‹ L'art de Virgile dans l'Énéide (volume 2)Chapitre 6 sur 10 · LES GRANDES LIGNES HOMÉRIQUES ET LA MYTHOLOGIE DE L’ « ÉNÉIDE · texte numérisé non relu

LES GRANDES LIGNES HOMÉRIQUES ET LA MYTHOLOGIE DE L’ « ÉNÉIDE

L'Enéide est une construction cérébrale par laquelle la légende d'Énée a revêtu une forme empruntée dans des proportions très inégales aux poèmes homériques et aux Aygonautiques d’Apollonios. Les Argonautiques ont fourni quelques motifs industrieusement introduits çà et là. L’armature même est faite avec des éléments dûs à la charpente des poèmes homériques (1). En réduisant à douze livres les quarante-huit chants de l'Jliade et de l'Odyssée, Virgile s’est proposé de résumer toute la matière utilisable qu'il y trouvait en laissant de côté ce que la différence des sujets ne lui permettait pas d'employer. La légende d'Énée se composant de voyages et de combats se prêétait à l’imitation de l'Odyssée et en même temps à celle de l’'Ihade ; c'est une chose qui, au point de vue littéraire, a dû séduire Virgile. Les six premiers livres sont jusqu'à un certain point une Odyssée, les six derniers une Zliade, non pas que Virgile ait réparti sa matière d’une façon si naïve et si dénuée d'art, puisque le Ve livre dérive en partie de l’Zhade et qu'ainsi est évitée une suture trop apparente (2). L’Enéide est donc un assemblage ; mais dans cet assemblage l'originalité de l’auteur se manifeste de deux façons : d’abord avec les éléments extraits d’'Homère et adroitement choisis il a constitué un ensemble nouveau ; ensuite il n’a pris qu’un cadre, et dans ce cadre il a souvent enchâssé des choses très différentes ; de sorte qu'il s’agit moins d’une imitation plus ou moins heureuse que d’une lutte perpétuelle avec le modèle, lutte entreprise avec l'ambition de le surpasser. Si Virgile a nettement souligné ses emprunts, c'est une invite au lecteur de se reporter au texte original pour constater qu'il est inférieur, ambition du reste ingénue et qui n’est pas toujours réalisée. On ne saurait accorder à Virgile qu’il a fait mieux qu'Homère,

mais il faut constater qu’il a presque toujours eu l'intention de faire autre chose.

Le premier livre de l’Enéide a un caractère nettement odysséen. Virgile a été chercher le début de son action, en plein développement de l’action de l'Odyssée, au v. 269 du ch. V et, pour que nul ne l’ignore, il a signalé la chose par une imitation de détail (1). Ulysse part de l’ile de Kalypsô pour gagner Ithaque sa patrie ; les Troyens quittent la Sicile pour se rendre en Italie, leur patrie nouvelle ; ni l’un ni les autres ne soupçonnent les traverses qui vont les écarter du but. Immédiatement ces traverses se manifestent. Elles sont causées par la rancune de Poseidôn d’une part, par celle de Junon de l’autre La rancune de Poseidôn s'exprime en quelques mots très simples ; celle de Junon est plus violente, plus dramatique. Elle se traduit par une démarche solennelle auprès d’'Éole, le dieu des vents et tout de suite le caractère compliqué de l’Enéde apparaît, car elle est imitée de la démarche, dans des circonstances toutes différentes, d'Hèrè auprès d'Hypnos, Il, XIV, 225 sqq., en même temps que l’Éole virgilien doit quelque chose à l’Éole homérique de l’Od., X, 1 sqq., bien qu'il soit un tout autre personnage. Des deux côtés la tempête éclate ; maïs, bien que la tempête virgilienne doive beaucoup à la tempête homérique, elle en diffère cependant puisqu'il s’agit d’anéantir non pas un simple esquif, mais une flotte entière. Ulysse et les Troyens sont sauvés par une intervention divine; mais c'est une divinité secondaire, jadis une mortelle, Leukothéè, qui s'intéresse à Ulysse et lui donne son voile, qui lui servira de ceinture de sauvetage. C’est un grand dieu, Neptune lui-même, qui, entouré de divinités inférieures, sauve la flotte d'Énée et il y faut des opérations difficiles. Dans l'Odyssée c'est Poseidôn qui suscite la tempête ; dans l’Enéde c'est Neptune qui la calme ; Virgile a sans doute trouvé piquant d'intervertir les rôles. Ulysse et les Troyens abordent, également épuisés, dans un pays inconnu. Mais Ulysse, qui est à la nage, est simplement jeté sur le rivage ; pour une flotte il fallait un port. Virgile, qui ne suit point l'Odyssée pas à pas mais cherche son bien là où il le trouve, a pris pour sujet principal d'imitation le port de Phorkys à Ithaque, Odyss., XIII, 96, qui n’a pas de rapport avec la tempête du ch. V. La chasse d'Énée n’a pas son équivalent au ch. V de l'Odyssée ; Virgile a donc été chercher ailleurs ; il s’est inspiré de deux chasses d'Ulysse, celle aux chèvres sauvages dans l’île voisine du pays de: Kyklôpes, Odyss., TX, 152 sqq., et celle au cerf dans l’île de Kirké, Odyss., X, 136 sqq. Au moment où les Troyens vont s'endormir, Vénus va trouver Jupiter pour l’apitoyer sur le sort d'Énée et l’interroger sur l'avenir.

Ici Virgile s’est reporté à l'assemblée des dieux de l’Odyss., 1, 26 sqq., où Athéné intervient auprès de Zeus pour lui demander d’avoir pitié d'Ulysse retenu par Kalypsô. Les deux scènes sont très différentes ; mais il à tenu à souligner l'emprunt, puisque l’une se termine par l'envoi d'Hermès, l’autre par l’envoi de Mercure sur la terre. Il reprend alors la suite des aventures d'Ulysse au ch. VI de l’'Odyss. Au réveil, Ulysse et Énée sont à peu près dans la même situation, ne sachant où ils sont, très inquiets, dénués de ressources ; or cette situation se dénoue de la façon la plus favorable par l'hospitalité reçue chez Alkinoos et chez Didon. Le réveil fortuit d'Ulysse n’a point de rapport avec le départ d'Énée pour explorer le pays ; mais c'est un motif représenté ailleurs dans l'Odyssée quand Ulysse aborde dans un pays inconnu. Que la rencontre de Vénus par Énée soit inspirée par celle de Nausikaa par Ulysse, c’est ce que démontre la ressemblance des discours des deux intéressés. Mais dans l'Odyssée ce n'est point Nausikaa, c'est Athéné rencontrée un peu plus tard qui, au ch. VII de l'Odyssée, guide Ulysse dans la ville des Phéakes ; Vénus indique à Énée le chemin de Carthage. Virgile, qui «ime à concentrer, à réuni les deux personnages homériques en un seul. Naturellement les renseignements donnés par Nausikaa et Athéné n'ont aucun rapport avec ceux donnés par Vénus, puisque les circonstances sont toutes différentes, mais le miracle du brouillard qui rend Énée invisible à pour prototype celui dont Athéné enveloppe Ulysse, jusqu’à ce qu’il se trouve dans le palais d’Alkinoos. Ulysse arrive dans une ville bâtie depuis longtemps et florissante, Énée dans une ville en construction. Le tableau de la naissance de Carthage est donc original ; Virgile a pourtant tenu à nous avertir qu'il ne perdait pas de vue Homère, puisque l’admiration qu'il prête à Énée rappelle par l'expression l’admiration d'Ulysse. La scène des peintures ne dérive pas de l'Odyssée ; toutefois, au ch. VIII, Ulysse pleure en entendant le récit par l’Aède de sa querelle avec Achille, comme Énée pleure devant les peintures ; le but des deux côtés est le même, c'est de montrer que Phéakes et Carthaginois sont familiers avec la guerre de Troie ; le motif est le même mais exprimé par des moyens différents et Virgile en a tiré des conséquences plus directes. Les circonstances dans lesquelles apparaît Didon, la reconnaissance par Énée de ses compagnons, les formes de l’accueil de Didon appartiennent en propre à Virgile ; il continue pourtant à utiliser son modèle püisqu’il transporte à Didon la comparaison appliquée avec plus de justesse au ch. VI, 102 sqq., à Nausikaa et que les charmes surnaturels prêtés par Vénus à Énée sortant du brouillard rappellent la trans-

