RAYMOND -BÉRENGER IV
1209. Raymond -BÉRENGER IV, fils d'Alfonse II , lui succéda, a l'âge de onze ans, dans les comtés de Provence et de Forcalquier, sous la tutelle de don Pèdre H, roi d'Aragon, son oncle, qui l'emmena à sa cour. Don Pèdre étant mort l'an 1218, Gersende , mère du jeune comte , prit le gouvernenjent de ses états. Mais l'absj'nce de ce prince occasionna de grands troubles dans le pays. Alix de Forcalquier et son fils Guillaume de Sabran firent valoir leurs prétentions sur le comté de Forcalquier , et prirent les titres de comte et de comtesse de ce pays. D'un autre côté , Guillaume de Baux, prince d'Orange, s'étant fait donner le titre de roi d'Arles , en 1214 , par l'empereur Frédéric II, se mit en état de le soutenir par les armes. Les principales villes de Provence profitèrent de la confusion que ces querelles produisirent, pour secouer le joiig et s'ériger en république. Tell.'s furent Arles, Aix , Marseille, Nice, Avignon. Enfin , le comte Raymond-Bérenger, s'étant échappe de la tutelle suspecte du roi d'Aragon , arrive en Provence, l'an 121 y. Sa présence contient dans le devoir les villes qui ne s'étaient pas encore révoltées. Il arrête les efforts de ceux qui lui disputent ses étals. L'an 1220, au inois de décembre, il épouse Beatrix , fille de Thomas , comte de Savoie. Fort de celte alliance, qui lui assurait un puissant secours, il travaille à réduire les villes rebelles.
Avignon était infecté des erreurs des Albigeois, et se trouvait par là impliqué dans la proscription décernée contre ces hérétiques. L'an 1226,1e 10 septembre, le roi de France Louis VIII, soumet cette ville après un siège mémorable, commencé le 10 juin précédent. Les anciens écrivains varient beaucoup entre eux sur les détails de ce mémorable siège. Mais le meilleur
parti à prendre est de s'en tenir à ce qu'a recueilli de leurs récits combinés , le nouvel historien de Provence. Le comte de Toulouse possédait par indivis, avec le comte de Provence, la seigneurie de la vilii? d'Avignon; mais elle n'obéissait, dans le vrai , qu'à son podestat : l'empereur Frédéric II la demande au pape, comme une dépendance de son royaume d'Arles, et n'en reçoit que de vaines paroles. Le cardinal de Saint-Ange, légat du saint siège et chef de la croisade , se saisit du gouvernement d'Avignon , et y donne la loi. Le comte de Provence, n'osant l'attaquer par la crainte des foudres de l'église, tourne ses armes contre les villes de son comté , qui lui refusaient l'obéissance, sous prétexte de ne relever que de l'empereur. La terreur qu'il imprime en soumet plusieurs, dont les noms, à l'exception de Castellane , ne sont point venus jusqu'à nous. L'an I22C) , il s'empare de ÎSice sur les Génois, avant qu'ils puissent y envoyer du secours. De là il va faire le siège de Marseille, dont les vicomtes n'étalent, à l'entendre, que ses lieutenants pour la ville basse. L'empereur, sur ces entrefaites, le déclare déchu du comté de Forcalquier et de la seigneurie de Sisteron. Uaymond , comte de Toulouse, à qui Frédéric avait donne l'un et l'autre, arrive devant Marseille, dont il fait lever le siège; puis, étant entré dans la ville, il y fait avec les habitants, le 8 novembre laSo, un traité car lequel ils se soumettent à lui, comme à leur seigneur, pour sa vie seulement, et sans qu'il puisse donner atteinte aux lois , franchises et libertés de leur commune. L'empereur se tourne contre le comte de Toulouse , et se réconcilie avec le comte de Provence. Ce dernier marie , Tan 1284, sa fdle aînée, Marguerite, à saint Louis, roi de France , et promet de donner en dot à la princesse, dix mille marcs d'argent, qui reviennent à cinq cents vingt-cinq mille livres de notre monnaie; mais on doute que jamais cette somme ait été payée en entier. L'an i:i36, autre alliance d'Eléonore, sa seconde fille, avec le roi d'Angleterre, Henri lit, qui en avait fait la demande par une ambassade solennelle. Raymond-Bérenger, se voyant beau-père de deux grands rois, se flattait que ce titre inspirerait plus de crainte et de respect aux villes qui refusaient de le reconnaître. L'événement le détrompa. « Les Marseillais rejetèrent avec « hauteur les propositions d'accommodement qu'il leur fit faire » par leur évêque. Cependant il offrait d'approuver la forme » de leur gouvernement, pourvu qu'ils lui laissassent certains » droits régaliens, tels que celui de battre monnaie, et que » les magistrats lui donnassent une somme annuplle. Piqué du » refus des Marseillais , il reprend les armes pour les sou- » mettre, tandis que le comte de Toulouse s'avance pour sou-.
