Cieça , les pierres énormes dont ce temple était bâti avaient été transportées de Cuzco.

Les ruines voisines de Camac ont été examinées par M. de la Condamine. Ce voyageur dit que la description qu'il en a publiée peut donner une idée de la nature, de la forme, et peut-être de la solidité des palais et des temples bâtis par les Incas, mais non de leur étendue, ni de leur magnificence (2).

Le palais , que les Espagnols ont appelé las Pédras, se trouve dans la province de Pultas. A dix lieues de 15 s'élève celui de Tangro-Blanco , et un peu plus loin on rencontre les ruines de ceux de Caxas et de Guanabamba. La vallée de Parmanga offre aussi les débris d'un beau palais , et l'on voit dans celle de Pachacama les ruines de ce temple cé-

(1) G. de la Véga, lib. III, cap. 20 , 20 et 24.

(2) Mémoires sur quelques ruines du Pérou, insérés dans les Mémoires de l'Académie royale des sciences et belles-lettres de Prusse, 1746.

DE L AMÉRIQUE. l(«7

lèbre d'où Pizarro enleva pour plus de neuf cent mille ducats d'objets précieux.

L'on remarque encore dans la province de Caxamalca le superbe palais où le dernier prince péruvien fut retenu prisonnier.

L'on voit les ruines d'un autre palais dans le territoire de Guananga, sur les bords de la rivière de Vinaqui. L'architecture en diffère beaucoup de celui des Incas , et l'on prétend qu'il est plus ancien que ces princes mêmes.

Les superbes édifices de Mohina étaient surtout remarquables par la magnificence des tombeaux qui s'y trouvaient. Les Espagnols en avaient , pour cette raison , changé le nom indien en celui de las Scpulturas.

Il y avait encore les monuments de Tagumaca , où l'on voyait des statues colossales en pierre, si bien exécutées qu on eût dit qu'elles sortaient de la main des plus habiles artistes (i).

On remarque plusieurs restes fort curieux d'antiquités dans la grande ville de Tiahuanaca, province de Collao. i°. Le plus admirable, dit la Véga , est un tertre fait de main d'homme , et dont les fondements se composent d'énormes pierres bien cimentées entre elles. Les Indiens ont voulu imiter la nature dans la structure de ce mont prodigieux j mais on ignore dans quel but ils l'ont élevé.

On y remarque aussi , 2°. deux géants en pierre; 3°. une fort longue muraille dont les pierres étaient si grosses qu'on ne pouvait comprendre comment elles y avaient été transportées , car il n'existait ni carrières ni rochers à une distance considérable ;

Nombre de bâtiments extraordinaires , dans lesquels on entrait par de larges portes formées de grandes pierres , qui reposaient sur d'autres de trente pieds de long, de quinze de large et six de front : on ignore avec quels outils ces pierres ont pu être taillées. Les Péruviens disent que ces bâtiments , et plusieurs autres semblables , sont antérieurs au règne des Incas.

On voyait près du lac de Chuquivilu , que les Espagnols appellent Chucuytu , plusieurs grands ouvrages anciens , dont les principaux étaient : i°. unecourde quinze brasses carrées , entourée d'un bâtiment à deux étages ; 20. une salle

(1) Pedro Cicça de Léon, cap. io5.— Delà Vcga, lîb. III, cap. 1.

di» quarante-cinq pieds de long sur vingt-deux de large , taillée dans le roc ; 3°. des figures d'hommes et de femmes , en pierre,, imitant si bien la nature qu'on aurait été tenté de les croire en vie : les unes tenaient des vases à la main , comme si elles voulaient boire j quelques unes étaient assises , et d'autres debout ; il y en avait qui semblaient vouloir franchir le ruisseau qui coulait à travers le bâtiment ; d'autres enfin représentaient des femmes allaitant leurs enfants , ou les conduisant par la main.

Les Indiens croient que ces bâtiments sont dédiés au Créateur de l'univers, et que les statues sont celles d'hommes méchants, ainsi transformés à cause de I'énormité de leurs péchés : ils les accusent surtout d'avoir lapidé un voyageur qui passait par cette province (i).

Dans plusieurs palais des Ineas. il y avait des salles de deux cents pas de long sur cinquante â soixante de large , où se lésaient les fêtes pendant le mauvais teins. Celle du palais de Cassana pouvait tenir commodément trois mille personnes (2).

Temple de Callo. Ce temple, qu'on voit à Cayambe , ville de la province des Candies, dans une plaine qui s'étend au nord de Latacunsa est entièrement construit de pierres dures et presque noires , et si bien jointes ensemble qu'on ne saurait introduire entre elles la pointe d'un couteau. A l'extérieur, elles sont toutes convexes, si ce n'est aux portes , où elles sont plates. On remarque de l'inégalité, non seulement dans l'arrangement des pierres, maïs même dans les pierres , qu'aucun ciment ni mortier ne retient. Les murs de cet édifice ont deux toises et demie de hauteur sur trois à quatre pieds d'épaisseur; les portes ont deux toises de hauteur sur trois à quatre pieds de largeur pareil bas, mais elles se rétrécissent par en haut , où elles n'ont plus que deux pieds et demi. On y arrive par une ruelle de cinq à six toises de longueur , qui conduit à une cour. Autour de celles-ci se trouvent trois grandes salles , dans chacune desquelles il y a des séparations , dont l'une servait de ménagerie.

Les principaux bâtiments de ce palais , qui sert aujour-

(1) Pedro de Cicça de Léon , cap. io5. — G. de la Véga, Iib. III, cap. 1.

(1) G. de la Vcga, Iib. VI, cap. 4.

de l'Amérique. 169

d'hui , dit don Ulloa , de maison de campagne aux RR. PP. Augustins de Quito , subsistent encore dans l'état où ils étaient autrefois. On n'y remarque ni la beauté , ni la grandeur des édifices des Egiptiens , des Romains et d'autres peuples ; niais on ne laisse pas d'y apercevoir de la grandeur et Je la somptuosité , et quelque chose enfin qui annonce la majesté des monarques qui y firent leur résidence (1).

Temple élevé à l'honneur du fantôme Viracocha , par Vlnca du même nom, à Cacha, ville située à seize lieues sud de Cuzco. Ce temple , construit en pierres artistement taillées , avait cent vingt pieds de long sur quatre-vingts de large. Pour soutenir le deuxième étage , les Indiens , qui ignoraient le secret de faire des voûtes, bâtirent des murailles au-dedans , pour servir de solives , de trois pieds d'épaisseur , et distantes l'une de l'autre de sept pieds , de manière à former douze petites galeries. Celles-ci étaient pavées de grandes dalles de dix pieds de longueur , et le plancher de l'étage de carreaux de pierres noires et luisantes. Il y avait une chapelle de douze pieds carrés, qui était couverte de la même pierre , en façon d écailles enchâssées les unes dans les autres. Elle renfermait un tabernacle , où se conservait une statue en pierre de Viracocha , qui représentait un grand homme avec une longue barbe , couvert d'une robe en forme de soutane , et qui menait en lesse , avec une chaîne , un animal inconnu. Lorsque les Espagnols découvrirent ce temple et cette statue , qui ressemblait à celle de saint Barthélemi, ils s'imaginèrent que cet apôtre avait prêché l'Évangile au Pérou (2).

Grands chemins. On construisit deux grands chemins sous le règne de Huayna-Capac , l'un le long du rivage de la mer, et l'autre dans les montagnes , jusqu'à la province de Quito , sur une étendue de cinq cents lieues. Après que cet Inca eût soumis cette province, les Indiens , dit Zarate , crurent que ce serait faire honneur à sa victoire que de lui préparer une route plus commode pour son retour; ils se mirent donc à l'ouvrage, et construisirent à travers les montagnes un chemin large et uni. Pour cela, il leur fallut souvent briser des rochers, et combler des vallées et des précipices de quinze à vingt toises de profondeur.

( 1) Don Ulloa , lib. VI , cap. 1 1 .

(2) De la Vcga, lib. V, cap. 23.

1 7° cunopfoLOGiB historique

Huayna-Capac , ayant parcouru toute la province , prit sa route par la plaine. Ses sujets se mirent alors à travailler à un autre chemin , qui avait aussi cinq cents lieues de Iongueur sur quarante pieds de largeur. Pour le rendre égal , ils firent des levées de terre dans toutes les vallées , qui ont ordinairement une lieue d'étendue • et lorsqu'ils arrivaient à lin désert , ils marquaient la route à travers les sables par des pieux et des barrières plantées au cordeau pour empêcher les voyageurs de s'égarer (i).

Ces deux chemins étaient revêtus de murailles en maçonnerie , bordés de fossés où l'eau coulait sans cesse , et plantés d'une espèce d'arbres nommés molle.

« Ces ouvrages , dit Gomara , surpassent les piramides d'Egipte , les grands chemins pavés des Romains et tous les édifices de l'antiquité. » Pendant le siège de Cuzco , les Indiens coupèrent ces chemins , et les Espagnols en firent autant dans la suite pendant leurs guerres civiles.

Médecine. Les Péruviens connaissaient la saignée et la

Ïmrgation. Ils se servaient , en guise de lancette , d'un cailou pointu fixé dans un petit bâton fendu ; et pour la purgation, d'une racine blanche. Ils guérissaient les plaies avec la gomme d'un arbre appelé mulli (2) (le molle des Espagnols); les humeurs froides des jointures avec l'herbe chilien, et le mal d'yeux avec la plante matellu. Ils prenaient du tabac par le nez pour se déboucher le cerveau , et fesaient usage du cara, ou maïs , pour guérir les douleurs de reins. Il paraît, cependant, qu'ils ne connaissaient pas les propriétés de l'écorce du quinquina , ou que du moins ils n'en fesaient pas usage. Le célèbre botaniste français Joseph de Jussieu, qui se rendit au Pérou en 1735 , pour décrire les plantes particulières h ce pays, entreprit un voyage à Loja , à l'effet d'examiner ce fameux fébrifuge , qui se trouve principalement dans le corrégiment de Loxa , le dernier de l'audience de Quito. Les habitants , quoique sujets aux fièvres intermittentes , ne connaissaient pas les propriétés de cette écorce , et ils croyaient que les Européens ne la recherchaient que pour l'employer dans la teinture des étoffes. INI. de Jussieu leur en enseigna l'usage médical , et depuis ils en prennent pour toutes sortes de fièvres. (Voyez note A.)

()) Cicça de Léon, cap. 07. — Zarate, lib. I, cap. i3.

(•2) Poivrier d'Amérique y schi nus molle, ou lentiscus peruana .

DE L'AMÉRIQUE. 17 l

Embaumement . De la Véga rapporte qu'il vit dans la maison du juge Paul Ondegardo de Salamanca, en i56o . les corps de cinq ln cas , si bien conserves qu'il ne leur manquait ni un cheveu ni un poil des sourcils. On les avait habillés comme durant leur vie , et ils portaient la bordure , ou le llautu , sur la tete. Ils étaient assis à la manière de ces peuples, les mains croisées sur l'estomac et les yeux tournés vers la terre. De la Véga conjecture que le secret des Indiens consistait à enterrer le cadavre sous la neige jusqu'à ce qu'il y devînt sec , et qu'ensuite ils y mettaient le bitume (1). Àcosta dit que lorsqu'on déterra le corps de l'Inra Yupanqui , soixante ou quatre-vingts ans après sa mort, il était aussi frais que s'il venait de rendre le dernier soupir • ses yeux paraissaient presque naturels, et étaient faits avec de l'or (2). Gomara pense qu'on injectait dans le corps, par la gorge, des sucs d'arbres et de plantes aromatiques, et qu'on le frottait extérieurement avec de la gomme.

Les Péruviens préparaient leurs provisions de viande en les fesant sécher à l'air., comme les naturels de l'Amérique du nord , sans y mêler de sel ou d'autres préservatifs.

Les guaques ou mausolées péruviens qu'on rencontre partout dans le pays, ont ordinairement de vingt à vingt-six toises de longueur sur un peu moins de largeur, et de huit à dix de hauteur. On croit que leur grandeur était proportionnée au rang delà personne qu'ils renfermaient. On enterrait avec le défunt tous les effets qui lui avaient appartenu. Les Espagnols, qui ont fouillé la plupart de ces monuments, ont trouvé de l'or dans quelques-uns; mais en général il n'y avait qu'un squelette, des vases de terre, des haches de cuivre et des miroirs de pierre.

Langues. Les deux langues le plus généralement parlées au Pérou sont le quechua et Yaymara , qui suivent la construction du grec et du latin , en ce qu'elles ont des déclinaisons et des terminaisons semblables. Le quechua renferme plus de voyelles que de consonnes; ce qui ne laisse pas de le rendre doux et harmonieux : De la Véga rapporte de très-beaux morceaux composés dans cette langue par des prêtres péruviens. L'échantillon suivant donnera une idée de sa douceur -7 c'est un prêtre qui essaie de caractériser la suprême excel-

(1) Com. realt lib. V, cap. 29.

(q) Lib. VI, cap. i\.

lencc de la Vierge Marie : Ma -mal- Yca, soo-mak , noostealya , kancha -rené, inte - tapas , kul -ya- tapas, koil-yako on a- tapas.

• Ma douce mère, ma jeune et belle princesse, vous » êtes aussi brillante que le soleil, la lune et les étoiles. »

Le célèbre historien Robertson prétend que les Péruviens n'avaient pas acquis une juste conception de la Divinité , et qu'il n'existait pas même dans leur langue un terme propre pour qualifier l'Etre- Suprême, qui pût faire croire qu'ils le regardaient comme le créateur et le gouverneur du inonde. Cette erreur de Robertson vient de ce qu'il n'a pas compris le sens du mot pachacamak ; car pacha signifie l'univers , ou le globe que nous habitons, et camak, créateur et conservateur.

Chaque province , dit Herréra, avait un langage particulier, quoique celui qu'on parlait à Cuzco fût en usage dans tout l'empire $ c'est-à-dire , sur une étendue de douze cents lieues. Il était enjoint aux pères et mères de l'enseigner à leurs enfants , sous les peines les plus sévères , et néanmoins ils ne perdirent jamais la connaissance de leur langage particulier. Le soin de l'enseignement de cette langue était confié à des professeurs tirés du corps des Incas privilégiés , et le but en était d'établir des rapports plus intimes entre les habitants des différentes provinces (1).

Arithmétique. Les Péruviens se servaient , pour leurs calculs , de fils chargés de nœuds , ou de grains passés sur une ficelle , qu'ils appelaient quipus, et au moyen desquels ils additionnaient, déduisaient et multipliaient d'une manière étonnante. C'est ainsi qu'ils tenaient compte des impôts et des contributions , dont ils fesaient la répartition par chaque ville , avec des cailloux et des grains de maïs , sans se tromper jamais, Ces cordons , de différentes couleurs , étaient faits de trois ou quatre fils retors , gros comme de la moyenne ficelle et de trois quarts d'aune de longueur. La couleur indiquait la chose : le jaune représentait l'or ; le blanc , l'argent ; le rouge , les gens de guerre , etc. Pour désigner les objets dont les couleurs ne sont pas remarquables , ils les classaient chacun relativement à leur importance : par exemple , le froment était le premier ; après

(1) Voyez le P. Blas Valera , lib. II, cap. 9, et de la Véga , lib. VII , cap. 3 et 4.

lui , le seigle , les pois, les fèves, le millet, etc. En parlant des armes, ils plaçaient il 'abord les plus nobles : i°. les lances ; 2°. les flèches ; 3°. les arcs ; /f°. les javelots ; 5°. les massues; 6°. les haches,- 70. les frondes, etc. En rendant compte des vassaux, ils commençaient par les habitants des villes , et ensuite par ceux des campagnes. Ils mettaient au premier rang les vieillards de soixante ans et au-delà ; au deuxième , ceux de cinquante ) au troisième . les hommes de quarante ans, et ainsi de suite , de dix ans en dix ans. Ils comptaient aussi les femmes de la même manière. Dans tous leurs calculs, ils observaient toujours l'ordre d'unité, et mettaient les plus gros nœuds en haut. Les quipus étaient confiés à la garde de fonctionnaires nommés quipucamay us , qui étaient chargés de tenir les comptes. Le nombre en était proportionné à celui des habitants des villes : il y en avait quatre pour les moins considérables , et dans d'autres il y en avait de vingt à trente.

Les Péruviens avaient aussi certaines marques pour conserver le souvenir d événements ou d'actions mémorables. Selon Acosta, ils employaient des figures semblables à celles des Mexicains, mais plus grossières. Zarate est d'un avis contraire : il pense que c'est à l'aide des quipus qu'ils perpétuaient le souvenir des choses. D'un autre côté, de la Véga assure que les quipus , ou les nœuds, ne désignaient que le nombre des objets , et non les pensées , qu'ils savaient exprimer par des signes particuliers. Quoi qu'il en soit , ils se rappelaient , par ce moyen, le nombre des batailles, des rencontres , des ambassades et des déclarations des Incas , et les autres événements remarquables. Les quipucamay us les enseignaient au^si par tradition ; les ainautas les mettaient en prose et en forme de fables, et les aravicus , ou poètes , les composaient en vers, qu'ils chantaient dans Leurs fêtes et leurs triomphes.

Géographie. Les Péruviens possédaient l'art de lever des plans de villes et de provinces. « J'ai vu moi-même, dit de la Véga , le modèle de la ville de Cuzco , avec une partie de sa frontière et les quatre chemins principaux. Cet ouvrage était fait avec de la terre , des cailloux et de petits bâtons. Les places , les carrefours , les rues , et même les trois ruisseaux qui passaient par la ville, y étaient représentés avec une exactitude admirable. On y voyait aussi les environs.de cette capitale , les montagnes , les collines , les plaines , les rivières et les ruisseaux , et le tout si naturellement figuré

que notre meilleur cosmogrnplie n'y aurait pas mieux réussi.») Division de l'empire. Les Incas divisaient leur empire en quatre parties , qu'ils appelaient Tahnantinsuyu , ou les quatre parties du monde. Celles-ci étaient situées dans la direction des points cardinaux , et la ville de Cuzco en était comme le centre. Ils nommaient Antisuyu la partie orientale, qui confinait aux Antis , et Cuntisuyu celle de Foccident , qui comprenait la petite province de Cunli. La partic septentrionale prenait le nom de Chinchasuyu , de la grande province de Chincha, au nord de la ville ; et celle du sud se nommait Collasuyu , de ce qu'elle renfermait la belle province de Colla. Le royaume de Chili , du côté du sud , quoique situé à plus de six cents lieues de la province de Colla , dépendait néanmoins du Collasuyu , comme celui de Quito était compris dans le Chinchasuyu , quoique situé à plus de quatre cents lieues au nord de cette province.

C'est ainsi qu'ils appelaient encore les quatre principaux chemins qui conduisaient de Cuzco aux différentes parties du royaume (1).

Astronomie. Les Péruviens comptaient par lunes les mois de leur année , qu'ils appelaient quilla. Le croissant leur servait à connaître les demi-mois , et le quartier , les semaines ; mais ils n'avaient pas de signes pour indiquer les jours. Ils ne pouvaient comprendre la cause des éclipses , qu'ils regardaient avec une admiration mêlée de frayeur. Ils appelaient le jour punchan , la nuit tuta , et le matin pacari. L'ombre des colonnes élevées au milieu de la place publique , devant le temple du Soleil , leur indiquait les équinoxes. Il en était de même des solstices y qu'ils connaissaient au moyen des tours de Cuzco. Ces tours étaient au nombre de seize ; huit à l'est , et autant à l'ouest , où elles étaientdisposées quatre parquatre. Lesdeux dumilieu étaient plus hautes que les autres et avaient communément trois étages. Il y avait huit , dix et vingt pieds de distance d'une tour à l'autre , et celles des côtés étaient beaucoup plus élevées que les guentes des ports ou des frontières d'Espagne. Elles servaient au même usage , et l'espace qui se trouvait entre les petites tours , par où le soleil passait à son lever et à son coucher , était le point des solstices (2).

(1) De la Vega, lib. II, cap 1.

(?) Ibid. , cap. 11.

DE l'àMKRIQUE. 175

Sculpture. Le jeune Viracocha fit exécuter en relief deux grands oiseaux notâmes cuntur; l'un pour désigner son père sortant de Cuzco pour aller se réfugier dans le pays de Collas , et l'autre pour se représenter lui-même volant à la défense de Cuzco. Don Ulloa dit que leurs idoles étaient des ligures représentant toutes les parties du corps humain • qu'elles étaient creusées en dedans , et que jusqu'au moindre trait tout était évidé; qu'ils réussissaient parfaitement à imiter les couleurs, et que leur habileté à travailler les émeraudes était incroyable. Ce qui m'a étonné , ajoute Ulloa , c'est de les voir taillées , les unes sphériques , les autres cylindriques, et d'autres en cône et de diverses autres formes (1).

Musique. Ces peuples n'étaient pas très-versés dans la musique ; ils savaient néanmoins quelques accords. Les Indiens Collas avaient des instruments composés de quatre ou cinq tuyaux de roseaux attachés ensemble.

Poésie. Les Péruviens fesaient des vers courts et longs , dans lesquels ils observaient la mesure des sillabes , et l'amour en était assez ordinairement le sujet. Ils chantaient aussi les actions mémorables de leurs rois et de leurs curacas. Ces vers étaient si courts qu'on pouvait les retenir sans peine. Tes vers amoureux surtout se fesaient remarquer par leur brièveté , pour qu'on pût les jouer aisément sur la flûte. De la Véga rapporte une de ces chansons , qui ne se compose que de cinq mots :

Caylla Llapi , Au chant

Punnunqui Tu dormiras ;

Ckaupituia A minuit

Samusac Je viendrai.

Bîas Valéra cite plusieurs exemples de poésie péruvienne , et entre autres , une pièce de vers à laquelle a pu donner lieu la fable suivante (2). Les Indiens croyent que le Créateur de l'univers a placé dans le ciel la fille d'un roi , une cruche pleine d'eau à la main , pour la répandre sur la terre toutes les fois qu'elle en a besoin. Ils prétendent que son frère casse cette cruche en certains tems , et que c'est ce qui produit le tonnerre et les éclairs. Ces effets terribles ne

(1) Mém. , tom. I, pag. 383.

{1) Blas Valéra et G. de la Ycga , Cornent, reaies, cap. 27.

I76 CHBOWOLOGIE HISTORIQUE

peuvent venir , suivant eux , que d'un homme , dont le caractère est plus farouche que celui de la femme ; ils at~ tribuent à celle-ci la grêle, la pluie et la neige, parce

qu'elle est d'une complexion plus tendre et plus délicate que 1 homme. Voici cette fable, ave

française :

Cumac Nusta Torallayquin , Puynnuy quita , Paquir Cayan :

Hiua niantara Cununnunun , Yllapantac :

Canri Nusta Unuy quita Para munqui May nimpiri Chic: munqui Riti munqui ; Pacha rurac Pachacamac Viracocha Cayhinapac Churasunqui Camasunqui.

avec la traduction latine et

Pulchra Nympha , Frater tuus Urnam tuam Nunc infringit :

Cujus ictus Tonat, fulget, Fulminatque :

Sed tu , Nympha t Tuam limpham Fundcns pluis :

Interdumqne Grandinem , scu Nivem mittis ; Mundi factor Pachacamac Viracocha Ad hoc mu nus Te suffecit Ac prcefecit.

Belle fille ,

Ton frère pluvieux

Ta petite cruche

Rompt maintenant ;

Et c'est pour cela

Qu'il tonne, qu'il éclairé,

Et que la foudre tombe.

Toi, fille royale,

Nous donneras par la pluie,

Tes belles eaux:

Quelquefois aussi

Tu fais grêler sur nous,

Et neiger de même.

Celui qui a fait le monde,

Le dieu qui l'anime ,

Le grand viracocha ,

T'a donné l'âme

Pour remplir cette charge

Où U t'a établie.

Nous allons jeter un coup-d'œil rapide sur les mœurs des Péruviens et sur le gouvernement ae leurs Incas; de ces rois barbares ., dit Acosta, qui n'avaient pas de plus grandes richesses que l'amour et les bénédictions de leurs sujets , toujours disposés à travailler pour eux , et à se soumettre à leurs volontés. Ce qu'il y a en cela de plus admirable , c'est •qu'au lieu d'appeler cette soumission un esclavage , ils la regardaient au contraire comme un grand bonheur. Les rois n'étaient pas choisis par élection au Pérou , comme c'était la coutume au Mexique j la couronne était héréditaire dans la famille , et appartenait de droit au fils de la Coya , ou principale femme de l'Inca. Celui-ci avait le front ceint d'une bordure ou frange de couleur j celle de l'héritier présomptif était jaune.

L'agriculture était la base du sistème de gouvernement des Incas , qui employaient les reveuus publics à des objets de première utilité.

DE j/amÉRIQVB. I77

Les terres , cultivées en maïs ou en légumes , étaient partagées en trois classes. Celles de la première étaient consacrées à l'entretien des temples du Soleil , de ses prêtres et autres ministres 5 celles de la seconde formaient le domaine du roi ; et celles de la troisième étaient appropriées aux besoins des habitants des villes , qui possédaient tous une étendue suffisante de terrein pour nourrir leurs familles , sans avoir le droit de l'aliéner. Ils étaient obligés de labourer et d'ensemencer les terres du Soleil et de l'inca , de faire la récolte des grains et de les serrer dans les magasins. Outre ces corvées i ils étaient aussi astreints à confectionner les habillements , la chaussure et les armes des soldats , et les vêlements des pauvres que la vieillesse ou la maladie rendait incapables de travailler. Tous acquittaient cette espèce de tribut par le travail de leurs mains. On se croyait riche quand on avait une famille nombreuse , parce que le travail était regardé comme la source de tous les biens. Chaque famille exerçait un métier particulier j mais tous étaient astreints au labour et au service militaire. Les habitants d'un canton où une mine était en exploitation y travaillaient deux mois île Fan née pour acquitter leur tribut, et le gouvernement leur fournissait , dans cet intervalle, des vêlements, des provisions de bouche et des outils. Outre le tribut général , chaque province envoyait au roi ce qui lui lésait plaisir : les Chicas , par exemple , lui portaient du bois odoriférant : les Lucanas, des brancards pour sa litière; les Chumbilbicas lui envoyaient des danseurs, etc. : chaque province n'était obligée à fournir que les provenances de son terroir. L'or, l'argent et les pierreries étant regardés comme des objets de superfluité, puisqu'ils n'achetaient rien avec ces métaux, ils les appropriaient à l'embellissement des palais du roi. du temple du Soleil et des maisons de leurs religieuses. Il était d'usage de ne jamais rendre visite à un supérieur sans lui apporter quelque présent, ne fût-ce qu'un petit minier de fruits nouveaux ou secs. Ils fesaient don à l'inca "animaux sauvages et apprivoisés, tels que des tigres, des lions (Jelis puma) , des ours , des singes, des guanacos, des lonps-cerviers, des autruches [strulliio rhea), des cunturs [inillur gryphus) , des couleuvres de diverses espèces, dont les plus grosses , nommées amaru . avaient plus de trente pieds de longueur $ des crapauds monstrueux, des caïmans de trente pieds de long, et en général, de tout ce qu'ils trouvaient dans leur pays de merveilleux , de farouche ou de beau.

Les Péruviens portaient des vêtements de laine ; ceux des provinces maritimes préféraient néanmoins les étoffes de coton, à cause de la chaleur du climat. La laine et le coton qu'ils travaillaient provenaient du domaine du Soleil et de l'Inca. r

Ils fournissaient aussi des armes , des arcs , des flèches , des lances, des javelots , des haches-d'armes , des frondes et des rondaches. Afin que tous contribuassent en quelque chose, et peut-être pour obliger les invalides et les pauvres à se tenir propres, il leur était prescrit de présenter aux gouverneurs des villes, en certains tems, des cornets pleins de vermine , qu'on appelait l'amie du pauvre. L! on exemptait de tout tribut les personnes du sang royale les prêtres, les ministres des temples, les curacas, les mestres-de-camp, les capitaines , les centeniers , les gouverneurs , les juges , les ofliciers du roi, les soldats sous les armes, les enfants, les vieillards , les aveugles , les estropiés , les blessés et les malades jusqu'à ce qu'ils fussent entièrement guéris.

Les Péruviens n'avaient aucune monnaie courante , et les seuls objets qu'ils échangeassent étaient des articles de consommation (1). Ils ne troquaient jamais ni leurs habits ni leurs maisons. Chacun avait le droit de planter , pour son compte , des arbres fruitiers. Le poisson et le sel étaient communs à tous les habitants. ^■'r^

On enseignait aux enfants tous les arts et les métiers dont ils avaient besoin pour se procurer une existence aisée , er il n'y avait d'artisans particuliers que pour les choses qui n'étaient pas communes , telles que l'orfèvrerie, la peinture , la poterie , la briqueterie , la musique , etc. Les femmes prenaient soin du ménage , filaient, fabriquaient les toiles et élevaient les enfants ; les vieillards et les invalides ramassaient de la paille et de petits morceaux de bois , et les aveugles nettoyaient le coton et égrainaient le maïs. De la Véga assure qu'il n'a jamais rencontré au Pérou de mendiant, qu'une^eule femme nommée Isabelle , qui demandait l'aumône à Cuzco, non par nécessité, mais comme charlatane.

Les Incas toléraient les femmes publiques (2) , dans Pin-

(1) Acosta dit qu'ils se servaient <le feuilles de coco en guise de monnaie.

(3) On les appelait Pampaurunt Ce mot signifie an singulier

DE L* AMERIQUE. 17g

tention d'obvier à de plus grandi» maux. Elles étaient reléguées à la campagne , et ne pouvaient, sous aucun prétexte, mettre le pied dans les villes, de crainte que leur commerce ne corrompît les femmes honnêtes. 11 était défendu à cellesci de leur parler, sous peine de porter le même nom, d'être rasées en public , et répudiées par leurs maris , si elles en avaient.

Chaque Indien recevait un tupu ou portion de terrein ,

Ï)our y semer le maïs nécessaire a sa subsistance. On allouait a même quantité à chaque enfant mâle , et la moitié seulement aux filles ; et le père, au mariage de son enfant , lui donnait la pièce de terre qu'il avait reçue pour son entretien.

Quiconque négligeait d'arroser son champ à l'époque prescrite, était condamné à recevoir en public trois ou quatre coups de pierre sur les épaules , ou bieu on le battait sur les bras et sur les cuisses avec des verges d'osier , et on l'appelait mezquitullu (i) , ou fainéant et lâche.

Tout vol commis dans le champ ou dans la maison d'un autre se punissait de mort. Les Incas étaient si inflexibles à cet égard , qu'ils n'auraient pas même pardonné à leurs propres enfants.

L'ordre observé pour la culture de la terre était ainsi qu'il suit. On préparait d'abord les terres des pauvres et des infirmes, et celles des soldats qui étaient à la guerre, et chacun était obligé de se nourrir à ses dépens pendant la durée des travaux. On labourait et ensemençait ensuite ses propres terres , et après celles des curacas. Par une ordonnance des Incas, il fallait que les terres de leurs sujets fussent labourées avant les leurs, « parce que, » disaient-ils , « s'ils n'étaient pas à leur aise , ils seraient inutiles dans la paix comme dans la guerre » (2).

Examinons maintenant par quels moyens les Incas sont parvenus à un si haut degré de perfection , dans un si court espace de tems. Une des lois fondamentales de l'Empire

un homme et une femme, et, au pluriel, plusieurs personnes réunies.

(1) Ce nom se compose de Mezrjuî, qui signifie doux, et de Tullu, os.

(a) Pedro Cieça de Lcon , Coronica del Peru , cap. 28 , 33, 44 et 69 — Acosta, lib. VI, cap. 1, vi et i5- — G. delà Vcga, lib. Il, cap. i3; lib. V, cap. 9; lib. VII , cap. 1.

l8o «IIRONOLOGIE RISTOHTQUK

portail que les habitants des villes seraient repartis par décuries , sous la conduite d'un décurion. Un autre chef prenait le commandement de cinq de ces décuries, ou de cinquante hommes. Un troisième , avec rang de capitaine , celui de deux décuries de cinquante hommes chacune ; et un quatrième , celui de cinq décuries de cent hommes. Venait ensuite un général, ou principal décurion, qui avait à ses ordres deux compagnies de cinq cents hommes chacune. Ces officiers étaient à la fois les défenseurs et les accusateurs des bourgeois soumis à leur autorité. Pour que la justice s'administrât promptement, il y avait dans chaque ville nn juge muni de pleins-pouvoirs pour aplanir les différends survenus entre les habitants. Les contestations entre provinces étaient décidées par un commissaire particulier , du sang royal , député par l'Inca. Il y avait dans chacune des quatre grandes divisions territoriales de l'État tiois Conseils, savoir : un pour la guerre, un autre pour l'administration de la justice , et un troisième pour prononcer sur les questions de propriété. Chaque Conseil se composait d'officiers subordonnés les uns aux autres , et était présidé par des Incas légitimes , qui représentaient le souverain dans les provinces. Les sentences des juges étaient exécutées ponctuellement dans l'espace de cinq jours, conformément aux ordonnances de l'Inca, qui étaient regardées comme divines. Pour empêcher les gouverneurs , les juges et les employés subalternes, d'abuser de leur pouvoir, ils étaient surveillés par des contrôleurs et des commissaires , qui prenaient des informations secrètes sur leur conduite, au moyen d'espions ou de cucuy-ricoc , c'est-à-dire, de gens qui ont l'œil partout. La loi ne voulait pas qu'on choisît, pour rendre la justice aux autres , un homme coupable d'actions injustes. Les moindres fautes étaient punies rigoureusement ; on ne pardonnait même pas les étourderies de jeunesse ; on infligeait dans ce cas des peines proportionnées à l'âge et â l'offense de l'enfant , et le père était puni pour n'avoir pas corrigé son fils de ses mauvaises habitudes. Celui-ci n'était pas responsable des fautes de son père. La condamnation n'entraînait jamais la confiscation des biens. Après la conquête d'une province , on la partageait en communautés et en villes. Les Incas s'attachèrent toujours à gagner les vaincu* par la douceur et des bienfaits , et n'employèrent jamais la force qu'à la dernière extrémité. Il leur arrivait souvent d'envoyer des colonies , ou milmac ( transplantés) . d'une pro-

DE l'aMÊKIQL£. « S I

rince à une autre; mais ils avaient toujours 50111 de ne pas forcer les montagnards à s'établir dans le plat-pays . et èe leur laisser les mœurs et les habitudes de leur pays natal.49

Les intérêts particuliers de chaque ville étaient placés sous la sauvegarde d'une loi municipale. Une loi agraire réglait le partage des terres entre les habitants, au moyen d'une mesure nommée tupu. La loi commune prescrivait à tous de travailler aux ouvrages publics , et une autre appelée mitachancuy , ce qui signifie changer par famille, réglait le mode de ce travail. La loi fraternelle enjoignait à tous les hahitans des villes de se prêter mutuellement secours pour les travaux agricoles , et pour la construction et la réparation de leurs maisons. La loi somptuaire défendait l'usage de l'or , de l'argent et des pierres précieuses , les festins , etc. , et voulait que les habitants de chaque canton se réunissent deux ou trois fois par mois pour manger en société , sous la présidence de leurs curacas , et s'exercer à des jeux militaires et à d'autres passe-tems honnêtes. On appelait même les pauvres à ces sortes de réunions , pour leur faire oublier une partie de leur misère. Il y avait aussi une loi des secours pour les malheureux, par laquelle il était ordonné que les aveugles, les muets, les boiteux, les estropiés , les vieillards , les malades , et en général tous ceux qui ne pouvaient labourer leurs terres , lussent nourris et habillés aux dépens des magasins publics. La loi des ménages défendait l'oisiveté et la fainéantise passé l'âge de cinq aus , et exigeait que les portes des maisons fussent ouvertes aux heures du repos, afin que les juges, ou Llactacamayu, y eussent un accès libre pour visiter le ménage.

Toute leur morale se réduisait à ces trois principes : Amma sua. ammakelya et anima loolya ; c'est-à-dire, point de voleurs , point de paresseux , point de menteurs. Dans la persuasion où ils étaient que les péchés donnaient naissance à tous les maux , aux mauvaises saisons , aux maladies et à la mort, ils allaient volontairement déclarer aux juges leurs fautes les plus secrètes. « Telle était leur horreur pour le vice , dit de la Véga , que dans tout l'Empire , qui avait au moins treize cents lieues d'étendue , et était peuplé d'une multitude de nations distinctes et parlant des langages différents, il se commettait à peine une faute punissable pendant toute l'année.

Pedro Cieça de Léon dit que les Incas avaient fait de si grandes choses , et établi entre leurs sujets un ordre si ad-

mirable , qu'il est peu de nations qui puissent se vanter de leur être supérieures, Acosta pense que si Ton lésait un

Î>£ral(èle entre les Péruviens et les peuples du Mexique, et es Grecs et les Romains , on serait iorcé d'accorder la préférence aux premiers en matière de gouvernement politique. « Mais parce que nous sommes entrés, » ajoute-t-il , « les armes à la main dans les Indes , nous ne daignons pas nous enquérir de l'état de ces peuples, ni leur rendre la justice qu'ils méritent j mais nous les traitons comme des bêtes destinées à notre usage. » Ils avaient un si grand respect et une aflection si extraordinaire pour leurs Incas , qu'aucun n'a été traîn e à son prince. Les gouverneurs administraient avec tant de justice et d'intégrité , que personne n'osait s'enivrer , ni prendre à son voisin une seule mesure de maïs.

J'avoue , dit le père Blas Val-éra , qu'en ceci les Incas du Pérou me semblent préférables non-seulement aux peuples de la Chine , du Japon et des Indes- Orientales , mais encore aux anciens païens de l'Asie et de la Grèce. Au lieu, dit-il. de donner à ces princes le titre de roi , on devrait plutôt les appeler de bons et fidèles serviteurs des orphelins. Les Péruviens les nommaient les amis des pauvres.

Ce qui surpasse l'imagination, dit de la Véga, c'est de voir que les Incas , qui n'avaient aucune connaissance des belleslettres , ni des sciences humaines, ont fait des lois si justes et si raisonnables , que, leur idolâtrie mise à part , elles se trouvent conformes aux plus belles théories des sages de l'antiquité et aux lois des nations les plus policées.

Par la loi de succession, c'était le frère aîné qui était l'héritier légitime du trône. Il épousait sa propre samr de père et de mère $ et s'il n'en avait pas , sa plus proche parente de la tige royale, sa cousine, sa nièce ou sa tante: et celleci héritait du royaume , au défaut de mâle , comme en Espagne. Si le prince n'avait pas d'enfants de sa sœur aînée, il la répudiait pour la seconde . la troisième, etc. , jusqu'à ce qu'il en eût. Outre la femme légitime, qui s'appelait (oya9 c'est-à-dire, reine ou impératrice, le roi avait plusieurs maîtresses, ses parentes jusqu'au quatrième dégré , et fies étrangères. Les enfants des premières étaient considérés légitimes , parce qu'ils n'avaient point de sang étranger : mais ceux- des autres étaient réputés bâtards. Au défaut d'enfants de la femme légitime , l'aîné de ceux qui étaient légitimement issus du sang royal héritait de la couronne, comme cela eut lieu pour Manco-Inca , successeur de Huascar. S'il

DE i'amÉIUQUE. l8«>

n'y uvuit pas d'aîné , les autres enfants qui n'étaient point bâtards , pouvaient y aspirer successivement j mais s il n'en existait point de légitimes, le sceptre passait entre les mains du plus proche parent. Ce lut a cause de cette loi que le bâtard Atabualpa fit périr tous les membres de la famille royale. Toutefois , pour qu'il ne manquât jamais d'enfants légitimes, il était enjoint à tout homme de sang royal, jusqu'au quatrième degré, de se marier avec une de ses parentes ; l'on en exceptait cependant sa sœur, que le roi seul pouvait épouser. L'aîné héritait toujours du trône. Le nouveau roi ne recueillait de la succession de son prédécesseur que sa couronne; le reste allait à son guaca, ou son adora toire , ou était approprié à l'entretien de la famille que le défunt laissait.

Le mode de succession pour les curacas variait suivant les

i>rovinces • car les Incas , comme nous l'avons déjà dit, n'a- >olissaient pas les bonnes coutumes et les anciennes institutions des peuples qu'ils réduisaient à leur obéissance , et celle qui voulait que l'héritage appartînt à l'enfant le plus vertueux et le plus aimé était de ce nombre. Dans quelques provinces , le fils aîné succédait à son père ; mais , en cas de mort de celui-ci, le second frère héritait de l'aîné, et ainsi de suite : cependant, si tous les frères venaient à mourir, la succession retournait au fils de l'aîné, du deuxième frère , du troisième , etc.

Religion. Les Péruviens adoraient le dieu inconnu cl in visible, sous le nom de Pachacamac{\) , âme de l'univers, auquel était dédié le fameux temple de la vallée du même nom. Comme les Chaldéens , ils offraient un culte au soleil pour le bien qu'il leur lésait, lui érigèrent des temples magnifiques, bâtirent des maisons pour les vierges qui lui étaient consacrées , et sacrifiaient sur ses autels des animaux domestiques, des oiseaux et des plantes. Ils révéraient dans la lune , la sœur eL la femme du soleil, et dans les étoiles les demoiselles et les suivantes de sa maison.

(i) Suivant de la Véga, Pacha, signifie le monde, et Camac , participe du verbe camar, anime ; c'est-a-dire celui qui csl à l'univers ce que l'Ame est au corps, celui qui donne la vie à Ju ni vers et le fait subsister. Les historiens espagnols oui faussement traduit ce mot par celui de Démon, ou de Diable. (Voy. a ce sujet Pedro de Cieça , ch. 72, et le père Jérôme Roman, Ràpublif/ue des Inde5- Occidental 'es , liv. 1 , chap. 5. )

l84 CHRONOLOGIE HISTORIQUE

Cliaque province avait une maison d'adoration. Celle de? Cuzco était comme le Panthéon de Home. Les Incas y déposaient les i Joies de toutes les nations et provinces conquises , pour les y garder comme otages.

La maison des Vierges renfermait les jeunes filles destinées à desservir les temples, à célébrer les sacrifices, à devenir les femmes et les concubines de l Inca, ou à être données en mariage à ses capitaines. On choisissait à cet effet les plus jolies filles de L'empire j et un père n'avait pas le droit de s'opposer à ce choix , qui était fait par le gouverneur de chaque province, nommé Àppopanaca. Ces filles étaient prises au-desous de l'âge de huit ans, et placées sous la direction des anciennes femmes ou mamaconas y qui se chargeaient de leur éducation. Le supplice de celles qui manquaient à leurs devoirs, était d'être enterrées vives. La répartition en était faite par les gouverneurs à mesure qu'elles arrivaient à l'âge de quatorze ans.

Sacrifices. Quelques historiens espagnols, et particulièrement Zarate et Acosta (1), prétendent que les Péruviens immolaient des enfants de quatre , six et dix ans , pour le rétablissement de la santé de LTnca, pour les victoires qu'il remportait, et au commencement de chaque nouveau règne. Ils en sacrifiaient quelquefois, disent-ils, jusqu'à deux cents dans ces solennités. Mais de la Véga assure positivement que les Incas n'ont jamais permis ces sortes de sacrifices ; qu'ils avaient la chair humaine en si grande horreur, qu'ils n'en mangeaient pas, et en défendaient l'usage aux habitants des nouvelles provinces qu'ils soumettaient à leur domination. L Inca Roca , après avoir dompté les féroces Canches , leur défendit sous peine de mort d'immoler des enfants. Un auteur, dit-il, en parlant d Acosta, qui traite des Incas. prétend qu'ils sacrifiaient des hommes , et il cite deux provinces où ces sortes de sacrifices se pratiquaient, l'une située à deux cents lieues au sud de Cuzco, ville où les Incas offraient ordinairement leurs sacrifices , et l'autre à plus de quatre cents lieues au nord. Il est facile d'en conclure que pour n'avoir su distinguer ni le tems ni les lieux, on a attribué aux rois Incas quantité de choses qu'ils défendaient eux-mêmes à leurs sujets, et que les Indiens n'avaient pratiquées que dans le premier âge.

1} Lib. V, cap. î*}.— 7>aratc , lil>. ï, rap. it.

Les Incas amautas , ou philosophes, enseignaient que 1 homme se composait d'un corps et d'une âme. Us appelaient le premier aïpa>amasca , ou terre animale. Pour marquer la différence qui existe entre l'homme et la bête , ils désignaient l'un par le mot rima, ou être doué de raison, et l'autre par celui de lia m a , ou bête.

Les Péruviens croyaient à l'existence d'une vie future , mais purement corporelle, où les bons passaient leurs jours paisiblement et sans inquiétude , et où les méchants étaient affligés de toutes les maladies particulières à cette vie , sans jouir d'un instant de repos. lis divisaient l'univers en trois mondes; dans le premier, appelé hanan pacha, ou le haut inonde, les bons recevaient la récompense de leurs vertus j le deuxième, nommé lutrin pacha, ou le bas inonde , était le foyer de la corruption . et le troisième veu pacha , situé au centre de la terre, le inonde inférieur, la maison du diable, ou la demeure des méchants. Ils croyaient encore à la résurrection des corps, sans attendre tout» fois ni peine ni récompense (i).

Le meurtre, le vol, l'inceste , et l'adultère avec l'épouse légitime, entraînaient la peine capitale. On punissait d'autres crimes par le supplice de la roue , par le bannissement aux Andes , le fouet et la prison. Quelquefois aussi on pendait le criminel par les talons . et. on le laissait dans cet état jusqu'à ce qu'il fût mort; d'autres étaient condamnés à porter une pierre sur le dos.

Un homme qui pénétrait avec violence dans la maison des mamaconas, était immédiatement pendu par les talons, ainsi que la vierge qui l'avait assisté, ou qui s'était laissé séduire par lui. Le libertinage avec une femme non mariée était un crime capital. Il en était de même de tout scandale donné par une femme. L'homme qui tuait sa femme pour cause d'adultère était absous; mais si cela lui arrivait pour tout autre motif, il subissait le dernier supplice, à moins que ce ne fut un homme de rang, à qui on infligeait quelque autre châtiment. La femme qui tuait son mari était pendue par les talons jusqu'à ce que la mort s'ensuivît ■ si , étant enceinte, elle prenait quelque chose pour se faire avor.'cr, elle s'exposait au même supplice. Le coupable de viol d'une

(i) Gomara, cap. 120. — Pedro de Cicça, cap. 72. — Znrntc , lih. I, cap. 12. — G. de la Yéga, lib. VII, eap. 7.

l86 CHRONOLOGIE HISTORIQUE

femme non mariée était condamné à porter ta pierre , et à la mort en cas de récidive. Le meurtre, avec intention de voler, entraînait d'abord le supplice delà roue, et ensuite la peine de mort. On punissait le vol en reléguant le coupable dans les Andes. Le vol d'objets de consommation auquel on avait été porté par le besoin , n'exposait qu'à une réprimande ; mais la récidive entraînait la peine de la pierre. Celui qui dérobait du bois sur les terres d'autrui était puni en conséquence : le braconnier était condamné à porter la pierre.

Tout individu qui avait tué son semblable dans une querelle . s'il était l'agresseur, était puni de mort ou du bannissement à perpétuité dans les Andes. La sorcellerie était nunie de mort. La même peine était infligée à celui qui brûlait un pont. Quiconque déplaçait les bornes ou limites des propriétés , se rendait passible de la pierre pour la première offense, et de mort pour la seconde. Un cacique qui tuait son sujet, celui-ci fùt-il même coupable , subissait la peine de la pierre ; récidivait-il , son crime entraînait perte de la vie ou celle de sa seigneurie. Un gouverneur, convaincu de corruption ou de partialité, était privé de son coinmandemenl ou mis à mort, si l'offense était haineuse. Un curaca , qui permettait à ses Indiens de voler ou de vivre licencieusement , était dégradé , et rentrait dans la classe des simples sujets, pourvu toutefois qu'il eut déjà été repris une fois pour le même objet. Un vol se commettait— il dans un tambo , le cacique en portait la peine, quitte à punir ensuite lui-même les coupables.