formation d'Ulysse par Athéné au ch. VI, 220 sqq. de l'Odyssée, avec cette différence que la transformation d'Ulysse est banale et ne produit rien, tandis que celle d'Énée est de nature à préparer l’amour de Didon. Pour faire naître cet amour, Vénus charge son fils Cupido de prendre la figure d'Ascagne et d'agir sur la reine ; il n'y a rien de pareil dans l’/liade ni dans l'Odyssée ; Virgile s'est souvenu ici du début du IIIe livre des Argonautiques, début auquel 1l à fait un autre emprunt dans son IV® livre, et où Aphrodite obtient d’Éros qu'il lance la flèche qui inspire à Médée sa passion ; on voit qu'il a modifié la chose. Le banquet d’Alkinoos au VIII livre de l'Odyssée est le prototype du banquet de Didon ; mais Virgile ne s’est pas préoccupé de reproduire les coutumes de l’âge héroïque : il nous fait assister

à l’une de ces fêtes magnifiques que donnaient de son temps les RE seigneurs romains, ce qui ne l’a pas empêché d'y introduire le chant de l’Aède. Seulement, tandis que Démodokos célèbre le cheval de bois et la part prise par Ulysse à la chute de Troie — ce qui fait de nouveau monter les larmes aux yeux de celui-ci — il met dans la bouche d’Iopas les problèmes astronomiques qui intéressaient les gens instruits de l'époque d'Auguste.

Le procédé de la fabrication matérielle du livre premier de l’Enéide est quelque chose de très spécial et de très curieux. Virgile a suivi les grandes lignes des ch. V à VIII de l'Odyssée (1) ; mais ce n’est là qu’une forme ; nous verrons qu'en réalité il n’a rien fait passer dans ses vues de ce qui fait le charme ingénu de la poésie homérique. Il y a substitué tout autre chose ; en outre il a ajouté des motifs pris ailleurs, dans l'Odyssée même, dans l'Zlsade, dans Apollonios ; enfin il a inséré quelques morceaux où il est franchement original, comme le récit de Vénus, la construction de Carthage.

Ulysse dans le palais d’Alkinoos raconte ses aventures ; c’est le sujets des ch. IX à XII de l'Odyssée. De même Énée raconte les siennes dans le palais de Didon et c’est Le sujet des livres IT et III de l’Enéide ; mais ni l'Odyssée, ni l’Iliade ne lui fournissaient le récit de la prise de Troie par les Grecs. Il lui fallait donc s'écarter de son modèle. Or, des trois grands livres de la première partie de l’Enéride, il y en a deux, le IIe et le IVe, dans lesquels il doit peu de chose à Homère et dans le VI, ce qu'il y a de meilleur, c’est ce qu’il n’y a'‘pas pris. On voit par là combien était faux le système auquel il s’est asservi et combien fâcheuse l'illusion qu'il ne pouvait rien faire de grand qu'en imitant Homère. Quant au IIIe livre, extérieurement les voyages d'Énée correspondent aux voyages d'Ulysse (2). En fait ils en sont très différents. Virgile a retranché presque tout ce qu'il y avait dans

l'Odyssée de merveilleux et de périlleux. D'autre part il ne pouvait, comme dans les Argonautiques d’Apollonios, éveiller l'intérêt qui résulte de l'exploration de pays inconnus. Dans la première partie du livre les Troyens cherchent leur route et la trouvent grâce aux prédictions qu'ils obtiennent. En partant d’Épire ils suivent le chemin qui leur a été tracé. Çà et là cependant des traits rappellent que Virgile n'oublie pas son modèle, bien qu’il ne le suive point chronologiquement. L'épisode de l’île Thrinakié, Odyss., XII, 260 sqq., a fourni celui des Strophades ; mais tandis que les compagnons d'Ulysse s’attaquent aux troupeaux du Soleil, ce sont les troupeaux des Harpyies qui servent de nourriture aux compagnons d’Énée et les Harpyies proviennent des Aygonautiques, si bien qu'Homère et Apollonios sont mis à contribution conjointement. La prédiction d'Hélénus rappelle par certains points celle de Kirké au ch. XII, 25 sqq. de l’Odyssée. Des deux côtés nous trouvons la description de Charybde et de Skyila, qu'Ulysse doit affronter réellement, tandis que les Troyens s’approchent de Charybde mais ne pénètrent pas assez avant dans ses tourbillons pour être engloutis. Il n’y a que l'aventure des Kyklôpes, Odyss., IX, 166 sqq., que Virgile a reproduite, mais d’une façon particulière. Il ne pouvait la faire subir à son tour par Énée ; il la fait donc raconter très résumée, par un survivant des compagnons d'Ulysse.

Virgile, au livre III, a envisagé et résolu d’une façon particulière le problème de l’imitation homérique. Naturellement les erreurs d'Ulysse devaient être le prototype des erreurs d'Énée ; mais il ne pouvait faire courir à Énée les aventures mêmes d'Ulysse ; il en fût résulté des redites insupportables et, s’il imite, il ne copie point. Il voulait pourtant que le souvenir des ch. IX-XIT de l'Odyssée restàt présent à l'esprit de ses lecteurs ; c’est pourquoi il a reproduit, mais en le modifiant considérablement, l'épisode des troupeaux mangés et la description de Charybde et de Skylla, celle-ci modernisée. Quant à l'aventure du Kyklôpe, il l’a transportée dans un récit et modernisée. Ce qui est à noter c’est que, s’il se voyait obligé de négliger bien des choses, les plus originales, une entre autres particulièrement importante des ch. IX-XII de l'Odyssée, il n’a pas renoncé pourtant à en faire son profit, mais en les utilisant ailleurs. L'aventure d’'Elpénor, Odyss., XI, 51 sqq. et XII, 8 sqq., lui a servi pour celle de Palinure au livre VI. Le; Sirènes, Odyss., XII, 39 sqq.et 151 sqq., lui ont fourni la courte description de la fin du livre V. Quant à la Nékuia 1l l’a fait passer presque tout entière dans son livre VI en l’accompagnant de développement nouveaux.

