MILON
MiLON , ou Miles , appelé' de Brai , successeur de Gui , son père, dans la seigneurie de i^ioutlhe'ri (i) , fut surnomme' aussi i,E Grand , beaucoup plus pour sa puissance et sa valeur, que pour l'usage qu'il fit de l'une et de l'autre. Il avait e'pouse , l'an 1070, LiTHursE , vicomtesse he're'ditaire de Trojes. 5uger le représente comme un se'ditieux et un perturbateur du repos de l'e'tat. Son château de Monllhe'ri, suivant le même auteur, e'tait le berceau de toutes les cabales qui se formaient contre le roi Philippe 1"='', et l'asile de tous les rebelles que ce monarque poursuivait. La publication de la première croisade fil changer d'objet à l'humeur inquiète et turbulente du sire de Montllieri. II partit, l'an 1096, pour cette expe'dition. De i-etour en France, il n'y fit pas un long se'jour. L'an i lOi ,il retourna en Palestine sous les enseignes de Hugues le Grand, frère du roi Philippe l*"^ Mais le succès de ce second voyage ne re'pondit pas à son attente. S'e'taut trouve' au combat de Rama , livre' par Baudouin ,
(1) M. Groslei ( Ment, sur l'Hist. de Troyes , p. 43o ) le dit comte de Corbeii, el se uoiupe.
i:)2 CHRONOLOGIE niSTORlQUE
roi de Jérusalem , aux infidèles , le 0,7 mai i lor». , il y fut pm i^ et conduit, avec les aulros prisonniers, à Ascalon. Depuis ce tcms , on n'apprit plus rien de certain ni Je lui ni de ses autres, compagnons d'infortune. ( Ordéric ViLol^ 1. ix , p. 725 , et 1. x^ p. 7C^5. ) Milon laissa de son mariage quatre fils : Gui, qui suitj, Thibaut , dit la Bofe ; Renaud, vicomte de Troyes , puis evêque de cette ville ; et Milon II de'Brai, vicomte de Troyes après soa frère. Le comte Milon le Grand eut aussi cin(£ filles : Marguerite, femme de Manassès , vicomte de Sens ; Emmeline , marie'e à Hugues, seigneur de Broyés ;.N., allie'e à N. , seigneur de Planci en Champagne j N. , qui e'pousa le seigneur d'Erici; et Isabeau ^ femme de Tliibaut , seigneur de Dampierre en Champagne, duquel descendent par les femmes , si l'on en croit du Boucliet ^ presque tous les souverains qui sont aujourd'hui en Europe. L'église de Troyes , dans son nécrologe , fait mention du comte Milon comme d'un bienfaiteur, et tous les dimanches on le recommande dans cette même église en ces termes : Pour rdm& du vicomte Milon et du comte Huon, qui les maisons et fraw chises donnèrent à celte église. ( Groslei , Mém. pour l'histoire: de T^roj- es , -p. /i3o.)
Gui II , dit Troussel , fils aîné de Milon le Grand , ïui succéda dans la seigneurie de Montlhéri, ainsi que dans ses autres domaines , excepté la vicomte de Troyes. Comme il était d'un caractère assez ressemlîlant à celui de son père , le roi Philippe !*■',, pour se l'attacher, l'honora de la charge de sénéchal de France. Il accompagna son père à la première croisade , et eut part avec lui à tous les exploits des croisés en Asie jusqu'à la prise d'Antioche. Mais Corboran érnnt venu assiéger à son tour les vainqueurs dans cette place, Gui Troussel eut la lâcheté , dit Suger , de se faire descendre la nuit par dessus les nnurs , et alla se rembarrjuer pour la France au premier port. Il paraît qu'à son retour il fut mal accueilli du roi Philippe et du prince Louis le Gros , son fils j du moins. on voit que la charge de sénéchal lui fut ôtée quelque tems après pour être rendue à Gui le Rouge, sire de Rochcforten Yveline, son oncle paternel, qui l'avait exercée avant lui , et s'en était démis en partant pour la Terre-Sainte. Philippe voulut aussi lui enlever Monllliéri , et mit en œuvre toutes sortes de moyens pour s'en rendre maître , sans pouvoir néanmoins y parvenir. Mais lorsqu'il y pensait le moins , une occasion favorable lui mit celte place entre les mains. Gui Troussol n'avait de sa femme, Adélaïde (i), qu'une fille, nommée Elisa-
(i) Une cliarie fl" nilinn' de Long-Ponl nomme sa femme Mabilie. Pcut- ^lic tsi-ce la même i£u' Adélaïde, peut-être est-ce une deuxième femme.