Les Indiens qui abandonnaient l'endroit qui leur était assigné , étaient appliqués à la roue pour la première fois . et condamnés au dernier supplice pour la seconde. Le maquerellage se punissait de la roue, et de mort s'il y avait récidive. L'oisiveté entraînait la peine du fouet ou de 1 1 pierre 5 il en était de même de celui qui était surpris à dormir en plein jour ) le parjure et le mensonge étaient punis de la roue , et de mort pour la deuxième ou troisième récidive, et le manque de respect pour l'Inca , par un eni-

Erisonnement plus ou moins long. Si une maison était ridée par la négligence d'un autre, celui-ci était obligé d'indemniser le propriétaire. Quiconque , à la suite d'une querelle, blessait grièvement son semblable , de manière à ce qu'il ne pût plus travailler, devait fournira son existence. Un porteur qui aurait manqué de délivrer au propriétaire

de l'Amérique. iS~

les objets dont il aurait été chargé pour lui , était puni, et la ville où il résidait était tenue d'en réparer la perle.

retements. Le gouvernement lésait distribuer , de deux ans en deux ans, de la laine à tous ses sujets en général. Chaque famille en recevait autant qu'il lui en fallait.* Le mari fournissait à tous les besoins du ménage, et les femmes contentes , dit Acosta , d'une honnête médiocrité et de servir leurs époux avec soumission, s'attachaient surtout à élever les enfants sans délicatesse et sans luxe(i).

Bergers. Les bergers étaient chargés de la garde des troupeaux . et ils s'en acquittaient avec tant de soin qu'il ne leur manquait jamais une seule brebis. Comme il n'y avait point de voleurs à craindre, il suffisait de les garantir des bêtes fa uves. Pour pouvoir les compter plus facilement . ils les repartissaient suivant leur couleur. Il était permis de tuer le bétail qui s'écartait des pâturages de son maître, et s'il commettait quelque dégât dans des terres labourées , le propriétaire pouvait retenir le nombre de brebis qu'il jugeait suffisant pour le dédommager de ses perles , lesquelles étaient estimées suivant la quantité d'épis de maïs détruits.

Guerre. Les Incas n'entreprenaient jamais de guerre que pour civiliser quelque peuple barbare, ou pour défendre leurs frontières. Ils n'entraient en campagne qu'après avoir déclaré la guerre deux ou trois fois à leurs ennemis. Ils s'attachaient les habitants des provinces conquises par la douceur et par des présens, rétablissaient le Curaca dans sa dignité , et laissaient subsister les anciennes coutumes qui n'étaient contraires ni au culte ni aux règlements de l'empire, ils conservaient inviolablement toutes les autres lois et les privilèges de leurs vassaux , et ne livraient jamais au pillage les provinces qu'ils avaient conquises. Il était seulement enjoint aux caciques de seprésenter à la Cour de Cuzro une fois Tannée, ou de deux ans en deux ans suivant l'éloignement. des provinces. A l'aide des quipus , ils Pesaient faire une statistique exacte du pays . et aflectaient toujours des provisions pour l'entretien des pauvres dans les tems de disette . de peste ou de guerre.

Armée. Les moindres capitaines commandaient cent soldats, et les autres deux, trois, quatre cents et jusqu'à

(l) Acosta, cap- ï5 et if>.

10,5 r.llllO>OJ.oCJ£ UlsTOfllOJJE

mille. Les inesti es-de-camp eu avaient à leurs ordres de quatre à cinq mille , et les généraux , appelés Hatun Apa , ou grands capitaines , dix mille.

Les Ci trac as, ou seigneurs, commandaient leurs vassaux dans la paix et dans la guerre. Ils avaient le pouvoir de taire des lois particulières, d'imposer des tributs, et de pourvoir à cous les besoins, en se conformant aux ordonnances de l'Inca. Les capitaines en cbef et leurs subordonnés avaient de grands privilèges ; leurs charges étaient héréditaires ] ils ne payaient point d'impôt , et ils tiraient des magasins royaux tout ce dont ils avaient besoin.

Magasins. Il y en avait de trois espèces. Dans les uns on serrait les tributs et dans d'autres la récolte. Chaque ville renfer niait deux magasins, l'un pour les provisions qui ne devaient servir qu en cas de famine, et l'autre pour recevoir celles qui provenaient des terres du Soleil et de l'Inca. Ils étaient construits en argile mêlée avec du chaume, et l'étendue en était proportionnée à la quantité «le grains qu'on y déposait. Outre ces magasins, il en existait aussi sur les grands chemins , de trois lieues en trois lieues , que les Espagnols convertirent dans la suite en auberges. L'on portait à Cuzco, pour la consommation de la Cour, tout le produit des terres du Soleil et de l'Inca à cinquante lieues à la ronfle, à l'exception toulefois d'une certaine portion qui allait au magasin général de habitants. Le gouvernement fournissait à l'entretien des troupes, auxquelles il était défendu de vivre dans les villes aux dépens des bourgeois. S'il arrivait à un soldat de rien prendre qui leur appartînt, il était aussitôt puni de mort (i).

Hôpitaux. Il y avait sur toutes les routes des hôpitaux {Corpahuasci) , qui tiraient les provisions dont ils avaient besoin des magasins que le prince avait pour la commodité

des voyageurs.

Tambos. Les tambos étaient des palais d'une vaste étendue, élevés sur la route des Montagnes, à la distance d'une journée l'un de l'autre. Sur celle de la plaine, ils étaient situés le long des rivières, à huit, dix, quinze et même vingt lieues les uns des autres. Les Indiens du voisinage étaient tenus de fournir à ces tambos les provisions, les vêtements

l) Pédro fie Cieça de Léon , rap. fio.

na l'amékique 189

et les armes nécessaires aux armées du prince , et dans chacun il y avait ordinairement de quoi équiper et armer (rente mille hommes (1).

Courriers. Les ordres du roi se communiquaient promptement d'une province à l'autre par le moyen de courriers , nommés Chasqui. Ceux-ci étaient stationnés le long des grands chemins , dans des cabanes bâties sur un endroit élevé , à un quart de lieue de distance les uns des autres. Les dépêches du gouvernement parcouraient de cette manière cinquante lieues en vingt-quatre heures. Ces courriers portaient du poisson de mer pour l'Inca , à Cuzco , en deux jours, quoique la distance de cette ville à l'Océan fût de plus de cent lieues. Les Espagnols les employèrent dans leurs guerres civiles, et les vice-rois s'en servirent ensuite pour transmettre leurs dépêches.

Les Indiens avaient un autre moyen plus prompt de donner avis d'un soulèvement ou d'une rébellion : c'était au moyen de la fumée. Des matières combustibles étaient disposées de distance en distance, et des personnes qui veillaient jour et nuit se, tenaient toujours prêtes à y mettre le fea au premier signal. L'Inca était ainsi informé d'une révolte qui éclatait à six cents lieues de sa capitale, en trois ou quatre heures.

1ère découverte du Pérou. Les historiens espagnols iens (2) rapportent, d'après d'anciennes traditions , »t l'arrivée des Européens, des hommes d'une stature sque abordèrent au cap Sainte-Hélène, près de la ville srlo Viéjo, dans de grandes barques de jonc; que les na- , d'une taille ordinaire, ne leur venaient qne jusqu'aux genoux; qu'ils avaient des yeux de la grandeur d'une assiette, et les autres parties du corps en proportion; qu'ils portaient 1 ps cheveux fort longs et n'avaient point de barbe ; que les uns allaient nuds. et que les autres secouvraient de peaux de bêtes fauves. Pour se procurer de l'eau , ils creusèrent dans le roc des puits profonds , qui existent encore. Un de ces hommes mangeait à lui seul plus de viande que cinquante Indiens.

(1) Zarate, lib. 1, cap. 14.

(1) Pédro Cieça de L'ion , cap. 5a , Gigantes de Santa Elena ; Acosta, lib. I, cap. 19; Zarate ; Garcilasso delà Vc'ga , Cornent, real. , lib. IX, cap. 9 : De los çigantes que huvo en aquella région , y la muerte delfos.

If)° CHRONOLOGIE HISTORIQUE

Ils vivaient de rapines et désolaient le pays, dont ils massacraient les habitants qu'ils rencontraient. Dieu enfin les frappa de sa foudre , et envoya des anges armes d'épées flamboyantes pour les exterminer (i).

Ces historiens ajoutent que les îles du grand lac de Titicaca, dans la province de Callao, étaient autrefois habitées , par des hommes à barbe blanche , qui furent détruits par un capitaine Car a, lequel avait marché contre eux de la vallée de Coquimbo (2).

Hcrréra rapporte que les Espagnols découvrirent à l'endroit où Francisco Pizarro fonda, en i53(), la ville de San Juan de la Victoria , dans le territoire de Guamanga , province ds Vinaque, non loin de la rivière du même nom, des constructions fort étendues, et qui paraissaient remonter à une haute antiquité. Les Indiens leur dirent qu'elles étaient l'ouvrage d'hommes blancs et barbus, différents des Incas par leurs formes, et qui avaient babité le pays avant eux (3).

Suivant la tradition indienne, la durée de la monarchie des Incas fut de quatre cents ans. Acosta (4) prétend qu'elle n'a été que d'un peu plus de trois cents ans. D'après la règle générale, fondée sur les observations du célèbre Newton, les règnes des douze Incas (5), pris l'un dans l'autre à vingt ans, présenteraient une succession de deux cent quarante années.

Don Ulloa remarque que l'on ne commence à connaître un peu l'histoire du Pérou qu'à partir de l'avènement du premier des treize Incas. En évaluant à trente ans la durée de chacun de leurs règnes , on aurait trois cent quatre-vingt-dix ans , et si l'on déduit ce nombre de i525. époque de la con-

(1) C'étaient probablement des Patagons dont on a donné cette description exagérée.

(2) Ucrrérn, oYcnd. V, lib. III , cap. 6. Grotius prétend que les Péruviens sont d'origine chinoise, parce qu'ils adoraient le soleil.

(5) « Unos grandes edificios que parecen mai antiguos , / los Indios dicen , que los edificaron gentes blancas , i barbadas , que estiwieron en aquella tierra , antes que reinason los Ingas ; i bien p trecen dife rentes de la orden , i traça de los Ingas. » ( Herréra, décad. VI, lib. VI, cap. 9.)

(4) Lib. VI , cap. 19 de son Hist. nat. et civil.

(5) Le règne du treizième Inca n'est pas compris dans ce calcul. Blas de Valcra fixe l'origine de ta monarchie à l'an o5i.

de l'Amérique. 191

quête, il restera 1 135 , qui est Tannée de l'ère chrétienne , à laquelle remonte la connaissance que nous possédons des événements arrivés au Pérou, antérieurement à sa découverte.

Il parait que les premiers Espagnols qui s'établirent à Panama donnaient le nom de Pérou à tout le pays qui s'étend depuis l'équateur jusqu'à la partie la plus méridionale du continent. Herréra (1) pense que ce nom vient de celui d'un Cacique puissant, appelé Biru, par qui Gaspar de Morales et Francisco Pizarro avaient été vigoureusement attaqués, en iai5, vers la partie orientale du golfe de San-Miguel , ou bien d'un autre cacique, nommé Birùquete, qui avait été vaincu, la même année, par le capitaine Gonzalo de Badajoz, près de Mala, sur les bords de la mer du sud.

Acosta croit plutôt que le Pérou a reçu son nom d'une rivière qui fut visitce par les Espagnols 5 car, ajoute-t-il, les naturels du pays ne le désignent pas par ce nom.

Suivant Garcilasso de la Véga (2) les premiers Espagnols qui y abordèrent, ayant rencontré un Indien , lui adressèrent plusieurs questions , auxquelles il ne répondit que par le mot Beru, qui était son nom, et Pelu , qui signifie rivière dans la langue des naturels qui résident entre Panama et Huaya. Il voulait probablement leur donner a entendre qu'il habitait sur le bord d'un courant d'eau. Les Espagnols , en changeant le B en P, ou / en r, en ont fait par corruption le mot Pc ru. Les gens de Vasco Nunez de Balboa, qui imposèrent les premiers noms à cette contrée , n'y avaient pas pénétre assez avant pour connaître la signification du mot Pirua, qui veut dire gabion ou clôture. La Véga ajoute que les naturels ne se sont jamais servi de ce nom pour désigner leur pays, qu'ils ne lui donnaient même pas de nom général . et que chaque province en portait un particulier.

Le père Rémésal et d'autres auteurs écrivent ce mot Pi rit , mais les historiens les plus anciens , tels que Pédro de Cieça de Léon, Agustin de Zara te, Francisco Lopez deGomara, Diego Fernandez et le père Céronimo Roman , appellent ce grand empire Peru , et non pas Piru (3),

(i)Dccad. II, lib 1, cnp. 5 et U (i) Comentarios reaies, lih. 1, cap. |, 5 et 6. (5) Vovez à ce sujet Pedro Cieca de Tjion, cap 3, 10 et i&. — G. de la Véga, Corn. real. , lih. 1 , cap. 4 , 5, 6 cl 7.

li)!» CHRONOLOGIE UlsTOl'.IQUE

Quoi qu'il en soit, ce fut , dit-on , Vasco Nuiïez <1e Balboa, alcade de Santa Maria del Darien , qui reçut les premières informations sur la mer du Sud et le Pérou , du fils d'un cacique , qui était venu lui offrir à lui et à Colmenarez , an présent en or. Le Péruvien, les voyant se disputer pour le partage de ce métal , leur dit qu'il y avait, à six journées de marche , vers le sud , île l'endroit où ils étaient, un pays où ils en trouveraient autant qu'ils en voudraient; et qu'en suivant toujours la même direction, ils rencontreraient une mer, par laquelle ils arriveraient à un royaume où l'or servait aux usage* les plus ordinaires. Balboa , ravi de cette nouvelle , retourna à Darien pour en faire parla l'amiral de l'île Espagnole, et l'inviter à lui fournir les moyens d'entreprendre celte conquête. Malheureusement le capitaine, qu'il avait chargé de cette mission, fil naufrage sur les îles Cayman , situées au N.-O. de fa Jamaïque, et ce fut seulement en i5u) qu'il fut informé de ce désastre.

En 1Ô22, Pasqual de Andagoya, régidor de Panama , reconnut la côt2 de la mer du Sud, vers l'orient, jusqu'au golfe de San-Miguel. Il passa de là à la province de Cochama. où, ayant appris que les guerriers d'un autre pays, appelé' Biru, traversaient la mer dans des canots toutes les pleines lunes, pour aller combattre leurs ennemis, il se dirigea vers cette province, et y pénétra par la rivière du même nom, qu'il remonta l'espace de près de vingt lieues. Ayant rencontré en cet endroit un corps de guerriers , armés de courtes lances et de grands mantelets, il les attaqua, les battit, et s'empara de leurs forteresses. Après cette victoire . il conclut la paix avec sept seigneurs du pays, dont l'un paraissait être particulièrement respecté des autres, et, à l'aide de ses interprètes, il se procura des renseignements sur tout le pays jusqu'à Cuzco. Pasqual de Andagoya retourna alors à Panama, et rendit compte au gouverneur Pédrarias d'Avila de tout ce qu'il avait vu.

En 1024, Pédrarias . devenu gouverneur de Panama , engagea Juan de Basurto , riche habitant de l'île espagnole, à continuer les découvertes dans la mer du Sud. Celui-ci, ne trouvant pas à Panama ce dont il avait besoin pour l'entreprise, retourna à son île pour y faire les préparatifs nécessaires. Il mourut toutefois, peu après, à Nombre <le Dios, et l'expédition nJeut pas lieu(i).

(1) Herrcra , décad. III, cap. 1.

DB l'amerique. iq3

Don Pédrarias d'Avila , gouverneur de la province de Darien , ayant fait décapiter Vasco Nunez de Balboa, adelantado de la mer du sud (i) , adopta tous ses projets de découvertes , et prépara une expédition pour conquérir la

Î>artie de la côte orientale de Terre-Ferme, qui a depuis reçu e nom de Pérou. Il chargea de celte entreprise Francisco Pizarro (2) , don Diègo de. Almagro (3) , et un riche ecclésiastique et maître d'école , nommé Hernando de Laque , tous trois habitants de la ville de Panama , dans la province de Terre-Ferme de l'Amérique méridionale , et anciens compagnons de fortune de ladélantado Vasco Nunez de Balboa. Ils avaient acquis des renseignements sur les richesses de Cuzco, du capitaine Gaspard de Moralès , qui les tenait du cacique Biru ou Birûquète . et dont l'exactitude fut confirmée ensuite par Pasqual de Andagoya. Almagro , directeur du port de Panama, s'engagea à faire les préparatifs nécessaires et à fournir les provisions. Hernando de Luque (4) se chargea des autres dépenses , et l'exécution de l'entreprise fut confiée à Francisco Pizarro. Ils convinrent de partager également les profits de l'expédition, et cimentèrent leur association par un serment. Ayant obtenu l'assentiment du gouverneur Pédrarias d'Avila , ils achetèrent de Pédro Grégorio un navire qui avait été construit par Vasco Nunez de Balboa , et

(1) Voyez l'article Colombie. „

(2) Francisco Pizarro naquit k Truxillo en Estramadure. Il était fils naturel du capitaine Gonzalo Pisarro. S'étant embarqué pour Santo-Domingo , il servit avec distinction dans cette île et dans celle de Cuba , et suivit ensuite le gouverneur Alonso de Hojéda au golfe de Darien, où il administra la colonie d'Uraba, en 1612, en son absence. Il partit de la avec Je célèbre Vasco Nunez de Balboa, pour la découverte de la mer du Sud, et se trouva avec le gouverneur Pédrarias d'Avila a la conquête de Nombre de Dios et de Panama. [Pedro de Ciéca de Léon , cap. 6.)

(5) On ignore quelles furent l'origine et la famille de don Diego de Almagro. Zarate dit (lib. I, cap. 1,) qu'il naquit a Malagon, en Espagne. Selon Gomara, il aurait pris naissance au bourg d'Almagio, dont il portait le nom; mais on ne sait pas de qui il était fils.

(4) Le plus jeune des trois avait plus de cinquante ans. Ils étaient l'objet de la dérision générale. On se moquait surtout de Hernando de Luque, qu'on appelait Hernando el Loco , ou le Fou. (G. de la Véga, Comentarios reaies, IIe pari., Jib. 1, cap. 1.)

194 CHRONOLOGIE HtSTOMQUE

en firent bâtir deux autres à grands frais. Ils choisirent pour pilote, Hernando Pénale ; pour enseigne, Salcédo ; pour trésorier, Nicolas de Ribéra ; pour visiteur, Juan Carrillo . qui devait aussi tenir compte du quint pour le roi.

Première expédition. Pizarro , après avoir consulte Pasqual de Andagoya, sur la roule qu'il devait suivre , fît voile de Panama, située dans l'isthme du même nom, par 8° 5j' de lat. N., vers le milieu de novembre i52.£ , avec un navire et deux canots portant quatre-vingts Castillans (i) et quatre chevaux. 11 toucha à l'île de Tahnga , à cinq lieues de Panama , et aux îles de las Perlas (2) , ou des Perles , à douze lieues plus loin , où il fit provision d'eau , de bois et de fourrages pour les chevaux. De là , il se rendit au Puerto de. Pi/las (3) , situé à douze lieues des Perles, où , ayant débarqué son monde, il résolut de pénétrer dans l'intérieur du pays qui était gouverné par le cacique Biruquèle. 11 remonta le Rio-Birù pendant trois jours. Les Indiens épouvantés s'enfuirent dans les bois et les montagnes, et les Castillans . après avoir beaucoup souffert de la faim et de la fatigue , retournèrent à leur navire. Pizarro, ayant remis à la voile, relâcha à un autre port, à dix lieues de là, qu'il nomma Puerto de la Hamhre , ou port de la Faim , à cause de ceux qui en moururent. Il y fit provision d'eau et de bois , puis, s étant de nouveau embarqué, il navigua encore dix jours; cependant Peau commença bientôt à manquer; il ne restait plus que quatre onces de maïs par personne . et les Castillans, qui n'avaient rencontré jusqu'alors qu'une terre stérile 4 des marécages, des fondrières, des rivières qui se précipitaient en torrents du haut d'affreuses montagnes , et avaient essuyé des pluies continuelles, regardaient le pays comme un séjour infernal, et commencèrent à murmurer contre leur chef. Dans cette situation critique , Pizarro crut devoir expédier le navire aux îles des Perles, pour y prendre des provisions. 11 en donna le commandement à Gril de Monténégro. Les vivres

(1) Scion Herréra. G. de la Véga dit qu'il mit à la voile en i525, avec cent quatorze hommes.

(2) Deux grandes îles découvertes par Vasco Nunczdc Balboa, et dont Tune s'appelle del Rio et l'autre Tararéqui.

(3) Elles furent ainsi nommées à cause de la quantité d'arbres de cette espèce qui croissaient aux environs. Yasco Nunez y avait relâché , et après lui Pasqual de Andagoya.

de l'Amérique* io5

«le l'équipage se composaient d'une .peau de vache desséchée et de quelques bourgeons amers de palmier (palmitos antargos), qu'on avait recueillis sur la côte. Pizarro chercha vainement à se procurer des provisions pour ses soldats , dont un grand nombre tomba malade. Pour les mettre à l'abri de la pluie , il travailla lui-même à leur construire des huttes; néanmoins vingt d'entre eux succombèrent. Pizarro en fut consterné , lorsqu'un soir une clairière ( resplandor), qui paraissait être à la distance de huit lieues, vient tout'à-coup frapper ses regards. Il se rend à l'endroit avec quelques soldats bien armés, s'empare de deux naturels , d'une certaine quantité de cocos ou de noix d'Inde , et d'un setier (kanega) de maïs. Ces Indiens demandèrent fièrement aux Espagnols pourquoi ils venaient ainsi dérober le bien d'autrui. Ils étaient armés d'arcs et de flèches trempées dans un poison si subtil, que celui qui en était atteint mourait en quatre heures.

Monténégro retourna peu après avec une provision de maïs, de fruits de platanes (i) et autres, de racines et de viande; niais vingt-sept soldats de la petite troupe de Pizarro étaient déjà morts. Il n'en remit pas moins à la voile , et au bout de quelques jours de navigation , il prit terre dans un lieu qu'il nomma Puerto de Candèlaria , parce qu'il y était arrivé le jour de la Chandeleur. Là , les Espagnols furent en butte à de nouveaux tourments; Tes mous* quites ne leur donnèrent pas un instant de repos, et l'humidité était telle, que les chapeaux des soldats tombèrent en lambeaux, et que les casaques de toile {ramisétas de angéo) qu'ils portaient par-dessus leurs habits, se pourrirent en peu de tems.

Pizarro ayant pénétré à deux lieues dans l'intérieur, arriva à un petit village où il trouva beaucoup de maïs , de racines , de la chair de porc {carne de puerco) , de la viande et des pieds et des mains d'homme, cuits dans des pots , ce qui lui fit croire qu'il était chez les Caribes. Il y trouva également plus de soixante pésos d'or bas (oro baxo). Pizarro retourna ensuite à son navire, et côtoya jusqu'à un endroit qu'il nomma Puéblo Quémado , ou Peuple brûlé. . Ayant aperçu un sentier dans une forêt de mangliers, il

(i) Oïi en distingue trois espèces, les bananes, les dominicos et les gui uéos. On mange ce fruit en guise de pain.

I96 CHRONOLOGÏS4HISTORIQUE

le suivit, l'espace d'une lieue, jusqu'à une petite éminence sur laquelle s'élevait un village qui lui fournit en abondance des vivres, des racines savoureuses et des fruits de pixbae (i)1. Pizarro résolut de s'arrêter en cet endroit , jusqu'au retour de Gil de Monténégro , qu'il voulait renvoyer à Panama avec le navire qui avait besoin de réparations. Comme il fesait beaucoup d'eau, on imagina de prendre quelques Indiens pour travailler à la pompe. Ceci excita le ressenti- * ment de toutes les peuplades du voisinage. Elles disaient qu'il était honteux d'abandonner ainsi leurs terres à une poignée d'étrangers et de vagabonds , et formèrent le projet de tomber sur les Castillans au moment où ils s'y attendraient le moins. Dans quatre escarmouches qui eurent lieu, ceuxci perdirent plusieurs hommes tués et blessés , et Pizarro lui-même, percé de sept flèches , jugea à propos de se retirer. Ces naturels se présentaient au combat tout nus ; ils avaient le corps peint en rouge ou en jaune , et frotté d'une espèce de térébenthine appelée bixa.

Pizarro passa de là à Cliicama , d'où il expédia le navire pour Panama avec le trésorier Nicolas de Ribéra, qui était chargé de remettre l'or qu'on avait trouvé à Pédrarias , et de lui faire un rapport sur les progrès de l'expédition.

Sur ces entrefaites, Àlmagro partit de Panama pour se joindre à Pizarro, avec un navire et soixante - quatre Castillans. Il côtoya jusqu'à la rivière de Saint-Jean sans le trouver, et sans en avoir de nouvelles. Enfin il reconnut quelques traces de son passage dans le pays de Puéblo Quémado. à vingt-cinq lieues environ de Puerto de Piïïas. Les habitants , qui avaient déjà chassé ses soldats , se trouvaient retranchés derrière de bonnes palissades et déterminés à se bjen défendre. Toutefois , après une affaire dans laquelle Almagro eut l'œil crevé d'un coup de flèche ; ils se rendirent j mais les Castillans avaient été si maltraités dans le combat, qu'ils furent contraints de se rembarquer et de gagner le large. Après une navigation de six lieues, Almagro arriva à la vallée de Baêca, qui reçut ce nom d'un soldat qui y fut tué. Il passa de là à une rivière qu'il appela Melon, parce qu'il y trouva un fruit de cette espèce surnageant à la surface de l'eau , et il entra ensuite dans une autre , qui fut nommée des Forteresses , à cause de quelques maisons à deux étages qui s'élevaient sur de petites éminences , et qui

(1) Voyez la note B a la fin de l'article.,

ressemblaient de loin à autant de forteresses. Côtoyant encore l'espace de douze lieues , il arriva à la rivière qu'il nomma Rio de San-Juan , à cent lieues de Panama. Les naturels des environs accourant en foule sur le rivage , ne purent se lasser d'admirer son navire. Almagro n'y rencontrant pas Pizarro , crut qu'il était mort, et se rembarqua pour retour- » ner à Panama. Toutefois, ayant appris à l'île des;Perles qu'il était resté a Chicama , vis-à-vis de l'endroit où il se trouvait , il alla l'y rejoindre. Ces deux capitaines se promirent de ne pas abandonner l'entreprise ; mais il était urgent de retourner auparavant à Panama , pour y réparer les navires et s'y procurer des renforts. Pendant son séjour ù Chicama, Pizarro avait perdu plusieurs hommes qui étaient morts de leurs blessures, d'autres avaient eu les jambes couvertes d'ulcères, et il lui avait fallu repousser les attaques continuelles des Indiens. Les Espagnols avaient aussi beaucoup souffert de la faim , n'ayant eu pour toute nourriture que les fruits du manglier ( Rkizophora , Linn. ) dont la terre était jonchée, quelques poissons, et des écrevisses qu'ils prenaient au risque d'être dévorés par les caïmans (1) qui infestaient les embouchures de toutes les rivières.

Almagro partit seul pour Panama, où il arriva heureusement. Pédraiias lui refusa d'abord la permission d'y lever des troupes 5 mais, sur l'invitation de llernando de Luque , il y consentit, et pour le faire coopérer à cette conquête avec Pizarro , il lui donna même le titre de capitaine. Nicolas de Ribéra, à son arrivée à Panama , s'acquitta fidèlement de sa mission. Le gouverneur blâma Pizarro d'avoir persisté dans une entreprise si périlleuse et si funeste aux Castillans. Il songea même à envoyer des troupes pour lui enlever sa conquête ; mais il en fut détourné par Hernando de Luque et Almagro. Ce dernier retourna alors à Chicama avec deux navires et deux canots chargés d'armes et de vivres , sous la conduite du pilote Bartolomê Ruiz. Pizarro , tout jaloux qu'il était du titre d'Almagro , n'osa pas le lui contester ouvertement. Ils quittèrent ensemble Chicama pour chercher un meilleur pays, et découvrirent non loin du Rio de San- Juan , une autre rivière qu'ils nommèrent Rio de Cartagcna. Après un engagement assez vif avec les naturels de San-Juan ,

(1) Ces animaux sont si grands, dit Zaratc, qu'iis ont ordinairement jusqu'à vingt et vingt-cinq pieds de longueur.

les Espagnols prirent quelques prisonniers et trouvèrent des vivres en abondance et environ i5,ooo pesos d'or bas. Ils ne purent toutefois pénétrer bien avant dans le pays , à cause des épaisses forêts qui le couvraient et des rivières profondes dont il était entrecoupé. Il fut arrêté que Pizarro demeurerait à San Juan avec l'armée , tandis que Almagro retournerait à Panama avec l'or qu'ils avaient découvert , pour s'y procurer des renforts , et que le pilote Ruiz irait reconnaître la côte voisine. Durant cet intervalle, les soldats de Pizarro subsistèrent de racines , de betteraves et de palmes , et souffrirent beaucoup des pluies et de la piqûre des mousquites.

Bartolomé Ruiz navigua jusqu'à la petite île del Gallo, ou du Coq, située par le i° 26' de latitude, qui était habitée par un peuple fort belliqueux. Il aborda deux fois dans la province de Birù pour s'y rafraîchir, et découvrit une baie spacieuse, qu'il nomma San-Matto. Les naturels des environs accoururent en foule pour admirer son bâtiment qu'ils s'imaginèrent être descendu du ciel. De là , il passa à Cocujue, et, naviguant vers l'ouest, il rencontra un radeau sur lequel il y avait deux petits garçons et trois femmes qui lui dirent être de Tumbez , et lui montrèrent de la laine filée provenant des moutons (1) de leur pays. Ils lui parlèrent du roi

(1) Le lama des Péruviens (camelus glama de Linné). Les Espagnols l'ont appelé carnero de la tierra, et ovéja à cause de sa laine, et mouton-chameau parce qu'il ressemble assez a ce dernier animal, et qu'on s'en sert comme de bête de somme. On l'a aussi nomme elapho camelus, ou chameau-daim. Un autre animal, qui fournit une laine Brie et fort estimée , habite la partie la plus élevée de la Cordillère. Il se nomme vicugna (camelus vicugna, Linn.), et est plus petit et plus dégagé que le lama- Un troisième animal, nommé alpaco ou paco , produit une laine noire très-^fine. Quelques voyageurs assurent quelelarna domestique est le même que le guatiaco dans l'état sauvage. Mais , suivant Clavigéro, Buffon^les aurait confondus avec d'autres espèces entièrement distinctes. Il dit qu'il y a autant de différence enue ces quatre animaux qu'entre le chien et le loup, et que bien qu'on les ait souvent réunis ensemble , ils ne se sont jamais accouplés. «Parmi les animaux particuliers a la partie haute du Pérou, dit don Ulloa, l'on peut regarder les vigognes , les alpaqucs et les lamas comme les plus communs. Ce sont trois espèces peu différentes quant à la structure du corps, mais distinguées parla grandeur, les propriétés, la couleur et la longueur de la laine.»—

de l'Amérique. 199

Guaynacapa , et de celui de Cuzco , où ils donnèrent à entendre qu'il y avait beaucoup d'or. Ruiz passa outre , et explora la côte jusqu'au cap Pasao (1). Cependant un grand nombre de Castillans étaient tombés malades ; il en était mort quelques-uns et d'autres avaient été dévorés par les caïmans en traversant les rivières. Quatorze d'entre eux ayant remonté un fleuve dans un des canots pour se procurer des vivres, furent laissés à sec par la marée. Entourés bientôt d'une trentaine de canots indiens , ils furent tous tués à coups de flèches et de dards (2).

Deuxième expédition. Diégo de Almagro, étant arrivé à Panama , obtint du nouveau gouverneur Pédro de los Rios, la permission de lever des soldats. Il en enrôla une quarantaine , embarqua une quantité considérable de munitions de guerre et de bouche , et partit pour rejoindre Pizarro. Avec ce renfort, Pizarro résolut d'aller explorer les terres découvertes par Ruiz , et emmena avec lui plusieurs Indiens auxquels i\ avait enseigné la langue espagnole. Il se rendit d'abord à la petite île de Gallo, où il resta quinze jours, et côtoya ensuite jusqu'à l'embouchure d'une grande rivière, où il eut le malheur de perdre cinq hommes qu'il avait envoyés dans un canot pour la reconnaître. De là il passa à la baie de San-Matéo, et y débarqua sans pouvoir prendre un seul Indien. Il visita ensuite le Puêblo de Jacamez, où il trouva du maïs , du vin , du miel et du vinaigre. Deux cents Indiens étant venus l'attaquer en cet endroit, il en tua huit et en prit trois. Après s'être arrêtés neuf joursdans cette baie , la plupart des Castillans manifestèrent le désir de retourner à Panama sous le prétexte d'y rassembler de nouvelles forces. Pizarro y consentit; mais Almagro s'y étant opposé, il fut convenu que Pizarro seul irait chercher les secours dont on avait besoin. Ce dernier franchit alors

Voyez Georgi Marcgravi , lib. VI , appendix , de Ovibus peruanis et chiîensibus; don Ulloa, Noticias ame ricana s , entretenir miento VII ; et don Tadeo Haenke, Introd à l'histoire naturelle de la province de Cochabamba, a la fin de l'ouvrage d'Azara.

(1) Situé à environ vingt-cinq milles au sud de la ligne équinoxiale , et dans le royaume de Quito.

(2) Herréra, déc. III, lib. VI, cap. i3; et lib. VIII, cap. I] , \i et i3. — De la Véga, part. II des Content, real., lib. I , cqp. 7. —Zarate, lib. I, cap. 1. — Gomara, Hist. gen. , lib. V, cap. 1.

le Rio de la Baie deSan>Matéo , rivière de la baie de Saint- Mathieu , dans l'espoir de découvrir un meilleur endroit pour établir son camp , et s'achemina le long de la côte jusqu'à Têrapuila , qu'on appelle aujourd'hui Santiago , et où il traversa une nuire rivière fort rapide. Il y séjourna pendant une semaine; mais ses soldats commençant à murmurer , il regagna la baie de San-Matéo , d'où il se rendit peu après, avec quatre-vingt-cinq hommes , à l'île de Gallo . pour y attendre le retour d Almagro. Les habitants n'osèrent lui résister et se retirèrent sur la terre ferme.

Cependant les gens de Pizarro , découragés et manquant des choses les plus nécessaires à la vie , avaient trouvé moyen de faire parvenir leurs plaintes (i) au nouveau gouverneur de Panama, qui intima à Almagro la défense de lever des troupes, et envoya à Pizarro un intendant de justice pour ramener à Panama ceux de ses soldats qui désireraient y retourner, lui laissant toutefois la faculté de retenir auprès de lui ceux qui voudraient s'attacher à sa fortune. Il ne se trouva que treize Espagnols et un mulâtre qui eurent ce courage (2). Pizarro se retira avec eux dans une île déserte , à six lieues en mer, qu'il nomma Gorgona (3). Les Castillans comparèrent cette île à l'Enfer , à cause de l'épaisseur

(1) Un soldat, nommé Saravia, trouva moyen d'envoyer a Panama, dans une pelote de fil de coton , un mémoire signé de plusieurs de ses camarades, et adressé au gouverneur avec ce quatrain ;

Pues sehor govemador

Mirelo bien porentero,

Que alla va el recogedor

x aca queda el carnicero.

Ce qui signifie que les gens qu'il se proposait d'y envoyer seraient égorgés par le boucher comme de pauvres bêtes.

(2) C'étaieut Christoval de Peralta , Nicolas de Ribera , Domingo de Seraluce , Francisco de Cuellar, Pédro de Candià , Aloiiso de Molinaf Pedro Aie 'on , Garcia de Xerez , Antonio de Carrion , Alonso Rriceiio, Martin de Paz , Juan de la Torre et Bartolome Ruiz.

(3) Cette île déserte, située dans la mer du Nord , près de la côte de la province de Barbacoas, par lat. N. 3° 2', a environ deux lieues de long sur une de large. Les courants qui régnent dans le voisinage et le calme qu'on y éprouve, font que le passage en est long et ennuyeux. Les navigateurs espagnols appellent cela engorgonarse , ce qui lui fit donner par Francisco Pizarro le nom qu'elle porte.

DE l'Amérique. 20 i

des forets qui la couvraient , de la hauteur de ses montagnes, et des pluies continuelles qu'ils y essuyèrent. Ils s'y procurèrent néanmoins des animaux appelés guadoqufnaxes , dont la chair était boune, du poisson ( des agitjas ) laissé à sec par la marée , et qu'ils tuaient à coups de bâton.

Pédro de los Rios permit de porter des secours à Pizarro; il s'en repentit ensuite, et se décida enfin à laisser partir le navire aux ordres de Ruizavec des provisions , mais pas un seul soldat.

Troisième expédition. À son arrivée, Pizarro confiant la garde du bagage, qu'il laissait dans l'île, à quelques Indiens et à deux Espagnols nommés, Paez et Truxillo , qui étaient trop faibles pour le suivre , monta sur le navire de Ruiz , mit à la voile , avec les autres Indiens de Tumbez , qui comprenaient un peu d'espagnol. 11 rangea la côte vers le sud-est, et, après vingt jours de navigation, reconnut une île située près de Puna , vis-à-vis de Tumbez (i), et qu'il appela Santa- Clara (2). Il y renouvela sa provision d'eau et de bois , et y trouva des morceaux d'or et d'argent , un vase d'argent, et de belles couvertures de laine. Ayant remisa la mer , il prit un grand radeau sur lequel il y avait quinze Indiens qui allaient commettre des déprédations sur le territoire des Panas. Il leur rendit la liberté , et alla jeter l'ancre sur la côte de Tumbez. Les naturels, effrayés à la vue du navire et des hommes blancs et barbus qu'il renfermait, s'imaginèrent qu'ils étaient envoyés de Dieu , et vinrent sur dix ou douze radeaux leur porter des viandes , des fruits , des vases remplis d'eau et un mouton que les vierges du temple offraient en présent. Le roi Guaynacapa ayant fait demander parles interprètes indiens, d'où les Espagnols venaient et ce qu'ils cherchaient , Pizarro lui répondit , qu ils étaient envoyés de Castille, par un roi puissant, pour subjuguer tous les pays qu'ils découvriraient et détruire les idoles. Il fit ensuite présent au cacique de deux cochons , de quatre poules et d'un coq, que les Indiens regardèrent avec le plus grand étonnement. Il en fut de même du noir qu'ils

ne pouvaient se rassasier de voir. '

(1) Suivant Herréra; de la Véga écrit Tumpiz.

(2) Cette petite île déserte , d'environ deux lieues de longueur, est située a vingt-cinq lieues du Cabo Blanco. On lui donne aussi le nom à!Amortajado , a cause de sa ressemblance a un cadavre.

202 CIIROKOLOGir HISTORIQUE

Pizarro ayant chargé Pedro de Candia d'aller examiner l'intérieur du pays , celui-ci pénétra jusqu'à la ville principale de cette riche vallée , et revint lui dire qu'il avait vu la forteresse et le monastère des Mamaconas ou des Vierges sacrées 5 que les murailles du temple étaient enchâssées de plaques d'or et d'argent , et que les vierges qu'il avait trouvées occupées à tisser une étoffe fine pour son service, étaient belles et amoureuses (1).

Pizarro , satisfait de ces renseignements , remit à la voile pour continuer ses découvertes. Il emmena avec lui un jeune earçon de Tumbez , qui le conduisit au port de Payta (2) ( Paitium ). Il découvrit ensuite celui ae Sangaratu, et aborda à une petite île où il y avait une grande quantité de loups-marins \ phoques ). Doublant , peu après , le cap à'Aguja ( Punta del Aguja), il pénétra dans une rade qu'il appela Sanla-Cruz , et dont les habitants accoururent en foule sur le rivage pour voir le navire, le nègre et le merveilleux effet de l'arquebuse. Quelques-uns vinrent sur des radeaux, porter du poisson . des fruits et d'autres provisions aux Espagnols, et une dame, nommée Capillana, envoya un homme de condition inviter Pizarro à descendre à terre , où elle promettait ne le laisser manquer de rien. Pizarro lui répondit qu'il la verrait à son retour, et remit à la voile. Mais arrêté peu après par des vents contraires, il fut contraint de se rapprocher de nouveau de la côte. A peine eut - il jeté l'ancre qu'il aperçut une multitude d'Indiens montés sur des radeaux chargés de provisions qui se dirigeaient de son côté. Pizarro les accueillit favorablement, et envoya Aîonzo de Molina à terre avec eux pour abattre du bois. Celui-ci toutefois ne put regagner le navire et resta dans le pays. Pizarro ,

(1) Il raconta , entre autres choses merveilleuses qui lui étaient arrivées, que les Péruviens, pour éprouver s'il était mortel , l'avaient expose a un lion et à un tigre; mais que ces deux animaux étaient venus se coucher à ses pieds à la vue d'un crucifix qu'il tenait a la main. (Voyez Pedro de Ciéça de Léon, cap. 54 ; de la Véga, Com. real. , part. II, lib. I, cap. 12.

(1) Cette ville, située par le 5° 5' de latit. mérid. , est si petite, dit don Ulloa, qu'elle n'a qu'une seule rue avec cent soixantedouze maisons bâties de cannes et couvertes de paille. Les habitants subsistent de ce qu'ils gagnent avec les passagers qui s'embarquent ou débarquent pour passer à Panama ou Lima. Elle rentcrine actuellement deux cents maisons.

de l'Amérique. ao3

après l'avoir attendu pendant trois jours , fut forcé de lever l'ancre. Il poussa sa reconnaissance jusqu'à Colaque , entre Tangara et Chimo (i), dont les habitants reçurent les Castillans avec amitié, et leur fournirent des vivres, cinq moutons . de l'eau et du bois. Ils paraissaient si doux et si paisibles , qu'un marin , nommé Bocantgra, se décida à rester parmi eux. Pizarro, croyant qu'ils voulaient le retenir de force , envoya Juan de la Torre pour s'en assurer. Celuici le trouva couché sur un brancard que des Indiens portaient sur leurs épaules, et Bocanégra lui déclara son intention de ne pas retourner au navire. Torre vit des champs parfaitement cultivés et des pâturages couverts de nombreux troupeaux de moutons. Pizarro n'en remit pas moins à la voile , et côtoya jusqu'au port de Santa, qui reçoit les eaux d'un grand fleuve, et qui est situé sous le 90 de latitude. Il voulait naviguer jusqu'à la ville de Chincha (2) ( Cincia ), dont les Indiens lui avaient raconté tant de merveilles ; mais il dut céder aux instances de ses gens , qui désiraient retourner à Panama , où ils trouveraient , disaient-ils , plus de moyens d'assujétir et de peupler ce beau pays. On était alors à la fin de l'année i526.

Alonzo de Molina étant revenu à bord du navire , à Santa- CruE, fît un grand éloge du pays. 11 dit qu'il n'y pleuvait jamais, représenta les moyens employés par les naturels pour arroser leurs champs de blé , et raconta les choses les plus surprenantes de la ville de Cuzco et du roi Guaynacapa. Peu après , on vit arriver plusieurs radeaux chargés de vivres et portant cinq moutons que Capillana envoyait en présent aux Espagnols, leur réitérant l'invitation de venir à terre. Pour les y décider, elle offrit d'aller elle-même à leur bord et de laisser des otages. Pizarro lui envoya cinq de ses gens qu'elle accueillit de la manière la plus amicale, leur fit servir des viandes , et leur versa à boire de sa propre main. Capillana visita ensuite le bâtiment et retourna chez elle , charmée de l'accueil qu'elle y avait reçu. Le lendemain, avant la pointe du jour, le navire fut entouré d'une cinquantaine de radeaux, sur l'un desquels se trouvaient douze Indiens de

(1) C'est sur leur emplacement qu'ont depuis été fondées les villes de Truxillo et de San-MigueL

(2) Située dans le district du même nom, a l'O. de Cuzco. Elle a été depuis appelée Chunchasuyu.

204 CnROWOLOGIE IllSTOlUgUE

qualité, qui étaient envoyés pour prier Pizarro de se rendre à terre, et devaient rester a bord, comme otages, jusqu'j son retour. Pizarr© insista pour qu'ils l'y accompagnassent, disant que Capillana lui inspirait une entière confiance. Il rendit donc à terre accompagné de ses gens, et ne laiss sur le navire que les matelots et les Indiens. Capillana vint à sa rencontre avec une suite nombreuse qui portait des branches vertes et des épis de maïs. Ces Indiens ayant dres un abri , servirent aux Espagnols un repas de poisson , viande , de fruit , de pain et de liqueur -? après quoi les cliel* exécutèrent plusieurs danses et chantèrent en chœurs avec leurs femmes. Pizarro prit alors congé d'eux , et leur promit de revenir bientôt avec des hommes religieux qui leur enseigneraient le culte du vrai Dieu. Il leur dit , qu'il fallut

3u'ils se soumissent à l'empereur et roi d'Espagne , et ils employèrent trois fois une bannière qu'il leur avait donnée en signe d'acquiescé nce. L'Espagnol Alcon devint .si épris d Capillana, qu'il demanda la permission de rester aupro d'elle. Sur le refus de Pizarro, il entra dans une telle fureur, qu'on fut obligé de le charger de chaînes , et de le descendu sous le pont. Le radeau sur lequel les Espagnols retournèrent à leur bâtiment ayant chaviré , ils coururent grand risque de se noyer. Pizarro longea ensuite la côte jusqu'à un autre port, d'où il vit sortir une infinité d'Indiens montés sur des radeaux , et qui apportaient des présents : on remarquait entre autres choses, un pot-à eau d'argent , et un sabre qui avait été perdu lorsque le radeau avait chaviré. Pizarro accepta l'invitation qu'ils lui firent d'aller à terre , où il reçut le même accueil qu'auparavant. On lui permit d'emmener deux jeunes garçons qu'il avait demandés pour leur enseigner l'espagnol. Il en appela un Fclipillo et l'autre don Martin. Un marin, nommé Gincs , obtint la permission de rester chez ces Indiens jusqu'au retour des Castillans. Pizarro cingla alors vers le Cabo Blanco (lat. 3° 5j* S.), ou. étant monté dans un frêle canot pour se rendre à terre, il faillit périr dans les flots. Il retourna de là au pays de Tumhez[\\ dont les caciques vinrent au-devant de lui ; et il y laissa, I

(i) Ce pays est arrosé par la rivière du même nom qui se jette dans le golfe de Guayaquil , par lat. S. 3° 26', à soixantedeux lieues de Piura.

de i/amIrique. ao5

leur invitation , Alonso~de Molina , pour y apprendre leur langue (1).

Pizarro se dirigea de là vers la Punta de Santa-Éléna de Tierra Firme (2). Les naturels de cet endroit vinrent lui offrir un présent d'étoffes de laine et de coton , et des chapelets, dont les grains étaient en os, et qu'ils appelaient ciiaquira. Ils possédaient aussi beaucoup d'or -, mais Pizarro recommanda à ses gens de paraître n'y attacher aucun prix. Il en vint environ une trentaine à bord, et tous, pour lui prouver leur affection, lui donnèrent un petit manteau, et lui mirent au cou un collier de chaq uira. Pizarro partit ensuite pour le Puerto ,Viêjo (3) , où il reçut d'autres présents , et accepta un enfant qu'on lui offrit , et qu'il appela don Juan. Il fit route de là pour l'île de Gorgona , où il prit à son bord les hommes qu'il y avait laissés , et retourna à Panama vers la fin de 1527, après un voyage de trois ans , dans lequel il avait dépensé toute sa fortune et celle de ses associés , et contracté de nombreuses dettes. Il songea alors sérieusement à entreprendre la conquête de ce pays; mais le gouverneur s'y étant opposé , il emprunta i,5oo pièces»de huit, et s'embarqua , à Nombre dé Dios , pour l'Espagne , avec trois Péruviens , quelques moutons de leur pays, et des morceaux de vaisselle d'or et d'argent (4).

A son arrivée en Espagne, il présenta à la Cour les Péruviens vêtus à la manière de leur pays, les moutons et l'or et l'argent qu'il avait apportés. Sur la recommandation du roi , le Conseil des Indes, présidé par le comte de Oserno , lui

(1) Ces deux Espagnols furent tués peu de teins après, l'un a Cinto et l'autre a Tumbez.

(2) Cette pointe, qui s'avance l'espace d'une demi-lieue en mer, fut ainsi nommée par Fr. Pizarro, parce qu'il la découvrit le jour de la fête de Sainte-Hélène. Elle est située dans la province da Guayaquil.

(3) Lat. i° 2' S., situé dans la province de Guayaquil. Un matelot, mécontent de ce que le navire a bord duquel il se trouvait ne pouvait passer outre , après avoir bordagé six ou sept fois , s'écria : Ce port est vieux pour nous. C'est, dit-on, ce qui lui a fait donner le nom de Puerto Viejo.