Le couronnement du séjour d’Énée à Carthage, c’est la passion

et la mort de Didon, qui remplissent le IVe livre. Alkinoos offre à Ulysse une hospitalité généreuse et le fait reconduire dans sa patrie, mais c’est tout. Didon s’abandonne à un amour qui lui est fatal. Homère faisant ici défaut, Virgile — et nous avons à nous en féliciter — a dû être original, car indépendamment d’une source latine à laquelle il a peut-être emprunté le motif, il n’a pris que quelques traits à Apollonios, le roman de Médée et de Jason étant au fond très différent de celui de Didon et d’Énée. Pourtant, dans l’Odyss., VII, 311 sqq., Alkinoos trouve qu'Ulysse serait un mari très convenable pour Nausikaa et il en ferait volontiers son gendre, si celui-ci consentait à rester chez les Phéakes. Cela n'a pas dû échapper à Virgile. D'autre part Ulysse, lui aussi, à une aventure amoureuse, celle de Kalypsô ; et Virgile a tenu à le rappeler à propos d’Énée ; en effet l'envoi de Mercure à Énée, qui rend la rupture inévitable, En., IV, 238 sqq., rappelle avec une identité de termes voulue celui d'Hermès à Kalypsô, Odyss., V, 43 sqq. Cette imitation, assez froide dans la circonstance, ne s'explique que par le désir d’éveiller chez le lecteur des souvenirs assez inutiles. Il n’est pas impossible que l'indifférence si déplacée d’Énée n’ait pour origine celle, toute naturelle, qui rend Ulysse sympathique. L'imitation homérique est ici franchement malheureuse et il est regrettable que Virgile, s’éloignant ici si nettement d'Homère, ne l'ait pas totalement oublié.

Énée parti de Carthage, Ulysse de chez les Phéakes, la divergence des deux poèmes s’accentue si nettement que Virgile ne pouvait pas. prendre pour guides les 12 derniers livres de l'Odyssée, pas plus qu’il ne l’a fait pour les 4 premiers. Au Ve livre il ramène assez artificiellement Énée en Sicile pour lui faire célébrer des jeux en l'honneur de son père Anchise. Ici il prend délibérément pour modèle les Jeux en l'honneur de Patrocle du XXIITS chant de l’Zliade. Ce sont des jeux anniversaires et non des jeux funéraires, ce qui n’a pas grande importance ; ce qui en a plus, c’est qu'il a pris avec son modèle des libertés que nous constaterons dans le détail et qu’il leur a donné une physionomie originale. En outre — et cela montre le souci constant qu'il a d'enchaïner les motifs homériques autrement qu'ils ne le sont chez Homère —, les jeux à propos de Patrocle ne font qu’attester la douleur et l'affection d'Achille ; ils n’influent pas sur la marche du poème ; ceux en l’honneur d’Anchise font partie intégrante de l Enéide et ont une influence directe sur la suite des événements. Sensible à la piété filiale d'Énée, Anchise lui apparaît et l'invite à venir le trouver dans les Enfers où il lui exposera les difficultés de sa tâche à venir et les moyens de la surmonter, le motif d'utilité s’associant au motif

d'affection. Enfin la Sicile étant un prolongement de l'Italie à laquelle la rattachent des liens étroits, Virgile trouve ici un élément nouveau, qui va prendre chez lui une importance capitale, l'antiquité nationale ; l'incendie de la flotte est la cause déterminante de la fondation de Ségeste, ville alliée aux Romains, qui a joué un rôle dans leur histoire, L'un des motifs du Ve livre est de parler de la Sicile, de rappeler les souvenirs qui s’y rattachent ; les Siciliens sont largement mis en scène à côté des Troyens et le Hivre V est un livre composite, mi-partie homérique, mi-partie d'inspiration nationale. L'intervention de Vénus auprès de Neptune pour obtenir aux Troyens une navigation paisible jusqu'en Italie n’a pas son équivalent chez Homère, mais le Ve livre se termine par un trait odysséen. Virgile amène Énée près de l’île des Sirènes, théâtre de l’une des aventures d'Ulysse, mais seulement pour constater que ce n’est plus qu’un champ de mort.

Avec le VIS livre il revient à l'Odyssée (1) et lui donne pour fond la Nékuia du 11° chant, dont, étant donnée sa conviction erronée mais profonde que son Enéide vaudrait surtout par ce qu’il y introduirait d'homérique, il reproduit l'essentiel. Mais les jeux en l'honneur de Patrocle de l’Zl1ade n’ont aucun rapport avec la Nékuia de l’Odyssée ; très ingénieusement il a relié les deux morceaux, Anchise pour répondre à la piété filiale d'Énée l’engageant à venir le trouver dans les Enfers. D'autre part il a détaché le morceau de l'épisode de Kirké, qu'il n’a pas négligé pour cela, puisqu'il le fait figurer au début du VII livre. Il a motivé autrement la descente aux Enfers. Dans l'Odyssée, Kirké enjoint à Ulysse d’aller au pays des Kimmériens pour évoquer l'âme de Tirésias et obtenir de lui les renseignements nécessaires pour arriver à bon port à Ithaque. En caractérisant la descente aux Enfers comme une dernière et émouvante rencontre entre le père et le fils, Virgile a fait œuvre personnelle. De plus la Nékuia lui a paru trop maigre pour nourrir tout le VIS livre ; il a ajouté des éléments qu'il ne trouvait pas dans l'Odyssée, la consultation de la Sibylle, c’est-à-dire la prise de possession violente d’une simple mortelle par l'inspiration prophétique venue d'en haut et la revue des âme:, tableau splendide de l’héroïsme romain. Mais surtout il a donné un aspect plus moderne, plus formidable à la communication entre les vivants et les morts en faisant pénétrer Énée au centre du monde souterrain et en remplaçant ainsi l'évocation primitive des fantômes des morts, et il a complété la vision homérique très primitive de l’au delà par des conceptions plus savantes, plus philosophiques, plus capables de faire impression sur des hommes d’une époque plus avancée. Si bien, que limitation homérique est

ce qu'il y a dans le VIS livre de plus faible, de moins intéressant ; Virgile aurait fait une œuvre autrement cohérente, autrement originale, s’il s'était délibérément affranchi de cette imitation et s’il avait osé aborder d’une façon entièrement nouvelle le problème de la vie d’outre-tombe.