DTS S1R.ES, OU CHATELAINS DE MOrsTLllÈRf. 1 35
beth. Craignant qu'après sa mort on ne la privât de son héritage, il fit offrir au roi de la donner en mnriage au prince Philippe de Manies, fils de ce monarque, et de Bertrade de Montfort.Le roi, pour consentir à cette offre, obligea Gui ïroussel de lui céder ù lui-même Monllhërij en e'change de quoi il lui donna Mehun-sur- Loire , qu'il avait acquis par confiscation. Ceci est , suivant le père Anselme, de l'an 1104. Ravi de cette acquisition , le roi Pliilippe dit à Louis , son fils : Biaii fus Locis , garde bien celé tor nui tantes fois ma travaliè , et en cid escomhatre et asalir geme suis presque toz envesliz ( envieilli ), etparcui desloiautê ge ne poi ainques avoir boruie pais ne bonne seurtê ; la citi desloiautê faisoit des pr~:idon7es et des loyaux traîtres et desloiaux : fil laient s' atropelloient , et de près et de loin , tint li traitor et li deloial ; ne en tôt le roiaume nestoienl mauzfaiz ne iraisons sanz lor osent ( conseatement ) , et sanz lor aide : si que dou chas tel de Corbuel ( Corbcil ), qui est mi-voie de Jl/ontllieri, à destre jusques à Chnsiiauforl , estait la terre si accinte , et si grant confusion entre cet de Paris et cex d'Orliens , que li un Tie pooient aler en la terre de Vautre por marchandisse ne por autre chose sens la volante à ces trallors , si ce iHestoit de grant force de gent. ( Chron. de Saint-Denis. ) Miles , ou Milou II de Brai , vicomte de Troyes, frère de Gui Troussel,vil d'un œil bien différent l'ahénation que celui-ci venait de faire. Il se plaignait depuis long-tems de n'avoir point eu de part dans l'he'ritage patfTuel, et n'e'lait retenu dans son ressentiment que par l'espeVancc de succe'der à son frère. La vojant frustrée, il ne garda plus de mcnagement , et prit les armes pour se faire justice. Les Garlande , pour lors bannis de la cour, embrassèrent ses inte'rèts , et l'aidèrent à corrompre lafide'lile' des habitants de Montllie'ri , qui se laissèrent engager à lui ouvrir les perles du château. Mais la garnison que le roi y avait mise s'e'tant retirée dans la grosse tour , il fallut eu faire le siège. Elle e'tait de'jà perce'e en plusieurs endroits , lorsque Gui le Rouge, pour lors beau-père du prince Louis le Gros par Lucienne, sa iille , e'tant survenu au secours des assiégés , demanda à s'aboucher avec les Garlande. Sur la promesse qu'il leur fit de les réconcilier avec le roi, et d'obtenir le pardon dos traîtres , il vint à bout de détacher les uns et les antres du parti de son neveu. Par là , Milon de Brai se vit obligé de se retirer. Le prince Louis accourait cependant avec un corps de troupes à Monllhéri , ne respirant que la vengeance. Mais ayant trouvé à son arrivée le traité conclu, il ne put se dispenser de le ratifier. Toutefois , pour mettre fin aux inquiétudes que cette place lui avait causées , ainsi qu'à ses ancêtres, il prit le parti de la faire raser, à l'exception de la grosse tour. Suger rapporte cet événement au tems oi!i Boémoud , prince d'Antioche ,
ï54 CHRONOLOGIE HISTORÎQOE