(4) Herréra, decad. III, lib. X, cap 2, 3, 4, 5 et 6 ; décad. IV, lib. II , cap. 7 et 8. — Gomara, lib. V, cap. 2. — Z«rate, lib. I , cap. 2. — De la P^éga, lib I de la IIe. part. , cap. 8, 9 , 10, 11, 12 et i3.

aoG CHRONOLOGIE HISTORIQUE

accorda l'autorisation de conquérir tous les pays qu'il avait découverts. Le roi lui conféra en outre le titre de governador et de capitan gênerai , et à'alguacil maior, ou chef de la justice , lui alloua mille ducats par an pour ses dépenses extraordinaires , et lui permit d'établir quatre forts aux endroits qu'il jugerait convenable. A sa demande , sa majesté donna au père Hernando de Luque le titre de protecfor gênerai de lus Indios , ou protecteur général des Indiens, et promit de le présenter au pape pour Févéché de Tumbez. Almagro reçut le titre de gouverneur du fort de Tumbez, avec une allocation de 5oo ducats , et les douze compagnons de fortune de Pizarro furent créés hijosdalgos , ou chevaliers; et ceux qui Tétaient déjà furent nommés caballeros de Espuela dorada , ou chevaliers de l'Éperon doré. Ces commissions furent signées à Tolède , le 26 juillet 1629 , et six moines dominicains [religiosos de 2a brden de Santo Domingo) eurent ordre d'accompagner l'expédition aux frais de S. M. On nomma aussi, vers le même tems, les officiers royaux, et Pizarro , pour donner avis de son expédition projetée en Amérique, expédia un vaisseau a bord auquel se trouvaient vingt soldats, qui arrivèrent à Nombre de Dios vers la fin de i52f), et le firent reconnaître en qualité de gouverneur du nouveau pays qui devait prendre le nom de Nueva Castilla, ouNouvelle-Castille , pour le distinguer de la Nouvelle- Espagne.

Le 18 janvier i53o, le Conseil, ayant nommé des commissaires pour visiter les trois navires qu'on avait équipés pour l'expédition, à San Lucar, avec ordre d'en hâter le départ, Pizarro, qui était alors à Truxillo, sa patrie, en partit aussitôt, et s'embarqua à Séville avec ses deux frères légitimes, Hernando et Juan Pizarro, et Gonzalo Pizarro et Francisco Martin de Alrantara , ses frères naturels par sa mère, quelques nobles d'Estramadure et cent vingt-cinq soldats castillans, dont la plupart étaient de Truxillo.de Cacéres, et autres lieux de l'Estramadure. Il aborda à Nombre de Dios, et se rendit de là à Panama.

Suivant la convention faite entre les trois associés , c'était Almagro qui devait avoir le titre d'ade tant ado. Mécontent de Pizarro , qui se l'était, arrogé , il mit beaucoup de lenteur à dresser les préparatifs de l'entreprise , et refusa même son Crédit jusqu'à ce qu'il eût obtenu le rang et la charge de président, qui lui avaient été d'abord promis. Il fut convenu qu'il resterait à Panama pour recevoir les troupes qu'on

attendait de Nicaragua et de plusieurs autres endroits , et pourvoir à tous les besoins de l'expédition.

Quatrième expédition* Pizarro s'embarqua au commencement de Tannée j53i , avec ses quatre frères, cent quatrevingt-cinq hommes (i) et trente-sept chevaux, à bord de trois navires (2) pourvus de toutes sortes de munitions de guerre (3) et de bouche. Il toucha à l'île des Perles ; mais les vents lui ayant ensuite été contraires, il se vit forcé de relâcher, après une navigation périlleuse de quinze jours, dans la baie de San-Matéo, à cent lieues au-dessous de Tumbez. Craignant de s'exposer plus long-tems au vent du sud , il résolut de débarquer les chevaux et de continuer son voyage par terre. La marche des Espagnols, le lo*ig de cette côte, fut des plus pénibles. Ils étaient continuellement obligés de traverser les rivières à la nage, et eurent beaucoup à souffrir du manque de vivres , avant d'arriver dans le pays de Quaque, qui est situé près de l'équateur, entre de hautes montagnes, à peu de distance de l'océan. Pizarro s'y procura des provisions en abondance, et, ce qui lui causa plus de plaisir encore, il y trouva des émeraudes fines, et de l'or pour la valeur de 20,000 castellanos (4). Il fit transporter ces richesses à bord de deux de ses navires , et en envoya un a Panama, et l'autre à Nicaragua, sous la conduite de Bar-* tolomc de Aguilar, pour y donner une idée de la richesse du pays, et s'y procurer des renforts en hommes et en chevaux.

Les naturels de Quaque avaient tous pris ia fuite à l'approche des Espagnols, et l'on ne trouva dans le pays que le cacique qui s'était caché dans sa maison. Les Espagnols lui persuadèrent de rappeler ses sujets, qui revinrent tous avec des provisions, mais ne tardèrent pas à regagner leurs montagnes. Ils représentèrent les Espagnols comme des « brigands, montés sur de grands chevaux, qui couraient comme le vent, et armés de lances très-pointues, et de sabres qui

( 1) Oviédo dit deux cent cinquante hommes de pied et quatrevingts cavaliers.

(2) Un de ces navires fut, dit-on, équipé par Hernan Ponce de Léon.

(3) Pizarro avait fait embarquer une grande quantité de douves de pipes de Madère, pour s'en servir en guise de boucliers.

(4) Monnaie d'or de la valeur de 14 réaux et environ 18 deniers, ou 3 livres 14 sous de France.

208 CUBOÎfOLOGlE HISTORIQUE

coupaient tout ce qu'ils rencontraient. » Tel est le récit qu'ils firent aux gouverneurs, qui transmirent la nouvelle de l'approche des Castillans à Cuzco.

Pendant les sept mois que les Espagnols séjournèrent à Quaque, ils furent pour la plupart attaqués d'un mal horrible, connu sous le nom de mal de las Verrugas (i). Pizarro, l'attribuant à l'insalubrité du climat, quitta le pays et se rendit à Passao , où il fut parfaitement bien accueilli. Il franchit ensuite la rivière de la baie de los Caraques , et arriva à une ville dont les habitants n'osèrent disputer l'entrée aux Espagnols, de crainte de leurs armes et de leurs chevaux. Ils tuèrent toutefois deux soldats, et avaient formé le plan de les massacrer tous, lorsque Pizarro passa dans la province de Puerto Viéjo, ou Port- Vieux, dont il s'empara facilement, dans l'absence du cacique qui était allé faire la

fuerre à un de ses voisins. Il y trouva un renfort de trente Espagnols et de douze chevaux qui venaient d'arriver de Nicaragua, sous la conduite des capitaines Sébastian de Benalcaçar et Juan Fernandez (2).

Le roi Atahualpa , vulgairement appelé Aiabalipa, qui venait de ceindre le bandeau royal , à Tomébamba , était régulièrement informé par ses espions des mouvements et du nombre des Castillans. Il aurait fait marcher des troupes contre eux, s'il n'eût été malheureusement engagé alors dans une guerre contre son frère Huascar.

Pizarro se rendit sur des radeaux dans l'île de Puna (3) , qui renfermait alors vingt mille habitants (4) Ceux-ci, voyant parmi les Espagnols plusieurs naturels de Tumbez, ne purent contenir leur indignation. A l'instigation de

(1) C'étaient des verrues ou des pustules noires de la grosseur d'une figure, à laquelle elles ressemblaient aussi par la forme. Les uns disent qu'elles étaient causées par du poisson empoisonné

aue les Indiens leur avaient fourni, et d'autres les attribuent à e l'eau empoisonnée, dont les Espagnols avaient fait usage.

(2) Zaraie, lib. Il, cap. 1. — De la Véga , lib. I, cap. i5 , i4 et i5. — Gomara , lib. V, cap. 3. — Levinus Apollonius , lib. I: « Breviter statum provinciœ author explical, qui eo tempore erat, quo in Peruviam Pizarrus trajecit. »

(3) Cette île, de la figure d'un carré long, et de six à sept lieues de longueur, est située vers le troisième degré de lat. mérid., dans la baie qui forme l'embouchure du Guayaquil.

(4) En 1734, l'on n'y comptait que quatre-vingt-seize individus.

Tomalla, leur chef, ils invitèrent les Espagnols à une grandi» partie de chasse, dans l'intention de les massacrer tous. Mais Pizarro, informé de leur dessein par le jeune Fèlipillo , arrêta Tomala et seize de ses caciques. Il livra ces derniers aux Tumbéziens, qui les décapitèrent aussitôt, et il retintTomala prisonnier. Cinq cents de ses sujets, armés de flèches en bois de palmier, se présentèrent pour le délivrer, mais ils ne purent soutenirle choc des Espagnols. Les Tumbéziens livrèrent lile au pillage , et retirèrent de l'esclavage six cents de leurs compatriotes, qu'ils renvoyèrent sur des radeaux dans leur pays. Cependant les habitants de Puna méditèrent une vengeance terrible. Dans le partage que Guaynacapa Upangi avait fait de ses Etats entre ses deux fils, Âtahualpa et Hnascar, l'île de Puna était échue à Huascar, roi de Cuzco. Réclamée depuis par Atahualpa, en sa qualité de seigneur de Thito, aujourd hui Quito, il s'ensuivit une guerre cruelle entre le peuple de Puna et celui de Tumbez, qui se termina par le triomphe d'Atahualpa. Ce prince , à la tête d'une puissante armée, venait de réduire les rebelles de Caxamalca, de Mocha, et de Tomèbamba y qui dépendaient de ce district. Le vainqueur n'avait épargné ni le sexe ni 1 âge ; il avait fait arracher le cœur à tous les prisonniers, et en avait ensemencé les champs de blé, pour voir, disait-il , quels fruits produiraient les cœurs de traîtres. Herréra prétend que, de son tems , le sol de ce pays était encore jonché des ossements de ceux qui avaient succombé dans cette guerre.

Cependant trois cents guerriers de Puna, qui avaient fait mine de se soumettre, vinrent sur des radeaux attaquer un navire espagnol qui se trouvait dans le port , tandis que d'autres tombèrent sur les soldats qui étaient restés à terre. Mais repoussés avec perte , ils furent contraints de regagner leurs marais. Il n'y eut du côté des Espagnols que deux hommes et deux chevaux de blessés.

Après cette affaire, Pizarro reçut un second renfort en hommes et en chevaux, qui venait d'arriver de Nicaragua, sur deux navires aux ordres de Hernando de Soin. Mais désespérant de pouvoir débusquer ces insulaires de derrière les mangliers où ils étaient inattaquables, \\ résolut de partir pour Tumbez. A son arrivée, il trouva \es dispositions des habitants bien changées à son égard. Ils n1 osaient le recevoir sans la permission de leur lnca, et avaient même formé lo projet de tuer tous les Espagnols.

L'île de Puna est séparée du continent par un bras de mer

fort étroit, mais la traversée du port à la côte est d'environ deux lieues. Pizarro embarqua sur les navires la plupart de ses gens , et envoya les chevaux et le bagage sur des radeaux. Hurtado etdeuxautres . qui prirent terre les premiers , furent conduits à la ville , où, après avoir été mutilés, ils furent jetés dans des chaudières d'eau bouillante. Hernando de Soto arriva avec la cavalerie derrière la ville, dans un petit enfoncement de lacôte, où l'eau était guéableà marée basse. Une multitude prodigieuse d'Indiens y était rangée en bataille pour supposer à son débarquement. Solo se précipite le premier dans l'eau au cri de Santiago l Ses cavaliers imitent son exemple ; les Indiens, saisis de terreur, s enfuient en désordre, et le débarquement s'effectue sans obstacle.

Le 16 mai, Pizarro ayant installé à ïumbez, les officiers nommés par le roi d'Espagne , marcha à travers la plaine jusqu'à une rivière qui arrose une vallée délicieuse , que parcourait la grande route des lncas. Les habitants, qui connaissaient la valeur des Espagnols, n'opposèrent aucune résistance , et vinrent même leur apporter toutes sortes de provisions. Pizarro, voulant assurer le succès de l'entreprise, résolut d'envoyer un détachement à la recherche de Chillémasa, seigneur deTumbez, et prendre en même tems des renseignements sur les grandes villes qu'on lui avait dit être situées dans les montagnes. Hernando de Soto, chargé de cette expédition , partit avec soixante cavaliers et quelques soldats munis de boucliers ( rodelcros^). Il poussa sa reconnaissance jusqu'à Caxas , où il vit de belles maisons, des troupeaux de moutons sans nombre , et trouva des barres d'or pur et. des provisions en abondance. Les naturels, voyant les Espagnols divisés , les attaquèrent, mais furent repousses avec perte. H n'y eut du côté des vainqueurs qu'un seul homme de blessé. Après avoir découvert une partie du grand chemin (gran camùw real^ de l lnca Guaynacapa, Solo retourna avec son butin auprès de Pizarro, qui s'était procuré dans son absence des renseignements sur les richesses de Cuzco, et avait permis aux habitants de ïumbez de rentrer dans leurs foyers, après en avoir obtenu satisfaction pour je meurtre de Hurtado et de ses compagnons. Les Espagnols furent transportés de joie iu récit que Soto leur fit de ses aventures, et Pizarro, pour s'assurer la possession du pays, résolut d'établir une colonie dans la vallée de Tangcrala ( Piura ). Il choisit à cet effet un emplacement à l'embouchure de la Chi/a, dans la province du même nom , et ayant

fait venir les soldats qu'il avait laissés à Tumbez, il y fonda, en i53i , la ciudad de San~Miguel de Piura (i), ou ville de Saint - Michel , pour servir de retraite aux navires qui viendraient de Nicaragua et Panama, C'est le premier établissement que les Espagnols aient formé dans l'empire du Pérou. Après cela il partagea également entre ses troupes le butin qu'elles avaient pris (2).

Tumbez échut en partage au capitaine Hernando de Sotot qui y envoya le Contador Navarro , en qualité de lieutenant , et les officiers et soldats hors d'état de servir, pour la peupler.

Pizarro, pour se conformer aux ordres qu'il avait reçus du Roi et du Conseil suprême des Indes, posa les fondements d'une église à San— Miguel, et se disposa à entreprendre la conversion des naturels. En même tems, il poussa des reconnaissances dans différentes parties du pays , s'assura du nombre de ses habitants , de leur manière de combattre, et de la puissance de leurs rois, et vit avec plaisir que les discordes civiles qui les divisaient étaient pour lui des gages assurés de succès. Les partisans d'Atahualpa et de Huascar, après s'être affaiblis mutuellement par plusieurs batailles sanglantes, implorèrent chacun le secours de Pizarro, qui , prévoyant le parti avantageux qu'il pourrait tirer de cette lutte, répondit, en adroit diplomate, qu'il rendrait justice à qui de droit.

Pizarro ayant mis ordre aux affaires de la ville de San-Mignel, où il laissa cinquante-cinq hommes , en partit le 2/J. septembre i532, et prit la route de Caxamalca, où il espérait rencontrer Atahualpa. Cette ville était à douze journées de marche de San-Miguel. L'infanterie passa la rivière sur deux radeaux , et la cavalerie à la nage ; et , le troisième jour,

(1) Elle fut ainsi nommée de ce que la fondation en eut lieu le jour de la fête de ce saint. La situation étant malsaine, la colonie fut ensuite transportée dans un terrain élevé et sablonneux, par les 5° 1 1' de lat. australe, a soixante-deux Ueues de la bourgade de Tumbez. En 1740, elle comptait, suivant don Ulloa , environ quinze mille habitants ; mais le nombre est beaucoup diminué depuis.

(2) Pedro Oéea de Léon% cap. 5j. La fundàcion de San-Miguel, etc. — Gomara, lib. V, cap. 4 et 5. — Zarate , lib. II , cap. 2 et 3. — Herréra, décad. IV, lib. VI, cap. 3, 5 et 10; et lib. VU, cap. 9, 10 et 11 ; et lib. IX, cap. 1 et 2. — G. de la Féga, lib. I , cap. 16 de la H*, part.

l'armée arriva dans la vallée de Piura , où elle fut rejointe par un officier et quelques soldats que Pizarro avait envoyés pour réduire le cacique de ce pays. Il s'y arrêta dix jours pour se préparer à l'expédition , et pour se procurer des renseignements sur les mouvements d'Atahualpa. Ayant reçu en cet endroit, de son lieutenant à San-Miguel , une lettre par laquelle celui-ci lui annonçait qu'il avait trop peu de monde pour contenir les provinces de son gouvernement, Pizarro déclara que ceux qui voudraient retourner à cette colonie, pour s'y fixer, recevraient chacun une certaine étendue de terrain. 11 n'y eut que cinq cavaliers et quatre fantassins qui acceptèrent cette offre. Pizarro partit alors à la tète de cent six hommes de pied, dont vingt arbalétriers , commandés par un capitaine particulier, et de soixante-deux chevaux.

Il entra d'abord sur le territoire d'un grand seigneur, nommé Curaca Piwor , et y obtint des renseignements sur la route de Caxamalca. Ayant appris qu'il y avait à deux journées de là une grande ville, appelée Cuxas (1), il y envoya un capitaine et quelques hommes pour s'en rendre les habitants favorables, et, le lendemain, il alla de sa personne à Zaran , dont le seigneur lui fournit des moulons et tout ce dont il avait besoin. Le capitaine, après avoir visité les deux villes de Caxas et de Guacabomba , qui .se trouvaient sur la grande route des lncas, entre Cuzco et Quito, retourna sur ses pas rendre compte de ce qu'il avait vu. 11 était accompagné d'un Indien de distinction et de son escorte, qui apportaient en présent au gouverneur, deux vases de pierre d'un travail fort curieux, et une quantité considérable d'oies écorchées et desséchées^), qu'Atahualpa lui envoyait, avec l'invitation de venir à Caxamalca. Pizarro ordonna de bien traiter l'Indien et son escorte, et lui fit cadeau de divers objets de peu de valeur. 11 se hâta ensuite d'informer les colons de la richesse el de la population du pays , leur envoya les deux vases et des vêlements de coton el de laine ornés d'or et d'argent, et leur recommanda de vivre en bonne intelligence avec les naturels.

Pizarro continua alors son voyage. Après une marche

(i) Nommée aussi Cassa.

(ï) On réduisait ces oies en poudre, et on s'en servait pour se parfumer le corps.

de l'Amérique. ai3

pénible de trois jours, à travers un désert de vingt lieues détendue, où ses troupes souffrirent beaucoup de la soif, et où une poignée de Péruviens lui eût opposé un obstacle insurmontable, il arriva à la ville de Motux. Le seigneur de l'endroit était allé joindre l'armée d1 Atahualpa avec trois cents de ses sujets, et y avait laissé un commandant qui accueillit les Espagnols avec amitié. Pizarro y demeura quatre jours, après quoi il parcourut pendant deux jours des vallées populeuses, et ensuite un pays sabloneux qu'arrose une grande rivière bordée de villes, dont les habitants s'enfuirent à son approche. Il ne put donc s'y procurer des nouvelles d'Atahualpa. Cependant , ayant fait appliquera la torture un Indien qu'on était parvenu à arrêter, il en apprit que cet Inca l'attendait en armes sur trois points différents , au pied et au sommet des montagnes , et dans le voisinage de Caxamalca. Pizarro franchit alors la rivière sur des radeaux, la cavalerie ta passa à la nage, et sa petite armée s'établit dans un fort sur l'autre rive. Le cacique de l'endroit lut annonça que Atahualpa était à Guamar.hucu , au-delà de Caxamalca, à la tête ue cinquante mille combattants. Pizarro ayant donné à ses troupes quatre jours de repos, se. remit de nouveau en marche. Il parcourut pendant les trois premiers jours une contrée fertile, quitta la route qui mène à Chinca, pour se diriger sur Caxamalca , et étant arrivé au pied des montagnes, il s'y arrêta un jour entier. Le lendemain il gravit les plateaux qui se trouvaient à leur sommet, par un sentier difficile et dangereux , défendu par des forts bien construits, et y dressa ses tentes pour se garantir du froid. Pizarro vit arriver peu après dans son camp, un messager d'Atahualpa , qui lui amenait dixmoutons, et lui apportait quelques présents de peu de valeur. Ce prince lui fesaic demander combien il mettrait de tems à se rendre à Caxamalca , où il l'attendait, pour qu'il pût envoyer les provisions nécessaires sur son passage. Il lui manda aussi qu'il avait pris prisonnier son frère Huascar, et qu'il se disposait à réduire la province de Cuzco, qui était à trente journées de Caxamalca. Le gouverneur dit à l'interprète, qu'il se rendrait auprès de son maître le plus tôt possible , que le roi d'Espagne, son souverain, commandait à des seigneurs plus puissants que les vassaux d'Atahualpa, et à des généraux qui avaient remporté plus de victoires éclatantes , et pris

fdus de princes redoutables que les siens, et que , quant à ui, il était préparé à la paix ou à la guerre. Les messagers

étant partis, le lendemain , les Espagnols s'avancèrent dans une valle'e où ils rencontrèrent le premier envoyé, qui revenait avec un autre présent de dix moutons , et offrit de les conduire à Caxamalca. Le lendemain matin, Pizarro pénétra dans les montagnes, et poussa jusqu'à une ville où il apprit d'un Indien qu'il avait envoyé, de San-Miguel, à Atahualpa, que ce prince était campé avec son armée sous les murs de Caxamalca (i). Le jour suivant , il se remit en route, et rencontra d'autres messagers charges de provisions qu'il reçut avec reconnaissance. Il n'était alors qu à une lieue de la ville. Il aperçut au loin 1 armée de l'inca qui garnissait le pied d'une haute montagne. Leur camp semblait une grande ville , par le nombre prodigieux de tentes et d'hommes qui y étaient. {Zarate. ) Pizarro entra ensuite dans Caxamalca, qui pouvait renfermer environ deux mille familles, et où il attendit vainement pendant plusieurs jours les renforts que Diego de Almagro devait lui amener de Panama.

Pizarro , voulant se procurer des renseignements positifs sur les forces d'Àtahualpa, envoya Hernando de Soto pour tâcher de lui parler, et l assurer de ses intentions pacifiques. Soto emmena avec lui vingt-quatre cavaliers, et Eclipillo comme interprète, et se fit suivre d un antre parti de cavalerie aux ordres de Hernando Pizarro qui devait venir à son secours en cas de besoin. L'armée de l'inca occupait une liene d'étendue. Elle se composait de plusieurs corps d'archers, de frondeurs, et d'hommes armés de massues et de lances. Atahualpa refusa de recevoir Soto ou Pizarro. 11 leur transmettait ses réponses par un cacique , qui les rapportait à un interprète, lequel les expliquait à Soto. Il offrit son amitié aux Espagnols à condition qu'ils rendraient aux Indiens tout ce qu ils leur avaient enlevé, et évacueraient surle-champ ses Étals.

Soto lui ayant alors fait proposer de venir souper, le soir même, ou dîner le lendemain, avec le commandant Pizarro, l'inca lui répondit fièrement qu'il se rendrait à son invitation à la tête de son armée. En effet, le lendemain matin , après avoir offert les sacrifices d'usage , il marcha vers Caxamarca, dans 1 intention de s'emparer des Espagnols par stratagème, pour les réduire à l'esclavage et ira-

(î) Nommée aussi Cassamnrca.

moler les chevaux et les chiens. L'Inca «irait porté sur une litière richement ornée , par ses principaux serviteurs, et suivi d'une garde appelée Oréjones (i). L'avant-garde était formée par un corps de douze mille hommes, qui tenaient leurs armes cachées; venaient ensuite cinq mille autres, aux ordres du capitaine en chef Yrruminavi , et après ceuxci environ soixante-dix mille combattants ; trente mille domestiques et une multitude prodigieuse de femmes fermaient la marche. Les soldats de 1 avant-garde portaient des sacs remplis de pierres et des massues de cuivre hérissées de pointes aiguës. L'arrière-garde était armée de longues lances de la forme des piques espagnoles ; les soldats d'Yrruminavi , appelés Ayllos , étaient munis de cordes pour lier les hommes et les chevaux, et tous portaient sous leurs tuniques une espèce d'armure faite de feuilles de palmier. Pizarro observait leurs mouvements du haut d'une éminence. Les Espagnols avaient tout lieu d être consternés ; car les ennemis étaient deux cent cinquante contre un. Atahualpa s'arrêta à quelque distance de la ville , et fit dresser ses tentes. Pizarro , qui soupçonnait sa perfidie , ordonna à ses soldats de se tenir prêts à attaquer les Indiens, aussitôt qu'ils seraient arrivés sur la grande place qui servait à la célébration des jeux et des sacrifices. Pour cela il avait embusqué sa cavalerie, braqué ses canons et rangé sa petite troupe en bataille. Quelques mousquetaires, postés dans la partie la plus élevée de cette place , sous les ordres du capitaine Pédro de Candia , devaient faire feu à un signal convenu ; la cavalerie et l'infanterie devaient alors charger ensemble sur les Indiens , tandis que les autres mousquetaires entretiendraient un feu bien nourri d'une des tours du palais.

L'Inca ayant appris que le gouverneur se trouvait sur la place, avec seulement quinze hommes armés de boucliers, s'y présenta à la tête d'un corps de huit mille hommes. Pizarro députa alors auprès de lui Francisco Vicente de Val- <*rde, religieux dominicain, éveque et aumônier de l'expédition , pour lui offrir la paix , et lui demander un gage, solide de la sincérité de ses intentions. Valverde s'avança

(i) Oa hommes a grandes oreilles, ainsi nommés, par les Espagnols , a cause de la dilatation du bout de l'oreille par les gros pendants qu'ils portaient.

2l6 CHRONOLOGIE HISTORIQUE

au-devant de l'Inca , une croix et un bréviaire à la main. Il lui dit qu'il était prêtre du grand Dieu ; qu'il venait annoncer sa loi , et lui recommander la paix. Il lui parla des mystères de la religion chrétienne, et du partage fait par le pape de tous les pays du monde entre les princes chrétiens. Il ajouta que le Pérou était échu à l'empereur, qui en avait confié le gouvernement à Pizarro. Atahualpa , indigné, répondit que le Pérou avait été conquis par ses ancêtres, qu'il en était le légitime possesseur, et que Pachacama était le créateur de l'univers. Il prit ensuite le livre, et voyant qu'il ne lui parlait pas , il le jeta à terre. Le dominicain cria alors vengeance contre les infidèles , qui furent aussitôt foudroyés par l'artillerie et taillés en pièces par la cavalerie et l'infanterie , qui les poursuivirent jusqu'à la nuit. {Zarate. ) Deux mille (i) de ces malheureux périrent dans ce massacre, qui eut lieu le vendredi 3 mai i533, jour de la Sainte Croix, sans que les Espagnols eussent perdu un seul homme. Le corps d'Yrruminavi fut si effrayé du bruit des canons et à la vue de la cavalerie, qu'il prit aussitôt la fuite, et marcha sans s'arrêter, en emportant des richesses immenses , jusqu'à la province de Quito , à plus de deux cent cinquante lieues du champ de bataille.

Atahualpa, tombé au pouvoir des Espagnols, fut jeté dàns les fers ; on trouva dans son camp de grands vases d'argent et des vêtements du tissu le plus fin. Il y avait parmi lés prisonniers plusieurs dames du sang royal, des femmes (2) de caciques et de généraux , et quelques mamaconas , ou vierges du temple. L'Inca, quoique vaincu et captif, ne songeait qu'à tranquilliser ceux qui plaignaient son sort. Il disait qu'à la guerre il fallait être ou vainqueur ou vaincu; et lorsqu'on lui annonça la prise de son frère Huascar , il sourit et dit que le même jour avait vu sa défaite et son triomphe (3).

(1) Suivant Herréra. D'autres disent cinq mille.

Xércz, secrétaire de Pizarro, dit que l'armée péruvienne paraissait forte de trente mille hommes; que dans le combat, qui commença après le coucher du soleil, et qui dura une demiheure, deux mille Indiens furent tués, beaucoup de blesses, et trois mille faits prisonniers.

(1) Zarate dit que plus de cinq mille femmes vinreut volontairement se rendre aux Espagnols.

(3) Delà Véga, Comentar. ciel Peru , lib. I, cap. 18, iç/,

DE l'àMÉMQUE. 217

Àtahualpa offrit , pour prix de sa liberté, une quantité de vaisselle et de pièces d'or et d'argent suffisante pour remplir la salle (1) où il était détenu, jusqu'à la hauteur qu'un tspagnol debout pourrait atteindre avec la main. Pour convaincre les vainqueurs de la possibilité où il était d'accomplir sa promesse , il les invita à envoyer quelques Espagnols à Guzco , pour y faire exécuter ses ordres , et dépouiller le temple de Curîacanche de ses trésors. Hernando de Soto , Pédro de Barco et quatre autres Castillans se rendirent en conséquence à cette ville, qui était à deux cents grandes lieues de Caxamalca, et Hernando Pizarro partit avec quelques cavaliers pour reconnaître le pays à cent lieues à la ronde. 11 rencontra, à Guamacucho,Culliscacha (2), frère du roi, qui fesait transporter environ deux millions en or au grand temple , pour payer sa rançon (3). H. Pizarro , ayant appris à son arrivée à Pachacama , qu'un capitaine du roi, nommé Chalcuchima (4), se trouvait à quarante lieues de là avec des forces considérables , alla le trouver, lui persuada de licencier ses troupes, et de raccompagner à Caxamalca.

20, ai, 22 , 23, 24, 25 et 26. Cet auteur, descendant des Incas, prétend qu'Àtahualpa ayant pris les Espagnols pour les enfants du soleil , avait été d'avis de se soumettre. Cette croyance était fondée sur l'apparition du fantôme Viracocha. Voyez à ce sujet part. I, lib. IV, cap. qi de los Cornent, del Peru. — Herréra, décad. IV, lib. IX , cap. 3 ; déc. V , lib. I , cap. 1, 2 T 3, 4 et 5; et lib. II, cap. 9, 10, n et 12. — Zarate, HLst. del Peru, lib. II, cap. 5. — Aérez , Conquista del Peru. — Robertson, Hist. de V Amérique; et Réjlexiones impartiales sobre la humanidad de los Espanoles en las Indias, etc.; Réflexion primera, $. IV. Acu&aciones del senor Robertson. Xérez, Zarate, et plus particulièrement Herréra, pensent que Pizarro ne se porta à cet excès de cruauté que parce qu'il craignait de la trahison.

(1) Suivant Xérez, cette salle avait vingt-deux pieds de longueur sur dix-sept de largeur.

(2) Suivant Zarate et Gomara , ce prince se nommait Illescas.

(3) Herréra ; de la Véga et plusieurs autres historiens disent seulement 36o,ooo ducals. Les Indiens apportèrent ensuite , dit-on , beaucoup d'or pour les chevaux , croyant qu'ils se nourrissaient de ce métal. Ils le mêlaient à cet effet avec de l'herbe et du maïs.

(4) Selon Herréra; Zarate écrit Cilicuchima.

Cependant Quizquiz, capitaine d'Atahualpa , étant entré à Cuzco , y exerça de grandes cruautés contre les partisans d'Huascar, appelés Arrancuços. Il égorgea trente frères de ce dernier, que Guaynacaba avait eus de différentes femmes, et emporta, dit-on , quatre cents charges d'or et d'argent. Jl résolut ensuite de surprendre Huascar, et de le livrer aux mains d'Atahualpa; mais tous ses projets furent déran-

fés par la nouvelle du sort de l lnca , qu'il apprit en route, luascar , informé de la somme que son frère avait offerte pour sa rançon, proposa, de son côté, de remplir dor

I'usqu'au toit la salle où il se trouvait , si les Espagnols vouaient l'élever au trône. Atahualpa , connaissant l'avarice de ceux-ci, jura la mort de cet infortuné prince, le dernier de la dynastie des Incas. Il le fit peu après précipiter dans le Rio de Andamarca , près de Guamachuco , où il périt.

Cependant les Espagnols envoyés pour recueillir la rançon d'Atahualpa à Cuzco, y furent d'abord reçus comme autant de divinités ; mais ayant montré peu de respect pour les choses sacrées, la vénération des habitants se changea en haine , et ils expédièrent le plus promptcment possible les affaires qui avaient amené ces étrangers, pour en être plus tôt débarrassés.

Pizarro ayant eu avis que le temple de Pachiacama , dans la province de Yungas, renfermait un riche trésor, le demanda à Atahualpa, qui le lui accorda sur-le-champ , et envoya des messagers avec les trois frères de Pizarro , pour les aider à l'enlever. 11 intima en même tems à son capitaine - général ChaliquicJtiama , qui fesait la guerre aux Guancas , l'ordre de se rendre auprès de lui.

Sur ces entrefaites , le maréchal Diego de Almagro débarqua à Puerlo-\iéjo, avec cent dix hommes des cent cinquante qu'il avait à son départ de Panama, pour aider Pizarro dans sa conquête , et prendre possession du pays qui lui était échu en partage. Il se rendit à Caxamalca, où des discussions s'élevèrent entre ses gens et ceux de Pizarro , au sujet du partage de la rançon et de tous les autres objets précieux, dont ceux -la réclamaient aussi une part. Ils alléguèrent les privations qu'ils avaient endurées , les dangers auxquels ils avaient été exposés et les services qu'ils avaient rendus. «Tous ces trésors , disaient les soldats de Pizarro, sont le fruit de nos travaux; ceux de don Diégo n'ont partagé avec nous ni les mêmes peines, ni les mêmes périls. » (Zarate.) Le gouverneur,

de l'amerique. a 19

le maréchal et les principaux officiers prirent leurs raisons en considération , et décidèrent qu'il leur serait alloué une somme de 100,000 ducats , dont on en déduirait le quint du roi , et que le reste serait réparti entre eux, suivant le mérite de chacun. En conséquence , Pizarro rendit un décret, le 17 juin i533, par lequel il leur allouait 5o,ooo marcs d'argent , à huit onces le marc , lesquels, avec l'or

3u'on avait déjà partagé , s'élevaient à i,528,5oo pièces e 8 , déduction faite de 262,259 pour le roi , les frais du voyage , etc. Ce partage fit naître parmi les trouves l'amour du jeu , et d'autres vices qui furent cause de bien des désordres (*).

L'or et l'argent apportés à Caxaraalca ayant été fondus, présentèrent une valeur de 4^0^,670 ducats (2).

Pizarro envoya son frère Hernando en Espagne , pour

(1) Zarate semble croire qu'Almagro était venu se mettre en

fosses? ion du pays situé au-dela des bornes du gouvernement de . Pizarro, qui ne s'étendait que deux cent cinquante-lieues du 1ST. au S., à compter de l'équateur : mais qu'ayant appris le succès du gouverneur, il changea de dessein et réclama la moitié de ces trésors ; il ajoute qu'il lit pendre son secrétaire, pour avoir averti Pizarro de son projet par une lettre anonyme datée de Panama.

(2) Zarate prétend que l'or fondu, de ce qu'on appelle la compagnie, se monta a plus de 600 millions de maravédis, ou a plus de 4>5oo,ooo livres tournois; encore l'estima-t-on deux ou trois carats au-dessous de son véritable titre , c'est-à-dire 100 millions de maravédis, ou 750,000 livres de moins que sa valeur réelle. Le quint de l'or produisit 120 millions de maravédis , ou 900,000 livres, et celui de l'argent s'éleva a 3o,ooo marcs d'argent fin, qui fut aussi estimé au-dessous de sa valeur. Chaque cavalier reçut pour sa part 12,000 pesos en or, ou un quart de plus que les fantassins ; les soldats d'Almagro eurent chacun 1,000 pesos ou 20 marcs. {Zarate, lib. II, cap. 7.)

De la Véga dit que la rançon d'Jltahualpa fut répartie ainsi qu'il suit , savoir :

XH 011. T S ARC INT.

Au gouverneur, pour sa part, . . i5o,ooo p«*os. i50,ooo pe««. La chaise de l'Inca , 25,ooo

* 100 pesos en or en valent 120 en argent, lao id. en argent valent 1^4 ducats.

100 id. en or valent 1 44 "L

porter à l'empereur le cinquième des trésoTs qui lui revenait , et lui faire le récit de tout ce qui s'était «passé. Il le chargea de demander à Sa Majesté d'étendre les limites de son gouvernement, et de lui accorder d'autres faveurs. De son côté , le maréchal Almagro écrivit à l'empereur , le priant de lui céder, pour prix de ses services , le pavs situé au-delà du gouvernement de Pizarro, avec le litre d adèlantado. Il donna à cet effet sa procuration à llernando Pizarro, et lui promit ^0,000 ducats en cas de réussite. Toutefois , n'ayant pas entière confiance en lui , il autorisa secrète-

■ N ou. XN ARCIITi

Aux trois capitaines de cavalerie , 90,000 pés. 3o,ooo pe*s.

Aux quatre capitaines d'infanterie, 90,000 3o,ooo

Aux soixante cavaliers , 720,000 iMo,ooo

Aux cent fantassins , 900,000 i35,ooo

Aux 240 soldats d' Almagro, . . . 80,000 60,000

A don Diégo de Almagro, .... 3o,ooo 10,000

Pour le quint du roi , 546,a5o io5,75o

La part en or de Francisco Pizarro, réduite en ducats, y compris la chaise, fut de 262,000 ducats.

Id. en argent 60,000

Id. en or des trois capitaines de cavalerie. . 129,600

Id, en argent 3ô,ooo

Id. des quatre capitaines d'infanterie, en or. 129,600

Id. id. en argent 36, 000

Id. des soixante cavaliers, en or i,o36,8oo

Id. id. en argent 129,600

Id. des cent fantassins , en or 1,296,000

Id id. en argent 162,000

Id. des 2^0 hommes d' Almagro, en or . . . 259,200

Id. id. en argent 72,000

Id. de don Diégo de Almagro, en or . . . . 4^,200

Id. id. en argent 12,000

Le quint du roi , en or 786,600

Id. en argent 126,900

Surplus de l'argent de coupelle 38,170

Total 4>6o5 ,670 ducats*.

* De la Vè*ga , Hist. gênerai , lib. I ; de la II parte de lot Comentarios reaies , fol. 3o et 3i.

Le père Bl»s Valéra fait monter à 4,800,000 ducats la rançon d'Atahualpa, d'après le relevé qu'il fit lui-même des quipos ou compte* des Indiens.

•yGc

ment Christooal de Mena et Juan de Sosa à agir en son nom, s'il en était besoin. Il partit avec Hernando Pizarro plusieurs autres Castillans , qui emportaient chacun de 20 à 4o*ooo ducats , et comme ils passèrent tous à Panama , la vue de tant de richesses décida un grand nombre de ceux qui se trouvaient dans cette ville à aller servir au Pérou.

Cependant , les dispositions hostiles des habitants de Caxamalca donnaient des inquiétudes à Pizarro , qui ne se dissimulait pas la difficulté de soumettre un peuple si nombreux à la couronne d'Espagne. 11 crut que le plus sûr moyen d'y parvenir était d'anéantir la monarchie indienne, en fesant périr Atahualpa. Les officiers du roi et d'autres Espagnols de distinction furent du même avis , parce qu'ils espéraient ainsi s'emparer des richesses du temple et des ialais de Cuzco. Pizarro commença donc par faire mettre e capitaine Chialichiquiama dans un endroit secret, où il ne put communiquer avec personne. Après cela , il envoya Hernando de Soto pour s'assurer si les émissaires d' Atahualpa réunissaient des troupes , et le procès de ce prince commença. Des témoins , interrogés par l'interprète Félipe dePoechos , déposèrent qu'il avait participé traîtreusement à la mort de plusieurs Espagnols. L'Inca se défendit de cette accusation , et plaida lui-même victorieusement sa cause. Il dit qu'il était le prisonnier dès Espagnols ; que rien n'empêchait de lui couper la tête aussitôt que les prétendues troupes qu'on lui reprochait d'avoir mises sur pied se montreraient ; qu'ils pouvaient d'ailleurs le renfermer dans une prison plus étroite, ou même le transporter à bord d'un de leurs navires , et doubler sa garde s'ils le jugeaient convenable. Mais leur parti était pris , et il fut condamné à être brûlé vif. Cette sentence fut ensuite soumise à l'approbation de Valverde, qui la conBrma. L'inca adressa d'amers reproches à Pizarro , lui demandant ce que lui , ses femmes et ses enfants avaient fait pour mériter un si cruel traitement. On étrangla ce malheureux prince, après lui avoir fait payer sa rançon et l'avoir gardé trois mois en prison (1).

(1) On prétend, dit Herréra , qu'à la persuasion de Valverde, il mourut en chrétien , et que c'est pour cette raison qu'il fut étranglé au lieu d'être brûlé. Les Péruviens disent que quinze jours avant sa mort, ils avaient aperçu une comète noire et ver*

222 CHRONOLOGIE HISIOBIÇUE

La nouvelle de la mort d'Atahualpa répandit partout la plus grande consternation. Les Indiens arrêtèrent les convois d'or qui se rendaient par ses ordres au camp espagnol , et jurèrent de le venger. Ses femmes demandèrent avec instance à être brûlées avec lui. On leur refusa cette consolation. Elles se pendirent au moyen de cordes ou de tresses qu'elles firent de leurs cheveux, et une foule de personnes des deux sexes se tuèrent pour aller servir son âme dans le ciel. Ses sujets déterrèrent son corps et le transportèrent secrètement à Cuzco, où les Espagnols le cherchèrent ensuite en vain pour le trésor qu'on avait enseveli avec lui. Le général Quizqniz se rendit au Quito, d'autres partirent pour les provinces, ceux qui avaient été dépossédés par Atanualpa rentrèrent en possession de leurs biens, les gens en place cherchèrent à les conserver, et d'autres réclamaient une autorité qu'ils avaient usurpée. Hernando de Soto, qui était allé reconnaître les forces qu'on réunissait, disait-on, par ordre de l'inca, revint sans rien découvrir. La haine des Indiens pour les Espagnols était alors à son comble.

Cependant, pour leur montrer qu'il ne voulait pas entièrement renverser l'empire, Pizarro demanda aux Orèjones quelle était la personne la plus capable d occuper le trône. Ceux de Caxamalca lui ayant proposé Toparpa, fils d'Atahualpa , il le proclama avec le cérémonial d usage.

dâtre , pareille a celle qui avait précédé le trépas de son père Huayna Capac. Atahualpa demanda la permission de la voir. L'ayant obtenue, il considéra ce phénomène comme un présage assuré de sa mort, et tomba dans une profonde mélancolie. On lui Ht son procès en tonne. Il eut pour juges Pizarro et son lieutenant Almagro. 11 y avait en outre un greffier, un accusateur public, un procureur, un commissaire et deux conseillers. Son interrogatoire consista en douze questions. La peine de la strangulation était celle que, suivant les lois du pays, on appliquait aux voleurs et aux criminels. Voy. Gomara, lib. V, cap. i 1. — Delà Véga , lib. I, cap. '29 à 58. — Herréra, décad. V, lib. III, cap. 1, 1 et 5. — Zarate, lib. II, cap. 7. Ce dernier rapporte que l'interprète indien avait, suivan l quelques-uns , déclaré qu'A tahualpa avait juré la destruction des Espagnols, pour s'assurer la jouissance d'une de ses femmes avec laquelle il entretenait des liaisons, et que le prince s' en était même déjà plaint au gouverneur. D'autres prétendent que les sollicitations et les artifices des gens d'Almagro, qui croyaient ce prince contraire a leurs intérêts , furent la cause principale de sa mort.

DE i/ AME* BIQUE. 323

Vers la fin de Tannée i533, le gouverneur étant parvenu à établir son autorité au Pérou , donna toute son attention à la colonie de San-Miguel , d'où il avait jusqu'alors tiré toutes ses ressources, et y envoya son lieutenant, le capitaine Sébastian de Belarcuçar, en prendre le gouvernement.

Ainsi , la guerre que se firent les deux Incas , au lieu de réunir leurs forces contre l'ennemi commun, et leur fin tragique, facilitèrent aux Castillans la conquête du Pérou. D'un autre côté, Yrruminavi ayant envahi la province de Quito avec cinq mille hommes, porta au comble les troubles qui désolaient ce malheureux pays. Il prit le titre de seigneur légitime, envoya à la mort les enfants d'Atahualpa, son frère, Cullucalipa , les anciens capitaines et les curacas (i), qui revenaient de déposer le corps du roi dans le tombeau de son père à Quito. Ce monstre, à son arrivée dans cette ville , entra dans la maison des Vierges destinées à devenir les femmes d'Atahualpa, et leur fit un portrait si plaisant des Espagnols , qui avaient , dit-il , le visage barbu, étaient converts de fer, portaient en main la foudre et le tonnerre , et étaient montés sur une bête étrange a laquelle deux mille Indiens ne pouvaient résister, que ces jeunes filles éclatèrent toutes de rire. Yrruminavi, transporté de jalousie et de rage, ordonna qu'on les enterrât toutes vives sur le bord d'un ruisseau qui coulait près de la ville.

Pizarro , après un séjour de sept mois dans le pays de Caxamalca , conçut le projet de s'emparer de la grande ville de Cuzco , capitale de l'empire du Pérou. Il se mit donc en route pour celle destination , avec le nouvel Inca , et Chialichiquiama , auquel il avait rendu la liberté dans l'espoir de gagner l'affection des Indiens. Toutefois, après s'être arrêté quatre jours dans la province de Guamachuco, à dix lieues de Caxamalca, et avoir suivi la route royale jusqu'à Andamarca, le gouverneur, voyant que le peuple était partout en armes, s'imagina que c était avec l'approbation de ce capitaiue, et le jeta de nouveau dans les fers. - Continuant alors sa marche à travers des défilés encombrés

(i) Yrruminavi les invita à un festin dans le palais. Les ayant enivrés avec une boisson nommée sora ou uniapu , il les fit tous égorger. Culliscacha fut écorché. L'on recouvrit un tombeau de sa peau, à laquelle on laissa la tète pour inspirer plus de terreur aux ennemis de l'usurpateur. (Zamte.)

déneige, il visita successivement Tarama, Bomlon, Suranco et le Tambos de Chocomarca, où il trouva l'or qu'y avaient laissé les messagers chargés de l'apporter à Caxaroalca. 11 vit à Yanamarca les cadavres d'environ quatre mille hommes qui avaient péri dans la dernière guerre. Le maréchal Almagro, Hernando de Soto et J. Pizarro , s'étant avancés avec l'avant-garde jusqu'à la belle vallée de Xauxa , qui a quatorze lieues de long sur quatre de large , découvrirent l'armée ennemie aux ordres du général Curambayo. Les Espagnols n'hésitèrent pas à traverser la rivière et à attaquer les Indiens, qu'ils défirent complètement. Ils trouvèrent dans cette vallée des provisions en abondance, des draps fins, et de l'or dans le temple du Soleil , où ils surprirent les vierges mamaconas.

Expédition du capitaine Bélalcazar ou Bénalcazar , dans les provinces de Quito , en i533. Sébastian Bélalcazar rencontra à San-Miguel plusieurs soldats que l'appât du gain y avait attirés. Comme il était d'un caractère ambitieux et guerrier, il résolut de marcher avec eux contre Quito. Dans cette intention, il se fit donner l'assentiment du conseil, auquel il représenta que les Indiens étaient partout en armes contre les Espagnols , et qu'il devait y avoir de grandes richesses dans une ville où l'Inca Huayna-Capac avait fait sa résidence, et où Atahualpa avait eu l'intention d'établir le nouveau siège de son empire. Bélalcazar se mit en route avec cent quarante hommes (1) tant d'infanterie que de cavalerie. Il arriva d'abord à la province de Carrochahamba, située au milieu des montagnes, où il reçut un bon accueil des habitants, et passa de là dans celle de Zoropalta , après avoir eu beaucoup à souffrir de la faim et du froid dans les déserts. Il laissa en cet endroit le gros de sa troupe, sous les ordres du capitaine Pachéco, et s'avança avec trente cavaliers vers Tornébamla , capitale de la province de Canaris. A son approche , les habiiants de Quito , pleins de haine pour les Espagnols, prirent les armes, et se rangèrent sous les étendards de Yrruminavi, qui, de concert avec Zopècopagua , gouverneur de ce pays , ordonna à Chiaquitinta , officier de distinction , issu du sang des Incas , de se porter avec un corps d'armée considérable sur Zoropalta

(l) Selon Herréra ; Zarate dit deux cents hommes , dont qua tre-vingts ca\aliers.

