‹ L'art de Virgile dans l'Énéide (volume 2)Chapitre 5 sur 10 · LA CARRIÈRE POÉTIQUE DE VIRGILE. L’ « ÉNÉIDE · texte numérisé non relu

LA CARRIÈRE POÉTIQUE DE VIRGILE. L’ « ÉNÉIDE

Principes critiques. — 1. La carrière poétique. de Virgile, né le 15 oct. 70, mort le 21 sept. 19 av. J.-C., se répartit sur trois grands ouvrages authentiques, les Bucoliques, les Géorgiques, l'Enéide. Pour déterminer la chronologie de ces ouvrages, les circonstances dans lesquelles ils ont pris naissance, les influences qui les ont produits ou modifiés, leur mode de composition, 1l faut s'appuyer avant tout sur les renseignements fournis par le texte, là où il n’y a aucune raison de douter que les renseignements soient donnés de bonne foi par l’auteur, en tirer tout ce qu'ils contiennent et rien que ce qu'ils contiennent ; ce n’est qu'en second lieu que nous recourrons aux indications des biographes et des scholiastes, et nous ne les prendrons en considération que sous deux conditions essentielles : la première est qu'elles ne contredisent point les assertions non suspectes de Virgile lui-même ; en pareil cas elles n’ont aucune valeur et tombent totalement ; la s2zconde est qu’elles dérivent de sources autorisées et ne soient pas des combinaisons arbitraires suppléant aux informations directes qui manquaient. À côté de renseignements précieux, les commentateurs de Virgile nous ont transmis une foule d’erreurs et d'absurdités, dont certaines, ou toutes crues ou plus ou moins ingénieusement retravaillées, infestent encore les travaux modernes et qu'il est urgent de sceller sous la pierre de l’oubli.

Chronologie des « Bucoliques ». — 2. (1) La IXe Égl. renferme dans un cadre inspiré à Virgile quatre morceaux détachés, sans lien entre €eUX : 23-25, 27-20, 39-43, 46-50. Deux seulement, le second et le quatrième, portent des indications de date, et comme ces dates ne con-

CARTAULT. I

cordent pas, on en conclut sûrement que les quatre morceaux ne sont pas contemporains. Le second est un appel pressant à Varus, de l'époque où le territoire de Mantoue était menacé d'être, comme celui de Crémone, partagé entre les vétérans, mais où l'on pouvait encore espérer qu'il serait épargné. Dans le quatrième, le poète s'adresse à Daphnis et lui dit qu’il peut maintenant renoncer à l'usage des paysans qui était de se régler pour l’organisation de leurs travaux sur le lever des astres, puisqu’est apparu l'asérum Caesaris qui sera désormais le régulateur et le bienfaiteur de l'agriculture. On ne saurait douter que l’astrum Caesaris ne soit la comète qui se montra pendant les jeux donnés en l'honneur de Vénus genitrix par Octavien (1) pour célébrer la victoire de son père adoptif (?) et qui eurent lieu les 20-30 juillet 44. Les vers en question sont nécessairement contemporains de l'événement qu'ils rapportent ; il eût été ridicule en effet d’exhorter les paysans à tenir compte de l'asérum Caesarns, alors que celui-ci n’était plus visible dans le ciel. Ils nous apprennent sur Virgile des choses importantes. Notons pour le moment qu'à cette époque Virgile est déjà césarien et qu'il est en communauté d'idées avec Octavien. Le peuple crut en effet que ‘dans l'astre qui se montrait aux yeux résidait l’âme de Jules César reçu au ciel ; Octavien fit tout ce qu'il put pour accréditer cette croyance (?) «et Virgile s’associa à ses efforts (*) en la consacrant formellement. Ainsi lorsque plus tard il recevra les bienfaits de l’empereur, lorsqu'il entrera dans ses vues politiques et s’attachera à sa personne, iln’aura pas comme Horace des antécédents gênants à faire oublier. D'autre part, dans le passage qui nous occupe, Virgile, s'adressant aux paysans, les désigne par le nom générique de Daphnis ; or Daphnis est le bouvier célèbre de Théocrite que Virgile chantera à son tour dans ses Eglogues et qu'il installera avec d’autres personnages du poète sicilien, son modèle, dans la plaine lombarde sur les bords du Mincio. Qu'il eût déja à cette époque composé des Bucoliques, c'est ce qui n'est pas vraisemblable, car il nous les aurait conservées ; mais dès l'an 44, à 26 ans, il était déjà familier avec Théocrite. En outre, dans les v. 46-50 de la IXe Égl., il associe à un souvenir:de Théocrite le souci des réalités rustiques et c’est justement là la double inspiration d'où procèdent les Eglogues (5). Il se livrait donc aux travaux préparatoires qu'il allait utiliser et il était, si l’on peut s'exprimer ainsi, dans la période d’incubation de son œuvre bucolique. Lesv. 23-25 et 39-43 de la IXe Égl. ne portent, eux, rien qui permette de les dater ; on peut soutenir qu'ils ont été écrits pour former en partie le corps de cette Églogue ; on remarquera pourtant :que ice

sont des imitations très serrées, presque des traductions, de deux passages de Théocrite, qu'avant d'aborder des compositions plus étendues et plus originales Virgile a dû s’essayer à rendre avec toute la précision et toute la perfection de son auteur favori. Il est donc tentant de voir là ses premiers essais dans le genre bucolique, non pas les seuls sans doute, mais quelques-uns des plus réussis, de ceux qu'il n’a pas voulu laisser perdre, et de supposer que ces deux morceaux sont probablement d'une date très voisine de celui qui est de l’an 44.

Virgile ne tarda point à s'engager décidément dans le genre bucolique et à écrire des pièces de dimensions normales et de caractère complet. J'ai cru pouvoir démontrer ailleurs que les Égl. IT, III, V sont les premières qu'il ait composées et qu’elles ont été publiées en 42-41 ; IV est de la seconde moitié de 40, VI probablement de la fin de ia même année,. VII ou avant ou après IV, c’est-à-dire ou de 41-40 ou du commencement de 39. Vers le milieu de 39, voyant que les expropriations s’étendaient au territoire de Mantoue et qu'il était sérieusement menacé de dépossession, Virgile vint précipitamment à Rome ; il s'adressa directement à Octavien, pour qui il n’était pas un inconnu, et celui-ci le premier () — preuve qu'il s'était adressé d’abord à des protecteurs moins puissants — lui donna l’assurance formelle qu'il serait préservé de la spoliation. Il retourna dans son pays et sous l'impression de cette promesse favorable il écrivit, sans doute vers la fin de 39 ou le commencement de 38, l'Égl. FI, remerciement enthousiaste, et qui ne devait pas se faire attendre, à son protecteur pour la conservation de son bien ; mais, par suite de eirconstances que nous ignorons, la promesse formelle d'Octavien ne fut pas prise en considération par ceux qui procédaient sur place au partage des terres et Virgile fut, comme les Mantouans ses compatriotes, jeté brutalement hors de chez lui ; en 38 vraisemblablement, il exhala sa douleur dans l’Égl. IX et il accourut à Rome, où il espérait obtenir la restitution de ce qu'il venait de perdre.

Ce séjour à Rome fut très important pour la fixation des conditions matérielles de son existence et pour la direction de sa carrière poétique. Nul doute qu'il ne se soit adressé tout d’abord à Octavien, de qui il avait une promesse ferme ; des impressions qu'il produisit dans l'entourage du prince et de celles qu’il y ressentit, j'ai essayé de démontrer, et je crois encore, que nous avons dans la Satire III d'Horace un écho de très peu postérieur (?) et que l’anonyme qui y est décrit d’une façon si caractéristique est Virgile lui-même : il est irritable, ombrageux — sracundsor est paullo — ; tout frémissant

d’une spoliation inattendue et douloureuse, de violences exercées contre sa personne ; il était naturel que Virgile ne fût point dansla circonstance d’un abord facile ; il goûte peu les plaisanteries en usage dans une société nouvelle pour lui — minus aptus acutis Naribus horum hominum — ; il était naturel qu'il fût agacé par une soi-disant urbanité, un tour d'esprit épigrammatique qui ne convenait ni à ses habitudes plutôt graves, ni surtout à la situation pénible dans laquelle il se trouvait ; il prête à rire parce qu'iln'a pas les cheveux taillés à la mode de la ville, que les plis de sa toge ne sont pas disposés avec soin, qu'il n’est pas chaussé assez étroitement — rider possit eo quod Rusticius tonso toga defluit et male laxus In pede calceus hacret — ; remarquez que cette tenue négligée ne provient pas d’un laisseraller personnel, mais de ce qu'à la campagne on n'a pas les mêmes raffinements de toilette qu’à la ville ; fixé à Andes depuis longtemps, Virgile avait cet extérieur rustique qui amuse les citadins ; il est votre ami et c’est le meilleur homme du monde — at est bonus, ut melior uir Non alius quisquam — ; Horace, dans la Satire V, v. 41-42, a justement appliqué des expressions tout à fait analogues à Plotius, Varius et Virgile lui-même, animae quales neque candidiores Terra tulit, neque quais me sit deurnctior alter ; dans ce corps inculte se cache un génie extraordinaire — At ingenium ingens Incullo latet hoc sub corpore; voilà qui est décisif ; quel est l’homme de génie d'apparence rustique qu'Horace pouvait connaître à cette époque, si ce n'est Virgile lui-même ? La société polie de Rome & jugé Virgile du dehors, par rapport à la façon dont elle concevait les relations mondaines, Horace, en voyant le fond, avec une sympathie d'homme et de poète ; il venait grâce à Virgile d’être admis dans le cercle de Mécène ; il lui à témoigné sa reconnaissance profonde ; il a découvert en lui un grand confrère, ce qui fait d'autant plus d'honneur à sa perspicacité, que Virgile n'avait pas encore donné sa mesure ni publié ses ouvrages les plus importants ; il est possible que les Églogues I et IX qui étaient les plus récentes et du pathétique le plus humain, aient été pour quelque chose dans ce jugement si franchement admiratif.

Il est certain qu'Octavien fit à Virgile un autre accueil que ses courtisans, mais la situation était délicate : Virgile pouvait se réclamer d'une promesse et Octavien devait être assez humilié que son intervention n’eût pas eu plus d'effet. Ce n’est point la seule fois où les rapports entre eux aient présenté quelque difficulté ; il n’y eut jamais de froissement ; il faut admettre que Virgile était accommodant et qu'Octavien tenait trop à lui pour risquer un refroidissement.

On admet généralement et d’une façon plausible que l'affaire fut remise entre les mains de Mécène et se termina par un compromis, En 38-37 Octavien avait des préoccupations plus importantes que les intérêts de Virgile ; d'autre part Mécène ne figure point dans les Bucoliques ; 11 n’est pas au nombre des protecteurs du poète, qui dans. la rre Églogue, ne paraît rien lui devoir ; or dans l’hiver 38-37, il le connaît assez pour lui recommander Horace, qui, neuf mois après — l'intéressé a tenu à donner le chiffre exact —.entrait de plain-pied dans son amitié. Le compromis paraît avoir consisté en ce que Virgile renonça à son patrimoine d’Andes et reçut en échange une propriété dans le sud de l'Italie. Dans la Satire V, qui est probablement de 37 — Virgile n’a dû rester à Rome, où il se sentait dépaysé, que le. temps strictement nécessaire —, Horace ne part point de Rome avec lui, mais le rencontre en compagnie de Varius et de Plotius à Sinuesse, c'est-à-dire venant d'une direction opposée. Aulu-Gelle rapporte, mais sans citer son auteur et sans se préoccuper de la vérité de l’anecdote (1), que Virgile eut avec les habitants de Nola une ditficulté à propos d’une adduction d’eau dans une propriété voisine de la ville et que, mécontent du refus qu'il essuya, il effaça le nom de Nola d’un vers des Géorgiques. Si la chose est vraie, c’est ce que nous ne pouvons savoir ; en elle-même elle n’a rien d’invraisemblable ; nous venons d'apprendre par Horace que Virgile n’était point patient. Quand même elle serait inventée, on nc voit pas trop comment l’anecdo‘e aur:it pu naître et trouver créance, si le poète n'avait en réalité possédé un domaine près de Nola. Supposer que c’est de là que partit Virgile pour le rendez-vous avec Horace à Sinuesse, c’est évidemment faire une conjecture ; mais cette conjecture ne se heurte à aucune impossibilité.

Qu'il ait consenti à l'abandon de sa terre d’Andes, cela est concevable, si on lui fit entendre qu’on n'avait pas les moyens de la lui restituer ; ce qui l’est moins, c’est qu'après les Bucoliques le souvenir en disparaisse complètement de son œuvre poétique ; elle ne figure point dans les Géorgiques, où il lui était si facile d’y faire allusion ; il a bien décrit le jardin du vieillard de Tarente ! Et pourtant il est resté Mantouan dans l’âme et il le fut toujours. Au IL. IT, v. 198 sq., il rappelle avec émotion sa plaine admirable arrosée par le fleuve herbeux aux cygnes blancs comme neige. C’est à Mantoue, sa patrie, qu'il compte rapporter la gloire que lui vaudront ses Géorgiques, G., III, 1o sqq. Tout à la fin de sa carrière, En., X, 198 sqq., il saisit l’occasion de célébrer son origine mythologique et son antique puissance, lorsqu'elle était à la tête d’une confédération de douze

peuples. Le paysage lombard a laissé dans son imagination des traces ineffaçables ; G., III, 13 sq., il revoit le Mincio, fleuve énorme, au cours lent et sinueux avec ses roseaux dont il parle dans les termes mêmes qui lui avaient servi dans l'Égl. VII, 12 sq. ; il le revoit encore, En., X, 205 sq., couronné de ses roseaux glauques ; 1l mentionne dans les Géorgiques, II, 159 sq., l'étendue du lac de Côme et le lac de Garde dont les flots ont le mugissement de la mer ; ces deux lacs sont la parure magnifique de l’Italie et le lac de Garde reparaît encore au 1. X, v. 205 de l’Enéide comme le père du Mincio ; ce sont là des images qui ont toujours hanté ses yeux de poète, après qu'il eut pourtant goûté le charme de bien d’autres paysages. IL est étonnant qu'il n'ait jamais tenté de recouvrer son bien familial ; cela lui eût été sans doute facile quand il fut devenu riche ; les Vétérans revendaient facilement les terres qui leur avaient été assignées, qu’ils ne savaient point mettre en valeur et sur lesquelles ils ne se résignaient guère à vivre. Nous ignorons même si dans ses voyages il est jamais retourné au pays natal. Il faut en conclure qu’il n’aimait pas la terre en paysan, comme le Mélibée de la re Églogue, qui compte bien revoir un jour ses champs et qui souffre à la pensée qu'il les retrouvera presque en friche sous un maître barbare et indifférent.

Au milieu de ses soucis sur son avenir, sur ce qui serait désormais son existence et de l'incertitude du lieu où il se fixerait, il n’en avait pas fini avec les Bucoliques. À la prière de Gallus il en composa une dixième, qu'on date vraisemblablement de l’an 37, qu'il donne comme devant être la dernière (1) et qui le fut en effet. En outre ses Bucoliques avaient paru isolément ; elles n'avaient pas été publiées ensemble. II s'agissait de les réunir dans un volume. Or dans l'ÉL. 34 du IIe 1. qu’on date communément de 26-25, c’est-à-dire qui est postérieure de 11 ou 12 ans à l’époque qui nous occupe, Properce s'adresse à Virgile dans des termes qui au premier abord, semblent étranges : « Toi, tu chantes sous les pins du Galèse ombreux Thyrsis et Daphnis dont la lèvre a usé les chalumeaux » (2), et ül donne des Eglogues un résumé assez inexact, témoignant d’une lecture ancienne qu'il ne s’est pas astreint à raviver. Il n’entend pas sans doute qu'au moment où il écrit lui-même, Virgile compose des Bucoliques — cela dépasserait les bornes de l’étourderie ignorante — mais qu'il les a composées à Tarente, ce qui paraît déjà une énormité. Cherchons donc ce qu'il a voulu dire. Virgile connaissait bien Tarente, puisque, G., II, 197, il parle de la fertilité de son sol, qu’il compare à celui de Mantoue et, En., III, 551, de son golfe. En outre, G., IV, 125 sqq., il se rappelle — ce n’est plus qu’un souvenir — ses

tours élevées et — c’est là une vision de poète — « le noir Galaesus qui arrose les cultures blondes » (1) ; il dépeint avec sympathie le coin de terre ingrate où un vieillard de Corycie réussissait à faire pousser des légumes et des fleurs. Or, dans la Satire V, v. 93, Horace nous apprend qu’à Canusium, Varius s’est séparé de la bande des voyageurs ; il ne dit rien de Virgile qui, par conséquent, l’a sûrement suivi jusqu'à Brindes. De Brindes il à dû aller à Tarente. Sans doute pour découvrir sous les murs de la ville le petit jardin du vieillard Corycien et pour ressentir l'impression colorée que lui à donnée le Galaesus, il n’est pas nécessaire qu'il s’y soit fixé pour de longs mois. Maïs l’endroit lui a plu — il était assez pittoresque pour cela — et l’on peut admettre que c’est là qu'il a préparé l'édition complète des Bucoliques. Aïnsi l'expression dont s’est servi Properce trouve une explication plausible.

Le résumé de cet exposé, c'est qu'en 44 Virgile était déjà en état de gestation de ses Bucoliques. La période de création bucolique pro- - prement dite va de 42-41 à 37, c’est-à-dire qu’elle s'étend sur une durée de cinq à six années. Le pseudo Probus (?) citant Asconius, dit que Virgile a publié des Bucoliques à 28 ans ; or Virgile à eu 28 ans en 42 ; le renseignement est donc exact et puisé à bonnes sources ; sur d’autres indications fournies par les commentateurs anciens, ïl n’y a pas à faire fonds (*).

Chronologie des « Géorgiques ».— 3. Il est impossible de fixer l’époque à laquelle Virgile commença les Géorgiques. Du reste le mot «commencer » est vague par lui-même et il conviendrait de définir ce qu’on entend par là : s'agit-il du moment où la première idée du poème s’est présentée ou a été présentée à l'esprit de l’auteur, de celui où elle a pris corps, de celui où il à entamé les études préliminaires, de celui où il a écrit les premiers vers ? Nous verrons plus loin que c'est sur l'initiative de Mécène que Virgile s’est décidé à composer ses Géorgiques. L'idée a donc dû lui être suggérée pendant l'hiver de 38-37 ; les pourparlers à cet égard ont dû prendre quelque temps. Il est tentant de supposer que le rendez-vous donné par Horace à Sinuesse en 37 pendant le voyage à Brindes, avait pour but de faciliter la continuation des conversations avec Mécène sur le sujet ; mais là-dessus nous ne savons rien, Horace s’étant borné à rapporter les menus incidents de la route, sans nous renseigner sur ce qui était important politiquement ou littérairement. Avant d'accepter définitivement les ouvertures qui lui étaient faites et tout en envisageant les perspectives de ce travail nouveau, Virgile songea naturellement à liquider les Bucoliques et à se rendre libre de ce côté. II y a, nous

l'avons dit, des raisons de croire, que c’est pendant son séjour à . Tarente qu’il en donna l'édition d'ensemble. Ce séjour à Tarente s'explique par les événements. On sait qu’en 38 les débuts de la guerre contre Sextus Pompée n'ayant pas été décisiis en faveur d'Octavien, celui-ci demanda du secours à Antoine qui consentit à venir à son aide. Mais quand Antoine et Octavien se présentèrent à Brindes en 37 avec une flotte de 300 navires, les circonstances étant redevenues favorables à Octavien, ils se virent interdire l'accès du port et durent aller aborder à Tarente. C’est là que fut conclu l'accord en vertu duquel le triumvirat fondé en 43 pour cinq ans, venu à terme le 31 déc. 38, fut renouvelé et Sextus Pompée déclaré ennemi public. Des négociations si importantes rendaient à ce moment le séjour à Tarente particulièrement intéressant ; Virgile y resta sans doute autant qu’elles durèrent et, comme il n’y était point directement mêlé, il employa son temps à considérer le pays en poète et à préparer l’édition de ses Bucoliques.

La conception même qu'il s'était formée des Géorgiques et sur laquelle j'insisterai plus loin, lui imposa des études longues et approfondies. Naturellement l’ornement mythologique, qui y tient une place notable, lui était fourni par ses lectures antérieures et journalières et ne fut pas, au moins dans son ensemble et sauf les applications particulières et directes, acquis pour la circonstance. Mais le fond didactique n’en a pas été constitué comme il l'aurait été par un vieux praticien heureux de consigner dans un livre les résultats de son expérience personnelle. Jamais Virgile ne donne ses préceptes comme des choses dont il a reconnu par lui-même l’efficacité. Une seule fois 11 recommande la préparation appliquée au grain avant la semence comme une chose qu'il a vu faire, mais sans dire qu'il l’a appliquée (1. Si une autre fois il fait allusion à ce qu’il a vu (?), c'est à propos des orages du printemps, qu'il a contemplés en poète. Il se rappelle le merveilleux parti que le vieillard corycien de Tarente (#) avait tiré d’un mauvais terrain, mais il ne paraît pas avoir eu avec lui de conversation technique. S'il fait — rarement du reste (*) — allusion aux recommandations des ancêtres, il ne semble pas que ce soient des traditions locales recueillies personnellement. C’est qu'il n’envisageait point son ouvrage, à la mode du vieux Caton, comme un recueil des pratiques courantes en usage sur son domaine paternel d’Andes, ni même comme un manuel de l’agriculture de la Cisalpine ; ce qu’il entend mettre sous nos yeux c’est l’agriculture de l'Italie prise dans son ensemble, mieux que cela, l’agriculture mondiale, ce métier glorieux exercé par les hommes sur

INTRODUCTION (o)

toute la terre de toute antiquité (1), dont il ouvre pour ses lecteurs les sources sacées.

En ce qui concerne les productions de l'Italie, il y à sans doute bien des choses qu'il à apprises soit par la vie courante soit par ses lectures. Il n'avait pas besoin de se déranger pour savoir que Falerne fournissait un vin renommé ou que les taureaux sacrifiés par les. triomphateurs romains provenaient des pâturages du Clitumne. Pourtant les Géorgiques nous révèlent tant d’aspects de l'Italie agricole, qu'il paraît certain que Virgile en avait parcouru la plupart des. contrées et dans l’Enéde elle-même il y a bien des sites qu'il décrit pour les avoir vus de ses yeux. Les noms de localités italiennes sont perpétuels dans les Géorgiques : les liens qui servent à attacher la vigne proviennent d'Ameria, ville d'Ombrie, G., I, 265 ; le Taburnus, montagne de Campanie, est planté d’oliviers, II, 38 ; Crustumium, dans la Sabine, donne des poires renommées, II, 88 ; le crû de Falerne est célèbre, IT, 96 ; les vignes d’'Aminæa, dans le Picentin, produisent des vins très forts, If, 97 ; le Massique vient en Campanie, IT, 143 ; les bords du Clitumnus, dans l’Ombrie, nourrissent de belles bêtes blanches et les taureaux qu’on sacrifiait à l’occasion des triomphes, II, 146 sq. ; les pâturages de Tarente et de Mantoue conviennent à l'élevage, II, 107 sq.; à Capoue, dans le voisinage du Vésuve, a Acerræ, trois contrées de Campanie, la terre est si bonne qu’elle convient à la vigne, à l'olivier, IT, 224 ; les bois de Locres, dans le Bruttium, donnent de la poix, II, 438 ; les barques du Pô sont construites avec le bois léger de l’aulne, IT, 451 sq. ; sur les bords du Silarus et de son affluent le Tanager, parmi les forêts de l’Alburnus, sur les confins du territoire des Picentins et de celui des Lucaniens, il y a d'excellents pâturages malheureusement infestés par le taon, IIT, 146 sqq. ; sur les pentes de la Sila, dans les Apennins du Bruttium, paissent des troupeaux de bœufs, IIT, 219 ; les pourceaux sabelliens sont mentionnés III, 255 ; la Calabre nourrit des serpents dangereux, III, 425 ; Virgile décrit la terrible épizootie qui a sévi dans les Alpes Noriques et s’est étendue jusqu'aux plaines du Timave, si bien que de son temps les troupeaux avaient disparu de toute cette région, III, 474 sqq. ; Paestum, en Lucanie, est célèbre par ses roseraies, IV, 119; dans les maladies des abeilles on emploie avec succès les racines cuites dans du vin de l’Amellus qu’on recueille près du fleuve Mella dans la Cisalpine près de Mantoue, IV, 278.

