IX. II
châtiments ne domptèrent pas néanmoins robsllnation ^es ré^ belles. L'empereur, cependant, du fond de son cabinet dirigeail les opérations de son armée , d'après le compte détaillé que Tchao-hoeï , son généralissime , lui envoyait de ses projets et des mouvements des ennemis. « J'ai fait , dit-il lui-même dans x> le monument qu'il dressa de sa conquête , j'ai fait comme au w jeu d'échecs , j'ai placé toutes les pièces , je les ai fait a^ir à i> propos. » Pour se conformer à ses intentions, Tchao-hoeï fut sévère envers les officiers qui manquaient à leur devoir, peux seigneurs des plus distingués de l'erapire furent condamnés à mort pour des fautes de simple négligence ; et toute la grâce qu'il accorda à l'un d'eux fut de s'étrangler de ses propres mains. Un officier , pour éviter la mort , s'était rendu aux ennemis , après avoir vu hacher en pièces le détachement qu'il commandait. Le général ne l'ayant point en son pouvoir pour le punir personnellement de sa lâcheté , envoya des gens en son pays, qui se saisirent de sa famille , confisquèrent ses biens, et donnèrent ses femmes et ses enfants à des officiers en qualité d'esclaves ; on fit un affront de plus aux garçons avant que de les livrer ; on les revêtit d'habits de guerre, et leur attachant lune ilèche à chaque oreille , on leur fit faire en cet état le tour* du camp , en criant à haute voix : C'est ainsi que sont traités les Jîls d'un lâche. ïchao - hoeï , l'an 1760 , au retour de cette expédition , fut reçu d'une manière triomphante par l'empereur qui vint au-devant de lui , accompagné de toute sa maison (1).
(1) « Tchao-hoeï, dit un homme qui était sur les lieux, est celui » en particulier à qui l'empereur doit le succès de ses armes. Ce y> grand homme dirigeail tout avec tant de sagesse , savait si bien tirer X parti de tout, possédait dans un si haut degré l'art des ressources, M avait tant de fermeté dans les revers, tant de constance à ne jamais it perdre de vue son principal objet, qu'il a enfin couronné sa difficile y, entreprise des plus glorieux succès, contre l'attente universelle . et tt au— delà même de ce que son maître pouvait raisonnablement espérer » de lui ou de tout autre qu'il eût pu choisir en sa place. Cependant » malgré tant de grandes qualités, il n'a pas reçu de ses contemporains »> le tribut d'éloges dont il était digne. J'ai vu ici (et je le rapporte avec j, plaisir pour la consolation des personnes d'un mérite distingué. . .) » j'ai vu la pâle envie, la basse jalousie, et l'ignorance crasse, le taxer » de témérité , ou tout au moins d'imprudence , quand, par une suite ■» de certains événements qu'il lui était impossible de prévoir , mai.-i » dont il lui est toujours revenu de la gloire , il sest trouvé réduit aux i> extrémités les plus fâcheuses , contraint de passer les rivières à la » nage, de traverser les déserts, defrancliir les montagnes, sans vivres, » .'ans munitions, et presque sans soldats ; l'accuser ensuite d'en vou— » loir imposer à son mailrc , lorsqu'avec une douceur de style et uns
Les Tourgouts , branche des Eleutcs , avaient quitté leur patrie , sous le règne de l'empereur Kang-hl , pour se donner au Russes qui les avaient placés entre le Jaïck et le Wolga: Dégoûtés ensuite de celte nouvelle domination par la différence des mœurs et du culte , peut-être encore par l'ingratitude du sol , ils partirent , au nombre de plusieurs centaines de mille, pour retourner sous l'empire de leurs anciens maîtres.
