KIEN-LONG
1735. (Sa*, année Y-mao , du LXix^ cycle.) Kien-long , fils de Yong-tching, qui l'avait déclaré prince-héritier en présence des grands, lui succéda à l'âge d'environ vlngt-slx ans. Il apporta sur le troue un esprit cultivé par les lettres , mais nulle i.onnaissance du gouvernement, parce que son père l'avait touj.ours tenu dans, i'éloignement des affaires. Ce fut donc une nécessité pour lui d'avoir des ministres ; mais il ne leur donna pas une confiance aveugle , et sut les contenir dans la dépcn-
•G. CHROT<[OLOGIE HISTORIQUE
dance âc ses volontés. Doux et bicnraisnnt par caractère, jî ne tarda pas à faire ressentir à ses peuples , et surtout aux princes de sa famille, les effets de ses heureuses dispositions. Les fils des huitième et neuvième régules, ses oncles, étaient détenus en prison pour les fautes de leurs pères , auxquellesils n'avaient point eu de part. Il donna ordre de les rétablir dans leur premier état. Voulant ensuite étendre la même grâce à touie sa famille , il ordonna pareillement de faire la recherche des autres princes du sang, dégradés depuis long-lems, et exilés soit en Tartarie , soit en différentes provinces de la Chine. Po-ki, fils du 14*'. fds de Kang-hi, que Yong-tching, dès le commencement de son règne , avait fait enfermer avec .son pèi'e , dans les prisons de Tchang-tchun-yuen^ recouvra sa liberté d'une façon assez singulière. Un grand de la cour étant veriu le trouver, ne lui dit que ces mots : L'empereur demande qui est-ce qui vous relient ici? Sortez. En disant ces mots, il se retira , laissant les portes de la prison ouvertes. Po-ki avait été quelque tems sous la garde de son frère aîné , mais frère consanguin seulement , qui l'avait traité avec beaucoup de dureté. Le maus^ais naturel de ce frère s'était aussi manifesté à l'égard de leur père. Cité à ce sujet au tribunal des princes, il y fut , après une réprimande sévère , dépouillé de sa qualité de régule, qui fut transporté à Po-ki, et condamné à être renfermé dans un jardin , dont il faisait auparavant ses délices. Le père de Po-ki, qu'on croyait mort depuis long-tems, fut ensuite remis en liberté, et fit une entrée triomphante à Péking , où le peuple le reçut à genoux , frappant la terre de la tête, et portant en main des baguettes allumées de bols odoriférants. Le même jour, l'empereur brisa les liens d'un autre prince dont le frère aîné avait perdu la vie dans la captivité.
Les missionnaires, amis de tous ces princes, se promettaient qu'ils feraient beaucoup pour eux à la cour. Mais un enchaînement de circonstances fâcheuses fit évanouir leurs espérances. On vit sortir, le 24 avril ly^B, du tribunal des minisires, un arrêt ratifié le même jour, qui ordonnait aux chefs des bannières d'examiner ceux qui avaient embrassé la religion chrétienne, de les exhortera y renoncer, et de les punir s'ils y f»ersévéraient. A l'égard des Européens, il était dit que l'habieté de quelques-uns dans les mathématiques, les faisait tolérer à Pé-king : mais il était recommandé au tribunal des riles de les empêcher d'attirer aucun chinois à leur religion. La persécution fut alors ouverte. Les missionnaires , cependant, trouvèrent moyen de faire parvenir à l'empereur, un placet dans lequel ils opposaient au nouvel arrêt , l'édit de rempercm- Kang-hi, rendu en 1692, par lequel il permettait au peuple
DES EMPEREURS DE LA CIII^^E. 'jf
dVmbrasscr la loi des Chrétiens. Ce fut le frère Casiiglione , jésuite, employé à peiuiJre par l'empereur, qui se chargea de ie présenter , au refus des princes et des grands , dont aucun n'avait voulu prendre sur lui cette commission hasardeuse. Le placet , néanmoins, quoique présenté par une voie si peu régulière , fit un meilleur effet qu'on ne semblait avoir lieu de l'atlendre. Le bruit s'étant répandu que l'empereur en avait été frappé, les mandarins commencèrent à user de modération envers les chrétiens, et la persécution cessa entièrement au bout de deux mois : mais le calme fut de très-peu de durée. Dès l'an lyBj , il s'éleva contre les Chrétiens un nouvel orage dont les suites furent plus fâcheuses que celles du précédent. Un chinois chrétien , attaché aux jésuites portugais, allait dans les hôpitaux baptiser les enfants trouvés. Il fut arrêté comme faisant usage d'une eau magique qu'il versait sur la tête des enfants en récitant certaines prières. Le tribunal des crimes' ayant instruit son procès, le condamna à recevoir cent coups t\n pun-tsé