En ce qui concerne l’agriculture étrangère, Virgile s’est documenté chez ses prédécesseurs grecs et latins. Suivant une coutume, que nous aurons souvent à signaler, loin de chercher à dissimuler ses

emprunts, il s’en fait gloire et il proclame « qu’il chante parmi les villes romaines un poème hésiodique (1) ». L’assertion paraît au premier abord singulière, les Géorgiques étant tout autre chose que les Œuvres et les Jours, bien qu’elles offrent quelques imitations de détail. Mais Hésiode ne figure ici que comme l’ancêtre des écrivains grecs qui ont traité de l’agriculture ou des matières s’y rattachant ; Virgile a fait des emprunts plus importants à Aratos, à Fa à Nicandre, qu'il n’a pas nommés, pas plus qu'il ne nomme Caton et Varron ; en se rattachant à Hésiode, il indiquait suffisamment qu'il s’inspirait de toute la littérature didactique grecque en relation avec l’agriculture. Son érudition sur l’agriculture étrangère à. pu lui venir par des canaux différents. Il emploie souvent des adjectifs formés de noms de pays qui ne sont que des épithètes d'existence courante en poésie. Il y avait nombre de plantes et d'animaux acclimatés en Italie dont les théoriciens et sans doute beaucoup de cultivateurs n’ignoreient point la provenance. Enfin le commerce apportait une foule de produits exotiques dont tout le monde savait l’origine. Quoi qu’il en soit, les Géorgiques nous présentent un tableau très étendu de la production agricole et parfois industrielle de toutes: les parties du monde alors connu et souvent la désignation des inventeurs mythologiques auxquels on attribuait tel ou tel progrès ou les origines mêmes de l'agriculture. Le Tmolus, en Lydie, exporte le safran parfumé, l'Inde l'ivoire, les Sabéens d'Arabie l’encens,. les Chalybes habitant au S.-E. de la mer Noire le fer, le Pont le castoreum, l’Élide ses cavales, G., I, 56 sqq. ; la Mysie et les environs du Gargare, la plus haute cime de l’Ida, ont d’admirables moissons,. . I, 102 sq. ; les grues sont des oiseaux du Strymon, fleuve de Thrace, I, 120 ; la luzerne a conservé son nom d’origine medica, I, 215 ; la lentille vient de Péluse en Égypte, I, 228 ; les meilleures frondes sont celles des Baléares, I, 300 ; les prairies du Caystre, en Lydie, nourrissent de nombreux oiseaux, I, 383 sqq. ; le laurier est domicilié sur le Parnasse, IT, 18 ; la vigne réussit sur l’Ismare, en Thrace, II, 37 ; le myrte se réclame de Paphos à Chypre et le gland de la Chaonie, If, 64 sqq. ; la Syrie produit des poires, IL, 88 ; l’Ida le cyprès, IT, 84 ; aux espèces italiotes de vignes, Virgile en oppose neuf autres de Grèce, de Rhétie, d'Asie Mineure, d'Égypte, II, 80 sqq. : om ne trouve l’ébène que dans l’Inde, l’encens que chez les Sabéens, II, 116 sq., dans la Panchaia, Il, 139; les Éthiopiens ont le coton, les Sères la soie, IT, 120 sq. ; la Médie produit le citron, Il, 126 sqq. ; l'œil se plaît à voir onduler les buis du Cytore en Paphlagonie, IE, 437 ; les forêts du Caucase fournissent des bois divers pour les cons-

tructions navales, les maisons, le charronage, II, 440 sqq. ; avec l’if on fait des arcs excellents comme ceux des Ituréens, peuplade de la Coe ésyrie, II, 448 ; le bronze de Corinthe, la pourpre d’Assyrie sont renommés, II, 464 sq., ainsi que la pourpre de Tyr, II, 506 ; l’olive de Sicyone est célèbre, IE, 519 ; les bons chevaux viennent de l’Épire et de Mycènes, III, 121 ; les Belges ont le char de guerre, III, 204 ; il y a des troupeaux de cavales sur le Gargare et près du fleuve Ascanius en Bithynie, III, 269 : la laine la plus précieuse est celle de Milet qu’on teint avec la pourpre de Tyr, III, 306 sq. ; on a acclimaté en Italie les boucs du Cinyps, fleuve de la Syrte en Afrique, IIT, 372 ; les longs parcours du pâtre africain dans le désert avec son chien d'Amycla et son carquois crétois {épithètes d'excellence), la vie des Scythes dans la neige pendant l'hiver et leurs chasses sont décrites avec complaisance, III, 339 sqq. ; les meilleurs chiens sont les chiens de Sparte et les molosses d’Épire, les premiers pour la vitesse, les seconds pour l’ardeur vigoureuse, III, 405 ; la poix de l’Ida, III, 450, en Phrygie, IV, 41, sert dans les épizooties ; les Bisaltes et les Gélons ont une façon recommandable de saigner le bétail malade, III, 461 sqq. ; les abeilles les plus renommées sont celles de l’Attique, IV, 177, 270, comme dans les Bucoliques c'étaient celles de l'Hybla en Sicile, Égl., I, 54; les habitants de Canope en Égypte ont le secret de faire naître un essaim d’abeilles du corps d’un veau de deux ans étouffé et qu'on laisse pourrir, IV, 287 sqq. ; Cyréné offre à son fils du vin de Lydie, IV, 380.

Il y a là une masse de connaissances précises que Virgile dut mettre un certain temps à rassembler ; nous ne pouvons savoir quelle fut la durée de ses travaux préliminaires ni quand il écrivit les premiers vers des Géorgiques, d'autant qu’il s’est sans doute documenté au fur et à mesure qu'il avançait et suivant les besoins de son sujet. Voici les renseignements chronologiques que fournit la menticn dans le texte des événements contemporains :

Au premier livre, dans la description de l’Apothéose future d'Octavien, le poète se demande si celui-ci ne deviendra pas un dieu ce la mer, souverain de l’île de Thulé, située aux confins du monde (1) : au troisième livre, dans celle du temple imaginaire, qu'il se propose de lui élever sur les bords du Mincio, il déclare que des Bretons seront tissés dans le rideau du théâtre (?) ; or pendant la guerre illyricopannonienne qui dura de 35 à 33, dans l'hiver 35-34, Octavien partit pour la Gaule en exprimant l'intention vraie ou feinte de soumettre la Bretagne, expédition que du reste il n’exécuta point, pas plus qu'il ne le fit en 27 et en 26. On en a conclu que les vers en question de-

vaient être de l'an 34 ou postérieurs ; mais, quand la conclusion serait fondée — il se peut qu’elle le soit — elle ne vaudrait que pour les deux morceaux d’apparat dans lesquels figurent ces vers, morceaux qui ont été sûrement ajoutés après coup et elle ne vaudrait point pour déterminer l’époque de l: composition des livres I et IT. En outre, depuis que Jules César était passé en Grande-Bretagne, la soumission de l’île était demeurée l’une des intentions de la politique césarienne ; Virgile pouvait y faire allusion, sans qu'un fait précis l'y déterminit.

Bien plus important est le long passage qui termine le rer livre et qui mérite une discussion serrée. Virgile y décrit les présages sinistres qui ont annoncé le meurtre de César et résume les événements qui ont, à la suite de ce meurtre, bouleversé le monde romain, amené la double et sanglante bataille de Philippes en 42; c'est là la première partie de son développement, v. 466-497 ; elle est au passé. La seconde, v. 408-514, est au présent : elle dépeint avec émotion la situation à laquelle ont abouti ces événements et dans laquelle Virgile a achevé son premier livre ; à quelle époque se rapporte-t-elle ? D'une part elle est profondément anarchique, la guerre est partout ; mais d'autre part il y a quelque espoir que cette anarchie va peutêtre cesser grâce à l'intervention tutélaire d'Octavien. Il n'est pas douteux que cetie désorganisation ne soit celle qui a accompagné et suivi la guerre de Pérouse entre Octavien et L. Antoine (?). Elle se prolongea pendant plusieurs années. La guerre était partout (?) et dans l'Italie on se battait à main armée de ville à ville et dans les villes (*). Après la capitulation de Pérouse, dans les premiers mois de 40, Tib. Claudius Nero essaya de continuer la lutte à Préneste, puis à Naples. Antoine vint assiéger Brindes, tandis que Sextus Pompée enlevait à Octavien la Sicile et débarquait dans le sud de l'Italie. La paix de Brindes, vers la fin de 40, rétablit momentanément la concorde entre les triumvirs, mais Sextus Pompée continuait toujours plus activement les hostilités, bloquant les côtes et les razziant. La paix de Misène — au commencement de l'été 39 — ne fut pas de longue durée. Au printemps de 38, Octavien publia un manifeste dans lequel il se déclarait obligé à la guerre. La première campagne lui fut défavorable et des soulèvements éclatèrent en Étrurie à propos des contributions qu’il levait. Après l’accord conclu à Tarente avec Antoine, vers le fin de l’été 37, Sextus Pompée fut déclaré ennemi public. La victoire d’Agrippa dans les derniers jours d'août 36 lui porta un coup définitif et Octavien rentra à Rome, où il célébra l’ovatio le 13 nov. 36. C’est pendant cette année qu'il

put s'occuper de réprimer le brigandage qui continuait à sévir en Italie (1) ; il y eut une période d’accalmie ; on espéra que les guerres civiles étaient terminées et Octavien s’efforça de répandre cette impression. Il semble bien que c’est à cette époque, lorsqu'on était encore sous le coup des bouleversements subis et qu'on entrevoyait des jours meilleurs, c’est-à-dire en 36 ou 35, que Virgile acheva son premier livre et adressa à Octavien son appel pathétique.

Le vers, dans lequel parmi les terreurs de l'heure présente Virgile mentionne le fait, que « l'Euphrate d’un côté, la Germanie de l’autre entrent en guerre », paraît se prêter à des conclusions précises. Mais, lorsqu'on veut mettre Virgile d'accord avec un manuel d'histoire, il faut se rappeler qu'il n’écrivait point d’après ce manuel, mais d’après les bruits répandus dans l'opinion publique, tout au plus dans les cercles officiels. Quoi qu'il en soit, nous sommes mal renseignés sur ce qui se passa en Germanie à l'époque qui nous occupe. En 38, le premier après Jules César, Agrippa passa le Khin et força les bandes pillardes des Ubiens à s'établir à demeure sur la rive gauche du Rhin. Les frontières durent être dégarnies pendant les guerres civiles ; cela dut préoccuper les Romains ; nous ne savons comment on s’y prit pour protéger la Gaule ; il y eut sans doute des incursions barbares. Ce n’est que pendant les préparatifs de la guerre d'Actium que nous entendons parler de deux expéditions, l’une de C. Carrinas qui rejeta les Suèves sur la rive droite du Rhin, l’autre de Nonius Gallus qui soumit les Trévires et leurs alliés germains. Nous sommes mieux renseignés sur les événements d'Orient. Vers la fin de 41, profitant de la situation troublée de l'Italie, les Parthes s'étaient emparés de l’Asie Mineure et de la Syrie ; le 9 juin 38, P. Ventidius Bassus, général d'Antoine, anéantit leur armée, et tua leur chef Pacorus, fils du roi Orodès ; il célébra son triomphe à Rome en nov. 38. Pendant l'été 38, comme il assiégeait Antiochus de Commagène dans Samosate, Antoine vint le remplacer et traita avec ce prince, Il semble qu’en 37 Antoine voulait reprendre la guerre contre les Parthes dont le roi Orodès, désespéré de la mort de Pacorus, abdiqua en faveur d’un autre de ses fils ; mai, les hostilités n'éclatèrent que dans l'été 36; Cléopâtre accompagna Antoine jusqu'à l'Euphrate ; celui-ci fit un détour par l'Arménie, alla assiéger Phraospa en Médie, ne réussit pas, opéra une retraite difficile qui faillit par moments devenir désastreuse et n’en envoya pas moins à Rome des bulletins de victoire qu'Octavien feignit d'accepter comme véridiques. Dès 35, il reprenait ses préparatifs et en 34 il commença une nouvelle expédition contre l'Arménie qui, mal secourue par les Parthes, fut conquise.

C'est aux événements de 36 ou 35 qu'on peut rapporter le vers de Virgile que nous discutons. |

Lorsqu’à la sombre peinture du sort presque désespéré des paysans qui termine le premier livre on compare au second la description riante et enthousiaste de leur bonheur (1), on est transporté dans un monde nouveau. En 36 ou 35 celle-ci eût été en contraste si poignant avec la réalité qu’elle aurait été insensée ; elle date d'une époque où la prière de Virgile aux dieux a été exaucée, où, grâce aux mesures prises par Octavien, la sécurité est revenue aux champs et où la vie a repris son cours normal. Nul doute que le poète n'ait voulu opposer les deux morceaux, dont le second est un hommage rendu à la politique de son protecteur, que le second livre ne soit postérieur au premier et que par conséquent il ait été écrit en 34 ou 33. Il renferme quelques allusions aux événements : aux v. 161-164 la description du Portus Julius faite avec une exactitude telle qu'on ne peut douter qu’elle n'ait été rédigée d’après les lieux mêmes (?). En 37, au moment de la préparation de l’expédition décisive contre Sextus Pompée, Agrippa voulut aménager dans la baie de Naples des chantiers de construction et un lieu d’abri sûr pour la flotte qu'il devait commander. Le lac Lucrin était un fond de baie situé entre Baïae et Puteoli, séparé de la mer par une digue et ensablé (*). Agrippa le fit nettoyer, coupa la digue pour que la mer pût y pénétrer librement et en même temps l'en sépara par des môles. Puis, par un canal artificiel, 1l le réunit au Jac Averne qui occupait le cratère d’un volcan et était entouré de collines couvertes de forêts. On peut supposer qu'à son retour de Tarente en Campanie, à la fin de 37, Virgile s’empressa d'aller visiter les travaux ; pour faire sa cour à Octavien, il les à fait figurer dans son second livre comme une des merveilles durables de l'Italie — ce en quoi du reste il s’est trompé, puisque le Portus Julius, abandonné pour Misène, ne servait plus qu'aux bâteaux de faible tirant d’eau et à la pêche des huîtres (4) —, mais il n'est nullement nécessaire qu’il en ait parlé au moment même de son aménagement et la mention qu’il en fait ne date nullement son second livre de 37. Dans l'éloge de la vie rustique, Virgile considère comme l’une des sources du bonheur du paysan sa tranquillité d’esprit et son indifférence aux événements : « il ne se laisse émouvoir ni par les faisceaux que donne le peuple, ni par la pourpre des rois et par la discorde entre des frères qui se trahissent, ou par le Dace descendant de l’Hister conjuré contre nous, ni par les intérêts de Rome et par les royaumes voués à la destruction » (5). On a pensé non sans raison que ces royaumes destinés à périr étaient les royaumes .

orientaux si arbitrairement remaniés, créés, détruits par Antoine et plus tard par Octavien et que l’allusion aux dissensions entre frères pouvait être motivée par la conduite de Phraatès qui fit égorger ses trente frères à son avènement. Quant aux Daces c'était une peuplade fort incommode qui traversait l’Hister souvent sur la glace et allait razzier les habitants de la rive droite. Du temps de Jules César, Boerebista avait fondé un royaume qui s’étendait de la mer Noire aux Alpes Noriques et qui se décomposa après lui. Immédiatement après la mort de César, le Sénat avait craint une invasion des Daces. Octavien ne paraît pas les avoir combattus pendant sa compagne illyrico-pannonienne, mais il songeait à réprimer leurs incursions. Quand il s'empare en 35 de la forteresse de Siscia au confluent de la Kolapis :et de la Save, c'était avec l’arrière-pensée d’en faire une base d'opérations contre eux et les Bastarnes (1). Virgile ne paraît pas faire allusion à une incursion déterminée des Daces ; mais en 34-33. il est évident qu'on était inquiet d'eux.

Les livres IT, TITI et IV contiennent chacun un passage se rapportant à des faits sûrement datés, la réorganisation de l'Asie par Octavien dans la seconde moitié de l’an 30. Au deuxième livre, à la. fin de l'éloge de l'Italie, 1l félicite Octavien qui, « vainqueur et actuellement aux bords les plus lointains de l’Asie, écarte des remparts de Rome l’Indien inhabile à la guerre » (?). Le mot Zndum représente ici les peuplades orientales de l’armée d'Antoine ; par sa victoire d’abord, en leur imposant ensuite ses conditions, Octavien assure la sécurité de l'empire romain ; 2mbellem opposé à waicior ne diminue pas son mérite, mais souligne leur impuissance en face de sa vigueur guerrière. Au préambule du troisième livre, Virgile annonce qu'il « fera ciseler dans l’ivoire massif et dans l'or sur les portes du temple qu'il consacre à Octavien, la bataille contre les Gangarides, la victoire des armes de Quirinus, le Nil soulevé par la guerre et coulant à grands flots, et les colonnes dressées avec l’airain pris aux navires. Il ajoutera les villes de l’Asie domptées, le Niphatès vaincu, les Parthes confiants. dans la fuite et dans les flèches lancées en se retournant, le double trophée vaillamment remporté sur des ennemis de pays opposés et les deux triomphes sur les nations de l’un et de l’autre rivage » (Ÿ). Ces vers se rapportent aux mêmes événements que les précédents, mais constituent un tableau développé qui a la prétention de représenter tous les succès d'Octavien depuis Actium. C’est d’abord la bataille d’Actium où ont combattu les Gangarides, autre nom pour désigner les Indiens ; puis la victoire d'Alexandrie et enfin la main mise sur l’Asie. Le Niphatès — que Virgile entende par là la montagne

ou le fleuve — signifie l'Arménie. Dès avant Actium, les Arméniens avaient chassé la garnison romaine que leur avait imposée Antoine et avaient mis sur le trône le fils aîné d’Artovasdès, Artaxes, qui s’allia aux Parthes. Contre l’Arménie même Octavien ne fit pas

grand’chose, mais il recueillit le roi de Médie, ennemi des Arméniens et des Parthes, qui, n’ayant pu leur résister, se réfugia auprès de lui.

Il ne s’en attribua pas moins le mérite d’avoir reconquis l'Arménie (1)

et c’est la version que Virgile a acceptée. Quant aux Parthes, après la mort d'Antoine, Tiridatès avait disputé le trône à Phraatès ; vaincu,

il se réfugia en Syrie qu'Octavien lui assigna pour résidence. Phraatès

lui envoya une ambassade qu'il reçut bien, mais il emmena comme

otage à Rome un de ses fils (2). Il ne voulut donc rien décider pour le

moment, se réservant de profiter plus tard des dissentiments des deux compétiteurs. [1 présenta pourtant les choses de telle façon que le Sénat lui décerna des honneurs extraordinaires (*). Que Vir-

gile ait partagé l'enthousiasme du Sénat, cela n’a rien que de naturel,

puisqu'il jugeait de ces événements par les nouvelles qu'on en rece-

vait à Rome et s’il a donné la couleur de victoires à main armée

à des tractations politiques, c’est qu'Octavien les représentait ainsi

à l'opinion publique. Une preuve que Virgile écrit ses vers suivant les

informations répandues alors, mais qui n’ont pas toujours été con-

firmées dans la suite, c’est que voulant faire sa cour 1l parle de deux

triomphes ; or les 13, 14 et 15 août 29, Octavien en célébra trois,

Dalmatique, Actiaque, Alexandrin ; il ne prévoyait pas l'avenir

et il est demeuré, malgré sa bonne volonté, au-dessous de la vérité.

Quant aux deux triomphes sur des peuples de pays opposés et des

-deux rivages, ce ne pouvaient être dans sa pensée que les triomphes

sur l'Occident et sur l'Orient, soit le Dalmatique et l’Actiaque;;

il n’a pas entrevu l’Alexandrin. Dans la conclusion du livre IV il

mentionne encore « le grand César qui fait retentir les foudres de la

guerre près de l'Euphrate profond et vainqueur règle juridiquement

le sort des peuples volontiers soumis » ({). Ici il ne s’agit que des

affaires des Parthes ; de nouveau Virgile parle d’une guerre — et

d'une guerre foudroyante — tandis qu’il n’y eut que des tractations

“pacifiques et, pour que rien ne manque à la gloire de son protecteur,

il montre les vaincus trop heureux d'accepter ses décisions, ce qui

est évidemment exagéré.

Que les derniers vers du IVE livre des Géorgiques aient été écrits

à la fin de l’an 30 ou au commencement de 29, c’est ce que nous ne

saurions révoquer en doute, puisqu'il le dit positivement. Mais il

s'exprime de telle façon qu’en prenant son texte à la lettre, il semble-

INTRODUCTION 17 rait que c'est justement à cette date qu'ont été composés également de Ier, le Ife et le IIIe livre, ce qui est évidemment absurde. L'idée de Virgile a été évidemment d’opposer son œuvre poétique, née dans des loisirs obscurs ennoblis par des études florissantes, à l’œuvre politique et militaire accomplie par Octavien dans l'éclat des combats. Et c’est pour souligner cette contemporanéité, qui n’est pas complète, qu'il a inséré au deuxième et au troisième la mention de ses victoires, qu'il donne comme actuelles (1). Cette mention insérée tout exprès en 30 ou 29 dans un texte rédigé antérieurement ne nous apprend rien sur la date de composition de ces deux livres.

Virgile dit qu'il à composé ses Géorgiques à Naples ; comme il vient d'affirmer qu'il les a composés dans la période qui suit Actium, l’inexactitude manifeste de l’une des deux assertions peut rendre un peu sceptique sur la seconde ; en tout cas, c’est là qu’il les a terminées. Dans quelles conditions ? IV, 562 sq. me dulcis alebat (?) Par'henope, c'est-à-dire dans le charme d’un séjour enchanteur et dans des conditions matérielles qui lui permettaient de vivre; il se peut qu'il ait tiré ses ressources de sa propriété de Nol.

Suét.-Donat nous apprend qu'après la victoire d’Actium Octavien, à son retour, s'arrêta à Atella — petite ville de Campanie au nord de Naples — pour y soigner sa gorge et que là, en quatre jours, Virgile, suppléé par Mécène quand sa voix était fatiguée, lui lut d'affilée les Géorgiques (*). Le fait eut lieu pendant les premières semaines d'août 29. Octavien, au début de l’an 30, avait bien été rappelé en Italie par Agrippa à cause des exigences des vétérans ; mais 1l n'alla pas plus loin que Brindes, arrangea les choses en 27 jours et vers la fin de février repartit pour l'Asie. Le récit de Suét.-Donat paraît mériter toute confiance ; le motif donné pour l'arrêt à Atella n'a rien qui mette en défiance, puisque nous savons d’ailleurs qu'Octavien avait la gorge délicate ; on a dit aussi qu'il eut lieu par suite d’un accident survenu à ses bagages, plus vraisemblablement parce qu'il voulait attendre que les préparatifs à Rome du triple triomphe fussent terminés. S1 l’on songe que les Géorgiques ont été conçues et exécutées sous les auspices d’Octavien et sur l'invitation directe de Mécène, on peut admettre que Mécène a tenu à offrir au maître triomphant les prémices des Géorgiques et qu'Octavien s’intéressait assez au poème pour que le désir d'en recevoir l'hommage ait été une des principales raisons du séjour à Atella.

Le poème dut être publié immédiatement, c’est-à-dire en 29. Une circonstance inattendue et douloureuse contraignit bientôt Virgile à un remaniement. Il avait inséré au IVe livre un éloge de

son ami de cœur et son confrère en poésie, Cornelius Gallus. Celui-ci avait été nommé préfet d'Égypte par Octavien à son départ. Il prit ses fonctions très au sérieux et fut un gouverneur actif et capable. Il réprima vivement les tentatives de rébellion du parti national, réduisit Héroopolis qui s'était soulevée, étouffa une révolte qui avait éclaté en Thébaïde à propos des impôts (1). Octavien, qui avait constaté la merveilleuse fertilité d’une province nécessaire à Rome pour sa subsistance et qui lui fournissait le blé, s'était occupé d'y rendre l’agriculture plus florissante. Il fit nettoyer par la maind'œuvre militaire les canaux d'irrigation du Nil, qu'on avait laissé s’obstruer (2). Les soldats, en différents endroits, construisirent des routes, creusèrent des citernes. Il y eut là tout un ensemble de grands travaux publics, que sans doute Gallus dirigea. C’est lui vraisemblablement qui renseigna Virgile sur la fécondité, sur l'aspect de l'Égypte, sur les méthodes d'agriculture et ce sont ses informations qui inspirèrent au poète l’idée de terminer les Géorgiques par le tableau original et séduisant des cultures et des richesses de ce beau pays. Des raisons politiques et personnelles déterminèrent sa disgrâce. Il fut étourdi par la flatterie orientale, vit avec plaisir les villes de province lui élever des statues, fit graver ses hauts faits sur les Pyramides, joua au vice-roi, ce qui porta ombrage à Octavien. D'autre part il accueillit avec une familiarité indiscrète G. Caecilius Epirota (*) qui passait pour avoir séduit Pomponia, la première femme d’Agrippa, que celui-ci remplaça en 28 par Marcella. Octavien, sur la dénonciation de Valérius Largus, lui interdit «sa maison et ses provinces » ({). Le Sénat ajouta le bannissement et la confiscation de ses biens au profit de César (°). Il se tua en 27 ou 26 (6). Les rigueurs qui le poussèrent au suicide firent très mauvais effet à Rome et Octavien se crut obligé de verser quelques larmes, qu'on peut appeler dans la circonstance des larmes de crocodile.

La mort de Gallus fut pour Virgile un coup sensible ; il fut atteint non seulement dans ses affections, mais dans sa conscience littéraire : car Octavien lui enjoignit de faire disparaître le nom de Gallus des Géorgiques. Il obéit ; on est tenté de penser que cette docilité ne lui fait pas honneur. Toutefois il est probable qu’on prit avec lui quelques ménagements et qu’on fit valoir des considérations qui n'étaient pas sans valeur. Les Géorgiques étaient une sorte de poème officiel ; il était sous le patronage d’Octavien et de Mécène. Justement au début du IVe livre, Virgile demande à Mécène « de jeter aussi les yeux sur cette partie de son ouvrage » (7). Or les yeux de Mécène auraient été singulièrement choqués en tombant sur l'éloge d’un fonction-

naire condamné par le maître. Virgile sacrifia donc son ami à la raison d'État ; la preuve que ce fut là pour lui le motif déterminant, c’est que, si le nom de Gallus fut effacé des Géorgiques, il subsista dans les Bucoliques, œuvre privée, qui n'avait rien à voir avec la politique.