DE LàMÉRIQUE. 225

pour en fermer l'entrée aux Espagnols. Mais ce général ayant pris la fuile à la vue de la cavalerie, celle-ci se mit à sa poursuite et fit plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvait une des femmes de Guaynacava. Les Canaris qui avaient été fidèles à Huascar, et qu'Atahualpa avait traités si cruellement , conclurent la paix avec les Castillans.

Les chefs de Cuzco , informés de cette confédération , résolurent de lever une armée de cinquante mille hommes, et d'aller prendre position à Caxas. Bélalcazar pénétra jusqu'au Tambos de Teucaxas, d'où il envoya Ruis DIaz avec dix cavaliers pour s'assurer du nombre et des desseins des ennemis. Arrivé dans la plaine, ce détachement fut assailli par les guerriers d'Yrruminavi , qui s'étaient cachés dans les montagnes. Un des cavaliers étant retourné auprès de Bélalcazar pour demander du secours, celui-ci laissa une poignée de soldats à la garde du camp , et marcha avec le reste pour dégager Diaz. Les Indiens combattant pour leur liberté et les Espagnols pour leur vie , la mêlée fut des plus sanglantes, et dura jusqu'à la nuit sans présenter de résultat décisif. La plaine était jonchée de cadavres et de blessés indiens. Les Espagnols eurent quelques blessés et deux chevaux tués (x). Bélalcazar crut devoir se retirer pendant la nuit. Il prit la route de Chitno et de Pumas, suivit ensuite celle de Colinas, et fut conduit par un Indien qui avait été à Caxamalra jusqu'à une grande rivière que les Espagnols franchirent sur des radeaux. Les Indiens établirent alors leur camp à Riobamba , et creusèrent aux alentours des trous profonds dans lesquels ils plantèrent des

fùeux pointus qu ils recouvrirent d'herbes, pour détruire a cavalerie. Les Espagnols, continuant leur marche, furent suivis de près par une foule d'autres Indiens, qui étaient d'intelligence avec ceux de Hiobamba , et cherchaient à les pousser vers l'endroit où se trouvaient ces embûches. Leur stratagème eût réussi sans un traître qui dévoila leur projet à Bélalcazar. Celui-ci quitta alors la route de Riobamba , gravit quelques collines escarpées et arriva au palais du même nom. Il attaqua ensuite un corps ennemi fort de douze mille hommes, qui était en position sur les hauteurs voisines, et, après une résistance opiniâtre

fi) Les Indiens coupèrent la tête et les pieds de ces animaux , et les portèrent comme des trophées par tout le pays.

226 cnnopioLor.ip. historique

«l'une demi -heure, le poussa jusqu'au Rio de A m halo. Bélalcazar s'arrêta douze jours chez les Canaris, ses alliés, après quoi il passa la rivière et poursuivit les vaincus jusqu'à Tacunga, où ils eurent recours au même expédient qu'à Riobamba pour détruire la cavalerie, mais sans succès (1).

Conquête de la vallée de Xauxa. Pizarro ayant remarqué des simplômes d'hostilité parmi les Guancas et les Yagos , habitants de la vallée de Xauxa , envoya contre eux le maréchal, qui les dispersa , fit prisonnières plusieurs belles femmes et les força à implorer la paix. Pizarro s'occupa alors de fonder une ville espagnole dans celte délicieuse vallée, mais rétablissement qu il y forma ne fut pas nernvanent , ayant été transféré depuis à l'endroit où s'élève actuellement la ville de Los Reyes, dans la vallée de Lima.

Expédition de Hernando de Solo, en i533, pour reconnaître le pays jusqu'à Cuzco. Ce capitaine étant arrivé au passage de Curibaya, les guerriers indiens, qui étaient chargés de le garder, s'enfuirent à la, vue des chevaux, et s'arrêtèrent dans le défilé de la Sierra de Vilcaconga, à sept lieues de Cuzco, où ils se retranchèrent en creusant des trous dans lesquels ils plantèrent des pieux pointus qu'ils recouvrirent d'herbes et de broussailles. Soto passa a Curambo , franchit le Rio de Avancay, suivit la grande route de Chinchasuyo, et arriva au pied des montagnes, où il se trouva en présence des Indiens, qui avaient jure par le soleil et par la terre de vaincre ou de mourir. Armés «le frondes , de lances et de macanas , ils combattirent avec courage , mais bientôt épuisés de fatigues, ils se retirèrent vers une source située sur le flanc d'une montagne , et Solo à un petit ruisseau qui coulait au pied , à une portée de fusil de distance. Dans ce combat, les Espagnols eurent cinq hommes tués , et onze blessés , deux chevaux tués et quatorze blessés. Les Indiens

Eerdirent huit cents hommes tués et autant de blessés, .'ennemi qui occupait toujours la même position, ayant

(1) Ilerréra, déc. V, lib. IV, cap. 11 et 12. — Zarate, Jib. II, cap. 9. Quelques historiens prétendent que ces Iudieus firent peu de résistance , parce que leurs devins leur avaient prédit que lorsque le volcan de Colopaxi et de Latacunga crèverait , un prince étranger s'emparerait du pays, et que 1 éruption avait eu lieu en i533.

reçu un renfort, se disposai! à recommencer le combat , et la petite troupe de Soto manquant de tout , eût infailliblement succombé , sans l'arrivée, dans la soirée, du parti d'Almagro, à l'aide duquel il triompha facilement des Indiens.

Pendant les vingt jours que les Espagnols demeurèrent à Xauxa , l'Inca tomba malade et mourut. Pizarro en fut d'autant plus contrarié qu'il lui aurait été de la plus grande utilité dans la capitale de l'empire. Il précipita alors sa marche par Vile as , qui est situé à égale distance du Chili et du Quito, et rejoignit bientôt ses deux généraux vainqueurs*

Les Castillans envoyés pour reconnaître la côte de Pachacamà, prirent possession de tous les endroits placés sur leur route , au nom du roi d'Espagne. Us y trouvèrent le capitaine Gabriel de Roxas , auquel ils fournirent des guides pour le conduire à Pizarro. «Les naturels de cette vallée, inquiétés par Quizquiz et d'autres généraux péruviens, demandèrent des secours aux Espagnols. Ceux-ci leur envoyèrent cinq cavaliers, dont, la vue suffit pour mettre en fuite quatre mille Indiens aux ordres fït/cache, un des capitaines de Quizquiz. Les Espagnols lui offrirent alors la paix , qu'il accepta (i).

Expédition de don Pédro de Aharado au Pérou , en i53£. Cet officier qui s'était distingué à la conquête du Mexique (2), ayànt été nommé par Charles V, gouverneur de toute la partie du Pérou qu'il pourrait découvrir hors de la juridiction du gouvernement de Pizarro, envoya Garcia Holguin , chevalier de Caceres , avec un navire, prendre des renseignements sur le pays. Celui-ci s'avança jusqu'à Puerto- Viejo , où il apprit la situation de Pizarro, ets'assûra de la richesse du Pérou. Alvarado forma alors le projet de gagner Cuzco en remontant la côte , tandis que Pizarro se trouvait à Caxamalca , et s'embarqua à Puerto de la Posesion avec cinq cents soldats, dont deux cent vingt-sept cavaliers, montés sur cina navires, et deux autres qu'il enleva à Nicaragua. Il fut obligé d'en laisser deux cents derrière faute de transports. Après un voyage de trente jours , il arriva au

(1) JJerréra, décad. V, lib. III, cap. 5j lib. IV, cap. 10, n et la ; lib. V, cap. i , 2 et 5. — Zaralc , lib. II, cap. 7, 8 et 9.

(2) Voyez l'article Guatémala , vol. IX.

Cabo de San Francisco (lat. o° 42' -N. ). Alarmé par la mort de plusieurs de ses chevaux , il débarqua dans la Baia de los Caruques, près de l'équateur, et se rendit par terre à Puerto- Viejo, où il rencontra sa flotte chargée de provisions. L'adélantado donna ordre au pilote, Juan Fernandez , d explorer la côte jusqu'aux confins du gouvernement de Pizarro, et d'en prendre possession par devant notaire. Après cela, il renvoya ses navires à Nicaragua et à Panama » pour chercher les troupes qu'il y avait laissées. 11 partit alors à la têle de son armée, qui était forte de huit cents hommes, pénétra dans la province de Xipixapa, et prenant le chemin du Quito , il arriva à une ville qu'il appela del Oro, parce qu'il y trouva une grande quantité d'or. Il en nomma une autre de ias Golondrinas, ou des Hirondelles, à cause du nombre prodigieux de ces oiseaux qu'il y remarqua. Le guide , qui devait conduire l adclantado à Quito , l'abandonna en cet endroit. Ne connaissant pas le pays, il le fit explorer par le capitaine Luis de Moscoso, qui découvrit deux villes, l'une nommée Vacain, et 1 autre Chionana , où il se procura des provisions en abondance. Il prit aussi quelques Indiens , qui auraient probablement dévoré ceux qu'on avait amenés de Guatémala , si on ne les en eût empêchés.

Alvarado envoya ensuite à la découverte son frère Gomez de Aharado et le capitaine Benavides. Il leur donna à chacun une escorte de cavalerie et d infanterie ; l'un devait se diriger vers le nord et l'autre du côté de l'est. Bénavides découvrit le Pueblo de Duble , et Alvarado celui de Guaval, où il vit des lions {Puma). Ce dernier pénétra jusqu à la province de Mejor, dont les habitants opposèrent de la résistance 3 mais furent bientôt mis en déroute. Ces officiers étant revenus de leur expédition , l'adélanlado s'avança jusqu'à la rivière de Dalle. Un parti qu'il envoya, sous les ordres du capitaine don Juan Enriquez, reconnaître le pays , découvrit à dix lieues de là une ville considérable , pourvue de provisions de toute espèce, et une autre dont les habitants lui disputèrent l'entrée. Les coureurs de l'armée signalèrent plusieurs autres villes, dont Tune appelée CJwngo, était située sur une belle rivière du même nom. Alvarado, voyant les Indiens disposés à en défendre le passage, la traversa à la nage, et parcourant un bois épais , arriva dans une plaine spacieuse où paissaient des troupeaux de moutons. Il marena ensuite le long des pentes des montagnes; sans cesse arrêté par des bocages touffus appelés arcabucos ,

DE L'AMÉRIQUE. 2 2i)

il fallait à chaque pas employer la hache et le 6abre pour se frayer un chemin. Ses gens eurent beaucoup à souffrir de la faim et de la soif durant cette route pénible. Ils passèrent en un endroit sur les cendres chaudes d'un volcan (i). Plusieurs, tombèrent malades. Au moment où le manque d'eau se fesait le plus cruellement sentir, ils arrivèrent à un marais couvert de cannes, appelées ypa (2). Les Indiens leur apprirent qu'elles contenaient de l'eau. Ils en coupèrent plusieurs à la partie noueuse, et en trouvèrent dans chaque plus de douze pintes. Cette eau leur fut d'un grand secours, ainsi qu'aux chevaux.

Entrée de F. Pizarro dans la ville de Cuzco , et établissement d'une ville espagnole. Sur ces entrefaites, Pizarro, après avoir rejoint Hernando de Soto etDiégo de Almagro, dians la Sierra de Vilcaconga, s'était mis en marche pourCuzço. A son arrivée dans la vallée de Xaquixaguana , il apprit que le général Chialichiquiama, son prisonnier, entretenait des intelligences secrètes et hostiles avec Quizquiz ; il le condamna à être brûlé. A l'approche des Espagnols, les Indiens prirent position dans un défilé étroit de la vallée , non loin de la montagne la plus orientale qui s'y trouve, avec la ferme résolution de disputer l'entrée de la ville aux Espagnols. Mais chargés par la cavalerie d'Almagro , ils furent repoussés avec perte. Manco Inca Yupanqui, fils de Guaynacaba, à qui la couronne appartenait de droit, était sorti de Cuzco avec un corps d'oréfonès pour rejoindre son armée ; mais voyant qu'il était impossible d'arrêter les Espagnols, il se rendit auprès de Pizarro. Les Indiens, dans leur désespoir, pillèrent le temple du Soleil , et mirent le feu à une partie de la ville , qu'ils évacuèrent ensuite, n'y laissant que les vieillards et les infirmes. Pizarro y fit son entrée au mois d'octobre 1 534; il y trouva une quantité considérable de vêtements , d'or et d'argent , de colliers appelés chaquira , et de plumes (plumageria). Les vêtements seuls valaient deux millions de pièces de huit. Le trésor , déduction faite du quint de la couronne , fut divisé en quatre cent quatre-vingts parts, et chacun reçut 4,000 pièces de huit , suivant quelques histo-

(\) Zaratc dit que ce volcan, situé près de Quito, est si actif, qu il jette quelquefois des ccudres a quatre-vingts lieues de distance, et qu'on en entend souvent le bruit a près de cent lieues.

(2) Ces cannes sont de la grosseur de la cuisse d'un homme, et l'écorce en a un pouce d'épaisseur. Les Indiens s'en servent pour construire leurs cabanes. (Zarale, lib I , cap. 10.)

23o CHRONOLOGIE HISTORIQUE

riens, ou 2,700 marcs d'argent , suivant d'autres. Pizarro planta des croix sur toutes les routes, appropria un édifice à l'exercice du culte divin , prit possession de Cuzco au nom du roi de Cast i lie , et y établit une ville espagnole régie par un conseil , à l'instar de celles qu'il avait déjà fondées (j).

Combats entre les Espagnols et les Indiens. Cependant Quizquiz et les autres généraux ennemis n'étaient pas inactifs. Ils avaient réuni ues forces imposantes composées de ÏÏJitimacs et de plusieurs autres nations , au nombre desquelles se trouvaient les Guamaraconas , peuple guerrier du territoire de Quito, qui s'étaient choisi pour chefs Quizquiz et Inrarabayo. Pizarro marcha à leur rencontre avec cinquante fantassins et autant de cavaliers, commandés par Soto et Almagro, les mit en déroute, et les ayant de nouveau atteints près du pont de l'Apurima, en fit un horrible carnage. Il retourna après à Cuzco, et ses deux généraux poursuivirent les fuyards jusqu'à Vilcas. Quizquiz, ayant recommencé l'attaque, fut repoussé une seconde fois avec perte. Les Espagnols perdirent, dans ce combat, un homme et trois chevaux tués (2), et furent tous blessés.

(\) Cette ville, capitalcdesancicnslncas, est située sous le i5°4î' delat.S., et le 71° lô'long.O. de Greenwich*, à cent quatre-vingtquatre lieues de Lima et à deux cent quatre-vingt-dix de la Plata. D'après les lois des Indes, Cuzco était regardée comme une des premières villes de Castille. En 1785, elle reçut le titre de trèsnoble , très-loyale et tvès'Julèle , avec jouissance des munies privilèges que celle de Lima , pour la résistance qu'elle avait opposée aux Indiens révoltas de la province de Tinta et des autres provinces voisines. On y établit, en 1784, un gouverneur vicepatron et un intendant, et la charge de corrégidor fut abolie; et trois ans après on y transféra le siège du tribunal de l'audience royale. Alcédo a publié une liste de vingt-trois evêques qui ont occupé son siege épiscopal depuis 1 554 jusqu'en ]777- Sa population est d'environ vingt-six mille âmes. Lorsque don UHoa visita la ville de Cuzco, elle lui parut h peu près de la grandeur de celle de Lima. La plupart des maisons étaient bâties en pierre, et recouvertes de tuiles fort rouges qui produiraient un joli effet **•

(i) Les chevaux valaient alors do 4 a 5, 000 pièces de huit.

* A 74° 56' long. O. de Paris, sur la belle carte du Pérou, gravée par M. Brué cri 1826. Son nom y est ccrit Couzco.

** Voyez Pedro de Cîeçn de Lêony cap. 92 e\ q3 ; de la Antigua ciudtid dd Cuzco ; G. de la Féga, lib. VII , cap. 8,9, 10 , 1 i , et ia ; ta Descripcîon de la Impérial ciudad del Cozco ; cl don Ultoa , lib. 1> dp. 12.

Tandis que ces événements se passaient à Cuzco , le capitaine Sébastian de Bélalcazar s était emparé de Pançalco , près de Quito, avait chassé les indiens des retranchements qu'ils avaient élevés à quelque distance de la capitale, et y était entré sans obstacle. Yrruminavi l avait évacuée avec la plupart des habitants, après en avoir égorgé trois cents qui avaient refusé de le suivre, et était allé s établir à trois lieues de là. Bélalcazar envoya contre lui le capitaine Pai:hècoy avec quarante fantassins, qui le forcèrent à quitter sa position et à se retirer à Yurbo, Bélalcazar le fit suivre jusqu'à cette viUe par le capitaine Ruis Diaz et soixante soldats; mais ce chef indien , informé de la marche de ces deux officiers, et apprenant que presque tous les Espagnols qui se trouvaient à Quito étaient malades, réunit quinze mille vassaux des seigneurs de Tacunga et de Chillo , à la tête desquels il marcha sur cette ville , où il arriva pendant la nuit. Il tenta d'y pénétrer; mais repoussé avec perte , et poursuivijusqu à la montagne de Yumbo, il se vit forcé d'abandonner aux vainqueurs tous ses trésors et plusieurs belles

Les Espagnols ayant entendu dire aux Iodiens de Panfalco , que leurs chevaux pourraient à peine emporter la vingtième partie de l'or et de l'argent qu'il y avait à Quito, demandèrent aux habitants qui étaient restés dans la ville , de leur découvrir l'endroit où ces richesses étaient cachées. Ceux-ci leur ayant dit qu'il y en avait une grande partie d'enfouie à Caxambe, Bélalcazar partit aussitôt pour cette ville. Etant entré dans Quioché^ dont tous les habitants mâles servaient dans l'armée ennemie, il passa au ni de Pépée les femmes et les enfants, pour apprendre aux hommes à quitter leurs foyers: il y trouva dix cruches taros) d'argent fin, deux d'or, et cinq en terre incrustées de métal.

Remontre de don Diego de Almagro et de don Pedro d'Alvarado, et leur convention, en i53£. Diego dè Almagro, informé à Vildas du voyage et de la marche de l'adélantado Alvarado , par Gabriel de Roaas , députa ce capitaine auprès de Pizarro pour l'en instruire, et lui recommander de rester à Cuzco, tandis qu'il irait couvrir la ville de San-Miguèl de Piurà. Almagro rencontra , près de la belle vallée de Xyanque, quelques Espagnols nouvellement arrivés, qui lui apprirent qu'Ai varado marchait vers le Quito, et que le pilote Juan Fernandez longeait, avec la flotte, le rivage de humer, il écrivit aussitôt à Nicolas de Hibéra et aux Espagnols de

Pachacamà , de se saisir de ce pilote et de le pendre ; après quoi il continua sa route vers San-Miguèt. Mais n'y trouvant pas Bélalcazar , il le suivit à Quito , où il ne tarda pas à le rejoindre»

Cependant Alvarado avait franchi la Sierra- Nevada ( les montagnes neigeuses), où vingt-un Espagnols, dont six femmes, un grand nombre de noirs et de chevaux , et environ deux mille Indiens étaient morts de froid et de fatigue. Arrivé au Puéblode Pastf il passa la revue de sa troupe, et trouva que quatre-vingt-cinq Espagnols et un grand nombre de chevaux avaient déjà péri depuis son arrivée dans le pays. De là il- se rendit à une ville nommée Quitapmcha ; le lendemain , il gagna la grande route des Incâs ( gran Camino de îos Incas)\ et, passant entre les villes à'Ambato et de Miliambato , il reconnut sur la terre des traces de chevaux. ' W

Àlmagro avait passé une rivière avec environ cent quatrevingts hommes , pour châtier des Indiens qui avaient tué trois Espagnols, et avait perdu, dans le passage, quatrevingts Canaris confédérés. Des naturels, qu'il fit prisonniers, lui ayant donné avis de la marche d' Alvarado sur Pançalco , il poussa, de ce côté , une reconnaissance de six cavaliers qui tombèrent entre les mains de ce dernier. 11 les renvoya toutefois à Almagro, avec une lettre dans laquelle il lui marquait que l'Empereur lui avait ordonné de continuer les découvertes le long de la mer du Sud ; qu'il avait consacré la majeure partie de sa fortune à l'entreprise; qu'il ne voulait pas empiéter sur le territoire de Pizarro , mais seulement prendre possession des pays situés hors de son gouvernement; et qu'à son arrivée à Kiobamba, il espérait que tout s'arrangerait à la satisfaction des deux partis. Lorsqu'Almagro reçut cette^lettre , il eut l'idée d établir une ville en cet endroit, pour prouver qu'il en était le premier possesseur. Il y jeta eh conséquence les premiers fonuemenls de Rîobamba (i), dans une vallée environnée de montagnes. En même tems il envoya Bartolomé de Ségovia , Huis Diaz et Diego de Agucro pour assurer Alvarado de son entière con-

(i) Située par i° 41' de Jat. mér. Le nombre actuel des habitants est d'environ vingt mille. C'était une bourgade d'Indiens lorsque Bélalcazar y entra. Cette ville fut de'truile par un tremblement de terre en 1797, ainsi que la majeure partie de ses habitants, qui s élevaient a vingt mille. La nouvelle ville s'élève dans une plaine sablonneuse à une lieue et demie de l'ancienne.

fiance dans les intentions énoncées dans sa lettre. Il fallut Lien se résoudre à cette démarche, car Almagro n'avait que deux cent cinquante hommes , et il eût été imprudent d'en venir aux mains. Une négociation s'entama entre ces deux chefs, et il fut convenu, après avoir échangé plusieurs messagers, qu'Alvarado se retirerait à son gouvernement de Guatemala , moyennant une somme de 120,000 castellanos (1) , qu'on lui donnerait pour ses hommes, ses chevaux, ses navires et ses munitions de guerre qu'il s'engageait à laisser au Pérou. On exigea de lui le serment qu'il ne remettrait plus le pied dans ce pays, durant la vie des deux associés Pizarro et Almagro (2). Toutefois, pour sauver les apparences, et ne pas irriter les principaux officiers, il fut convenu qu'Alvarado continuerait sa route vers le Sud, pour découvrir de nouvelles provinces , et que ses gens de guerre pourraient aller où bon leur semblerait. Alvarado prétexta le désir de s'entretenir avec Pizarro , et partit avec Almagro pour son quartier-général de Cuzco ; mais le gouverneur , ne voulant pas lui laisser voir les richesses de cette ville , vint à sa rencontre, accompagné d'une trentaine de cavaliers, dans la vallée de Pachacamà , où la somme convenue fut comptée à Alvarado , avec le prix de ses navires (3).

Fondation de San Francisco de Quiio , en i534 (4). Sur

(1) Suivant Herréra. Zaratc et d'autres historiens disent 100,000 pesos d'or, ou 2,000 marcs.

(2) Quelques-uns, dit Zarate, rapportent qu'Alvarado jura de ne jamais rien entreprendre , ni sur Cuzco, ni sur le pays situé jusqu'à cent trente lieues de distance de cette ville.

(5) Herréra , décad. V, lib. VI, cap. 7, 8 , 9 et 10. — Zarate, Iib. Il, cap. 10,11, 12 et l3.

(4) Cette ville est située par le o° i3' de la t. australe, et * le 2980 i5' de long. E. du méridien du Ténériffe, sur le revers oriental de la partie occidentale des Cordilières des Andes, a trente-cinq lieues de la mer du Sud. Charles V l'érigea en cité, en 1 54 1 > avec le titre de très-noble et très-loyale. Elle a un siège épiscopal depuis i545. Alcédo donne une liste de vingt-un prélats, qui l'ont occupé depuis cette époque jusqu'en 1788. Une audience royale y fut établie en ]563. Abolie en 1 7 18 , elle fut rétablie en 1759. Le président avait la même autorité qu'un vice-roi , excepté pour les affaires militaires , qui regardaient le

* 8o° 5o' long. O de Paris.

ces entrefaites, Sébastian de Bélalcazar transféra la colonie de Riobamba à la ville de Quito, qu'il nomma San Francisco de Quito (i). Il envoya ensuite de là plusieurs expéditions reconnaître les pays avoisinants. Dans Tune, Juan de Ampudia , natif de Xérès, fit prisonniers les généraux indiens Zupezopagua et Quimgalimba , et d'autres qui lui apportèrent de riches présents de moulons ( #anados ;), et enfin le fameux Yrruminavi, dont l'arrestation mit fin à la guerre dans cette province. On appliqua ces malheureux à la torture, pour les forcer h découvrir l'endroit où ils avaient caché leur or et leur argent , et comme ils persistaient dans leur refus, on les fit tous périr.

Bélalcazar ordonna, en même tems; au capitaine Tapîade partir de la province de Chinto, pouraller explorer le pays situé au nord , où il n'éprouva qu une faible résistance Je la part des naturels.

^ Luis Daça arrêta à Tacunga un Indien de la grande province de Cundinamarca , que celui-ci lui dit abonder en or. La conquête en fut donc résolue, et l'on expédia à cet effet Pedro de A fiasco, avec quarante fantassins et autant de cavaliers. Ce capitaine passa par Guallabamha , traversa le territoire de Pueblos de los Quillacingas , et parcourut des bois et des montagnes sans trouver de trésors. Il fut suivi peu de jours après par Juan de Ampudia , à qui Bélalcazar avait donné un corps nombreux de cavalerie pour entreprendre de nouvelles découvertes.

gouvernement de Santa-Fé de Bogota. Alcédo donne une liste de vingt-cinq présidents, gouverneurs et commandants généraux du royaume, de i5S6 a 1780. Philippe 11 y fonda deux universités en i586; celle de San Grégorio Magno, placée sous la direction des jésuites, et qui reçut eu 1 6*2 1 tous les privilèges de celle de Salamanque ; et l'autre, de San Tornas de Aquino, confiée aux dominicains. Après l'expulsion des jésuites, ces deux universités prirent cette dernière dénomination. On y comptait aussi deux collèges; celui de San Luis Rey de Francia , auquel Philippe V accorda le titre de Colegio Major, et l'autre de San Fernando , roi d'Espagne , dirigés par des dominicains. La population actuelle de Quito est d'environ soixante-quinze mille liabitauts blancs, métis et Indiens. (Voyez les ebap. 4 , 5 , 6 , 7 et 8 clu Ve. !iv. de la Retacion historien del viage , de don Llloa , où se trouvent le plan et la description de celle ville.

(1) Herréra, décad. V, lib. VI, cap. 6.

Moyens employés par Pizarro pour établir son autorité. Fondation de la oitie de Los Reyes. Pizarro , redoutant quelques tentatives de la part des marins de la flotte d'Alvarado , prit le parti de se rendre en personne sur le bord de la mer. Pour n'être pas inquiété dans ce voyage , il s'attacha à gagner l'affection des Indiens , auxquels il déclara que te roi d'Espagne n'avait jamais eu l'intention de détrôner le souverain de leur pays, et leur proposa de reconnaître en cette qualité Munco Jura, fils de Guaynacaba. Les Indiens y ayant consenti , ce prince fut proclamé avec tout le cérémonial d'usage,

Pizarro laissa alors son frère Juan à Cuzco, en tira presque toutes les troupes disponibles , et marcha vers la vallée de Pachacamà , où il jeta les fondements de la ville de Sangalla (i) , dans la province de Camanâ, et vis-à-vis l'île de Chincha. Il pardonna au pilote Juan Fernandez , et le nomma même au commandement d'un galion. De son côté, Almagro investit Bélalcazar du gouvernement des provinces équinoxialcs, avec ordre de transférer la nouvelle colonie de Kiobamba à Quito, il envoya le capitaine Pacheco en établir une autre à Puerto-Viejo , rehouvela son association avec Pizarro, et partit pour prendre le gouvernement de Cuzco. Il devait ensuite entreprendre, à leurs frais communs, la découverte des régions méridionales, particulièrement celle du pays de Chiriguana. Alvarado retourna dans son gouvernement de Guatemala , et Pizarro resta dans la vallée de Pachacamà, pour former, sur la côte , un entrepôt de commerce. Ayant trouvé un port commode vis-à-vis la vallée de Ri mac , il y jeta les fondements de la ville de Los Reyes (2), au commencement de l'année i535 , et y transporta la colonie qu'il avait laissée dans la vallée de Xauxa , à trente lieues de là (3).

Cependant Hernando Pizarro avait fait voile de Nombre de Dios, comme nous l'avons déjà dit , et était arrivé à

(1) Selon Herréra : Alcédo écrit Sangallo.

(•2) Il la nomma ainsi parce qu'il la fonda le jonr de FÉpiphanie. Elle a depuis pris le nom de Lima, de la rivière sur laquelle elle est située. (Herréra, décati V, lit. VI, cap. 1 à iq.)

(3) Zarate, lib. II , cap. i3.— De* la Véaa, lib. II, cap. 17.— Lima Limata, conciliis, etc. Et anno i534> scu, ut varie volant i535. Urbem Limam condere cœpit in Jesto trium regum , undè cwitas regum passim appellalur, cap. a. Apparatus Mistoricus. Romœ, 1673.

*36 CHIIOHOIOGIE HISTORIQUE

Sévjlle vers le commencement du mois de janvier 1 534* Il apportait pour le compte du roi i55,3oo pesos de oro , ou

f)ièces de huit, 5,4oo marcos deplala, ou marcs d'argent de luit onces au marc, trente-huit vases d'or^ quarante-huit d'argent (i), et une idole aussi grande qu'un enfant de deux ans. Il avait en outre pour des particuliers vingt-quatre cruches d'argent et quatre d'or, 499,000 pesos d'or, et 4>o°o marcs d'argent en barres , en plaques et en morceaux. Hernando présenta lui-même ce riche présent au roi , qui se trouvait alors à Calatayud , dans le royaume d'Aragon , et lui fit le récit delà conquête du Pérou par son frère. Vers ce tems, arrivèrent deux messagers d'Almagro , pour solliciter le roi en sa faveur. Sa majesté augmenta le gouvernement de Pizarro de soixante-dix lieues de côtes, lui décerna le titre de marquis de hs Atabilos , qui devait être réversible à ses enfants, et lui donna pour vassaux vingt mille Indiens. Le roi nomma F. Vicente de Valverde évêque du Pérou, et lui associa un grand nombre de religieux pour travailler à la conversion des naturels. 11 accorda au maréchal don Diégo de Almagro le gouvernement de deux cents lieues de côtes en ligne droite, tirée du nord au sud et de l est à l'ouest , à partir de la limite méridionale de celui de Pizarro , qui s'appelait Nueva Castitla. Ce nouveau gouvernement reçut le nom de Nueoa Tole'do , et Almagro le titre d'adélantado. Hernando Pizarro partit ensuite pour Séville, où il s'embarqua pour Nombre de Dios , accompagné de plusieurs personnages de distinction (2). Arrivé dans ce port, il se rendit d'abord à San Miguel , et de là le long des Llanos , ou plaines, à la ville de Los Keyes.

Francisco Pizarro ne tarda pas à s'apercevoir que les avantages que présentaient la situation et le port de Los Reyes en feraient bientôt une ville importante. 11 résolut donc d'y établir le siège du gouvernement du Pérou. ( Cabeza de la Repûblica de Vos Castillanos ) (3).

(1) C étaient des fontaines, des cruches, des pots, des paniers et des tambours.

(a) Herréra en publie les noms.

(3) Lima, située parlai. S. i20,a',long. 700 5o' O.de Cadix, devint le chef-lieu de l'intendance du même nom, et la capitale du Pérou. Sa population actuelle est d'environ cent mille âmes. Elle occupe un emplacement de dix milles de circonférence , y compris le faubourg de San Lazaro. Le plan en a été parfaitement tracé,

DE L AMÉRIQUE. iSj

Il s'occupa ensuite de fonder une autre ville dans la grande vallée de Chimo , sur le Lord d'une belle rivière,

et les rues en sont droites et d'une bonne largeur. Cette ville forme un triangle dont la base se prolonge l'espace de deux milles maritimes le long du fleuve, ou deux tiers de lieue; sa largeur est de mille quatre-vingts toises ou deux cinquièmes de lieue. Elle est environnée de murailles en briques et flanquée de trente-quatre tours. Ces ouvragés, destinés a la mettre a l'abri d'une surprise de la part des Indiens , furent entrépris et exécutés par le duc de la Patata, en i685. Callao, port de Lima, situé a la distance de deux lieues, est bâti sur une pointe de terre si basse, que le niveau de la place ne s'élève pas a plus de neuf ou dix pieds au-dessus des plus bautes marées. La rade est une des plus spacieuses, des plus belles, et peut-être la plus sûre de la mer du Sud. On y trouve partout un bon mouillage, et la mer y est si tranquille, qu'on peut y caréner en tout tems sans crainte d'être surpris par un coup de vent. Charles V donna à Lima le titre de ville royale, avec des armes et la devise Hoc signum vere regum est, le 7 décembre i537« Deux ans après , elle fut érigée en évêché par le pape Paul, et, en iS^i, en archevêché. En 1 57 1 , elle fut déclarée métropolitaine, de sulFraganle de l'archevêché de Sévillc qu'elle avait été jusqu'alors. Alcédo publie une liste de dix-neuf prélats qui ont occupé son siège depuis i538 jusqu'en 178 1. Le dernier archevêque, don BartoTomé Maria de las Heras, quitta Lima a la suite des événements de 1821. L'audience royale, qui y fut fondée en i54i, suivant les uns, et en j 544 > suivant d autres, comprenait dans sa juridiction les diocèses de Truxillo, de Guamanga, de Cuzco et d'Aréquipa. L'université de San Marcos y fut fondée, en i54ç) , par une bulle du pape Pie V. Les jésuites y arrivèrent pour la première fois en i5b7, et, trois années après, il y fut créé un tribunal de l'inquisition, dont la juridiction s'étendait jusqu'à la rivière de Mayo, où commençait celle du tribunal de Carthaeène. On y établit aussi un tribunal de la Sainte-Croisade, en 1074; un trésor, en 1607, et une monnaie royale en i565. Cette dernière, transférée cinc| années après a Potosi, fut rétablie a Lima, en i6o5. En 107 1, la congrégation des religieux hospitaliers de Bethléem , fut installée daus l'hôpital del Carmen. On y comptait autrefois dix-neuf couvents d'ordres religieux, quatorze monastères et couvents de femmes, un collège royal fondé par le vice-roi don Francisco de Tolédo , un séminaire tridentin, appelé Santo Toribio, et un autre collège avec une maison de retraite pour la noblesse. On trouve beaucoup de détails sur la capitale du Pérou . dans la Relacion historien del viage , etc. , de don UUoa , lib. 1, cap. 3 a 10; et dans l'ouvrage anglais de M. Stevenson : Twentjr years résidence in South América; London, 1825.

238 CHRONOLOGIB HISTORIQUE

et lui donna le nom de Truxiilo (i) , en l'honneur de la ville où il avait vu le jour.

Almagro, ayant appris que le roi lui avait donné le gouvernement de tous les pays situés au midi de Cliinca , se qualifia , sans attendre son brevet, de gouverneur deCuzco, bien que cette ville ne fût pas comprise dans sa juridiction , que Pizarro en eût confié le gouvernement à son frère Juan, et qu'il n'eût accordé à Almagro d'autre pouvoir que celui de découvrir le pays de Chiriguana. Juan et Gonzalo Pizarro, qui se trouvaient alors à Cuzco avec le prince Manco-lnca , se préparaient à repousser les prétentions d Almagro les armes à la main. De son côté, Francisco Pizarro, instruit de ce qui se passait , partit aussitôt de Truxiilo, sans gardes, et se fit porter par les Indiens jusqu'à Cuzco , à deux cents lieues de là. Almagro Tayaut rencontré dans l'église, s'excusa de son mieux , et par la médiation du licencié Caldera et du prêtre Loayra , il fut rédigé un pacte de réconciliation , en cinq articles , que ces deux chefs jurèrent solennellement, sur l'autel , de maintenir, le 12 juin 1 535. Ils s'engageaient à observer les anciennes conditions déjà stipulées entre eux, et à partager également toutes les richesses qu'ils trouveraient. Malgré ce traité, chacun conservait son parti, et Pizarro, pour se défaire de son rival , lui persuada d'entreprendre la conquête du Chili , qu'on croyait riche en or, et qui était compris dans le gouvernement que le roi lui avait accordé.

Pizarro, ayant vu partir Almagro pour le Chili (2), laissa

(1) Truxiilo est agréablement située dans une belle plaine, à trois quarts de lieue de la mer et à une lieue de la rivière de Moeha, qui fournit de l'eau à la ville , par lat. S. 8° 6', et long. 780 55' O. de Greenwich *. Elle fut érigée en évêché en 1077, et son siège déclaré suifragant de Lima par Paul V, en 1609. Alcédo publie la liste des vingt-cinq évêques qui l'ont occupé depuis sa fondation jusqu'en 1 778. Cette ville renfermait autrefois un trésor royal, un collège de jésuites et plusieurs couvents et monastères. Elle a été plusieurs fois endommagée par des tremblements dje terre, le 14 lévrier 1619, le 6 janvier i6a5, le 20 octobre 1687 et le 2 septembre 1759. Le port de Guanchaco est l'entrepôt de son commerce maritime. Population, huit mille âmes; dislance de Lima , quatre-vingts lieues.

(2) Voyez ci-après l'article Chili.

* 770 if long. O. de Paris.

DE l'améiuoite. q3ç)

son (rb.ro Juan h Cuzcocn qualité de gouverneur, cl retourna à Lima , où il trouva Fr, Thomas de Berlanga , évoque de Terre- Ferme , qui s'y était rendu , en vertu d une commission du roi (du 3i mai i536 ) , pour déterminer les limites de son gouvernement et de celui d'Almagro. Le gouvernement de Pizarro devait s'étendre l'espace Je deux cent soixante-dix lieues en droite ligne, du nord au sud, sur le même méridien , à partir de la rivière de Santiago, au nord. Celui d'Almagro devait commencer où finissait celui de Pizarro , et s'étendre deux cents lieues vers le sud. Toutes les provinces situées soit a l'est , soit à l'ouest , et comprises entre les latitudes de chaque, devaient aussi en dépendre. Toutefois, Pizarro trouva moyen d'empêcher l'exécution de cette commission ; l'évêque refusa le présent qu'il lui offrit, et retourna dans son diocèse.

Fondation de Santiago de Guayaquil , *fji536(i). Bélalcazar, voulant ouvrir une communication sûre entre Quito et la mer, partit lui-même avec quelques troupes, réduisit sur sa route les naturels à l'ohéissance, et alla établir, à l O. de Puerto- Viéjo, une colonie qu'il appela Santiago de

(1) Herrêra, decad. V, lib. X , cap. 10.

Quoiqu'on tic soit pas bien sûr, dit don Ulloa , de l'époque à laquelle on commença à bâtir cette ville, il est néanmoins reconnu que c'est la deuxième que les Espagnols aient fondée, non-seulement dans cette province, mais même dans l'empire du Pérou , puisque d'anciens mémoires r conservés dans les archives de la ville, attestent que sa fondation suivit immédiatement celle de Pinra, qui eut lieu en i532. Lima ayant été établie en ï 534 ou i535, ce doit être dans l'intervalle de ces deux années que furent jetés les fondements de Guayaquil. Mlle s'éleva d'abord sur le golfe de Charapoto. Détruite peu après par les Indiens , elle fut rebAtie sur l'emplacement qu'elle occupe aujourd'hui sur la rive occidentale du Guayaquil, par le i° II' de lat. aust. , long. 297° 17' du pic de Ténériiïe. On y comptait, dit don Ulloa, îib. IV, cap. 4i vingt mille âmes en 1707. C est aussi sa population actuelle. Avant la dernière révolution , Guayaquil renfermait trois couvents et un collège de jésuites. On y construit un grand nombre de vaisseaux avec un bois d'une qualité supérieure qui croît dans les environs. Cette ville a été dix fois la proie des flammes, ?t saccagée trois fois par des pirates anglais, savoir : par Jacob Hermit Clcrk , en 1624 ; par Edward David y en 1687, et par William Darnpier , en 1707. Elle est située a deux cent trente-huit lieues de Callao, à deux cent vingt de Panama, à quatre-vingt-dix-huit de Quito, et à quarante de Paila.

Guyatjuil, et dont il nomma Diego Daça gouverneur. Il retourna ensuite à Quito.

Expédition d' Alonso de Aharaào , dans le pays de Chiachapoyas , et fondation de la ville de San Juan de la Frontéra, en i536. Les mines du Pérou y avaient attiré une foule d'Espagnols , qui , frustrés de leur attente , auraient

Eu y causer des troubles. Pizarro résolut de les employer à lire de nouvelles conquêtes. Il envoya Alonso de Alvarado, avec trois cents hommes, soumettre le pays montagneux des Chiachapoyas , situé à soixante lieues deTruxillo , et qui avait été autrefois conquis parle XIe. IncaTupac Yupanqui. Ce capitaine partit de Lima pour Truxillo , et de là se rendit à Cochabamba. Prenant ensuite la direction de Test, il trouva partout les habitants sous les armes. Il les dispersa aisément, et conclut la paix avec les deux chefs ou curacas , Guayamamil et Guamàn ; un troisième , nommé Guyamil, qui s'y refusa, fut pris et condamné à mort.

Alonso de Alvarado porta de là ses pas vers la vallée de Baguà , où huit mille Indiens s'étaient réunis pour lui disputer le passage d'une rivière. Les Espagnols la franchirent sur des radeaux , près d'une ville qu'ils appelèrent de la Owz, et culbutèrent successivement deux armées qu'on leur opposa. Les Incas avaient construit une route de Caxamalca à la province des Chiachapoyas, qui leur avait été d'un grand secours pour la soumettre. Ils avaient même transféré une partie des habitants à Cuzco* où ils s'étaient établis sur une colline appelée Carmenga, et avaient insensiblement adopté la religion , les mœurs et les coutumes des Incas. Ces Chiachapoyas étaient la nation la plus blanche et la plus policée du Pérou, et les femmes étaient si belles qu'on les choisissait toujours de préférence pour les Incas. Alvarado, ayant réduit ce peuple , fonda sur son territoire une ville qu'il nomma San Juan de la Frontéra , -ou Saint-Jean de la Frontière. Placée d'abord dans un terrein inégal, appelé Léo auto, elle fut transférée peu après aux Guancas, dont la position paraissait plus salubre (1). Les Indiens soumis étant inquiétés par ceux des provinces les plus éloignées, Alvarado marcha contre ces derniers, conquit le pays de Longuà, et, se dirigeant à l'est, pénétra

(1) Située a trente lieues au N. de Mendoza, et à cent vingt lieues N.-E. de Lima.

de l'Amérique. 241

dans la province de Charrasmal , accompagné d une foule d'Indiens confédérés, jusqu'à la Ville de Gomara, dont les habitants firent mine de se défendre. Alvarado envoya contre eux Juan Pérez de Guebaray avec vingt hommes, qui n'eurent pas de peine à les mettre en fuite. 11 se rendit de là à la ville de Coxcbn , dont les habitants s'étaient retirés sur uni* haute montagne , d'où ils furent bientôt débusqués. A. quelques lieues plus loin , les Espagnols attaquèrent et battirent un autre corps de cinq mille Indiens de la province de Hasallao, qui venaient se réunir à ceux de Coxcôn. Alvarado eut encore quelques escarmouches avec les naturels : mais il finit par réduire à l'obéissance le peuple belliqueux de cette contrée , défendue par ses rochers , et à travers laquelle il n'existait que quelques routes escarpées et inaccessibles à la cavalerie (1).

Soulèvement des Indiens en i535. Cependant le grand-prêtre qui était parti avec Paullo Inca, pour l'expédition d'Almagro, avait concerté avant son départ le plan d'une insurrection générale avec Manco Inca , et les seigneurs des provinces de Condésuyo , de Callasuyo , et de Chinchasuyo , qui , à son instigation , étaient sortis secrètement de Cuzco. Les Espagnols, avertis du complot par les Yanaconas, se mirent aussitôt à la poursuite du jeune prince, l'atteignirent et le jetèrent dans les fers.

Un Espagnol nommé Pedro Martir de Moguer, ayant été tué par les habitants d'un village qui lui était échu en partage, Gonzalo Pizarro partit avec quelques troupes pour les châtier. Les Indiens se retirèrent, à son approche, avec leurs femmes, des provisions et de l'eau , sur un rocher élevé et escarpé où ils se fortifièrent. Toutefois ces malheureux, ayant permis à des Espagnols , qui venaient leur offrir des propositions de paix, de pénétrer dans leurs forteresses, y furent impitoyablement massacrés 'par les Yanaconas. Quelques-uns se précipitèrent du haut en bas des rochers et trouvèrent également la mort. De ce nombre était un chef, qui, fondant en larmes et répétant sans cesse le nom de Gamacaba, s'attacha par une corde 5 sa femme, 5 ses deux enfants, à six moutons , et à des paquets de hardes, et fermant les yeux , se précipita la tête la première sur les rochers. Le butin trouvé dans le camp des Indiens ne s'éleva qu'à

(i) Herréra, déc. VI, lib. VI, cap. 6.

5,ooo pièces de huit. Les Espagnols l'approprièrent à la construction de l'église de Cuzco.

Gonzalo Pizarro, à peine de retour de cette expédition , apprit que Juan Beccrril avait été massacré par ses Indiens Juan Pizarro fit des dispositions pourvenger sa mort , mais il en fut empêché par la nouvelle de la révolte de Tiço, oncle de Manco Inca , à Tarama et Bombon. Le gouverneur donna ordre de l'arrêter, lorsqu'il n'en était plus tems. Tiço s'était enfui dans les forêts impénétrables des Andes, d'où il envoya dire à son neveu de se sauver de Cuzco, où les Espagnols le retenaient prisonnier, et qu'il marcherait à son secours.

Francisco Pizarro rencontra à los Réyes son frère Hernando , qui lui remit les titres que l'Empereur lui avait accordés. Il envoya ensuite ce dernier à Cuzco, pour en prendre le gouvernement et garder I Inca , tandis qu'il travaillerait de son côté à l'embellissement de la nouvelle ville.

Quelques mois après, l'inca, que Hernando avait traité avec beaucoup de bienveillance, demanda et obtint la permission d aller célébrer une fête dans la vallée de Yucay* à six lieues de Cuzco, promettant de revenir et de lui apporter une statue en or de son père Guaynacaba. Arrivé dans cette province, Manco convoqua une assemblée des anciens capitaines de la nation , leur exposa la perfidie des Espagnols, les exhorta à prendre les armes, et, à un jour fixé, à en faire un massacre général. Il expédia ensuite des émissaires dans toutes les provinces pour y porter sa détermination, et y opérer un soulèvement de tous ses sujets depuis la ville de Los Héyes, jusqu'à la province de Chicha , sur une étendue de plus de trois cents lieues. Tous les guerriers des provinces situées entre cette ville et celle de Ôuito avaient péri dans les guerres d'Atahualpa , ou lors du carnage qui en avait été fait à la prise de ce prince.

L'armée dAnlahuallas et celle de la côte de Hanasca devaient marcher contre les Espagnols et le gouverneur qui se trouvaient à Rimac. Celle de Quintisuyu, de Collasuyu et d'Antisuyu , prit la route de Cuzco,. qui était défendue par cent soixante-dix Castillans, dont quatre-vingts cavaliers, et environ mille Indiens, la plupart Yanaconas. Maiico Capac se présenta devant cette ville à la tête de deux cent mille hommes, presque tous armés d'arcs dt de flèches, au bout desquelles étaient attachées des matières inflammables et une mèche allumée ; d'autres portaient des frondes, à

laide desquelles ils ne cessèrent, pendant les dix-sept jours qu'ils tinrent les Espagnols assiégés, de faire pleuvoir des caillous sur les toits de la ville, qui offrit durant cet intervalle le spectacle d'un vaste embrasement. Le quartier des Espagnols échappa seul à l'incendie, et sans le secours de quelques Indiens dévoués qui leur apportèrent des provi- % sions, ils seraient tous morts de faim ainsi que leurs chevaux.

Pendant les douze premiers jours du siège, les Espagnols avaient perdu cent cinquante hommes, et les autres étaient pour la plupart blessés. Décidés toutefois à s'ouvrir un passage au travers des ennemis ou à mourir, ils se confessèrent tous à trois prêtres qui se trouvaient avec eux dans la place, et implorèrent la protection du ciel. Le lendemain, au point du jour, les Indiens recommencèrent l'attaque en poussant des hurlements épouvantables. Les Espagnols étaient dans la proportion de un contre mille. Après cinq heures de combat , les assiégeants se retirèrent pour revenirle lendemain livrer un nouvel assaut, qui fut aussi sans succès (i).