4o8 e.HROiSOLOGîE îîiSTOaiQUE
)> tenir ses alliés- Saint Louis fit cesser ceite guerre par nue » trêve, le zo avril 1266 ». (^Noui'. hist. de Prov. , tom. Il , pag. 320.)
Kaymond-Bérenger savait mettre à profit pour son intérêt el pour celui de son peuple les loisirs de la paix. Il parcourait les différents lieux de la province, et leur accordait des privilèges qui ont été pour la plupart des villes, l'origine de ceux dont elles ont joui pendant long-tems. Il était à Sisleron lorsqu'il fit, le 20 juin 12^8, son testament, par lequel, entr'autres dispositions, il légua ses états à Béatrix , sa quatrième fille, et laissa aux autres un supplément de dot en argent. Il se fondait, pour agir ainsi, sur le droit romain, qui régit la provence et accorde aux citoyens la liberté indéfinie de tester. Mais cette faculté pouvait-elle s'étendre au droit de succéder à des étals P
La ville d'Arles, depuis qu'elle s'était érigée comme en république, était agitée par de continuelles dissentions. Pour ré-tablir la concorde parmi ses babitants, elle se donna, sur la fin d'août 1239, au comie de Provence, mais avec des restrictions qui resserraient fort son autorité, et ne lui laissaient que relie d'un podestat ou preraif-r magistrat. L'exercice de sa juridiction était encore gêné par la présence d'un vicaire de l'empire, qui tachait de soutenir le piui d'influeuce que son maître avait dans cette ville. J-e comte ne tarda pas à se défaire de ce rival en le forçant de se retirer. L'empereur Frédéric , irrité de ce procédé, le mit au ban de l'empire par lettres du mois de décembre 1208, le priva de tous ses biens, et donna une seconde fois le comté de Forcalquier à Raymond , comte de Toulouse. (^Mss. de Béthune, ool. 9421 , fol. 267, o°.) Celuici, s'élant avancé vers le Uhône , prit Trinquetaille avec d'autres places, et vint mettre le siège devant Arles. Mais des troupes, envoyées contre lui par le roi de France, l'obligèrent de repasser en Languedoc. {Nouo. hist. de Prov.^ t. Il , p. 325.)
L'an i244i Raymond-Bérenger établit Sancie, sa troisième fille, en l'accordant à Richard, duc de Cornouailles, frère du roi d'Angleterre, et depuis roi des Romains. Llle avait été promise, dès l'an 1241 , au comte de Toulouse; et les articles du mariage avaient été arrêtés à Aix , le 1 1 août de cette année. Mais l'alliance n'avait point eu lieu. Raymond-hérenger pensait à marier sa quatrième et dernière fille, Béatrix, qu'il avait instituée son héritière, lorsque la mort l'enleva dans la ville d'Aix, où il faisait son séjour ordinaire, le 19 août 124^. Il n'était âgé qu^ de quarante-sept ans. Sa femme lui survécut jusqu'en 1266. Il avait perdu long-tems auparavant Gersende, sa mère, qui, l'an 1222, s'était faite religieuse à l'abbaye de la
liES COMTES DE PROVENCE.' 4ogj
Celle. Là cour de ce prince fut le centre de la politesse qui, de là, se répandit dans toute la Provence et les pays voisins. La ville de Barcelonnette, dans les \lpes, à vingt-trois lieues environ d'Embrun, est son ouvrage. Il la fonda, l'an 1260 , et lui donna ce nom en mémoire de ce que ses ancêtres étaient venus de Barcelonne s'établir en Provence.