et à quarante autres, après avoir porté la cangue pendant un mois. L'arrêt fut exécuté malgré tous les mouvements que les Européens, et surtout les Portugais, se donnèrent pour apaiser cette affaire. Un alla plus loin; et, le u"] novembre , on afficha dans Pé-king de grands cao-cM ou placards, dans lesquels, en proscrivant la relii^ion chrétienne, on enjoignait de sévir contre ceux qui la professaient, et de les livrer au tribunal des crimes , pour être punis à la rigueur. L'empereur était alors au tombeau de Kang-hi , pour y faire les cérémonies chinoises, f.es Européens, à son retour, lui présentèrent une supplique , où , rappelant à ce monarque toute? les grâces qu'ils avaient reçues de ses prédécesseurs , ils le priaient d'imposer silence à la calomnie qui les flétrissait , et d'arrèîer la fureur aveugle de leurs persécuteurs. Le tribunal des crimes , irrité de ce qu'on s'était pourvu contre un de ses jugements devant l'empereur, opposa à cette supplique un mc-inoirc rempli de fiel et d'artifice, pour soutenir ce qu'il avait fait. La réponse que l'empereur fit faire, par le grandmaître Kaï-opaiig , aux Européens, fut que le tribunal des crimes s'était conformé aux règlements; qu'on leur laissait à eux , seulement , la liberté d'exercer leur religion ; et que , du reste , ils n'avaient qu'à remplir leurs emplois à l'ordinaire. « Nous ne sommes pas venus de six mille lieues, dirent sur M cela les Euro{)éens , pour obtenir la permission de professer » la religion chrétienne et d'en exercer les fonctions. Le molit j> qui nous a amenés dans cet empire, a été de la prêcher Cil » de rendre à l'empereur tous les services dont nous sommes » capables. Cette religion a été en divers lems examinée à la
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i> Cliîne ^ et jugée bonnf;, vérirable, et exemple de tout maiiw vais soupçon. Elle n'a point cliangé depuis. Pourquoi doue *> le tribunal des crimes fait-il emprisonner les Chréliens et ^> les punit-il? pourquoi fait-il afficlier des placards par toute f la ville et dans les piovinces, pour obliger ceux qui en font » profession à y renoncer? Si c'est être criminel que d'être j> chrétien , nous le sommes bien davantage , nous autres (jui » exhortons les peuples à embrasser le Christianisme. Cepen- » dant on nous dit de continuer nos emplois. » Ces plaintes furent rendues le lendemain, 14 décembre, à l'empereur, par liu des peintres que les missionnaires avaient au palais. Kienlong sans l'aveu duquel les tribunaux avaient prononcé et les ministres avaient agi, fit dire aux missionnaires, par le seizième régule , qu'il n'avait point défendu leur religion. Celte réponse toutefois n'étant point rendue publique, le tribunal laissa subsister les affiches injurieuses à la religion chrétienne , et les mandarins continuèrent de tourmenter ceux qui en faisaient profession. De nouvelles instances que firent les missionnaires auprès de l'empereur, obtinrent à la fin de lui un ordre de supprimer ces placards. Mais comme il ne fut que verbal, plusieurs mandarins y eurent peu d'éganl. Ce ne fut qu'à Pé-king que les Chrétiens jouirenl de l'exercice libre de leur religion. La province de Fou-kien fut celle où ils furent traités avec le plus de rigueur. L'évoque de Mauricastre et quatre dominicains espagnols qui s'y étaient introduits, furent condamnés, l'an 1747? à perdre la tête (1). « Dans le » tems que ces Européens furent pris, disent les juges dans M le préambule de l'arrêt, et lorsqu'on les conduisait enchaî- « nés à la capitale (de la province), on a vu des milliers de » personnes venir à leur rencontre , et se faire un honneur de » leur servir de cortège : plusi^-urs, s'appuyant sur le bran- »j card de leurs charettes , leur témoignaient par des pleurs , » la vive douleur dont ils étaint pénétrés : des filles et des >' femmes se mettaient à genoux sur leur passage, en leur of— » frant des rafraîchissements. Tous , enfin , voulaient loucher u leurs habits, et jetaient de si hauts cris, que les échos » des montagnes en retenllssaleni. Un bachelier, nomme
(i) L'empereur ayant confirmé la sentence, l'évêque fut exécuté le 26 mai; et reçut le coup de la mort avec une feinieté digne des premiers martyrs. Les qualie dominicains, et. leur catéchiste , Ambroisc Ko , furent marqués au visage avec deux caractères qui désignaient l«r jçenre de supplice auquel ils éîaienl condamnés , et qu'ils subirent » l.i> a8 octobre , dan? la prison.