Sur l'étendue de la suppression opérée, le commentaire de Servius nous donne deux renseignements qui ne concordent pas : d’après Jun c'est la fable d'Aristée qui aurait été substituée au passage effacé, d'après l’autre ce n’est que la fable d'Orphée (1). Or le premier est manifestement inadmissible ; la fable d’Aristée occupe 277 vers, de 287 à 558 ; il serait nécessaire que l’éloge de Gallus eût exactement les mêmes dimensions ; toutefois le Ier livre ayant 514 vers — c’est le plus court, — le IIS 542, le III 566, il aurait fallu qu'il en comprit au moins 226 : 280 + 226 + 8 — 514. L’apothéose d'Octavien n’a que 19 vers (I, 24-42), le temple imaginaire que Virgile lui élève sur les bords du Mincio n’en a que 27 (III, 13-30) ; les apostrophes à Mécène sont très courtes ; Virgile n’eût pas commis l’inconvenance d'attribuer à un personnage épisodique une importance si disproportionnément supérieure à celle qu'il donnait aux inspirateurs officiels de son poème. En outre les Géorgiques sont un poème d’enseignement agricole; un panégyrique individuel si développé eût empiété d’une façon contraire à toutes les règles de l’art sur la matière utile. Aucun des épisodes des Géorgiques n’a cette étendue. La fable d'Orphée n'ayant que 105 vers, de 453 à 558, l’assertion est plus acceptable ; il faut en outre se rendre compte de ce que Servius entend par les mots laudes Galli qu’il n’a pas définis. L'Égypte était un pays qui excitait au plus haut point l'intérêt et l'admiration des Romains ; beaucoup d’entre eux, depuis qu'Antoine s’y était établi, y étaient allés, en étaient revenus, en avaient fait des récits. C'était un sujet d'actualité. De plus les Géorgiques ouvraient des vues sur les cultures des diverses parties du globe. Par la constitution toute spéciale de son sol, par sa fécondité merveilleuse, par le fait qu’elle était le grenier de Rome, l'Égypte méritait d’être longuement décrite à la fin du poème, pour lui donner une conclusion attirante et appropriée ; c'était une contrée bénie et comme une sorte d’'Eldorado de l’agriculture. C’est la description de sa prospérité dont l'honneur était reporté aux mesures prises par Gallus pour développer ses ressources que Servius entend par laudes Gall ; et il y avait peut-être là quelque chose qui offusquait Octavien, dont Gallus n'était que le lieutenant ; en tout cas sa personnalité était trop intimement mêlée à la peinture de l'essor agricole de l'Égypte pour que celle-ci püût subsister, le nom du gouverneur auquel l'Égypte devait cet état

florissant ayant disparu. En fait, dans la rédaction actuelle, la mention de l'Égypte est très réduite — on sent qu’elle a été écourtée — et la fable d'Orphée n’y est rattachée que très artificiellement. Protée, dans l'Odyssée, IV, 355, habite « devant l'Égypte, une île que l’on appelle Pharos » ; c’est un dieu égyptien, v. 385 ; pour qu'il soit au courant de l'aventure d'Eurydice, Virgile nous avertit que justement — il ne nous dit pas pourquoi — Protée « est revenu dans les ports de l'Émathie et à Pallène sa patrie » (1). Cela est adroit, mais l'adresse se sent.

Il est assez singulier que le morceau supprimé l'ait été si radicalement qu'il ne s’en est conservé aucun souvenir. Trouva-t-on le moyen de faire rentrer et d’anéantir les exemplaires des Géorgiques qui avaient été répandus dans le public ? Y eut-il une sorte de proscriplion administrative de la première édition ? Là-dessus notre ignorance est totale.

Au premier abord on n’aperçoit pas bien les raisons qui ont déterminé Virgile à choisir comme morceau de remplacement l'aventure d'Eurydice ; il est le seul auteur qui fasse d’Aristée la cause indirecte de la mort de celle-ci. C’est donc là probablement une invention personnelle, une liberté qu'il a prise avec la légende, parce qu'il tenait à conserver Aristée et qu'il tenait également à introduire la descente d'Orphée aux enfers ; l'introduction d'Orphée s'explique sans doute par le cours de ses études et par les dates. Gallus s'étant tué en 27 ou 26, c’est évidemment en 26 ou 25 que Virgile fut obligé de l’expulser des Géorgiques ; la vengeance assez basse d'Octavien dut être immédiate. À cette époque il était sûrement absorbé par les études d'où est résulté le VIS livre de l’Enéide. Il lisait les diverses descentes aux enfers, sur lesquelles il entendait modeler celle d'Énée. Parmi celles-ci la xutdbasis "Ooveus lui parut particulièrement émouvante et capable d’être transcrite en beaux vers pathétiques. Il l’utilisa pour refaire le morceau qu'il se voyait subitement obligé de modifier dans les Géorgiques, alors qu’il était très éloigné de la nature des idées qui les avaient inspirées ; le parti qu'il en a tiré, l'émotion avec laquelle il à réussi à peindre la douleur d’Orphée, la conscience d’insérer dans son poème un morceau qui en augmentait la valeur littéraire durent jusqu’à un certain point consoler le poète de l’amertume que l'ami ressentait du sacrifice imposé. En fait, entre cette partie du IVe livre des Géorgiques et le VIS livre de l’Enéide, il y a des rapports frappants ; maints traits de la descente d'Orphée se retrouvent dans le VI livre de l’Enéide et montrent combien elle était présente à son esprit, quand il a rédigé celui-ci (2). Il y a des éléments sur |

lesquels il opérait à cette époque et qui lui ont servi pour ses deux ouvrages. |

Chronologie de l’ « Énéide ». — 4. Nous ignorons à quel moment il commença l’Enéide, comme nous ignorons quand il commença les Géorgiques. Si possédé qu’il fût de l'amour du travail poétique — . et 1l devait en être possédé, puisqu'il n’a jamais fait autre chose —, il serait étonnant qu'après l'achèvement des Géorgiques il ne se soit pas accordé quelque relâche, ne fût-ce que pour jouir du succès de son œuvre. Il devait pourtant être hanté par l'attrait de la gloire épique et la perspective de l’acquérir fut pour son activité un motif puissant. Mais une fois le sujet de l’Enéide conçu et avant de l’adopter définitivement, 1l lui fallut un certain temps pour l’examiner sous toutes ses faces et se rendre compte de ce qu'il pouvait en tirer. Après s'être convaincu qu'il était fécond et donnerait naissance à une œuvre grandiose, il restait à en approfondir la matière et à en arrêter la forme. Les renseignements que lui fournissaient sur la légende d'Énée ses prédécesseurs étaient épars et discordants ; il s'agissait de les réunir, de les accorder ensemble, de les rapprocher dans une action suivie. La matière une fois rendue simple et cohérente, il restait à lui donner la forme épique et, comme il ne concevait l'épopée que d’après Homère, à combiner les éléments homériques appropriés et à en constituer la charpente d’un poème nouveau. Enfin l'Enéide témoigne d’une multiplicité de connaissances qui, depuis l'antiquité, a étonné et confondu les critiques. Ces connaissances, Virgile ne les a pas toutes acquises à propos de l’Enéide ; en outre, il est bien certain qu'il a poursuivi ses études en cours de route, Il ne faut pas se le représenter comme un savant moderne qui recueille et met en ordre ses fiches et ne passe à la rédaction que lorsqu'il a tous ses matériaux sous la main. Mais ce n’est qu'après avoir assuré les fondements mêmes de son œuvre qu’il put songer à Mévrire. |

La première mention datée de l’Enéide se rencontre dans l'Élégie III, 34, de Properce qui, ayant été écrite peu de temps après la mort de Gallus, est de l’an 26 ou 25 (1). Se réservant pour lui la poésie amoureuse, il proclame que la poésie héroïque est le fait de Virgile. Il connaît le sujet de l’Enéide : les combats d’'Énée et la fondation d'une ville aux bords de Lavinium. On a été surpris qu'il mentionne la victoire d’Actium comme devant faire partie intégrante de l’Enéide attendu qu’il n'avait pas connaissance du VIIIS livre, lequel à cette époque n'existait pas encore. Mais au IIIe livre des Géorgiques, Virgile avait promis de chanter « les combats ardents » d'Octavien.

Il suffisait à Properce d’avoir dans la mémoire cette promesse pour être assuré que la victoire la plus décisive d'Octavien, celle d’Actium, figurerait dans l’Enéide. Le mot arma qu’il emploie paraît bien indiquer qu'il a connaissance du premier mot de l’Enéide (à) ; en la comparant à l’Iiade, il ne fait que se conformer à la pensée même de Virgile, qui a considéré comme la partie capitale de son œuvre celle qui s'inspire de l’/liade le plus directement ; peut-être n'est-il pas informé que l'Odyssée tient également une grande place dans l’Enéide et domine les six premiers livres. À l'œuvre nouvelle il ne ménage pas son enthousiasme, puisqu'il déclare qu'elle éclipsera tout ce qu'ont écrit les Romaïns et les Grecs. Quant à l’état actuel de l’Enéide, il sait seulement qu’elle est en train de naître — mnascidur —, ce qui ne nous renseigne que très vaguement. Suét.-Donat (?) ne nous en apprend pas davantage lorsque, citant les deux derniers vers de Properce comme une preuve de la réputation qu'avait tout d'abord l’Enéide, il nous dit qu’elle était « à peine commencée » ; il n’a sans doute pas d'autre information que celle qu'il tire du mot même de Properce — mnascitur —, qui pourtant ne dit pas la même chose.

D'une époque très approchante est une lettre écrite par Auguste à Virgile pendant la guerre des Cantabres. Auguste, venant de Gaule, inaugura son huitième consulat à Tarraco le 1°" janvier 26, ouvrit au printemps en personne la campagne, qui fut très dure et sans grands résultats, revint à l’automne à Tarraco où il comptait passer l'hiver et où le 1 janvier 25 il inaugura son neuvième consulat ; en 25, il retourna sur ses lieux de l’action pour assister à la prise du dernier refuge des Cantabres et, laissant à ses lieutenants le soin d'achever leur soumission, se sentant malade, il retourna à Tarraco puis alla prendre des bains dans les Pyrénées. Il quitta l'Espagne vers la fin de 25 et revint à Rome en 24. Si l’on considère la suite des événements, on trouvera naturel de placer en 25 la lettre qu’il écrivit à Virgile et dont Suét.-Donat (3) nous a conservé un fragment. Il lui demandait sur un ton suppliant et avec des menaces enjouées, de lui envoyer «ou le plan contenant les premiers linéaments du poème ou un fragment quelconque de l'ouvrage ». Il savait donc à cette époque qu’il existait déjà un plan de l’Enéide et il supposait que quelques membres déjà de ce grand corps avaient pris forme, ce en quoi il ne se trompait point, s'il est vrai que Properce ait eu connaissance du préambule du premier livre. Entre Auguste et Virgile il y eut toute une correspondance échangée à ce sujet. Macrobe (*) nous a conservé quelques lignes d’une lettre de Virgile à Auguste, qui n’est pas sûrement,

mais qui par les termes employés peut être une réponse à la précédente. Il déclare « qu'il lui enverrait volontiers quelque chose concernant son Énée, s’il avait rien qui fût digne d’être écouté par lui », et il ajoute : « mais l’entreprise est si grande que je crois avoir manqué de sagesse en me mettant à un pareil ouvrage et que je lui consacre des études étrangères qui sont bien préférables ». Il ne nie point qu'il n'existe un plan de l’Enéide et des morceaux achevés, mais il évite de s'expliquer sur ce point et 1l se dérobe sous prétexte qu'il n’a rien qui soit digne d’être communiqué à Auguste. La dernière phrase a un aspect sibyllin ; le sens paraît en être celui-ci : Virgile, pour nourrir son Enéide, se livre à des études qu'il aimerait mieux poursuivre pour elles-mêmes que de les appliquer à son Enéide. Quelles sont ces études ? Le VIE livre renferme des conceptions de l’au delà et des théories philosophiques qui sont d’un grand intérêt ; mais Énée n’y joue qu’un rôle, assez effacé, de spectateur et d’auditeur et tout cela dépasse sa personne assez insignifiante. La psychologie de la passion, l’amour conduisant fatalement une femme à la mort sont étudiés au IVe livre avec une profondeur et une maïtrise incomparables ; mais tout cela est dépensé en pure perte pour Énée qui fait piètre figure en face de Didon. Le IIe livre est le tableau saisissant d’une ville antique, opulente, glorieuse, s’abîmant dans le sang et dans les flammes ; mais Énée ne joue dans tout cela qu’un rôle assez inutile. Si bien que ce que Virgile paraît regretter, c’est de prodiguer tant de trésors pour un personnage qui reste malgré tout assez pauvre, au moins dans les six premiers livres de l'Enéide. L’Enéide n’a pas été exécutée dans la joie et Virgile en sent le défaut capital : c’est pourquoi il hésite à mettre Auguste dans la familiarité de son héros.

Après avoir cité la lettre écrite par Auguste du pays des Cantabres, Suét.-Donat (1) ajoute que « longtemps après et lorsqu'ils furent achevés, Virgile lui lut les livres II, IV et VI ». Le temps put paraître long à Auguste, mais en réalité l'expression mullo post est exagérée. Auguste revint en effet d'Espagne au commencement de 26 et il quitta Rome dans le courant de 22 ; il ne s’en était pas encore beaucoup éloigné quand des troubles l’y rappelèrent ; dans l'automne 22 il passa en Sicile et de là en Orient. C’est donc dans la période de 24 à 22 qu’eut lieu la lecture des trois livres en question. Seule celle du VIe livre peut être fixée avec plus de précision ; en effet le jeune Marcellus, dont Virgile y déplore la disparition prématurée avec une émotion si pathétique, étant mort à la fin de 23, c'est dans les premiers mois de 22 que se place la récitation du VIe livre. Il est possible

qu’il fût achevé depuis quelque temps déjà ; les termes dont se sert Anchise pour introduire le morceau peuvent faire penser à une addition (1) et ont sans doute été choisis pour signaler cette addition. Si le VIE livre était terminé auparavant, si Auguste le savait et s’il savait aussi que les regrets sur la mort de Marcellus venaient d'être ajoutés par le poète pour marquer la part qu'il prenait à ce deuil cruel, la chose a dû lui aller au cœur.

Quoiqu'il en soit, en 23-22, les livres II, IV et VI étaient terminés. On a supposé que si ce sont ceux-là et non pas I, III et V que Virgile a lus à Auguste, c’est parce qu'ils étaient prêts et que les autres ne l’étaient pas. Mais ils sont tellement supérieurs à ceux-ci par l'importance du sujet, la splendeur des tableaux, le pathétique, qu'il faut sans doute chercher là la raison qui les a fait choisir. La réputation de l’Enéide étant déjà grande, il était naturel, pour soutenir l'enthousiasme, d’en faire connaître les plus belles parties. Le choix fait par Virgile n'implique nullement que les livres I, III et V fussent encore inachevés. Peut-être certaines parties des six derniers livres étaient-elles déjà en construction ; c’est de 22 à 19 que Virgile écrivit la seconde moitié de son poème et en même temps se livra, comme nous le verrons plus loin, à une révision partielle de ce qu'il avait rédigé.

Sur la progression de son travail, les allusions aux événements contemporains insérés dans certains livres fournissent quelques indications. Au premier livre, dans le discours de Jupiter à Vénus, il est question de la fermeture du temple de Janus par Octavien (?) ; des trois fermetures qu'il a opérées, la première eut lieu en 29 après le triple triomphe, la seconde en 25 après la guerre des Cantabres ; il s’agit ici de la première ; le passage a donc été rédigé entre 29 et 25. Mais il y a quelque chose de plus précis : Octavien y est désigné par le mot Caesar (*) ; or Octavien, sur la proposition de Munatius Plancus, reçut du Sénat le 16 janvier 27, le titre d’Auguste. La chose fut importante, puisqu'il s'agissait de décerner au vainqueur de l'Asie, au maître incontesté de Rome, un titre exceptionnel et qu’on hésita entre plusieurs ; s'il l'avait déjà porté, Virgile n'aurait pas manqué de le lui donner, comme il l’a fait ailleurs (4). Ce passage, et peut-être le livre I tout entier, a donc été écrit en 27 et l’on voit que Virgile ne tarda pas beaucoup à commencer l’Enéide.

Au livre III, Virgile fait célébrer en Épire par Énée et ses compagnons des jeux Actiaques (°). Antérieurement à la bataille d’Actium, il y avait en l'honneur d’Apollon Actien des jeux gymniques célébrés par les peuplades avoisinantes (6). Octavien leur donna une

splendeur nouvelle et en fit des jeux quinquennaux (!). Ils eurent lieu pour la première fois en 28 et la preuve de l'importance qu’on leur attribua, c’est qu’à leur imitation furent institués des ‘Axrta a Rome même (?) et dans différentes villes, où ils sont attestés par des inscriptions. En même temps, au sud de la colline où avait été dressé son camp, il fonda Nicopolis, qui paraît avoir été une cruitas foederata et c'est là ce à quoi se réfère Virgile, lorsqu'il fait annoncer emphatiquement par Énée, qu'après l'établissement des Troyens sur les bords du Tibre, l'Épire et l'Italie, remontant par une origine commune à Dardanus, seront des pays parents (3) et qu'Énée invite la postérité à ratifier la chose ; c’est là une lettre de change que celui-ci tire sur Octavien. L'épisode n’a été introduit qu'afin de rappeler les tentatives faites par Octavien pour perpétuer sur les lieux mêmes le souvenir de sa victoire ; il peut avoir été écrit en 28 même, une allusion étant d'autant plus à sa place qu'elle suit de plus près les événements.

Au livre VI, Anchise trace un tableau prophétique de l'extension qu'Auguste donnera en Orient aux frontières de l'empire romain (4) ; ce tableau à été conçu par Virgile à la veille du second voyage en Orient puisque le livre VI a été lu à Auguste en 22. Il n’y faut pas chercher la mention de faits historiques réalisés, mais une sorte de programme, le résumé de ce qu'Auguste se proposait d'accomplir dans les années suivantes ; sur ces projets, Virgile dut être renseigné par l’empereur lui-même et il est certain qu'ils occupaient l'opinion publique. Ce qui s'impose à nous c'est de voir jusqu’à quel point, quand et comment ces projets furent exécutés. Ce qui était pour Anchise une prophétie lointaine était pour les Romains l'histoire du lendemain. « Auguste poussera ses conquêtes au delà du pays des Garamantes et des Indiens », peuples qui géographiquement pour Virgile paraissent être ceux de l'extrême Sud du monde connu. Les Garamantes furent en effet soumis par un lieutenant d'Auguste qui en triompha en l’année 19 (°). Quant aux Indiens, Auguste ne leur fit jamais la guerre ; mais il en avait déjà reçu une ambassade en Espagne à Tarraco en 26 ou 25. Il en reçut une nouvelle à Samos, comme un successeur d'Alexandre destiné, après avoir conquis l'Asie antérieure, à apparaître sur les frontières de l'Inde ($). Si l’expression de Virgile à leur égard est exagérée, ils témoignèrent pourtant à Auguste une déférence que l’orgueil romain pouvait considérer comme une soumission et Virgile se tient plus près de la réalité que les poètes de cour qui parlent d’ambassades des Sères ou de guerres contre eux (7). « À l'approche de l’apparition d’Auguste, dit Anchise,

les oracles des dieux font trembler les royaumes caspiens et le pays du Maeotis ». C’est un peu tôt pour Anchise ; ce ne l’est plus en 22 quand Virgile écrivait. Les royaumes Caspiens ne peuvent être que l’Arménie et la Médie ; en Médie, Artavasdès venait de mourir. Artaxès, roi d'Arménie, régissait, comme vassal des Parthes, le pays qui avait jadis reconnu la suprématie de Rome. Auguste ne paraît pas avoir fait grand’chose contre les Mèdes. La guerre avec l'Arménie fut évitée par le fait qu'Artaxès fut mis à mort par ses sujets. Auguste aurait peut-être pu réduire l'Arménie en province romaine ; il préféra y installer par l'entremise de Tibère un autre fils d'Artavasdès d'Arménie, sur la docilité duquel il croyait pouvoir compter et 1l s’épargna ainsi l'administration directe de la contrée, qui n’eût pas été sans difficultés (1). Le pays du Maeotis, la Tauride, est celui des Scythes. Auguste dans le Monument d’Ancyre, a pris soin de rappeler que les Bastarnes, les Scythes et les Sarmates des bords du Tanaïs, lui avaient envoyé des ambassades pour demander son amitié (?). Quand il eut chargé Agrippa de surveiller l’Asie, des troubles éclatèrent au nord de la mer Noire. Polemo, roi du Pont, chargé de les réprimer, s’avança par terre jusqu'à l'embouchure du Don et s'empara de la ville de Tanaïs. Au printemps 14, Agrippa réunit une flotte à Sinope pour aborder au Bosphore Cimmérien ; cela suffit pour que le pays se soumît et acceptât Polemo pour roi. Quant à l’épouvante qu’'Anchise attribue aux sept embouchures du Nil, c’est une allusion à des événements très antérieurs à ceux qui nous occupent mais si importants qu'ils ne pouvaient manquer dans l'éloge qu'il fait d'Auguste, la conquête de l'Égypte après Actium. En somme Virgile a traduit très exactement les intentions d’Auguste au moment où 1l entreprit son second voyage en Orient ; l’empereur, en l’écoutant, dut se dire qu'il avait bien profité de ses confidences et tracé une image fidèle de l’action qui allait se développer.

Au livre VII, Virgile parle de l’usage des Romains d'ouvrir les portes du temple de la Guerre au début de leurs expéditions, lorsqu ils se préparent soit à porter la guerre chez les Gètes ou les Hyrcaniens ou les Arabes, soit à se diriger vers l’Inde, à gagner les pays du Levant et à réclamer aux Parthes les étendards (3). Le morceau est de la même inspiration que le précédent ; il mentionne les peuples lointains que les Romains ont alors à combattre pour assurer leurs frontières. Seulement à ce moment, Auguste est sûrement à l'œuvre. Il à du reste un caractère plus général. Les Daces et les Gètes habitaient les rives du Bas-Danube. Pendant les préparatifs de la guerre d’Actium, Octavien et Antoine se disputèrent leur con-

cours. Ils se décidèrent pour Antoine. En 29 Octavien chargea M. Licinius Crassus de les réduire. —- Il y réussit, intervint dans les querelles de deux rois Gètes et fit triompher son protégé. La partie orientale de la Moesie fut réunie à la Thrace, la partie occidentale remise à des princes indigènes et le 4 juin 27 Crassus triompha à Rome des Thraces et des Gètes ; il se peut que ce soit à ces faits que songe Virgile. En 26, Aelius Gallus commença une expédition contre l’Arabie. Il fut arrêté par le mauvais état sanitaire de son armée. C’est seulement en 25 qu après une marche à travers le désert il arriva jusqu’à Mariba, ville du pays des Sabéens ; celle-ci était si forte qu'il ne put la prendre et qu'il fut réduit à ramener le reste de son armée à Alexandrie. L'expédition était hardie mais n’eut pas grand succès. Auguste, dans le Monument d’Ancyre, dissimule le demi-échec (1). — Dans le morceau précédent, Virgile n'avait point parlé des intentions d’Auguste vis-à-vis des Parthes ; il répare ici l’omission et il le fait dans

es termes qui montrent qu'il ignore encore le résultat. Antoine avait déja réclamé les étendards de Crassus, mais il n'avait réussi qu’à laisser en plus entre leurs mains ceux des légions de Decidius Saxa. Il était capital pour Auguste d’effacer cette honte. Il y arriva sans combattre. Phraates, un moment dépossédé par Tiridates, qui avait pu avec le secours des Scythes recouvrer son royaume, mais qui craignait toujours son concurrent réfugié auprès d'Auguste, se laissa effrayer par les préparatifs militaires qu'Auguste faisait faire à Tibère. À une lutte dont l'issue l’effrayait, il préféra la soumission et en l’an 20, peut-être le 12 mai, le Roi des Rois fit saluer Tibère par ses députés à genoux et rendit les étendards. IT est certain que les vers de Virgile ont été écrits avant cette date ; sans quoi ils seraient conçus autrement et auraient un accent autrement triomphant (?).

Il n’y a rien à tirer, pour la chronologie du VIIIe livre, de la description de la bataille d’Actium livrée le 2 sept. 31 et de celle du triple triomphe des 13, 14 et 15 août 20. Virgile a été profondément impressionné par la victoire d’'Actium et par la soumission de l'Asie qui en à été la conséquence. Dans les Géorgiques, il en a parlé à plusieurs reprises sous le coup des événements et avant la célébration du triomphe. Ici il consacre à la bataille et au triomphe un souvenir splendide et magnifiquement développé, avec un enthousiasme qui ne s’est pas refroidi. Ce souvenir n’est pas daté. Mais lorsque, dans ce livre, Évandre montre à Énée le Capitole, il lui dit que la colline est sûrement habitée par un dieu et que « les Arcadiens croient avoir vu souvent Jupiter lui-même secouer de sa main droite l'égide sombre

et provoquer l'orage » (1). Or, nous savons qu'Auguste, après avoir échappé miraculeusement à la foudre, éleva sur le Capitole à Jupiter Tonans, un temple magnifique, qui fut consacré le 1€' sept. 22 (?). Il est bien probable que c’est en souvenir de cette fondation et peu après l'événement que Virgile à imaginé de faire apparaître Jupiter tonnant sur le Capitole préhistorique.

Le premier livre de l’Enéide contient un passage important, sûre- - ment antérieur à 27, le second, des allusions à ces événements de 28, probablement contemporaines de ces événements. Au VIS livre, l'oraison funèbre du jeune Marcellus ne peut être que de la fin de 23 ou de 22. Au VIIE livre, se trouve la mention de la réclamation aux Parthes des étendards dont la remise n’est pas encore effectuée, mais aura lieu en 20. Le VIII livre semble postérieur au 1er sept. 22. Il est vraisemblable que la rédaction des six premiers livres commercée en 28 était terminée ; elle avait pris six ans. C’est de 22 à 19 que Virgile écrivit les six derniers et commença une rédaction partielle de son poème. Les travaux préparatoires étant au moins dans l’ensemble très avancés, la rédaction dut marcher plus vite.

Origine de l'inspiration des « Bucoliques ». — 5. Servius, dans le Préambule de son commentaire sur l’Enéide, prétend que les Bucoliques ont été écrites par Virgile sur la proposition de Pollion, les Géorgiques sur celle de Mécène, l’Enéide sur celle d’Auguste (à) ; de ces trois affirmations la seconde seule est exacte et elle n’a pas grand mérite à l'être, puisqu'à propos de la genèse des Géorgiques, Virgile s’est exprimé avec une parfaite netteté. Il avait assurément un gémie très flexible, puisque les trois ouvrages qu'il nous a laissés appartiennent à trois genres différents : bucolique, didactique, épique et c'est ce qui a pu justifier la supposition qu’en les entreprenant il s'était toujours laissé guider par autrui, ce qui n’est pas vrai.