Ce comte eut un ministre sage et fidèle dans la personne de Romée de Villeneuve , qui gouverna ses finances avec beaucoup d'économie , et le mit en état d'entretenir une cour brillante avec des revenus assez modiques. Sur ce nom de Uomée ou Romicu ^ qui signifie en langue provençale un pèlerin qui revient de Rome, le Dante, dans le sixième chant de son Paradis, et ses commentateurs,* Landino et Vellutella , ont imaginé que c'était un gentilhomme inconnu qui, revenant da pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, arriva chez le comte de Provence , et , ravi de sa bonté généreuse , s'attacha à son service. Le comte , disent-ils, l'ayant mis à la tête de ses finances, il s'attira, par l'opulence f|u'il procura à son maître et la confiance qu'elle lui mérita de sa part , la jalousie des courtisans qui vinrent à bout par leurs calomnies de le faire tomber dans la disgrâce. Le prince , lui ayant demandé ses comptes , il les rendit et prouva son intégrité. « Monseigneur, dit-il ensuite^ » je vous ai servi long-tems; j'ai jnis un tel ordre dans vos » finances que votre éiat est devenu très-considérable de petit 1) qu'il était. La malice de vos barons vous engage a me payer » d'ingratitude. J étais un pauvre pèlerin ([uand je suis venu à )> votre cour ; j'ai vécu honuèlement des gages (-ue \ous m'avez » donnés : faites-moi rendre mon umlet, mon bourdon, ma » pannetière , et je m'en retournerai comme je suis venu. » Selon les mêmes auteurs, le comte, touché de ces paroles, voulut retenir le pèlerin, mais il résista aux sollicitations-, il partit, et l'on n'a jamais su ce qu'il était devenu. A ce récit, peu vraisemblable, jNostiadamus ajoute daulres circonstances qui le sont encore moins. Tout ce qu'il y a de certain , c'est qu'il y eut quelques brouilleries passagères entre le comte et le ministre. Uu reste , comme l'observe fiouclie, le testament de lÀomieu de Villeneuve, fait en 1260 et conservé dans les archives de l'évèché de Vence , prouve évidemment sa naissance, sa parenté et les grands biens qu'il possédait en Provence, « et » encore mieux quelle a été sa bonne conscience au paiement » de ses dettes et en la réparation de quelques violences ou M injustices qui avaient été faites, soit par son commandement, n soit par sa connivence en tcms de guerre. » Le comte avait récompensé magnifiquement ses services en lui donnant la ville de Vence et plusieurs châteaux dans les lenitoires de X. 5â
^iO CHRONOLOGIE mSTORIQL'E
Wice et de Grasse. ( L'abbé Millot, Hist. des Trouh. , tome Vî i
pag. 2i3-22i. )
LEATRIX ET CHARLES.
1245. BÉATRix, quatrième fille de fiaymond-Bérenger I\% se mil on possession dos comtés de Provence et de Forcalquier en vertu du testament de son père ; mais elle n'en jouit pas d'abord sans contradiction. Le roi saint Louis , dès qu'il eut appris la mort de Uaymond-Bérenger , fit marcher des troupes vers la Provence, pour s'en saisir comme d'un bien appartenant à la reine ISiarguerile , son épouse, fille aînée du comte, et par conséquent son héritière dé droit naturel. D'un autre côté Kaymond Vil, comte de Toulouse, qui avait les mêmes vues sur la succession de Raymond -lîérenger, se préparait à venir en forces dans la Provence pour contraindre Béatrix à lui donner sa main et se rendre maître par là du pays. Béatrix, en effet, lui avait été promise par son père. Mais Romée de Villeneuve et Albert de Tarascon , que Raymond-Bérenger avait choisis pour administrer la Provence après sa mort , firent échouer par adresse le dessein du comte de Toulouse, et travaillèrent, en l'amusant, à procurer une autre alliance à Béatrix. L'affaire réussit au gré de leurs désirs. L'an 124^ ( n. st. ) , Béatrix épousa, le 19 janvier, Charles, frère de saint Louis, En considération de ce mariage, le monarque renonça à ses prétentions sur la Provence , et donna de plus, à son frère , les comtés d'Anjou et du Maine. Charles partagea le titre de comte de Provence avec son épouse, et reçut le serment de fidélité des seigneurs et des prélats du pays. L'an 124S, il accompagna saint Louis dans l'expédil ion d'Egypte. Pendant son absence, Arles et Avignon se révoltent. Ces deux villes rentrèrent dans le devoir, l'an i^Si, par un accommodement qui leur valut de grands privilèges. Marseille entreprend aussi, l'an laSy, de se mettre en libejté. Charles marche contre elle à la tète d'une armée , et l'oblige à demander pardon. Mais pour l'obtenir il lui en coûta presque tous les droits de juridiction qu'elle avait acquis de ses vicomtes. Le seigneur de Castellanc, auteur de celte révolte, est arrêté, et Charles l'exile après avoir confisqué ses biens. Charles, dans la même année, fortifie le droit qu'il avait sur la ville d'Arles, par la cession que Roger de Foz lui fait des prétentions que son mariage avec Tiburgète , fille et héritière de Guillaume VL, comte d'Orange, lui donnait au royaume d'Arles.