» clarté qui lui étaient propres, il lui annonçait les plus brillants succès. v Oh lui prodiguait sins peine les épilhètes de beau discoureur, de fin » courtisan, de bel esprit, d'homme aimable ; mais on lui refusait >» obstinément le titre qu'il méritait le mieux, celui de grand général. » Quelques réflexions sur la manière dont 11 forma son pian , dans des » circonstances où tout paraissait désespéré, sur celle dont il l'exécuta, >» et sur les succès qui ont enfin couronné son entreprise, auraient du , » ce me semble , faire revenir sur son compte ceux-là même qui » étaient les plus défavorablement prévenus. Cet habile général a trop •u bien réussi dans une guerre entreprise contre l'avis de tous les princes » et de tons les grands ; dans une guerre qui a mis le deuil dans tant de ï» familles des plus distinguées de l'empire, dont les unes pleuraient des » pères ou des enfants , et les autres, des frères ou des neveux exécutés » publiquement comme coupables de crimes d'état : il a reçu trop jt d'éloges et de bienfaits de la part de son maître pour qu'on ait pu » être juste à son égard, A son retour de sa glorieuse expédition , l'em- » pereur, environné de toute la majesté du trône, alla au-devant de lui V jusqu'à une demi-journée de la capitale, le conduisit en triomphe . >» avec tout l'appareil des grandes cérémonies , dans l'un de ses propres >» palai^i , l'éleva à la dignité de comte de l'empire , le mit au nombre ■» des ministres d'état, et lui fil l'honneur de désigner une princesse de » son sang, sa propre fille, pour être l'épouse de son fils,
» Tchao-hoeï, tout entier dans les soins pénibles du ministère,' ■» jouissait en paix de la faveur de son maître et de toute sa gloire, T» lorsqu'après deux ou trois années sa santé commença à s'altérer II
» sentit ses forces diminuer sensiblement et prêtes à l'abandonnner
» Il mourut quatre jours après s'être absenté de la cour . pour aller » jouir, disait-il, d'un peu de repos dans son hôtel. L'empereur l'alla » voir, quoiqu'il fut déjà mort; mais il voulut qu'on supposât qu'il s> était encore en vie. On l'habilla , on l'assit sur une chaise , et sa » majesté, en entrant dans son appartement, dit : Jâ rous ordanne de •n rester comme lovs êtes. Je viens vous voir pour vous exhorter à ne rien
V oufilicr pour rétablir promptemcnt votre santé. Un homme tel que vous est >) encore nécessaire à l'empire. Après ces mots, elle se retira. Quelques « heures après, on divulgua la mort de Tchao-hoe'i. L'empereur or— 3> donna que son portrait serait mis dans la salle des grands hommes
V qui ont bit;n mérité de l'empire. » {Note d^un missionnaire , placée au bas du Monument de la conquête du royaume des Eleutes . dressé par Vcmpereur Kien-long. Mém^ concernant les Chinois, tom. 1"".^
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« Harassés d'une route aussi longue et aussi pénible , et man— » quant de tout, on leur distribua des étoffes pour s'habiller ^ 3) des grains pour se nourrir pendant un an , des logements coni> formes à leur manière de vivre , des instruments pour le 3> labourage , et tous les ustensiles nécessaires pour les commoit dites de la vie. On divisa les terres , et on assigna à chaque n famille une portion qui pût fournir à son entretien par la cul- » lure. On désigna aussi des pacages pour les bestiaux. Enfin 3> on fournit des bœufs et des moulons à ceux qui en man- 3> quaient , et même plusieurs onces d'argent pour suppléer à .^» leurs autres besoins. » (M. Deshauterayes.) Lorsqu'ils furent xemls de leurs fatigues, Oubaché , leur roi, fut mandé avec ses principaux officiers, à la cour impériale, où ils reçurent le plus favorable accueil. J.e reste de la nation des Tourgouts ne tarda pas à venir les rejoindre , et fut aussi bien traité. Ont vit arriver, peu de tems après, d'autres hordes fugitives des Eleutes, qui n'eurent pas moins à se louer de la générosité de Kien- 3ong. Les Eleutes n'avaient point de villes ; ils campaient sous des tentes , tantôt dans un endroit , tantôt dans un autre. Kienlong a fait bâtir sur les bords de l'ily une ville qui devient de jour en jour plus peuplée. C'est-là qu'on envoie aujourd'hui les chinois et les tartarts qui ont mérité la peine de l'exil. (iV/em. conc. les Chinois. )
