‹ L'art de Virgile dans l'Énéide (volume 2)Chapitre 7 sur 10 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Préambule (1-7). — 1. Les sept premiers vers de l’Enéide en donnent le résumé condensé et complet. En mettant en tête ce préambule, Virgile atteste que son poème sera un tout strictement composé et parfaitement un. En même temps c’est un des exemples les plus brillants et les plus significatifs de cette poésie serrée, pensée où les mots et leur place sont choisis avec soin, doivent être considérés de près et pesés et qui n’a rien de commun avec l'abondance facile et fluide du style homérique. Ayma est en tête, parce que l’épopée guerrière est plus importante aux yeux des anciens que l'épopée d'aventures (1) et bien que l’Enéide débute par les voyages ; c’est un poème de batailles ; wirumque et ce sera en même temps une Enéide, quoiqu'il ne nomme pas ici son héros, non pas qu'elle embrasse toute la vie d'Énée ; le point de départ et l’arrivée sont nettement fixés : Troias…. ab oris Ttaliam... Laviniaque..… liora (?) ; ce héros a une mission fatale, fato profugus (©) ; il a quitté sa patrie par la volonté du destin ; dès le second vers nous trouvons le fatum, dont il sera sans cesse question, qui domine et dirige tout le poème ; la période qui suit rétablit l’ordre des événements tels qu'ils se succèdent dans l’Enéide : tribulations sur terre et sur mer—ferris 1actatus (?) el allo —, sur terre parce qu'il n’a pu s'établir ni enThrace, ni en Crète, et que le séjour de Carthage lui a été particulièrement dangereux, sur mer parce qu'il a subi de furieuses tempêtes ; causes de ces tribulations les violences des dieux motivées par la colère de Junon, dont deux mots fixent le caractère pour tout le reste du poème : Vi superum (°), saesae memorem Junonis ob iram ($); viennent lessouffrances de la guerre — bello — jusqu’à ce qu'Énée ait fondé une ville et introduit ses dieux dans le Latium — inferretque deos Latio — ; c'est là l'idée fondamentale de l’Enéide, sur laquelle Virgile n’a jamais varié (7). Enfin

les conséquences immédiates et lointaines de l'établissement des Troyens en Italie, la formation de la race latine — genus unde laiinum —, puis Albe et Rome. Dès le 7e vers de l'Enéide, nous sommes fixés sur l’idée maîtresse du poème : nous avons Rome en perspective.

Un point intéressant à noter, c'est que, bien que ce préambule soit destiné à donner au lecteur une idée exacte et totale de l’Enéide, il renferme pourtant une contradiction avec la fin du poème. Quand Virgile l’écrivit, 11 avait adopté le système de Caton (1), à savoir que les premiers habitants de l'Italie, étaient les Aborigènes et que la race latine était résultée de leur fusion avec les Troyens. Or, en cours de travail, il s’est décidé à donner une place importante aux Italiotes parmi les ancêtres des Romains ; dans les derniers livres, les Latins préexistent à l’arrivée d'Énée en Italie (2) ; les Troyens se fondent dans la race latine ; ils ne la créent point. D'où la preuve que le préambule a été rédigé avant les dermiers livres et que, dans l’'Enéide définitive, les mots genus unde Latinum auraient été modifiés.

Si original que soit ce préambule, Virgile s’est proposé — et cela est caractéristique de son art — d’imiter discrètement à la fois les premiers vers de l'Jliade et ceux de l'Odyssée (?) ; c’est le procédé de l’imitation conjointe ; il se distingue du reste de ses modèles en ce qu'il déclare qu'il chante en son propre nom — cano — ; il a réservé la muse pour l’invocation qui suit, la légende d’Énée qu'il considère comme de l'histoire, malgré le flottement de la tradition, et qu'il raconte d’après ses sources, l’action mythologique, que les Muses peuvent seules connaître, ce qui est une façon de dire que c'est une fiction (?).

Invocation à la Muse (8-11). — 2. L'invocation à la Muse était un motif trop essentiel de l'épopée pour que Virgile pût le négliger, quoique par le mot cano il ait affirmé sa personnalité et se soit distingué d'Homère, simplement interprète de la pensée divine, qui tire toute sa poésie du commerce avec les Muses. Il demande à la Muse de lui révéler par suite de quelle volonté contrariée ou de quel ressentiment — et il prépare ainsi la réponse — la reine des dieux () force un homme si remarquable par sa piété à endurer tant d’épreuves(f). Et 1l clôt le couplet en s’étonnant qu’une âme divine puisse ressentir de si grandes colères.