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» Tchlng-sieou , a eu l'imprudence de se mellre à la tête de » cette multitude pour exhorter ces Européens , en disant : » C 'est pour Dieu que i>ous souffrez ; que la mort ne soit pas ra- » pafj/e de vous ébranler. Aussi, son exhortation a-t-elle pro- » duit sur ces esprits un tel effet, que malgré la rigueur des » examens et la terreur des menaces, lors du jugement, tous
* ont répondu unanimement qu'ils étaient résolus à tenir » ferme, et ne changeraient jamais de religion, » Le même
* arrêt condamne un chinois chrétien à être étranglé pour » avoir donné retraite à l'évèque de Mauricastre. Il ajoute : « Quelques-uns des chrétiens seront seulement marqués au » visage, les autres seront seulement condamnés à un certain » nomhre de covips de haton. » La persécution s'étendit dans les provinces voisines. Klle devint hienlot générale en vertu des ordres secrets que rempcreur donnait de tems en tems à tous les tsong-tou (gouverneurs généraux) de rechercher dans leurs départements les Européens qui enseignaient la religion du maître du Ciel (i). Les missionnaires ne sachant ou trouver d'asile pour se soustraire aux poursuites du gouvernement , étaient errants sur les lacs et s\n les rivières ; plusieurs s'exposèrent à retourner à Macao, au risque d'être arrêtés sur la route. Mais ils ne furent pas entièrement à l'ahri de l'orage dans celte ville, quoique soumise aux Portugais. Un mandarin y exerçait son pouvoir sur les Chinois, au nom de l'empereur; et il fit. Sentir, par de mauvais traitements, aux réfugiés, le poids de son autorité.
Les Eleules, peuple remuant et ennemi de la dépendance, avaient déjà été plusieurs fois, comme on l'a vu, soumis par les empereurs, et avaient toujours secoué le joug dès qu'ils s'étaient crus supérieurs en forces aux garnisons impériales établies sur leurs frontières. Tsé-ouang-rabdan, qxii s'était élevé parmi eux a la souveraine puissance, avait trompé l'empereur Kang-hl par de feintes soumissions. L'ayant engagé par la à retirer ses troupes , il leva le masque , porta le ravage de tous côté^ ; et , volant de conquête en conquête, il agrandit le pays de sa domination , et augmenta le nombre de ses sujets. Il dévasta plus d'une fois
(1) Les Clilnois disent, adorez le Ciel ^ et les Chrétiens, adorez le Maître du Ciel. 11 paraît cependant que ce n'est cjue le gros de la natioa chinoise qui adore le Ciel matériel; on en peut juger par l'édit de Teinpereur Kang-hi , de l'an 1 7 10 ; ce n 'est point au Ciel i>isible et matériel, dit-il . que nous adressons des sacrifices , mais au Maître du Ciel. Ajoutons qu'il s'est même trouvé des lettrés , parmi 1rs Chinois, si l'on s'ea rapporte aux nouveaux îMémoircs venus de Pé-king. qui ont prouvé la juecisité d'admettre Ju ciéiitioa.
8o CHRONOLOGIE HISTORIQUE
le Si-lsang, pays qui comprend toutes les hoides, depuis les confins de la Chine jusqu'aux frontières de la P\ussle. La connaissance parfaite qu'il avait du pays, et les foris ([u'il y avait élevés, rendirent inutiles les efforts des troupes que Kang-hi envoya pour le détruire. Battu à différentes reprises, il échappait to<jjours , et jamais on ne put réussir à le faire enlièrenienl siucomber. Yong-tching, successeur de Kan-hl , fui également dupe des artifices de Tsé-ouang-rabdan. Mais apprenant lés dégâts qu'il faisait dans le Si-tsang, il envoya, pour réprimer ses fureurs, un corps de troupes, auquel Ta-tsereng , chef de la principale horde du pays, joignit les siennes. Mais celui-ci ♦ après être parvenu à se faire respecter des hordes voisines, et redouter de Tsé-ouang-rabdan même, se crut assez fort pour l'imiter dans sa révolte. Ayant surpris les troupes impériales, il les massacra pour la plupart, et s'enfonça ensuite dans le désert. Les différentes hordes du La-tsang, après son départ , envoyèrent des députés à Yong-tching, pour l'assurer de leur fidélité. L'empereur se fiant à leurs promesses, rappela, comme inutiles, l,es troupes qu'il avait envoyées sur leurs frontières. Mais lorsqu'elles se furent mises en marche pour revenir, les Eleutes tombèrent inopinément sur elles, et en firent un grand carnage. Tchering, prince mongou , gendre de Yong-tching , le vengea de