Le VII livre offre encore un souvenir des aventures d'Ulysse ; comme pour les îles des Sirènes, comme pour le pays des Kiklôpes, il conduit Énée sur les traces d'Ulysse et lui fait côtoyer le pays de Kirké, caractérisée brièvement en quelques traits homériques. Ce qui suit s’écarte forcément d'Homère ; c’est le tableau de l'antique Latium, les embarras du vieux roi Latinus au sujet du mariage de sa fille, le débarquement des Troyens, l'ambassade à Latinus, la fureur de Junon qui suscite Allectô et ouvre elle-même le temple de Bellum. La guerre est déclarée et, comme l’a annoncé (1) la Sibylle, cette guerre va être une autre Iliade, comparaison un peu boîteuse, la situation n'étant pas la même, mais par laquelle Virgile nous prévient que son modèle principal sera désormais l’ZHade et que c'est à elle qu’il empruntera la forme des combats. Selon l'usage épique, la guerre s'ouvre par un catalogue des guerriers, précédé lui-même d’une invocation aux Muses, qui se termine par deux vers librement traduits de l’invocation du Ile chant de l’Zliade (?). Du catalogue homérique Virgile ne pouvait imiter que le cadre ; l’énumération infinie des noms géographiques grecs était une matière forcément étrangère ; il y a substitué le tableau du Latium primitif et il à évité la monotonie en insérant un certain nombre de motifs destinés à donner de l'intérêt. Il s’est séparé d'Homère en ce que celui-ci mentionne les divisions de l’armée d’Agamemnon, tandis que Virgile met sous nos yeux la composition non pas de celle d'Énée, mais de celle de Turnus, sans doute parce que les compagnons d’Énée sont peu nombreux, que ce sont surtout des Dardanides, bien que les Lyciens soient nommés une fois, que les Troyens proprement dits sont un mélange de provenance diverse et surtout parce que, ne connaissant les catégories des Troyens que par Homère, il n’eût eu d'autre ressource que de les reproduire telles qu'elles, ce qui n'était pas conforme à la loi de son imitation. L’Z/iade présente deux catalogues à la suite l’un de l’autre. Virgile s’est borné à un seul, trouvant le parallélisme fastidieux ; mais il n’a pas renoncé pour cela à la contrepartie homérique, puisqu'au XIe livre il en a introduit un second qui, du reste, n'est pas, lui non plus, un catalogue des Troyens, mais des Étrusques, alliés d'Énée. Du reste, par un renversement qu’il a sans doute trouvé ingénieux, tandis que dans l’Zliade le catalogue

LEA MYTHOLOGIE DE L'ÉNÉIDE 8r

des Danaens est celui des navires, le catalogue des Troyens celui des troupes à pied, c'est ici du côté des Troyens que sont les navires, tandis que c'est à des troupes de terre que commande Turnus.

Ainsi le VII livre est formé d’un noyau de poésie nationale compris entre deux imitations de l’Jliade. C'est le VIII livre qui accuse le plus nettement ce caractère national et c’est aussi l’un des plus beaux de l’Enéide. Malgré des imitations de détail par lesquels Virgile se rattache à Homère, nous sommes loin de l'Jliade et de l'Odyssée, avec l'apparition du Tibre, la visite à Évandre, la célébration du culte d'Hercule, la promenade sur l'emplacement où s’élèvera Rome. C’est seulement à la fin que nous rejoignons Homère. La demande de Vénus à Vulcain de fabriquer des armes pour Énée est l’équivalent de celle de Thétis à Héphaistos en faveur d'Achille ; mais ici encore il ne s’agit que d’un cadre ; les rapports de Vénus et de Vulcain sont trop différents de ceux de Thétis et d'Héphaistos pour que l’imitation ne soit pas très originale. Quant au bouclier, les peintures homériques agréables et pittoresques, sans lien avec l’action, de la vie courante, n’ont aucune ressemblance avec le résumé splendide de l’histoire romaine, aboutissant à la victoire immortelle d'Actium, considérée comme ayant sauvé l'empire de la barbarie orientale. :

Au IX livre commence la bataille (?) par l'assaut du camp troyen. Bien que la tactique dans ses traits essentiels soit romaine, Virgile, malgré les différences, se propose comme modèle la Teichomachie du XIIe chant de l’Iliade. C’est aux navires des Troyens qu’en veut Turnus, comme Hector se propose d’incendier ceux des Danaens ; l'issue est du reste toute différente. La nuit venue, il intercale une imitation de la Dolonie du X® chant de l’Zl1ade, et, suivant la loi de son art, il la transforme, substituant aux deux vieux routiers déloyaux et froidement cruels, qui réussissent dans leur mission, deux jeunes gens épris de gloire et d’héroïsme, qui échouent et périssent par suite de leur ardente amitié. Au matin l'assaut recommence avec des ressouvenirs de la Teichomachie. La défense de la porte par Pandarus et Bitias rappelle une défense analogue du chant XII, 127 sqq. de l’Iliade et, si l'exploit de Turnus qui pénètre dans le camp et s’y laisse enfermer n’a pas son pareil dans l’Jliade, il est pourtant présenté comme une de ces aristies qui forment le fond des combats homériques et le récit est nourri d'imitations de détail. Ainsi le IX® livre est tout pénétré de souvenirs d'Homère.

L'Iliade et l'Odyssée contiennent plusieurs assemblées des dieux où ceux-ci discutent le sort des mortels et expriment leurs préfé-

CARTAULT. 6

rences. Virgile n’en a qu'une, suivant son habitude de résumer en une fois les motifs qu’il trouve répétés dans Homère : la séance solen: nelle dans l’Olympe du début du livre X. Il ne doit qu'à lui-même la magnifique joute oratoire de Vénus et de Junon., Le retour d'Énée avec les contingents étrusques lui donne l’occasion d’intercaler un nouveau catalogue, assez différent du premier et qui n’en est pas, comme chez Homère, une suite immédiate et fastidieuse. Le reste du livre est composé comme une grande partie de l’Jliade, de hauts faits des chefs, d’aristies qui se succèdent et dans lesquelles, à côté de traits originaux, on rencontre une foule d’imitations homériques de détail qui en constituent la trame, aristie d'Énée, aristie de Pallas aboutissant à un combat singulier dans lequel il succombe, nouvelle aristie d’Énée qui venge Pallas comme Achille venge Patrocle, Avec la permission de Jupiter Junon sauve Turnus en l’éloignant du champ de bataille, épisode fréquent dans l’Jliade, mais jamais sous la forme que lui donne ici Virgile, bien que la création par une divinité d’un stdwhoy remplaçant le guerrier disparu soit un trait homérique (1). Suit l’aristie de Mérence blessé par Énée et qui se fait tuer par lui après la mort de son fils Lausus. C’est dans les deux derniers tiers de ce livre que Virgile a reproduit le plus fidèlement la physionomie extérieure des chants de l’Zhade consacrés aux combats.