arriva en France , c'est-à-dire environ l'an i io6- Le roi Philippe donna quelque lems après , du consentement du prince Louis , la terre de MontUiéri à Philippe de Mantes. Celui-ci ve'cut paisiblement jusqu'à la mort du roi , son père j mais voyant Louis le Gros ensuite e'ieve sur le trône, la jalousie que Bertrade , sa mère , et son frère utc'rin. Foulques le Jeune, comte d'Anjou, allumèrent dans son cœur , le porta à se re'volter. Gui le Ronge entra dans ses vues avec ses deux fils , Gui III de Rochefort et Hugues de Creci. Il e'tait personnellement irrite' contre le nouveau monarque à cause du divorce qu'il avait fait avec Lucienne , sa fille , par ordre du concile deTroy es. Bertrade ayant attire' dans la même faction Amauri de Montfort , son frère , et d'autres me'contents , rassemblait sur la tête de Louis un orage qui paraissait devoir l'e'craser ; mais ce prince, intre'pidc et plein de ressources, trouva moyen de le dissiper. Après avoir inutilement averti Philippe , son frère , de cesser ses déprédations , il saisit le moment qu'il e'tait absent de Mantes , pour venir mettre le sie'ge devant cette place. Il la battit si vivemeut avec toutes les machines de guerre quie'laient en usage alors , qu'en peu de jours il la contraignit de se rendre. Une chronique manuscrite ( Bibl. Saint- Victor , n" 419 ) , ajoute que Louis enleva aussi à Gui le Rouge la Ferte'- Baudouin ( aujourd'hui , à ce qu'on croit , la Ferté-Alois) , qu'il garda. Bertrade et Amauri , craignant le même sort pour Mont- Ihéri , s'avisèrent d'un expe'dient : ce fut de ce'der cette terre à Hugues de Créci , fils de Gui le Rouge , en le mariant avec Lucienne , fille du même Amauri ; et par ce, disent les grandes chroniques de Saint-Denis, cuiderenl faire un tel enconihrement au roy , que la vote de Normandie U fut tolue par la force celi Huon , et par la force Guiom de Rochefort , son frère , et par In force le comte /Iniauri de Monifort, sanz autre grlé et doma~ ches que il II porroieut faire chascuti for , jusques enz en Paris ^ sa cité , si que nais ( pas même), ne porroit-il aler en nule manière jusques Z)/-0!/ei ( Dreux. ) Hugues de Crëci n'eut pas plus tôt accompli son mariage, qu'il s'achemina pour aller prendre possession de Montlhe'ri. Mais le roi, l'ayant suivi de près , passa devant Montlhe'ri ; et, ayant pe'nc'tre' jusqu'à Châtres , qui en dépendait , il s'en rendit maître sans coup fe'rir , par la bonne disposition des habitants qui se soumirent volontairement à lui. PIugues de Cre'ci l'attendait cependant de pied ferme à Montlhe'ri. Il avait si bien pourvu à la de'fense de cette place, que, toute de'mantelc'e qu'elle e'tait , elle résista aux elTorls du roi. Il y eut entre les deuTk partis plusieurs escarmouches qui n'eurent aucun succès de'cisif. TV'aîs , dit Sug(.'r , une ruse en attirant une autre, le roi se servit de celle-ci pour jouer son ennemi. Milon deBrai était venu à sou camp pour lui demander , en termes soumis , la terre de
©ES SÎRES, OU CHATELAINS DE ]UO^TLHÊRI. iSS
Moutlhéri , comme le patrimoine de ses pères dont il avait e'te injustement frustre'. Louis fit alors par politiqu'3 co qu'il aurait peut-être dû faire par justice. Ayant mande les principaux habitants de Montlhe'ri , il leur prc'senta Milon comme leur seigneur. Les bourgeois , re'jouis à cette nouvelle , comme si le roi , dit Suger , eût fait descendre chez eux le soleil et les e'toiles , se tournent à l'instant contre Hugues de Cre'ci , le somment de sortir au plus tôt de leur ville, déclarant que nul serment ne peut les lier au pre'judice de la fide'lite' qn'ils doivent à leur seigneur naturel , et sur le retardement qu'il met à partir , ils le poussent dehors avec perte d'une grande partie de ses équipages. C'est ainsi que Milou de Brai recouvra la terre de Montlhe'ri. Sa reconnaissance ne re'pondit pas à la grandeur du bienfait qu'il avait reçu de Louis. Thibaut, comte deBlois, son parent, étant entre' en guerre , l'aa iiii , avec le roi, Milon se laissa entraîner, avec un grand nombre de