L'Inca, qui s'était posté sur une colline voisine pour être témoin de son triomphe, et animer ses soldats, leur reprocha amèrement leur lâcheté. Il ordonna une nouvelle attaque pour la troisième nuit (2), la dix-septième du siège. Les Espagnols, informés de ses intentions par leurs domestiques indiens, se tinrent prêts à les recevoir. Aussi les assiégeants, trompés dans leur attente, se retirèrent dans leurs

(1) Les Espagnols n'échappèrent que par miracle. Aussi les historiens, attribuant leur délivrance à un pouvoir surhumain, firent-ils descendre Saint-Jacques du ciel pour combattre avec eux. « Au moment, » disent-ils , « où les assiégés commençaient à se livrer au désespoir, Saint-Jacques, patron de l'Espagne, apparut dans les airs, armé d'un bouclier et d'une épée , monté' sur un cheval blanc, et combattit pour les chrétiens. Le lendemain , on le vit de nouveau porter la mort dans les rangs ennemis. »

(2) Les historiens espagnols disent que l'Iuca résolut de donner l'assaut de nuit, parce qu'il espérait, que l'obscurité empêcherait ses troupes de voir Je guerrier céleste qui leur causait tant d'effroi. Puis ils ajoutent, que la Sainte- Vierge parut dans les airs au commencement de cette nuit , tenant l'enfant Jésus dans ses bras, et que son éclat éblouit tellement les assiégeants, qu'ils se retirèrent sans rien entreprendre.

quartiers sans rien entreprendre. Les Espagnols firent alors une sortie dans laquelle ils se rendirent maîtres de la forteresse (i) , dont la prise coûta la vie à Juan Pizarro, qui y reçut à la tête une blessure mortelle.

A la nouvelle de la mort du frère de Pizarro , les Indiens reprirent courage, et attaquèrent plusieurs partis espagnols qui fesaientdes courses hors de la ville à une lieue à la ronde. Mais, vaincus quelques jours après dans la plaine de Salinas, ils levèrent le siège.

Les Espagnols perdirent dans cette guerre au-delà de trois cents hommes dont les têtes furent toutes apportées en triomphe à rinça. Les Indiens se servirent pour estropier les chevaux de cordes faites avec les nerfs de Uama. Ces^cordes , appelées ayllos, étaient nouées en trois endroits et chaque nœud portait une pierre. Ils employaient aussi dans le même but les fils du pita , espèce de yuca {agave americana).

Pendant te siège 7 on envoya toutes les semaines des détachements de cavalerie battre la campagne, et chercher des provisions. Gonzalo Pizarro , dans une de ses courses , après avoir dispersé plusieurs corps indiens, près de Xaquixaguana , faillit tomber entre les mains de l'ennemi. Gabriel de Rojas, étant parti pour une de ces expéditions, avec soixante-dix cavaliers, s'avança jusqu'à la province de Pomacanche, à quatorze lieues de Cuzco, et ramena deux mille têtes de bétail. Dans une autre excursion , dirigée vers Condésuyo, par Hernah Ponce de Léon et par Gonzalo Pizarro, les Espagnols tuèrent plus de mille Indiens et en conduisirent à Cuzco un grand nombre qu'ils relâchèrent ensuite après leur avoir coupé une main pour inspirer de la terreur aux assiégeants. Gabriel de Rojas s'élant de nouveau mis en mârche vers Xaquixaguana pour se procurer du maïs , fut attaqué à son retour par un corps ennemi muni d'armes espagnoles. Il y en avait aussi quelques-uns armés de lances, et montés sur des chevaux. Ils furent toutefois mis en déroute.

Pendant le siège de Cuzco , il parut , devant Lima, une armée nombreuse d'Indiens que la cavalerie eut bientôt dispersée. Les montagnards (génie serrana) tombèrent tous ma-

(i) La plupart des historiens prétendent que la forteresse fut prise au commencement du siège.

de l'Amérique. 2^5

lades dans les Yuhgas , ou vallée baignée par la mer, et ne purent être d'aucun secours aux insurgés.

Tous les messagers expédiés par F. Pizarro pour Cuzco, avaient été interceptés par I ennemi, de sorte qu il ignorait ce qui s'y passait. Cependant, ayant appris nue cette ville était assiégée par Manco Inca, il écrivit à Alonso de Àlvarado , à Sébastian de Garcilasso, à Bétalcava ei à de la Véga , de se rendre le plutôt possible à Los Réyes pour marcher contre les Indiens avec leurs forces réunies. 11 envoya en même teins son parent , don Diego Pizarro, au secours de ses frères , avec soixante-dix cavaliers et trente fantassins; mais ceux-ci attaqués dans un défilé , furent tous tués par de grosses pierres que les habitants roulèrent sur eux du haut d une colline escarpée, appelée le coteau tic Parcos, à soixantedix lieues de la ville de Los Réyes. Soixante cavaliers et soixante-dix fantassins aux ordres du capitaine Francisco Morgulco de Guittiones, éprouvèrent le même sort , ainsi que quatre-vingts cavaliers et soixante fantassins commandes par Gonzalo de Tapia , et quarante autre cavaliers et soixante soldats sous la conduite de Alonzo de Gahète : de sorte qu il périt dans ces quatre expéditions quatre cent soixante-dix Espagnols, savoir : deux cent vingt fantassins et deux cent cinquante cavaliers (i), outre les trois cents qui furent assommés dans les mines.

Le marquis, ne recevant de nouvelles ni de ses'frères ni de ses capitaines, envoya Francisco de Godoy, avec quarante cavaliers , pour savoir ce qu'ils étaient devenus. Celui-ci ayant rencontré deux soldats de Gahète, qui lui apprirent le malheureux sort de leurs camarades, revint eu informer Pizarro.

Sur ces entrefaites un corps indien s'étant avancé jusqu'à dix lieues de Lima, fut attaqué par soixante-dix cavaliers et quelques naturels aux ordres de Pedro de Lermo. Les Espagnols en firent un horrible carnage, mais ils perdirent huit chevaux et eurent un grand nombre de blessés, dont trente deux moururent peu de tems après* Quarante mille Indiens, guidés par Tilu Yupanqui (3), vinrent ensuite camper sur la

(1) Selon llerrcra ; Zarate dit trois cents; Pedro Ciéça de Léon dit (cap. 82), que dans celte révolte générale, qui s'étendit depuis Cuzco jusqu'à Quito, les Indiens tuèrent plus de sept cents chrétiens espagnols

(•2) Zarate le nomme Yico Youpanqui t et Gomara Tirana.

montagne de Saint-Christophe , qu'une rivière sépare de la ville. Les dix premiers jours se passèrent en escarmouches. Toutefois , l'ennemi ayant voulu franchir la rivière, et s'apercevant qu'elle grossissait , crut que Pachacamac l'abandonnait et leva le siège.

Cependant Manco Inca avait perdu depuis un an plus de quarante mille hommes. Désespérant de jamais remonter sur le trône de ses ancêtres, il avait levé le blocus de Cuzco qui durait depuis huit mois , avait licencié son armée et donné ordre aux caciques de retourner dans leurs provinces respectives et de reconnaître l'autorité des Espagnols. De son côté, il se retira à Villa-Pampa, dans les montagnes des Antis, où il périt de la main d'un Castillan auquel il avait sauvé la vie (i).

Fondation de la ville de Paria , dans la province de Châtras, en i535 , à cent trente lieues de Cuzco , par Juan de Saaoédra, capitaine de l'expédition chilienne, diaprés les ordres qu'il en avait reçus d'Almagro. Elle fut peuplée d habitants tirés de Collaoet de los Charcas (2).

Fondation de trois villes dans le pays de Pacanwros , en 1 536 (3). Le capitaine Juan de Satinas de Loyola , gouverneur du pays connu sous son nom , et sous ceux de Par.amoros, ou Bracamoros , et d'Iguanongo (4), qui avait été con-

3uis par Pédro de Vergara, jeta, en i536, les fondements e XTo'xspuéblos ou villes, qui ont conservé jusqu'à nos jours leurs noms primitifs, savoir : i°. la Ci ud ad de ValladoVul* par lat. S. 4° 35', à vingt lieues de Loxa ; i°. la Ciudad de Loyola , ou de Cumbinama, à dix-sept lieues à l'E. de Valladolid , et 3*. la Ciudad de Santiago de las Montanas , à cin-

(1) Hcrrëra, décad. V, lib. VI, cap. i5; lib. VII, cap. i5, i4 et i5; et lib. VIII, cap, 1 à 7. — Zarate, lib. III, cap. 5. — De la Véga, Coin. real. , lib. II, cap. ?4 a 5o.

Ilerréra rapporte que les Indiens s'imaginèrent que le plus sûr moyen de détruire les Espagnols était <Je mcllre le feu à leur église. Aussi, à l'aide de pierres rougies au feu et de flèches embrasées, ils parvinrent à incendier le toit de chaume qui la recouvrait. Toutefois, le feu s'étant éteint de lui-même, ils l'attribuèrent, ainsi que les Espagnols, a un miracle.

(2) Herréra, décad. V, lib. VII, cap. 9.

(3) Suivant Herréra et Alcédo. Coleli dit eu 104I.

(4) Les Espagnols ont fait par corruption, rie ces noms indiens, ceux ac Bracamoros et de l'rtgua/iongo.

de l'amérique. ?47

quante lieues E. de Loyola , sur les confins du gouvernement de JVfaynas (i).

Guerre entre les Almagros et les Pizarros , en i53y. Vers le même tems , Almagro s'était remis en marche pour le Pérou avec cent cinquante soldats, alléguant nue les deux cents lieues appartenantes à Pizarro, devaient se mesurer de l'équateur vers le Sud , en suivant les sinuosités de la côte, et que, par conséquent, Cuzco ne fesait pas partie de son gouvernement. Il se présenta devant cette ville, y entra, y mit le feu, et obligea Hernando et Gonzalo Pizarro à capituler. Le lendemain , il les jeta en prison , et força le conseil à le reconnaître comme gouverneur 5 après quoi, il permit à Paullo-Inca de ceindre le bandeau royal.

Tors du soulèvement des Indiens, F. Pizarro avait envoyé demander des secours au Mexique, à Nicaragua, à Panama, à Santo-Domingo et aux autres îles. Il avait, en même tems, fait partir, pour secourir ses frères, Alonzo de Alvarado et de la Véga, avec cent vingt cavaliers et cent quatre-vingts fantassins. Ces deux capitaines rencontré :i»nt, à quatre lieues de Lima, un corps d Indiens , qui les attaqua et leur tua onze hommes et sept chevaux. Ils poursuivirent néanmoins leur route à travers un désert sablonneux, où cinq cents Indiens de service, qui les accompagnaient , moururent de soif. Quittant alors le chemin des sables, pour prendre celui des montagnes, ils y furent joints par deux cents autres soldats, dont soixante cavaliers aux ordres de Gomcz de Cordova de Vargas. Arrivés à Humichaca (a),* ou Pont de Pierre, ils éprouvèrent une vigoureuse résistance de la part des naturels, qui leur tuèrent vingt -huit hommes, plusieurs Indiens de service et neuf chevaux. Au pont d Abançay (3) , situé à vingt lieues plus loin , ils apprirent tout ce qui était arrivé à Cuzco, en instruisirent le marquis, et s'arrêtèrent pour attendre ses ordres.

Don Diégo Alvarado et huit autres cavaliers députés par

(1) Herréra, décad. V, lib. X , cap. i4«

Fondation de Popayan par Sébastian de Bélalcazar , en i536. Voyez l'article de la Nouvelle-Grenade.

(2) Sur la rivière du même nom , tlans la province de Paslos.

(3) La ville d'Abançay est située par lai. S. i3° 3T et long. 72° 26' O. de Greenwich / ou 75° 12' O. de Paris , selon M. Brué , à vingt lieues de Cuzco.

Almagro, étant venus proposer la paix à ces deux capitaines, furent retenus prisonniers. A cette nouvelle. Almagro sortit de Cuzco , avec tout son monde , pour aller hjs délivrer. Au moment où le signal du combat fut donné, Pedro de Lermo étant passé de son cAté, il remporta une victoire complète, sans perdre un seul homme. Cette bataille se livra le 12 juillet 1 53j , près du pont d'Abançay.

Almagro ayant laissé Gonzalo Pizarro et Alonzo de Alvarado en prison à Cuzco, sous la garde d'un lieutenant, prit avec lui Hernando Pizarro , et se dirigea , avec ses troupes , vers la province de Cbiricba , qui se trouvait à vingt lieues de la ville de Los Reyes, dans la juridiction du Marquis. Celui-ci , qui ignorait tout ce qui venait de se passer, s'était mis en route avec deux cent cinquante hommes qu il avait reçus d'Hispaniola , et environ cent cinquante autres, tant cavalerie qu'infanterie , dans l'unique but de soumettre les provinces révoltées. Mais, à son arrivée dans la vallée de Guarco , â vingt-cinq lieues de Lima, il apprit , à la fois, la retraite de l'Inca, le retour d 'Almagro, la prise d'Atbnzo de Alvarado , la mort de son frère Juan et l'arrestation des deux autres. 11 discontinua alors sa marche , et retourna à Los Réyes.

A son arrivée à Nasca , dans la province de Lucanes , Almagro eut avis de la fui le des deux prisonniers de Cuzco. Il n'en continua pas moins sa marche jusqu'à la vallée de Chincha, où il fonda la ville qui porte son nom, Santiago de Almagro, au mois d'octobre i53j (1).

Rodrigo Orgonez, général d'Almagro , était d'avis qu'on attaquât Pizarro et qu'on mît à mort ses deux frères. Toutefois, il fut conclu un arrangement , entre ces deux chefs, le io novembre 1537. Les conditions qu'il contenait, ne satisfesant pas les soldais d'Almagro , il fut proposé un autre traité qui reçut 1 approbation des deux partis. 11 y était stipulé qu Almagro transporterait la colonie de son nom à Zangalla ; qu'il occuperait la ville de Cuzco, jusqu'à ce qu'on put savoir la décision du roi à cet égard j que Hernando Pizarro serait remis en liberté, et que, de part et

(1) Selon Herréra; Alcédoditen i536.

Cet établissement porta autrefois le titre de cité qu'on lui retira dans la suite, h cause de 1'exiguité de sa population.

d'autre, on licencierait ses troupes dans l'espace de vingt jours.

Sur ces entrefaites, il arriva un ordre du roi qui enjoignait aux gouverneurs de résider chacun dans le pays qu'il avait découvert et conquis. Pizarro en profita pour rompre son engagement : et il en fut conclu un autre par lequel Hernando Pizarro devait être remis en liberté, et Alniagro rester à Cuzco jusqu'à nouvel ordre. En conséquence , ce dernier délivra son prisonnier, et partit pour Zangalla , où il transporta la colonie qu'il avait établie à Chincha. Pizarro, ne tenant aucun compte de la capitulation, envoya des messagers à Almagro , pour l'inviter à renoncer à toutes ses prétentions sur les pays qu'il avait conquis. Celui-ci proposa alors de faire partir pour l'Espagne le contrôleur du roi, Juan de Guzman, pour instruire sa Majesté de l'état des affaires au Pérou; mais Pizarro arrêta cet officier, et forma le projet de se rendre maître de Cuzco. 11 nomma ses frères, Hernando et Gonzalo , l'un surintendant et gouverneur, l'autre capitainergénéral , et les dirigea sur cette ville avec sept cents hommes d'infanterie et de cavalerie. A cette nouvelle , Almagro partit de Vilcas, s'empara de Cuzco, et s'avança ensuite contre les deux Pizarro, avec cinq cents Espagnols , six pièces de campagne et six mille Indiens aux ordres de llnca Paul Topa. Les deux armées se trouvèrent en présence dans la vallée de Cachipampa, ou Satinas , à deux lieues de Cuzco. Le combat dura deux heures. Almagro fut complètement battu et fait prisonnier; cent vingt de ses soldats furent tués ou moururent de leurs blessures. La perte des Pizarro fut peu considérable. Cette bataille se livra le 6 avril i538 (i).

Après la bataille de Salinas, Alonzo de Alvarado demanda et obtint l'autorisation de retourner à Lima, pour se rendre de là à son gouvernement de Chiachiapoyas , où il se proposait de bâtir une ville. Ou fit partir avec lui don Diego de Almagro , fils de Padélantado , qu'il devait livrer à F. Pizarro.

(i) Herréra, dccad. VI, lib. II, cap. i à i5; lib. III, cap. i à II; lib. IV, cap. i a 6. — Zarale, lib. III, cap. 8,9, 10 et II. Cet auteur prétend que ce combat eut lieu le 16 août; mats de la Véga dit que c'est une erreur; lib. II, cap. 35, 36, 3~, 38 et 59. — Gomar<i , lib. V, cap. 33 et 34-— Apollonius Lëvinus, lib. III.

-ho CHRONOLOGIE HISTORIQUE

On comptait , à cette époque , plus de seize cents soldais Espagnols à Cuzco. Hernando, obsédé de demandes d'argent et de terres , pensa que le seul moyen de se débarrasser des importuns était ne les employer à des expéditions lointaines. Il permit donc . i°. à Pédro de Candia , d'aller découvrir le pays à! Ambaya, situé au-delà «les Antles , ei qu'une femme indienne lui avait dit abonder en richesses de toute espèce ; 2°. à Pédro de Vergara9 de réduire la province de Bracomoros , qu'on disait aussi fort riche et bien peuplée ; et 3°. à Alonza de Mercadillo , de soumettre celle des Chupachos.

Pédro de Caudia partit avec trois cents soldats. S'étant - avancé jusqu'à la vallée de Paqual , à dix lieues de Cuzco et à cinq des Andes, il s'y arrêta six jours. Ayant reçu ordre de continuer sa marche , il franchit les Cordilières du côté de Test, passa par Tono, et sétant avancé à trois lieues plus loin , il découvrit la ville de Opotari , qui pouvait être à trente lieues «le Cuzco. Dans leur route subséquente , à travers des montagnes , des rivières et des marais, les soldats de PétJro furent tellement pressés nar la faim , qu'ils mangèrent la chair des chevaux qui s'étaient tués en tombant du haut «les rocher». Il y en eut aussi un grand nombre de malades, et d'autres furent grièvement blessés dans un combat qu ils eurent à soutenir contre un parti d'Indiens anthropophages du pays (XAbisca. Dans cette situation désespérée, Pédro «le Candia se dirigea vers l'est, et arriva, après une marche pénible de trois mois , à Cnllao , sur le territoire du capitaine canarien Alonza de Mésa et de Lucas Martin.

Le gouverneur F. Pizarro , satisfait de la chute d Aima gro , partit de Lima pour Cuzco. Arrivé à Xauxa , il rencontra lés capitaines Vergara et Mercadillo , qui lui livrèrent le fils d'Almagro et d'autres prisonniers.

Sur ces entrefaites, Pédro de Candia s'etant laissé séduire par le capitaine Mésa, se «lisposait à marcher sur Cuzco, pour déposer Hernando Pizarro , lorsque sa conspiration fut découverte.

Hernando Pizarro , sous prétexte que la mort d'Almagro était nécessaire au repos du pays , le mit en jugement. L'ayant convaincu de haute trahison , d'avoir usurpé l'autorité légale, et d'avoir emprisonné le gouverneur, le fit étrangler dans sa prison , et ensuite décapiter sur la

DE L AMÉRIQUE. ?5l

grande place de Cuzco , dans la soixante-sixième année de son âge (i).

Après la mort d'Almagro , Hernando Pizarro s'attacha à gagner l'affection des officiers et des troupes de ce capitaine, qui avaient reçu le nom de soldats du Chili. Il marcha ensuite avec quatre cents hommes à la rencontre de Pedro de Candia , qu'il arrêta , ainsi que Mésa et Villagràn. Hernando envoya Mésa au supplice, pardonna à Villagràn , et retira à Pedro son commandement , qui fut confié à Fédro Ançures. Ce dernier partit ensuite avec plusieurs gentilshommes et d'autres personnages de distinction , pour la vallée de Caraliaya, où il arriva vers la lin du mois de septembre i538.

En vertu de la commission qu'il avait reçue du roi, Aima* gro avait nommé son fils, don Diego, gouverneur, et Diego •le Alvarado, gardien, et institue le roi son héritier.

Pizarro ayant envoyé le jeune Almagro à Lima, se remit en route pour Cuzco. Diégo de Alvarado, gouverneur du nouveau royaume de Tolède pour le jeune Almagro, intima au marquis l'ordre d'en évacuer le territoire , et l'invita à attendre la décision de la Cour relativement à l'occupation de la ville de Cuzco. Pizarro lui répondit que son gouvernement était indéfini , et s'étendait jusqu'à la Flandre (2). Sur cela , Alvarado se rendit à Lima et s'embarqua pour l'Espagne.

Soulèvement des Péruviens sous Vlnca Manca. Cependant l'Irica Manca s'était retiré , avec ses vieux capitaines et son armée, dans les Andes, et avait établi son quartier-général à Viticos, d'où il partait chaque jour des corps Indiens qui infestaient les routes, et mettaient à mort tous les Espagnols qui tombaient entre leurs mains. Pizarro prépara une expédition contre ce prince, et en confia le commandement au facteur Ylliin Suarez de Carvajal, originaire deTaîavéra. Ce dernier s'avança avec des forces considérables de Cuzco à Vilcas, d'où il pénétra dans la province de Gua-

(1) llerréra, décad. VII, Iib. III, cap. la 14. — Delà Vcga , Corn. rèal. , lib. Il, cap. 3i à 4q« — (*oinara , Hist. %cn. , lib. V, cap. 27 à 34- — Zaralc, lib. 1.1 1 , cap. 4 « 12.

(•2) Que su governaciô/l no tenta termina , y nue Uc^aba liast,' Fia fuies.

manga, et alla camper à Uripa, à quatre lieues deCubamba.

Manco , informé de son approche , avait renvoyé le gros de son armée , et n'avait relenu auprès cle lui qu'environ quatre-vingts hommes, avec lesquels il s'était établi sur la cime d'une montagne. Le capitaine Villadiégo fut détaché avec une trentaine de soldats , pour le prendre par surprise. Mais attaqué lui-même à l'improviste , au moment où ses troupes étaient harassées de fatigues , il périt avec vingtquatre des siens, dont les têtes furent envoyées à la vallée de Viticos. Six hommes seulement parvinrent à s'échapper, et la plupart des Indiens qui les accompagnaient eurent les yeux crevés, ou les mains, le nez ou les oreilles coupées. L lnca et quatre-vingt-treize de ses parents , armés de lances , combattirent a cheval.

Hernando Pizarro retourna à Cuzco, et laissa son frère Gonzaloà Collao. Celui-ci, ayant appris qu'il s'était réuni dans la vallée de Cocbabamba une armée de trente mille hommes, qui devait au premier instant marcher contre lu i , s'avança à sa rencontre avec environ soixante soldats, et la ispersa après lui avoir tué un millier de combat tants. Peu de tems après , le capilaine Garni Laso partit avec une trentaine d'hommes pour la vallée de Pocona , où il mit en déroute près de mille Indiens. Ayant ensuite reçu des renforts de Cuzco , il poussa jusqu'à la vallée Andamarca , et y reçut la soumission du seigneur de Consara. Gonzalo laissa alors le capitaine Diégo de Roxas dans le pavs de Charcas, avec environ cent quarante Espagnols, et partit pour Cuzco, à 1 effet de se concerter avec son frère sur les mesures qu'ils avaient à prendre.

Fondation de San Juan de la Victoria* en io3<). Le gouverneur don F. Pizarro, informé du sort de Villadiégo, se mit en route de Cuzco, avec soixante-dix cavaliers, pour aller joindre le facteur Carvajal. L'Inca se retira à son approche à Viticos . et Pizarro, voyant l'impossibilité de le suivre dans les Andes , se désista de sa poursuite , et s'occupa de fonder ( le q juin ) une nouvelle colonie dans le pays de Guamanga , pour maintenir la communication libre entre Lima et Cuzco. Cette colonie, située à la ville in dienne de Guamanga, au pied des Andes , reçut le nom de San Juan de la Victoria (Fanum Vicloriœ) (i). Pizarro en

(i) Cette \illc est située dans une belle plaine, arrosée par une

confia le gouvernement, au capitaine Francisco de Cardénas , cl retourna à Cuzco (i).

Sur ces entrefaites, Zaçallos^ un des messagers que Pizarro avait envoyés en Espagne , arriva avec des dépêches contenant la patente qui le créait marquis , et l'autorisait à choisir pour lui et ses héritiers un territoire quelconque ( maiorazjo ), habité par seize mille vassaux indiens. Toutefois , la joie que lui causa cette heureuse nouvelle fut troublée quelques jours après par l'arrivée d'un juge envoyé d'Espagne , pour prendre des renseignementssur les troubles du Pérou.

Fondation de la ville de laPlata, en i53g. Le capitaine Pedro Ançures , qui venait de retourner d'une expédition infructueuse dans la province de Zarna , dans le pays des Cheriobonas et sur les bords du Rio delosOmapalcas, fut chargé par don F. Pizarro de former une colonie dans la province de los Charcas. Il y établit en conséquence , dans le district de Chuquisaca, la Ciudad delà Plata (*), ou Cité d'Argent,

rivière qui descend des montacmes, par lat. 11° 56* S. et long. O. 7D0 57' de Greenwich, 760 07' de Paris, âçlon II. Brué, qui rappelle Huamanga, à soixante-dix lieues E.-S.-E. de Lima , soi\ante-dix-neuf de Cuzco et quatre-vingts dePisco. Elle fut ap-

Selée Victoria y à cause de la retraite de Manco Inca. Ou lui onna aussi le nom de San Juan de la Frontéra ( Fanu/n sancd Joannis ad Fines); mais celui de Guanianga lui est resté. Guanianga fut érigé en siège épiscopal suffra^ant de Lima, par Paul V, en 1609. Alcédo publie uue liste de vingt prélats qui l'occupèrent de 161 1 à 1782. Avant la dernière révolution, elle renfermait plusieurs couvents et monastères et deux collèges , dont l'un était appelé San Christoval, et l'autre appartenait aux jésuites. On porte a viugl-six mille le nombre de ses habitants. .

(1) Herréra, décad. Vi, lib. VI, cap. 9.

(2) Située dans une petite plaine, environnée de montagnes, à deux lieues de la rivière de Cachimayo et à six de celle de Pilco-Mayo, dans l'audience de Cbarcas ou de Chuquisaca, par lat. S. 19° 3T, a deux cent quatre-vingt-dix lieues de Cuzco. Cette ville, ainsi appelée à cause de la riche mine de Porco , qui se trouve dans son voisinage, a aussi porté le nom de Chuquisaca et de Charcas. Elle fut érigée en siège épiscopal , en i55i, par Jules III, et en archevêché en 1608. Alcédo donne la liste des trente-trois prélats qui l'ont occupé de i553 a 1785. Cet archevêché a pour suffragants les diocèses de Santa Cruz de la Sierra de la Paz de Tucuman et de l'Ascension du Paraguay. Une audience royale y fut établie en i559. Avant la révolution, elle

î54 CHRONOLOGIE HISTORIQUE

(drgentopolis ou Argenù'nà), qui fut ainsi nommée à cause des riches mines du voisinage (i). Le marquis laissa à son frère Gonzalo le soin de continuer la guerre contre l'Inca, tandis que son autre frère Hprnando se rendrait en Espagne , nour offrir un présent à sa majesté , et se justifier de sa conduite à l'égard d'Almagro. Hernando s'embarqua à Lima pour la Nouvelle-Espagne, aborda à Guatulco , près de Técoantépèque , fut arrêté près de Guaxaca , et conduit à Mexico. Le vice -roi , n'ayant pas reçu ordre de le retenir, lui rendit la liberté , et il se remit en route pour l'Espagne. Toutefois il crut devoir séjourner aux iles Açores , jusqn à ce que ses amis l'eussent assûré qu'il pouvait se présenter sans crainte à la Cour.

Peu de tems après , le marquis ordonna à Gonzalo d'aller prendre possession du gouvernement des provinces du Quito , et à Pedro de V aldivia de se préparer a la conquête du Chili (a). De son côté, il se rendit à la vallée de Yucay. dans l'espoir de conclure la paix avec l'Inca Capac ; mais, trompé dans son attente f il reprit la roule de Guaraanga , et ensuite celle de Lima.

Fondation de la ville d 'Aréquipa (Arequipum\ en 1 5£o. Pizarro, désirant récompenser les services de plusieurs capitaines et soldats , donna ordre , en i53y , d établir une cinquième colonie dans la vallée de Quilca , à quatorze lieues de la mer. Cette colonie fut appelée Aréquipa (3) , et le gouvernement en fut confié à Garci Manuel de Carvajal (4).

comptait cinq couvents, trois monastères de femmes, deux maisons d'éducation pour la jeunesse, un séminaire dit de San Christoval, le collège de San Juan, dirigé par les jésuites jusqu'en 1767, et une université royale appelée San Francisco Xaxier, dont le recteur était aussi un jésuite. Population , suivant Alcédo, treize mille habitants, dont quatre mille Espagnols, trois mille métis , quatre mille cinq cents Indiens et quinze cents nègres et mulâtres.

(1) Herréra, décad. VI, lib. VI, cap. 9. (a) Voyez cet article.

(3) Nom que portait déjà ce lieu.

(4) Herréra, décad. VI, lib. VIII, cap. 5.

Elle est située par latitude 160 16' S., et par longitude 710 58' O. de Grcenwich , 74° 3o* de Paris , à 19 lieues du volcan d'Omatc, h 5o N. d'Arica, à 60 de Cuzco , et à 217 S.-E. de

v . : DB l'amerique. 2ÎM

Sur ces entrefaites , Gonzaio Pizarro ayant pris des informations sur une riche vallée appelée Doraao, dont les guerriers étaient armés de cuirasses en or , partit avec deux cent vingt hommes pour en entreprendre la découverte et la conquête.

Répartition des terres et fondation de la ville de Léon del Guanuco , en i54o (i). F. Pizarro , de retour à Lima , fit la répartition des terres , conformément aux ordres du roi, et fut aidé dans cette opération par l'évé*que Vicente de Valverde ; mais, comme il donna les meilleures à ses parents et à ses serviteurs » il arriva que plusieurs des conquérants du Pérou demeurèrent pauvres. Il devait nécessairement y avoir beaucoup de mécontents. Pizarro , pour les apaiser, donna ordre de bâtir, à Guanuco * une ville dont il confia la direction à Gornez de Aharado , qu'il désirait si tirer

Lima. Celte ville fut d'abord fondre dans un lieu appelé Aréquipa. Ce mot, qui signifie c'est bien, restez, est la réponse faite à un capitaine de l'armée victorieuse des Incas, qui, frappé de la beaulé du sile, avait demande a s'y fixer. Alcédo rapporte à Tannée i536 là fondation d'Aréquipa, d'après le frère Antonio Calancha. 11 prétend que Herréra, qui la fait remonter a i534, et Antonio de Ulloa, qui la place en i53o, se sont tous deux trompés. L'édition d'Hcrréra, que nous avons suivie , indique l'année i54o comme celle de son établissement; elle porte aussi que Pizarro donna des ordres à cet effet en i53g. Le i5mai 1:^1, Charles V lui conféra le litre de cité, et, huit ans après, il lui donna pour armes une montagne vomissant du feu et dont le pied était baigné par une rivière. En 1677, son ^&nse ^ut «"gée en cathédrale par Grégoire XIII. Avant la révolution, on y comptait cinq couvents, trois monastères, et deux collèges, dont lun dirigé par les jésuites. Aréquipa fut presque entièrement détruite par des tremblements de terre en i58u, 1600, 1604 , 1687, 1725, 1732, 1738 et 1784. Population , vingt-quatre mille habitants.

(1) Cette ville fut d'abord établie dans un endroit appelé GuanucQ Vièjo , et tranférée ensuite à son emplacement actuel par ordre du gouverneur Vaca de Castro. Elle est située sur le chemin royal des Incas, près de la rivière dePilco Mayo, par lat. S. 10° 6' et long. 75° 36' O. de Greenwich, 780 \ j de Paris, a 5o lieues de Lima. Sous le gouvernement du marquis de Canète, Guanuco reçut le titre de très-noble et très-loyale, avec un bouclier pour armes. Elle était alors opulente; mais ce n'est plus aujourd'hui qu'une misérable bourgade. Cette ville porta successivement les noms de Janicia, Guanacum, Leopolis Nova, Janicia Equestris , et de Guanuco de los Çaballeros. M. Biné l'appelle Huanuco.

dans son parti. Cette ville , nommée Léon del Guanuco, fut placée dans la juridiction de h Ciudad de los Réyes , dont elle est distante de cinquante lieues (i).

Administration àe Cristoval Vaca de Castro , en i54o, i54i, 1542 , i543 et i544- Pizarro se vit alors en butte aux attaques d'une foule d'ennemis dans les deux mondes. Diégo Nunez de Mercado et Diego Gutierrez de los Rios , amis de l adclantado Almagro, s'étaient rendus en Espagne où, de concert avec Diego de Alvarado , ils avaient cherché à prouver au Conseil des Indes que la conduite du marquis à l'égard d'Almagro , avait été dictée par l'ambition , la vengeance et la cruauté. Ces dépositions furent ensuite confirmées par l'alcade Nunez de Mercado . un des plus chauds partisans d'Almagro , qui avait passé en Espagne après la bataille de Saiinas, et par don Alonzo Henriquez.

Sur ces entrefaites, arriva Hernando Pizarro, qui plaida lui-même sa cause devant la Cour. 11 fut convenu a envoyer une personne versée dans la connaissance des lois, et revêtue de pleins pouvoirs, pour administrer la justice dans le Nouveau-Monde. Le choix tomba sur le licencié Vaca de Castro , natif de Majorca , et juge de la Cour royale de Valladolid. Hernando Pizarro eut assez d'influence pour faire nommer ce juge , parce qu'il savait qu'il serait favorable à la cause de ses frères. Diego de Alvarado s'opposa à sa nomination , et , dans la chaleur de la discussion , il proposa à Hernando , en plein conseil , de vider le différend par un combat singulier- mais cinq jours après , Alvarado n'était plus , et Hernando , qu'on soupçonnait de l'avoir empoisonné , fut jeté dans les fers. Toutefois , des motifs de politique s'opposèrent à ce qu'on donnât suite à cette affaire. Hernando fut détenu plusieurs années, d'abord dans YAlcaçar de Madrid, et ensuite dans le Castillo, de la Mota de Médina del Campo, après quoi on lui rendit la liberté.

Le code d instruction donné à Vaca de Castro portait que les terres seraient réparties suivant les services et le mérite des personnes ; que tout Espagnol , propriétaire de terres, devait avoir des armes et nourrir des chameaux ; que les maraudeurs seraient sévèrement punis; qu'il fallait employer tous les moyens possibles pour convertir les Indiens, détruire les adoratorios où ils célébraient leur culte , et les

(i)Herréra , décad. VI, lib. VIII, cap. 5.

empêcher de travailler le dimanche et les jours de fête, bien qu'ils ne fussent pas chrétiens; que les Espagnols devaient se défaire des chiens féroces (perros bravos carniceros) qui les effrayaient ; qu'on ne permettrait plus aux caciques de tenir les naturels dans l'esclavage, ni aux Castillans de les envoyer en Espagne , sous quelque prétexte que ce fût , ni même de les transporter d une province à une autre. La Cour voulait aussi qu'on montrât tous les égards possibles à l'Inca Manco , et qu'on pourvût au sort des enfants de Guaynacaba et d'Atahualpa. Castro eut ordre de faire une enquête sur la mort d'Almagro , de s'informer des différends survenus entre les généraux et de juger les coupables; et, dans le cas de décès de Pizarro , de s'emparer de l'autorité. 11 devait jouir, pendant les trois années que dureraient ses pouvoirs , d'un traitement de 5,ooo ducats , et une pension de 200 ducats fut assurée à sa femme , s'il mourait dans le voyage. Castro était porteur d'une lettre du roi pour chacun des conquérants du Pérou, et d'une autre pour l'Inca Manco.

Vaca de Castro, muni de ces instructions, alla s'embarquer à Séville. Il toucha à Hispaniola et à San-Juan, pour y faire exécuter les ordres du roi , relativement à ces îles , se rendit ensuite à Nombre de Dios et de là à Panama, où. il arriva vers le milieu de janvier i54-i. Il remit à la mer peu de tems après, et aborda au port de Buénaventura , dans le Pérou, après une pénible traversée. Ses autres navires, étant d'une construction plus légère que le sien, remontèrent jusqu'à Lima , où ils firent connaître son arrivée et sa commission.

Cependant Pizarro , aveuglé par ses succès , commençait à croire son autorité si fermement établie au Pérou , que personne n'aurait désormais la témérité de vouloir la lui contester. Il destitua tous les officiers qui avaient suivi le parti d'Almagro , les priva même de la faculté de retourner en Espagne , et défendit par une ordonnance à leurs compatriotes de venir à leur secours (i). Cette rigueur excessive devait lui être funeste. Dix-neuf de ces officiers destitués ,

(1) Douze des capitaines les plus distingués d'Almagro n'avaient entre eux qu'un seul manteau; et ils étaient réduits à sub sister des vivre* que don de la Présa leur envoyait d'une petite ulle voisine

258 CHRONOLOGIE BISTOBIQUE

n'écoutant que leur désespoir , se réunissent dans la maison d'un fils qu Almagro avait eu d'une Indienne , et y jurent la mort de Pizarro. Ils en sortent bientôt, traversent , l'épée à la main , un rassemblement de plus de mille personnes qui se trouvaient sur la place , en criant mort au tir un ! et se présentent aux portes du palais.

Pizarro , quoique averli du complot , n'avait alors auprès de lui que son beau-frère Francisco Martinez de Alcantara, le capitaine Francisco de Chaves, le docteur Juan Vélasquez et douze ou treize domestiques. Chaves , en entendant le bruit , croit que c'est une rixe parmi les soldats , et sort pour l'apaiser ; mais assailli dans l'escalier par les conjurés, il tombe percé de coups. Tous les autres sautent par les fenêtres dans le jardin , à l'exception d' Alcantara et de deux pages qui reçoivent la mort en défendant l'entrée de l'appartement du gouverneur. Pizarro , enveloppé par les conjurés , oppose de la résistance ; mais son courage ne saurait triompbcr du nombre , et il expire sous leurs coups à l'âge de soixante-cinq ans , le dimanche 26 juin de l'année i54>i> Des nègres traînèrent son corps à l'église, où Juan Barbaion, son ancien domestique, osa seul venir le réclamer pour lui rendre les derniers devoirs. Ce fidèle serviteur, aidé de sa femme , fit en secret tous les honneurs et les frais de ses funérailles; car les conjurés ne laissèrent pas dans le palais même de quoi payer les cierges (1).

Cet événement répandit la consternation dans la ville. Les assassins de Pizarro parcoururent ensuite la place publique, en brandissant leurs épées ensanglantées et en criant : C'en est fait du (irun; la mort de Diego de Almagro est vengée, lis y conduisirent peu après son fils don Diégo, qu'ils proclamèrent gouverneur avec beaucoup de solennité, et enjoignirent aux Péruviens de n'obéir désormais qu'à lui seul. Les bourgeois, qui étaient pour la plupart affligés du meurtre de Pizarro, se retirèrent du tumulte sans y prendre aucune part (2).

(1) Après la guerre civile, on exhuma ses restes pour les placer dans l'église cathédrale.

(2) Tel fut, dit Herrcra, le sort de cet excellent capitaine castillan, qui gouvernait un territoire de neuf cents lieues d'étendue, depuis la ville de La Plata jusqu'à celle de Carthago. H laissa trois fils et une fille qu'il eut de quelques nobles indiennes. (Déc. VI, lib. VIII, cap. 9, 10 et 11; et lib. X, cap. 1, 2, 3, 4»

Les conspirateurs parcoururent ensuite les rues aux cris de piW le roi! le tir an est mort! justice soit faite! L'on comptait alors à Lima environ deux cents soldats du Chili. Diego de Àlmagro, à leur lêle , prit possession de la maison du marquis, la livra au pillage ainsi que celles de ses amis (t), et envoya des députés dans Joules les provinces pour faire reconnaître son autorité. Les habitants des villes de Sari-Miguel , de Charcas et d'Aréquipa s'y refusèrent ; et a l'instigation d'Alonzo de Àlvarado et de plusieurs autres officiers, ils déclarèrent la guerre à l'usurpateur, et firent à cet effet des levées d'hommes dans le pays de Chiachiapoyas. Alvarado se rendit à San- Juan de la Frontéra , où il se proclama gouverneur et capitaine-général ; après quoi il manda à Vaca de Castro qu'il avait à sa disposition deux cents hommes bien armés. L'évêquc, son frère et seize autres habitants de Lima étant partis pour aller joindre de Castro, relâchèrent à 1 île de Puna , où ils furent tous massacrés par les naturels. Vingt traitants espagnols ( castellanos tralanles) furent pillés et tués sur la roule de Quito par le cacique Chaparra , dans la province de Carrochamba. On proclama aussi Almagro capitaine-général à Cuzco , et Gabriel de Roxas y fut nommé son lieutenant. De leur côté, les partisans de Pizarro se choisirent pour général le capitaine Pedro Alvarez Holguin, qui venait de soumettre les Chunchos.

Les habitants de la Plata et d'Aréquipa , qui s'étaient déclarés en faveur d'Alonzo de Alvarado , marchèrent de San-Juan de la Frontéra à Cotabamba , pour y attendre les ordres de Vaca de Castro. Celui-ci étant arrivé à Popayan , y publia la commission royale en vertu de laquelle il devait prendre le gouvernement du Pérou, dans le cas de la mort du marquis Pizarro, et somma tous les commandants d'armées dans le pays, et particulièrement l'adclantado Bélaîcazar, de réunir leurs troupes pour le service du roi. Il

5 et 6. — De la Vega, Com. mal , îib. III, cap. i, i , 3, 4> 5, 6 et 7. — Zarate, lib. IV, cap. I, 2, 5, 4> 5, 6, *~n 8 et 9.)

(1) Le pillage du palais de Pizarro produisit au-delà de 100,000 pesos; la maison de son frère en renfermait i5,ooo; celle d'Anto» nio Picado, 60,000 ; celle de Diego Gavilan, plus de 14,000 en or. Pour forcer ce dernier a découvrir l'endroit où étaient cachés les trésors de Pizarro, on l'appliqua a la torture ; et le lendemain, 2Q septembre i54i, ou lui trancha la tête à Lima.

2ÙO CHRONOLOGIE HISTORIQUE

se rendît ensuite, avec cent vingt soldats, à Quito , où il fut reconnu gouverneur ; de là, il partit pour Ja vallée de Xayanque, où, bien qu'étranger à l'art militaire , il se mit à la têïe des troupes pour empêcher Holguin et Alvarado , qui aspiraient tous deux au poste de capitaine-général, d'en venir aux mains.

Cependant don Diego de Almagro avait pris la route de Cuzco, dans l'intention de s'y préparer à la guerre, et avait même réuni à cet effet environ 60,000 pesos , tant en or qu'en argent , provenant des mines de Porco. M;»is ayant appris que Ilolguin et Alvarado s'étaient joints à Vaca de Castro, il invita ce dernier à remplir les fonctions de gouverneur jusqu'à ce qu'on pût connaître la volonté du roi à cet égard. H adressa ensuite à ses partisans une proclamation dans laquelle il disait que son unique intention était de revendiquer ses droits, comme gouverneur pour sa majesté du nouveau royaume de Tolédo. Les troupes s'engagèrent par un serment solennel à le reconnaître et à lui obéir en cette qualité. Peu après, son major-général, don Christoval de SoièiO) fut assassiné par Garcia de Alvarado, et celui-ci le fut à son tour par Almagro, qui venait de le choisir pour son capitaine-général. Vaca de Castro, voulant profiter de l'anarchie qui divisait le parti d'Almagro , nomma Holguin son major-général , s'assura de Lima, et s'avança avec toutes ses forces jusqu'à la vallée de Xauxa , à trente-six lieues de cette ville.

Almagro ayant fait tous ses préparatifs à Cuzco, partit pour Xaquixaguana , rendez- vous de ses troupes, d'où il se proposait de marcher sur Guamanga pour livrer bataille à son rival. Néanmoins, à son arrivée à Andrahuaylas , il crut devoir députer à de Castro, le licencié de la Ganta , pour lui offrir d entrer en accommodement avec lui. Le gouverneur répondit qu'il traiterait avec Juan de Balsa et d'autres commissaires qu'il désigna. En conséquence, Almagro fit partir de Vilcas, Lope de Ydîaquez et Diego de Mercado, avec une lettre de sa part et plusieurs autres écrites par ses généraux. Almagro énumérait dans la sienne ( en date du 4 septembre 1542), les services de son père, se récriait contre l'injustice des Pizarro à son égard , et protestait de son entier dévouement pour son souverain. Ces messagers que Vaca de Castro reçut dans son camp, près de Vilcas, demandèrent que de part et d'autre on licenciât ses troupes, que Castro se retirât à Lima, en qualité de gouverneur de la Nouvelle-

Castille, et qu'Almagro conservât Cuzco et le gouvernement de la Nouvelle -Tolédo. De Castro persista à ne vouloir traiter qu'avec Juan de Balsa, et pratiqua en même tems des intelligences dans le camp des rebelles. Almagro, ayant découvert ses menées, s'avança jusqu'à la forte position de Pomacacha , et de Castro , craignant au'il ne pénétrât par Guaytara jusqu'à Lima 4 se retira dans la Llanura , ou plaine de Chupas, près de Guamanga, où il déclara traîtres tous les soldats d'Almagro. Les deux armées se trouvèrent bientôt en présence. Celle d'Almagro consistait en cinq cent cinquante combattants, et seize petites pièces de campagne. Castro comptait sept cents soldats, dont cent soixante-dix mousquetaires. La bataille fut longue et sanglante (1) ; mais la victoire se déclara enfin pour de Castro. Il périt deux cent cinquante Espagnols du parti d'Almagro , et il en fut ensuite exécuté une trentaine , la plupart officiers. D'autres , que le vainqueur envoya à la Nouvelle-Espagne, furent jugés à Panama, par la Cour royale, et déclarés innocents; et le reste se retira dans les montagnes où se trouvait l'Inca Manco.

Après cette bataille, qui se livra le 16 septembre i5/,2 , le gouverneur, voulant prévenir la sédition, envoya le capitaine Pedro de Vergara réduire la province de los Bracomoros ; et le capitaine Juan Pércz de Guèoara établir une colonie dans celle de Moyobamba. Il ebargea le capitainegénéral Félipe Gutiérez, et le chef juge Diego de Boxas, de la conquête des provinces arrosées par le grand ileuve de la Plata ; ordonna à Gabriel de Boxas d'aller établir une colonie dans le pays de los Charcos ; et au capitaine Pedro de Pue/les de peupler la ville de Léon de Guanuco , capitale des possessions de l'Inca, limitrophes des Andes.

Cependant Almagro, qui était parvenu à se sauver à Cuzco, y fut arrêté par son propre lieutenant Rodrigo de Salazar , et par le juge de la ville, Antonio Ruys, qui lui devait la place qu'il occupait. Convaincu de haute trahison , il fut

(1) Gomara dit qu'il périt trois cents hommes de l'armée royale et environ deux cents de celle d'Almagro, et qu'il y eut quatre cents blessés de part et d'autre , et plusieurs qui moururent de froid. « Celte bataille a été appelée sanglante avec d'autant plus de raison , dit de la Véga, crue sur quinze cents hommes il y eut six cents tués et autant de blessés. »

exécuté au commencement de i543, dans la vingt-quatrième année de son âge , sur la môme place et par le même bourreau qui avait tranché la tête à son père environ cinq ans auparavant.

Telle fut la fin des Almagro et de leur parti. Gomara prétend que plus d'un million cinq cent mille Indiens et mille Espagnols périrent victimes de ces réactions (i).