Pour le XIe livre Virgile a abandonné le cadre homérique, tout en se souvenant çà et là de l’Iliade. Les regrets d'Énée à propos de la mort de Pallas, les devoirs qu'il lui rend, les lamentations du père sur le corps de son fils ne rappellent que de très loin la douleur d'Achille pleurant Patrocle. L’ensevelissement des morts est un tableau très original, bien que la trève conclue à ce sujet entre les deux armées soit imitée directement de celle du ch. VII, 408 sqq. de l’Jliade. Il y à bien des conseils de guerre tenus chez les Danaens. Aucun n’a l'importance et la physionomie de celui qui se tient dans le palais de Latinus. Quant au refus de Diomède de participer à la guerre, il diffère du tout au tout du rejet par Achille des propositions d'Agememnon pour le ramener sur le champ de bataille, mais sa réponse est pleine d’allusions à des faits homériques et l'intention de Virgile est bien visible de rappeler au lecteur cette Jliade qu'il veut qu'on sente partout derrière l’Enéide. La lutte oratoire entre Turnus et Drancès, bien que le personnage de Drancès évoque de loin celui de Thersite, est, comme au X° livre les discours de Vénus et de Junon, un spécimen éclatant de cette éloquence enflammée, qui est proprement virgilienne. L’embuscade dressée par Turnus se rattache à des

conceptions stratégiques très sensibles dans les trois derniers livres de l’Enéide et qui ne figurent pas dans l’Jliade où la guerre est menée plus simplement. La rencontre de cavalerie est étrangère à l’Zliade où l'on se bat sur des chars et à pied. Virgile a pu s'inspirer des Amazonides. La mort émouvante de Camilla lui appartient en propre, mais l’aristie de celle-ci est faite sur le modèle des aristies homériques.

Le XII livre a ceci de particulier qu’il est encadré dans deux grands morceaux empruntés à deux parties de l’Zliade, sans rapports entre elles et rapprochées dans la trame industrieuse du récit virgilien. Les préparatifs du combat entre Énée et Turnus reproduisent ceux qui précédent au chant III de l’Z/iade le duel de Ménélas et de Pâris. Dans les deux poèmes, les rois se rencontrent dans la plaine pour arrêter les conditions et sceller l'accord. Des deux côtés il y a des discours, un sacrifice, des serments échangés. Comme dans l’Iliade, IV, 68 sqq., après qu'Aphrodite a sauvé Pâris, Zeus se laisse persuader par Héré d'envoyer Athéné pour engager les Troyens à rompre la trêve, dans l'Enéide, Jupiter permet à Juturne d’exciter les Rutules à empêcher le combat, ce qui fait du reste différence. Chez Homère la flèche de Pandaros blesse Ménélas ; chez Virgile Énée est atteint d'une flèche lancée par un inconnu, tandis qu'il s’interpose en conjurant les deux armées de ne pas en venir aux mains. Sa guérison est inspirée de celle de Ménélas, Jade, IV, 148 sqq., avec une intervention merveilleuse de Vénus rappelant celle d’Apollon auprès de Glaukos, XIV, 514, et auprès d'Hector, XV, 221. Énée retourne au combat et Juturne éloigne Turnus en se substituant à son écuyer, comme, {liade, V, 703 sqq., Athéné à celui de Diomède. Nouvelle aristie d'Énée en regard d’une aristie parallèle de Turnus. Cette aristie en partie double cesse par suite de la manœuvre stratégique d'Énée, qui menace Laurente. Il n’y a plus place que pour la lutte finale entre les deux héros, lutte qui, à côté des détail originaux, a pour prototype direct le combat d'Achille et d'Hector au XXII® chant de l’Zliade. Virgile, dans son dernier livre, marche plus fidèlement encore qu'ailleurs sur les traces d’'Homère, comme s’il avait voulu accentuer en terminant le caractère de son œuvre.

Ainsi se déroule l’action de l’Enéide, ayant son unité et son aspect propre, mais faite en général de motifs homériques, détachés de l’ensemble primitif et recombinés à nouveau dans un autre. C’est un procédé d'art singulier et qui déroute nos habitudes modernes.

Conformément à la loi fondamentale de l’épopée, l’action chez Homère et chez Virgile se répartit entre les hommes et les dieux (?).

-Le surnaturel virgilien dérive du surnaturel homérique et le modifie.

La forme sous laquelle les héros homériques sentent peser sur eux le surnaturel, c’est la faveur ou la défaveur des dieux. Si les Achéens, après l’offense faite à Achille, sont vaincus et massacrés par les Troyens, c’est parce que Zeus s’est engagé par serment à punir Agamemnon (1). Si Ulysse a souffert et a été longtemps retenu loin de sa patrie, c’est parce que Zeus et les autres dieux l'avaient ainsi décidé (2). Ce n’est point qu'il n’existe une destinée qui règle le cours des événements. La destinée de Troie était de périr quand elle aurait reçu dans ses murs le Cheval de bois (#). Les peuples (4), les hommes (°) ont leur destinée. Mais la destinée ne joue dans Homère qu’un rôle effacé, tandis que chez Virgile le fatum est au premier plan. Le mot revient sans cesse dans ses vers. Suivant la doctrine stoïcienne, tout est réglé d'avance par le fatum ; tout ce qui arrive est l’accomplissement du fatum ; il est inéluctable et il faut qu'il arrive à ses fins. Quelle en est l’origine, comment a-t-il été établi ? Virgile ne s'explique point là-dessus, mais il existe et tout lui est soumis. L'action de l’'Enéide est conditionnée par le fatum ; on peut dire dans un certain sens que le héros de l’Enéide ce n’est pas Énée, c’est le fatum, dont il est le ministre, dont il exécute les décrets, et c’est là ce qui le distingue des héros homériques ; il n’a pas à consulter ses impulsions propres et à se diriger par son propre mouvement ; il n’a qu'à suivre la voie qui lui est tracée et qu’à atteindre le but fixé d'avance. Si cela nuit à son indépendance, cela lui donne une majesté singulière. Cette conception était faite pour enfler extraordinairement l’orgueil romain. Le véritable sujet de l’Enéide c'est de montrer, que si Troie a été détruite, si les Troyens ont été conduits en Italie et si leur établissement a eu pour conséquence la naissance de Rome, tout cela n'est pas arrivé par l’action des dieux ou des hommes, mais que c’est l'aboutissement de l’ordre immuable des choses et de la loi qui régit l'univers. Si la fondation de Rome n'était que le résultat de combinaisons contingentes, les Romains n'auraient pas le droit d’en être particulièrement fiers ; du moment qu'elle est l’œuvre et la conclusion de la destinée, leur superbe et leur sécurité n’ont pas à connaître de bornes. Ainsi, au point de vue national, l’idée du fatum planant sur l’Enéide et la dirigeant imprime à l’œuvre un caractère solennel et grandiose auquel ne peuvent prétendre ni l’Ziade ni l'Odyssée. Reste à voir jusqu'à quel point elle est compatible avec le jeu de la liberté divine et humaine, qui est le facteur essentiel de l'épopée. Le /atum chez Virgile n’est pas un concept systématiquement absolu, c'est l’expression de la façon dont le sens commun nous représente

la réalité. Nous sentons bien qu'une nécessité pèse sur nous ; il y a des choses qui s'exécutent sans notre participation et sur lesquelles notre volonté ne peut rien ; il y en a d’autres sur lesquelles notre liberté s'exerce et influe. Le fatum doit nécessairement avoir le dernier mot, mais on peut lui susciter des obstacles, retarder son accomplissement, modifier les voies et moyens et, comme il ne décide qu’en gros, avoir raison contre lui. Ainsi paraissent coexister dans le monde nécessité et liberté ; et c’est ce qui a lieu dans l’Enéide.