barons, dans le parti de ce rebelle, à l'appât du mariage incestueux , dit Suger , qu'il lui offrit avec sa sœur, quoiqu'il eût de'jàune femme vivante. Mais il ne remporta que de la honte de cette confe'de'ration , par la de'faite de Thibaut , et parla nécessite où il se trouva lui-même de rompre le mariage illégal qu'il avait contracté (i). Ces disgrâces l'ayant fait rentrer en luimême, il fit sa paix avec le monarque, qu'il servit dans la suite avec une fidélité constante. Il n'en fut pas de même de Hugues de Créci. Toujours acharné contre son souverain, il porta le fer et le feu partout avec une extrême fureur, et se rendit si redoutable , qu'il ébranla , pour ainsi dire , le trône , suivant la chronique de Morigni, par les divers mouvements qu'il causa dans l'état. 11 n'était pas moins animé contre Milon de Brai , son cousin , qui lui avait enlevé Montlhe'ri ; mais il dissmiula long-tems sa haine en attendant l'occasion de la faire éclater. Enfin , l'an iu8 ou environ , l'ayant surpris à Rochefort, il le fit prisonnier ; puis , après l'avoir promené en divers châteaux , toujours lié comme un malfaiteur , ne sachant où le garder sûrement , et n'osant le mettre en liberté de peur qu'il ne se vengeât^ il le fit étrangler à Commets. Quelques - uns disent qu'il avait eu la cruauté de le faire mourir de ses propres mains. Quoi qu'il en soit , il fit jeter son corps par une fenêtre pour faire croire qu'il s'était tué luimême en voulant se sauver; mais le crime fut découvert. Le roi
(i) Ives de Chartres, grand canoniste et fort zélé pour 1 observatioa fies règles , s'éleva fortement contre ce second mariage de Milon. Il écrivit au pape pour le prévenir sur celte affaire. Si causa iMilonis , lui dit-il, el jiliœ comids Slephuni ad aures l'éstras peivenen't , sciât P, V. cjuia i'tlilo priotctn iixorem canonicè riondimisit etfiliam conUiis S'iepltani canonicè nonacccpit. (Ep, 24 1« ) Ives lut tcoutti , et ce mariage tut déclaré nul.
\o5 CHRONOLOGIE HISTORIQUE
lui-même vinten grand cortège à Gommets, et condamna Hugues à se justifier, suivant l'usage du teras , parle duel. On lui assigna pour le champ clos la cour d'Amauri de Montfort, dont il avait liance' la fille, qui n'e'tait pas encore nubile. Mais Hugues n'eut pas le courage de s'exposer à ce risque; et, se voyant convaincu, il vint se jeter aux pieds du roi pour lui demander pardon, lui remit sa terre , et entra dans l'ordre de Cluni pour y fai^rc pe'nitence. A. l'e'gard du cadavre de IVIilon deBrai, il fut inhume' dans le prieuré de Long-Pont ; et comme il ne laissait point d'enfants , la terre de Montlhc'ri fut re'unie au domaine de la couronne. Cette re'uiiionfitpeu à peu devenir considérable la terre de MontUiéri, et donna lieu d'y établir des prévôts et gardes du château. Un nommé Durand en était prévôt l'an 1140. Nos rois vinrent aussi quelquefois y faire leur résidence, Louis le Jeune y donna, l'an 1 144 î ""<^ charte en faveur de l'abbaye de Saint-Denis. Philippe Auguste, son fils, y était si souvent, que la dixième partie du pain et du vin qui s'y consommaient devint l'objet d'une aumône dont il gratifia l'abbaye de Malnoiie. Cette terre rendait au domaine, sous ce règne, plus de deux cents livres de rente (i !, somme considérable alors. M. le Beuf a donné la liste des feudataires de Monllhéri , qui étaient en grand nombre , et des cha ges auxquelles ils étaient tenus , dont la principale était la garde du château pendant un certain tems de l'année. ( Hîst. du DioC' u.' Paris y T. X, p. i65. )