Quel est au juste le sens de ce dernier vers ? C’est l'expression de l'indignation d’une âme romaine qui se révolte contre la tradition, qu'il est bien forcé d'admettre, à savoir que le fondateur de la grandeur de Rome, l’homme pieux par excellence, a été persécuté injus-

tement par la reine des dieux. C'est une protestation et une vengeance, non une impiété. En outre Virgile a singulièrement relevé la moralité des dieux homériques ; il n’a pu le faire au même degré pour Junon dont l'hostilité aveugle contre les Troyens était le ressort même de l’Enéide. 11 semble regretter d’être obligé de mettre en scène un personnage divin si peu conforme à l’idée qu'il se faisait, à la suite des philosophes, de la divinité et il est heureux de montrer qu’un simple mortel, l'ancêtre vénéré des Romains, lui est très supérieur. C’est une sorte de paradoxe que cette déesse faisant son souffre-douleurs d'un homme qui ne l’a jamais offensée et qui ne cherche qu’à l’apaiser. La tradition épique, qu'il est obligé d'adopter, est en conflit avec sa conscience de penseur éclairé.

Causes de la colère de Junon (12-33). — 3. A la question posée à la Muse voici la réponse. Il y avait autrefois une ville antique, Carthage, située en face de l'Italie et de l'embouchure du Tibre, au loin. Rome est apparue à la fin du préambule ; ici surgit Carthage ; les deux rivales se regardent. Elle fut opulente, belliqueuse, préférée même à Samos par Junon qui y avait son char et ses armes (1). C’est là la ville dont dès cette époque Junon prétendait faire la maîtresse du monde, si le destin le permettait ; mais elle avait entendu dire —— audierat (?) — que le peuple-roi serait un peuple descendant des Troyens, qui anéentirait la Libye. D'autre part, elle a contre les Troyens un ressentiment tout particulier : le jugement de Pâris et l’outrage fait à sa beauté, les faiblesses de Jupiter pour Ganymède, et elle se rappelle le rôle qu’elle à joué au premier rang pendant la guerre de Troie (3). C’est pourquoi (4) elle écartait les Troyens (°) du Latium ($f) et pourquoi ceux-ci, en vertu des destins, erraient depuis de longues années (7) sur les mers. Et cela n'est pas surprenant, puisque la nation romaine ne pouvait provenir que d'un pénible enfantement.

Ainsi Virgile donne à la colère de Junon un double motif, l'un politique et de conception grandiose, l’autre mesquin et d’amourpropre féminin ; ainsi il aime à juxtaposer, à amalgamer des éléments divers, sans se rendre compte qu'un parti-pris décidé, une simplification hardie produirait un effet autrement saisissant. S'il avait donné uniquement pour cause à la haine de Junon la volonté de faire triompher Carthage de Rome, il l’eût singulièrement grandie et il eût donné à l’Enéide une physionomie bien plus puissante. Maïs il n'ose pas s'affranchir de la conception épique. Toutefois en faisant allusion aux guerres puniques ici, dans les imprécations de Didon au IVe livre, par la bouche de Jupiter au XII, il relève et dramatise

son sujet. Il a montré dès le début que la fondation de Rome est le sujet latent et profond de l’Enéide. La perspective de la lutte de Rome contre sa plus grande ennemie, qui a failli l’anéantir, est projetée comme une ombre menaçante derrière les événements épiques plus insignifiants ; la fiction pâlit à la lumière de l'histoire.

Monologue de Junon (34-49). — 4. Le récit épique commence ici : les Troyens perdant de vue la Sicile et gagnant le large, mettent à la voile, joyeux — Zaelr (1) —. On a remarqué que Virgile jetait le lecteur au milieu de l’action de l’Enéide ; ce n’est pas assez dire ; le moment où les Troyen: espèrent qu'une dernière et courte traversée va les amener en Italie est justement celui où ils sont assaillis par un ouragan si furieux qu’ils manquent de périr et que du moins ils sont rejetés loin du but. Le coup est si fort qu'Énée lui-même doute de la possibilité d'accomplir sa mission, ce qui explique pourquoi il se laisse prendre si facilement à l'attrait d’un bon gîte et à l'amour de Didon. C’est une péripétie dramatique ; entre l’art d'Homère et celui de Virgile s’est placé historiquement le développement de la tragédie grecque. L’Enéide en à été profondément influencée. C’est une épopée dramatique. Le mot laefi est important et caractéristique ; le récit est le fond de l’Enéide, mais ce n’est que le fond. Le grand souci de Virgile c’est l’état d'âme et la pyschologie des personnages, l’impression que les événements font sur eux. Les Troyens sont Joyeux ; leur joie va se changer en angoisse.