Au premier abord Jupiter paraît reproduire assez exactement le Zeus homérique. Sa principale occupation, ce sont les événements terrestres. Du haut de l’Olympe ou du ciel il regarde ce qui se passe sur la terre ; mais il ne regarde pas toujours et il ne voit pas tout. Quand il ne regarde point, il se passe des choses qu’il n’a pas prévues et qui sont contraires à ses desseins. Il ne les dirige donc que d’une façon assez imparfaite et par à-coups. Zeus, dans l'Odyssée, intervient d'une façon moins constante et moins immédiate que dans l’J/iade, et comme l'Enéide est un amalgame des deux poèmes, il semble que Jupiter reproduise jusqu’à un certain point ces deux attitudes qui ne sont pas identiques. Dans les six premiers livres son action est espacée et ne se manifeste que dans les grandes circonstances. Au livre I, il ne paraît pas s’apercevoir de la tempête ; il laisse Éole la soulever, Neptune l’apaiser ; au IIe livre, il décide le départ de Troie; au IVe, il arrache impérieusement Énée à Carthage, mais après un assez long séjour, dont il ne s’est pas autrement inquiété ; au Ve, il arrête l'incendie de la flotte et empêche qu'elle ne soit entièrement détruite. Mais c'est au moment où l’Enéide prend décidément la physionomie guerrière de l’Zliade qu'il intervient activement dans le cours des choses et, sans ménager sa peine, les dirige vers le dénouement qu'il opère avec une décision rapide. Ce qui le distingue essentiellement de Zeus, c’est qu'entre Homère et Virgiie il y a tout le travail philosophique qui a rendue plus élevée et plus pure l’idée de la divinité, si bien que, comme dans une foule de cas où Virgile a mélangé des éléments divers, il est composite et qu’il a comme deux faces. Il est le succédané de Zeus, mais il n’a pas ses emportements, ses bravades ; il ne fait pas sentir brutalement sa supériorité aux autres dieux. Il n’est jamais dans une situation fausse et on ne l’endort pas pour le tromper. S'il est obligé de surveiller Junon dont il désapprouve la conduite haineuse et le caractère altier, il la traite avec convenance ; point de scènes orageuses, pas d’outrages, pas de menaces, de mauvais traitements. Il demeure toujours digne et maître de lui. Ce qui le distingue de Zeus ce sont surtout les principes en vertu desquels il

agit. Zeus est bien jusqu’à un certain point le gardien de la destinée, puisqu'il craint à un moment que les Achéens n'emportent Troie en devançant le destin (1) et qu'ailleurs il pèse les destinées d'Achille et d'Hector, pour savoir lequel doit succomber (?). Il ne peut rien contre le destin et il est obligé d'abandonner Hector, malgré son désir de le sauver (*). Mais dans la pratique il ne fait guère que ce qui lui plaît, assez capricieusement. Jupiter, élevé au-dessus des passions et des mouvements arbitraires a pour fonction primordiale et unique de veiller à l’accomplissement du fatum. Le fatum n'est pas l’ordre des choses établi par sagesse et Jupiter n'est pas la Providence. Le fatum existe en dehors de lui ; mais il est l'intelligence qui en a une connaissance absolue, l’activité qui lui prépare les voies et moyens. Virgile lui a conservé l’attribut de la toute-puissance — omnipotens —, toute-puissance restreinte d’ailleurs, puisqu'il lui est soumis et doit la mettre à son service.

C'est pourquoi Virgile peut employer l'expression fata Jovis (4), puisque, sans que le fatum soit sa volonté, il le représente cependant et s’identifie avec lui. Dans un sens beaucoup plus large 1l dit /afa deum.

En effet les autres divinités virgiliennes ont comme les divinités homériques leurs passions, leur tempérament, leurs préférences et leurs aversions qu'elles s'efforcent de faire prévaloir. Elles n'ont du fatum qu'une connaissance fragmentaire, celle que Jupiter veut bien leur communiquer. Et leurs efforts ne sont pas vains, puisque le cours des choses peut être retardé, infléchi et que, si les grandes lignes sont immuables, le but final irrévocablement fixé, il leur reste pourtant un vaste champ d'action. Elles ressemblent donc aux divinités homériques avec cette différence que Virgile les à ennoblies, rendues plus respectables, mises à un niveau très supérieur au niveau humain. D'abord il a ordonné l’Olympe homérique. L'Olympe homérique donne l'impression d’une foule turbulente, dont les sympathies se partagent entré les Achéens et les Troyens ; Héré, Pallas Athéné, Poseidôn, Hermès, Héphaistos sont pour les Achéens, Arès, Phoiïbos, Artémis, Letô, Xanthos, Aphrodite pour les Troyens (°). Tous se mêlent impétueusement à l’action humaine et ils en viennent même aux mains les uns avec les autres. Virgile a chargé Junon de persécuter les Troyens, Vénus de les défendre, substituant au tumulte grec l'ordre romain. Les autres grands dieux ne figurent qu'accessoirement, dans des cas isolés, Neptune au Ier livre pour calmer la tempête et réprimer un empiètement sur son autorité, au Ve pour faire plaisir à Vénus en assurant aux Troyens une navigation paisible

de Sicile en Italié, Apollon au IIIe ét au VIe livre pour rendre des oracles par ses intérmédiaires attitrés, au IX® pour faciliter à Ascagne une action d'éclat ; Diane au XIE pour protéger autant que possible Camilla, Vulcaiñ au VIIIe pour fabriquer l’armure d'Énée. La conduite générale dé l’action est remise entre les mains de deux divinités séuléméent dont il dramatise le conflit. L’Enéide est un duel entre Vénus et Junon, qui sont femmes, qui s'affrontent avec une ardeur passionnée. Réduite à deux personnages la rivalité est plus aiguë, plus personnelle ; ici encore Virgile concentre ce qu'Homère avait dispersé. Il en résulte que Vénus et Junon sont les deux protagonistes de l’Enéide, dont l'intérêt est de savoir laquelle des deux triomphera. Par l’importancé qui leur est donnée, comme par celle attribuée au fatum, Énée se trouve forcément relégué au second plan. On a reproché à Virgile de l'avoir réduit à un rôle insignifiant, de l’avoir privé d'initiative ; c’esi un grave défaut au point de vue esthétique ; mais c'est la conséquence nécessaire de la conception fondamentale du poème ; subordonné au fatum, dont il est le ministre, qu’il ne connaît pas d’abord et qui ne lui est révélé que progressivement, dont il doit anxieusément s’enquérir, subordonné aux deux déesses qui se combattent par-dessus sa tête et inclinent sans sa participation les événements, 1l ne saurait avoir un rôle indépendant ; il est l’instrument docile de puissances très supérieures à lui-même, sauf dans les derniers livres où Virgile a compris la nécessité de lui faire faire œuvre virile.