Le gouverneur s'occupa ensuite, pendant dix-huit mois, à Cuzco, de répartir entre les soldats les terres et les vassaux , à explorer le pays, à exploiter les mines, à établir des écoles et des collèges, à convertir les Indiens et à leur enseigner l'agriculture. La conversion des naturels fut l'objet qui fixa le plus particulièrement son attention. A sa persuasion , l'Inca Paullo , fils de Guaynacaba , et frère de Manco, consentit à recevoir le baptême, ainsi que deux de ses sœurs et deux filles d'Atahualpa, qui épousèrent des gentilshommes espagnols. 11 rendit aux Indiens les terres dont ils avaient été injustement dépossédés, éleva des écoles pour les instruire , défendit aux aventuriers et aux vagabonds de s'installer chez eux, et ne voulut pas qu'on transportât les montagnards dans les plaines. La sagesse des mesures que prit Vaca de Castro pour assûrer la liberté des indigènes, en dédermina un grand nombre à venir s'établir à Cuzco et dans les autres villes, et les Espagnols purent voyager dans le pays sans crainte d'être égorgés. La nouvelle république commença dès lors à fleurir, et les habitants de Cuzco, de la Plata et autres furent si satisfaits de l'administration de Castro , qu'ils demandèrent au roi de le nommer leur gouverneur.

Sur ces entrefaites, Gonzalo Pizarro, de retour de son expédition de Quito, où il avait appris la mort de son frère, reçut du gouverneur l'ordre de se rendre à Cuzco. Mais, averti par Villaha, un de ses soldats, qu'il se tramait un complot formé contre ses jours , il partit pour los Charcas, dont il était citoyen , et de là pour la Plata , où il possédait, dit

(i) Gomara, lib. V, cap. 4o. — Zarate , lib. III, cap. i4, J5» 16, 17, 18, 19, 20, 21 et 22. — De la Véga, lib. III, cap. II, 16, 17 et iS. — Ilert éra, décad. VI, lib. X, cap. 7, 8, 9, 10 et 1 jjdéc. VU, lib. I, cap. 1, 2 , 5 , 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 et 1 1; lib. IV, cap. I, 2, 3 et 4 ; et lib. VI, cap. 1.

♦ de l'Amérique. • 260

Herréra, un revenu plus considérable que celui de l'archevêque de Tolède (1).

La nouvelle de la mort du marquis Pizarro , l'état d'anarchie où se trouvait le Nouveau-Monde, et le tableau déchirant que firent Bartolomé de las Casas et les autres religieux, des cruautés exercées sur les Indiens, décidèrent le Conseil à rédiger un code de lois, en 39 articles, pour régler le gouvernement des affaires de l'Amérique. Ces lois, toutes favorables aux indigènes, furent sanctionnées par le roi, le 2 février iSfô (2).

Gouvernement du vice-roi Blasco Nunez Vêla pendant les années i544 9 1 5 4 <*i 1 S46. Ce prince , désirant assurer l'exécution de ces lois , nomma le licencié Miguel Diaz de Armendariz , visiteur et juge à la résidence des provinces de Santa-Marta , de Nuévo Reino , de Carthagéna, de Popayan et de Rio de San-Juan ; et conféra au licencié Francisco Tello de Sandooal , la charge de visiteur de la Nuéva Espana, et à Blasco Nunez Véla (3), celle de vice-roi et de capitaine -général du royaume du Pérou ( los Reinos del Péru ) , et président de la Nouvelle-Audience ( la Nuéva Audiencia ) , dont étaient OidorSj le licencié Cépéday le docteur Lisson de Téjada , et les 1 icenciés Juan Alvarez et Ortiz de Zarate. Agustin de Zarate (4) fut élevé à l'emploi de contador de Quentas , ou de trésorier et de contrôleur-général dés finances. Ces nominations furent confirmées au mois d'avril 1 5 , i ; et , le 3 novembre (5) suivant, le nouveau vice-roi et les visiteurs partirent du port de San-Lucar, avec une flotte de cinquantedeux navires, dont la moitié était destinée pour la Nouvelle- Espagne.

Aorès avoir relâché aux Canaries, le 12 du même mois, les deux flottes firent roule ensemble jusqu'au golfe des Dames , où elles se séparèrent. Celle du vice-roi , poussée

gir un vent favorable, arriva heureusement à Nombre de ios ( Nom de Dieu), le 10 janvier i544. Nunez Véla se

(1) Herréra, déc. VII, lib. VI, cap. 1, 1 et 3.

(2) Id. , cap. 5.

(3) Véla naquit a Avila. C'était un grand courtisan ; et il remplissait, à cette époque, les fonctions de veedor gênerai, ou contrôleur général des gardes de Camille.

(4) Auteur de la Découverte et de la conquête du Pérou.

(5) Zarate dit le !•». novembre.

rendit de là à Panama, où son premier soin fut de remettre en liberté trois cents esclaves qui avaient été achetés pour être employés dans les mines, nonobstant l'opposition de leurs maîtres et le jugement rendu par les auditeurs dans cette affaire. U laissa ces derniers à Panama, et s'embarqua seul pour le port de Tumbez, où il aborda le 4 mars. De là il continua sa route par terre j passa à San-Miguel, où il affranchit aussi des esclaves indiens, et fit son entrée solennelle à Lima, au mois de mai suivant. Vêla assujétit les naturels à une taxe, mais leur donna la liberté, et publia plusieurs règlements en leur faveur. Sa libéralité à leur égard excita un grand mécontentement, surtout à Cuzco, dont quatre-vingts habitants se virent privés de leurs esclaves.

Gonzalo Pizarro, qui se trouvait alors à San-Puéblo de Chaque, dans le district de Charcas , voulant tirer parti du mécontentement causé par les ordonnances de Véla, se fit nommer commandant des forces dirigées contre Manco , et ensuite chef-juge et solliciteur-général de Cuzco. Chargé par le& communautés de quatre villes d aller adresser des remontrances au vice-roi, il leva cinq cents hommes de troupes espagnoles et environ vingt mille Indiens , bien pourvus d'artillerie et de munitions, avec lesquels il partit île Cuzco pour la ville des Rois. Véla n'avait que six cents hommes à lui opposer. Jaloux de l'influence de Vaca de Castro , qu'il soupçonnait de favoriser les mouvements po-

Julaires, il l'arrêta et le relégua à bord d'un de ses navires, es juges , qui venaient de débarquer à Tumbez , montrèrent sur leur route une opposition marquée pour les mesures du gouverneur, et bien que la populace de Lima fût en armes à leur arrivée, ils conseillèrent au vice-roi de ne pas employer la force et de suspendre l'exécution des nouvelles ordonnances. Véla ne tint aucun compte de leurs avis. Deux des principaux seigneurs d'Aréquipa vinrent se joindre à lui , ainsi que les équipages de deux navires de Pizarro qui se trouvaient dans le port. Il donna ensuite ordre d'équiper une flotte, dont il confia le commandement à son beau-frère Diego Alvarez Cuelo.

Les forces du vice-roi ne s'élevaient alors qu'à environ cinq cents Espagnols, et celles de Gonzalo Pizarro étaient réduites à trois cent cinquante. Ce dernier étant arrivé à Xaquixaguana, à (juatre lieues de Lima , se vit abandonné par quarante des principaux habitants de Cuzco. Se croyant perdu, il se

DE l! AMÉRIQUE. 26S

disposait à retourner sur ses pas et à se retirer au Chili avec cinquante de ses amis, lorsque Pedro de Puelles se réunit à lui avec quarante cavaliers et vingt arquebusiers. L'exemple de ce capitaine fut suivi par plusieurs autres officiers.

Cependant l'Inca Manco, voulant profiter du mécontentement que les ordres du vice -roi avaient excité à Cuzco pour s'emparer de son ancienne capitale , réunit à cet effet une armée nombreuse, avec laquelle il s'avança contre cette ville. Il y avait parmi ses troupes cinq Espagnols du parti d'Almagro, qui s'étaient retirés dans les montagnes après la bataille de Salinas. Manco les avait pris à son service; mais, mécontent de leur conduite, il avait ordonné leur supplice. Ces soldats, qui étaient bien armés, résolurent de vendre chèrement leur vie. Ils tuèrent un grand nombre d'Indiens qui étaient venus pour les arrêter, et l'Inca lui-même tomba sous leurs coups. L'armée péruvienne, privée de son chef, reprit alors la route des Andes (i). #

Pizarro commença par faire donner la torture à Francisco de Orihuéla, pour le contraindre à lui révéler la situation des affaires à Lima , et condamna à mort Felipe Gutîérez , Arias Maldonado , et Gaspard Rodriguez , à cause du dévouement qu'ils avaient montré a la cause royale. L'ancien gouverneur, Vaca de Castro , fut ramené à Lima, où les juges, ayant découvert une conspiration tramée contre eux , appliquèrent à la roue plusieurs gentilshommes et coupèrent la main à un nommé Barrionucio.

Cependant les habitants de la Plata s'étant déclarés pour le roi , Pizarro envoya Francisco de Carvajal à Cuzco , avec ordre de mettre à mort tous les partisans de Véla qu'il y rencontrerait. Carvajal arrêta en conséquence cinq des principaux citoyens, en pendit trois à des arbres comme mutins {por amoù'nadores) , et laissa la vie à un autre, nommé

(1) Suivant Herréra. Gomara raconte la mort de ce prince d'une autre manière. Selon de la Véga , huit Espagnols, qui après s'être échappés de prison, étaient \ arvenus à gagner les montagnes, persuadèrent a Manco d'aller trouver le vice-roi qui venait de lui rendre une partie considérable de son empire. Nuûez se proposait de le bien accueillir. Le malheur voulut que ce prince se présentât au moment où il était a jouer aux boules avec Gomez Pérez, et se disputait avec lui sur quelque point du jeu. Pérez dans son emportement, lança au hazard une boule qui atteignit le malheureux Inca a la tête et rétendit roide mort.

a6G CHRONOLOGIE HISTORIQUE

Manjarès , moyennant une somme de 2,000 ducats. Cet acte de barbarie répandit partout la terreur; les juges euxmêmes, cédant à ce sentiment, nommèrent Pizarro gouverneur (1). Il fit alors son entrée triomphante à Lima, vers la fin d'octobre i544» avec six cents hommes de troupes et deux mille Indiens qui portaient le bagage. Vaca de Castro obtint du vice-roi la permission de s embarquer pour Panama , et celui-ci mit à la voile pour Tumbez , d'où il comptait se rendre à Quito, afin d'y attendre des secours de Popayan et du nouveau royaume de Grenade.

Pizarro, voulant se défaire des juges du roi , envoya Texada en Espagne, pour représenter à la Cour qu'il n avait aei que par la volonté du peuple. De son côté , le vice-roi fit

Partir , pour la même destination , Diego Alvarez Cuéto, à effet de présenter au roi un rapport de tout ce qui s'était passé au Pérou. Ayant ensuite nommé son frère Vêla Numz général de sa petite troupe, il se rendit à Quito pour y lever des hommes et faire les préparatifs nécessaires.

Le vice-roi avant fait assassiner le facteur de Lima, Juan Suavez, qu il soupçonnait d'être opposé à l'exécution de ses ordonnances , ce crime le perdit dans l'esprit des habitants de cette ville, où il avait résolu de se fortifier. Contraint de renoncer à ce projet, il prit le parti de se rendre par mer à Truxillo ; niais arrêté par les juges, dont trois avaient conspiré contre lui , on rembarqua à bord d'un bâtiment destiné pour l'Espagne et où il fut placé sous la surveillance d'Alvarez, qui devait l'accuser «levant la Cour. Celui-ci toutefois le remit en liberté. Après son départ, le juge Cépéda fut nommé président, et Martino de Roblès capitaine général.

Sur ces entrefaites, Hernando Machicao, qui avait été envoyé par Pizarro à Tumbez , pour assassiner ou en chasser le vice-roi, débarqua dans ce port, s'empara de son navire, et pilla Puerto Viéjo. 11 se rendit de là à la baie de Panama, où il enleva trois navires marchands , et se présenta ensuite avec sa flotte composée de sept voiles, devant cette ville, où il entra à la tête de deux cents hommes. Il laissa partir pour l'Espagne le juge Texada et Francisco Maldonado. Ayant découvert un complot formé contre ses jours ,

(1) Zarate, l'un d'eux , dit que la crainte seule lui fit signer M commission.

il fit étrangler plusieurs des habitants de Panama , pilla la ville , embarqua toute l'artillerie qui s'y trouvait , et fesant voile de nouveau pour Tumbez avec vingt-six navires, H s'empara sur sa route d'un bâtiment de la Nouvelle-Espagne, qui portait des hommes et des chevaux. Le vice-roi lui offrit son pardon, s'il se rangeait de son parti. Machicao s'y refusa. De son coté , Pizarro , jaloux de son pouvoir, envoya Pedro de Hinojosa et Martinez de Koblès pour t lui retirer son commandement.

Le vice-roi fut joint à Quito par le capitaine Francisco Hernandez Giràn , qui lui amena deux cent soixante hommes. Il nomma son frère, Véla Nunez, son lieutenant général ; déclara rebelles et traîtres les partisans de Pizarro, et ayant pourvu à l'équipement de ses troupes, pour lequel les habitants de Quito lui avaient fourni So,ooo pièces de huit, il se mit en marche le 4 mars 1545. Chemin fesant , un différend s étant élevé entre les officiers, Giron déclara qu'il ferait trancher la tête à quiconque refuserait de lui obéir, et tous rentrèrent dans le 4evoir.

Pizarro gouvernait toujours à Lima avec le même despotisme Il menaça le roi d'Espagne de méconnaître son autorité et de livrer le pays aux Français , s'il refusait de lui en laisser le gouvernement. 11 exigea de tous les Espa-

§nols le tiers des tributs qu'ils recevaient des Indiens , et ont le montant était de s5o,ooo ducats par an. Il s'empara de l'or et de l'argent qui appartenaient à la couronne , et ordonna d'équiper des galères à Aréquipa pour croiser le long des côtes jusqu'à Nicaragua et au Guatémala. Ayant appris que Nunez était arrivé à San-Miguel de Piura, il résolut de l'y aller attaquer. Dans ce dessein , il s'embarqua au Callao, avec environ six cents hommes. Nunez, qui ne voulait pas risquer le combat , reprit à son approche le chemin du Quito. Pizarro l'y suivit, le harcela constamment dans sa marche , et le poursuivit jusqu'à vingt lieues audelà de Pasto , hors des limites du Pérou, après quoi il se rendit à Quito, d'où il envoya une escadre à Panama, sous le commandement de Pédro de Hinojosa , pour empêcher Nunez d'y lever des troupes. Cet officier revint peu de tems après avec deux cents recrues qui s étaient d'abord engagées au service du vice-roi.

Nunez parvint néanmoins à réunir quelques troupes à Popayan, Croyant Pizarro loin de la province de Quito , il

s'avança de ce côté. Mais celui-ci , instruit de son approche, marcha à sa rencontre , et l'atteignit dans la plaine d'Anaquito, le iq janvier i546. Les forces du vice-roi se composaient de deux cent fantassins et de cent dix cavaliers ; et celles de Pizarro de trois cent trente piquiers , de cent cinquante mousquetaires et de cent trente cavaliers. La victoire ne fut pas long-tems douteuse. L'armée royale perdit une cinquantaine d'hommes dans le combat , et soixante-dix dans la retraite. Le vice-roi , qu'on trouva sur le champ de bataille, baigné dans son sang, eut la tête tranchée et son corps fut ignominieusement traîné par un nègre. Pizarro n'eut que vingt hommes tués. Après cette victoire, il retourna en triomphe à Lima, où il fixa sa résidence , et expédia de là des agents en Espagne pour justifier sa conduite.

Cependant Francisco de Aîmendias , lieutenant de Pizarro à la Plala, s'était rendu odieux aux habitants de cette ville pour avoir fait étrangler sans motif Gomez de Lima, un de ses citoyens les plus recommandables. Toute la population courut aux armes, et s'étant choisi pour chef Diego Centéno, officier distingué, qui avait servi sous le vice-roi Nunez, elle se déclara pour le roi , et marcha, au nombre de mille à douze cents hommes, contre Pizarro. L'habileté de Francisco de Carvajal triompha toutefois de celle de Diégo Centéno, qu'il obligea de retournera la Plata. Ce général battit ensuite un corps d'armée aux ordres de Lopez de Mendoça , . qui périt dans i'aciion , et dont il envoya fa tête à Aréquipa pour y être exposée au gibet. ^Carvajal entra à Potosi les armes à la main , prit possession des mines qui venaient d'être découvertes, s'appropria tous les Indiens Yanaconas, ou esclaves des Espagnols morts ou en fuite , ou qui n'étaient pas de son parti , et s'empara de dix mille Hamas qui servaient au transport des vivres.

Carvajal , alléguant le proverbe qui dit: * qu'il n'y a pas de trahison a ceindre le diadème», chercha à persuader à Pizarro de se proclamer roi. Mais celui-ci recula devant une pareille idée. Il partit de Quito, passa parTruxillo, et se contenta d'entrer solennellement à Lima. Carvajal lui apporta pour un million de pesos en argent (i).

(i) Herrcra, décad. VII, lib. VI, cap. il; lib. VU, cap. \i» □3; lib. "VIU, cap. la 11 ; lib. IX, cap. i, i5 à u4 et 27 ; lib. X,

DE i/ AMERIQUE. 269

La ville de Potosi (Pofosium) fut fondée en i545, sur je revers de la célèbre montagne du même nom, par des Espagnols qui s'y étaient réunis pour en exploiter la mine (i).

Administration du licencié Pedro de la Gasca pendant les années i546, i5/*7, i548, \5faet i55o. Cependant l'empereur Charles V, informé, par les agents de Gonzaîo Pizarro et de Blasco Nunez , des fâcheux événements occasionés par ses nouvelles ordonnances, et affligé des dissentions qui divisaient le Pérou, modifia ces lois, révoqua celles qui défendaient au gouverneur, au vice-roi ou autres de donner des Indiens in commendam ; et voulut qu'on pût en appeler a la couronne, pour la somme de six mille ducats, au lieu de dix mille qui était le taux fixé précédemment. Il nomma en même tems Pédro delà Gasca clerc du tribunal de l'inquisition à Valencia, président de l'audience royale de Lima , et lui donna pleins pouvoirs d'apaiser ces différends, en lui recommandant d'employer l'artifice et l'adresse, de préférence à la force. Il l'investit aussi du droit de faire grâce pour tous crimes ; de répartir les Indiens conformément à la loi des répartimientos ; de nommer les gouverneurs et autres officiers; de rendre des ordonnances avec le consentement des habitants; de juger des causes et de faire exécuter ses sentences -, de disposer des revenus de la couronne toutes les fois que les circonstances le requerraient , pourvu que deux des juges royaux, ou des officiers du roi y aient donné leur assentiment , etc. 11 était recommandé à tout vice-roi, gouverneur et autres officiers, de lui obéir; et la ville de Panama fut déclarée dépendre de la Cour du * erou.

Muni de ces pouvoirs , qui lui furent confirmés en février i546, et d'une lettre du roi pour Gonzalo Pizarro ,

cap. i a 3 6 a i3, 21 et 11. Décad. VIII, lib. I, cap. 1, 2 et 3.— tarate, lib. IV, cap. 24 et 25; et lib. V, cap. 1 k 32.

(1) Celle ville est située par lat. S. ig« 47', et long. 670 22* O. de Grccnwich , 70° O. de Paris, a vin^t-cinq lieues O. de Chu- <ïuisaca. On y établit une monnaie en i5Ô2. Avant la révolution , elle renfermait six couvents, deux monastères et un colléçe de jésuites. Sa population, suivant Helms, est de cent mille habitants, y compris les esclaves.

Voyez Herréra , décad. VIII, lib. II, cap. i5.

2JO CUBONÔLOGIE niSTOÏRIQUE

il s'embarqua au port de San-Lucar, avec les deux endors Inigo de la Reniéria et Andres de Cianca, Alonzo de Alvarado qui avait le titre de maréchal, l'adélantado Pasqual de Andagoya et plusieurs autres cavaliers. Arrivé à Santa- Marta, le 17 juillet, il y apprit, du juge Miguel Diaz de Armandariz , la mort du vice-roi Nunez et la défaite récente de MelchiorVerdugo* Ce dernier, commissionné par la Cour royale, était parti de Nicaragua dans des barques, avec un détachement de soldats; il avait pénétré, par le canal du Désaguadéro , un des débouchés du lac de Nicaragua , dans la mer du Nord , avait surpris , à Nombre de Dios , don Pèdro Luis de Cabrera avec cent vingt hommes , et avait pris possession de ce port. Toutefois, l'amiral de Pizarro, Pédro de Hinojosa, qui s'y présenta avec des forces supérieures, l'obligea à regagner ses barques.

Le président Gasca se rendit de Santa-Marta à Nombre de Dios. où il fut bien accueilli, et reçut la soumission de Hernan Mexia, chef des troupes rebelles dans ces parages. Melchior Verdugo , qui y retourna peu après avec deux navires et quelques hommes, eut ordre de les y laisser et de partir pour Carthagéna ou Nicaragua. Mais, mécontent de cette mission , il fit voile pour l'Espagne. Le président se mit alors en route pour Panama, où il arriva le i3 août 1 546. Les autorités de cette ville lui firent aussi un très-bon accueil. Il écrivit de là à Gonzalo Pizarro, en lui adressant la lettre du roi; mais, persuadé d'avance qu'il ne se soumettrait pas à ses ordres, il invita le vice-roi de la Nouvelle-Espagne, don Antonio de Mendoza, et les présidents des Cours d'Esparîola et des Confins à lui fournir les armes, les chevaux et les hommes nécessaires pour le réduire à l'obéissance.

Vers le même tems, Pizarro s'était rendu de San-Miguel à Truxillo, où il avait été parfaitement reçu. Informé des succès de Carvajal dans la province méridionale, et de la découverte de la riche mine de Potosi, il partit pour Lima. L'évêque de Bogota , le gouverneur Gomez de Solis et les magistrats allèrent au-devant de lui pour le féliciter sur ses victoires. Il fut ensuite convenu , entre eux, d'embarquer le président, aussitôt son arrivée, à bord d'un navire qui devait indubitablement périr dans la traversée ; et d'envoyer, d'un autre côté, en Espagne, Hernan Mexia et d'autres députés , pour rendre compte de tout ce qui s'était passé.

DE L'AMÉRIQUE. âjf l

Alonzo de Toro, gouverneur de Cuzco, ayant été assassiné par son beau-père, Pizarro confia le gouvernement de celte ville à Alonzo Alvarez de Hinojosa. Il envoya ensuite au supplice Véla Nunez , frère du vice-roi , dont le crime avait été de chercher à s'embarquer pour l'Espagne, avec Juan de la Torre qui le trahit. l)e son côté , Carvajal , son émissaire à la Plata, mit à mort huit personnes sur trente qui avaient conspiré contre lui ; nomma de nouveaux magistrats; changea les officiers du revenu public, et leva, à Potosi , une contribution de sept cent mille pièces de huit qu'il emporta à Lima.

Tandis que le président Gasca était en négociation avec Pédro de Hinojosa, pour en obtenir la reddition de la flotte, Lorenzo de Aldana arriva du Pérou , le 16 novembre i546 , et lui représenta l'état des affaires a Lima. 11 lui dévoila les projets de Pizarro , et lui remit une lettre signée de soixan tedix rebelles. Hinojosa entra alors en arrangement avec Gasca, le 19 novembre, et mit la flotte à la disposition du président qui le maintint lui et ses officiers dans leurs commandements respectifs, et leur délivra des commissions au nom du roi, le ier. décembre suivant. Palomi no arUora ensuite le pavillon royal à bord du vaisseau amiral; et Gasca envoya des dépêches au Pérou, et des émissaires à Carthagéna, à Santa-Marta, au Nuévo Ueino (Granada), et à TEspanola , pour se procurer des troupes et des munitions de guerre. On plaça un vaisseau à l'île des Perles, pour forcer tous les bâtiments venant du Pérou, à aller relâcher à Panama (1).

Les Indiens ayant pillé et tué quelques Espagnols sur la route royale de Quito à Cuzco, Gonzalo Pizarro avait envoyé le capitaine Alonzo de Mercadillo avec cent hommes, après la bataille d'Anaquito , pour y fonder un puébto. Cet officier commença rétablissement de la petite ville de Zarza, à Cangachamba, entre les ruines de Pulacu et Gua~ camana , qui descendent de la Cordilléra Nevada ; mais cette position étant trop exposée aux ardeurs du soleil , elle fut transférée depuis à l'emplacement qu elle occupe aujourd'hui dans la belle vallée de Cuxibamba^ et reçut le nom de Loxa (2].

(1) Herréra, décad. VIII, lib. I, cap. 4-

(1) Loxa est située par lat. S. 5° 5', long. 790 i5' O. de Grecnwich, 8i° 45' O. de Paris, h quatre-vingts lieues de Quito.

Le président, convaincu qu'il ne pourrait réduire le Pérou que par la force , envoya quatre vaisseaux montés de trois cents hommes pour croiser le long des côtes et recevoir à leurs bords tous ceux qui abandonneraient le parti de Pizarro. Lorenzo de Aldanaen fut nommé commoaore , et Juan Alonso Palomino , Hernan Mexia et Juan de I lia , capitaines. L'expédition mit à la voile le 17 février i547, et» s'étant approchée de Tumbez, le gouverneur de Pizarro, Bartolomé de Villalobos , en avertit le capitaine Diego de Mora , qui se trouvait à Truxillo , à cent dix lieues de là , et qui se rendit à bord de la flotie du roi.

Peu après , des habitants de Callao s'étant déclarés pour le roi , Pizarro chargea le licencié Léon d aller s'emparer de ce port. Ce dernier mit à la voile le 26 avril , avec un galion monté de quatre-vingt-dix hommes ; mais ayant rencontré dans cette ville le capitaine Juan Alonso Palomino, il réunit ses forces à celles de Aldana.

Lorenzo de Aldana se dirigea ensuite avec la flotte vers Lima , tandis que Diégo de Mora marcha avec toutes les troupes qu'il put réunir, sur Caxamalca, où se rendirent aussi Juan de Saaoédra , qui arrivait de Guanuco, Gomez de Aharado , de Chichiapoyas ; Juan Porcèl, de Bracamoros , et Alonzo de Mercadillo , de Loxa. Toutes ces troupes réunies présentaient un effectif de quatre cents hommes. Bartolomé de Villalobos, qui s'avançait à travers les montagnes avec les garnisons de San-Miguel , de Tumbez et de Maria Vélica, ne se^ sentant pas en état de tenir tête à Diégo de Mora , retourna à Piura , et prit le gouvernement de cette ville et de la province qui en dépendait au nom du roi. Francisco de Olmos, informé de cet événement, se rendit de Puerto Viéjo à Guayaquil , où il tua Manuel Estacio , et se déclara aussi pour le roi.

Ces défections n'abatlirent pas le courage de Pizarro. Il rassembla toutes ses forces A Lima, et ordonna à tout homme en état de porter les armes , de se ranger sous ses drapeaux , à peine de mort. Il réussit , par ce moyen, à réunir neuf cents hommes. Il donna à ses deux capitaines de cavalerie 5o,ooo castellanos , à Martin de Roblès 25,ooo ; la

On recueille aux environs le fameux fébrifuge nommé quinquina ( cascarilla cortex loxensîs). Elle avait autrefois trois couvents et un collège de jésuites. Population , dix mille habitants.

t>B l'Amérique. 273

même somme à Machicao et à Guévara, 4°>°oo à Juan de Acosta, 12,000 à Martin de Almendras , et la même somme à Juan de la Torre et à Antonio de Altamirano, qu'il nomma son porte-étendard. Ces gratifications s'élevèrent, dit-on , à 5 00, 000 castellanos.

Pizarro avait fait partir auparavant le sergent-major Siïvéra pour la ville de la Plata , où il avait des hommes et de l'argent, et avant expédié Antonio dejRobles à Cuzco , Lucas Martin à Àréquipa, et d'autres à plusieurs commandants de provinces avec les instructions nécessaires. A l'instigation du licencié Cépéda , il fu faire le procès au président et aux commandants de la flotte , qui furent condamnés , par une assemblée des avocats de la ville , savoir : la Gasca à avoir la tête tranchée , et Hinojosa et autres officiers à être écartelés. Toutefois , il n'y eut que Cépéda qui signa la sentence , les avocats s'y étant refusés sous prétexte que la Gasca était prêtre.

Pizarro nomma ensuite Antonio de Robles gouverneur des provinces supérieures et méridionales du Pérou. Cet officier, s'étant mis en route pour aller prendre possession de son gouvernement, apprit à son arrivée à Xaquixaguana , à quatre lieues de Cuzco , que Diego de Centéno , qui s'était caché dans une caverne avec Luis de Ribéra , marchait avec environ quarante hommes sur Cuzco. Robles retourna alors sur ses pas , réunit à peu près trois cents hommes sur la place ou marché (/« Plaça) , et chargea Francisco de Aguirre d'aller reconnaître l'ennemi. Mais celui-ci étant passé de son côté , Centéno pénétra dans la ville à la faveur de la nuit , tua et blessa un grand nombre de ceux qui opposèrent de la résistance, prit Robles et le fit décapiter le lendemain. Centéno trouva à Cuzco 100,000 castellanos appartenants à Pizarro, qu'il distribua à ses soldats pour s acneter des armes , après quoi il nomma des capitaines , et s'avança, avec environ quatre cents hommes, à travers la province de Collao , jusqu'à la Plata, pour gagner Alonso de Mendosa à la cause royale.

Vers le même tems Lucas Martin, qui s'était mis en marche d' Aréquipa, avec cent trente hommes , pour rejoindre Pizarro, fut arrêté par ses troupes, qui s'étaient choisi pour chef Géronimo de Villêgas , et livré à Centéno. Juan de Acosta , rappelé par Pizarro des provinces du Sud , dont il venait de conférer le gouvernement à Pédro de Puelles , se vit aussi abandonné par cent six des siens aux X. 23

ordres de Géronimo de Soria II se vengea toutefois de cette défection sur Alonso Mexia , gendre du comte de Goméra, et sur un autre soldat , auxquels il fit trancher la tète, et en conduisit plusieurs prisonniers à Lima. De son côté , Pizarro , soupçonnant la fidélité d'Antonio Altamirano, régidor de Cuzco et son porte-étendard, le condamna au dernier supplice, et donna ses biens (vienes et incomiendas ) et sa charge à don Antonio de ltibéra , qui venait d'arriver de Guamanga avec trente ou quarante nommes. Cépéda, voulant engager les habitants plus étroitement dans la cause de Pizarro , les força de prêter le serment de ne reconnaître d'autre autorité que la sienne. Pizarro détacha alors Juan de Acosta, avec trois cents hommes, pour aller à la recherche de Centéno. Peu après, ayant signalé quatre vaisseaux du roi qui s'approchaient du port de Lima, il en retira ses troupes pour les empêcher de déserter, et alla camper à environ une lieue de la mer. Parle conseil de Cépéda, il avait incendié sa flotte , qui se composait de cinq navires, pour ôter à ses ennemis les moyens de fuir. Le lendemain , il envoya Juan Fernandez, alcade de Lima , à bord des vaisseaux nu roi , pour demander au capitaine Lorenzo de Aldana quelles étaient ses intentions. Celui-ci lui députa alors le capitaine Christooal de Péna, à qui Pizarro offrit 100,000 ducats, s'il consentait à lui livrer le galion de l'escadre, ce que cet officier refusa. Dans cette position critique , Pizarro se vit abandonné de plusieurs personnes de marque , et entre autres de Diégo Maldonado , du capitaine Martin de Robles, de Gabriel de Roxas, et de Bénito Suarez de Carvajal , qui commandait cette nuit la garde du généra!. La défection de cet officier, qui avait tué le dernier viceroi-, et laissé au-delà de i5,ooo ducats dans le camp, fit croire qu'il y avait amnistie pour tous les rebelles, et le nombre des désertions fut très-considérable.

Cependant, malgré la sévérité déployée par Pedro Martin de Sicilia , homme barbare , que Pizarro avait laissé à Lima , avec ordre de pendre tous les soldats qui s'y rendraient de son camp, ou qui s'y arrêteraient , l'alcade et plusieurs autres habitants arborèrent le pavillon royal ; et , le 9 septembre i547, le commodore Aldana , ayant débarqué ses troupes , reçut la soumission de la ville.

Juan de Acosta , à qui Pizarro avait intimé l'ordre de le joindre à Aréquipa, fut abandonné par ses soldats, qui s'enfuirent , les uns à Lima , et les autres à Cuzco. Le corps

DE LAMÉaiQUE. ^5

d'armée de Pizarro fut aussi considérablement diminué durant sa marche vers Aréquipa, et il ne lui restait plus que deux cent quatre-vingts hommes des mille qu'il avait en quittant Lima , et de quinze cents autres qui se trouvaient dans différentes parties du pays.

Sur ces entrefaites , le président fit voile de Panama avec une flotte de vingt*deux navires, toucha à l'île de Gallo et au port de Mania , et vint jeter l'ancre au Puerto Viéjo. De là, il se rendit par terre à Tumbez , où il arriva vers la fin de juin avec environ cinq cents hommes. Y ayant attendu

Îuelque tems les renforts qu'on lui envoyait de Quito et de lochabamba, il se remit en marche pour attaquer Pizarro. Pedro de Hinojosa, général de l'armée, se dirigea avec toutes ses troupes vers la vallée de Xauxa, pour seconder les opérations de Genténo et des habitants de Cuzco. Gas-

5ar de Roxas alla prendre le commandement des troupes isponibles de Lima , et porter à Aldana l'ordre d'y rester en qualité de gouverneur, et de bien garder le nort et la flotte. De son côté, le président, accompagné d un faible détachement , se rendit d'abord à Truxillo , de là à Santa , et ensuite au lac de Titicaca, où il se trouva à la tête de mille soldats. Toutes les villes , dégoûtées de la tirannie de Pizarro , s'étaient déclarées en sa faveur. Durant les trois années précédentes, il avait péri cinq cents hommes sur le champ de bataille, et il en avait été décapité ou pendu deux cent quarante , dont soixante-dix possédaient des propriétés qui rapportaient annuellement de 10,000 à 3o,ooo pesos.

Cependant Àlonso de Mendosa venait de se joindre à Diégo Centéno avec trois cents hommes. Pizarro s'arrêta vingt jours à Aréquipa pour l'y attendre. Centéno , ayant reçu ce renfort, quitta une forte position où il s'était retranché , et alla brûler le pont du Désaguadéro , ou canal du lac de Titicaca, pour en couper le passage à Pizarro. Le 20 octobre, les coureurs des deux partis se rencontrèrent, et peu après les armées arrivèrent en présence dans la plaine de Guarina. Centéno comptait mille combattants, dont deux cents cavaliers, cent cinquante arquebusiers etsix cent cinquante piquiers. Pizarro n'avait que quatre cent quatrevingt-sept soldats, dont deux cent quatre-vingts arquebusiers, quatre-vingts cavaliers et cent vingt-sept piquiers. Il n'en remporta pas moins une victoire complète sur Centéno, auquel il tua trois cent cinquante, hommes, y compris trente que Garvajal fit mourir après le combat. Sa perte ne

276 CHRONOLOGIE HISTOBIQUE

fut que de cent tués. Cette bataille reçut le nom de Guarina (katalla de Guarina) du bourg près duquel elle se livra.

Après cette victoire , Pizarro accorda des terres en récompense à ses soldats , et prit ensuite le chemin de Cuzco avec environ quatre cents hommes , pour se préparer à aller combattre le président. Il envoya aussi des capitaines à la Plata et à Aréquipa chercher de l'argent et des munitions.

Cependant le président , oui était resté tranquillement dans la vallée de Xauxa , se disposait à licencier ses troupes lorsqu'il apprit la défaite de Centéno. Il quitta alors ses quartiers , le 29 décembre , avec seize cents hommes , dont sept cents arquebusiers, cinq cents piquiers et quatre cents chevaux , et pénétra , par Guamanga , dans la province d'Antahuaylla ou Andaguaylas, où il passa l'hiver à attendre de nouveaux secours. Il y fut bientôt rejoint par les corps du maréchal Alonso de Alvarado , du capitaine Pedro de Valdivia et d'autres, qui accrurent ses forces d'environ trois cents hommes. Avec ces renforts, Gasca continua sa marche, franchit la rivière d'Amançay (1), à vingt lieues de Cuzco , traversa l'Apurimac, et alla établir son camp dans la vallée de Sacsahuana ou Xaquixaguana , à quatre lieues de cette ville, où Pizarro, qui en était sorti contre l'avis de Carvajal, l'attendait. Mais l'aile droite de ce dernier et plusieurs escadrons de cavalerie étant passés à l'ennemi dès le commencement de l'action, et le reste des troupes l'ayant ensuite abandonné , après une faible résistance, Pizarro se rendit au vainqueur avec quelques officiers qui lui étaient demeurés fidèles. Ce combat eut lieu le 9 avril i548. Il y eut dix ou douze hommes de tués du côté de Pizarro , et Gasca n'en perdit qu'un seul.

Pizarro , traduit devant un conseil de guerre , et condamné comme traître et tiran ( traidor i famoso tirano ) , fut décapité le même jour , dans la quarante- deuxième année de son âge. Son mestre-de-camp , Francisco de Carvajal , qui avait quatre- vingt- quatre ans , fut êcartelé , et huit ou neuf de ses officiers furent pendus. On rasa les maisons que Pizarro avait à Cuzco et à Lima ; on sema du sel sur l'emplacement qu'elles occupaient , pour empêcher l'herbe d'y croître , et on y éleva une colonne sur laquelle

(1) Les Espagnols la nomment Avancay.

de l'Amérique. 277

on grava cette inscription : Gonzalo Pizarro , traître et rebelle à son souverain , se souleva contre son autorité au Pérou , et osa livrer bataille , dans la vallée de Saesahuana , à V armée qui marchait sous F étendard royal de Sa Majesté. Sa tête , portée à la ville des Rois, y fut placée dans une cage de fer , sur laquelle on lisait aussi f inscription ci-dessus.

Le capitaine Guévara, Juan de Aces ta , Francisco Maldonado , le capitaine Juan de la Torré Vergara, et douze autres chefs , furent également exécutés On confisqua les biens de dix-sept autres, et plusieurs subirent le châtiment du fouet , des galères et du bannissement, l e juge Cépéda alla terminer ses jours dans une prison en Espagne.

Le lendemain de sa victoire, le président entra en triomphe à Cuzco , et y fut salué par ses habitants du nom de vainqueur heureux, de père de la liberté et de fortuné (1). Gasca se rendit ensuite à la vallée de l'Apurimac, à douze lieues de Cusco , pour procéder au partage des terres. U distribua cent cinquante encomiendas , dont la valeur , selon les uns, était d'un million de pésos, et suivant d'autres , d'un million et demi. Il retint pour sa part i5o,ooo écus en or , et se retira , le 17 septembre 1548, a la ville des Rois , où il fut reçu avec acclamation , et appelé père , restaurateur et pacificateur [padre, restaurador i pacificador).

Fondation de la ville de Nûestra Seriora de la Paz (Paw;), ou Notre- Dame -de-la-Paix , en i548(a). Après avoir fait la répartition des terres du pays conquis par Mayta-Capac , quatrième inca , le président , pour protéger le commerce entre Aréquipa et la Plata , qui étaient éloignées de cent soixante-dix lieues l'une de l'autre, projeta rétablissement de cette ville ami-chemin entre Cuzco et Charcas » et la nomma ainsi en commémoration de son triomphe (3).

(1) Vencedor dichoso, padre de la libertad, i bien afortunada.

(2) Quelques auteurs disent en i558.

(3) Cette ville fut aussi appelée Chuquiavo ou Puéb/a Nuévo. Elle est située par latitude S. 17* 3o* *j à deux cent vingt lieues S. de Lima, a soixante d'Aréquipa , à quatre-vingts de Potosi . a cinquante d'Oropésa et à cent de Cuzco. ioo5 , la Paz fut érigée en évêché suffragant de l'archevêché de Charcas, et non pas de celui de Lima comme l'avance La Martinière. Elle renier»

* Alcédo la place par latit. S. 16° 5o' et 3i3» 3o' de long, de Ténenffc, M. Bruc* met la Paz à 1-70 40» de lat. S. et 70© 5*' de long. O.

Alonso de Mendoza , qu'il chargea de ce soin f en jeta les fondements, le 20 octobre 1 54-8, dans la vallée de Chuquiavo (1), à douze lieues au sud de la grande chaîne de montagnes qui parcourt tout le pays depuis Carthagéna jusqu'au détroit de Magellan (2).

Fondation de la ville de Sanla-Cruz de la Sierra. {Fanum S. Crucis ad Montes. ) En 1 S48 , le capitaine Nuflo de Chaoes remonta le Paraguai, avec l'approbation du président Pédro de la Gasca, sur quelques navires et des canots, à bord desquels il y avait cent cinquante mousquetaires et deux cents chevaux. Après avoir navigué l'espace d'environ trois cents lieues vers le nord , il prit la direction du "N.-E., et entra dans la province de Javcs , où il eut à livrer plusieurs combats aux naturels, qui lui tuèrent quelques-uns de ses gens avec des floches empoisonnées. Quatre- vingts • Castillans, harassés de fatigue, retournèrent à l'Assumpcion. Chaves pénétra avec les cinquante qui restèrent auprès de lui , et deux mille Indiens confédérés , dans la pro-

niait autrefois cinq couvents de Franciscains, deux de religieuses, une maison de femmes recluses (casa de mugeres recogidas) , uu collège de jésuites ( regulares de la compania) et un autre pour l'éducation de la jeunesse , appelé San-Géronimo. Les armes de cette ville, qui lui furent données par Charles V, représentaient un bouclier, au haut duquel on voyait un casque, et une colombe qui tenait dans son bec une branche d'olivier ; au centre il y avait une couronne, et au-dessous, d'un côté, uu lion, et, de 1 autre, UO agneau, placés sous une rivière, avec la devise suivante :

Los discordes encontrados En Paz y amor se juntaron ; Y pueblo de Paz fundaron Para perpétua memoria.

Alcédo publie une liste de dix-neuf évêques qui ont occupé le siège de la Paz, de 1606 a 1788, et dont quelques-uns étaient nés à Lima , a Quito et dans d'autres parues du Quito. Don Féliciano de la Véga, originaire de Lima, était un homme de beaucoup de mérite, un grand littérateur et un profond jurisconsulte. De quatre mille sentences, tant civiles que criminelles qu'il prononça , il n'en fut jamais révoqué une. ta Paz renferme , suivant ïîelms, quatre mille maisons et vingt mille habitants.

(1) Clwqueyapu , par corruption Chuquiavoy signifie, dans le langage aymara , héritage d'or.

(-i) Herrëra , décad. \ÏU , lib. IV, cap. 17.

DB l' AMÉRIQUE. 279

vince de Taguamacis , et fonda une colonie sur le bord de la rivière de Guapai, pour pouvoir de là tirer des secours du Pérou ; mais le capitaine Andrès Manso ayant construit une ville dans le voisinage, au milieu des Cordillères, par ordre du marquis del Canète, Chaves , pour éviter toute contestation à ce sujet, laissa l'affaire à la décision de ce vice-roi , qui lui donna en récompense le gouvernement des Moxos. Ce capitaine retourna alors à la province des Taguamacis, qu'il réduisit à l'obéissance, et où il fonda la ville de Santa- Cruz de la Sierra, ou de Sainte-Croix de la Montagne. Chaves ayant e'té obligé de se rendre à la Plata , confia le commandement de Santa-Cruz au capitaine Salazar. Les Indiens Chivichicochis et autres proGtèrent de son absence pour se révolter. Ils tuèrent quelques Espagnols qui tombèrent entre leurs mains, et s étant réunis dans un fort , ils se disposaient à attaquer Santa-Cruz, lorsque Chaves , à la nouvelle de leur révolte, retourna à sa colonie, vainquit les rebelles, rasa leur fort et les força à la soumission.

Sous l'administration du comte de Niéva, les Cliériguanaes prirent les armes, massacrèrent le capitaine Andrès Manso , et détruisirent les villes de Nuéva Rioja et de Puéblo de la Barranca. Chaves marcha contre eux à travers la province de Tipiones , avec soixante mousquetaires, et, les ayant soumis , il alla reconnaître le pays d'Ytatin, situe à trente-neuf lieues de Santa-Cruz , et qui abondait en mines de cuivre , de plomb et d'argent. Il se rendit de là à Santa-Cruz, d'où il repartit bientôt pour l'Ytatin , avec soixante soldats , des forges et les instruments nécessaires h l'exploitation des mines. Malheureusement , un jour qu'il s'entretenait avec les caciques du pays , sur la forme de leur gouvernement et leurs usages, un Indien vint par derrière et lui porta à la tête un coup de macana, dont il mourut (1).

La nation indienne la plus puissante des environs de Santa-Cruz de la Sierra était celle des Chiquitos , qui furent ainsi nommés à cause de la petitesse des portes de leurs cabanes. Ils se composaient, à l'arrivée des Espagnols, de quarante-huit nations différentes (2). Ils vivaient prinei-

(1) Herrëra, décad. Vlll, lib. V, cap. 3 el 10.

(a) C'étaient les Picocas* les Punajicas, les Quimécas , les Hua*

aKo CHRONOLOGIE HISTORIQUE

Salement de l'agriculture , et cultivaient de grands champs e maïs , de fèves et de coton. Les Chiquitos étaient aussi fort belliqueux , étant sans cesse obligés de repousser les attaques de plusieurs nations voisines d'anthropophages , au nombre desquelles se trouvaient les Pirataguères et les Titanes , qui habitaient à environ trente-cinq lieues de Santa-Cruz, et les Chef iguanes de la Cordilière de Vilaque, que l'inca Yupanqui avait vainement tenté de réduire (i).

Cependant , les habitants de Santa-Cruz (2), incapables de résister aux attaques réitérées des Indiens du voisinage , se virent contraints d'abandonner la ville. N'ayant pu tomber d'accord sur le choix de l'emplacement d'une ville nouvelle, ils se partagèrent en deux bandes , dont l'une alla jeter les fondements de Santiago del Puerto , et l'autre ceux de San-Lorenzo de la Frontéra , qui devint la capitale de la province.

L'établissement de Sa/inas fut formé en iô^cj, par lat. S. 180 , dans le Llanura de Misque , province et gouver-

pacas , les Baurécas, les Payconécas, les Huaravos , les Anaporécas, les Mériponécas, les Zarabécas , les Oturcs , les Caytoporades, les Bohococas, les Tabacicas , les Zebacas , les Quinoméeas, les Yarucaricas, les Cucicas, les Tapacuracas, les Pauuacacas , les Quidabonécas, les Curiminacas, les Véripones, les Huaycurues, les Quitémocas, les Napécas , les Pizocas, les Tampicas, les Xul>erécas, les Parisiens , les Xamauucas, les Tapuricas, les Cupiécas, les Chamaros, les Pénoqujcas, les Maxainoricas , les Taos, les Bazorocas , les Péquicas, les Parabacas, les Otuques, les Écorabécas, les Curacanccas , les Batasicas, les Ubisonécas, les Boros, les Mataycas et les Morotocos.

(1) Herréra, décad. VIII, lib. V, cap. 10.

(2) Chaves l'appela ainsi en l'honneur de sa ville natale. Les auteurs espagnols ne sont pas d'accord sur l'époque de sa fondation : Hcrrdra la place en i548, Alcédo en 1557 et Azara en i56o. La ville de Santa-Cruz de la Sierra, qui était d'abord située à TE. deChuquisaca, près de la Cordilière des Chériguanes, fut détruite en i5i)7. Rétablie peu après dans une belle plaine, (lat. 31° 9' S.) baignée par le Guapay, a environ quatre-vingtciuq lieues a l'E. de la Plata, elle fut érigée en siège épiscopal , le 6 juillet i6o5, par uue bulle du pape Paul V. L'évôquc fait sa résinenec ordinaire a Misque Pocona, ville située à quatre-vingts lieues de Santa-Cruz de la Sierra. A lcédo donne la liste des dix-sept évêques qui occupèrent ce siège de i(h)5 à 178^1 , et doul ciuq étaient nés a Lima , un à Pisco, un a Aréquipa*ct un à Tucumau.

f)E LAMÉRIQUE. 28l

nement Je San la- Cm z de la Sierra , par le capitaine Andrès de Salinas , qui lui donna son nom.

Fondation de la ville de Zamora (Sarabris Nova), en t54o/, par le capitaine Jlonso de Merr.adillo (1), qui l'appela ainsi du nom de sa ville natale. Elle était située au-delà de la Cordilière , dans une vallée , à vingt lieues de Loxa , à soixante-dix de la mer du Sud , et à quatre-vingt-dix de Quito , parlât. S. 4° 3', long. 780 5of/0.de Greenwich, 790 201 O. de Paris, suivant M. Brué. L'emplacement sur lequel elle s'élevait se nommait Poroauca; ce qui signifie Ind iens guerriers. En i663, les habitants transférèrent cette ville un peu plus à l'ouest , sur les bords de la rivière de Zamora (2).