Les confins du Ssé-tchuen sont bornés par une chaîne de montagnes, qui s'étend au-delà des terres de la domination de la Chine. C'ctait-là qu'habitaient les Mlao-tsé , peuple barbare et jaloux à l'excès de sa liberté. Deux chefs souverains , indépendants l'un de l'autre , les gouvernaient , sous la dénomina-* tlon de grand Kin-tchouen et de petit Kin-ickouen. L'empereur, dont ils reconnaissaient en apparence l'autorité , leur faissait des dons , et leur accordait , pour les apprivoiser , des mandarinats et d'autres dignités ; ils les confirmait encore par des lettres- patentes , à chaque mutation de règne dans leurs souverainetés. L'àprcté de leur séjour , presque inaccessible aux étrangers , couvert d'épaisses forêts , et entre-coupé d'affreux précipices , les mettait dans la nécessité de descendre souvent oans la plaine pour se procurer les choses nécessaires à la vie. Des querelles qui s'élevèrent entre eux et les Chinois en commerçant , occasionnèrent des hostilités réciproques qui furent presque toujours à l'avantage des premiers. Ceux-ci , descendant de leurs montagnes par des défilés qu'ils connaissaient eux seuls , faisaient sur les terres de leurs ennemis des excursions subites , d'où ils retournaient ordinairement chargés de butin., L'empereur, ayant en vain interposé son autorité pour arrêter €es brigandages, crut devoir les réprimer par la force des armes^
Xiè général Ouen - fou , qu'il envoya contre les Miao - tsé à la tête de dix raille hommes, les ayant surpris dans la plaine, les obligea de prendre la fuite. Mais la témérité qu'il eut de les poursuivre dans leurs montagnes lui coûta cher, il y perdit presque tous les siens , et lui-même ayant été pris , fut conduit au han qui, après l'avoir fait tourmenter pendant cent jours, le fit tuer à coups de flèche. Pour laver cet affront , l'empereur jeta les yeux sur Akoui , mantcheou , d'une race distinguée , «t déjà célèbre par divers exploits éclatants. Ce nouveau général répondit à la confiance de son maitre, S'étant fait instruire des défilés qui conduisaient aux retranchements des ennemis , il y parvint après avoir surmonté des obstacles qui eussent rebuté «n courage moins opiniâtre que le sien. Pour attaquer à armes égales les Miao-tsé , il fallait du canon. Akoui n'ayant pas trouvé moyen d'en faire traîner après lui , s'était muni de plusieurs pièces de métal qu'il fit fondre pour son artillerie sur la montagne. Alors il livra l'assaut aux forts construits par les ennemis, et s'en étant rendu maître , non sans de grands efforts , il engagea différents combats , dont les succès le rendirent maître du petit Kin-tchouen en moins d'un mois. Le roi de ce pays allait
f>our dernière ressource s'enfermer dans une espèce de capitale , orsqu'une maladie l'enleva sur la route. Les Miao-tsé , consternés , abandonnèrent leurs foyers et se retirèrent dans le grand Kin-tchouen. Ce fut-là qu'ils firent la plus vigoureuse résistance. On vit jusqu'aux femmes s'armer contre les Impériaux. Comme ils s'avançaient au hasard dans un pays couvert et inconnu , ils trouvaient partout la mort. Les uns étaient écrasés par des quartiers de pierre qu'on faisait rouler sur leurs têtes , d'autres étalent emportés par des coups de fusil sans voir d'où ils partaient et sans pouvoir s'en garantir. Des pelotons , enveloppés par le grand nombre , étaient taillés en pièces sans avoir le tems de se mettre en défense ; quelques-uns étaient précipités du haut des rochers où ils avaient grimpé avec peine. Tous ces obstacles qu'on rencontrait à chaque pas , n'effrayèrent pas Akoui , et ne le rendirent que plus ardent à les vaincre. Après avoir emporté tous les postes qui se rencontraient sur la route de la capitale de cet état, il fit fondre des bombes et du canon pour en faire le siège. Elle tomba sous ses coups. Il ne restait plus alors à Sonom , han du grand Kin-tchouen , d'autre asile que Karaï, place très-forte, que son assiette et les ouvrages de l'art rendaient presque imprenable. 11 s'y retira avec son armée qui en défendit les approches. Akoui , pour que le han ne pût lui échapper , fit ses dispositions pour serrer la ville de toutes parts. Mais 11 lui fallut environner une montagne et fondre une nouvelle artillerie. Cela fait, il commença l'attaque qui n'aboutit»
se CHROKOLOGrE HISTORIQUE