En donnant pour fond à l’Enéide le duel acharné entre Vénus ét Junon, Virgile a eu une conception originale. Dans l'Odyssée, Poseidôn persécute Ulysse et Athéné le protège ; mais il n’y a pas conflit entre eux et Athéné explique pourquoi : elle ne veut pas combattre le frère de son père (1). Dans l’Zhade, Héré est du parti des Achéens, Aphrodite de celui des Troyens ; mais les deux déesses ne se heurtent pas sans cesse comme dans l’Enéide. Reste à savoir comment Virgile a modifié le caractère des deux déesses. Le problème était particulièrement délicat en ce qui concerne Vénus. Dans l’Zhade, Aphrodite est une déesse assez méprisée à cause de sa mollesse et des mauvaises mœurs qu’elle favorise chez Pâris. A l'époque hellénistique, sa réputation est encore pire : elle est l’inspiratrice bienveillante de tous les excès de l'amour le plus relâché, elle se complaît à corrompre les hommes et à faire leur malheur. Un pareil personnage pouvait difficilement devenir la protectrice des Romains et la mère des Énéades (2), à qui les Jules faisaient remonter leur race. Elle est restée chez Virgile la déesse de la beauté (), mais non celle

de la coquetterie. Elle est encore artificieuse, puisqu'au IV® livre elle se moque de Junon, qui vient naïvement lui proposer une alliance et qu’au VIIIe elle berne adroitement Vulcain son époux pour obtenir de lui la fabrication de l’armure d’Énée, mais ces ruses sont pardonnables chez une mère uniquement soucieuse de servir les intérêts de son fils. Et en effet elle n'est chez Virgile qu’une tendre mère attentive, affectueuse, qui n’est plus préoccupée que d’Énée et qui, bornant là tout son ambition, s’est purifiée de toutes les indécences et de toutes les impuretés que la tradition faisait peser sur Aphrodite. Une fois même au 1°" livre, elle ne craint pas de prendre un déguisement virginal. Virgile a fondu en elle Athéné protectrice constante d'Ulysse dans l'Odyssée et Thétis, mère d'Achille, dans l'Ihade. Mais il ne pouvait rien emprunter à Athéné dont la sympathie pour Ulysse provient de ce qu'il est très intelligent et qu'il y a entre eux une parenté spirituelle (1). Il a fait prédominer la mère. Un point qui au point de vue moderne aurait été particulièrement embarrassant, c'est qu’elle n'était la mère d’Énée et par suite l’ancêtre des Jules qu’en raison d’une faiblesse envers Anchise, et que par suite, la naissance d'Énée était irrégulière. [1 a dissimulé la chose par un euphémisme en parlant d’un mariage — coniugio (2) — et il n'y avait rien dans cette aventure qui püt choquer Auguste, puisque celui-ci était d'avis qu’un partage avec Jupiter n’a rien du tout qui déshonore et, qu’à l'exemple d'Alexandre sacrifiant la vertu de sa mère à l’ambition de descendre d’un dieu, il laissait croire volontiers qu'Atia avait été distinguée par Apollon qui avait eu une nuit commerce avec elle sous la forme d’un serpent (?). Plus pudique qu Auguste, il feint d'ignorer les rapports d’Aphrodite avec Arès, tandis qu Auguste a favorisé l'association de Mars, père de Romulus, ancêtre des Romains, avec Vénus, de qui descendait la famille impériale. Le 1e* août de l’an 2 av. J.-C. il consacrait à Mars Ultor un temple magnifique, point central de son forum, dans lequel Mars était groupé avec Vénus. La réunion était également opérée au Panthéon ({) et au temps de Pline () on voyait près de l’ara Martis un Arès colossal assis et une Vénus nue, tous deux œuvre de Skopas.

Zeus, dans l’Jliade (6), indigné de la violence d’'Héré contre les Troyens, lui dit qu’elle ne serait satisfaite que si elle mangeait tout crus Priam, les enfants de Priam et les autres Troyens. Soucieux de transiormer les êtres divins dans le sens du décorum et du respect de soi, Virgile n’a pas conservé à Junon cette brutalité bestiale, mais la haine dont elle poursuit les Troyens est, avec moins de férocité sauvage, plus profonde, plus implacable, plus agissante que celle

d'Héré. C’est une sorte de rage qui la possède tout entière ; elle ne se lasse jameis, n'est rebutée par aucun obstacle ; son orgueil est en jeu ; elle ne peut supporter la pensée qu’elle ne triomphera pas d’Énée ; alors même qu'elle est convaincue de son impuissance, qu’elle reconnaît qu'elle se heurte à l’irrésistible destin, elle ne désarme point ; c'est comme une consolation pour elle que, si elle ne réussit point, elle aura du moins fait tout le mal possible ; elle n’hésite pas à englober dans sa vengeance des innocents ; elle lutte furieusement jusqu’au bout. Virgile a fait dans sa personne une étude psychologique de la haine dans un cœur de femme impérieuse et dominatrice et cette étude est autrement fouillée et magistrale que chez Homère.

Si les personnages divins de l’Enéide sont très différents de ceux de l’Zlyade et de l'Odyssée, les rapports entre les dieux et les hommes ne le sont pas moins. Énée est un héros pieux — pius Aeneas —, les Troyens sont des gens pieux ; pourtant les poèmes homériques sont beaucoup plus religieux que l’Enéide, d’une religion plus primitive, plus pénétrante, plus enveloppante. Le divin et l'humain n'y sont pas encore nettement distincts. Les héros homériques sont semblables aux dieux et ils le sont toujours, même criminels; Klytaimnestra, qui a assassiné son mari, n’en demeure pas moins « la divine Klytaimnestra ». Par certains côtés ils équivalent aux dieux ; ils ont certaines de leurs qualités à un degré pareil ; un guerrier courageux est « semblable à Arès ». Les dieux sont perpétuellement sur la terre, perpétuellement mêlés aux hommes. Leur protection pour ceux qu'ils favorisent est constante, ininterrompue. Athéné, sous la figure de Mentor, accompagne Télémaque dans un voyage de plusieurs jours ; elle n’est jamais loin d'Ulysse ; à chaque instant elle lui apparaît ; elle le suit dans tous les détails de sa vie et se prête pour lui à toutes les besognes. En outre l'influence des dieux sur les personnages homériques est totale et absolument dominante ; assurément parmi les guerriers de l’Zliade il y en a de plus solides et de plus valeureux que d’autres ; nul n’est plus résistant, plus énergique qu’Ajax, fils de Télamon ; Achille est nettement le premier de tous ; ce sont les plus forts, qui, dans la bataille, triomphent des adversaires pius faibles ; mais ils n’ont tous leurs moyens que quand les dieux les ieur fournissent ; ce sont les dieux qui leur donnent l’ardeur et le courage et lorsqu'ils ne sentent pas l'influence divine, ils reculent. Ils ont besoin d’être soutenus par les dieux et leur attitude dépend du fait qu ils le sont ou ne le sont pas. Ils ne savent pas s'ils vaincront ou s'ils succomberont ; cela n’est pas uniquement conditionné par la vigueur de leurs bras ; ce sont les dieux qui donnent le succès glo-