La perspective d'un royaume à conquérir, présentée l'an 1260 par le pape Urbain iV, enflamme Tambition de Charles ei l'engage à passer en Italie, l'an la^Sj pour répondre aux
offres (lu ponlife , renouvelées par Clément IV, son succcsscun. "Vainqueur, le 26 février 12B6, de Mainfroi, usurpateur du Irônç de Sicile, dans une bataille où ce tyran périt, il règne à sa place. ( Voyez Charles I , roi de Sicile. ) La nouvelle reine Béalrix, femme de Charles, ne jouit pas long-tems de la cour .ronne. Cette princesse mourut à Nocéra dans le mois de juillet de l'année suivante , après avoir institué son fils aîné, Charles , héritier des comtés de Provence et de Forcalquier, dont l'usu-r fruit resta néanmoins à son époux. Charles, aussitôt après la mort de sa femme, se fait prêter serment de fidélité par toute la Provence. Marguerite, reine de France, et sa sœur Eléonore , reine d'Angleterre, s'offensent de cette démarche. Renonçant alors aux sommes qui leur avaient été léguées par le testament de Raymond-Iiérenger, et que Charles avait refusé de payer, elles demandèrent, comme héritières de leur père, chacune un quart de la Provence. Mais on ne voit pas que ni saint Louis , ni Henri III se soient donné des mouvements pour faire valoir les prétentions de leurs femmes à cet égard. Philippe le Hardi , fils et successeur de saint Louis , opposa la même indifférence aux sollicitations de sa mère, craignant d'une part de se campromettre avec le roi Charles, son oncle, et de l'autre aimant mieux voir toute la Provence entre les mains d'un prince de sa maison, qu'une portion de ce comté entre les mains d'un étranger, tel que le roi d'Angleterre, qui n'avait déjà que trop de domaines en France. Les papes aux- (juels les deux reines s'adressèrent pour les appuyer, travaillèrent à concilier les parties, mais sans pouvoir y réussir. L'an 1270 , Jeanne , comtesse de Toulouse, donne, par son testament daté du vendredi après la Saint-Pierre (4 juillet), le comtat Venais— sin au roi Charles, son heau-frère. Mais, l'an 1272, après la mort de Jeanne, le roi Philippe le Hardi, sans égard à cette donation, se mit en possession de tout le marquisat dp iVovence , comme des autres biens de la maison de Toulouse, D'un autre côté, le pape Grégoire X revendique le comli^t .Venaissin , comme un domaine appartenant au saint siège,. Grégoire se fondait sur le traité de i22(), par lequel le comLe Raymond Vil, père de la comtesse Jeanne , en cédant le comté de Toulouse au roi saint Louis , avait en même teins abandonné au pape Grégoire IX toule la terre du Venaissin. Il est cependant vrai que, dès Tan 1204, Raymond était entré dans la possession du marquisat de Provence , qu'il en avait joui sans opposition jusqu'à sa mort, et qu'il l'avait transmis, par son testament, à sa fille. Néanmoins, l'an 1274, le roi Philippe, dans une entrevue qu'il eut avec Grégoire X à Lyon, lui céda, pour, lui et ses successeurs , le comtat Venaissin , en réservant la ville.
4ia CHRONOLOGIE HISTORIQUE
«rAvignon, qu'il partageait av^c Charles d'Anjou. Ccluî-cî ^ tout occupé à se maintenir dans son royaume de Naples et de Sicile (ce qu'il ne pouvait sans le secours de la cour de Rome ), ne réclama point contre cette cession ; et 1rs papes ont continué à jouir du comiat jusqu'en 1791, qu'il fut réuni à la France par décret du i4 septembre. L'an 1280, la reine Marguerite, poursuivant toujours ses prétentions sur la Provence, obtient de l'empereur Rodolfc l'investiture de ce comté, ou plutôt d'un quart de ce comté, qu'il donne à titre de roi d'Arles, sans vouloir néanmoins préjudicier aux droits du roi de Sicile et du prince de Salerne, sou fils. Et en effet Rodolfe, •par lettres du 2e mars , accorda au roi de Sicile la confirmation pour lui et sa postérité de tout ce qu'il possédait en Provence, JLa reine Marguerite fut d'autant plus mécontente du procédé de Tempereur, q^ie peu de tems auparavant il lui avait accordé à elle-même l'investiture de ce comté. L'an 1282 , ayant déterminé Richard, roi d'Angleterre, son neveu , à se joindre à elle pour revendiquer par la voie des armes leurs portions de la Provence , elle assigne à \ yon le rendez-vous des troupes que ce prince lui envoyait, et de celles que plusieurs seigneurs français s'élaient engagés à lui fournir. Mais dans ces entrefaites on apprend la funeste révolution qui enlevait la Sicile à Charles. Le projet alors est abandonné pour ne pas accabler un prince digne , surtout pour Marguerite , comme étant son beau-frère , de la p'us giancle commisération. L'an 1285 (n. st. ), Charles meurt le 7 janvier, à Foggia , dans la Capilanate. (^l'oyez Charles I, roi de Sicile, et Charles I, comte d'Anjou. )