L'inspiration des Bucoliques est double : amour de la compagne, imitation de Théocrite. L'amour des champs vint à Virgile de son tempérament même et du fait qu’il y passa son enfance et une partie de sa jeunesse. II n’est pas d'influence étrangère. Quant à l’imitation de Théocrite, il se pourrait que ce fût un maître, un condisciple qui ait attiré son attention sur le poète grec ; mais il n’y a nul besoin de cette hypothèse ; il est tout naturel qu'élevé aux champs il se soit porté vers une poésie d'une rusticité raffinée sans doute, mais enfin rustique. Quoi qu'il en soit, dans les v. 46-50 de la IX Églogue, que nous avons datés de 44, il s'inspire déjà de Théocrite et en lui empruntant Daphnis, il situe celui-ci parmi les paysans italiens ; or à cette époque il n’était pas encore en relations avec Pollion, ce

qui exclut toute participation de ce dernier à la conception même des Bucoliques.

La chose est confirmée de la façon la plus claire par l’attitude qu’il lui prête vis-à-vis des Églogues. C'est pour lui un protecteur puissant et précieux ; « il s'intéresse à sa muse, si rustique soit-elle ; il le Lit » (?) ; il est évident que Virgile emploierait une autre expression s’il avait inspiré les Bucoliques et qu'il ne lui attribuerait pas sur le genre les réserves que faisait ce grand seigneur très lettré, mais, imbu des préjugés courants, prétentieux et guindé — Damoetas demande aux Piérides d'élever une génisse pour le récompenser de l'affection qu’il témoigne à la poésie virgilienne. Menalcas, qui enchérit, rappelle que Pollion lui aussi compose des poèmes dans un goût nouveau et demande aux Piérides d'élever pour lui un taureau déjà formé et fougueux (?). Les deux victimes seront sans doute sacrifiées aux Muses et leur importance respective fera sentir la différence des deux poètes, l’un modeste imitateur de Théocrite, l’autre qui se hausse jusqu’à rivaliser avec Sophocle (*). Un peu plus tard Pollion consent a ce que Virgile chante son consulat et l’âge d’or à la naissance et au développement duquel présidera son fils ; assurément le poète n’abandonnera pas son genre, mais il faut qu'il l’ennoblisse, pour que l'hommage soit digne de celui-ci à qui il s’adresse (#). Enfin Pollion pousse la condescendance jusqu’à lui permettre de lui dédier une Églogue directement imitée de Théocrite et Virgile la lui envoie pendant son expédition contre les Parthini ; mais c’est en se réservant de chanter un jour ses exploits et sa gloire littéraire ; en attendant ce n’est qu'un peu de lierre qui se glisse avec son assentiment parmi les lauriers victorieux qui couronnent son front (°).

Tout ceci prouve de la façon la plus irréfutable que Pollion a cru faire grand honneur à Virgile en témoignant un certain goût pour ses Eglogues et que celui-ci lui en a été très reconnaissant, mais qu'il ne les a pas inspirées ; c'est de son propre mouvement que Virgile a entrepris les Bucoliques et il n’en doit qu'à lui-même l'idée première.

Origine de l'inspiration des « Géorgiques ». — 6. En revanche, c’est sur l’injonction expresse, impérieuse de Mécène, qu'il a composé les Géorgiques ; il le déclare formellement et chacun des quatre livres est placé sous son invocation (6).

Nous avons vu que, lorsque Virgile vint à Rome après la spoliation, Octavien sentant que la promesse qu'il lui avait faite de lui conserver son bien était définitivement caduque, chargea Mécène de faire ce qui était la seule chose possible dans la circonstance,

c’est-à-dire de lui trouver une compensation. Mécène, qui était fort adroit, s’insinua dans les bonnes grâces du poète, ce qui ne dut pas être bien difficile, puisqu'il tenait en main son avenir matériel et qu'il avait mission de l’assurer. Aussi l'intimité s'établit-elle très vite. Mais il fit plus ; c'était un fin politique ; il songea à prendre de l’ascendant sur l'esprit de Virgile et à diriger son talent dans des voies qui pouvaient être utiles à son maître. Là non plus il ne pouvait trouver grande difficulté, puisque dès l’an 44 Virgile était entré dans les vues d’Octavien pour accréditer l'opinion de l’apothéose de Jules César. Ce qu'il y avait de délicat c'était de passer du général au particulier et de découvrir le terrain poétique sur lequel le talent de Virgile pouvait se développer d’une façon favorable, tout en servant la politique d'Octavien. On voudrait savoir de qui vint l'idée première des Géorgiques. Il est bien certain qu'Octavien en l'an 38 devait être fort préoccupé de l'état lamentable auquel les guerres civiles avaient réduit l’agriculture italienne. Le premier besoin d’un pays, c'est de vivre, et la vie matérielle est impossible quand les champs sont abandonnés. Ce sont là des inquiétudes que Mécène lui avait, sans doute, entendu fréquemment exprimer. Or, il se trouvait avoir sous la main un poète rustique ; il ne pouvait demander à Virgile de ressusciter l’agriculture mourante ; il pouvait lui demander de composer un poème qui la remiît en honneur dans l'opinion publique et qui en rappelât les conditions. Ce qui est sûr c’est que les Géorgiques se présentent très nettement sous le double patronage d’Octavien et de Mécène. Il semble que ni l’un ni l’autre ne les aïent point perdues de vue pendant leur exécution. Le nom de Mécène figure dans chaque livre (1). Octavien est invoqué au début du premier livre comme la haute autorité sous laquelle se place le poème et à la fin il est présenté comme l’unique espérance qu'aient les cultivateurs de voir leur sort s'améliorer. Sa personne n’est absente d'aucun des autres livres et la mention de ses exploits, alors qu'il est absent, laisse entendre qu'il va revenir victorieux et que, désormais tout puissant, il réalisera les espoirs qu’on a fondés sur lui. Il est significatif qu'avant le triple triomphe il ait tenu à prendre connaissance de ces Géorgiques dont l'inspiration remontait jusqu’à lui et que Mécène se soit trouvé là, non seulement pour assister à la lecture, mais pour y prendre une part active.

Dans quelle disposition d'esprit Virgile reçut-il les ouvertures qui lui furent faites ? La perte de son foyer et le départ de la Cisalpine n'ont pas été les raisons déterminantes qui ont modifié l'orientation du talent poétique de Virgile. Il y en a de plus profondes et de plus

décisives. Si l’on considère l’ensemble des Eglogues, on voit qu'il n’y en à que cinq, soit IL, IIE, V, VII et VIII qui soient strictement bucoliques, c’est-à-dire dans lesquelles, à l’imitation de Théocrite, des berges chantent leurs amours ou se disputent le prix dans des concours amébées. La matière des cinq autres est toute différente, bien que Virgile leur ait conservé le cadre bucolique, parce qu'il avait le respect des lois des genres et qu'il s’astreignait à l’unité, tout en associant sous cette unité des éléments qui y répugnaïent par leur caractère hétérogène. La IVe Églogue embouche la trompette héroïque ; la VIS est une excursion sur le domaine de l’epyllion Alexandrin ; la I'e et la IX® sont des pièces toutes personnelles inspirées directement des circonstances de sa vie ; la X°, écrite après la dépossession, se rapproche de l’élégie. Conserver à ces cinq Églogues l’apparence bucolique était un tour de force, qui ne pouvait se répéter indéfiniment. En réalité Virgile avait emprunté à Théocrite tout ce qu'il pouvait lui prendre ; la matière bucolique était épuisée pour lui et il lui fallait chercher ailleurs. Nous ne savons pas de quel côté il se fût dirigé, si les événements ne l'avaient pas chassé d’Andes ; il est certain qu'il n’eût pas composé à perpétuité des Bucoliques. En cette occurrence ce fut sans déplaisir qu'il vit l'initiative de Mécène lui ouvrir des voies nouvelles. Jusqu'à quel point était-il préparé à y entrer ? Le sujet des Géorgiques avait pour lui cet avantage de ne pas exiger de lui une rupture brusque avec le passé ; il avait jusqu'alors célébré la vie rustique ; c’est encore de la vie rustique qu'il s'agissait, mais considérée à un autre point de vue; il l'avait jusqu'alors aimée en dilettante et il l'avait représentée d’une façon charmante mais conventionnelle ; ce sont les réalités qu'il fallait envisager maintenant, le dur labeur de la terre travaillée pour l'utilité. Rien de pareii dans les Bucoliques ; mais les Bucoliques ne sont qu'un exercice littéraire. Nous ignorons absolument quelle fut l'existence journalière de Virgile à Andes. Il vécut au milieu de paysans qui n'étaient point des personnages de Théocrite, qui peinaient sous le soleil et sous la pluie pour obtenir du sol leur subsistance. Il savait bien que la vie des champs ne consiste pas à louer Amaryllis en s’accompagnant sur le chalumeau ou à s’endormir le long des haies au bourdonnement des abeilles. En 38, il avait trente-deux Ans ; c'était un homme mûr qui concevait le sérieux des choses. Il est remarquable que dans les v. 46-30 de la IXe Églogue qui sont de 44, si le paysan qu'il interpelle répond au nom de Daphnis, c’est pourtant un cultivateur pratique qui se règle sur le calendrier rural et sur le lever des astres ; or il y a dans les Géorgiques, au livre I,

un long passage sur l'importance pour le cultivateur de l'observation du cours des astres (1). En outre, sur l’état déplorable auquel les guerres civiles avaient réduit l’agriculture et sur la nécessité de lui rendre la sécurité et la dignité, il n’avait nul besoin des avertissements d'Octavien et de Mécène ; il avait fait par lui-même l'expérience cruelle de ce qui en était. Des plaintes exaspérées de Mélibée, Égl. I, 64 sqq., partant en exil pour laisser sa terre entre les mains d’un barbare intrus, il est intéressant de rapprocher, G., I, 505 sqq., la peinture lamentable faite par Virgile du sort des paysans ; le sentiment est exactement le même. Les Bucoliques et les Géorgiques nous apparaissent comme deux ouvrages absolument différents ; la transition de l’un à l’autre n’a sans doute point paru à Virgile si ardue que nous l’imaginons ; d'autant qu'il na point changé sa méthode de travail. Il avait emprunté à Théocrite la matière des Bucoliques ; la matière des Géorgiques était tout autre ; mais il n’y avait qu'à l’extraire des auteurs agricoles grecs et romains ; c'était un changement de source ; quand on emprunte à autrui sa compétence, il n’y a pas grand péril à changer de terrain ; le tout est de s'adresser où il convient. Enfin Virgile a toujours été un homme de lettres ; il était sensible à la gloire et résolu à la conquérir ; nul doute qu’il n’acceptât comme un dogme la théorie de la hiérarchie des genres ; le genre bucolique lui paraissait inférieur au genre didactique ; sur l'humilité du premier il est fort possible qu'il partageat le préjugé de Pollion ; en passant de l’un à l’autre il montait ; « il faisait une tentative pour s'élever lui aussi de terre et pour voler sur les lèvres des hommes » (?). Il abordait la grande poésie et satisfaisait « l'amour immense pour les Muses dont il était saisi » (°). 11 était le premier poète romain qui traitât de l’agriculture en vers et 11 était ravi « d'aller sur les collines, sur les douces pentes desquelles nul de ses prédécesseurs n'avait laissé la trace des roues de son char vers la source Castalie » (4). En partant de Rome, dont le séjour ne lui avait peut-être pas été très agréable, il devait voir les choses en rose et 1l était reconnaissant envers Mécène : son avenir matériel était assuré et 1l avait devant lui la perspective d’une belle œuvre à créer.

Avait-il reçu d'Octavien et de Mécène, outre le sujet, des indications précises sur la façon de le traiter et s'est-il conformé docilement à ces instructions ou en a-t-il usé librement avec elles en n’écoutant que son génie ? Il semble bien qu'il a singulièrement élargi le sujet. D’après les termes mêmes dont ilse sert, l'ouvrage devait être une preuve de l'intérêt qu'Octavien portait à l’agriculture et Octavien

pensait que les cultivateurs avaient surtout besoin qu’on leur apprît leur métier (1). Il est certain qu'il y à beaucoup de préceptes techniques dans les Géorgiques et qui paraissent puisés à bonne source. Mais il y a aussi autre chose. Virgile n'oublie pas qu'il écrit pour des Italiens et l'éloge de l'Italie, qu’on qualifie souvent d’épisode, est en réalité un morceau capital et le centre même de l’œuvre. Par ses productions, par ses troupeaux, par son climat, par l’absence d’animaux féroces, par ses édifices, par ses beautés naturelles, par l’énergie et le courage de ses habitants, l'Italie domine tous les autres pays du monde et c’est pour elle qu’il travaille. Mais en même temps son regard embrasse l’univers ; l’agriculture est une chose glorieuse et divine (?), dont les dieux ont révélé les premiers secrets ; elle est pratiquée partout où il y à des hommes et toutes les contrées rivalisent entre elles de productions utiles et merveilleuses. Le véritable sujet des Géorgiques, c’est donc l’agriculture mondiale, avec l’agriculture italienne comme centre. Or il est probable qu'Octavien et Mécène avaient des vues plus modestes et n’en ont point demandé tant à Virgile. Si celui-ci a dépassé leurs désirs c’est qu’il voyait grand et qu'il était poète. De ceci il s'efforce de faire un mérite à Mécène « sans lequel l'esprit ne tente rien d’élevé » (#). C’est à lui qu'il devait « la plus grande partie de sa réputation » (#). Mais il semble qu'il faille voir là l'expression d’une reconnaissance débordante plutôt que le témoignage d’une part active prise par Mécène à l'élaboration de ce qui fait le caractère spécial des Géorgiques ; Mécène à fourni le sujet à Virgile et celui-ci l’a traité par ses propres moyens et suivant ses propres idées. Sur un sujet donné Virgile a fait une œuvre originale.

Origine de l'inspiration de l’ « Énéide ». — 7. Les commentateurs de Virgile croient savoir que celui-ci, avant l’Enéide et même au début de sa carrière, se serait essayé dans l’épopée ; sur la matière de cette épopée ils divergent ; il n’y a nul compte à tenir de leurs divagations qui remontent à un contre-sens sur les premiers vers de la sixième Églogue (5). Virgile y déclare qu’il a commencé par écire des poésies pastorales ; quand il chantait reges et proclia, 3, Apollon lui à tiré l'oreille et l’a renvoyé à ses moutons ; sur son ordre exprès — non 1niussa cano 9 —, Varus se contentera donc pour le moment d’une simple églogue ; assez d’autres célébreront ses louanges et trista… bella 7. Le passage est parfaitement clair : Varus profitant de ce que Virgile avait besoin de sa protection lui avait demandé de chanter ses exploits dans les guerres civiles (désignées ici par les mots 7eges et proelia et tristia bella) Virgile se dérobe et le mot #rista

indique une des raisons pour lesquelles il se récuse. Ce qui a causé l'erreur des commentateurs anciens, c’est qu'ils ne se sont pas rendu compte qu’au siècle d'Auguste reges pouvait signifier d'une façon emphatique « les grands seigneurs ».

On a interprété dans un sens allégorique le préambule du livre III des Géorgiques qui est de l’an 30 et par conséquent l’un des derniers morceaux du poème écrit par Virgile. On y a vu des linéaments de l'Enéide que l’auteur aurait conçue et promis d'exécuter dès cette époque. Voyons donc ce que contient ce préambule (1). Virgile espère que les Géorgiques lui assureront la gloire et seront pour lui un triomphe. Le premier il amènera les Muses du sommet Aonien dans sa patrie et rapportera à Mantoue les palmes d’Idumée, c’est-à-dire qu'il sera le premier grand poète qui aura illustré Mantoue. Il élèvera sur les bords du Mincio un temple de marbre dont la divinité sera Octavien. En habit de triomphateur il célèbrera, pour fêter l'inauguration du temple, des jeux grecs solennels, consacrera des offrandes, conduira des processions, sacrifiera des victimes, présidera à des représentations scéniques. Sur les portes du temple il fera sculpter les victoires d'Octavien. Il y aura des statues de marbre, la descendance d’Assaracus, issu de Jupiter, Tros l’ancêtre (?), Apollon le dieu favori d'Octavien. Un groupe représentera l'Envie précipitée dans les Enfers. Il est difficile de voir là la matière d’un poème épique ; l'explication la plus simple est la suivante : Virgile n’a jamais hésité à voir dans Octavien un dieu ; c’est ce qu’il exprime dans la première Églogue (5) par la bouche de Tityre ; mais Tityre n’est qu’un berger qui, à l'autel d'Octavien, sacrifiera des agneaux. À la fin du livre I des Géorgiques, quelques années avant Actium, dans une situation profondément troublée, mais à un moment où l’on pouvait espérer qu'Octavien ramènerait l'ordre et la paix, Virgile lui promet l’Apothéose, mais pour après sa mort (4, comme Jules César. Après Actium, dans la hèvre de l'enthousiasme, il fait mieux : il s'engage à élever à Octavien un temple de marbre. Le poète des Géorgiques fait les choses plus grandement que celui des Bucoliques, ce qui est naturel ; il était du reste dans l'usage des triomphateurs de consacrer des temples aux dieux (5) et c'est ce qu'il fait ici, au moins en imagination.

Ce qui interdit péremptoirement de voir dans ce morceau l’esquisseprogramme de l’Enéide, c'est ce qui suit : Virgile ajoute qu’en attendant l'érection de ce temple, dont il ne fixe point la date — inferea 40 —, il va continuer les Géorgiques ; « ensuite, bientôt — mox 46 — il se mettra à chanter les combats ardents de César » et il lui assurera la renommée pendant d'innombrables années ($). Il y a donc là deux

promesses et les deux choses sont distinctes : promesse d’un temple, promesse d’un poème et le sujet du poème est nettement déterminé, ce sera la carrière militaire d’Octavien. De ces deux promesses aucune n'a été tenue ; pour la première, qui n’était qu'une fiction, cela va de soi ; quelles sont les raisons qui ont empêché Virgile de tenir la seconde ? Il est probable qu'il s’est rendu compte qu'il s'était engagé à la légère et que le sujet ne lui convenait pas du tout; la guerre d'Actium qui était bien une guerre civile passait pour une guerre nationale ; mais il y en avait d’autres qui n'avaient point ce caractère, celle de Philippes, où Octavien du reste ne s'était point distingué, celle de Pérouse, qui rentrait dans la catégorie que Virgile avait qualifiée de fristia bella, Égl. VI, 7 ; il y avait d’autre part la campagne 1llyrico-pannonienne, la campagne dalmate, matière fort ingrate, bien que d’autres poètes latins n’aient pas reculé devant des sujets locaux de cette nature. Mais surtout nous avons vu qu'il avait des ambitions littéraires ; il avait élevé son genre des Bucoliques aux Géorgiques ; après les Géorgiques, iln’y avait pour le tenter que l'épopée, qui était aux yeux des anciens la haute poésie par excellence, celle qui portait un écrivain jusque sur les sommets, Or, il ne concevait l'épopée que sur le modèle d'Homère, c’est-à-dire l'épopée légendaire et mythologique ; un poème comme la Pharsale de Lucain n’entrait pas dans le cadre de ses possibilités. En somme 1l s’est trouvé en ce moment vis-à-vis d'Octavien dans la situation même où 1l s'était trouvé vis-à-vis de Varus ; la différence n’est que du petit au grand ; il est bien certain qu'il avait promis à Varus de célébrer ses exploits dans les guerres civiles, puisqu'il prétend même qu'il s'était mis à l’œuvre. Il n’hésita pourtant point à se dédire et Varus dut se contenter d’une Églogue. Nous avons les termes mêmes de l'engagement pris vis-à-vis d'Octavien; cet engagement fut également rompu et nous lui devons l’Enéide.

Comment Virgile s’y prit-il pour faire accepter la substitution à Octavien ? Il est vraisemblable qu’il y eut là pour lui des moments un peu difficiles. Sans doute il fit valoir que l’Enéide était une large compensation ; d’abord elle est remplie de morceaux qui sont tout à la gloire d’Auguste ; ensuite elle le grandit plus que n'aurait fait un poème consacré strictement à ses guerres, puisqu’en le rattachant a la famille royale de Troie elle lui fournit des titres magnifiques de noblesse, que son principat est envisagé comme l'aboutissement de toute l’histoire romaine, que la destinée divine de Rome converge vers sa personne, en qui elle s’identifie. Cependant le héros en pied de l’Enéide, ce n’est pas Auguste, c’est Énée et il est toujours pénible

pour l’amour-propre de céder à autrui la première place qu'on espérait occuper soi-même. En tout cas les commentateurs anciens se sont lourdement trompés en affirmant que c'est Octavien qui a inspiré l’Enéide, puisque, substituée au poème-panégyrique qu'il attendait, celle-ci était plutôt pour lui une déception. Il faut croire qu'il fut assez intelligent pour comprendre et qu’il ne sentit point sa vanité blessée ou que Virgile fut tellement adroit qu'il fit accepter la chose sans aucune amertume, puisque Auguste s’est prodigieusement intéressé à l’Enéide et que nous lui devons de l'avoir conservée. Il est assez curieux de noter que, chacun de son côté et dans des conditions très différentes, Octavien et Virgile se soient réciproquement manqué de parole; Octavien avait promis à Virgile de lui conserver sa propriété d’Andes et il ne l’a pas fait; Virgile avait promis à Octavien un panégyrique et il ne l’a point écrit. De larges compensations arrangèrent les choses et ni dans l’un ni dans l’autre cas nous ne trouvons trace d’un refroidissement quelconque.

Comment le choix de Virgile s'est-il porté sur l’Enéide et s’y est-il fixé ? Il ne nous a point fait de confidences à ce sujet, et nous en sommes réduits aux vraisemblances. Les érudits grecs et romains avaient établi d’une façon incontestable qu'après la chute de Troie Énée était venu en Italie et que Rome se rattachait indubitablement à Troie. D'autre part les Jules étaient fiers de descendre de Vénus et propageaient activement cette croyance qui servait leur ambition. C'étaient là des choses qui étaient familières à Virgile. Dès l’an 44 il fait sienne l'opinion que Jules César remonte par son origine à Dioné (1). Dans les Géorgiques il mentionne comme chose courante que les Ausoniens sont une race qui vient de Troie (?). Autour d'Octavien il groupe ses ancêtres troyens (), sans toutefois parler d'Énée, ce qui est significatif, et montre qu’il ne songeait pas encore à l'Enéide. D'ailleurs la descendance troyenne n’est point pour lui un sujet de satisfaction sans mélange, puisqu'il attribue les malheurs du temps aux parjures de Laomédon (4). D'autre part, depuis les Bucoliques, il imitait Homère et limitation s'était accentuée dans les Géorgiques ; or Énée lui paraissait un personnage très approprié pour permettre de larges emprunts à Homère; ses voyages Sur mer venaient en parallèle avec les aventures d'Ulysse, ses combats en Italie avec ceux de l’Jliade où il était nommé et où il ne faisait pas mauvaise figure. Enfin Énée avait apporté les Pénates en Italie, et jeté l’un des fondements de la religion romaine, chose intéressante dans un temps où Auguste se posait en homme pieux et en restaura- |

teur de la religion ; ses rapports avec l'Italie permettaient de décrire des antiquités italiotes et de faire remonter jusqu’à la préhistoire une foule d’usages contemporains ; par une volonté supérieure, celle du destin, il avait rendu possible la naissance de Rome et préparé sa grandeur, ce qui permettait, en empiétant sur les événements, de faire de l’Enéide un poème national. C'était là un sujet qui ouvrait à l'imagination du poète des perspectives grandioses. En écrivant le vers célèbre : Nescio quid marus nascitur Iliade, Properce répondait aux pensées secrètes de Virgile, qui non seulement en acceptait l’augure au point de vue littéraire, mais qui se disait que la fondation de la puissance romaine vue de loin, poétiquement exaltée, les origines d'un Empire dont la mission était de conquérir et de gouverner le monde étaient pour l'humanité quelque chose d’autrement important que les tribulations d'Ulysse et la colère d'Achille ; sur ce dernier point il ne se trompait pas.

Eléments constitutifs de |’ « Énéide ». — 8. Le moyen-âge a fait de Virgile un être merveilleux doué de la science universelle. L'origine de cette légende sur l’universalité de la science de Virgile remonte à l'antiquité et presque au poète lui-même ; en effet, dans la lettre a Auguste dont Macrobe nous a conservé un fragment (1), il parle des études, dont 1l incorpore les résultats à son ouvrage et qui lui semblent bien plus intéressantes que l'ouvrage lui-même. IL est certain qu'indépendamment du récit proprement dit, du courant des événements, de l’action des personnages qui constituent l'aspect extérieur de l’Enéide, celle-ci contient un fonds substantiel de connaissances qu'il faut pénétrer et méditer sérieusement, si l’on veut la juger comme elle le mérite. Elle est très nourrie, très pleine ; c'est un trésor de science, comme l’a bien vu Macrobe, qui, s'appuyant sur l’aveu de Virgile (2), s’est appliqué à le développer et à montrer à quoi 1l correspond.