L'action commence en même temps sur la terre et dans le ciel. Junon vient de nous être présentée ; immédiatement elle entre en scène. Elle aperçoit des Troyens ; où est-elle ? D'où vient-elle ? Virgile omet de le dire. Le merveilleux d'Homère est détaillé et précis ; celui de Virgile est vague; Virgile a pensé le faire mieux accepter en laissant de côté les réalités un peu puériles ; il lui à enlevé ainsi son caractère de possibilités naïves. Junon débute par un monologue ; le monologue est fréquent chez Homère ; 1l a été perfectionné par les tragiques ; c’est un monologue tragique que nous allons entendre. Le ton en est indiqué par Virgile lui-même — f/ammaio… corde 50 — suivant son habitude d’avertir le lecteur de l'impression qu'il veut qu'il ressente et de le plier à ses intentions. C’est une explosion de passion enflammée — le mot 2#7a a été appliqué trois fois déjà à Junon —, assujettie aux formes oratoires. La passion virgilienne n'est pas la passion réelle, telle que nous la constatons dans la vie, avec ses incertitudes, ses faiblesses ; c'est la passion lucide, raisonnante, concentrée, tirant de cette concentration une force extraordinaire et s'exprimant avec éloquence. Par suite c’est une conven-

tion, la convention proprement classique. Dans ce monologue tout le caractère de Junon se révèle instantanément ; Junon est une déesse, mais elle est femme, une femme hautaine, dominatrice, que toute atteinte à ses volontés et à son orgueil met hors d'elle-même. Telle elle apparaît ici, telle elle demeure. Le caractère très simple est conçu avec une unité magistrale.

Dès le premier mot son moi s'affirme — mene — ; renoncer à une entreprise, se sentir Vaincue — vicéam —,impuissante — nec posse —, c'est là l’humiliation qui l’exaspère. En même temps nous sommes au courant de la situation : Junon est engagée dans une lutte implacable avec un simple mortel : Énée, et elle n’a pas le dessus. Ici se présente à son esprit l’objection capitale qui devrait la faire réfléchir, l'opposition des destinées — velor fais — ; elle y échappe, en femme exaspérée qu'elle est, en ne la prenant pas au sérieux. Elle se remémore alors, pour augmenter Sa confusion, la vengeance tirée par Pallas d'Ajax, fils d'Oïlée et cette fois elle la peint sous les couleurs les plus propres à la rendre blessante par le contraste ; elle a été totale (1) : une flotte entière submergée pour la faute et la folie d’un seul — unius ob noxam et furias — ; éclatante : Pallas, quel privilège ! a manié la foudre de Jupiter, bouleversé la mer ; elle à transpercé la poitrine embrasée de son ennemi et l’a cloué à la pointe d’un rocher. Retour sur elle-même : quelle dérision ! — elle, reine des dieux, sœur et femme de Jupiter, fait depuis tant d'années la guerre — les belligérants sont sur le même pied — depuis tant d'années à une seule nation. Conséquence : elle n’a plus à compter sur les hommages des mortels.

Tel est ce monologue superbe, d’un art si nettement virgilien qu'on le croirait, si l’on n’était pas averti, absolument original. Il a pourtant un prototype, le monologue de Poseidôn dans l'Odyssée. Virgile l’a transformé et y a glissé des imitations de détails pris ailleurs (?).

Démarche auprès d’Eole (50-80). — 5. La conclusion est tellement évidente que Junon ne l’exprime même pas; étant donné la violence de ses sentiments et suivant la loi de rapidité du récit virgilien, elle passe instantanément à l'acte et se rend en Éolie (3), sans que nous sachions comment elle s’y rend. C’est la patrie des ouragans (4). Ces ouragans, Virgile les décrit avec un pittoresque auditif dans lequel il y a le souvenir des voix de la tempête, mais traduit par des artifices de style et des emplois de lettres, l’s pour rendre le sifflement, l’» et l’4 pour le grondement, l’7 pour le roulement du son, le c dur pour la résistance de l’obstacle. C’est là un pittoresque cérébral, non sensitif; nous admirons l’ingéniosité de l'écrivain,