Ce fut vers le commencement du règne de saint Louis f l'un Î22i3 ), que le château de Montlhéri lui servit de retraite. a-Dans « le tems de la conspiration des princes contre lui et la reine » Blanche, sa nière, s'étantmis en chemin pour aller à Vetidôme, » où le duc de Bretagne et le comte de la Marche avaient promis » de venir lui faire satisfaction, il apprit que ces rebelles faisaient » avancer secrètement des troupes jusqu'à Etampes etàCorbeil, « pour tâcher de l'envelopper. Il était déjà à Chartres , par-delà M Montlhéri, lorsqu'il en fut averti , et cela l'engagea à revenir » sur ses pas et à se retirer dans le château. La tradition du pays » est qu'il se mit dans un souterrain dont l'entrée est à quelques » pas de la tour , mais maintenant bouchée. Les parisiens, qui » étaient attachés à leur roi, coururent à son secours pendant que » les barons étaient assemblés à Corbcil , et , le renfermant dans » leurs bataillons, ils le ramenèrent en sûreté à Pans. Joinville
(i) Du tems de Philippe Auguste, le luarr d'argent fin valait 5o sous; niais on ne sait rien sur 1 éiat Je l'argent nionnajé d'alors. Quoi qu'il en soit, 300 livres de ce tems-lî> , eu supposant ijue l'argent monnaye (ïit alors sans aloi, font 80 marcs; et , h raison de 5o livres 9 sous 2 deniers le marc, ils produiraicni aujgufd'kui 4^76 linv^ i«> sjiu 4 Ugaivrs.
» dit que depuis Montlheri les chemins cîoient pleins de gens qui » crioient à uolre seigneur qu'il lui donnai bonne vie». {Ibid. ,
Personne n'ie;nore la bataille qui se doima , le 1 6 juillet i465 , entre le roi Louis XI et Charles de France , duc de Berri , son frère , dont les ducs de Bourgogne et de Bretagne , ainsi que plusieurs autres seigneurs, suivaient le jinrli. Ce combat se livra dans nne petite piaine qui est entre Montlheri et Long-Font( j)rès delà rivière d'Orge ), et qui, à cause de cet e'venement, est appelée dans les titres et terriers du ^i\ys le chniuier du chan?p de bataille.
La seigneurie de Montllie'ri fivt alie'ne'c avec titre de comte' en faveur du cardinal de Richelieu. Louis XIII la retira ensuite pour l'unir au duché' de Chartres , qu'il avait donné en apanage à Gaston , son frère. Le domaine de IMonilhèri fut depuis engagé , à M. Pheljpeaux , conseiller d'état, le 18 juillet 1696.
DES
Dressée sur les Mémoires de M. Lévrier, lieutenantgénéral du bailliage de Meident,
Xj'origine du comté de Meulent , en latin Mellenlum , sitnd sur le bord de la Seine entre 6aint-Germain-cn Laje et Vernon , est si ancienne, qu'elle parait remonter au-delà de l'établissement des fiefs héréditaires en France. Dans les viu*^ et is-^ siècles , et jusque vers le milieu du x^ , le comté de Moulent semble avoir e'ié possédé le plus souvent parles mêmes seigneurs que ceux qui avaient le Vexin. Les chroniques de bainl-Nigaise de Meulent, de Saint Mellon et de Saint-Martin de Pontoise , et quelques manuscrits de Manies el de la Roche-Guyon, nous apprennent que saint Nigaise, qui vivait dans le milieu du m* siècle, vint prêcher la foi dans le Yexia, dont il est regardé comme l'apôtre, et par-
Xiï. j^
l58 CHRONOLOGIE HISTORIQUE