Et d’abord, il y a dans l’Enéide des passages d'inspiration nettement philosophique (*), adroitement insérés dans un poème dont le sujet est tout autre. Virgile a toujours eu un goût très vif pour les systèmes spéculatifs, qui promettent l'explication dernière et totale des choses. Suét.-Donat (*) prétend qu'après l'achèvement de l’Enéide il avait l'intention de consacrer à l'étude de la philosophie le reste de ses jours ; c’est une assertion que nous ne pouvons vérifier, mais qui n’a rien d’invraisemblable. Dans les Bucoliques (°), il fait chanter à Silène l’origine de l’univers suivant la théorie atomistique, en des termes qui prouvent que c'est à Lucrèce qu'il doit la

connaissance de l’épicurisme. Au livre II des Géorgiques, c'est encore

à Lucrèce qu’il pense — les mots employés le prouvent — lorsqu'il célèbre le bonheur de celui qui à réussi à pénétrer les causes des choses (1), et à se mettre à l'abri des terreurs vulgaires de l’au delà. Au livre IV c’est un autre système qu'il expose, sans qu’en l'absence de toute indication précise, nous puissions savoir quelle est sa source directe, celui de l’âme divine universelle qui est répandue dans l’univers et d’où émanent, où retournent les âmes particulières des êtres vivants (2). Nous retrouvons la même affirmation au VIe livre de l’'Enéide () : un esprit primitif anime le grand Tout; c’est de lui qu'émane la vie des êtres ; de plus ceux-ci sont soumis à la métempsychose et les âmes humaines passent successivement dans différents corps. Il y a du reste dans toute l’Enéide un fonc philosophique qui, pour s'exprimer discrètement, n’en est pas moins sensible. C'est une idée stoïcienne que celle du Fatum qui régit d’une façon immuable le cours des choses et dans les derniers livres on rencontre çà et là des accents d’une mâle fierté qui sont stoïciens (4). Tout cela témoigne d’un certain éclectisme ; on serait tenté de supposer chez Virgile une évolution de l’épicurisme, analogue à celle d'Horace et qui, chez lui, serait latente, tandis que chez Horace elle est positivement formulée, mais avec des retours en arrière. Nous ignorons ce qui serait advenu de lui, si le destin lui avait permis de se vouer définitivement à la philosophie; peut-être eüût-il adopté fermement le sto'cisme ; Si nous considérons son œuvre tout entière, elle nous offre non pas une philosophie, mais de la poésie philosophique ; la philosophie chez lui est en fonction des besoins de la poésie, ce qui témoigne d'un instinct littéraire très juste. Il fait preuve du reste de lectures philosophiques étendues.

À la connaissance de la philosophie chez Virgile Macrobe ajoute celle de l’astrologie (°). Si l’on entend le mot au sens moderne, la détermination du caractère et de la destinée de l’individu par l'influence de l’astre sous lequel il est né, il n’y a pes chez Virgile d’astrologie, d'horoscope. Mais les astres ne sont pas pour lui des corps inertes sans rapport avec les hommes. La comète de 44 est l’âme de Jules César divinisé. Les astres jouent un grand rôle dans les Géorgiques, ils président aux opérations rurales, leur aspect permet de prédire le temps, ils s'intéressent aux événements humains. Le soleil change d'aspect quand des cataclysmes nous menacent et il s’est voilé, comme s'il voulait plonger le monde dans la nuit éternelle, à l’approche du meurtre de César. Virgile nous à avertis lui-même de l'intérêt qu'il prenait à l'astronomie, à la météorologie, aux grands phénomènes naturels, quand, au livre II des Géorgiques, il demande aux Muses de

l'en instruire (1), et c’est à cet ordre d'idées qu’au livre I de l’Enéide il a emprunté le chant d’Iopas (?).

Il a du reste avoué lui-même que si les questions de philosophie naturelle avaient pour lui un attrait passionnant, il ne se sentait point la vigueur d'esprit nécessaire pour les étudier scientifiquement (). Il est une autre partie de la philosophie dont Macrobe ne parle pas et où il est maître, c'est la philosophie humaine, la psychologie. Il connaît jusqu’au fond la nature humaine, et la psychologie des personnages est un des côtés les plus attachants de l’Enéide. Ils ont une âme qui vibre et qui pour chacun s’émeut différemment. Où l’auteur a-t-1l puisé une connaissance de l’homme si approfondie, si multiple, si juste ? Sans doute dans ses lectures littéraires. La littérature, qui se plaît à créer les êtres humains les plus divers, qui tire son charme de ce qu'ils sentent, pensent, expriment, est une grande école de psychologie. Mais, s’il doit beaucoup à ses lectures, Virgile, sûrement, doit plus encore à l'observation directe de lui-même et de ses semblables. On a supposé non sans raison que, dans quelquesunes de leurs parties. certains de ses personnages étaient modelés sur lui-même et, quant à son Énée, s’il s'efforce de lui donner par instants la psychologie des héros'homériques, parfois il en fait un homme tout moderne, avec les raffinements d'un contemporain d'Auguste, et c'est ce qui fait la faiblesse et l’inconsistance de son caractère.

En ce qui concerne les sciences spéciales, Macrobe attribue à Virgile une science si précise et si complète du droit pontifical, que de l'avis de Vettius, l'interlocuteur chargé de défendre ce point de vue, il eût mérité d’être grand pontife (4), I1 y a là quelque exagération, mais les cérémonies religieuses, particulièrement les cérémonies funèbres, tiennent une grande place dans l’Enéide ; Virgile connaissait exactement le rituel et il l’a reproduit avec précision. Comme au début du xx® siècle, il y a eu chez nous un mouvement pour ramener les esprits à la religion en représentant les splendeurs du culte, Virgile, s’associant aux vues d'Auguste pour restaurer la religion romaine, paraît avoir voulu la rendre vivante pour ses contemporains en décrivant des cérémonies dont se détachait le scepticisme, en les rendant vénérables et en en montrant l'efficacité. Toutefois il y a deux restrictions à faire : d’abord la religion dont il met sous les yeux les fonctions n’est pas exclusivement nationale ; elle est teintée d’hellénisme. Il est parfois difficile de distinguer les rites spécialement romains et ceux qui sont grecs ; souvent 1l a choisi des cas où les deux cultes avaient même physionomie. En outre sa poésie n'est

point rigoureusement sacerdotale : les objets du culte, les rites, les pratiques avaient des noms techniques très spéciaux, très anciens, qu’on se gardait bien de changer, alors même qu'on n'en comprenait plus bien le sens ; or, tout en faisant parfois allusion à ces termes, il ne prend que ce qui était consacré par l'usage vulgaire et intelligible pour tout le monde ; il laisse de côté la phraséologie cultuelle réelle et il ne s'exprime point toujours comme se serait exprimé un pontife dans l'exercice de sa charge. |

Un autre interlocuteur de Macrobe, Flavianus, parle avec une admiration non moins vive de la science augurale de Virgile (1. Assurément les auspices sont fréquents dans l'Enéide, comme ils l’étaient dans la vie romaine. Le mot augur se trouve quatre fois dans l'Enéide, augurium douze fois, auspex deux fois, auspicium neuf fois et aucun de ces mots ne figure dans les autres ouvrages de Virgile ; il faut pourtant ici, comme précédemment, faire des réserves ; assurément sa science augurale est de bon aloi ; 1l est précis ; 1l n'y a chez lui ni vague, ni fantaisie. Nulle part pourtant on ne prend dans l’'Enéide les auspices avec le cérémonial rigoureux et compliqué, qui était en usage dans la vie réelle ; il y a bien chez lui des Augures, mais ils n’opèrent point en déterminant le éemplum avec le hituus. En outre Virgile ne s’en tient pas à cette forme officielle romaine de la divination de l'avenir. Il est vrai que les Romains en pratiquaient d’autres, auxquelles ils n'attribuaient pas une moindre valeur. Il nous montre la Sibylle possédée par Apollon ; or on sait quelle importance avaient dans la vie publique à Rome les livres sibyllins. Mais les devins qui, comme Helenus, connaissent l'avenir par un don perpétuel des dieux et en communiquent aux hommes ce qui est permis sont des personnages de l'antiquité légendaire qui n'avaient plus leur équivalent à Rome.

Ni Suét.-Donat ni Macrobe ne parlent des connaiïissences de Virgile en magie, bien que, dans la VIIIe Églogue et dans le IVe livre de l’Enéide, il ait mis sous nos yeux des pratiques de magie amoureuse. En fait, les pouvoirs qu'il prête aux sorcières sont ceux que mentionnent les poètes, ses contemporains : faire descendre la lune du ciel, arrêter le cours des fleuves, etc. Il n’y a rien là que du banal. Leurs pratiques sont également les pratiques courantes. Point de ces mots inintelligibles, de ces formules mystérieuses à l'usage des initiés, qui forcent la divinité à obéir, de cérémonies ultra secrètes. Il n’a pas approfondi l’occultisme, sans doute parce qu’il n’y croyait point.

Suét.-Donat lui attribue des études médicales (?). Le renseigne- "

ment est à retenir, au moins pour la médecine vétérinaire ; car en décrivant l’épizootie qui termine le IIIe livre des Géorgiques, il note des symptômes, il propose des remèdes qui attestent une certaine compétence. Quant à la médecine humaine, à propos des blessures souvent décrites dans les combats de l’Enéde, 1l témoigne d’une certaine connaissance du corps humain. Mais ces blessures ne sont guère qu'une imitation de celles de l’Jliade, qui sont plus nombreuses, plus variées et révèlent une science plus étendue et plus précise de l'anatomie. Ce ne sont point les livres de médecine qui sont la source de Virgile, c'est Homère, et il est plus superficiel que lui.

Ce sur quoi Macrobe insiste le plus, c'est l'étendue des lectures de Virgile en ce qui concerne la littérature grecque (1). Son archétype est Homère, dont il dépend jusqu’à l'excès, ayant toujours les yeux énergiquement fixés sur lui (?). Il ne s’est pas borné à lui. Il est certain qu'il ne perd pas de vue les Argonautiques d'Apollonios de Rhodes et qu'il leur emprunte ce que la diversité du sujet comporte. Il connaît Pindare. Il est familier avec Euripide. Il a de la poésie une conception toute différente de la conception moderne ; au lieu de la considérer avant tout comme une inspiration personnelle, 1l voit en elle comme un patrimoine dont il hérite et qu’il lui appartient de mettre en valeur. Son œuvre vient s'ajouter à la longue série des œuvres antérieures et vit par ce qu'elle y puise ; c’est une nouvelle branche poussée sur l'arbre antique des Muses et qui n’existerait point sans lui. La critique moderne a pris pour thème favori la découverte dans tous les écrivains grecs des détails, des expressions que Virgile aurait transportées dans son Enéide. La recherche est légitime et instructive. Il ne faut pourtant pas exagérer. Le fonds des idées, des sentiments, des mots n’est pas infini. Il y a des choses qui naissent de situations analogues et qui peuvent être des redites quand on examine la succession chronologique des œuvres, mais qui ne sont pas nécessairement des imitations directes. Pour tirer du rapprochement des passages des conclusions légitimes, et juger s’il s’agit d'emprunt voulu, de réminiscence lointaine ou de coincidence, il faut d’abord se demander si Virgile était familier avec l’auteur.

Ce ne sont pas seulement les poètes grecs, mais aussi ses prédécesseurs latins qu’il a largement mis à contribution. Macrobe (*) a fait observer avec raison que certaines imitations d'Homère avaient été faites avant lui et qu'il s’est borné à les reprendre à sa manière. Ïl à entretenu un commerce assidu avec Ennius et les tragiques latins. Nous pourrions doser exactement ce qu’il doit à Ennius — et ce serait une étude très intéressante — si nous avions conservé

les Annales. Les exemples certains d'imitation, en raison de leur état fragmentaire, ne sont malheureusement qu'en nombre restreint. Ils sont significatifs. Si Virgile n’a pas écrit l’Enéide dans le pur latin moderne du temps d’Auguste, s’il en a délibérément vieilli le style, c’est évidemment pour ne pas trop s’écarter d'Ennius et il a pris un moyen terme, celui d'un archaïsme mitigé, qui lui laisse les formes décidément tombées en désuétude, et reproduit pourtant quelque chose de sa couleur. La critique moderne s’est appliquée à suppléer à la perte que nous avons faite des Annales en attribuant à Ennius tout ce qui dans l’Enéide n'est pas de la pure latinité du siècle d’or. [1 y a là nécessairement une part conjecturale dans le détail ; mais l’idée directrice est juste. Du reste si Virgile s’est reporté jusqu’à Ennius, il n’a pas négligé l’époque intermédiaire ; il s'est rendu également tributaire de Lucrèce (4) et de Catulle ; de sorte que l Enéide n’est pas simplement une œuvre individuelle, mais jusqu'à un certain point l'aboutissement de toute la poésie latine antérieure.

Nous avons vu que Virgile ne devait qu’à lui-même le sujet de l Enéide (?) ; la façon dont il a traité ce sujet lui appartient également en propre. Quel autre que lui eût songé à en faire un monument d'études si vastes, dont on a quelquefois exagéré la profondeur, mais dont on ne saurait nier l'étendue ?

À un ensemble de matériaux si complexe il fallait une forme ; Virgile lui à donné la forme rhétorique la plus parfaite. Macrobe parle avec enthousiasme de la connaissance approfondie qu'il constate chez lui de tous les secrets de la rhétorique et de l’admirable talent avec lequel il les a mis en œuvre. À ses yeux il est un orateur tout autant qu'un poète ; tous les genres de style se retrouvent chez lui ; il réunit à lui seul tous ceux qu'ont pratiqués les dix orateurs attiques inscrits au canon des grammairiens ; pour donner une image adéquate de leur variété, 1l faut se représenter la diversité des aspects de la nature et sa fécondité (*). Macrobe a raison ; mais il voit les choses du dehors, au point de vue de l’école. La rhétorique de Virgile n'est pas la rhétorique des officines de rhéteurs, mais la rhétorique humaine, c’est-à-dire la forme logique et achevée qui rend la pensée dans toute sa justesse, toute sa force, toute sa couleur, qui s'adapte au personnage et le révèle d’une façon saisissante, prend tous les tons, est toujours en accord avec l'homme qui parle, le sujet dont il parle, la circonstance dans laquelle il parle. On peut retrouver dans l’Enéide tous les procédés de la rhétorique, qu'il avait sûrement appris, mais qu'il a vivifiés. C'est de l’art, mais de l’art le plus consommé.

Méthode de travail de Virgile. Plan de l’ « Énéide ». Exécution du plan. — 9. Des renseignements très intéressants, qui remontent à des sources authentiques et qu’il faut examiner de près, nous font connaître la méthode de travail de Virgile et la manière dont il a entendu la rédaction de l’Enéride ; grâce à eux nous assistons à l’éclosion et au développement de l'œuvre jusqu'au degré où, surpris par la mort, il l’a laissé.

D’après Suét.-Donat (1), il commença par établir un plan de son ouvrage en prose et 1l en répartit la matière en douze livres ; cela fait, il l’exécuta d’une façon fragmentaire en s’attaquant, suivant l'inspiration du moment, tantôt à une partie tantôt à une autre et, pour ne pas laisser refroidir l'inspiration, il passait sur les détails qui ne le satisfaisaient pas complètement ; 1l restait çà et là des échafaudages, des étais qu'il se réservait de remplacer plus tard par des colonnes massives.

On s’est étonné que Virgile ait débuté par constituer un plan en prose de l’Enéide ; or, lorsqu'on réfléchit à l'état dans lequel se présentait à lui sa matière, on se convainc de la nécessité absolue de la rédaction avant toutes choses d’un plan ferme ; les faits fournissent de l’assertion de Suét.-Donat une confirmation éclatante et l’on se dit que, sans ce plan, l'Enéide n'aurait jamais existé. En effet, la légende d'Énée ne se présentait pas sous une forme fixe, acceptée de tout le monde, de telle sorte qu'il n’y eût qu’à la versifier. La première tâche fut d'en réunir les éléments épars ; ceci fait, un triple travail s'’imposait ; opérer un triage, faire un choix entre ces éléments, laisser tomber les uns, retenir les autres et réduire la matière aux proportions voulues ; ensuite coordonner, c'est-à-dire assujettir les éléments conservés à une action unique, formant un tout et strictement limitée ; enfin éliminer tout ce qui ne concordait pas aux intentions du poème et jetait un jour défavorable sur Énée ou sur son entourage. En ce qui concerne le choix des éléments qu'il avait à sa disposition, Virgile en a recueilli un certain nombre et laissé de côté beaucoup d’autres ; ainsi dans le voyage de Troade, à l'embouchure du Tibre, il mentionne un arrêt d'Énée dans plusieurs localités ; mais d’autres traditions mentionnaïient son passage ou son séjour dans une grande quantité d’autres : à Samothrace d’où il aurait rapporté les images des Pénates, à Kythera où il aurait élevé un temple d’Aphrodite, en Arcadie où il aurait eu deux filles, à Zacynthe où il aurait passé l’hiver, à Dodone où il aurait consulté l’oracle et reçu la prédiction des tables mangées, en Calabre où il aurait rencontré Diomède, à Siris sur le golfe de Tarente, qui se vantait de posséder le

Palladion, au port de Palinure en Lucanie, à l’île Leukoria, près de Paestum, à celle de Prochyta, à celle d’Aenaria, à Baiae, en divers points de l’Étrurie, en Sardaigne ; il y avait là une masse de légendes locales, qui auraient singulièrement alourdi et compliqué le voyage, si Virgile les y avait incorporées toutes. Pour l'agencement et l'ordonnance, il lui fallait prendre parti entre des versions très différentes : ainsi certaines légendes faisaient mourir Anchise sur l'Ida, où on montrait son tombeau ; d’autres dans le Latium, au terme du voyage, d’autres enfin en divers points de la route. Virgile le fait disparaître à Drépane en Sicile, non pas seulement parce qu'à Carthage sa présence eût été singulièrement incommode à côté de Didon et d'Énée, mais parce qu'il n'avait aucun rôle à jouer dans les combats des derniers livres où il fallait qu'Énée fût débarrassé de toute tutelle et seul en scène. La nécessité de l’ordonnancement d’une matière amorphe se faisait surtout sentir à propos de ces combats. Les récits de Caton, de Denys d'Halicarnasse ne sont pas concordants mais s'accordent sur ce point que les Troyens n’ont réussi à assurer leur établissement dans le Latium qu'après plusieurs campagnes ; à ces campagnes successives Virgile a substitué une guerre qui ne dure qu'un certain nombre de jours et s’achemine par trois batailles livrées au dénouement décisif. Enfin toutes les légendes ne faisaient pas d’Énée un héros sans reproche ; dans les Kypria (1) il prenait part sur le conseil d’Aphrodite au rapt d'Hélène. Il courait sur lui de mauvais bruits, qui allaient jusqu’à la trahison. Tite-Live (?) dit que les Grecs l’épargnèrent et le laissèrent partir librement de Troie parce qu'il avait toujours conseillé de faire la paix et de rendre Hélène. Virgile devait écarter tout ce qui pouvait porter atteinte à sa réputation et à celle des siens. IL résulte de là que la première besogne qui s'imposait à lui était de constituer dans un esprit nettement favorable à son héros une suite de faits cohérente et de dimensions voulues. D'autre part s’il se proposait d’imiter largement les deux poèmes homériques il ne pouvait reproduire la trame des événements tels qu'ils s’y succèdent. Il s'agissait d’abord de les souder ensemble — et nous verrons qu'il les a fait chevaucher l’un sur l’autre — ensuite d'extraire des morceaux sur lesquels il avait jeté son dévolu et de les” disposer suivant les exigences de son œuvre propre. Il procédait comme un architecte qui aurait à démolir un édifice pour, avec les matériaux utilisables, en reconstituer un tout différent. Le problème était d'adapter les éléments homériques à un ordre nouveau. Ainsi, a un double point de vue, un plan préalable était indispensable, résumant le travail d'organisation, fournissant à l’auteur une vue

nette de l’ensemble et du rapport des parties entre elles, afin qu'il pût se livrer librement et sans arrière-pensée à la mise en œuvre poétique.

Du reste si l'établissement primordial d'un plan était dans la circonstance une nécessité inéluctable, il faut y reconnaître aussi la manifestation d’une tendance fondamentale de l'esprit de Virgile, la tendance à l'unité. Les nombreuses contradictions qu’on a signalées dans l’Enéide porteraient à croire qu'il n’en avait cure et qu’il plaçait le mérite d’un poème ailleurs que dans la concordance exacte des parties. Ce serait là une vue superficielle et erronée. IL a été un assembleur plutôt qu'un créateur ; il opérait sur des matériaux multiples et divers ; son ambition a été de les réduire à l'unité et de les fondre si exactement qu'on n’aperçût qu'un tout. Et c’est un tour de force extraordinaire que d’avoir fait sortir l’Enéide des éléments disparates et incohérents qu'il avait à sa disposition ; c’est encore là une manière de création, la création d’une unité qui n'existait que dans son esprit. Il entendait que l’Enéide formât un ensemble régulier, où le lecteur n’aperçüût ni heurt ni lacune et fût frappé tout d'abord par l’aspect de grandes lignes harmonieuses. Les contradictions de l’Enéide ne sont pas l'effet de son insouciance ; elles n’ont Jamais choqué personne plus que lui. Elles sont la conséquence d’abord de l'hétérogénéité des matériaux employés, ensuite de l’état d’inachèvement dans lequel nous est parvenu le poème. Nul doute que s’il avait eu le temps de procéder à une révision définitive, il n’eût fait disparaître complètement ces dernières. Quant aux autres, elles tiennent tellement à l'essence même de l’œuvre qu'il est probable que malgré tous ses efforts il n’eût pas réussi à les effacer totalement. L’Enéide serait demeurée un poème composite ; mais il en eût fait disparaître les dissonances trop apparentes. Du reste si on s'est appliqué à faire ressortir les dissonances, on n’a pas assez remarqué qu’elle offre beaucoup de passages qui concordent entre eux, qui sont des rappels les uns des autres et qui sont destinés à produire cette sensation de l'unité, à laquelle il tenait d'autant plus qu'il se rendait clairement compte de la difficulté qu’il avait à l'obtenir.

Cette préoccupation de la composition régulière comportait un danger ; la contrainte du plan fixé d'avance pouvait gêner l'inspiration poétique et la fantaisie ; il était à craindre que l’Enéide conçue en prose ne demeurât un poème prosaïque. Or Virgile était foncièrement poète. Il a corrigé par le mode d’exécution les inconvénients du système, au risque d'en compromettre jusqu’à un certain point les avantages. D’après Suét.-Donat, il a écrit l’Enéide par fragments

et ceci est confirmé par l’examen du poème ; il est, comme les Géorgiques du reste, un assemblage de morceaux formant un tout, ayant chacun leur inspiration, leur couleur, leur individualité. Virgile ne s’est pas astreint à suivre l’ordre des développements ; il n’a consulté que sa fantaisie, l’attirance momentanée vers un sujet plutôt qu'un autre et pour que rien ne paralysât sa fougue, il a laissé certains passages inachevés, il en a soutenu d’autres par des vers sans consistance qu’il nommait plaisamment des étais provisoires destinés à disparaître. Ainsi l’Enéide à pris naissance dans la liberté d’une imagination, qui s’abandonnait à elle-même sans entraves et sans frein. Si Virgile en traçant un plan s’est proposé d'éviter le désordre, le décousu qui déroutent le lecteur et empêchent l’œuvre d’être totalement belle, il a senti tout le prix de l'invention primesautière, de l'indépendance d’allure et de ses trouvailles. Pourtant l’Enéide ne nous est pas parvenue dans cette fraîcheur de l'improvisation ; elle donne l'impression de quelque chose de très surveillé, de très travaillé. Comme certains peintres à force de revenir sur l’esquisse atténuent l'accent de la touche première, il est revenu patiemment sur son ébauche primitive, il a poli et corrigé. Le renseignement donné par Suét.-Donat doit être complété par un autre que nous lui devons également, qui concerne les Géorgiques, mais qui s'applique évidemment aussi à l'Enéide (1). Virgile dictait le matin dans le feu de l’inspiration un très grand nombre de vers qu'il retravaillait toute la journée en les réduisant à un très petit nombre, en disant justement qu'il faisait comme la femme de l'ours qui enfante des rejetons informes et les façonne définitivement en les léchant. On peut donc traiter l’Enéide d'œuvre léchée, puisque l'expression est de l’auteur lui-même. Si on prend à la lettre le renseignement de Suét.-Donat, il ne doit pas rester grand’chose du premier jet, d'autant que Virgile ne s’est pas borné à exercer sur lui-même une critique sévère ; il a sollicité celle de ses amis. Indépendamment des trois livres qu’il a lus à Auguste, il ne paraît point s’être livré à ces récitations d’apparat qui furent si à la mode au siècle suivant ; mais il aimait à convoquer un cercle de connaisseurs à qui il soumettait ce qu’il venait d'écrire en leur demandant ce qu'ils en pensaient pour se corriger au besoin (2). Et c'est ce qui rend très admissible, à condition de la bien comprendre, l’anecdote que racontait, dit-on, dans son extrême vieillesse, Éros, un de ses scribes, à savoir que c’est à l’occasion d’une de ces récitations qu'il aurait trouvé la forme définitive des vers 164-165 du livre VI de l’Enéide (Ÿ).

Dans ces conditions il serait téméraire de croire retrouver dans

l’'Enéide la trace des imperfections que comporte le premier jet, puisque chacun des morceaux qui la constituent à passé par deux états dont nous n'avons que le second : état d'improvisation fougueuse, puis, par suite d'une remaniement réfléchi et de sang-froid, état provisoirement définitif, c’est-à-dire attendant encore la révision finale et que par surcroît l’auteur a consulté des gens de goût sur les passages qui ne le contentaient pas absolument. Toutefois il y a, vers la fin du XIIS livre, des répétitions de mots si fréquentes, qu'elles paraissent provenir de la négligence de l'improvisation, négligence à laquelle Virgile aurait remédié s’il avait pu procéder à la révision dernière, qui n'a pas eu lieu. Les critiques anciens prétendaient avoir sur le degré d'achèvement des diverses partie de l’'Enéide de lumières qui nous manquent. Le philosophe Favorinus (1) distinguait entre celles auxquelles le poète avait mis la dernière main et qu'il trouvait d’une élégance accomplie et celles dont il avait remis à plus tard l'achèvement parfait et qu'il jugeait indignes de lui. Mais d’une part c’est l’Enéde tout entière que Virgile prétendait soumettre à une nouvelle et cette fois impitoyable révision ; d'autre part Favorinus s’en tient à des généralités et n'apporte pas d'exemples particuliers. Il est probable qu'il n'avait là-dessus aucune information authentique et qu'il se laissait guider par son goût personnel.