Le pays de Jaen avait été découvert et conquis, en i538,

rir Pédro de Vergara , que Hernando Pizarro y avait envoyé cet effet. Juan de Salinas s'y rendit ensuite en qualité de gouverneur , y apaisa plusieurs soulèvements des Indiens, et y jeta les fondements de Valladolid , de Loyala et de Santiago de la Sierra. Le gouvernement était alors connu sous les noms iïlgualsongo et de Pacamoros, dont on a fait par corruption Yaguarsongo et Bracamoros.

Fondation de la ville de Jaen de Bracamoros (Jantrium Novum) , en iS^Q. Cette année, le capitaine Diego Palomino partit avec cent cinquante hommes, pour aller prendre possession de son gouvernement de Chuquimayo. Le 10 avril , il arriva au défilé de Chinchipe {Paso de Chinchipe) , sur la rivière de Chuquimayo , où il remarqua des champs bien cultivés. Les habitants avaient entouré leurs cabanes d'étoffes de coton pour se mettre à couvert de la pluie , et avaient élevé des espèces d'abris formés de grandes fourches soutenant des couvertures, pour se garantir des ardeurs du soleil. Le courant de la rivière étant fort rapide et dangereux , le cacique Mocha fit construire par ses gens six radeaux en bois léger , sur lesquels les Espagnols passèrent au bout de six jours. Ils marchèrent de là l'espace de trois lieues dans des montagnes, jusqu'à une province qu'ils nommèrent Périco ; ils passèrent ensuite dans celle de Chcrinos, à sept lieues plus loin , et arrivèrent enfin dans le pays de Silla

(1) Colcti dit que celte ville fut fondée par Pédro de Mcrcadillo. (l) Herréra, dcc. VIII, lib. V, cap. i5.

cl de Chocainga, où ils fondèrent la ville de Jaen deBrara moros , au confluent de la rivière Principe avec le Maranon, par lat. S. 5° 25' , à la même longitude que celle de Quito, à cinquante-cinq lieues de Loxa , et à trente de Chachapoya. La contrée voisine est haute et montagneuse , et es! siluée au milieu de l'ancienne province de Chacaynga , une de celles connues sou? la dénomination générale de Chuquimayo. On ajouta plus tard le nom de Bracomoros à celui de Jaen , lorsque les peuplades de cette nation vinrent s'y établir (i).

Sur ces entrefaites, les soldats de Cuzco firent éclater leur mécontentement contre le président , qu'ils accusaient d'injustice et d'ingratitude. Parmi les plus arrogants, on remarquait le capitaine Francisco Hernandez Giron, qui avait reçu en partage le repartimiento ou bien de Guaynarima , qui avait appartenu à Pizarro , et qui produisait un revenu de 9,000 pesos. Avant de norter plainte au vice-roi , il en demanda l'autorisation à 1 archevêque Loaysa. Sur le refus de ce prélat, il partit avec quelques soldats pour Xaquixaguana. Le licencié Cianca, chef-juge de Cuzco , lui ayant en vain dé-

Ï>uté un alguasil , avec invitation de retourner , envoya pour arrêter Alonsode Mendoza, qui le ramena à Cuzco. Cianca commença alors des procédures contre les principaux perturbateurs de l'ordre public : Juan de Estrada lût pendu comme mutin, et les capitaines Hernando de Bénavente , Diego de Avalas et Géronimo de Porres furent bannis.

Les juges Melchor Bravo de Saravia , Hernando de Santillan et Pedro M aldonado arrivèrent à Lima vers le commencement de l'année i54g. Cianca y retourna aussi de Cuzco à la même époque.

En conséquence des rapports que le président reçut des différents visiteurs qu'il avait envoyés dans les provinces pour s'informer de la condition des Indiens, il convoqua une assemblée des prélats , des juges , etc. , pour prononcer sur la question de leur esclavage. Il y fut décidé , après une mûre délibération , que les Indiens seraient déclarés libres dans tout l'empire , et que Ton prendrait , en paiement du tribut auquel ils étaient assujétis, les objets qu'ils possédaient,

(1) Herréra, décad. VIII, lib. V, cap. 12. D'après Alcédo , la population de Jaen de Bracamoi os n'excède pas quatre mille habitants, dont la plupart gens de couleur.

de l'Amérique. 2 83

sans acception des personnes. Grâce à la bonne administration des agents du roi, le président se vit en état de payer 900,000 pésos qu'il avait empruntés depuis son arrivée à Panama , et recueillit pour le compte de la couronne i,3oo,ooo ducats. Ayant résolu de retourner en Espagne, il confia le gouvernement du Pérou à l'audience, et chargea en même tems le capitaine Juan Nunez de Prado de la conquête du Tucuman , Diego de Palomino de celle de Chuquitoûvo, et Francisco Hernandez Giron de celle du pays de Chunchos.

Le président se préparait à partir pour Callao , lorsqu'il reçut des dépêches du roi, qui prescrivaient , entre autres choses, l'entier affranchissement des Indiens. Les juges chargés de l'exécution de cet ordre, crurent devoir suspendre cette mesure, qu'ils regardaient comme dangereuse et intempestive, jusqn a ce que les Espagnols pussent se procurer un nombre suffisant de noirs et d'autres domestiques et de bêtes de somme. Ils crurent devoir cependant diminuer les impôts des indigènes, et leur rendre le service personnel moins pénible.

Le président mit à la voile au commencement de février i55o , et arriva à Panama le 12 mars suivant. Il y trouva un ordre du roi qui lui enjoignait d'attendre l'arrivée du nouveau vice-roi du Pérou don Antonio de Mendoza , qui était alors dans la Nouvelle- Espagne. Le trésor du roi , y compris ce qui avait été enlevé à Iruxillo et à Paita, montait à 1,400,000 ducats. Gasca le fit transporter à Nombre deDios, où, après avoir apaisé la rébellion de Hernando de Contreras, il s'embarqua pour Sévi lie, avec une flotte de

dix-neuf voiles (1).

(1) Il est a remarquer, dît Gomara, que la Gasca est le seul gouverneur du Pérou qui ne soit pas mort de mort violente ou en prison. Don Diego de Almagrofut étranglé par Francisco Pizarro, ui périt lui-même de la main du fils d'Almagro. Ce dernier fut écapité par ordre de Castro , qui fut arrêté par Blasco Nunez Vêla, lequel fut tué dans une Bataille contre Gonzalo Pizarro. Celui-ci fut mis a mort a son tour par la Gasca , et il périt , diton, en outre, cent cinquante capitaines et magistrats, tués sur le champ de bataille, pendus ou massacrés. Les Indiens et les Espagnols, ajoute cet historien, attribuent ces calamités k des plauètes et aux richesses du pays. Moi , je les impute k la perver site et a l'avarice des hommes. (Gomara, cap. 190.)

2&i CHRONOLOGIE HISTORIQUE

Le roi , pour lo récompenser de son désintéressement , lui donna l'évèché de Siguenza, dont le revenu annuel était évalué à 4oo,ooo ducats (i).

Nouvelles ordonnances rendues, en i55o et i55a , par le roi d'Espagne, pour le gouvernement des Indes- Occidentales. Les ordonnances rendues en i55o défendaient aux jugjes de la Cour royale de se livrer à des entreprises commerciales , et aux officiers de la monnaie de vendre ou d'acheter de l'argent , et aux Espagnols , en général , de transporter en Espagne les Indiens, fussent-ils même esclaves j et , pour emêcher que ces derniers fussent opprimés par eux , on étalit des Cours dans chaque district pour les protéger. En i55i , on permit aux Indiens du Pérou de devenir propriétaires de mines d'or et d'argent , à condition qu'ils les exploiteraient. Il fut aussi décidé que les Espagnols qui ne Fourniraient pas à l'entretien d'un prêtre sur leurs terres, pour l'instruction des Indiens , ne recevraient aucun profit de ces terres; qu'il serait fondé une université (estudio général") dans le monastère de Santo-Domingo , à là ville de los Reyes ; que les Indiens ne pourraient avoir qu'une femme ; qu'il ne leur serait laissé ni armes à feu ni arbalettes , et qu'il ne leur serait permis d'avoir aucun rapport avec les noirs. Le jeu fut défendu , et une amende de dix fois la valeur de l'enjeu fut prononcée contre les contrevenants (2).

Les citoyens de Cuzco , aigris de l'ordre de la Cour de Lima , qui prescrivait l'affranchissement des Indiens employés aux mines de Potosi, furent dans un élat d'insurrection presque continuelle jusqu'à la fin de l'année i55o, que le corrégidor Juan de Saaoédra fit pendre quelques-uns des plus mutins. Sa conduite, dans cette occasion , fut approuvée par la Cour royale de Lima, ce qui ne l'empêcha pas d'être remplacé peu après par le maréchal Alonso de Alva-

(1) Herréra, décad. VIII, lib. I, cap. 4, 5 et 6; lib. II, cap. 4 à i3; lib. III, cap. 16 a 19 ; lib. IV, cap. 1, 2, 3, 4, 14, 16 et 17 ; lib. V, cap. 2,3, 4, 7, 8, 16 et 17; lib. VI, cap. 1, a^, 3\ 4 > 5, 6 et 7. — De la Vega, Cornent real. , lib. VI, cap. 1 à i3. — Zarate, lib. VI et Vil. Cet auteur finit son histoire a l'époque du départ du président pour l'Espagne.

(2) Herréra, décad. VIII, lib. VI, cap. 17 ; lib. VU, cap 12 e( 10.

DE i/AMÉRIQUE. * 285

rado. A l'arrivée de ce dernier, la plupart des mutins prirent la fuite , et d'autres furent arrêtés , bannis ou mis à mort. Francisco de Miranda , Alonso de Barrinuévo et Alonso Hernandez Melgaréjo furent du nombre de ces derniers. Ces mesures rétablirent la tranquillité à Cuzco , de sorte que le Pérou jouissait d'une profonde paix à l'arrivée du vice-roi don Antonio de Mendoza , à los Reyes, le a3 décembre i55i. Le mauvais état de sa santé ne lui permettant pas de visiter les provinces , il chargea de ce soin son fils don Francis™. Celui-ci visita successivement les villes de la Paz, de la Plata et de Potosi , et revint par celle d'Aréquipa , après avoir parcouru plus de six cent cinquante lieues. A son re- . tour, il partit pour l'Espagne , au mois de mai i552.

Cependant , le sort des rebelles de Cuzco avait excité un grand mécontentement parmi les troupes. Une conspiration , ourdie dans le monastère de Santo-Domingo , par Egas de Guzmân, Baltazar Osorio, don Sébastian de Casiiila et autres , et qui avait pour but de tuer le nouveau corrégidor Alonso de Alvarado , et de lever l'étendard de la révolte , fut heureusement découverte. Le mécontentement n'en subsista pas moins $ l'ordre du roi pour l'abolition de la servitude personnelle des Indiens en était toujours la cause. A Lima, Luis de Vargas et plusieurs autres entrèrent dans une nouvelle conspiration, et résolurent d'assassiner les juges ou de les envoyer prisonniers en Espagne , aussitôt la mort du vice-roi , qu'on attendait d'un jour à l'autre. Mais ceux-ci , instruits de leurs menées , mirent à mort leur chef Vargas , et le reste rentra dans le devoir. Ils nommèrent ensuite Pedro de Hinojosa corrégidor de la province révoltée de los Charcas, et sa commission fut approuvée par le vice-roi , qui mourut peu après , le 2 1 juillet i552 , au grand regret des habitants , auxquels il s'était rendu cher par la douceur de son gouvernement.

Guerre civile , et révolte de don Sébastian de Castilla dans la province de Charcas, en 1 552 . Egas de Guzmân et don Sébastian de Castilla se mirent à la tête d'un parti à la Plata, le 6 mai * 553 , assassinèrent Pédro de Hinojosa dans sa maison, qu'ils livrèrent au pillage ; après quoi ils se réunirent sur la place du marché au nombre de cent cinquante, en criant viva el reyl muerto es el tirano ! vive le roi ! le tiran est mort ! Sébastian de Castilla prit alors le titre de capitaine-général et de grand-juge , et , deux jours après , il chargea Juan Ramon et vingt-cinq hommes d aller assassiner Alonso de Alvarado

à Cuzco. Toutefois , cet officier refusa d'exécuter cet ordre sanguinaire, et , du consentement de ses soldats, se rangea sous les drapeaux du corrégîdor. Peu après, Vasco Godinez étant retourné à la Plata , alla complimenter don Sébastian de Casil lia , et le poignarda ensuite ( le 1 1 mars i55a ), en criant le liran est mort ! vive le roi ! Il força alors les magistrats de cette ville à le nommer capitaine-général et grand-juge. Une fois revêtu de cette charge, il se montra aussi oppresseur que celui qu'il avait tué, et envoya plusieurs personnes au supplice sans jugement. Égas de Guzmin , le principal instigateur de cette rébellion , fut exécuté à Potosi. La Cour royale élut alors Alonso de Alvarado corrégidor et capitaine-général de la province de los Charcas, et l'investit du pouvoir de faire tout ce qu'il jugerait convenable pour la gloire de Dieu et le service du roi. Alvarado, voulant apaiser le ressentiment de Godinez, qui avait brigué ce gouvernement, lui donna le bien d'Alonso de Menuoza; mais cette concession ne satisfesant pas son ambition , il le fit jeter en prison et ensuite écarteler. Le corrégidor se rendit ensuite à la Paz et à Potosi , où il procéda avec la même sévérité contre les rebelles. 11 en condamna quelques-uns au supplice du fouet , d'autres aux galères, et quelques-uns à être pendus ou à avoir la tête tranchée (i).

Concile. Il se tint à Lima, en i552 , une assemblée qui fut appelée Primum Concilium Limœ. « Ce concile, dit l'historien Robertson , déclara , qu'à raison de l'incapacité des Indiens, ils devaient être exclus du sacrement de l'eucharistie, quoique Paul III, par sa fameuse bulle, donnée en i 53y , les eût déclarés créatures raisonnables, ayant droit à tous les privilèges du christianisme. Néanmoins , après deux siècles, durant lesquels ils ont été membres de l'Eglise, ils ont fait si peu de progrès , qu'à peine en trouve-t-on quelques-uns qui aient une portion d'intelligence suffisante pour être regardés dignes de participer à l'eucharistie. Leur foi même, après la plus parfaite instruction, est toujours faible et chancelante. Enfin , ajoute-t-il , quoique quelques-uns d eux apprennent les langues savantes, et parcourent la carrière des études académiques avec quelque succès,

(i) Herréra, decad. VIII, lib. VII, cap. 5, i5, 16, 17, 18, 19 et 20; lib. \m, cap. 1, 4, 5,6, 7 cl 8.

de l'Amérique. x 287

on compte si peu sur eux , qu'aucun Indien n'est ordonné pour la prêtrise, ni reçu dans aucun ordre religieux (1). »

Il y a dans ce peu de mots, dit Clavigéro, historien du Mexique , au moins quatre erreurs : i°. L'assemblée de Lima, qui n'était pas un concile, voulut que l'eucharistie ne fût administrée aux Indiens que lorsqu'ils seraient parfaitement instruits et convaincus des vérités de la foi , parce qu'elle, croyait leur entendement faible. Ceci appert par la décision du premier concile provincial, appelé ordinairement le second, tenu à Lima , en 1 ."'■(»- , laquelle enjoignait aux prêtres de donner ce sacrement à ceux des Indiens qu'ils jugeraient dignes de le recevoir (2). Mais , nonobstant cet ordre, dont Acosla s'est plaint avec raison, le second concile de Lima, tenu en iô83, et auquel présida saint Toribio Mogrobéjo , tâcha de remédier à cet abus par les décrets ci-dessous (3). On verra qu'il a interdit pour la même

(1) Robertson, Hist. de V Amérique , liv. VIII, trad. française.

(2) Quanquàm omnes christiani adulti ulriusque sexûs teneantur sanclissimwn Eucharistiœ sacrameulum accipere singulis annis , sallem in paschate, hu jus tamen prouinciœ anlistites cùrn animadve itèrent gentem liane Indorum et recentem esse et infantilem in fuie, atque id illorum saluti expedire judicarenl, statuerunt ut usquè dùm fidem perfectè tenerent , hoc divino sacramento , quod est perfectorum cibus , non commun icarenlury excepto si quis ei percipiendo satis idoneus viderelur.... Ptacuit huic sanctœ synodo monere , prout serib monet , omnes Indorum parochos, ut quos auditâ jam confessione perspexerint , hune cœlestem cibum à reliquo corfiorali discernere , atque eumdeni dévote cupere et poscere , quoniam sine causa neminem divino alimenta privare possumus , quo tempore cœteris christianis soient j Indis omnibus administrent. Conc. Lim. I, vulgô II, caput 58.

(5) Cœleste inaticum , quod nulli ex hàm,vitd migranti negat mater eccfcsia , multis abhiiw. annis Indis arque JEthiopibus , cœterisque personis miserabilibus prœberi debere concilium Limeuse constiluit. Sed tamen sacerdotum plurium vel negligentia , vet zelo quodam prœpostero atque intempeslivo illis nikilo magis Itodiè prœbetur. Quo fit, ut imbecilles animas tanto bono panique necessario priventur. f^olens igitur sancta synodus ad execulionemperducere , quœ Christo duce ad salutem Indorum ordinata sunty severè prœcipit omnibus parochi s , ut extrême laborantibus Indis atque JEthiopibus viaticum ministrare non prœtermittant , dummodo in eis debitam dispositionem agnoscant, nempè fidem in

raison l'eucharistie aux Indiens et aux Maures , qui étaient des esclaves tirés d'Afrique ; que les principales raisons qui motivèrent le jugement du concile étaient la négligence , la nonchalance et le zèle indiscret et mal entendu de ces ecclésiastiques , que l'assemblée se vit obligée de réprimer par de nouveaux décrets et des punitions sévères. On sait aussi que ces décrets salutaires ne furent pas ponctuellement exécutés, et que le synode diocésain de Lima, de la Plata, delà Paz , d'Aréquipa et du Paraguay , fut forcé d'en prescrire de nouveau l'exécution. Tout ceci prouve, ajoute Clavigéro, l'obstination des ecclésiastiques , et non le défaut d'intelligence des Américains.

La bulle de Paul III ne tendait pas à déclarer les Américains hommes ; mais, comme elle leur reconnaissait tous les droits aux privilèges d'êtres raisonnables, elle condamnait leurs oppresseurs. Garcès , premier évêque de Tlascala, dans sa lettre à ce pontife , écrite en i536 (i) , dit qu'après avoir

Cliristum , et pœnitentiam in Deum suo modo.... Porrd parochos qui à prima /m jus decreti promulgations négligentes Jïierint, noverint se , prœler divinœ ultionis judicium , etiàm pœnas arbitrio ordinariorum , in quo conscientiœ onerantur, daturos : atque in visitationibus in illos de hujus statuti observatione specialiter inquirendum. Conc. Lira. H, vulgô III , act. 2, cap. 19.

In paschate saltem eucharistiam ministrare parochus non prœtermittat iis, quos et satis instructos , et corrections vitœ idoneos judicaverit : ne et ipse alioqui ecclesiastici prœcepti violait reus sit. Ibid. , cap. 10.

(l) Quis tàm impudenti animo ac pcrfricatâfronte incapaces Jidei asserere audet , quos mechanicarum artium capacissimos iniuemur^ ac quos etiàm ad ministerium nostrum redactos borne indolis, /idel.s, et solertes experimur ? Et si quandà , beatissime pater, tua sanctitas aliquem religiosum virum in hanc declinarc sententiam audierit , et si eximid integritate vitœ , vel dignitate fulgere videatur is , non ideo quicquam illi hdc in re prœstet auctoritalis , sed eumdem parùm aut niiiil insudâsse in illorum conversione certo cerlius arbitrstury ac in eorum addiscendd lingudf aut investi gandis ingeniis parùm studuisse pcrpendat : nam qui in his caritate christiand labordrunt , non frustra in eos jactare retia caritatis affirmant; illi verô qui solitudini dédit i, aut ignaviâprœpediti neminem ad Christi cultum sud induslrid reduxerunty ne inculpari possint quod inutiles Juerint , quod propriœ negligentiœ vitium est , id injidelium imbecillitati adscribunt , véronique suam desidiam falsœ incapacitatis impositione de/enduntt ac non minorent culpam in excusatione committunt, quant

entretenu des relations constantes avec ces peuples , et observé leurs dispositions durant dix ans, il n'avait que des éloges à leur donner. Il élève même leur génie au-dessus de celui de ses compatriotes , comme on peut le voir dans le passage ci-dessous de sa lettre au saint-père (i).

Les premiers conquérants et colons européens , guidés par des motifs d'intérêt , tinrent les Péruviens constamment employés comme esclaves, sous prétexte que la nature les avait faits tels, et qu'ils étaient incapables d'aucune instruction. Les évtlques et les missionnaires , après avoir inutilement interposé leur autorité et leurs exhortations pour délivrer leurs néophites de la tirannie de leurs maîtres, eurent recours aux rois catholiques, et en obtinrent , grâce au zèle infatigable de l'évêque Las Casas, les lois qui composent le code indien.

L'évêque de ïlascala savait que les Espagnols , malgré leur perversité , avaient le plus grand respect pour les décisions du vicaire de Jésus-Christ. C'est ce qui le décida à représenter au pape Paul III les maux auxquels les Indiens étaient en proie, el a le supplier d'interposer son autorité en leur faveur. Le souverain pontife publia en conséquence, Tannée suivante, la célèbre bulle (2) dont le but, comme nous l'avons déjà remarqué , n'était pas de déclarer les Américains libres , mais de défendre leurs droits naturels contre

erat Ma, à qud liber ari conantur. Lœdit namque summè istud hominum genus talia afferentium hanc Indorum miserrimam turbam : nom aliquos religiosos viros retrahunt , ne ad eosdem infide instruendos prqficiscantur : quamobrem nonnulli Hispanorum qui ad illos debellandos accedunt, horum freli judicio illos negligere , 'perdere, ac mactare opinari soient non esse Jlagitium. »'

(1) « Nunc vero de horum sigillatim hominum ingenio , quos vidimus ab hinedecennio, quo ego inpatridconversatus eorum potui perspicere mores ac ingénia perscrutari , testificans coram te , beatissime pater qui Qiristi in terris vivarium agis, quod vidi , quod audivi et manus nostrœ contiectaverunt de his progenitis ab ecclesid per qualecumque ministerium rneum in verbo vkœ quod singula singulis referendo , id est paribus paria , rationis optimœ compotes sunt et inlegri sensus ac capitis , sed insuper nostratibus pueri istomm et vigore spiritus et sensuum vivacitate dexteriore in omni agibili et inteliigibili prœstantiores reperiuntur. »

(a) Voyez la note C a la fin de l'article.

les attentats de leurs oppresseurs. Avant cette époque (en i53i ) , continue Clavigéro, des missionnaires français avaient baptisé au Mexique plus d'un million de ces satires 9 et, en i534, fut fondé à Tlatélolco le séminaire de la Sainte-Croix, pour l'éducation de ces grands singes qui y apprenaient le latin, la rhétorique, la philosophie et la médecine.

Quant à la troisième erreur de Robertson, il est positif et notoire, que, dans toute l'étendue de la Nouvelle-Espagne, les Indiens, aussi-bien que les Espagnols, étaient tenus de communier à Pâaues, et que l'on n'exceptait de cette obligation que les habitants des contrées les plus reculées, qui n'étaient admis à la sainte table , qu'autant que les missionnaires les jugeaient dignes d'en approcher.

Clavigéro répond à cette assertion de Robertson : « qu'aucun Indien n'est habile à recevoir la prêtrise , » que , bien que le premier concile provincial, tenu à Mexico, en i555, eût détendu d'ordonner prêtres des Indiens, non à cause de leur incapacité , mais parce que la bassesse de leur condition eut pu jeter de la défaveur sur l'état ecclésiastique, néanmoins, le troisième concile provincial, assemblé en i585, qui a été le plus célèbre de tous, et dont les décisions sont encore aujourd'hui en vigueur, permit qu'ils reçussent la prêtrise pourvu cpi'on procédât à leur égard avec toute la circonspection possible. Il est bon d'observer que les décrets de chaque concile sont applicables, quant aux conditions nécessaires , aux Indiens et aux mulâtres nés ou descendus d'un père européen et d'une mère africaine ou vice versâ ; or, personne ne doute de l'aptitude des mulâtres à apprendre toutes les sciences. Torquémada, qui a écrit son histoire, dans les premières années du siècle dernier, dit qu'on n'admettait pas d'abord les Indiens dans les ordres à cause de leur violent penchant à la boisson ; mais il déclare que, de son tems , il y avait des prêtres de cette nation extrêmement sobres et d'une conduite exemplaire; de sorte qu'il y a au moins cent soixante-dix ans que les Indiens sont ordonnés pour la prêtrise. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, le nombre des prêtres américains a été considérable dans la Nouvelle-Espagne, où ils ont fourni plusieurs centaines de recteurs, des chanoines et des docteurs, et même, dit-on, un prélat fort instruit. »

Révolte du capitaine Francisco Hernandei Gimn , en 1 553 et i554« Les pouvoirs étendus confiés à Alvarado , devaient né-

DE h AMÉRIQUE. 20, I

cessairement lui attirer des ennemis. Aussi se forma-t-il contre ses jours une conspiration dont Francisco Hernandez Giron était le chef. Les conjurés , sachant qu'il devait assister à une noce, dans la maison d 'Alonso de Loaysa, s'y rendirent en armes, tuèrent le capitaine Juan Alonso Palomino et Juan de Morales, se saisirent du corrégidor et de tous ses papiers , et s'étant rassemblés sur la place du marché aux cris de Vwe la liberté! Giron publia une proclamation pour enjoindre à tous les citoyens de se réunir à lui sous peine de mort. Il usurpa alors l'autorité souveraine , enleva 1 2,000 pesos de la caisse du roi , s'empara des chevaux^et des mules qu'il put trouver, prononça la peine de mort ou des galères contre les prisonniers, et obligea les magistrats de Cuzco à le proclamer juge suprême, le 27 novembre i553. Le motif allégué pour cette nomination fut l'abolition de la servitude personnelle des Indiens par la Cour royale , qui privait ainsi les propriétaires des mines de leurs services , soit pour porter des fardeaux ou pour recueillir le coca (erythroxylon coca). Alvarado, major-général de Giron , fit égorger don Baltazar deCastilla et Juande Cacerès, deux des plus riches habitants de la ville.

Giron avait levé l'étendard de la révolte avec environ quatre cents hommes. Deux cents autres se rangèrent sous ses drapeaux à Guamanga , le 27 janvier 1 554 * à 1 instigation des magistrats qui le déclarèrent leur représentant. Ceux d'Aréquipa lui décernèrent le même titre. La Cour royale , étant parvenue à réunir environ quatre cent cinquante-six soldats, en confia le commandement à Alonso de Alvarado; et à Pablo deMénésès, son major-général. Ces officiers établirent leur camp sous les murs de Lima , et pour encourager leurs troupes, ils donnèrent une gratification de 2,000 pesos à chaque capitaine, et une de i5o à chaque soldat.

Cependant Giron , qui avait résolu de marcher contre Lima, dans l'espoir de mettre fin à l'autorité des juges , était parti de Cuzco, le 4 janvier i554 , avec trois cents hommes. Le licencié Alvarado s'étant mis en route, huit jours après, avec deux cents autres soldats , le rejoignit à Lima-Tarnbo. Ces deux corps passèrent le pont de FApurimac ; mais, pendant la nuit, des jeunes gens ayant quitté le camp, brûlèrent le pont et retournèrent à Cuzco, qui avait été abandonné le même jour par ses habitants , lesquels étaient partis pour Potosi, sous la conduite de Juan de Saavédra.

Vers le même tcms, les juges invitèrent les habitants des

différentes provinces, qui se trouvaient alors à Lima , à se réuniren assemblée pour choisir des représentants oui iraient porter leurs griefs au roi d'Espagne. Il y fut décidé de suspendre , durant deux ans et demi , l'exécution des nouvelles ordonnances, et Pedro Luis de Cabréra, et don Antonio de Kibéra, ayant été nommés députés, partirent aussitôt pour la mère-patrie. L'armée royale se composait alors de cinq cents mousquetaires, de quatre cent cinquante piquiers , et de trois cents cavaliers avec quatorze pièces de canon.

Francisco Hernando Giron entra, le 27 janvier i554» à Guamanga, où il fut joint par un corps aux ordres de Tomas Vasquez. Le 28 février, il se rendit à Xauxa , et de là à la vallée de Pacliacamac, avec environ trois cents hommes; mais ayant été abandonné par Diego de Sylva et les troupes qu il commandait, il n'osa pas se mesurer avec l'armée royale, et battit en retraite sur Cuzco. L'audience, instruite de sa marche, envoya contre lui deux cents hommes , sous la conduite de Pablo de Méuésès , le 24 mars suivant.

D'un autre côté, Juan Delgadillo , corrégidor de Sa«-Miguel de Piura , ayant reçu avis de celte rébellion , ordonna à Francisco de Silva , qui se trouvait alors à Tumbez, de se replier sur cette ville avec les hommes, les armes et les chevaux dont il pouvait disposer. De Silva s'y refusa, et résolut de partir pour Lima. Le corrégidor le consigna chez lui : mais Silva étant entré avec plusieurs autres dans une conspiration contre lui , alla l'arrêter dans sa maison , et égorgea les alcades Francisco Moran , Suéro de Çangas et autres Les soldats se réunirent ensuite sur la place , aux cris de Vive le Roi! et proclamèrent Silva capitaine-général et juge suprême. Ce capitaine livra alors au pillage quelques maisons de la ville, s'empara de l'argent du roi, le distribua à ses partisans, et marcha ensuite sur Caxamalca. Ayant appris la retraite de Giron, à Motupé, il congédia ses troupes, et se rendit, sous le costume d'un moine, à Truxillo, où il s'embarqua pour l'Espagne. Plusieurs des rebelles furent pendus , et d'autres condamnés aux galères par Bernardino de Romani, corrégidor de los Béycs.

Francisco Hernandez Giron s'était retiré à Pachacama, avec cinq cent trente-six hommes, et avait marché de là sur le Rio Lunaguana, qu'il avait fait passer à ses troupes. Pablo de Ménésès le poursuivit avec soixante-dix mousquetaires et un égal nombre de cavaliers , jusqu'à la vallée d'Ica, où il avait dessein de l'attaquer. Mais, contraint à la re-

de l'Amérique. ag.'i

traite , 1c 3i mars i5S/f, et, suivi Je près à son tour par l'ennemi , il perdit quatorze hommes tués et vingt-quatre prisonniers, et gagna avec peine la ville de Chincha, après avoir eu à franchir le Rio Pisco. Francisco Hernandez se dirigea vers le Tambo de la Nasca, où il se procura les provisions dont il avait grand besoin. Le maréchal Alonso de Alvarado , qui commandait dans la province de Charcas , s'avança au-devant de lui à la tête de sept cents hommes. Étant entré à Cuzco , le 3o mars i55^ , il y fit tous les préparatifs nécessaires , et en sortit peu après avec plus de mille nommes , pour se rendre à Callao, par la route de Quiquixana. Francisco Hernandez, informe de sa marche, partit pour Nasca , le 8 mai suivant , avec son corps de Castillans et un autre de deux cent cinquante noirs, commandés par des officiers expérimentés. A cette nouvelle , la Cour royale envoya ordre à son armée , qui se tenait à Chincha , de retourner à Par.hacama. En conséquence , Alvarado franchit le désert de Parinacocha , quia I rente-deux lieues d'étendue, et arriva à Guallaripa, après avoir perdu bon nombre de. chevaux. Il avait alors sous ses ordres onze cents hommes , dont trois cents mousquetaires et deux cent cinquante cavaliers. Mille Indiens armés, sous le commandement de Homéro et de Garcia de Mélo, vinrent se joindre à lui en cet endroit, et lui fournirent des provisions en abondance. Le 20 mai , il y eut une escarmouche sans résultat. Hernandez s'était fortifié dans une position avantageuse , près de Chuquinga , sur le bord du Hio de Abancay. Alvarado, en ayant imprudemment tenté le passage, fut repoussé avec perte de cent hommes tués et de plus de trois cents blessés. Les rebelles n'eurent que cinquante-sept hommes mis hors de combat, dont dix-sept tués. Le maréchal , blessé, se sauva à Lima.

La Cour royale, informée du résultat de la bataille de Chuquiuga, enjoignit à Pablo de Ménésès d aller chercher des renforts à Sulco , et de se rendre de là à Xauxa , à quarante lieues de Lima. Il arriva dans cette dernière le i3 juin. De son côté, la Cour partit, avec toutes ses forces disponibles , pour Guamanga où elle entra , le 1 1 août ; le 17, son armée gagna Chupas, ensuite le puéhlo de Cochacaxa et le rio de Abancay, qu'elle fut obligée de passer h gué, le pont en ayant été incendié quelque tems auparavant , et elle s'avança jusqu'au village du même nom , à deux lieues de la rivière et à vingt-deux de Cuzco. Hernandez , qui venait de livrer au pillage les villes de la Paz, de Chucuito, de Polosi

et de la PI a ta , et d'enlever de Cuzco des sommes immenses appartenantes à deux seigneurs de cette ville , marcha de Lima-Tambo , à quatre lieues au-delà de l'Apurima, vers la vallée de Yucay , à six lieues de Cuzco. Toutefois ayant reçu avis de l'approche des troupes royales , il se replia d'abord sur Cuzco et ensuite sur Urcos. L armée de la Cour , forte d'environ onze cenis hommes de toutes armes, traversa alors l'Apurima, prit sa route par Xaquixaguana et Cuzco, vers la vallée de las Salinas , et poussa jusqu'à Pucara (i), montagne d'environ une lieue de circuit, à quarante milles plus loin, et où les rebelles avaient- établi leur camp. En étant sorti pendant la nuit avec huit cents Espagnols et deux cent cinquante noirs , Hernandez tenta une attaque qui coûta la vie à deux cents de ses soldats. Trois jours après, le capitaine Tomas Vasquez , Juan de Piédranita et dix ou douze de ses amis l'abandonnèrent. Pour surcroît de malheur, il découvrit une conspiration ourdie par les chefs contre ses jours y et se sauva du camp à la faveur de la nuit. Il avait donné rendez-vous à ses troupes près de Condésuyo; mais, son meslre-de-camp, Diego Alvarado , ayant pris une autre direction , avec une centaine de soldats , fut vivement poursuivi par cent trente hommes aux ordres de Ménésès , qui l'atteignit le neuvième jour, et le mit à mort avec les principaux chefs de l'insurrection- Giron fut arrêté dans la vallée de Xauxa, le 24 novembre i554, et décapité peu après à Lima , dans la quarante-troisième année de son âge. Sa révolte avait duré treize mois (2).

Administration du vice-roi don Hurtado de Mendoza. La Cour royale fit son entrée à Cuzco, le i5 octobre , quelques jours après la défaite de Giron.

La nouvelle de la mort du vice-roi don Antonio de Mendosa , et celle de la rébellion du Pérou, étant parvenues en Espagne , le roi nomma, pour lui succéder, don Hurtado de Mendoza , marquis de Canète , et l'investit des mêmes pouvoirs qu'il avait concédés au licencié Gasca.

Le nouveau vice-roi arriva à Payta , sur les confins du Pérou , le 6 juillet i555. S'étant rendu de là à Lima , il prit

(1) Ce mot signifie/or/ dans la langue du pays.

(2) Herréra, décad. VIII, lib. VIII, cap. 12, i3, i4, )5 et 16; tib. IX, cap. 1 , 2, 3, 7 à 22; lib. X, cap. 1 à 16.— De la Véga, Corn. real. , part. II, liv. VI et VII.

Sossession de l'empire du Pérou au nom du roi Philippe II. >es conseillers perfides le déterminèrentàbannir trente-sept officiers qui réclamaient la récompense de leurs services. A l'aide d'émissaires qu'il employait auprès de Sayri Tupac Jnca , fils de Manco Inca , il persuada à ce jeune prince de sortir des montagnes de Vilcapampa, et de se soumettre à la domination du roi d'Espagne. Sayri Tupac se rendit à la ville de los Réyès, au mois de juin. Le vice-roi lui proposa un traitement proportionné à son rang, avec le titre de seigneur de la vallée de Yucay, berceau de ses ancêtres. Le prince y ayant consenti, fut baptisé ainsi que sa femme Cusi Huarcay, petite-fille d'Huascar Inca, et il reçut le nom de Diego ou de Jacques, en mémoire des merveilles que ce saint avait opérées dans la vallée de Cuzco. Étant allé un jour visiter le tombeau de ses ancêtres , il leva les yeux au ciel en le voyant, adora le soleil, son père, et jeta un regard de tristesse sur les débris de l'ancienne demeure des vierges. Dès lors, il tomba dans une profonde mélancolie, et se retira dans la vallée de Yucay , où il mourut au bout de trois ans. Sayri Tupac laissa une fille unique , qui épousa dans la suite l'Espagnol don MartinGarcia Oîïez de Loyola, dont descendent les marquis d'Oropésa et d' Alcahizas.

Îu'ii ne l'avait été de soumettre les premiers aventuriers Espagnols qui se fixèrent au Pérou, où ils tentèrent de vains efforts pour se rendre indépendants de la couronne de Castille (i).

Huarcas ou Huarcu fut fondée , en i556 , dans 4a vallée du même nom, près des ruines d'un palais des Incas, dans la province de Canète , par le v\ce-ro*\ , marquis de La- SèteCO.

Lorsque le gouvernement accordait des terres, avec les

(1) Les décades de Herréra finissent en i554«

(2) Elle s élève à une lieue de la mer et a viiigt-q«atr« f de Lima* et renferme deux couvents. Sa population lut considérablement réduite par suite du tremblement de terre de 1687.

296 chronologie historique

naturels qui s y trouvaient , aux commandants espagnols , leur vie durant, ou jusqu'à ce que le roi en décidât autrement , son intention était que ces derniers fussent traités comme fermiers et non pas comme esclaves. Après une longue délibération sur la question de savoir si , à la mort du propriétaire, les Indiens ne devaient pas être annexés à la couronne, ou donnés pendant une ou deux vies , le Conseil des Indes décida, en i555, que les indigènes de ces provinces ne pouvaient être concédés à perpétuité, et que celles-ci seules seraient réunies à la couronne. Nonobstant cette décision , le roi autorisa le vice-roi du Pérou , en i559, à conférer des propriétés perpétuelles ( encomenderos perpetuos ) ; mais l'exécution de cette commission fut ensuite annulée , les propriétaires exigeant une autorité civile et criminelle sur les Indiens de leurs juridictions respectives.

Fondation de la ville de Santa- Ana de Cuenca (1) ( Concha iVboa) , en i557 , par Gil Ramirez Davalos , dans la vallée de Yunquilla , sur la rivière de Matadéro , d'après les ordres qu'il avait reçus du marquis de Cane te.

Fondation de la ville de Baëza (2), en i55o,. Le pays de Quixos fut découvert et exploré par Gonzale Diaz île Pinéda, que Bélalcazar avait envoyé reconnaître le cours de la Magdaléna. Ce capitaine rapporta des renseignements

(1) Chef-lieu du corrégimiento du même nom, dans la province, et a soixante lieues de Quito. Cette ville est située, par le .2» 53' de latitude S. et le o° 29' de longitude O. de Quito, dans une grande plaine qu'arrosent quatre rivières , savoir : la Manchara, le Matadéro, le Yanunçay et los Bagnos. Le Matadéro baigne les murs de la ville. Elle renfermait autrefois cinq couvents, deux monastères et un collège de jésuites. Population , quatorze mille habitants. (Don L'Hua, Relacion del Vïage , lib. VI, cap. 2.)

(2) La bourgade de Baëza , quoique érigée en capitale du gouvernement de Quixos et Macas , sur le côté oriental de la Cordillère des Andes, est toujours restée un simple hameau, le gouvernement et les autres officiers ayant préféré les villes d'jirchidona et à'Àvila pour leur résidence. Ces dernières, dont la fondation est postérieure à celle de Baëza, sont situées, la première, par le premier degré et quelques minutes de lat. S., et à i° 5o' de long. E. de Quito ; et la deuxième par le o° 4o* de lat. S. et le a° 2o' de long. E. du même méridien. { Don Ulloa, lib. VI, cap. 4. )

DE i/ AMERIQUE. 297

sur ses mines d'or et sur l'arbre qui produit la canelle. Gonzalo Pizarro s'était décidé, en conséquence, à y aller en i53o,; mais son expédition ayant mal tourné, la conquête du pays fut suspendue jusqu'en i55q, que le vice-roi ordonna au général Gil Ramirez Davalos d en réduire les habitants et d'y former des établissements. Ce général exécuta cet ordre , et y fonda la bourgade de Baëza , qui devint la capitale du gouvernement. Cette ville fut ainsi nommée de celle où Davalos avait pris naissance en Espagne.

La ville de Sévilla del Oro , fondée par le même général , en i55g, fut ainsi appelée à cause des riches mines d'or et d'argent du voisinage. Elle est située dans le district de Quixos et Macas, près de la cordillère des Andes, sur la rive occidentale de l'Upano , par latitude S. 20 3o', et longiti/de E. o° 4<>' de Quito. Elle fut érigée dans la suite en cité, sous le nom de Macas; mais elle est si peu considérable , dit don Ulloa , qu'à peine y compte-t-on cent trente maisons en merrain recouvertes en chaume, et sept cents habitants. Le gouverneur de cette ville réside ordinairement à Rio Bamba ou à Quito, dont elle est éloignée de quarante lieues vers le sud.

Ica , capitale de la province du même nom, fut fondée sous le nom de San-Jéronimo, en i563, par ordre du viceroi comte de Niéva , à vingt-cinq milles de Pisco , par latitude i4° 9' S. (1).

Chancay, capitale de la province du même nom, fut aussi fondée cette année , par le même vice-roi , qui voulait y établir une université (2). ^

Un nouveau vice-roi, don Francisco de Tolédo, arriva à Lima, le 26 novembre i56cj. Deux ans après, il envoya deux cent cinquante hommes, sous la conduite du capitaine don Martin Garcia de Loyola, s'emparer de la personné de Tupac Amaru , fils de Manco Inca, frère de Sayri Tupac , et héritier légitime de l'empire. Ce prince, qui s'était réfugié dans les montagnes de Vilcapampa , ne pouvant résister à Loyola , se retira à vingt lieues plus loin , près

(1) Avant la révolution, elle renfermait quatre couvents et un collège. Population : six mille habitants.

(2) Chancty est située dans une belle vallée a une lieue de la mer, et à quinze de Lima, par lat. S. 1 1° 33'. Elle renferme uu couvent de moines, un hospice et environ trois cents familles.

d'une grande rivière, où il fut contraint de se livrer à ses ennemis. Les Espagnols, pour s'en défaire, l'accusèrent d'avoir conspiré contre l'Etat , et d'avoir affilié au complot tous les caciques, seigneurs de vassaux, qui avaient autrefois servi ses ancêtres (1). Condamné a mort, il eut la tête tranchée sur la place publique de Cuzxo. Ce prince descendait en ligne directe du premier Inca Capac , qui avait ré-

fné six cents ans auparavant. 11 avait su intéresser tous les éruviens en sa faveur. Plus de trois cent mille spectateurs assistèrent à son supplice; et les femmes poussèrent des cris lugubres qui glacèrent d'effroi les Espagnols eux-mêmes. Tous les autres membres de la famille royale , au nombre de trente-six , parmi lesquels se trouvaient les deux (ils et la fille du malheureux Inca , dont le plus âgé n'avait que dix ans, furent envoyés à la ville des Rois, pour y être placés sous la surveillance des magistrats. Le changement de climat et le chagrin causèrent la mort du plus grand nombre d'entre eux dans l'espace de deux ans. Les trois seuls qui survécurent profitèrent de la permission de la chancellerie, pour retourner dans leur pays 5 mais en moins d'une année et demie ils avaient cessé d'exister. Le fils d'un d'entre eux, nommé don Carlos, camarade de collège de la Véga, ayant eu une querelle avec un gentilhomme, qui était comme lui chevalier de Saint- Jacques, fut enfermé dans un couvent, a Alcala de Hénarez, vers la fin de j6io, et y mourut huit mois après. Son fils, âgé de trois ou quatre mois, ne lui survécut qu'une année. Ainsi s'accomplit , dit de la Véga, la prédiction du grand Huayna Capac , relativement au sort de sa famille et à la décadence de son empire (2).

Rappelé en Espagne, en i58i , Francisco de Tolédo,

(1) Ce prince protesta de son innocence, et proposa au \ice-roi de l'«nvoyer prisonnier en Espagne. 11 dit cni'il répugnait au sens commun de supposer qu'il eut pu songer a la révolte au milieu de tant de villes peuplées, lorsque son père n'avait pu , avec deux cent mille hommes de guerre, s'emparer de la seule ville de Cuzco, qui n'était défendue que par deux cents Espagnols; et que, s'il avait eu l'idée d'une entreprise semblable, il aurait commencé par se retirer dans un endroit où l'on ne serait jamais parvenu a l'atteindre.

(2) De la Fcga, cap. 16, 17, 18, 19, 20 et 21 du lib. VU «* dernier.

qui avait amassé un trésor estimé six cent mille ducats et exterminé la race des Incas, crut avoir acquis des droits incontestables à la couronne du Pérou. Toutefois , lorsqu'il se présenta à la Cour, le roi lui défendit de reparaître jamais en sa présence, lui disant qu'il ne V avait pas envoyé au Pérou pour être le bourreau des rois, mais pour les servir. Convaincu ensuite de concussion, le conseil s'empara de ses richesses. Don Francisco , ne pouvant supporter sa disgrâce , mourut de désespoir.

Loyola , son complice , qui épousa la fille de Sayri Tupac , ayant été nommé gouverneur- général et capitaine du Chili , y fut assassiné par les Araucaniens (i).

Expédition contre les Chirihuanas , en 1572. Ces Indiens, qui habitaient une grande province dans le pays des Antis , a l'est de Charcas , tenaient les villages de la province de Tomina dans de continuelles alarmes , et avaient même plusieurs fois tenté de surprendre la ville de la Plata. Les Incas n'avaient jamais pu les réduire à l'obéissance. Cette expédition espagnole, envoyée par le vice-roi, ne fut pas plus heureuse, ayant été contrainte de battre précipitamment en retraite , avec perte de son bagage et de presque tous les chevaux (2).

Guancabélica , capitale de la province d'Angaraès, fut fondée en 1572, près de la riche mine de vif-argent du même nom, par le vice-roi, don Francisco deTolèdo, second fils du comte Oropésa, en l'honneur duquel il l'appela Villa Rica de Oropésa (3).

Expédition du commodore anglais Francis Drake , en 1679. Ce célèbre navigateur ayant pénétré par le détroit de Magellan dans la mer du Sud, en 1 578 , débarqua en janvier

(1) Voyez l'article Chili.

(1) Acosta, lib. VII, cap. 28. -De la Féga, lib. VII, cap. 17.

(3) Cette ville avait été commencée , en i566, par le capitaine Iiuis Osorio, suivant l'ordre qu'il en avait reçu de Pedro de Cartlénas. Il l'avait nommé San-Pédro de Cardéna. (De la Véga, Cornent, real. , lib. III, cap. 14.)

Guancabélica est située dans un vallon inégal arrosé par un ruisseau qui descend des montagnes voisines , par lat. S. 11° 45" et long. 74° 46' O. de Grcenwich, a dix lieues de Guamanga , cinquante de Lima et à quarante de la mer. Population, cinq mille habitants.