ticulièrement clans la ville de Meulent, qui le reconnaît pour sort patron , et oii ses reliques sont conservées. En l'anne'e 780 , un comte de Meulent, qui e'iait en même tems seigneur de Pontoise, fit bîitir en cette dernière ville l'église de Saint-Mellon, et y fit, apporter les reliques de cesainte'vèque.Uu autre comte de Meulent, qui était seigneur , à cause de sa femme, du lieu appelé' depuis la Roclie-Guyon , fit Iransfe'rer celles de saint Nigaisede la chapelle de Gani-sur Epte, où elles e'taient , en l'île de Menlent , vers l'an «340. On voit, dans Guillaume de Jumicgcet dansDudon de Saint- Queulin, que Meulent , déjà place forte et ville mure'e , miinicipiiim , avant qu'il y ei^it des châteaux à Pontoise , Chaumont, Mantes et Poissi , e'tait , dès le ix'' siècle, la capitale et la sauvegarde de la province et le chef-lieu de la re'sidence de ses seigneurs , barons, princes ou comtes , conime on voudra les noriinier. Ces historiens , parlant de la bataille donnée à Meulent et du sac de cette ville , sous Ilollon chef des Normands , en 878 , disent que, la ville de Meulent et la forteresse ayant e'te' assiége'es et prises d'assaut , les ennemis tuèrent ses princes , passèrent la garnison au fil de l'e'pèe , et que , se trouvant ainsi maitres du pays , et n'e'prouvant aucune résistance , ils ravagèrent toute cette province , et employèrent les riches de'pouilles qu'ils en
tirèrent à faire le sie'i^e de Paris Prceoccupavenint Mellentis
habilalores , qnani interfeclis princijnbus cita subvertûnt ^ to-
tamtpie provinciiun dsvastarunt Tiliic lioUo Mellentis
municipiuryt ohsidel, qno subverso oni.nes gladio necat... Igitiir A'ortmanni ripa Mellentis... naves divellerunl... et prœdam illius provinciœ ad obsidionem... Parisitts... verteritnt.,. Ce <jue Wace rend de cette manière :
Donc ont porptis Mcullent et loiUcla contce. Les barons ont occis tt la terre gastc'e.
Et Philippe Mouskes :
Renaut desconGs , Rou al]a Droit k MciiUeiil l'a consui , Kenaut ocist , le bourc saisi , Kou tout le pais cxilla.
Et la chronique de Piouen : « Le mareschal de France assem- >) bla ses gens et vint à 3'Ieulenc , et là eut forte bataille , et fut
^> le chevalier Roulant mort en place et grand foison deFran-
a) çois Après que la bataille fut line'e, Rou fit assaillir Meu~
») lenc , et entrèrent dedens par force , et mirent tout à l'cspe'e... » Après celle desconfiture , Rou alla chevauclxa,at et dcsU'uisaut iT le pays jusque devant la citii de Paris »..
Lorsque la paix fut faite, et que par un traite', Cliarles le Simple eut ce'de' à RoIIon la Normandie jusqu'à la rivière d'Epte , le comte de Meulcut fit rétabli et remis en possession de son domaine sous riîomniagc du roi de France Fœneie latnen pocis
ciim. Carolo Simplici iiiilo hinic ipsiim (Comitatum) recuperavit Mellenlensïs cornes sub régis Francorinn clienleln. { Chr. Nonn.) Les noms de ces premiers comtes ne sont pas venus jusqu'à nous.
Il esta propos d'observer que, quoique Meulent ait toujours été regarde' comme faisant partie du Vexin français , la viile est ne'anmoins divise'e par la rivière de Seine en deux parties , dont; l'une est situe'e sur le pays du Vexin , in pogo f'ilcassino , et l'autre sur le pays de Pincerais , in pago Pi.ssiacensi : car les liistoriens et les ge'ograplies conviennent que le Vexin est borné au midi par la Seine, et le Pincerais au nord par la même rivière, en sorte que tout ce qui se trouve sur Tune de ces rives est distinct de ce qui se trouve sur l'autre , et que ces limites naturelles et immuables, quoique fort l'approchées, ne se confondent point. Il en est ainsi du spirituel , puisque ces cantons sont de deux diocèses différents.
Le Pincerais a pris son nom de Poissi: il est connu dès le tcms de la première race , et se trouve nomme très-souvent dans les chartes de la seconde, pagiis Pinciasennis , Pingecisiis , ou Pissiacensis. Il formait une division civile et eccle'siastique , dont l'un desarchidiaconës du diocèse de Chartres retient enco-re le nom.