Les indications que nous a léguées l’antiquité sur la rédaction de l’'Enéide sont précieuses ; elles ne sont cependant pas assez détaillées pour nous contenter absolument. Nous savons que, dans le plan en prose, la matière était répartie entre les douze livres, dont les limites respectives se trouvaient ainsi nettement déterminées ; mais nous ignorons si le plan de chacun de ces livres était sommaire ou développé, large ou minutieux, si la place et le rapport des futurs morceaux composants étaient soigneusement marqués, si Virgile s'était borné à disposer les grandes masses ou s’il avait précisé le dessin. Ce qui est certain c’est que ce plan n'était pas une armature rigide et qu'il se réservait de l’infléchir et de le modifier au cours de l'exécution. Il n'avait pas dès le début approfondi toute sa matière ; son travail est un travail continu et successif. Aïnsi il fait jouer un certain rôle à Hélène au IIS livre et, au VIE, il lui en prête un autre incompatible avec le premier ; ses idées sur les agissements d'Hélène au moment de la chute de Troie s'étaient modifiées, sans doute au contact de sources nouvelles. Au VIS livre, c’est par gros temps que Palinure est précipité dans les flots ; à la fin du Ve, c’est par mer calme. Il paraît vraisemblable que la fin du VE livre à été remaniée par l’auteur et qu'il n’a pas eu le temps d'établir l'accord entre ce remaniement et

l'épisode du VIe livre déjà écrit. A la fin du livre I, Didon nous apprend que les voyages d’Énée ont duré sept ans ; or ces voyages, racontés au IIIe livre, emplissent à peine l’espace d’une année. Virgile, quand il a mis dans la bouche de Didon l’assertion en question, était donc décidé à remanier profondément son IIIS livre écrit précédemment. Nous trouverons d’autres exemples dans le cours de cette étude. Il y a eu en outre une modification importante dans la conception générale du poème. Primitivement il s'agissait tout simplement d'établir l’origine troyenne de Rome ; les Troyens devaient être l'élément fondamental dans la constitution de la nationalité romaine. En avançant, Virgile s’est rendu compte qu'il y en avait un autre, l'élément italien, qui réclamait ses droits ; son patriotisme lui interdisait de le sacrifier. De plus, l'invention de la légende troyenne avait soulevé des craintes politiques et la protestation des Romains de vieille souche fortement attachés au terroir. On avait prétendu que Jules César songeait à transférer le siège de l'empire à Ilion ou à Alexandrie, et à ce propos l'opinion s'était soulevée (1). L'Orient avait été vaincu à Actium ; il ne fallait pas que l’origine du peuple romain fût représentée comme purement orientale.

D'un autre côté, que sigmifie au juste l’assertion de Suét.-Donat que Virgile n’a pas rédigé l’Enéide en suivant l’ordre naturel des parties, mais en s’attaquant tantôt à l’une, tantôt à l’autre suivant son caprice ? Bien entendu un poète ne crée pas mécaniquement ; telle idée l’enthousiasme à un moment et il la développe avec passion, tandis qu’à un autre elle le laisserait stérile et froid. Virgile s’est abandonné à son imagination ; mais cette imagination n'était pas déréglée et vagabonde ; on ne se le représente pas écrivant quelques dizaines de vers d’un livre et le lendemain quelques dizaines d’un autre, s'échauffant un jour sur l’un des monologues de Didon et le lendemain sur la course à pied ou le combat du ceste du Ve livre. Cela veut-il dire qu’il avait plusieurs livres à la fois sur le métier ou que c'était dans les limites d’un seul qu'il se livrait à sa fantaisie ? La première hypothèse en elle-même n’est pas impossible, à condition qu'on n'exagère pas le nombre des livres qu'il exécutait simultanément. En somme, sauf le IIIe livre, tous les autres paraissent avoir été composés dans l’ordre où nous les avons et il y a grande apparence qu'il n’a abordé les six derniers que les six premiers terminés. Chacun des livres de l’Enéide a sa physionomie propre et exigeait chez l’auteur un état d'esprit spécial, qui devait se prolonger. D’autre part, dans chaque livre, la composition fragmentaire est visible ; ils se composent de morceaux composés isolément et juxtaposés ensuite }

entre eux l'inspiration de Virgile a pu se donner une certaine liberté, mais elle a dû se porter chaque fois sur de grands ensembles offrant une unité. La mort de Priam au II livre, l'expédition de Nisus et d'Euryale au IX® sont manifestement exécutées d'un seul jet. D'autre part ces morceaux présentent des dissonances avec le contexte ; ils sont sans doute postérieurs à ce qui les environne et ils ont été intercalés. Mais ils n’ont pas été rédigés par petites doses. Dernière année et mort de Virgile. — 10. Dans sa 51° année Virgile voulant, selon Suét.-Donat (1), mettre la dernière main à l’Enéide, se résolut à se retirer en Grèce et en Asie et à y demeurer trois ans de suite uniquement occupé à corriger son poème, pour s’adonner exclusivement pendant le reste de sa vie à la philosophie. Qu'il ait exprimé cette intention, nous n'avons pas de raison de le révoquer en doute ; mais qu'il se soit décidé à dire un adieu définitif à la poésie. c'est ce qui n’est guère vraisemblable, à moins que par l'achèvement de l’Enéide, se sentant en possession de la gloire suprême, il ne vit plus dans la poésie rien qui fût digne de lui. On ne saurait discuter une intention qui ne s’est pas réalisée. Toutefois il faut se rappeler qu'au IIe livre des Géorgiques il envie le bonheur de Lucrèce qui a connu les causes des choses et s’il ne se juge point malheureux Jui non plus qui vit dans l'intimité des dieux rustiques, c’est qu'il faut savoir se résigner. Douze ou quinze ans plus tard il pouvait se sentir d'autres capacités et songer lui aussi à composer un poème philosophique qui eût satisfait des ambitions anciennes et toujours vivantes. On a supposé qu'il voulait voir de ses yeux les pays où se passe une partie de l’Enéide ; mais cette partie est restreinte : les livres I et IV ont pour théâtre l'Afrique, le Ve Ja Sicile, les sept derniers l'Italie. L'action du II est en Troade ; mais on ne voit pas trop ce que la connaissance de la Troade eût pu ajouter à la chute de Troie telle que la décrit Virgile. Il ne reste que les 520 premiers vers du IIIe livre, dont l’action ait lieu en pays grec. Ce qui donne quelque consistance à l'hypothèse, c’est que, comme nous le verrons, Virgile était décidé à remanier profondément toute la première partie du IIIe livre et à faire durer sept ans les voyages d’Énée ; pour cela il était bon qu'il se familiarisât avec les pays grecs et asiatiques, où il se proposait de le retenir si longtemps. Mais ce n’est là qu’une hypothèse et il n’avait pas besoin pour cela de trois années. Suét.-Donat donne à sa résolution un tout autre motif, celui de faire une sorte de retraite — secedere — c’est-à-dire de chercher un endroit tranquille et solitaire où, débarrassé de toute obligation, il pût amener l'Enéide au degré de perfection qu'il rêvait. Et ceci est très plausible. Les

CARTAULT. 4

protecteurs des lettres au siècle d'Auguste étaient exigeants. Horace fut parfois obligé de résister à Mécène qu'il aimait ; Virgile, âme plus candide, n'avait de ressource que la fuite. Il était devenu un homme riche, considéré ; il avait son domicile à Rome, aux Esquilies, près des jardins de Mécène (1) et il y était en butte aux importuns ; il allait le plus souvent qu’il pouvait en Campanie et en Sicile ; mais ce n'étaient là que des vacances qu’il se donnait, et il n’était pas assuré qu’on l'y laisserait seul. Préoccupé avant tout d'achever l'Enéide, ne trouvant plus en Campanie et en Sicile une retraite inviolable, il voulait se réfugier dans des contrées lointaines, pittoresques et qui étaient le pays des Muses.

A Athènes, il rencontra Auguste qui revenait d'Orient et il prolongea son séjour pour ne pas le quitter. Selon Suét.-Donat (?), il résolut même de renoncer à son projet de séjour en Grèce et en Asie et de revenir en Italie avec lui. Sur ces entrefaites, en visitant Mégare par un soleil très ardent, il contracta la fièvre. ou une insolation ; le mal s’aggrava pendant la navigation du retour qu'il ne voulut pas interrompre ; il débarqua à Brindes plus malade et mourut en quelques jours. On serait tenté de se représenter les choses un peu autrement que ne les raconte Suét.-Donat ; il semble étonnant que la rencontre fortuite avec Auguste ait suffi pour faire renoncer Virgile à une résolution de voyage et de séjour qui lui paraissait si importante ; on est tenté de croire que c'est la maladie qui influa sur sa volonté, qu'il craignit de rester isolé, peut-être de manquer de soins en pays étranger et qu’il préféra rentrer en Italie dans une société où il était sûr de trouver des secouis affectueux. Mais il est bien possible qu'Auguste n'ait pas voulu accepter l'absence de trois ans que méditait Virgile, qu'il lui ait représenté que c'était une folie, qu'il ait fini par lui persuader qu'il jouirait en Italie du calme nécessaire et que Virgile n'ait pas pu résister à son insistance. S'il en est ainsi, il est possible qu'Auguste soit la cause occasionnelle et involontaire de sa mort ; car si Virgile n’était resté auprès de lui, peut-être ne fût-1l pas allé à Mégare. C’est sans doute parce qu’à Brindes le dénouement fut très rapide qu'aucun de sés amis, Horace, Varius, n’eut le temps de venir recevoir son dernier soupir.

Condamnation par Virgile de l’« Énéide ». — 11. On ne saurait révoquer en doute sa volonté bien attestée d’anéantir l’Enéide. Il ne s’agit point ici d’une de ces folies qui peuvent traverser un instant un cerveau malade. C’est avant son départ, c’est-à-dire pleinement sain de corps et dans la possession de sa raison et de son sang-froid, qu'il avait discuté la question avec Varius et lui avait demandé, dans le

cas où 1l ne reviendrait pas de son voyage, de brûler l’Enéide (1) et celui-ci avait refusé catégoriquement ; cela ne veut pas dire que Varius eut entre les mains une copie du poème, car la tentative faite ensuite par lui-même pour exécuter son dessein eût été vaine ; il voulait que le manuscrit, s’il mourait en route, fût rapporté à Varius, qui l’eût détruit. Quand il se sentit atteint mortellement et déjà hors d'état d'agir sans l'assistance d'autrui, il réclama avec insistance les boîtes qui contenaient ses volumina pour les jeter au feu de ses propres mains, et sur le refus formel de son entourage, il renonça à prendre à l'égard de l’Enéide une mesure spéciale (?). Mais il ne renonça pas à son projet et crut pouvoir arriver à son but par un moyen détourné. Il légua ses écrits à Varius et conjointement à Tucca, avec une clause prohibitive leur interdisant de rien publier, qu'il n’eût déjà publié lui-même (*). L’Enéide se trouvait ainsi exclue de toute édition posthume et il est bien probable que, s’il a désigné deux mandataires, c’est dans l'espoir que si l’un des deux, dans l'espèce Varius, était tenté d’enfreindre ses dernières volontés, l’autre s’y opposerait.

Nous sommes donc en présence d’une détermination bien arrêtée, prise en pleine conscience et dont il a poursuivi avec toute l’énergie possible l'exécution. Cette condamnation de l’Enéide par l’auteur lui-même, cette répudiation de paternité est au premier abord incompréhensiblée. L'Enéide a été consacrée par l'admiration des siècles ; elle fait partie du patrimoine littéraire de l'humanité. Comment Virgile a-t-il pu prononcer sur elle un jugement si défavorable ? Il n’était pas d’une modestie exagérée et 1l avait conscience de son mérite (4). Il a sûrement des raisons et ces raisons lui ont paru décisives. On ne saurait les retrouver avec certitude ; il est au moins possible de les entrevoir. Les anciens avaient sur l’œuvre littéraire des idées totalement différentes des nôtres et Virgile les partageait. Nous avons le goût un peu maladif de l’inachevé ; des essais, auxquels l’auteur n’a pas mis la dernière main nous paraissent singulièrement intéressants, parce que nous surprenons la pensée à son éclosion. On gâte parfois en achevant. Virgile avait le respect de l’art et du public ; il n’admettait pas qu’on soumît au lecteur un travail qui était encore sur le métier et auquel on n'avait pas donné toute la perfection, tout le poli dont on était capable. Or, au moment de sa mort, l’Enéide était complète mais elle était loin d’être achevée. Elle était dans un état d’imperfection bien plus grave qu'on ne le suppose d'ordinaire. Il s’en rendait parfaitement compte, puisqu'il jugeait qu'il lui fallait encore trois années pour la mettre au point.

D'abord il y avait, dans les derniers livres, des vers, qui assurément offraient un sens, mais qui métriquement étaient incomplets, les uns parce qu’il avait juxtaposé des morceaux non encore fondus ensemble, les autres parce qu’il n'avait jeté là que quelques mots suffisants pour l'intelligence, mais qui devaient faire place à une rédaction plus développée. IL y avait là des pierres d'attente, attestant que la construction était en suspens et qui choquaient à première vue.

Ensuite le poème fourmillait de contradictions. Ces contradictions, à une lecture esthétique qui est celle que réclame un poème, ne nous arrêtent pas beaucoup ; alors même qu'on les aperçoit — et il faut de l'attention pour les découvrir — elles ne sont pas de nature à rendre insensible aux mérites supérieurs de l’œuvre. Ce sont des taches qui ne diminuent pas la valeur de l’ensemble et c’est l’ensemble qu'il faut considérer. Virgile y était plus sensible, parce qu'elles résultent souvent de ce qu'il avait modifié certaines vues au courant de son travail. Il y a des annonces qui ne se réalisent point, parce qu'au: moment où elles devraient se réaliser, il avait conçu les choses autrement et il se reprochaït de les avoir laissé subsister dans le texte écrit antérieurement et qu'il n'avait pas encore changé. Il y a des indications qui se rapportent actuellement à ce qu'il avait dans l'esprit et non dans ce qu'il avait écrit primitivement et qui devait disparaître, mais qui n’avait pas disparu. Cela lui semblait insupportable et il craignaïit qu’on ne vît une incohérence fâcheuse là où il n'y avait que des dissonances résultant du mode d'exécution, mais qu'il connaissait et qu’il était bien résolu à effacer.

Ce qui le tourmentait surtout, c’est que, lorsqu'il dut abandonner l’'Enéide, elle était en pleine réfection ; or cette réfection, qui n'était que partielle, avait produit sur certains points un véritable chaos ; il se demandait avec angoisse comment l'éditeur se tirerait d'affaire. Il avait condamné et marqué du signe de la suppression certains passages ; là où ils ne devaient être remplacés par rien, la tâche de l'éditeur était facile ; mais qu’allait-il faire là où le morceau qui devait être substitué n'était pas encore rédigé ? Se bornerait-il à la suppression pure et simple ? Mais alors il en résulterait une lacune déplorable. Prendrait-il sur lui, sans connaître les intentions de Virgile, de rédiger le morceau à substituer et de mélanger son écriture avec la sienne ? Cela serait encore plus intolérable. D'autre part il s'était relu, sans doute à diverses reprises. Il avait remarqué des endroits où, pour une raison ou pour une autre, il manquait quelque chose, où il y avait lieu d'ajouter soit pour la clarté, soit pour l’embellissement du texte. Il avait çà et là jeté à la marge des additions qui souvent se termi-

naient par un vers inachevé, parce qu'il se réservait de modifier le texte lorsqu'il les y incorporerait ou de les compléter au moment voulu. Qu'allait faire l'éditeur ? Les négligerait-il ? Alors ces précieuses retouches, qui contenaient une partie de sa pensée, tomberaient et l’Enéide apparaîtrait dépouillée de ce qui en constituait à ses yeux une amélioration essentielle. Les introduirait-il telles quelles dans le texte ? Mais alors le nombre des vers inachevés deviendrait plus considérable et l'Enéide prendrait tout à fait l'aspect d'une ébauche informe. Si l'éditeur les terminait, c'était comme précédemment, des éléments étrangers qui venaient déparer son œuvre. Enfin l'éditeur les introduirait-il exactement à leur place ? Il semble bien que, dans quelques cas, cette place n’était pas encore absolument fixée par Virgile lui-même. Il pouvait résulter de l’intrusion un désordre qui trahirait la pensée de l’auteur. Ce travail si délicat ne pouvait être mené à bien que par lui-même. Tels étaient les redoutables problèmes qui se posaient à son esprit et c’est° parce qu'il était convaincu qu'un éditeur étranger, s1 bien intentionné, si intelligent fût-il, ne pourrait que défigurer l’Enéide, qu’en désespoir de cause il a tenté de l'empêcher de voir le jour. Reste à examiner comment Varius s’est tiré de ces difficultés en apparence inextricables.

Edition de l’ « Énéide » par Varius. — 12. Auguste a sauvé l’Enéide (1) et c’est là pour la postérité un mérite plus important que celui d’avoir gagné la bataille d’Actium et réorganisé l'empire romain. Il n'y a pas lieu de suspecter ce renseignement qui nous est donné par Suét.- Donat et par Servius. Auguste s’est toujours intéressé à l'Enéide ; il en a suivi passionnément les progrès ; 1l s’en était fait lire des livres entiers ; c'était un poème national, dans lequel il était célébré personnellement ; il était naturel qu’il ne consentît point à ce qu'il pérît. Si l’on en croit Servius, il aurait été plus loin : c’est lui qui aurait imposé les principes critiques de l’édition, principes d’après lesquels il s'agissait d’altérer le moins possible la physionomie de l’œuvre et de la donner au public sans y rien ajouter d’étranger, tout en en faisant la toilette nécessaire. Il avait l'esprit assez juste et assez lumineux pour qu'ils émanent en effet de lui ; il est pourtant vraisemblable qu'il a dû consulter Varius qui était un homme du métier, qui a lu le poème entier aussitôt qu'il l’a eu entre les mains et qui s’est rendu compte de l’état dans lequel il se trouvait : la loi de l’édition a sans doute résulté d’un accord entre l’empereur et le lettré. Elle est ainsi formulée par Servius : supprimer ce qui était superilu, mais ne rien ajouter, et comme exemple des suppressions il donne les

quatre vers également conservés par Suét.-Donat figurant en tête de l'Enéide et les v. 567-588 du livre II de l'Enéide, dont il donne le texte, et qui en effet n’existent pas dans les bons manuscrits.

Ces deux passages ont été très discutés et on en a révoqué en doute l’authenticité. En réalité ils n’offrent rien de suspect. Dans le premier, Virgile affirme être l’auteur des Bucoliques et des Géorgiques ; or cette affirmation de paternité des œuvres antérieures est tout à fait dans ses habitudes. Au v. 86 sq. de l'Égl. V, il se proclame l’auteur des Égl. II et III, les seules qu’il eût composées à cette époque. Dans les derniers vers des Géorgiques, IV, 565 sq. il rappelle que les Bucoliques sont son œuvre. On a prétendu que ces vers étaient une addition arbitraire dûe à un grammairien ; mais c’est là une assertion purement gratuite. C'était donc son usage constant de signaler dans un ouvrage postérieur ce qu'il avait écrit précédemment. Il ne sert de rien de dire que la déclaration de propriété se trouve glissée dans les derniers vers des Géorgiques, tandis qu'elle est en tête de l'Enéide. Les deux poèmes sont en effet tout différents. Dans les Géorgiques, poème didactique, Virgile parle en son nom.et il pouvait placer où il lui plaisait la revendication des Bucoliques. Il n’en est pas de même de l’Enéde. II ne pouvait guère rappeler ses ouvrages antérieurs à la fin en se mettant personnellement en scène ; la chose était sans inconvénient au début.

L'authenticité des v. 567-588 du II livre de l'Enéide se démontre plus fortement. L’objection morale, à savoir qu'il était indigne d’Énée de tuer Hélène est sans valeur : il n’y a là qu’un mouvement d'exaspération que justifient les spectacles auxquels il vient d’assister : l’anéantissement de sa patrie et la mort de Priam ; qu’au moment où le hasard présente à ses yeux Hélène, cause de tous ces maux, il songe à la punir en la perçant de son épée, c’est une chose qui s’explique par la violence de la situation, que lui-même d’ailleurs juge peu glorieuse et que finalement il n’accomplit pas. Au point de vue du style, il n’y a rien que n'ait pu écrire Virgile, sauf un vers qui paraît altéré : or la corruption d’un texte n’est pas une preuve d'inauthenticité. Mais ce qui est décisif, ce qui prouve l'existence primitive de ce passage, c’est que les passages avoisinants y font des allusions directes qui ne se comprennent que grâce à lui (1). Enfin il y à justement dans le IIe livre deux vers qui sont restés, attestés : par les bons manuscrits, qui préparent et expliquent le rôle d'Hélène, tel qu'il est représenté ici (?).

L'hypothèse qui attribue les deux morceaux en question à un interpolateur et dénie toute valeur à l’assertion de Suét.-Donat

et à celle de Servius est donc dénuée de fondement. Le fait qu'ils n'existent point dans lis bons manuscrits prouve simplement que ceux-ci dérivent de l'édition de Varius. C’est pour cela que l'antiquité la plus voisine de Virgile, Ovide, Properce, Perse, Martial, considère comme le premier vers de l’Enéide « Ayma uirumque cano». C’est bien ainsi en effet qu’elle débutait dans les manuscrits que les lecteurs avaient à leur disposition. Comment le premier est-il parvenu à la connaissance de Suét.-Donat, le second à celle de Servius ? Nous l'ignorons ; mais il n’y a là nulle impossibilité. Le manuscrit original de Virgile n'avait pas été détruit ; c'est une impiété qu'on ne se serait point permise. Sans doute des grammairiens peu scrupuleux ont pu vouloir donner le change en prétendant attribuer à l'inspection du manuscrit authentique, qu'ils n'avaient jamais vu, des inventions personnelles auxquelles ils conféraient ainsi une autorité indiscutable ; mais ce manuscrit subsistait et il a pu être consulté par les chercheurs et les curieux.

Toutefois les choses n’ont pas dû se passer tout à fait comme le racontent Suét.-Donat et Servius. Ils ne nous disent point en effet comment Varius a pu reconnaître ce qui était superflu. Le premier morceau ne l’est point, quoiqu'il ne soit pas nécessaire. Le second tient par des liens s1 étroits au contexte que sa disparition le laisse défiguré. Il est probable que Virgile s’est rendu compte à un certain moment que les vers qu'il avait composés pour les mettre en tête de l’Enéide étaient languissants, qu’elle débuterait d’une façon plus ferme et plus fière par les mots Ayma uirumque cano. C'est à cette constatation qu'il a sacrifié les avantages de vanité d'auteur. D'autre part, au VIS livre, il montre Hélène ajoutant à ses fautes la trahison ; elle donne aux Grecs le signal de l'attaque de Troie, les accueille dans sa maison et les aide à massacrer son mari actuel, Déiphobe. Il ne nous dit point pourquoi 1l s’est arrêté à cette seconde version ; en tout cas elle était incompatible avec celle du IIS livre, qui forcément devait disparaître. Il a donc marqué du signe de la suppression le morceau du ITIe livre, en se réservant de le remplacer par un autre qu'il n’a pas eu le temps d'écrire et auquel il aurait accommodé le contexte ; il a fait de même pour l'en-tête primitive de l’Enéide. C’est sur ses indications précises que Varius a opéré la suppression de ce que Virgile avait condamné lui-même et qui était devenu ce que Servius appelle super flua. Il a obéi ainsi à l’une des conditions de l'édition ; il a également respecté la seconde en n’ajoutant rien. Il a été un éditeur très scrupuleux. Dans le second cas, il a laissé subsister la lacune, ne se sentant autorisé ni à la combler par des vers

de son crû ni à empêcher qu’on ne l’aperçût en modifiant les vers suivants. Il a mieux aimé livrer à la postérité une Enéide démantelée que de se permettre des retouches. Nous sommes ainsi assurés qu'elle ne contient rien qui ne soit de la main de Virgile (?).

Il n’y a pas dans l’Enéide d'autre lacune attestant la suppression d'un passage condamné par l’auteur, mais non encore remplacé. Ailleurs pourtant, comme au IIe et au VIe livre, nous trouvons deux versions de la même aventure qui se contredisent et dont l’une par conséquent devait disparaître dans le poème définitivement révisé. Ainsi Palinure périt par mer calme à la fin du Ve livre, par mer houleuse au VIS. Cette contradiction et d’autres, Varius les a laissé subsister. Il faut donc croire que Virgile n’avait pas apposé le signe décisif marquant celle qu’il condamnait. Là encore Varius a opéré avec une conscience scrupuleuse. D’après Servius (?), le Ve livre dans le manuscrit de Virgile se terminait par les vers : Sic fatur lacrimans… adlabitur oris ; ce seraient Varius et Tucca qui en auraient fait le début du VIS livre. Là encore il est bien vraisemblable qu'ils n'ont fait que suivre une indication de l’auteur. Virgile, dans une lecture de révision, aura trouvé trop brusque et trop nu le début du VIe livre et aura marqué par un signe qu'il fallait y transposer les deux vers qui, primitivement, terminaient Fe Ve. C'est sa volonté que Varius aura réalisée.