3oO CHRONOLOGIE HISTORIQUE

1679, àTarâpaca, où il trouva un Espagnol endormi auprès de treize barres d'argent , de la valeur de^ooo ducats, dont il s'empara. S'étant avancé un peu plus loin , il rencontra un autre Espagnol et un Indien qui conduisaient huit lamas, chargés chacun de cent livres pesant d'argent , qu'il emporta également. Des naturels vinrent à son bord dans des canots recouverts de peau de phoques, pour échanger du poisson contre des couteaux et de la verroterie. Le 7 février, Drake arriva à Arica , où il enleva de deux bâtiments espagnols, qui y étaient à l'ancre, une quarantaine de barres d'argent, pesant chacune vingt livres , et deux cents cruches de vin. Le navire, objet de sa poursuite, venant d'entrer à Aréquipa , et d'y débarquer nuit cents barres d'argent , Drake fit voile pour Callao , où il arriva le i5 février. La rade renfermait dix-sept bâtiments, dont douze étaient amarrés et avaient leurs agréments à terre. Il y prit une caisse d'argent (1), quelques soieries et du lin^e, et ayant appris qu'un navire, appelé Cat:afuêgo> chargé d un trésor pour Panama, avait Quitté Callao le 2 février , il résolut de le poursuivre dans l espoir de l'atteindre avant qu'il pût arriver à sa destination. Pour empêcher les autres bâtiments de le suivre , il coupa les mâts et les câbles des deux plus grands , et les laissa voguer au gré des vents. Néanmoins le vice-roi du Pérou envoya à sa poursuite deux vaisseaux , montés de deux cents hommes armés , qui retournèrent à Callao sans le rencontrer. Une autre expédition , aux ordres de Pedro Sarmiento de Gambon , partie dans le même but, revint aussi sans succès. Le 20 février, Drake toucha à Payta , où il prit à l'abordage un navire , à bord duquel il trouva des provisions. Ayant entendu dire que le navire qu'il cherchait avait remis en mer, deux jours auparavant , il partit aussitôt et rencontra deux autres bâtiments destinés pour Panama , dont il enleva environ quatre-vingts livres pesant d'or, un crucifix d'or monté d'émeraudes , de l'argent et des provisions. Il en envoya l'équipage et les passagers à terre dans

fl) Au rapport des Anglais (Hakluyt, vol. III, p. 73o. ). Don Ulloa dît, qu'au mois de février 1678, le capitaine Drake entra dans le porl de Callao, où il y avait trente navires, dont dix-sept bien armés, et qu'il enleva a bord quinze mille lingots d'argent, des piastres et acs marchandises de prix, telles que des soieries et des mousselines.

DE l' AMERIQUE. / 3û 1

un bateau, et, le lendemain , il abandonna les navires. La 24. février, il passa sous la ligne, et le ier. mars, il rencontra, à la hauteur du cap San-Francisco, parlât. N . 4° , le bâtiment en question , qui était commandé par le capitaine Juan de Anton, Celui-ci , ne croyant pas avoir affaire à un ennemi , resta tranquille , et ce ne fut que lorsqu'on le somma de se rendre qu'il s'aperçut de son erreur. Il livra alors combat aux Anglais, mais ayant été blessé d'un coup de flèche , et ayant perdu le mât de son navire, il fut contraint d'amener. Le trésor qui se trouvait à bord , se composait de treize caisses de réaux en argent , de quatre-vingts livres pesant d'or, de vingt-six quintaux d'argent non monnayé , et d'une quantité de bijoux et de pierres précieuses , évaluées à 36o,ooo pesos d'or. DraVe fit porter ces richesses sur son vaisseau, et, le 7, il permit au capitaine espagnol de continuer sa route pour Panama. Craignant toutefois d'être intercepté dans son voyage , s'il retournait par le chemin qu'il avait pris , il cingla vers Nicaragua, dans l'espoir de trouver un passage, par le nord de l'Amérique , entre les océans Pacifique et Atlantique (1).

Fondation de la ville de San-Salvador de Xuxui ou Jujuy , dans le gouvernement de Tucuman , en i58o. Cette ville , détruite à plusieurs reprises par les Indiens Omohuacas , fut toujours rebâtie , et en dernier lieu par don Francisco Arganaraz y Murguia , sous l'administrât Ton de don Juan Ramirezde Vélasco. Tout le commerce entre Buénos-Ayres et le Pérou passait par cette ville.

Expédition du navigateur anglais sir Thomas Cavendish , en 1587. Sir Thomas Cavendish , lors de son voyage autour du monde , arriva sur la côte du Pérou le 23 avril 1587. Après avoir fait plusieurs prises dans lés parages d'Arica et de Pisco , il débarqua , le 20 mai , avec soixante ou soixantedix hommes , à Payta , qui renfermait alors environ deux cents maisons. Les habitants , après une faible résistance , abandonnèrent la ville, qui devint \a proie des flammes avec toutes les richesses qu'elle contenait , et un navire espagnol qui se tenait à l'ancre dans la rade. Les Anglais y trouvèrent vingt-cinq livres pesant d'argent. Cavendish fit voile de là pour l'île de Puna , où il arriva le 25 mai , et , le 2 juin , il y coula à fond un navire de deux cent cinquante

(1) Voyez l'article Californie, tome IX, p. 441 •

tonneaux. Vingt de ses gens , à qui il permit de descendre à terre , furent attaqués à l'improviste par un corps de troupes espagnoles. Huit seulement parvinrent à s'échapper , sept furent tués , deux noyés et trois faits prisonniers. Le même jour, Cavendish débarqua avec soixante-dix hommes, et marcha contre les Espagnols , qui , après avoir opposé quelque résistance , évacuèrent la ville. Les Anglais la réduisirent en cendres , et mirent aussi le feu à quatre bâtiments qui y étaient en construction (i).

Fondation de la ville de Santo-Bernardo de Tarija (Tarie a} (2) en i5gi , dans la vallée du même nom, province de Chichas (lat. aust. 21e 3o'). Le plan en avait été conçu par don Francisco de Tolédo , pour arrêter les incursions des naturels du pays et ouvrir une communication sûre avec le Tucuman. *

Expédition du navigateur anglais sir Richard Hawkins , en 1594* Sir Richard Hawkins, dans son voyage à la mer du Sud , en 1^94, captura sur les côtes du Pérou quelques bâtiments pêcheurs. Attaqué, le 22 juin, dans la baie de Catamez, par un vaisseau espagnol aux ordres de Beltram de la Cueva y Castro, beau-frère du vice-roi Mendoza, il fut obligé de se rendre. Suivant le rapport du commandant anglais, il 'y avait à son bord soixante-quinze hommes , mais il ne dit

Eas combien il s'en trouvait au commencement de Faction, •es Espagnols en portent le nombre à cent vingt, dont vingt-sept furent tués, et dix-sept blessés, y compris sir Richard Hawkins (3). Ce dernier, conduit à Lima , fut con-

(1) Hakluyt, Voyages, vol. III, p. 812. Cavendish avait déjà perdu douze hommes qui s'étaient laissé surprendre dans la baie de Quintéro (Fumier* s Bay) , a environ sept lieues au nord de Yalparaïso. (\oyez l'article Chili. )

(2) Cette ville renfermait autrefois quatre couvents et un collège de jésuites. On conservait dans un de ces couvents , nommé San-Francisco , une croix trouvée dans une caverne à 1 c-

Jjoque de la conquête. « On prétend, dit Alcédo, qu'elle a été aite par un des apôtres qui est venu prêcher l'Évangile dans ce pays; et cependant il n'existait aucun vestige de christianisme parmi ses habitants a l'arrivée des Espagnols. » Pop. 10,000 hab.

(3) Purchas, His Pilgrimes, vol. IV, p. 1567.

Figuéroa , dans sa Vie de don Garcia Hurtado de Mendoza , Héchos de 4me« marques de Canète , lib. IV, p. 21g.

DE L'AMÉRIQUE. 3o3

damné à perdre la tête ; mais son vainqueur, qui lui avait donné promesse de la vie , le prit sous sa protection , l'emmena en Espagne , et lui rendit la liberté.

Fondation de la ville de Nuéva-Rioja , ou Rioxa ( Castrum Oxense), en 1591, sous le 290 16' de lat. sud, par Juan Ramirez de Vélasco (1).

Fondation de San-Miguel lbarra , capitale de la province du même nom, dans le royaume de Quito, en 1S97, par don Alvaro de lbarra, président de cette audience, qui lui donna son nom (2).

Abolition des répartimientos. Sous le gouvernement de don Luis de Vélasco , les répartimientos , ou commanderies féodales furent abolies , en 1 5yG et années suivantes. On distribua les Indiens dans des villes ou des bourgades , et on leur laissa le choix de leurs magistrats , à condition qu'ils se reconnaîtraient sujets de la couronne d'Espagne. Toutefois , leur nombre décroissant de jour en jour , on institua un fiscal qui était chargé de les protéger et de surveiller l'exécution des ordonnances qui les concernaient.

Sur l'avis du vice-roi don Juan de Mendoza, la Cour défendit absolument , vers la même époque , le service personnel des Indiens : attendu , disait-elle , que cette servitude est la principale cause de la diminution de ce peuple, et qu'il faut en arrêter le cours par les moyens les plus efficaces. On réduisit aussi leurs tributs, qui étaient exorbitants.

Le roi d'Espagne ordonna , en 1609, que tous les bénéfices à charge clames des évêchés du royaume fussent donnés par concours, et sur la présentation des vice-rois et des gouverneurs de provinces : ceux-ci devant choisir le plus méritant de trois sujets que leur proposeraient les évêques des diocèses respectifs.

(1) Cette ville, située a plus de quatre-vingts lieues S.-O. de Santiago, renfermait aulreiois trois vcouvents et un collège de jésuites.

(2) Elle est située dans une plaine arrosée à l'Ei par le Ta guando, et a l'O. par l'Ajavi, sous le o° 20' de lat. N. , a vingt-une lieues de Quito et quarante-neuf de Pasto. Elle avait autrefois quatre couvents, un monastère, un hospice et un collège des jésuites. Population, douze mille habitants.

3(4 CURONOLOGIE HISTORIQUE

Expédition d'Olivier de Noort, en 1600, sur la câle du Pérou. Le général hollandais, Olivier de Noort, qui venait de franchir le détroit de Magellan avec quatre navires montés «le deux cent quarante-huit hommes , ravagea , en 1600 , les côtes du Pérou. Le vice-roi, don Luis de Vélasco, envoya contre lui une escadre aux ordres de don Juan de Vélasco ; mais Noort avait déjà pris la route des îleslPhilippines , où il fut fort maltraité dans un combat qu'il eut à soutenir contre deux vaisseaux espagnols.

Fondation delà ville de Guaura dans la province de Chancay, en 1G08, à dix-huit lieues de Lima, par lat. 1 1° 3' S. {iflloa.) Sa population actuelle est de deux mille habitants.

Expédition de l'amiral hollandais Joris Spilbergen. L'amiral Joris Spilbergen , étant entré dans la mer du Sud, avec une escadre de six vaisseaux de guerre, commit de grands ravages sur les côtes du Pérou. Le vice-roi envoya une escadre pour le combattre. Spilbergen l'attaqua le 18 juillet i6i5 , sur la côte d'Aréquipa, lui coula à fond deux vaisseaux, et alla aborder, le 8 août, à Payta, qu'il pilla et réduisit en cendres. 11 détruisit aussi Guarmey ou Hualmi, dans la province de Santa, par lat. S. io° 6. Toutefois, une autre flotte espagnole , aux ordres de don Juan Ronquillo , l'ayant rencontré dans sa route vers les Philippines , lui livra combat et le défit complètement.

La grande province, habitée parles Indiens Mainas, nui est située dans le royaume de Quito, et bornée à l'E. par les provinces de Quixos et de Jaen de Bracamoros, fut conquise, en 1618, par le général don Diégo Vaca de Vêga* qui en fut le premier gouverneur (1). La fameuse ligne de démarcation entre les possessions des couronnes d'Espagne et de Portugal traverse cette province, qui renfermait jadis trente-cinq missions ou établissements du même nom , répandus sur un espace de deux cent soixante-huit lieues de TE. à l'O. , de-

Suis le Pongo, ou détroit de Mansériche, sur le bord occiental du Maranon , jusqu'aux établissements de Lçréto de

(1) Alcédd public une liste de treize gouverneurs, et les noms des établissements formés par les jésuites qui y commencèrent leurs travaux vers l'année i658. Le supérieur, qui résidait d'abord a San-Francisco de Borja, alla se fixer, après la destruction de cette ville, dans celle de Laguna.

DE L* AMÉRIQUE. % 3o5

Ticunas, et, vers le sud, jusqu'à la rivière de Yavari , par lat. 2" 4'. 1 ^ 1

Expédition de Jacques VHermite, La flotte de Nassau , composée de onze vaisseaux, montés de mille six cent trenle-sept nommes, dont six cents soldats, et de deux cent quatre-vingtquatorze pièces de canon , sous les ordres de l'amiral Jacques VHermite, partie le 29 avril 1823, arriva en vue des côtes du Pérou, par lat. S. 120 le 7 mai 1624, pendant son voyage aux Indes-Orientales, par le détroit de Magellan. Son intention était d'intercepter les galions, mais ils étaient partis de Callao le 3 mai , pour se rendre à Panama. L'amiral prit alors le parti de faire une attaque surCallao, et de s'emparer de ce riche pays. Le 1 1, il tenta une descente avec douze chaloupes

(non «la* m . — * Ê 1 . 1 . • I -

après ,

qui se trouvaient dans le port. 11 résolut ensuite de diriger une attaque contre la ville d'Arica, pour de là s'avancer sur le Potosi , dont il espérait se rendre maître. Toutefois ayant aporis des prisonniers que cette ville était bien fortifiée, et qu il y avait ] 1 "

gnols,ilren fut enterré

Schapenham pritle commandement de la flotte. Le i3, il permit aux prisonniers d'écrire au vice-roi Diego Hernandez de '

vingt-un de ces malheureux, et renvoya trois vieillards dans une petite barque, pour informer le vice-roi de l'effet qu'avait produit sa réponse.

Le 12 juin, un détachement de l'escadre remonta le long de la côte jusqu'à Pisco, qu'il devait attaquer. Mais trouvant cette ville bien défendue par une muraille en pierre , de

Îuinze pieds de haut, et par un retranchement extérieur, les lollandais opérèrent leur retraite avec perte de cinq hommes tués, de quinze ou seize blessés et de treize déserteurs.

Le vice-amiral, Jean Willemz Verschooz, étant entré, avec un autre détachement, dans la rivière, la remonta jusqu'à Guayaquil, qu'il prit après un combat qui lui coûta trente-cinq hommes. Les Espagnols en perdirent plus de cent, et il en fut fait prisonniers dix-sept, qui , accusés de trahison , furent peu de tems après jetés à la mer à Puna. X. 25

3oG

Les habitants étant rentrés à Guayaquil, les Hollandais tentèrent contre cette ville une nouvelle entreprise qui fut sans succès. Ils se rembarquèrent avec perte de vingt-six à vingthuit hommes. Le 1 1 septembre, ils incendièrent le bourg de Puna , et , le lendemain , ils remirent à la voile pour les îles de Gallopago (i).

La ville de Moquéhua(jai) (MocJietia),â9m la province du même nom, établie par Mayla Capac, quatrième Inra, fut rebâtie, en 1626, par les Espagnols, qui changèrent son nom contre celui de Santa- Catarina de Guadalcazar , en l'honneur du marquis de Guadalcazar, alors vice-roi du Pérou.

Fondation de la ville de Barbacoas (3), ainsi nommée des Indiens qui habitaient le pays où elle est située; elle fut fondée dans la province et le gouvernement d'Esméraldas, en 16^0, par le jésuite Lucas Cuéva,

En 1640, et pendant les trois années suivantes, le gouverneur don Pedro de Tolédo y Leyva s'occupa beaucoup de la défense du pays, et fit élever des fortifications au Callao, à Valdivia, à Valparaïso et à Arica, pour mettre ces ports à l'abri des attaques des pirates et des corsaires qui infestaient alors les parages du Pérou.

Une nouvelle expédition hollandaise dirigée contre le Pérou ayant échoué, en 16^2, il s'en prépara une autre, dont le commandement fut confié à Hendrick Brouwer , un des directeurs de la compagnie des Indes-Occidentales, et

(1) Recueil des voyages qui ont servi à rétablissement et aux progrès de la compagnie des Indes-Orientales , tome IV, p. 665, in-12, Amsterdam, 17o5. On a ajoute au récit de cette expédition une description du Pérou, faite par un prisonnier espagnol nommé Pedro Je Mudriga, natif de Lima.

(1) Coléti et don Ulloa écrivent ce mot Moquégua. Cette ville est située dans une vallée agréable, au pied de la Cordillère, par lat. S. 170 i3', et long. 700 48' O. de Greenwich, à cinquante milles E. du port dllo. Elle renfermait autrefois trois couvents, un hospice et un collège de jésuites. Moquéhua a souffert considérablement du tremblement de terre du 22 août 17 15. Population , douze mille habitants.

(3) Cette ville, appelée aussi Nueslra Séhora del Puerto del ISuévo Tolédo y s'élève près de la mer, entre les rivières Pati et Guaxi, parlai. S. i° 44 .

DE L'AMÉRIQUE. 3qj

ancien gouverneur général de Batavia. Brouwer eut ordre d'aller à la recherche de la Terre Australe, en passant par le détroit que le Maire avait découvert. Poussé par des vents contraires vers le cap Horn , dans l'Océan- Pacifique , il doubla le premier cette pointe célèbre. Il reconnut que la terre de Staten était une île, après quoi il alla aborder à Chiloéoù il emporta d assaut plusieurs forts espagnols, dont 1 il passa les garnisons au (il de l'épée. Toutefois, comme le but principal de l'expédition était de découvrir des mine$, il fit route pour le Pérou. Le gouvernement de Lima, informé de ses projets , prit des mesures en conséquence.

Brouvver étant mort au port de î>on nom, peu de tems après . Elias Harckmans , qui le remplaça , se rendit à Valdivia, où il entreprit la construction d un fort. Mais, manquant de vivres, et craignant l'approche des troupes espagnoles, il l'abandonna, et s'embarqua pour Fernambouc.

En 1661, les métis excitèrent, dans la province delà Paz, ou Chuquiavo, une révolte qui fut étouffée par les sages mesures que prit le corrégidor, don Francisco Herquinnigo.

Quatre ans après, il y eut des troubles dans la province de Paucarcolla, qui furent excités par les Vascongados et les montagnards d'un côté, et les Andaloux et les Créoles dé l'autre. Les libéralités de Joseph Salcédo , propriétaire de la riche mine d'argent de Laicacota , située près de la ville de Puno , et découverte peu d'années auparavant, avaient attiré aux environs assez de monde pour former un gros bourg. Les habitants se composant pour la plupart de gens sans profession , la discorde se mit bientôt parmi eux , et il s'ensuivit des rixes continuelles, dans lesquelles il y avait ordinairement quelques personnes de tuées de part et d'autre. Le corrégidor, entre autres, y perdit la vie. Le vice-roi , don Pédro Hernandez de Castro, s'y transporta en personne pour réprimer ces désordres. Salcédo, mené captif à Lima, y fut condamné à mort et exécuté, bien qu'il n'eût , dit -on , pris aucune part aux divisions des habitants. Ses richesses firent tout son crime. Il est remarquable que le jour même de son exécution , la mine ait été inondée par une grosse source d'eau, et qu'on n'ait jamais nu la vider depuis. Les habitants du pays crurent que le ciel voulait ainsi punir ses ennemis de leur cupidité.

Vers l'année 1670, le gouverneur don Pedro Hernandez

3o8 CHRONOLOGIE HISTORIQUE

de Castro appela à Lima les religieux hospitaliers de l'ordre de Bethléem.

Attaque contre la ville d'Arica. La ville d' Arica fut attaquée, en 1^80, par des pirates anglais aux ordres de Jean Guérin et de Barthélemi Cheap. Repousses avec perte, Guérin périt dans l'action , et le reste prit la fuite et retourna en Europe par le cap Horn.

La même année , le village ou port de Ylo , Ilo ou Hifo9 situé parlât. S. 170 38', long. 710 i.S' O. deGreenvvich (73° £o' O. de Paris), à TE. de Payta, fut pillé (3i octobre) par des flibustiers anglais aux ordres du capitaine anglais Sharp.

Expédition du pirate anglais Edward Davis en 1684. Le fameux pirate anglais Edward Davis, renforcé d'un corps de flibustiers français , entra dans la mer du Sud avec dix vaisseaux, et commit de grands ravages sur les côtes du Pérou. Battu près de Panama par une escadre de sept vaisseaux, il n'en continua pas moins ses déprédations. Le 3 novembre 1684, il débarqua avec cent dix hommes devant Payta qu'il réduisit en cendres après un siège de six jours. Se dirigeant de la vers la ville de Guayaquil , à laquelle il préparait le même sort , il l'attaqua sans succès ; mais il réussit à capturer quatre bâtiments qui sortaient de la rivière, et dont l'un poriait de gros draps de laine de la fabrique de Quito, et les trois autres , un millier d'esclaves noirs. Davis choisit une quinzaine de ces derniers, et permit aux navires de continuer leur route.

Commerce français. De 1707 à 1713, lorsque l'Espagne n'avait d'autre alliée que la France, le vice-roi don Diego Ladron de Guévara , pour éloigner les corsaires anglais, et entretenir la communication avec la mère-patrie, permit aux navires français de faire librement le commerce dans tous les ports du Pérou, moyennant un droit d'entrée. Toutefois, 1 en 1713, lors de la ratification de la paix d'Ulrecht, ce vice-roi reçut ordre d'interdire Tentrée de ces mêmes ports aux navires français , d'en renvoyer tous ceux qui s'y trou • vaient, ainsi que toutes les personnes appartenantes à cette nation. Sa conduite, à leur égard, ayant été désapprouvée, il fut remplacé dans sa charge. En 1717, une escadre de trois raisseaux de guerre espagnols , en croisière sur les côtes du Pérou, s'empara de plusieurs bâtiments français qui continuaient toujours leur commerce dans ces parages , nonobstant la défense qui leur en avait été faite.

de l' Amérique. 3og

Expédition du capitaine anglais Woodes Rogers en 1709. Le capitaine IVoodes Rogers , dans son voyage autour du monde, surprit la ville de Puna vers la fin du mois d'avril 1709 , s'empara ensuite de Guayaquil, d'où il enleva pour deux mille livres sterling de butin, et lui fit payer une rançon de 27,000 dollars pour les navires qui se trouvaient dans le port , outre une quantité considérable de provisions, et des nègres qu'il prit pour renforcer son équipage,

Assiento des nègres. En 1714, lorsque les ports du Pérou furent fermés aux navires français, on accorda aux Anglais Y assiento des nègres. Ils acquirent ainsi le privilège exclusif de fournir et de vendre tous les esclaves dont on avait besoin aux Indes pour les travaux de l'agriculture et des mines. On leur accorda de plus la permission d'expédier un navire chargé de marchandises avec chaque convoi de galions ou flotte qui partait d'Espagne pour l'Amérique.

Établissement de la vice- royauté de la Nouvelle-Grenade en 1718. On établit en 1718, dans la Nouvelle-Grenade , une vice-royauté dont la juridiction s'étendait des confins du royaume de Quito jusqu à la mer du Nord. Les provinces septentrionales jusqu'à la rivière Tunibez furent annexées à ce gouvernement. Pour maintenir celle vice-royauté sans qu'il en coûtât trop au trésor royal, on supprima, vers la même époque , les audiences de Quito et de Panama (1).

Expéditions anglaises en 1720. Le corsaire anglais Gftperton , qui commettait des déprédations sur les côtes, fut poursuivi par plusieurs vaisseaux , et contraint de s'éloigner.

Le capitaine anglais S/iehocke, s'étant présenté, le 21 janvier 1720, dans la baie de Payta, demanda. pour la ville une rançon de 10,000 dollars. Les habitants s'y étant refusé, il la livra aux flammes.

Expédition portugaise. En 1782 , une flottille de pirogues portugaises, partie de la ville deGran-Para, remonta le fleuve des Amazones , et entra dans le Napo ( lat. 3° 26') , qu'elle remonta également. Étant arrivée à la jonction de la rivière d'Aguarico , l'expédition s'y arrêta pour bâtir un fort. Le supérieur des missions des jésuites espagnols protesta contre la conduite des Portugais, et porta plainte à l'audience de Quito. Le vice-roi ayant donné ordre d'employer contre eux la force, ils se retirèrent sans résistance.

(1) Voyez la Nouvel le- Grenade.

àlO C.HRONOLOr.lL HISTORIQUE

Mesure des degrés du méridien par les académiciens français cl espagnols. Les académiciens fiançais de La Condamine et Bouffiter furent envoyés, en iy34, par Louis XV, pour mesurer quelques degrés du méridien dans le voisinage de l'équateur, afin de déterminer la figure et la grandeur de la terre. Le roi d'Kspagne Philippe V, par des lettres-patentes accordées les 1 4- cl 20 août de la même année, nomma, pour concourir à ce travail, George Juan et dùn Antonio de Ulloa, membres de l'académie royale de Madrid. Ils choisirent le pays de Quito, situé sous la ligue équinoxiale, pour le théâtre de leurs observations. Ces savants y arrivèrent en 1736, et commenrèrenl à mesurer les déerés terrestres près de léquateur. h opération terminée, on érigea deux pyramides aux deux extrémités de la base du Yaruqui , pour transmettre à la postérité, dit don Ulloa , un ouvrage digne d immortalité, et dont ce lieu avait été le témoin (1). Les académiciens furent aidés dans leurs travaux géométriques par Ferguin^ ingénieur de la marine; Désodonais et Couplet; M. de Morainville , dessinateur; M, Sénicrgues, chirurgien ; et M, Hugo , horloger. M. de La Condamine, de concert avec MM. Godin et BoUguer, fit graver sur une pierre de marbre une inscription latine qui contenait le précis» de leurs diverses opérations, et la plaça sur la face extérieure du mur du collège des jésuiles (2).

Expédition du vice-amiral George Ansoti en I742« Le 19 septembre 1 74- -» Ie commodore George Anson, commandant une escadre de quatre vaisseaux, envoyée dans la mer du Sud par le gouvernement anglais, s'empara d'un navire qui avait touché à Payla, dans son trajet de Panama à Callao. Il apprit de 1 équipage t ii'il y avait à la douane de celle ville une somme considérab e d'argent, qui devait être expédiée pour le Mexique, à bord d'un bâtiment, fin voilier prêt à mettre à la voile. Anson résolut de pénétrer dans ce port à la faveur de la nuit. Il espérait y trouver un butin

(1) Afin de comparer les dégrés les plus éloignes les uns des autres, MM. de Maupertuis, Clairaut', Camus, Le Monnier et l'abbé Outhier furent envoyés, en 1735, sur le fleuve Tornéa , sons le cercle polaire, avec M. Celsius, professeur d'astronomie h Upsal, Sommcrcaux , en qualité de secrétaire, et M. de Kerbelot en celle de dessinateur. Ces savants revinrent en 1738, après* avoir établi un monument semblable à, Tornéa.

\i) Voyez la note D à la fin de l'article.

DK l'amerique. 3 I I

considérable , les vivres dont il avait besoin , cl rendre la liberté aux prisonniers anglais qui s'y trouvaient en assez grand nombre. La ville n'était défendue que par trois cents hommes armés et par un fort, sans ouvrages extérieurs , muni seulement de huit pièces de canon , et dont la garnison ne se composait que d'une faible compagnie. Anson fil embarquer cinquante-huit hommes dans ses chaloupes , sous la conduite du lieutenant Bœit% qui aborda sans bruit près de la ville , et pénétra , par une rue étroite où il était à couvert du feu du fort, jusqu'à la place de la Parade. En moins d'un quart d'heure, sa petite troupe se trouva maîtresse de la ville, sans autre perte que celle d'un homme tué et de deux blessés. Les marchands, qui s'étaient, retirés dans la maison du gouverneur, l'abandonnèrent après avoir fait une décharge , et la garnison s'enfuit par-dessus le mur de brique oui formait l'enceinte du fort. La plupart des habitants, réveillés en sursaut, se sauvèrent en chemise sur une colline voisine, et il ne resta dans la ville que les esclaves, qui ,

Profitant de la confusion générale , la livrèrent au pillage, es Anglais se hâtèrent d embarquer le trésor, les provisions , etc. , et mirent ensuite le feu à la ville. La quantité de vaisselle et d argent monnayé qu'ils enlevèrent montait à plus de 3o,ooo livres sterling , non compris les bagues, bracelets et autres bijoux. Les habitants, dans leurs représentations à la Cour de Madrid, estimèrent leur perte un million et demi de piastres. Cependant , la milice de Piura étant venue a leur secours , Anson , après avoir coulé bas les cinq navires qui se trouvaient dans le port , et en avoir ajouté un cinquième à son escadre , partit de Payta le 1 6 novembre , longea la côte jusqu'à Marita, où il avait envoyé les prisonniers , à la réserve des matelots , des esclaves et des mulâtres. De là il se dirigea vers Acapulco pour enlever le galion qui devait sortir de ce port au mois de janvier suivant. Le vice-roi jugea à propos d'en suspendre le départ ; mais, croyant le danger passé , il lui permit peu après de mettre à la voile. Anson , à cette nouvelle , brûle les navires qu'il avait capturés, fait route pour les îles Philippines, et surprend le galion au moment où il arrivait sur 1rs côtes de Manille (i).

(i) Anson* s voyage rouhd Uic xvorld , published hy R> Walter t book TLt ch. 6.

3l2 CHRONOLOGIE HISTORIQUE

Soulèvement des Indiens Chunchos dans la province de Tarma ^ en 1 742. Ces Indiens formaient plusieurs villages et vivaient sous la protection de missionnaires de Tordre de Saint- François. Un d'entre eux, se prétendant issu des Incas et héritier du trône, se proclama roi , et engagea ses compatriotes à s'affranchir du joug espagnol. Apres avoir expulsé leurs curés, ils se déclarèrent libres , et allèrent occuper un

{>ays situé à l'est des provinces de Xauxa et de Tarma, et de a Cordilière des Andes , entre les rivières de Paucar-Tambo et de Tapa , ou Tarma. Le 24 juillet, le vice-roi , informé par le corrégidor que les insurgés n'étaient qu'à huit ou dix lieues de Tarma, fit partir de Lima une compagnie de cavalerie et une d'infanterie qui furent jointes par les troupes du cacique de Tarma. Obligés d'abord de lâcher pied, les Indiens revinrent ensuite a la charge avec une nouvelle ardeur, tuèrent plusieurs Espagnols et mirent le reste en fuite.

Encouragés par ce succès , les Chunchos marchèrent sur Pasco, et entrèrent dans la bourgade de Vilcapampa, à quarante lieues de Lima. Mais attaqués par un corps de troupes aux ordres de don Bènito Troncoso , lieutenant du corrégidor de Xauxa, ils furent contraints à la retraite. Au nombre des prisonniers qui tombèrent en son pouvoir , se trouvaient les deux principaux chefs. Ceux-ci déclarèrent que cette révolte se tramait depuis environ trente ans 5 et que, pour gagner les Indiens convertis , ils avaient embrassé la religion catholique , et fesaient toujours porter une croix au milieu de leur armée. La guerre continuant toujours , les Espagnols furent cont ai «Us de se tenir sur la défensive, et de former un cordon autour des pays occupés par ces Indiens.

Expédition contre les Indiens de Tarma, en 1745.' Au mois de juillet 1 74$, il partit de Lima une expédition commandée par don Joseph de Lîamas , gouverneur de Callao , contre les Indiens de Tarma. Ayant essayé de les surprendre sur une montagne où ils s'étaient retranchés , il fut repoussé avec perte. Ce nouveau succès ranima le, courage des révoltés, qui, s'étant emparés d'un village de cette province, en égorgèrent tous les habitants, à 1 exception d'un ecclésiastique qu'ils envoyèrent à Lima faire les propositions les plus extravagantes au vice— roi.

M. de La (londamine détermina, en 1743, la latitude et

DE L'AMERIQUE. 3l3

la longitude du confluent du Napo (lat. 3° a60, qui sort des montagnes à l'E. de Quito, et qu'on a long-tems cru la source principale de V Amazone a M. de La Condamine observe que les Portugais font remonter jusqu'à ce point leurs prétentions sur le territoire arrosé par ce fleuve, cjuoigue la borne placée en 1 63g, par Texeira , et sur laquelle ils se tondent, ait été posée beaucoup plus bas, à Paraguari , visà-vis la première bouche de l'Yupura (i). On rencontre sur les bords du Napo les établissements (reduccions) formés par les jésuites sous les noms de Napo, Napotoas, Santa - Rosa de Oa$, San- Juan Népomucéno , etel Voice Nombre de Jésus.

Conversion des Chiquitos du diocèse de Santa-Cruz de la Sierra. En 1734, on comptait sept peuplades de cette nation, qui avaient été converties par les soins des missionnaires du Paraguay. Cette nation , qui se composait d'environ cent mille individus lors de l'arrivée des Espagnols, avait été tellement réduite par ses guerres continuelles avec les tribus voisines , les Espagnols et les Portugais qui en avaient emmené un grand nombre nour travailler aux mines, qu'en 1768 sa population s'élevait à peine à vingtquatre mille individus , encore en périt-il cette année un sixième par une maladie épidémique (2).

Établissements formés dans la province dyEsinéraldas , ou d'Atacamas. Cette province, qui s'étend l'espace de cinquante-six lieues le long de la côte de la mer du Sud, fut découverte et subjuguée par Sébastian de Bélalcazar. Elle fut cédée , en 1621 , au capitaine Pablo Durango Delgadillo, à condition qu'il laisserait ouvrir une communication, à travers ce gouvernement, avec les provinces du Reyno de Granada. Delgadillo signa, avec l'audience de Quito, un contrat par lequel il s'engageait lui-même à construire, à ses frais , une route d'ibarra à la côte. Mais il échoua dans l'entreprise, aussi-bien que plusieurs de ses successeurs auxquels le^gouvernementd'Esméraldasfut accordé à cette condition.

(1) Voyage de La Condamine, p. 189.

(a) Don UHoa, lîelacipn historica9 lib. I, cap. i5.

Lettre sur les Indiens Chiquitos , par le pfcre Jacques deHaze, datée de Buénos-Ayres, le 5o mars Ï718, insérée dans les Letttes édifiantes, tome V, édition de Lyon, 1819.

•'m 4 OIRONOLOGIE HISTORIQUE

En 1741 , une route, de dix-huit lieues de longueur, fut établie entre Quito et la rivière de Piti, affluent de la rivière Esméraldas, par don Pedro Maldonado de Sotomayor , natif de Quito, et gouverneur du pays. 11 y jeta les fondements de plusieurs établissements, pour ouvrir une communication entre les cinq ports de mer qu'il renferme , et dont le principal est Lirtiones. £sméraldas fut d'abord bâtie près de l'embouchure de la Guaillabamba ; mais elle fut ensuite transférée à son emplacement actuel, à deux lieues de l'embouchure de la même rivière , et à cinq de la petite ville d'Atacamas (1).

Soulèvement des Indiens en 1 780. Josi Gabriel Condercanqui, descendant de l'Inca Sayri Tupac, et membre de l'audience de Lima, n'ayant pu obtenir de la Cour d'Espagne le titre de marquis aOropésa, qui avait appartenu à un de ses ancêtres , se retira dans les montagnes , où il fut reconnu des naturels comme fils du Soleil , et proclamé empereur sous le nom de Tupac Amaru, en 1780; Les Indiens firent une guerre d'extermination à tous ceux qui n'étaient pas de leur race. L'esprit d'indépendance se propagea sur trois cents lieues de territoire. Dans cette lutte Sanglante, qui dura deux ans , les Péruviens s'étaient rendus maîtres des provinces de Quispicanchi\ de Tinta, de Lampa Azangara, de Caraoaja et de Chumbwilcas. A leur arrivée près de Cuzco, sept à huit cents hommes, sortis de la ville pour les combattre , furent surpris pendant la nuit, et tombèrent au pouvoir des rebelles. Amaru les fit tous égorger et brûler dans une église. Cet acte de cruauté mit un terme à ses suctès; car autrement Cuzco lui eût ouvert ses portes, et la

(1) En 1804, le président de Quito ouvrit la route de Malbucho, qui offre une communication entre la capitale et la côte. II voulut aussi faire un port de Tola , qui est située sur la rivière du même nom , à environ deux lieues de la mer; mais l'embouchure de celte dernière étant obstruée par un banc de sable , on fut obligé de renoncer a l'entreprise. M. Stevenson , qui avait été envoyé pour explorer les mines d'or des bords du Napo, en 1808, fut chargé , en i8a5 , de terminer ces roiftes projetées entre Quito et la mer , par Pédro de Maldonado en ijbi f et par le baron de Carondclct en 1800. Il reconnut quevl'embouchure de l'Esméraldas n'offre pas un bon ancrage a cause de sa grande profondeur, qui est de cent quarante brasses, d'un banc de sable qui se détache du bord septentrional, et de la rapidité du courant qui est ide quatre milles par heure a eau basse.

de l'Amérique. 3i5

conquête du Haut-Pérou aurait été infailliblement suivie de celle du Bas-Pérou et de toutes les contrées maritimes qui en dépendent. Attaqué par les armées combinées de Buénos- Ayres et de Lima, il fut vaincu, fait prisonnier et conduit à Cuzco. Au milieu des tortures qu'on lui appliqua, pour le forcer à dévoiler ses complices : « Je n'en ai que deux , répondit-il , moi et vous qui m'interrogez. Vous, en continuant vos déprédations sur le peuple, et moi en cherchant à vous en empêcher ». On lui coupa la langue, après quoi il fut tiré à quatre chevaux, et son corps mutilé , réduit en cendres. Sa femme, ses enfants et plusieurs chefs de l'insurrection subirent aussi le dernier supplice. On prétend qu'il périt, dans cette guerre civile, au moins un tiers de la population du Pérou (i).

Voyage entrepris , par ordre du roi , en 1783 , pour examiner un grand bloc de fer à Chaca. Don Miguel Rubin de Cêlis et don Pedro Cervino partirent à cet effet de la ville de Santiago del Estéro , dont ils déterminèrent la latitude à 270 47 • A près avoir parcouru là plaine sur une étendue de soixante-dix lieues en ligne droite , sans rencontrer une seule pierre, ils arrivèrent enfin à la masse de fer natif en question , qu'ils trouvèrent horizontalement posée sur une surface argileuse. Elle avait treize palmes (2) de longueur, huit de largeur et six d'épaisseur, et six cent vingt-quatre palmes cubiques de solidité. Ce bloc est malléable ; il est isolé, et le plus proche volcan en est peut-être à trois cents lieues (3).

Le père Sobréoiéla fut envoyé , en 1790, pour reconnaître la rivière de Guallaga, qui, après un cours de quatre cents milles, se réunit à l'Amazone. Il s'assûra qu'elle n'était pas à plus de deux ou trois journées de Lima. L'Ucayale , qui se jette dans l'Amazone du côté du sud , a été explorée jus-

3uà son confluent avec la Pachita, par le père Girval , ans trois voyages consécutifs. Il a prouvé que les productions du Pérou peuvent être transportées par cette rivière et par la Guallaga jusqu'à l'Amazone, de là à l'embouchure1

(1) Funez , Ensayo de la Historia civil del Paraguay, Buenos- Ayres et Tucuman , lib. VI.

(2) La palme équivaut k neuf pouces castillans , dont sept en font six de Paris.

(5) Voyages d*Jzara, tora. I, cap. 3, où se trouvent de savantes observations a ce sujet par M. Watckenaer.

3l6 CURONOLOGfE HISTORIQUE

de ce fleuve 9 et ensuite en Europe, en cinq ou six semair nés, tandis que, par la route du cap Horn, il faut quatre mois pour faire le même trajet (i). L'Amazone coule l'espace de mille lieues dans le territoire des Portugais, qui en ont refusé la libre navigation aux Espagnols.

Projet de révolte proposé par Ubalde en 1806. Ubalde, natif d'Iurica , assesseur ou principal avocat de la présidence de Cuzco , de concert avec plusieurs des habitants les plus recommandables du Haut-Pérou , projeta une révolution qui avait pour but d'affranchir leur pays de la domination espagnole. Les conjurés devaient s'emparer simultanément de toutes lès branches de l'administration publique, et établir un gouvernement représentatif central qui pût donner au peuple une juste idée de ses droits. Mais le complot fut dévoilé par Léchuga , un des juges de l'audience de Cuzco ; et Ubalde fut arrêté et exécuté avec huit de ses complices, au mois d'août 1806. Arrivé sur l'échafaud, il adressa au peuple un discours dans lequel on remarque ces paroles prophétiques : « Ma mort , » dit-il, « ne saurait en- » traver les- progrès d'une cause qui se prépare depuis si » long-tems; la Providence a fixé un terme aux souffrances » du peuple de l'Amérique méridionale , dont l'emploi , » que j'ai occupé dans l'administration publique , m'a assez » tait connaître l'étendue et l'atrocité». Une centaine des principaux habitants de Cuzco, impliqués dans cette conspiration , furent déportés en Afrique et aux Philippines, ou périrent dans les prisons.

Révolution de 1809. Un peu ap«ès l'arrivée a Quito de S. E. le comle Ruis de Castitto, président de l'audience royale, les étudiants du collège de San-Femando jouèrent , pour leur amusement, et celui de la noblesse, quatre pièces patriotiques, savoir: Caton, Andromaque , Zoraïde et l'Araucana. Ces pièces avaient élé choisies par le docteur Quiroga et don manuel Moralès. Le premier, natif d'Aréquipa , était un avocat suspendu de ses fonctions, et l'autre, qui était né à Maréquita , dans la vice-royauté de Santa-Fé de Bogota, avait été privé de la charge de secrétaire du gouvernement par le président Baron de Carondelet.

Au mois de février 180g , le capitaine Satinas, natif de Quito, et commandant environ quatre cents hommes

(1) M. de llumboldt, Essai polit. , tom. I, pag. 255

d'infanterie dans cette ville, ayant communiqué au père P-olu et à un autre moine le plan qu'on avait forme de déposer les autorités espagnoles , ces religieux le dénoncèrent au président, qui donna secrètement l'ordre de procéder contre tous les individus suspects. En conséquence, le capitaine Salinas, Quiroga , Morales et le docteur Riofrio , natif de Quito et curé de la paroisse de Sangolqui . furent arrêtés et renfermés dans le couvent de la Merced. Heureusement pour eux, au mois d'avril suivant , comme don Pedro Mémos, secrétaire particulier du président, allait lui faire un rapport sur la procédure, ses papiers lui furent enlevés. Les prisonniers furent aussitôt remis'en liberté.

Dans la nuit du 9 août, une révolution fut organisée par Quiroga et Moralès , et , le lendemain matin , le président de Quito ne fut pas peu surpris de recevoir de la junte souveraine (1) une leLtre signée de Manuel Moralès, secrétaire de l'intérieur. Cette lettre était ainsi conçue : « L'état de » trouble où se trouve actuellement l'Espagne , l'anéantis- » sèment complet des autorités légalement constituées, et » la crainte de voir tomber la couronne et les Etats du bien- » aimé Ferdinand VII entre les mains du tiran de l'Eu- » rope, ayant décAdé nos frères d'outre-mer à former des » gouvernements provinciaux pour leur sûreté personelle, » et pour se mettre en garde contre les machinations de » quelques traîtres indignes du nom d'Espagnols et contre » les armes de l'ennemi commun , les loyaux habitants de » Quito , jaloux de conserver à leur roi et maître légitime « cette partie de son royaume , ont établi une junte souve- *» raine dans ladite ville de San-Francisco de Quito , au nom » de laquelle et par ordre de son altesse sérénissime et de la » junte souveraine, j'ai l'honneur d informer votre seigneu- >» rie et de vous annoncer que les fonctions des membres de » l'ancien gouvernement doivent cesser à partir de ce jour ».

Les troupes , gagnées par les conjurés , prêtèrent le serment suivant : a Nous jurons devant Dieu, et sur la croix » de nos épées , de défendre notre légitime souverain Fer-

(1) l es membres de cette junte étaient : le marquis de Silva Alègre, président ; le marquis A'Orelltna, le marquis de Solanda , 'e comte de Casa Guet rëro , le marquis de Mirajtorès , don Manuel Zambrano , don M( nuel Matcus , don Pedro Montuf or , et les deux ministres Quiroga et Moralès. L'évèque de Quito , éJu vice-pre'sident , refusa de se rendre a l'assemblée.

3l8 CHRONOLOGIE HISTORIQUE

» dinand VII, de soutenir cl de protéger ses droits, de » maintenir la pureté de l'église catholique et romaine, » et d'obéir aux autorités constituées ». On posta des sentinelles à la porte des oidors et des personnes suspecles , et on nomma de nouveaux officiers et des clercs pour prendre soin des archives de l'audience royale. « Ainsi en une nuit, un gouvernement , qui avait subsisté pendant plus de trois siècles, fut renversé sans effusion de sang, ni mouvement populaire , et un autre établi à sa place. >»

Cependant les membres de la junte ne purent s'accorder r l'adoption des mesures que nécessitaient les <

I adoption des mesures que nécessitaient les circons-

[noyen de forcer les provinces celle de Quito; Morales insis-

tances. Quiroga proposa un moyen de forcer les provinces voisines à suivre l'exemple de

jple commença de sel qu'il tirait de Guayaquil , et celte crainte fut encore augmentée par le bruit qui se répandit de l'invasion projetée des provinces de Quito , par le gouverneur de Guayaquil , par le vice-roi de Santa-Fé et par celui du Pérou. En conséquence , dans la nuit du 8 novembre , une députation de la junte souveraine se rendit auprès du comte Ruis, qui s'était retiré dans une maison de campagne, pour lui proposer de reprendre la présidence , à condition que les membres de la junte pourraient se retirer tranquillement chez eux , et qu il ne serait dirigé aucune poursuite contre eux avant de connaître la décision de l'assemblée des représentants d'Espagne. Le comte , ayant accédé à ces conditions, fit sa rentrée à Quito le lendemain matin aux acclamations des habitants qui, le 2 décembre suivant, dressèrent des arcs de triomphe pour recevoir cinq cents hommes d'infanterie et cinquante d'artillerie , aux ordres du colonel don Manuel Arrèdonda (i), envoyés de Lima et de Guayaquil.

Les papiers de la junte , que le fiscal don Tomas Arrèchaga, natif d Oruro, reçut ordre de brûler, furent gardés par lui pour servir de preuves de la rébellion des traîtres avec lesquels, disait-il, on ne devait pas garder de foi. Il obtint du président , par l'entremise d'Arrédonda , l'ordre de faire arrêter tous ceux qui avaient pris part à la dernière révolte. Le

(1) Fils du vice-roi de Buénos-Ayres, et neveu du régent de l'audience royale de Lima.

de l'Amérique. . 319

12 décembre, plus de cinquante des citoyens les plus recommandables de Quito furent jetés dans les cachois de la caserne. Chaque jour voyait de nouvelles arrestations. Un renfort de deux cents autres soldats arriva de Santa-Fé de Bogota. Les prisonniers et les absents qui ayaient été déclarés hors la loi , au nombre de quatre-vingt-quatre, furent condamnés à mort. Toutefois le président refusa de confirmer cette sentence, et en référa la révision au viceT roi de Santa-Fé.

Sur ces entrefaites, les soldats insurgés, qui s'étaient enfuis à l'approche des troupes royales, étant rentrés dans la ville, y furent arrêtés avec un grand nombre de gens de la campagne. Ceci répandit une telle alarme dans le voisinage, que personne n'osait plus envoyer de provisions au marché. La disette ne tarda pas à s'y faire sentir. Les déprédations et les insultes de la soldatesque portèrent bientôt au comble l'exaspération des habitants. Le 2 août 1810, à une heure après midi , quelques soldats renfermés dans le préside surprirent la garde et étaient sur le point de se rendre maîtres de la caserne , lorsqu'on fit feu sur eux des fenêtres du palais. Les troupes espagnoles se répandant alors dans les rues , il s'ensuivit une scène de pillage et de meurtre qui dura jusqu'à trois heures. Des soixante^douze prisonniers confinés dans les cachots, il n'y en eut que deux qui échappèrent, parce qu'on les crut morts. Les chefs de la révolte , Moralès, Quiroga , Riofrio et Salinas, perdirent la vie dans ce massacre , avec environ trois cents citoyens qui furent égorgés dans les rues (t)*

La nouvelle des événements survenus à Baïonne au mois de mai 1808 , avait produit la plus vive sensation au Pérou. L'Espagne avait cessé d'être gouvernée par ses princes , et un étranger en occupait le trône. Les habitants de la Paz, craignant que les troubles auxquels la mère-patrie était en proie ne réagissent sur ses colonies, se rassemblèrent, le 25 mars 1809, et, à l'instigation de leurs chefs Lamas et Rodrigucz, déposèrent les autorités espagnoles , formèrent un gouvernement sous le nom de junta tuitiva, et donnèrent le commandement de l'armée aux généraux Lama, Castro et Yramburn. Cette assemblée publia aussitôt un manifeste,

(1) Le gouvernement de Venezuela décida que l'anniversaire du jour où ces martirs de Quito avaient succombé sous les coups de ces infantes traîtres (infâmes traidores), serait regardé comme un jonr de deuil.

Page 1