Le Pincerais dans son e'îat actuel comme division ecclésiastique, commence au-dessous de Mantes , depuis les confins du diocèse d'Evreux . en remontant la Seine , jusqu'à ceux du diocèse de- Paris. Mais, comuie division civile, il eut dans son origine une e'tendue plus considérable du côte' de Paris : il remontait à l'orient au-dessus de Saint~Germain-en-Laye jusqu'à Ivuel et Courbe-
voie où commençait le Parisis pogits Parisiaciis. Souslapre-
mière et la seconde races il était beaucoup moins e'iendu qu'il ne l'est actuellement : à l'occident, il e'tait borne' par la rivière de Maudre, dont l'embouchure se trouve entre Meulent et Mantes f et le surplus , depuis cette petite rivière, en descendant la Seine jxisqu'à l'Evrecin, pagiis Ebrocinns , formait un district , comte' ^ ou pays particulier appelé Madrle , pagus AJadriaciis , Madroeisus , AJatricensis , du nom de cette rivière de Maudre , appelée en latin Madra , qui servait de liniile. Ce pays de Madrie , arrêté le long de la Seine par la Maudre, remontait ensuite vers Ix; diocèse de Paris en tournant le Pincerais , dont il était séparé de ce côté-là parla rivière de Villepreux.
Cette division n'a en qu'un lems. Les comtes de Madrie ont
l/jO CllRONOLOGîE HISTORIOUE
disparu depuis le milieu du ix^ sii^cle. ( Balus. , T. II , col, 7<r. ) Le Honi de leur seigneurie s'est conserve' quelque tenis après eux; et l'on voit encore Potesias Matin'aca dans les cliarles des siècles suivants. Mais ce nom s'est perdu insensiblement , celui de Pincerais a pre'valu , et s'est étendu aux deux pays , de manière que les mêmes lieux (jui avaient e'tè de'signés précédemment comme enclaves dans le pays de Madrie , se trouvent e'nonces depuis comme situe's dans le Pincerais.
D'après cette observation on voit, par exemple, que la villede Mantes ne fait pas partie du Vexin proprement dit, mais que , Située dans le pavs de Pincerais , elle a ète' comprise dans celui de Madrie , lorsqu'il existait. Ne'anmoins comme cette ville est placée sur la frontière , et qu'elle a appartenu aux comtes du Vexin, qui ont succe'dé à ceux de Madrie, elle a toujours passe', dans le langage commun, pour une des villes du Vexin Depuis l'extinction des comtes du Vexin, cette ville , avant passe' sous la domination de ceux de Meulent, a fait partie des fiefs de leur mouvance, et les vicomtes de Mantes soûl devenus vassaux des comtes de Meulent. Nos rois y posse'dèrent quelques domaines ]>articuliers eu proprie'té , et enlr'nutres un château qu'ils habitaient assez souvent. Louis le Gros le donna à Philippe, son frère naturel, fils de Bertrade , qui porta même quelques instants le nom de comte de Mantes. Mais ce titre était sans réalité' , et comme un simple brevet d'hoimcur, puisque Manies n'avait alors aucun district ni mouvance, et n'e'tait point efïèclivemcnt un comte' ; qu'il est même constant, par les t ti-eset les chartes dont on aura occasion de citer une partie dans peu , que tout le territoire qui , depuis Philippe Auguste, composa la châtellenie de Mantes, faisait partie auparavant du comte' de Meulent , et en portait le nom' avant que les ge'ographes modernes eussent imagine de cre'er , de )eur autorité privée, un pays particulier appelé Mantois, qui n'a jamais été conmi des anciens. Le chapitre de Notre Dame de iVlantes était tenu , par les litres de sa fondation, ainsi que celui dcSaint- Mellon de Pontoisc , d'tnvover cha([uc année deux chanoines et deux chapelains à Meulent le jour et f'ète de Saint-Nigaise , pour assister au service, et pour aider à chanter la messe et /« kirielle: c'est le mot des litres. Il n'y a que cent-vingt ans ([uo les vestiges de cette ancienne dépendance ont été abolis par des conventions particulières.