Suét-.Donat et Servius l'ont loué d’avoir laissé dans l’Enéide des vers inachevés. Le problème des vers inachevés mérite d’être examiné de près. On ne s'étonne point d’en rencontrer quelques-uns dans les derniers livres de l’Enéide, que Virgile n'avait pas revus avant sa mort. On ne comprend pas qu'il en existe dans les livres qu'il à lus à Auguste. Il avait refusé de satisfaire sa curiosité, tant qu'il n'avait pas à lui soumettre quelque chose de complet. Quelle apparence qu'il lui ait récité le VIe livre sous sa forme actuelle, c'est-à-dire çà et là avec des hémistiches, qu'il n’était pas bien difficile à l’auteur de transformer en vers entiers, auxquels il ne manquât rien ? 51 on considère ces vers, on constate qu’ils appartiennent le plus souvent à des couplets assez courts, que parfois ils nuisent à l’ordre logique des idées et qu’en tout cas, si on les retranche, les parties rapprochées se suivent convenablement et que ce retranchement ne crée pas de lacune. D'où la conclusion que ce sont des intercalations. Leur origine s'explique tout naturellement, si l’on admet qu'en relisant son poème Virgile n’en était pas toujours satisfait et qu il ajoutait à la marge suivant son inspiration, ce qui lui paraïissait propre à l'améliorer. Il ne s’astreignait point à rédiger toujours

ces additions en vers complets, parce qu’il restait à les insérer dans le texte courant et qu'à ce moment il aurait fait le nécessaire. Jusqu'à présent les critiques ont pensé que les vers inachevés appartenaient à la rédaction primitive de l'Enéide, qu'ils étaient de premier jet, que leur plus ou moins grand nombre représentait le degré d’inachèvement ou d'achèvement de l’Enéide ; ils arrivaient à cette conséquence déconcertante que les livres les plus importants de l’Enéide sont justement ceux que Virgile avait revus avec le moins de soin. Si l'on adopte la théorie que je propose, l’anomalie disparaît ; c’est là où il y a le plus de vers inachevés que la révision à été la plus fréquente et la plus active. Naturellement, parmi ces additions, 1l devait y en avoir qui s'étaient présentées à Virgile en vers complets ; tandis que les premières se manifestent et se trahissent d’elles-mêmes, les autres, lorsqu'elles sont bien à la place voulue, nous échappent et ne se distinguent pas du contexte. Ces additions, Varius ne pouvait songer à les négliger, puisqu'elles représentent la pensée mürie et réfléchie de l’auteur. Il n’a pas voulu en complétant les vers inachevés manquer à la loi de l'édition — nil adderent. Suét.-Donat et Servius l’ont loué avec raison de ce scrupule, qui dénote sa conscience et le respect de l'œuvre. Pour les mettre en place, 1l paraît avoir suivi très fidèlement les indications du manuscrit qui, probablement, étaient très nettes. Si en effet elles interrompent parfois la suite des idées, on ne découvre point dans le développement auquel elles appartiennent d'autre endroit où elles figureraient mieux. Il a dû cependant se trouver quelquefois dans l'embarras : ainsi au livre VI, dans le grand exposé de la purification des âmes, les v. 743-744 non seulement sont incompatibles avec la suite des idées, mais disloquent une proposition grammaticale. Il les a mis là où il les a trouvés à la “marge, mais c'était un repentir de Virgile qui s’est aperçu que le séjour d'Anchise dans l'Élysée était incompatible avec la doctrine qu'il exposait, à moins d’une restriction ; cette restriction 1l l’a formulée brièvement ; il l’eût sûrement développée et accommodée au contexte. Ce n’était pour lui qu’un rappel de remaniement indispensable ; le remaniement, Varius ne s’est pas cru autorisé à le faire. Un autre exemple : les v. 602-627 du VIS livre sont manifestement en désordre ; il semble bien que le développement se compose de passages que Virgile a écrits à des dates différentes et non d’une inspiration continue ; il n’en avait pas marqué la suite ou il l'avait marquée par des signes, qui étaient intelligibles pour lui, mais qui ne l’ont pas été pour son éditeur. Varius s’est tiré d'affaire comme il l’a pu ; on entrevoit un ordre plus satisfaisant.

Son intervention est qualifiée par Suét.-Donat d'émendation sommaire — summatim emendata. En réalité il s’est interdit tout partipris personnel, toute intrusion qui eût introduit dans l’Enéide quelque chose de lui-même. Il a donc été un éditeur idéal (1). II s’est borné à suivre les indications formelles consignées par l’auteur dans son manuscrit ; seulement ces indications, l’auteur les eût réalisées autrement qu'il ne pouvait le faire. Il a introduit dans l’Enéide les éléments d’une révision en cours d'exécution et sinsi il en a accentué le caractère d’inachèvement. L’Enéide, telle qu'il l’a publiée, est un intermédiaire entre l’Enéide primitive, dont Virgile ne voulait plus, et l'Enéide future qu'il concevait et n'avait pas faite : c'est l’Enéide dans un état momentané de devenir.

On pourrait — et la présente étude fournira là-dessus les données suffisantes — établir une édition diplomatique, c’est-à-dire qui représenterait le manuscrit original qui fut remis à Varius; il faudrait pour cela remettre à la marge les additions marginales que nous pouvons reconnaître comme telles, marquer du signe de la suppression les deux passages qu'il a fait dispareître mais qui sont bien de Virgile. Cette édition du reste ne serait qu'approximative, puisque, s'il y a eu des additions marginales exactement fondues dans le texte, s’il y a eu d’autres suppressions, mais n’ayant pas ouvert de lacunes, nous ne pouvons le savoir.

Il serait possible d’aller plus loin, c’est-à-dire d'éditer l’Enéide non pas seulement telle qu’elle existait matériellement au moment de la mort de Virgile, mais telle qu’elle apparaissait à son esprit comme devant être réalisée. Pour cela 1l faudrait imprimer avec un caractère spécial les passages qu'il était sûrement décidé à modifier. Ces passages sont de deux sortes : ou bien dans la rédaction primitive 1l avait fait prévoir une chose et dans le courant du travail il a changé sa manière de voir (?) ; ou bien de deux passages concordants d’abord, il a modifié l’un par un remaniement et naturellement l’autre devait être accommodé à ce remaniement (ÿ).

P. 1. (1) En ce qui concerne les Bucoliques je renvoie à mon Étude sur les Bucoliques de Virgile, Paris, Armand Colin, 1897.

P. 2. (1) C. Octauius C. f. C. n. s’appela après l’adoption C. Julius C. f. Caesar. Son nom normal après l’adoption, C. Iulius Caesar Octauianus, est donné par Appien, B. C., 4, 8. Pour le distinguer de Jules César, l'appellation qui convient le miewx, jusqu’à ce qu'il ait reçu le titre d'Auguste, est celle d'Octavien. — (2) CIL, 1, p. 397. Lud(i) uictor(iae) Caes(aris) diui Iul(i) commit(tuntur). Pline, N. H. 2, 93, ludis, quos faciebat Veneri Genetrici. Sén. Natur. Quaest., 7, 17, 2. Veneris ludis Genetricis. — (3) Suét. Jul. Caes., 88, Aeditumque est animam esse Caesaris in caelum recepti. Serv. Buc., IX, 47. Ipse animam patris sui esse uoluit, En. VIII, 681. Quod sidus Caesaris putatum est Augusto persuadente. Octavien fit ériger au Capitole une statue de Jules César avec une étoile d’or au-dessus de sa tête : Serv., En., IX, 47. Ei in Capitolio statuam super caput auream stellam habentem posuit. Suét., Jul. Caes., 88. Et hac de causa simulacro eius in uertice additur stella. —— (4) Il s’en est souvenu En., VIII, 681, où insistant sur la valeur dynastique de l'étoile, signe de la faveur des dieux envers les Jules, il dit d’Auguste à Actium patriumque aperitur uertice sidus. — (5) Plus tard dans les Géorgiques, T, 257, il signale de nouveau l'importance pour l’agriculteur de l’observation des astres ; mais, naturellement, il n’est plus question de la comète de 44, qui avait disparu du ciel et n’avait pas rendu les services qu’il attendait d'elle dans son enthousiasme juvénile.

P. 3. (1) Egl., I, 44. Hic mihi responsum primus dedit ille petenti. — (2) La Sat. III, ne porte pas de date indiscutable ; on la place communément en 36; v. 29-34 : Iracundior est paullo, minus aptus acutis Naribus horum hominum ; rideri possit eo quod Rusticius tonso toga defluit et male laxus In pede calceus haeret ; at est bonus, ut melior uir Non alius quisquam ; at tibi amicus ; at ingenium ingens Inculto latet hoc sub corpore.

P. 5. (1) VI (VII) XX, 1. — Scriptum in quodam commentario repperi, uersus istos repperi, uersus istos (G., II, 224 sq.) a Vergilio ita primum esse recitatos atque editos :

Talem diues arat Capua et uicina Vesaeuo

Nola jugo :

Postea Vergilium petisse a Nolanis, aquam uti duceret in propinquum rus, Nolanos petitum beneficium non fecisse, hoc tum offensum

nomen urbis eorum, quasi ex hominum memoria, sic ex Carmine suo erasisse, « oramque » pro « Nola » mutasse atque ita reliquisse : et uicina Vesaeuo

Ora iugo.

2- 3. — Ea res uerane an falsa sit, non laboro ; quin tamen melius suauiusque ad aures sit ora, quam Nola, dubium id non est. Nam uocalis in priore uersu extrema eademque in sequenti prima canoro simul atque iucundo hiatu tractim sonat. D’après la source d’Aulu-Gelle, le remaniement aurait été opéré dans une édition postérieure des Géorgiques ; nous savons que Virgile fut obligé d’en donner une nouvelle après la mort de Gallus. Les faits qui l’ont motivé se-seraient donc produits après l’an 29, c’est-à-dire environ 8 ans après l’époque qui nous occupe. Il est assez naturel que Virgile résidant habituellement à Naples ait conservé une propriété de campagne près d’une ville qui n’en était point éloignée. Quant à l’amélioration poétique qui enchante Aulu-Gelle et à l’harmonie délicieuse de l'hiatus, conséquence du changement, nous ne saurions discuter les sensations d’une oreille latine. Ce que nous pouvons remarquer c’est que dans les deux vers en question Virgile a cité deux noms de ville : Capoue et Acerrae, tous deux accompagnés d’un déterminatif : on s’attend donc au lieu du mot vague « ora » à en trouver un troisième et par conséquent « Nola » paraît bien être la leçon

primitive.

P,. 6. (1) Egl., X, 1. Extremum hunc, Arethusa, mihi concede laborem, — (2) II, 34, 67 sq. Tu canis umbrosi subter pineta Galaesi Thyrsin

et adtritis Daphnin harundinibus.

P. 7. (1) Le Galaesus était demeuré avec assez de persistance dans la mémoire de Virgile, pour que, En., VII, 535, il en fasse le nom d’un paysan du Latium. — (2) Ps.-Probus, Vita, p. 7 = édit. K. : Cum certum sit eum, ut Asconius Pedianus dicit, XXVIII annos natum Bucolica edidisse. Schol. Bern. ed. H. Hagen ad G. IV, 565 : Nam XXVIII anno: scripsit Bucolica. — (3) Suét.-Donat, éd. H. Hagen 25 (40) : Bucolica triennio, Georgica VII, Aeneida XI perterit annis. Nous avons là un canon établi par les grammairiens de la production poétique de Virgile, qui suppose, ce qui est contraire à la nature des choses, que ses œuvres se sont suivies mécaniquement sans aucun intervalle. Comme on savait que les Géorgiques étaient achevées en 30, il était facile de trouver les onze années de l’Énéide ; on a conclu les sept années des Géorgiques du fait que la dernière Églogue était de 37 : la r'e Églogue datée étant celle qui mentionne le consulat de Pollion en 40 il semble qu’on aurait dû tirer de là le chiffre 4 et non le chiffre 3.

P. 8. (1) G., I, 193. Semina widi equidem multos medicare serentes. — (2) G., I, 318. Omnia uentorum concurrere proelia widi. — (3) G., IN, 125 sq. Memini me... Corycium uwidisse senem... — (4) G., I, 176. Possum. multa tibi ueterum praecepta referre. III, 177. More patrum.

P. 9, (1) G., Il, 174 sq. Tibi res antiquae laudis et artis Ingredior, sanctos ausus recludere fontis.

P. 10. (1) G., II, 176. Ascraeumque cano Romana per oppida carmen.

P.11. (1) G., I, 30. Tibi seruiat ultima Thule. — (2) G. III, 25. Purpurea intexti tollant aulaea Britanni. A

P. 12. (1) G., I, 506 sq. Non ullus aratro Dignus honos, squalent

abductis arua colonis Et curuae rigidum falces conflantur in ensem ; c'est exactement ce que dit en prose Appien B. C. 5, 18 oùre tic ’ItaÂtas ÔUX TOLS TO}EMOG yewoyouuévns. "O ÔE xal YÉVOUTO ËG TOUS GTPATOùG ÉOATAYATO. — (2) G., I, 505. Tot bella per orbem, 511, saeuit toto Mars impius orbe. — (3) Cass. Dio, 48, 9, parlant des conflits entre les soldats et les paysans, ëv ndourç yap On vais nôkeow ôuolwe ÜTN TOTE ouvTUyotey ahhthotw ëmayovro. G., 1, 510. Vicinae ruptis inter se legibus urbes Arma ferunt. :

P. 13°) Appien B. C., 5, 332 (an 36). Anotevoméyns Ô natd ouotasetc cos ce Popnc 20crc xai tic ’ItaÂlac meotpavie, xal Toy yryvopévwy dordyn meta Tounc 7 Anotelg Aavavoon uäAloy éotxotwv, Zabivos dno Katsapos aipeÜets à duopworuy moÂby pèv eioyacaro wÜooov Tüy aAtTxOUEVWY, Eviauti d'Üpus ec etonvnv 4 MMTOY ATAVTA TEOUÉ VAE.

P. 14.1 G., II, 458 sq. O fortunatos nimium, sua si bona norint, Agricolas |, etc. — (2) G., II, 161 sqq. An memorem portus Lucrinoque addita claustra Atque indignatum magnis stridoribus aequor, Iulia qua ponto longe sonat unda refuso Tyrrhenusque fretis immittitur aestus Auernis ? —-() Strabon, 5, p. 245. Ô Ôë Aounpivos xôOÂnos TAatovetar éyor bay, XWpaTL eipyopevos and Th ÉEw Üahdoconc 6xtootadlw To pixos, matos Où duacucod mhatetas. Serv. G., II, 161. Ductis bracchiis exclusit partem maris. Florus, 2, 18, 6. Interciso Herculanae uiae limite retorsisque litoribus Lucrinus lacus mutatus in portum eique interrupto medio addi-

tus est Auernus, ut in illa aquarum quiete classis exercita imaginem

belli naualis agitaret. — (4) Strabon, 5, 4, 6 dit déjà : s'omhouv 0’ ëyer æAotots éAzpoots, évoouiorcüur pv ayonoTos, Tv CotoËwy 0 Oroav Eywv dpOovorärry. — (5) G., II, 495 sqq. Illum non populi fasces, non pur-

pura regum Flexit et infidos agitans discordia fratres Aut coniurato descendens Dacus ab Histro, Non res romanae perituraque regna.

P: 15. (1) Strabon, 7, 5, 2, de Tauwælw yonodmevos èç Tov Aaxy xai Bastapyowy rohewov. — (2} G., II, 170 sqq. Et te maxime Caesar, qui nunc extremis Asiae iam uictor in oris Imbellem auertis Romanis arcibus Indum. Virgile a parlé trois fois de l’Inde dans les Géorgiques, I, 57, comme exportant l’ivoire, II, 116 sqq, comme le seul pays produisant l’ébène, IT, 122, comme possédant sur le bord de l'Océan des bois dont les arbres étaient gigantesques. Qu'il soit question de l’Inde proprement dite, c’est ce qui paraît certain. Quant aux Indiens, ils figurent quatre fois dans les Géorgiques et quatre fois dans l’Enide ; G., II, 138, le nom du peuple est mis pour le nom du pays considéré comme extrêmement fertile ; IV, 293, c’est un peuple bronzé dans la région duquel le Nil prend sa source ; IV, 425, ce sont les habitants d’un pays très sec et brûlé par le soleil; cette définition est vague, la précédente géographiquement erronée ; II, 172, le nom représente d’une façon assez inexacte les peuples orientaux qu'Antoine avait réunis pour combattre à Actium. En., VI, 794 sqq. Anchise prédit qu'Auguste étendra l’empire au delà du pays des Indiens ; c’est une hyperbole qui n’a pas été ratifiée par la réalité, mais comme les Indiens ont envoyé une ambassade à Auguste pendant la guerre des Cantabres, Virgile prend évidemment le mot dans son sens propre ; VII, 605, il en est de même, mais l’expression est plus modeste puisqu'il est seulement question d’expéditions entreprises dans la direction de l'Inde, tendere ad Indos; VIII, 705, nous revenons aux Ssoi-

disant Indiens qui auraient figuré à Actium parmi les troupes d’Antoine : XII, 67 sqq. il s’agit simplement de l'ivoire indien, dont il est question dans les Géorgiques. Ainsi la situation géographique exacte de l’Inde est ignorée de Virgile : il y a un flottement certain dans l'emploi qu'il fait du mot Zndos, mis tantôt dans son acception propre, tantôt dans un sens très élargi. — (3) G., III, 26 sqq. In foribus pugnam ex auro solidoque elephanto Gangaridum faciam uictorisque arma Quirini, Atque hic undantem bello magnumque fluentem Nilum ac nauali surgentis aere columnas. Addam urbes Asiae domitas pulsumque Niphaten Fidentemque fuga Parthum uersisque sagittis Et duo rapta manu diuerso ex hoste tropaea Bisque triumphatas utroque ab littore gentis. P. 16. (1) Cf. la monnaie publiée par Babelon, II, p. 61, n° 146. Tête de

César. Rf Caesar Diui f. Armenia recepta imp. VII. — (?) Cass. Dio., 51, 18. Cf. Mon, Anc., éd. Mommsen?, p. 135. — (3) Cass. Dio., 51, 20. — (4) G., IV, 559 sqq. Haec super aruorum cultu pecorumque

canebam Et super arboribus, Caesar dum magnus ad altum Fulminat Euphraten bello uictorque volentis Per populos dat iura uiamque adfectat Olympo. Illo Vergilium me tempore dulcis alebat Parthenope studiis florentem ignobilis oti.

P. 17. (1) G., II, 171. Nunc... iam. — (2) Ceci n’est point d'accord avec le renseignement non daté donné par Suét.-Donat, 13 : Possedit prope centiens sestertium ex liberalitatibus amicorum habuitque domum Romae Esquiliis juxta hortos Maecenatianos, quanquam secessu Campaniae Siciliaeque plurimum uteretur. D'où la preuve que le renseignement se rapporte à une époque postérieure de la vie de Virgile. Alors Virgile était officiellement fixé à Rome. Il venait le plus souvent possible en Campanie et en Sicile, mais non pour y faire des retraites et s’isoler. Il n’est pas question de la Sicile dans les Géorgiques, ce qui montre qu'il n'y était pas encore allé, bien que les Muses de Sicile aient inspiré les Bucoliques. — (3) Suét.-Donat, 27. Georgica reuerso post Actiacam uictoriam Augusto atque Atellae reficiendarum faucium causa commoranti per continuum quadriduum legit, suscipiente Maecenate legendi uicem, quotiens interpellaretur ipse uocis offensione.

P. 18. (1) Strab., 17, 1, 53. — (?) Suét., Aug., 18. Aegyptum in prouinciae formam reductam ut feraciorem habilioremque annonae urbicae redderet, fossas omnis in quas Nilus exaestuat oblimatas longa uetustate militari opera detersit. Cass. Dio, 51, 18 (Caesar). tds ve dumovyac vas mèv étexdOnpe, tac Ôè Èx wavis dupute. — (3) Suét., éd. Reïff, p. 113, 9. Caecilius Epirota... ad Cornelium Gallum se contulit uixitque una familiarissime, quod ipsi Gallo inter grauissima crimina ab Augusto obicitur. — (1) Suét., Aug., 66... Ob ingratum animum domo et provincüs interdixit. — (5) Cass. Dio, 53, 23. — (5) Suét., éd. Reïff, p. 42. — (7) G., IV, 2. Hanc etiam, Maecenas, aspice partem.

P. 19. (1) Serv., Buc., X, 1. Fuit (Gallus) amicus Vergilii adeo, ut quartus Georgicorum ab medio usque ad finem eius laudes teneret : quas postea iubente Augusto in Aristaei fabulam commutauit. Georg., IV, 1. Sane sciendum, ut supra diximus, ultimam partem huius libri esse mutatam : nam laudes Galli habuit locus ille, qui nunc Orphei continet fabulam, quae inserta est, postquam irato Augusto Gallus occisus est.

P. 20. (1) G., IV, 390. Hic nunc Aemathiae portus patriamque reuisit.

— (2) G., IV, 475-477 se retrouvent En., VI, 306-308. G., IV, 473. Quam multa in foliis.. rappelle En., VI, 309. Quam multa in siluis.. G., IV, 478. Limus niger et deformis harundo rappelle En., VI 416. informi limo glaucaque in ulua. G., IV, 479 sqq. se retrouvent En., VI, 439 sqq. avec la substitution du mot fristi à tarda. G., IV, 502, portitor Orci rappelle En., VI, 326, portitor ille Charon.

P. 21. (1) Prop., III, 34, 59 sqq. Me iuuet hesternis positum languere corollis, Quem tetigit iactu certus ad ossa deus, Actia Vergilium custodis litora Phoebi, Caesaris et fortes dicere posse rates, Qui nunc Aeneae Troiani suscitat arma Jactaque Lucrinis moenia litoribus. Cedite Romani scriptores, cedite Grai : Nescio quid maius nascitur Iliade.

P. 22. (1) V(IV), 1, 47. Arma resurgentis portans uictricia Tyoiae est une allusion directe à En., I, 206. Illic fas regna resurgere Troiae. — (2?) Suét.-Donat, 30. Aeneidos uixdum coeptae tanta extitit fama, ut Sextus Propertius non dubitauerit sic praedicare : Cedite, etc. — (3) Suét.- Donat, 31. Ut... Augustus uero — nam forte expeditione Cantabrica aberat — subplicibus atque etiam minacibus per iocum litteris efflagitaret, ut « sibi de Aeneide, ut ipsius uerba sunt» uel prima carminis bnoyozpr, uel quodlibet xwAoy mitteretur. — (4) Macr: Saë., I, 24, 10 sq... Audi quid de operis sui multiplici doctrina ipse pronuntiet. Ipsius enim Maronis epistula, qua compellat Augustum, ita incipit « Ego uero frequentes a te litteras accipio... » et infra «de Aenea quidem meo, si mehercule iam dignum auribus haberem tuis, libenter mitterem, sed tanta inchoata res est, ut paene uitio mentis tantum opus ingressus mihi uidear, alia quoque studia ad id opus multoque potiora impertiar ».

D. C0) Smet Don .315,37 .Cui tämen multo post: perfectaque demum materia tres omnino libros recitauit, secundum quartum et sextum. La chose est confirmée pour le IVe et le VIe livre par Serv., En., IV, 323 et VI, 867; il n’est pas question du second livre; mais IV, 323, la tradition manuscrite paraît altérée.

P. 24 (1) VI, 854. Atque haec mirantibus addit. — (2) En., I, 294. Claudentur Belli portae. — (3) En., I, 286 sqq. Nascetur pulchra Troianus origine Caesar... Julius. Excepté Égl., IX, 47 et G., I, 466, dans des-circonstances qui, par elles-mêmes, désignent clairement le dictateur, le mot Caesar chez Virgile est toujours appliqué à Octavien- Auensie (1 25et 503; 1[170, 111, 16, 47 èt,48, IV, 560; En., I, 286, VIII, 714. — (4) En., VI, 789 sqq. Caesar... Augustus Caesar, VIII, 678, Augustus... Caesar. Virgile n’emploie jamais le mot Augustus seul. — (5) En., III, 280. Actiaque Iliacis celebramus litora ludis — ($) Strab., 7, P. 325 Aysto, dë xaù moëreoov ta Axtua To Med, otepavitns dywv, UT zwy reotolixwv. Cf. Harpocration s. v. "Axttz, Steph. Byz. s. v. Axttov.

P. 25. (1) Suet. Aug., 18. Quoque Actiacae uictoriae memoria celebratior et in posterum esset, urbem Nicopolim apud Actium condidit ludosque illic quinquennales constituit. Strab., 1. c. — (2) Cass. Dio, 53, I, à l’année 28. — (3) Serv. En., III, 501. — (1) En., III, 502. Cognatas urbes olim populosque propinquos Epiro, Hesperia, quibus idem Dardanus auctor Atque idem casus, unam faciemus utramque Troiam animis ; maneat nostros ea cura nepotes. Par le mot cognatas, Virgile souligne expressément son intention d’allusion puisque c’est le mot même employé par Octavien. Suét.-Don., En., III, 501. Is enim cum in Epiro

Nicopolim conderet, cauit in foedere ciuitatis ipsius, ut cognati obseruarentur a Romanis. — (5) En., VI, 794 sqq. Super et Garamantas et Indos Proferet imperium : iacet extra sidera tellus, Extra anni solisque uias, ubi caelifer Atlas Axem umero torquet stellis ardentibus aptum. Huius in aduentum iam nunc et Caspia regna Responsis horrent diuom et Maeotia tellus, Et septemgemini turbant trepida ostia Nili. — Pline, N. H., 5, 5, 36. Garama caput Garamantum omnium armis Romanis superata et a Cornelio Balbo triumphata uno omnium externo et Quiritium iure donato, quippe Gadibus genito ciuitas romana cum Balbo maiore patruo data est. Solin, 29, 7, éd. M}/p"145/ 70: Garamantas Cornelius Balbus subegit et primus ex hac uictoria triumphauit : primus sane de externis utpote Gadibus genitus accessit ad gloriam nominis triumphatis, à l’année 19. CIL [I?, p. 50, 10. L. Cornelius, P. f. Balbus procos. a. DCCXXXIV ex Africa, VI K. April. — (6) Strab., XV, p. 686 mao’ Evôs Pacihews Ilavdiovos, uat aAXoLe Tw3ob fuev de Kaloaox vov Zebaotoy Owox xal roeccbela xai © nataxadodie Ed TOY *Aürvnot cowtoric ’Ivôos, aûaneo nat 6 Ka\avoc "AREEAVÔ 00 TAY TOULTHNY Qeay Eridetr cd UEVOS Monum. Ancyr., M2, p. 132 moûs ue &£ ’Ivdtas Pasthswv noecfelat æ baie AneotaANnoAv, oÔdETOTE où Toùtov toù HpOvoOU OpbEiTar ra ‘Pwouxiwv yeudve. — (7 Hor., C. T, 12, 56, III, 29, 27; IV,"r5, 25. Prop, V, 3, 8 (Sericus).

P. 26. (1) Mon. Anc., M2, p. 109. Armeniam maiorem interfecto rege eius Artaxe c(u)m possem facere prouinciam, malui maiorem nostrorum exemplo regn(u)}m id Tigrani regis Artanasdis filio, nepoti, autem Tigranis regis per Ti. Ne)jronem trad(er)e, qui tum mihi priu(ig)nus erat. Cf. Cass. Dio, 54, 9. — (2?) Mon. Anc., M2, p. 133. Try îpetéoav ouAlav élwsav 014 roëoewv Baotaovar ai Exda xai Eaouarüy ot ricade dvres toù Tavatdoç rortauod. — (3) En., VII, 604 sqq. Siue Getis inferre manu lacrimabile bellum Hyrcanisue Arabisue parant seu tendere ad Indos Auroramque sequi Parthosque reposcere signa.