cette perfidie par différentes victoires qu'il remporta sur les rebelles dont il extermina les chefs. Un nouveau roi qu'ils s'étaient donné à l'avènement de Kien-long au trône impérial , prit le nom de Kaldan , et vint faire ses soumissions à ce monarque. Il ne se départit point de la fidélité qu'il lui avait jurée tant qu'il vécut; mais après la mort de Kaldan, les querelles se renouvelèrent pour lui donner un successeur. Tandis que Tauoa-tsi se faisait reconnaître d'un côté, Amoursana , à la tête d'une troupe qui lui était dévouée , se proclamait insolemment chef des Eleutes, et arborait l'étendard royal devant sa tente. L'empereur, par des raisons de politique, prit le parti de ce dernier, et le nomma général des troupes qu'il envoya dans le pays. Tauoa-tsi, vaincu dans une bataille, fut pris et amené à Pé-king, où Kien-long le traita plutôt en ami qu'eu captif. Il léleva même à la dignité de prince du premier ordre, et lui donna des revenus pour soutenir cette dignité. Amoursana pouvait s'attendre aux mêmes honneurs à Pé-king, où il était invité de se rendre. Mais résolu de soutenir les droits de sa royauté, dont on ne lui laissait que le titre, il souleva les Eleutes et les Mongous , avec le secours desquels il massacra deux généraux de l'empereur. Il ne jouit pas long-tems de son triomphe. Abandonne de ses troupes à l'arrivée de deux autres généraux de kien-long, il se sauva chez les Cosaques, qui lui facili-
DÉS ÈMPEREtJftS DE LA CtilNE. 8tl
tèrefit une retraite chez les Russes. Les troubles qui continuaient parmi les Eleutes lui faisaient encore espérer un retour de la fortune. L'an 1757 , ayant rassemblé les débris de son armée, il la vit se grossir à mesure qu'il approchait des campagnes de rily. 11 s'avant^ait à grands pas , et se croyait déjà remonie sur le trôné des Eleutes, lorsqu'il vit Tchao-hoeï, général des Impériaux, venir au-devant de lui avec une partie des troupes nouvellement arrivées. N'osant se mesurer avec un guerrier si redoutable, il frit la fuite, et courut se cacher avec précipitation dans le pays de Ta ouan , et de là , ne s'y croyant pas en sûreté , il alla mourir dans les déserts de Sibérie. Le brave Fouté, lieutenant de Tchaohoeï, acheva de réduire les rebelles, et vint à bout d'assujettir au, J'oug vingt-cinq hordes qui avaient jusque-là joui d'une pleina iberté.
Dès que Kien - long vit le pays des Eleutes hors d'état de lui résister, son amour de Pordre et de la justice le porta à y rétablir l'ancienne forme de gouvernement. 11 créa quatre rois ou han (on prononce kan) , et nomma vingt et un chefs de hordes sous des titres plus ou moins relevés à proportion du nombre plus ou moins grand des familles qu'ils gouvernaient. Pour consolider le bonheur des Eleutes , Kien-long , bienfaisant de son naturel , leur fit distribuer de l'ai'gent , des grains et les instruments nécessaires à l'agriculture , afin qu'ils pussent se procurer par leurs mains une vie douce et tranquille. Mais, accoutumés au désordre et au brigandage , ils ne tardèrent pas à rompre le lien social , par lequel on voulait les amener à des devoirs mutuels. Leur révolte éclata tout -à -coup par le massacre qu'ils firent des officiers et des soldats qui servaient à les contenir. Cette cruauté perfide ne resta pas impunie. De nouvelles troupes, envoyées sur les lieux, firent subir aux plus coupables la peine du talion. Trois de leurs han qui les avaient sourdement excités, furent attaqués séparément : et ayant été faits prisonniers ,, ils expièrent leur ingratitude dans les supplices; tandis que leui's vainqueurs changeaient en désert une partie de leurs hordes , vingt mille familles des Eleutes ( i ) abandonnèrent leurs demeures , pour se transporter sur les terres de Russie. Ces
(i) Le royaume des Eleutes^ dit l'empereur Kang-hi dans l'Hisloire de la conquête qu'il en lit, est un grand royaume situé an nord -est de la Chine. Son nom n a pas toujours ete le même. Quand ils érigèrent leurs possessions en royaume ^ ils se déclarèrent nos vassaux. Le premier de leurs rois, gui v'int en cette qualité nous rendre hommage, se faisait appeler Kousi--han. Jl vint pour la première fois sous le règne de Chun-tché. •(Mém. conc. les Chinois, tom. l**'., pag. 33i.)