VIII PRÉFACE
l’art d'une époque, ne sont qu'une forme à laquelle se plie l'artiste et que ce qui transparaît, ce qui intéresse dans Son œuvre, C'est son tempérament ; or Virgile avait du génie ; malgré sa forme obsolète et factice, l'Énéide commande l'admiration par ce qu’elle contient de virgihen. |
Si maintenant de la convention fondamentale nous passons à l'exécution du détail, les procédés de travail de Virgile appayaissent à l'esprit moderne comme également si contraires à toute inspiration poétique qu’il semble qu’ils devaient forcément aboutir à des résultats déplorables. On a étudié à jond les sources de Virgile. Sans tomber dans l’exagération, sans prétendre voir l’imitation directe partout où 1l y a concordance avec ses prédécesseurs, en tenant compte de ce que les idées et les sentiments humains ne sont pas infinis et qu'ils se manifestent analogues dans des circonstances analogues, il faut convenir que l'Énéide est une série d'imitations enchaînées, que certains passages offrent le caractère d'une véritable mosaïque. IT semble que d’une façon si dépendante de penser et d'écrire il ne puisse sortir qu'une œuvre froide et sans vie. Et pourtant 1 n'en est rien. Si Virgile a construit un édifice avec des. matériaux pris à des constructions antérieures, l'édifice est pourtant bien à lui. Rien chez lui ne sent le plagiat, toute l'adaptation est personnelle ; tout est dirigé vers un but mürement envisagé. Presque partout Virgile est débiteur, et pourtant l'Énéide est originale. IT a réalisé un tour de force, qui reste inexplicable pour les habitudes de la pensée moderne.
Lorsqu'on étudie l'Énéide 1! ne faut pas perdre de vue un seul instant qu'on est en présence d'une œuvre inachevée. Chacun sait que Virgile a été surpris par la mort avant d'y avoir mis la dermère main ; et pourtant on la juge en général sans tenir sufisamment compte de ce point qui est capital. Il importe de déterminer avec la dernière exactitude le degré d'inachèvement de l'Énéide : elle est bien plus imparfaite qu'on ne le suppose, bien plus loin de la forme définitive que voulait lui donner le poète. Il ne faut pas voir des défauts là où il n'y a qu'un manque d'élaboration et où nous n'avons pas la rédaction dernière. L'état d’inachèvement dans lequel 1 a été obligé de laisser son poème a été si vivement senti par Virgile qu'il en est mort désespéré.