P. 27. (1) Mon. Anc., M2, p. 105-109. Meo ïiussu et auspicio ducti sunt (duo) exercitus eodem fere tempore in Aethiopiam et in Ar(a)biam quae appel(latur) eudaemon, (maxim)aeque hos(tium gentis utr(iu}sque cop(iae) caesae sunt in acie et (c)om(plur)a oppida capta... In Arabiam usque in fines Sabaeorum pro(cess)it exerc{it)us ad oppidum Mariba. — (?) Une épigramme de l’Anthol. Palat., IX, 297, ( Avruraropov) antérieure à 20, est intéressante parce qu’elle exprime le désir passionné des Romains de rentrer en possession des étendards perdus et qu'elle concorde avec certaines expressions de Virgile : ZréAkey ërT Edootrnv, Znvos téxos* es 0 yäo F0n Hot (En. VII, 604, Auroramque sequi. Cf. VIII, 686, uictor ab Aurorae populis) Idowy adroumoodot modes. Zr£Akev avak: diet 0e w66w (En. VI, 790, horrent) x EJ2haS péva TOëa Kaïoao TATOWUWV À 2pEar at” avTohEGY, Pr d wxeav mepiréouova räavroey «roc TOUWTOS AVENY 0 HÉVE spodyLTat TEA.

P. 28. (1) En., VIII, 352 sqq. Arcades ipsum credunt se uidisse Iouem, cum saepe nigrantem Aegida concuteret dextra nimbosque cieret. — (2?) Suét. Aug., 29 et 91. Monum. Anc., 4, 5. — (3) Serv., éd. Thilo, p. 2. Tunc (c’est-à-dire amissis agris et après a venue à Rome) ei proposuit Pollio ut carmen bucolicum scriberet... Item proposuit Maecenas Georgica... Postea ab Augusto Aeneidem propositam scripsit.

NOTES DE L'INFRODUCTION 65

Ainsi Virgile n'aurait eu aucune originalité et se serait borné à traiter les sujets que lui recommandèrent ses protecteurs. L’assertion concernant les Bucoliques paraît avoir pour origine un contre-sens sur les V. 11 sq. de la VIIIe Egl., où il s’agit de cette Églogue seule et non de l’ensemble. L’affirmation que Virgile n'aurait écrit les Bucoliques qu'après la spoliation est absurde en soi. Suét.-Don. représente une tradition moins corrompue, bien qu’elle soulève des réserves : 19. Ad Bucolica transit, maxime ut Asinium Polionem Alphenumque Varum et Cornelium Gallum celebraret ; il est certain que, dans les Bucoliques, Virgile célèbre Pollion, Varus et Gallus ;'mais c’est singulièrement le rabaiïisser que de dire qu’il n’a écrit les Bucoliques que pour cela et cela n’explique point la forme qu'il a choisie ; 20 Deinde Georgica in honore Maecenatis (edidit) ; même observation ; 21. Nouissime Aeneidem inchoauit, argumentum... in quo, quod maxime studebat, Romanae simul urbis et Augusti origo contineretur ; l'intention de l’Énéide est bien vue.

P. 29. (1) Egl. III, 84 sq. Polio amat nostram, quamuis est rustica,

musam... lectori... uestro..— (2) Egl. III, 85 sqq. Pierides, uitulam lectori pascite uestro. M. Polio et ipse facit noua carmina : pascite taurum, Jam cornu petat et pedibus qui spargat harenam. — (3) Eegl.

VIII, 10. Sola Sophocleo tua carmina digna cothurno. — (4) Egl. IV, 1 sqq. Sicelides Musae paullo maiora canamus : Non omnes arbusta juuant humilesque myricae ; Si canamus siluas, siluae sint consule dignae. — (5) Egl. VIII, 11 sqq. Accipe iussis Carmina coepta tuis atque hanc sine tempora circum Inter uictrices hederam tibi serpere laurus. — (6) G. III. 41. Tua, Maecenas, haud mollia iussa.

Roule 0 saq IV, 2.

P. 32. (1) Egl. IX, 46. Daphni quid antiquos signorum suspicis ovtus ? G., I, 257. Nec frustra signorum obitus speculamur et oytus. Je n’affirmerais pas qu’en écrivant le second passage, Virgile ait voulu rappeler le premier ; mais ils reposent tous deux sur le même fonds d'idées. — (2) G., III, 8 sq. Temptanda uia est, qua me quoque possim Tollere humo uictorque uirum uolitare per ora. — (3) G., II, 476. Ingenti percussus amore. — (4) G., III, 292 sq. luuat ire iugis, qua nulla priorum Castaliam molli deuertitur orbita cliuo.

P. 33. (1) G., I, 41. Ignarosque uiae mecum miseratus agrestis. — (2) G., I, 168. S1 te digna manet diuini gloria ruris. — (3) G., III, 42. Te sine nil altum mens inchoat ; il faut remarquer toutefois que le mot 2nchoat désigne le point de départ et non l’accomplissement. — (4) G., II, 40. O decus, o famae merito pars maxima nostrae. Hor., C. I, x, 2, s’est adressé à Mécène dans des termes analogues : O et praesidium et dulce decus meum ; mais il y a quelque chose de plus chez Virgile : si Virgile lui attribue la plus grande part dans la réputation dont il jouit, ce n’est pas uniquement parce que Mécène est son protecteur au vu et au su de tous, c’est parce qu'il est pour quelque chose dans la genèse des Géorgiques ; il peut en revendiquer la paternité. — (5) Suét.-Don., 19. Cum res Romanas inchoasset, offensus materia ad Bucolica transiit — il se serait agi de l’histoire romaine en général. Sch. Berne, Ecl., VI, préambule : In hac ecloga ostenditur quod primo Virgilius Aeneidos adgressus est scribere, sed Augusti rogatu humillima id est

CARTAULT. 5

Bucolica conscripsit. Il aurait commencé par écrire l’Enéide, puis, sur la demande d’'Augusté, il aurait composé les Bucoliques ; il serait donc revenu plus tard à l’'Enéide ? V, 3. Eleganter declaratur hoc uérsw Virgilius ante hoc carmen coeptos Aeneïdos libros habuisse in honorem regumi romanñorum — mais l’Enéide n’est pas écrite à la gloire des rois romains, — et proposito omisso Augusti imperio minora potius carmina scripsit. Junilius Flagrius dicit... Cum canerem reges, id est Cum canere uellem règes Romanorum siue Albanorum, uel uellem Aeneidos scribere ici il y en a pour tous les goûts — V, 5, ad illud refert, quod coepisset Albanorum reges et bella describere Vergilius, sed territus insuauitate carminis desisset -—— il auraït donc entrepris cette œuvre bien à la légère ——. Serv., Ecl., VI, 3. .… significat aut Aeneidèm aut gésta regum Albanorum, quae coepta omisit nominum asperitate deterritus — En., VI, 763 sqq. NA cite quelques noms de rois d’Albe qui n’ont rien de rébarbatif.

P. 34. (1) G., III, 10-39. — (?) Virgile paraît avoir sous les yeux les vers de l'Iliade, XX, 215 sqq. qui donnent ainsi la descendance troyenne :

Zeus | | Dardanos Erichthonios | Tros | LOST EE | | F0 Ilos Assarakos Ganymédès | Laomedon Kapys | | | | | Tithonos Priamos Lampos Klytios Hiketaon Anchises js Hektor Enée

C'est la généalogie que Virgile adoptera dans l’Enéide. On sait que Laomédon et Kapys sont cousins-germains, Priamos et Anchise cousins issus de germains, Hektor et Énée cousins ; si, dans l’Enéide, il fait d’Hektor l’oncle d’Iule, le fils d'Énée, c’est qu "Énée a épousé Kreusa, fille de Priamos et par suite sœwr d’'Hektor ; Hektor est donc l’oncle maternel d'Iule ; Iule et Astyanax, le fils d'Hektor, sont cousins-germains. — (8) Egl., I, 7 sq. Erit ille mihi semper deus, illius aram Saepe tener nostris ab ouilibus imbuet agnus. — (*) G., I, 503 sq. Ilam pridem nobis caeli te regia, Caesar, Inuidet. Les v. 24-39 qui reposent sur la même idée doivent être de la même époque. Ils ne peuvent pas avoir été écrits après le préambule du IIIe 1. où la divinisation est actuelle et non future. Du livre I au livre III, il ÿy a une gradation, qui s'explique parce que la victoire d’Actium est intervenue. — (5) Ainsi, après le triple triomphe (En, VIII 714 sq.), Octavien voue aux dieux trois cents temples ;

Virgile n’a pas d'aussi colossales visées : mais vainqueur lui aussi — uictor, G., III, 9 et 17 — dans un autre domaine, il voue un temple au dieu qui le protège. — (5) G., III, 46 sqq. Mox tamen ardentes accingar dicere pugnas Caesaris et nomen fama tot ferre per annos, Tithoni prima quot abest ab origine Caesar.

P. 36. (1) Egl., IX, 47. Dionaeï... Caesaris. — (2) G., II, 385. Ausonii, Troia gens missa, coloni. — (3) G., III, 34 sqq. — (4) G., I, 501 sq. Satis iam pridem sanguine nostro Laomedonteae luimus periuria Troiae. C’est là une tare dont il se souvient dans l’Enéide, IV, 541 sq., mais pour en mettre la mention dans la bouche de Didon : necdum Laomedonteae sentis periuria gentis. S1 Celaeno, En., III, 248, appelle les Troyens Laomedontiadae, c’est pour leur reprocher leur conduite criminelle, Ailleurs ce sens défavorable a disparu. En., VII, 105 : Laomedontia pubes ; VIII, 18 : Laomedontius heros, désignant Énée, 158 (cf. 162), Laomedontiaden Priamum.

P. 37. (1) Macr., Sat., I, 24, 10-12. — (2) Macr., /. c. Audi quid de operis sui multiplici doctrina ipse pronuntiet... Nec his Vergilii uerbis copia rerum dissonat, quam plerique litteratores pedibus inlotis praetereunt, tamquam nihil ultra uerborum explanationem liceat posse gram-

matico. — (3) Macr., Sat., I, 24, 18. ... ni me maior admiratio de astrologia totaque philosophia teneret, quam parcus et sobrius operi suo nusquam reprehendendus aspersit. — (4) Suét.-Don., 35. ... ut reliqua

uita tantum philosophiae uacaret. — (5) Egl., VI, 31-40.

P. 38 (1) G., II, 490 sqq. Felix qui potuit rerum cognoscere causas, etc. — (2?) G., IV, 221< 227. — (3) En., VI, 724-751. — (4) En., VI, 103 sqq. Non ulla laborum... noua mi facies inopinaue surgit : omnia praecepi atque animo mecum ante peregi; VIII, 364. Aude, hospes, contemnere opes ; XII, 435 sq. Disce, puer, uirtutem ex me uerumque laborem, Fortunam ex aliis. — (5) C’est dans ce sens qu'il faut entendre Suét.-Don., 15. Inter cetera studia... maxime mathematicae operam dedit.

P30 10) GIE, 475-5sq4 — (2) En., I, 742 sqd..Avec des vers reproduits textuellement du passage précédent des Géorgiques. — (3) G., II, 483 sq. Sin, has ne possim naturae accedere partes, Frigidus obstiterit circum praecordia sanguis... — (#) Macr., Sat., I, 24, 16. Et Vettius : « equidem inter omnia, quibus eminet laus Maronis, hoc adsiduus lector admiror, quia doctissime ius pontificium, tamquam hoc professus, in multa et uaria operis sui parte seruauit, et, si tantae dissertationi sermo non cesserit, promitto fore, ut Vergilius noster pontifex maximus adseratur. »

P. 40. (1) Macr., Sat., I, 24, 17. Post hunc Flauianus : « apud poetam nostrum » inquit « tantam scientiam iuris Auguralis inuenio, ut, si aliarum disciplinarum doctrina destitueretur, haec illum uel sola professio sublimaret. » (2) Suét.-Don., 15. Inter studia medicinae quoque.. operam dedit.

P“31.- (1) Macr., Sat, V, 22, 14-15. Probandum nobis est Vergilium, ut ab eo intellegi non potest qui sonum Latinae uocis ignorat, itaque ab eo posse, qui graecam non hauserit extrema satietate doctrinam. Nam si fastidium facere non timerem, ingentia poteram uolumina de his, quae a penitissima graecorum doctrina transtulisset, inplere. —

{2) Macr., Sat., V, 13, 40. … studii circa Homerum nimietate excedit modum... per omnem poesin suam hoc uno est praecipere usus archetypo. Acriter enim in Homerum oculos intendit... — (3%) Macr., Sat., VI,

1, 7... quaedam de his, quae ab Homero sumpta sunt, ostendam non ipsum ab Homero tulisse, sed prius alios inde sumpsisse, et hunc ab illis, quos sine dubio legerat, transtulisse.

P. 42. (1) Gell., N. 4., 1, XXI, 7. Non uerba... sola, sed uersus prope totos et locos quoque Lucreti plurimos sectatum esse Vergilium uidemus. — (2) Dans la lettre à Auguste citée par Macrobe, Sat., I, 24, 10-12, il dit : .. ut paene uitio mentis tantum opus ingressus mihi uidear ; s’il avait dû à Auguste le sujet de l’Enéide, il se serait exprimé autrement, comme il le fait pour les Géorgiques qu'il attribue à l'invitation formelle de Mécène. (8) Macr., Sat, V, 1, 1. Omnes inter se consono murmure Vergilium non minus oratorem quam poetam habendum pronuntiabant ; 19-20. Qualiter eloquentia Maronis ad omnium mores integra est, nunc breuis nunc copiosa nunc sicca nunc florida nunc simul omnia, interdum lenis aut torrens, sic terra ipsa hic laeta segetibus et pratis,ibisiluis etrupibus hispida, hic sicca harenis, hic irrigua fontibus, pars uasto aperitur mari. Ignoscite nec nimium me uocetis, qui naturae rerum Vergilium comparaui ; intra ipsum enim mihi uisum est, si dicerem decem rhetorum, qui apud Athenas Atticas floruerunt, stilos inter se diuersos hunc promiscuisse.

P. 43. (1) Suét.-Don., 23-24. Aeneida prosa prius oratione firmatam digestamque in XII libros particulatim cômponere instituit, prout liberet quidque et nihil in ordinem accipiens. Ac ne quid impetum moraretur, quaedam imperfecta transmisit, alia leuissimis uersibus ueluti fulsit, quos per iocum pro tibicinibus interponi aiebat, donec solidae columnae aduenirent.

P. 44. (1) Kypria Kinkel epic: gr. fr. 1, p.27.) iv I, "7.

P. 46. (1) Suét.-Don., 22. Cum Georgica scriberet, traditur cotidie meditatus mane plurimos uersus dictare solitus ac per totum diem retractando ad paucissimos redigere, non absurde carmen se (informe) more ursae parere dicens et lambendo demum effingere. Le même renseignement est donné par Aulu-Gelle, XVII, 10, 8-3, qui le rapporte aux « Amici familiaresque P. Vergilii in eis quae de ingenio moribusque eius memoriae tradiderunt », c’est-à-dire probablement à Varius. C’est dans ce sens qu'il faut entendre l’assertion de Quintilien, X, 3, 8 : Vergilium quoque paucissimos hic composuisse uersus auctor est Varius. Sous sa forme restreinte elle induirait en erreur sans l'explication précédente. — (2) Suét.-Don., 33. Recitauit et pluribus sed neque frequenter et ea fere de quibus ambigebat. — (3) Suét.-Don., 34. Erotem librarium eius exactae iam senectutis tradunt referre solitum, quondam eum in recitando duos dimidiatos uersus complesse eo tempore. Nam cum hactenus haberet (En., VI, 164) : « Misenum Aeoliden » adiecisse : « quo non praestantior alter » item huic (2bid., 165) : « Aere ciere uiros * simili calore iactatum statimque imperasse ut utrumque uolumini adscriberet. La rédaction de l’anecdote n’est pas tout à fait exacte ; on ne saurait croire que Virgile ait apporté à une récitation critique deux vers incomplets, le commencement du premier et la fin du second ; ce qui est vraisemblable c’est que les deux vers étaient complets, mais que ni la

fin du premier, ni le commencement du second ne le satisfaisaient ; c'était un des passages qu'il avait laissés provisoirement tels quels avec des fibicines qu'il ne voulait pas conserver ; la rédaction définitive lui est apparue pendant la lecture, soit qu’elle vint de lui-même, soit qu’elle lui ait été suggérée par un des assistants. Serv., En., VI, 165, fait à cette anecdote une allusion écourtée; hemistichium hoc dicitur addidisse dum recitat.

Pi 417 (1) Gell,, N. 4.,, XVII, 10, 5-6. … quae reliquit perfecta expolitaque quibusque inposuit census atque dilectus sui supremam manum, omni poeticae uenustatis laude florent ; sed quae procrastinata sunt ab eo, ut post recenserentur, et absolui, quoniam mors praeuerterat, nequiuerunt, nequaquam poetarum elegantissimi nomine atque iudicio digna sunt.

P48 (HSuét, Jul" Caes Is Cf Hor., CII, 3, qui se fait l'écho des exigences romaines.

P. 49. (1) Suét.-Don, 35, anno aetatis quinquagesimo secundo inpositurus Aeneidi summam manum statuit in Graeciam et in Asiam secedere triennioque continuo nihil amplius quam emendare, ut reliqua uita tantum philosophiae uacaret. Suét.-Don. fait erreur en parlant de sa 52° année, qu'il n’a pas atteinte : il s’en fallut de quelques semaines,

P. 50. (1) Suét.-Don., 13. Habuit... domum Romae Esquiliis iuxta hortos Maecenatianos, quamquam secessu Campaniae Siciliaeque plurimum uteretur. Remarquez ici secessu et, dans le passage précédent, secedere. — (2) Suét.-Don., 35. Sed cum ingressus iter Athenis occurisset Augusto ab Oriente reuertenti destinaretque non absistere atque etiam una redire, dum Megara uicinum oppidum feruentissimo sole cognoscit, languorem nactus est eumque non intermissa nauigatione auxit ita ut aegrior aliquanto Brundusium appelleret, ubi diebus paucis obiit XI Kal. octobr. Gn. Sentio Qu. Lucretio Coss.

P. 51. (1) Suét.-Don.,, 39. Egerat cum Vario, priusquam Italia decederet, ut si quid sibi accideret, Aeneida combureret ; at is facturum se pernegarat. — (2) Suét.-Don., 39. Igitur in extrema ualetudine assidue scrinia desiderauit crematurus ipse ; uerum nemine offerente nihil quidem de ea nominatim cauit. — (3) Suét.-Don., 40. Ceterum eidem Vario ac simul Tuccae scripta sua sub ea condicione legauit, ne quid ederent, quod non a se editum esset. — (4) G., III, 8 sqq.

nr 10) Suét Don’ ,237.-0L-2Variumuet" Plotium”Tuccam,. qui eius Aeneida post obitum iussu Caesaris emendauerunt. 41. Edidit autem auctore Augusto Varius sed summatim emendata, ut qui uersus etiam imperfectos sicut erant reliquerit. 42. Nisus grammaticus audisse se a senioribus aiebat... Varium... primi libri correxisse principium, his uersibus demptis :

Ille ego qui quondam gracili modulatus auena Carmina et egressus siluis uicina coegi,

Vt quamuis auido parerent arua colono,

Gratum opus agricolis, at nunc horrentia Martis..,

Serv., Préamb. du Comment. de l'En. Augustus uero, ne tantum opus periret, Tuccam et Varium hac lege iussit emendare, ut superflua demerent, nihil adderent tamen : unde et semiplenos eius inuenimus uersi-

culos.. et aliquos detractos ut in principio ; nam ab armis non coepit sed sic : Ille ego qui quondam... horrentia Martis, et in secundo hos uersus constat esse depactos : Ilamque adeo super unus eram... et furiata mente ferebar (En., II, 567-588).

P. 54. (1) 592. Dextraque prehensum Continuit supposent néces- - sairement qu'Énée va commettre un acte violent; Vénus l’arrête pour l'empêcher de l’accomplir ; le geste n'aurait aucune signification si 589 sqq venaient immédiatement après 566 ; Énée n'aurait pas besoin d’être retenu, puisqu'il ne fait rien. 594 sq. : Quis indomitas tantus dolor excitat iras ? Quid furis ? seraient absurdes, puisque, aux v. 559 sqgq. Énée éprouve de l'horreur et reste stupéfait, mais n’est en proie ni à la colère, ni à la folie furieuse. Les v. 506 sqq. : Non prius aspicies, ubi fessum aetate parentem Liqueris Anchisen ? Superet coniunxne Creusa Ascaniusque puer seraient tout à fait ridicules, puisqu'ils engageraient

née à songer à ce à quoi il pense justement par lui-même : subiit deserta Creusa et direpta domus et parui casus Zuli. Les mots Tyndaridis facies inuisa Lacaenae 601 sont une reprise évidente de Tyndarida aspicio 569, inuisa 574. — (2) Lorsqu'Énée, réveillé en sursaut monte sur le toit de sa maison, la première chose qu’il aperçoit, c’est la maison de Déiphobe écroulée parmi les flammes, II, 310 sq. Iam Deiphobi dedit ampla ruinam Vulcano superante domus. Entrés dans Troie les Grecs ont couru à la maison de Déiphobe pour punir Hélène et y ont mis le feu ; c’est pour leur échapper qu’'Hélène s’est réfugiée dans la citadelle. Ces vers préparent et justifient sa présence dans cet endroit (II, 567-588).

P, 56. (1) Le Servius-Dan., III, 204, cite les trois vers suivants: Hinc Pelopis gentes Maleaeque sonantia saxa Circumstant pariterque undae terraeque minantur. Pulsamur saeuis et circumsistimur undis, Hi uersus circumducti inuenti dicuntur et extra paginam in mundo. Ces vers sont fort beaux et tout à fait dignes de Virgile ; ils pourraient être intercalés après le v. 204. Il est naturel que les Troyens perdus dans la nuit et battus par.la tempête ressentent encore plus d'angoisse en pensant que, s'ils abordent, ce sera sur une terre ennemie où ils seront massacrés. Ils s'accordent d’ailleurs avec les v. 282 sq. Iuuat euasisse tot urbes Argolicas mediosque fugam stenuisse per hostis, qui isolés étonnent parce que, si les Troyens ont fui à travers le monde grec, ïl n'est fait nulle part allusion à des dangers courus de la part des habitants. Mais il est très possible que, dans le IIIe livre remanié qu’il se proposait de substituer au IIIe livre actuel, Virgile eût l’mtention de faire figurer ces dangers. Si la tradition, reposant sur un simple on dit, est exacte, à savoir que ces vers ont été trouvés dans le blanc de la page entourés d’un trait, il faut admettre que Virgile, après les avoir écrits, songeait, non à les insérer après le v. 204, mais à les employer dans un contexte qui n'existait pas encore. Serv.-Dan., VI, 289 : Sane quidam dicunt uersus alios hos à poeta hoc loco relictos, qui ab eius emendatoribus sublati sint : Gorgonis in medio portentum inmane Medusae, Vipereae circum ora comae, cui sibila torquent Infamesque rigent oculi, mentoque sub imo Serpentum extremis nodantur uincula caudis. C'est en beaux vers le type classique de la Gorgone, telle qu’elle est représentée par exemple dans le buste Ludovisi. L’on-dit, que rapporte le Serv. Dan., est inadmissible ; ces vers ne pouvaient dans aucun cas être

insérés à la place du v. 289 du VIE livre, mais ils pourraient être substitués aux v. 435-437 du VIIIe. S'ils étaient de Virgile, 1l faudrait penser qu'il les a composés à une lecture de révision du VIS livre et mis là sans savoir pour le moment ce qu'il en ferait ; il se peut que ce soit une simple citation consignée sur un manuscrit par un lecteur savant. — (2?) Serv., V, 871. Sciendum sane Tuccam et Varium hunc finem quinti esse uoluisse ; nam a Vergilio duo uersus sequentes huic iuncti fuerunt ; unde in non nullis antiquis codicibus sexti initium est : Obuertunt pelago proras, tum dente tenaci...

P. 58. (1) Suét.-Don., 42. Nisus grammaticus audisse se a senioribüs aiebat, Varium duorum librorum ordinem commutasse et qui nunc secundus sit in tertium locum transtulisse. Le texte, tel qu’il est donné par les bons manuscrits, offre un non-sens. Il signifie en effet que du livre actuellement — c’est-à-dire à l’époque de Nisus (et sûrement dans nos éditions) — le second, Varius aurait fait le IIIe et, sous-entendu, que cette absurdité aurait été corrigée. Pour en tirer quelque chose 1l faut le corriger. Serv., Préambule du Commentaire sur l'Enéide, dit raisonnablement : Ordo quoque manifestus est, licet quidam superflue dicant secundum primum esse, tertium secundum, et primum tertium, ideo quia primo Ilium concidit, post errauit Aeneas, inde ad Didonis regna peruenit. — (2) Ainsi, I, 6, Virgile fait résulter l’origine de la race latine de l'établissement d'Énée en Italie — genus unde Latinum ; c’est la conception qu'il avait de la chose, lorsqu'il écrivit son préambule ; mais au livre VII, les Latins préexistent à l’arrivée des Troyens et, à la fin de l’Enéide, ils continuent à subsister mélangés à l’élément troyen. Donc, dans l’Enéide définitive, les mots genus unde Latinum auraient été modifiés. — (3) Dans l’Enéide primitive, c’est par gros temps qu'au livre V Palinure était précipité dans les flots et le récit du VIe livre concordait avec le Ve ; la fin du Ve livre ayant été remaniée et le beau temps assuré par l'intervention de Neptune, quelque chose devait en conséquence être changé au récit de Palinure dans l’Enéide définitive.

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