d'abord qu'à écornerquelques rochers. Le han cependant effrayé,* demanda une suspension d'armes de quelques jours , et envoya sa mère , sa femme et ses sœurs pour garantes de sa fidélité , de— ÏD.Thdant qu'on lui laissât la vie et aux siens, avec la pennissioa de gouverner ses sujets au nom de l'empereur. Mais Akoui ayant exigé qu'il se livrât entre les mains de l'empereur, il rejeta cette condition, et le général continua de pousser vivement le siège. Le han se défendit en désespéré pendant trois semaines; après quoi il fallut céder à la force et se rendre à discrétion. Le vainqueur amène le rebelle avec tous ses courtisans à l'empertur , qui vint au- devant de lui , le i3 juin 1776, jusqu'à huit lieues de Pé-king, avec un cortège magnifique. Les environs du palais étaient ornés de montagnes artificielles, de ruisseaux qu'on avait fait serpenter dans les vallons, de galeries , de salions variés à l'infini , qui offraient à la fois If spectacle le plus agréable et le plus superbe. Mais à cette ft-'te , les deux jours suivants , on vit succéder une des cérémonies les plus capables d'inspirer la terreur. On la nomme Hîen Jeoii, et voici en précis comme elle s exécuta. Sur les représentations du président des rites , les grands et les ministres d'état s'étant assemblés par ordre de l'empereur , procédèrent , suivant un ancien usage interrompu depuis long-tems, à la détermination du genre de supplice dont les rebelles devaient ^Ire punis. Akoui en avait fait conduire à Pé-king deux cent cinquante, tant de la parenté que de la cour de Sonom. Ce prince et quatorze de ses parents ou de ses courtisans furent condamnés , comme les plus coupables , à être coupés en pièces , dix neuf autres à perdre la tête, seize à une prison perpétuelle , xinquante-deux à l'exil chez les Eleutes de l'Ily pour leur servir d'esclaves, quarante -cinq des principaux officiers envoyés aux Soloms pour être incorporés dans leurs troupes en qualité de soldats , trente-cinq autres aux Tartares San-sing , et cinquantehuit donnés aux officiers mantcheoiis qui s'étaient le plus distingués. La sentence ayant été confirmée par l'empereur, les prisonniers, le 2.S de la quatrième lune 1776, furent présentés dans la salle des ancêtres , et conduits ensuite dans le Ché~ Ui-ian pour faire amende honorable aux esprits qui président aux générations ; après quoi, le lendemain, ils comparurent devant le trône qu'on avait préparé au monarque au - dessus de la porte ou-men , dans la galerie du palais. « La^vaste cour que domine }> cette galerie, était bordée à l'orient et à l'occident par les j» drapeaux, les masses , les dragons , les figures symboliques , j> et toutes les autres marques de la dignité impériale dont les 3) porteurs étaient habillés de soie rouge brodée en orangers » sur deux lignes parallèles j les tribunaux de l'empire occu.-
t>ES ÉMPtRïïïfftS Dt LA CHnKfE. 87
» paient un rang, et les gardes de l'empereur, armés comme »> en guerre , en formaient un troisième. Au-dessous de la »» galerie étaient les princes, les régules, les comtes, les grands » mandarins... Dans la cour avancée , on voyait les éléphant» w de la couronne , chargés de leurs tours dorées , et à côlé « d'eux les charriots de guerre.... On observait un profond « silence : il fut interrompu par le bruit eftroyable des instru- » menls les plus bruyants, et de la grosse cloche de Pé-king , » qui annoncèrent la présence de l'empereur. Après que ce »> monarque eut reçut les félicitations de toute l'assemblée , » Akoui lui présente les braves ofticiers qui l'avaient aidé à >» faire la conquête des deux Kin-tchouen ; ensuite on fit avancer » les captifs, » ( M. Deshauterayes. ) Le grand général de Sonom demanda en vain grâce pour ce prince en considération de sa jeunesse. On le conduisit avec les autres de sa compagnie, après les avoir mis à la torture , dans des tomberaux à la place des exécutions où ils furent coupés en pièces. Nous terminerons ici le récit des événements arrivés sous le règne de Kien-long. Ce monarque , âgé de soixante - seize ans , était encore vivant au commencement de 1785, et continuait de faire les délices de la Chine par sa bienfaisance , par son application au gouvernement , par son amour pour les lettres , et par ses autres grandes qualités lignes du trône , qu'il remplit avec tant de gloire et de majesté. ^j