nous ne sommes pas transportés dans le monde réel (?). Le pittoresque auditif est du reste complété par le pittoresque visuel, puisque cet épouvantable fracas a lieu dans l'obscurité sombre des cavernes. Ce qu'il y a de curieux et de caractéristique, c'est que, si sensible que soit Virgile aux aspects et aux sons de la nature, il ne s’est pas inspiré ici d’impressions personnelles, mais qu’il doit beaucoup à Lucrèce (?). Seulement Lucrèce, en nous montrant en jeu les forces des vents, s’en sert pour expliquer des phénomènes naturels. Virgile, dépaysant son emprunt, l’associe au merveilleux mythologique. En outre, Lucrèce n'avait mentionné que des effets normaux et que nous constatons par l’observation ; Virgile voulant donner une idée gigantesque de la puissance de ces éléments tumultueux, déclare que s'ils étaient libres, ils anéantiraient l’univers. C’est une hyperbole très outrée ; or l’hyperbole est une figure dont Virgile se plaît à user, avec un goût souvent contestable.

Pour éviter ce désastre (%), c’est une puissance supérieure, celle de Jupiter, régulateur du Cosmos, qui, après les bouleversements primitifs et les luttes titanesques, a constitué l’ordre actuel et emprisonné les malfaiteurs sous d'énormes montagnes, dans des cavernes sombres où ils conservent toute leur fureur mais où ils se heurtent contre un obstacle insurmontable et sont rendus inoffensifs. Réalisant l'idée de la discipline romaine, il leur a donné un roi, Éole, magistrat à fonctions bien définies, qui leur commande. Ce roi est assis sur une hauteur, le sceptre en main. S'agit-il du sommet de la montagne sous laquelle ils mugissent ? Comment agit-1il sur eux ? Tout cela est fort imprécis. Un des défauts de l’art virgilien c’est le vague dans le détail, et c'est une tentative vaine que de chercher à expliquer ce que le poète n'a pas voulu expliquer lui-même (4). Le tableau a de la grandeur, mais l'attitude d’Éole est figée, conventionnelle ; autrement vivant que le royal mannequin de Virgile est l’Éole homérique, père de six fils et de six filles mariés ensemble, qui fait bonne chère avec eux dans son palais et qui, pour assurer à Ulysse une navigation calme, lui remet les vents enfermés dans une outre. Le personnage est tellement modifié dans le sens d’une fausse noblesse classique, qu'on douterait que Virgile ait songé à l'Odyssée, s’il ne lui avait emprunté un trait significatif (5).

Junon s’adresse à lui en suppliante — swpplex 64 —, mot important, qui nous avertit du ton qu’elle veut prendre et, trait psychologique très pénétrant, qu'elle ne réussit point à prendre, étant trop hautaine pour cela. Son discours est bref, précis et sec. Elle l’interpelle par son nom — Aeole 65 — et, si elle rappelle la fonction que

lui a confiée le père des dieux et le roi des hommes (1), c’est moins pour le flatter que pour expliquer sa visite. La seule raison qu’elle lui donne pour solliciter son intervention c’est qu’elle a besoin de lui personnellement : un peuple, qui est son ennemi particulier — inimica 67 — navigue sur la mer Tyrrhénienne (?)}. Puis elle formule ses ordres, qui sont nets et péremptoires, comme lorsqu'on s’adresse à un inférieur : déchaîner les vents, engloutir les navires ou les disperser sur les flots avec ceux qui les montent (*) — l'alternative, sans doute parce que Junon prévoit que les destins s’opposeront à l’anéantissement — ; assez brutalement elle indique le prix du service qu’elle réclame : de ses quatorze nymphes (4) elle donnera à Éole la plus belle, Deiopea, qui sera sa femme légitime et le rendra père de beaux enfants. Que Junon ait quatorze nymphes à son service, c’est ce que nous ne savons point par ailleurs ; la chose paraît inventée pour la circonstance.

Éole s'incline. Suivant les idées d'ordre qui sont romaines, les dieux chez Virgile sont fortement hiérarchisés. Il donne à Junon son titre, dont elle s’est parée au v. 46 — O regina 76 —- ; à elle de formuler ses désirs, à lui d’obéir ; il est son obligé ; c’est à elle qu'il doit sa modeste royauté, la bienveillance de Jupiter, la faveur d’être admis aux festins des dieux et c'est grâce à elle qu'il commande aux ouragans. Que Junon se soit entremise pour cela, c'est ce que nous ne savons pas d’ailleurs ; la chose paraît être inventée par Virgile; quant aux festins des dieux, c’est un souvenir homérique ; il n’y en à pas dans l’Enéide ; Virgile a trop souci du decorum des dieux, pour nous les montrer à table.