rieux et qui font qu’on réussit ou qu’on échoue. Les dieux sont même les maîtres de leur pensée ; ils leur envoient les inspirations heureuses où les aveuglent et leur retirent le sens. Il en est tout autrement dans l’Enéide : là le divin et l'humain sont séparés d’une façon tranchée ; Énée est le fils d’une déesse ; mais il n’est pas semblable aux dieux ; l’œuvre des hommes n’est rapprochée de celle des dieux que dans quelques comparaisons : Vénus protège Énée comme Athéné protège Ulysse, mais de plus haut ; elle n’est pas sans cesse à sa disposition ; son intervention est plus distante et moins familière, les hommes invoquent souvent les dieux ; l’action de ceux-ci s'exerce dans les cas importants ; ils ne sont pas sans cesse sur la terre mêlés aux mortels. Les guerriers demandent parfois aux dieux de guider un trait pour qu’il ne manque pas son but ; mais ils comptent principalement sur leur vaillance ; ils n’ont pas à chaque minute derrière eux une divinité qui les pousse ou devant eux une divinité qui guide l’ennemi et contre laquelle ils se sentent impuissants ; c'est à eux-mêmes qu'ils doivent le succès. Les hommes vivent une vie moins continuellement dépendante de là divinité ; ils ont une conscience plus nette d’être ce qu'ils sont ; ils ne sont pas suspendus à l’influence divine qui leur inspire leurs pensées ; ils sont plus laissés à eux-mêmes, à leur effort personnel. Ils révèrent les dieux mais comme des êtres très supérieurs avec une piété toute romaine. Le Romaïn cherche par tous les moyens à se les concilier ; il tâche en observant les présages de connaître leur volonté pour agir d'accord avec le numen ; ïl sollicite leur faveur par des sacrifices minutieusement réglés ; il leur adresse des prières et des vœux ; il tente de les apaiser quand ils sont offensés ; s'il a encouru une souillure il se purifie. Aïnsi en toute circonstance se comporte Énée ; les héros homériques sont aussi pieux que lui; il est dévot.

P. 73. (1) Macr., Sat., V, 2, 12. Quid quod et omne opus Vergilianum uelut de quodam Homerici operis speculo formatum est ? —— (2) L’assertion suivante de Servius, VII, 1, n’est exacte qu’en gros : In duas partes hoc opus diuisum est : nam primi sex ad imaginem Odyssiae dicti sunt, quos personarum et adlocutionum uarietate constat esse grauiores, hi autem sex ad imaginem Iliados dicti sunt, qui in negotiis ualidiores sunt.

P; 74. () En., I, 35. Vela dabant laeti : Odyss., V, 269 -n0dovvos métac LOTIX.

P. 76. (1) Macr. Sat., V, 2, 13. Et tempestas mira imitatione descripta est... et Venus in Nausicaae locum. Alcinoi filiae, successit, ipsa autem Dido refert speciem regis Alcinoi conuiuium celebrantis. — (2) Macr., Sat., V, 2, 14. Scylla quoque et Charybdis decenter attingitur et pro Solis armentis Strophades insulae finguntur.

P. 79. (1) Macr., Sat., V, 2, 14. Pro consultatione inferorum descensus ad eos cum comitatu sacerdotis inducitur. Ibi Palinurus Elpenori sed et infesto Aïaci infesta Dido et Tiresiae consiliis Anchisae monita respondent.

P. 80. (1) En., VI, 89 sqq. Alius Latio iam partus Achilles... Causa mali tanti coniunx iterum hospita Teucris Externique iterum thalami. — (2) En., VIT, 645 sq. Et meministis enim, diuae, et memorare potestis; Ad nos uix tenuis famae perlabitur aura. Il, II, 485 sq. ‘Yueic yüo Dent êote mapeoté te ioxe ve névra, ‘Hueïs dE xA6oç olov dxovopey, OÙ TL LÔuEY.

P. 81. (1) Macr., Sat., V, 2, 15. Jam proelia Iliadis et uulnerum non sine disciplinae perfectione descriptio et enumeratio auxiliorum duplex et fabricatio armorum et ludicri certaminis uarietas ictumque inter reges foedus et speculatio nocturna et legatio reportans a Diomede repulsam Achillis exemplo et super Pallante ut Patrocle lamentatio et altercatio ut Achillis et Agamemnonis ita Drancis et Turni, utrobique enim alter suum, alter publicum commodum cogitabat, pugna singularis Aeneae et Turni ut Achillis et Hectoris et captiui inferiis destinati ut illic Patroclis, hic Pallantis.

252 (1).11,2V, 440 sqq:

P. 83. (1) Serv., Préamb. du Comment. sur l'En. Est autem heroicum, quod constat ex diuinis humanisque personis.

P.84..(1) Zi., I, 523 sqq. — (2) Od., XXII, 352. — () Od., VIII, 517

Aîoa yao v 4anohcofar, niv mot dppuxuAŸn Aovodteov MÉVAY ITTOV. —

(2) ZI, VIII, 72 aioumov fuao 'Ayatwv. — (5) Alkinoos dit d'Ulysse Od., VII, 196 sqq. Eva Ô' Emerta neloetat, aooa où atonx xatà HAE ve Paoetar l'iyvopévw vioavro Alvw, Üte puiv TÉXE pÉTNO

P. 86. (1) II., XX, 30. — (2) Il., XXI, 209 sqq. — (3) IZ., XXI, 170. Athéné lui fait observer qu’on ne saurait prolonger l'existence d’un mortel mahat rmenpwuévov aion. — (4) En., IV, 614. Et sic fata louis poscunt. — (5) JZ7., XX, 32 sqq.

P. 87. (1) Od., XIII, 341 sqq 'AXÀ4 vor oùx é0£Anox [locetdawvr payesbar [arookactyvirw, Üc tou xôTov évÜero Ouuw, Xwopuevos Ütr ot vioy pihov &Ea- Aawous. — (2) Aeneadum genetrix. Lucr., I, 1. — (3) En., IV, 227. Genetrix puicherrima.

P. 88. (1) Od., XIII, 297 où pév vor Boorwv 8y ‘aousros aravrwy BouAT wat

56ot1ouv, ëy® Ov mor Peoïouv Mirti te xAéomat xai xépdeou. — (2) En., III, 475. Coniugio, Anchise Veneris dignate superbo, ce qui, du reste, n’empêche pas Vénus d'être la femme légitime de Vulcain. — (3) Suét.,

Aug., 96. Cass. Dio, 45,1. Suét., éd:"Reéïiffersch, p.56-Miretienpeur donc dire hardiment En., 1, 286 : Nascetur pulcra Troianus origine Caesar. — (4) Cass. Dio, LIII, 27, 2. — (5) N. H., XXXVI, 26. Une inscription d'Éphèse de 48 av. J.-C., CIG 2957, appelle César rdv dm "Apeuws ka ’Awpode[i]tns Èmipav# xx xotvoy tod dvOpwnivou Biou cwripz. — (6) IE, IV, 34 sqq. Ei Ôù où y’ elceAfodoa môÂae nai velyea maxpa Quov BeBpwôots [lotauov [lotduoto ve maiduc, ”AXÂovc te Toûas, TÔTE xEv YOAOY Étaxésat0.

Page 1