Nous avons observé que la ville de Meulent est située partie sur le Vexin, partie sur le Pincerais. Il en est de même du comté, qui s'étend sur les deux rives de la Seine. Il est très-vraiscmblablc que la partie chartraincdu Pincerais appartenait aux comtes de la première race de leur chef, et que c'est la première qui a porté k nom de comlc de Meulcut , doat le territoire s'étendaU
DES COMTES DE MEULEMT. l/^I
sur les anciens comte'sde Pincerais et de Madrie ; et que celle du Vexin n'y a ëte' jointe que par démembrement fait à la mort do Waleran qui re'unissait le tout , et en considération de l'alliance de la fille de Gauthier II , comle du Yexin, avec Robert H, comte de Meulent, vers le milieu du x® siècle.
Cette opinion est appuye'e sur le rapport d'intimife' et sur les alliances qu'il y avait entre les comtes de Meulent delà première race et ceux de Chartres ; sur leur orip;ine , ainsi que sur celles de leurs vicomtes qui sortaient du pays de Cbarlres j sur la mouvance de certains domaines du comte' de Meulent , qui relevaient originairement de l'e'glise de Chartres ; sur l'incliuation particulière que ces comtes eurent pour les abbayes et pour les e'gliscs de Chartres , inclinalio.n qui se justifie par les dons immenses qu'ils leur firent ; enfiu sur \c litrede comté, d(mne' au Pincerais, par le roi Robert, dans un diplôme dresse' sur la fin du x* siècle , en faveur de l'e'glise de Saint- ^Magloire de Paris. Car, comme il esf bien constant qu'il n'y a jamais eu de comtes de Pincerais et de Poissi autres que ceux de iMeuient, dont le comte' s'e'tendait sur cette partie , et particulièrement sur les terres de MareuiU sur-Mnule, Saint-Le'ger en Yveline , et Veriifuil, ou Vernouilletsur-Soine , mentionne'es au dijilome du roi Robert , il en re'sulte clairement que renonciation de comté de Pincerais n'est autre chose que la de'signation de la partie de relui de Meulent qui s'oîfndnit de ce côte'-là , pnur la distinguer de celle qui s'e'tendait sur le Vexin : de même que Robert IV , comte de Meulent , dans la charte d'e'rection d'une commune à Meulent, se réservant de pouvoir conduire ses sujets dans tout son comté de Meulent , iti omni comitatu MeUenli , à\^\\x\^wç. sive ex parte ï'ilcassiniy si\'e er alia parte ultra Seqiianam ', ce qui désigne parfaitement la différence de la partie du Pincerais d'avec celle du Vexin. Le polyptyque d'irminon, abbé de Saint-Germain du tems de Charlemagne , qui se trouve au charlrier de cette abbaye [fol. 52 v°.)y nous fournit une nouvelle preuve que le Pincerais n'avait pas des comtes particuliers , mais que ce pays faisait partie d'un comté plus étendu , possédé par un comte qui ne peut être autre que celui de Meulent. En eilet , en parlant d'un village nommé Magedon , il le dit situé au pays de Pincerais , dans l'étendue du comté de Witran.... Tn comitatu Vilranni, in Pinciasensi page, villa qii(v vocatur Blagedon. On peut ajouter à cela le passage d'un ancien géographe , dont le manuscrit est à la bibliothèque du roi , et qne le P. Labbe estime être de Gilles Bouvier , premier héraut de Charles VJJ. Voici comment il s'explique dans son abrégé idéographique de la France : « Puis y est la comté de » Dreux , la cité de Montfort, le pays de Hurepois , le pays de » Gastinoià, la comté de Meulent; la comté de Chaumont , le
l/^2 CITIIOKOLOGIE HISTORIQUE
» Pays Vesqueciu , la comté de Beaumont , etc. » L'indication très-exacte des lieux dans lesquels le comte' de BTeulent se trouve enclavé ici , nous fait voir que ce que le géographe appelle la comlé de Meulent n'est autre chose que le pays qui environne Mantes, Meulent et Poissi, c'est-à-dire le Pincerais. Après Witran, comte de Meulent, qui avait le Pincerais dans son district, on n'aperçoit point de successeur iraine'diat dans la seigneurie du Pincei'ais.