Toute la scène a une couleur nettement originale ; les éléments qui la composent sont pourtant homériques. Virgile à puisé dans l’Iliade, au moment où Héré va demander à Hypnos d’endormir Zeus pour qu’elle puisse accabler les Troyens. L’emprunt et la transformation de l'emprunt sont caractéristiques de l’art virgilien (°).

La tempête (81-123). — 6. À peine Éole a-t-il achevé de parler qu'il agit, ce qui est conforme à l’impatience de Junon et à la loi de rapidité du récit virgilien. Comme la montagne est creuse — cauum.… montem 81 —, qu'Éole la frappe non de la pointe, mais du manche de sa lance — conversa cuspide ($) 8r —, que les mots smpulit in latus 82 expriment, non une déchirure mais une poussée latérale, la représentation est celle d’une coupole qu’on fait basculer en partie, ce qui ouvre aux vents une issue. Ils se précipitent en troupe et leur tourbillon balaie la terre. La terre figure ici pour généraliser la tempête qui n’est pas un grain local, mais un bouleversement universel ;

déjà ils se sont abattus sur la mer qu'ils bouleversent jusque dans ses fonds les plus bas, hyperbole colossale qui n’est pas isolée et qui, avec ses congénères (1), exprime le caractère fondamental de cette tempête qui n’est pas un phénomène naturel, mais un cataclysme épouvantable n'ayant rien de commun avec les ouragans habituels. Il faut admettre qu’une fois libres les vents reprennent leur cours naturel. Virgile ne mentionne ici que l’Eurus et le Notus, souvent accouplés par les poètes (?) et de direction opposée, et l’Africus, à cause du voisinage de l’Afrique ; maïs il y en a d’autres, l’Aquilon 102, le Zéphyre 131 ; il a dit d’abord venti 82, ce qui les comprend tous ; il ne s’astreint pas à les énumérer tous dès le début ; il en nomme successivement quelques-uns suivant ses besoins. Le caractère de cette tempête, ce n’est pas seulement sa violence, mais son instantanéité ($). Et c’est pour cela que les Troyens n’ont ni la possibilité ni le loisir d’esquisser une manœuvre de salut ; ils poussent des cris ; ils sont immédiatement plongés dans la nuit noire ; le tonnerre a retenti ; les éclairs se répètent. C’est l’écrasement, la mort subite, inévitable.

On a quelquefois reproché à Virgile de n'avoir pas fait une tempête romantique. Il y a pourtant des traits de pittoresque visuel et auditif : bouleversement de la mer 84, obscurité noire 80, tonnerre, éclairs 90, grondement des vagues 124, grincement des cordages et cris des matelots 87, sifflement du vent 102. Mais ce sont des traits constants, qui se retrouvent dans tous les ouragans et non pas des souvenirs personnels, originaux, de ceux auxquels Virgile avait pu assister ; ils constituent la tempête classique. C’est bien la tempête classique qu'a peinte Virgile. Mais surtout son intention a été de représenter non point une tempête pittoresque, mais une tempête pathétique. L'intérêt c’est de savoir ce qu’au milieu de ce déchaïnement effroyable vont devenir les navires et les hommes ; ce sont les navires et les hommes que Junon veut atteindre ; le jeu des éléments n’est qu’un moyen et ce n’est pas d'y insister que se propose le poète.

Énée apparaît donc et il devait apparaître en premier lieu, puisque c'est lui qui est visé et que Junon vaincue par lui essaie de prendre sa revanche. Il se sent glacé (4), il gémit, il lève les mains au ciel, ce qui indique qu'il se rend vaguement compte du caractère surnaturel de la tempête. Il envie le sort (°) de ceux qui sont morts sous les murs de Troie ($), se rappelie son combat avec Diomèce (°), et regrette de n'être pas tombé sur le sol où gît (8) Hector, le grand Sarpédon, et où le Simoïs (°) roule sous ses ondes tant de boucliers, de casques,

de cadavres de vaillants. La violence de cette explosion est soulignée, suivant l'usage virgilien, par le mot iactanti 102.

On a regretté que, la première fois que Virgile nous met en contact avec son héros, ce soit pour que nous l’entendions gémir. On voudrait qu il essaie de lutter. Mais ceci est exclu par le caractère même que Virgile a imprimé à la tempête. Dans un cataclysme si soudain et si formidable 11 n'y à qu’à attendre la mort. Ce qu’il y a de fâcheux, c'est quil l'ait mis dans une situation pareille, et le cas n’est pas isolé dans l’Enéide : Énée s’y trouve souvent dans des circonstances telles, qu'il ne peut pas jouer le rôle qui est celui d’un héros épique. En outre Énée n’est ici, comme nous le verrons, qu'une doublure d'Ulysse ; Ulysse lui aussi dans la tempête est tout d’abord découragé et le grand défaut du caractère d'Énée c’est qu’il a tantôt la psychologie d’un héros homérique et tantôt celle d’un contemporain de Virgile ; elle est composée d’éléments irréductibles. Enfin si le découragement est un des sentiments fréquents chez les héros homériques — et à leur exemple Jason dans les Argonautiques 4’ Apollonios n'en est pas exempt —, ils se reprennent vite et essaient de se tirer d'affaire ; ce qu’il y a de malheureux ici pour Énée, c’est qu’il n'y a pas lieu de réagir.

Conformément à sa conception bien arrêtée de la tempête, Virgile nous la montre acharnée contre la flotte troyenne ; c’est d’abord le navire d'Énée qui subit l'assaut. Le vent frappe la voile de face, les rames se brisent (1), le bâtiment tourne sur lui-même et offre le flanc à une énorme lame, en grand danger par conséquent de sombrer. Les Troyens sont suspendus au sommet des vagues ou entraînés jusqu’au fond de la mer. Trois navires sont jetés par le Notus sur des récifs cachés qu’on appelle les Autels — Ayae 109 —, trois autres jetés et enlizés dans les Syrtes (?), spectacle déplorable (?) ; et ceci montre bien le caractère surnaturel de la tempête, puisque les Aræ sont situées entre la Sicile et la Sardaigne (4) et qu'il serait impossible, même par le grain le plus fort, que les bateaux d’une même flotte soient en quelques minutes jetés si loin les uns des autres. L'épisode le plus tragique est celui du navire d'Oronte ; sous les yeux d'Énée (5), qui voit ainsi combien la situation est terrible, une vague énorme s’abat verticalement sur l'arrière et jette à la mer le timonier ; le navire tournoie et s’engloutit. Quelques survivants réapparaissent nageant sur la vaste mer, au milieu des épaves et des trésors de Troie. Pour conclure, un coup d'œil sur les autres navires qui font eau de toutes parts (6) et vont eux aussi s’enfoncer dans les flots.

Ainsi Virgile a fait très nettement ce qu’il a voulu faire (7) ; c'est

l'effet foudroyant de la tempête sur la flotte d'Énée qu'il a décrit, ce qui n'empêche point que sa tempête ne soit en grande partie composée avec des éléments homériques qui, dans le modèle, consti- ‘tuent un ensemble tout autre et d’une physionomie très différente (1).

Intervention de Neptune (124-156). — 8. La tempête ne dure que quelques minutes ; si elle se prolongeait, c'en serait fait des Troyens ; elle s'apaise aussi brusquement qu’elle a éclaté. Averti du déchaînement de l’orage par le grand murmure de la mer (?) et par l'agitation qui s'étend jusqu’au fond (#) Neptune, violemment ému, mais sans * que cette émotion trouble le calme majestueux de son visage, montre sa tête au-dessus des flots et regarde au loin — prospiciens 127. L'apparition est superbe ; ce qui est intéressant ici c’est que Virgile s’est sûrement souvenu du type de Poseidôn de l’art hellénique à partir du 1v® siècle (4). De nombreux passages de l’Enéide montrent qu'il portait un vif intérêt aux œuvres d'art, qu'il s’en est souvenu dans sa poésie, qu’elles ont été pour lui une source d'inspiration. Comment il les jugeait et ce qu'il en a tiré, c'est ce que nous aurons l'occasion d'examiner. Il constate immédiatement l'étendue du désastre (5), se rend compte qu’il s’agit d’une machination de sa sœur dont il connaît le caractère perfide et emporté — le vers est fin et spirituel —, et, pour ne pas compromettre à la façon homérique la dignité divine dans une querelle de famille, c’est à ses instruments qu'il s’en prend ; il appelle à lui l'Eurus, nommé le premier par Virgile 85, et le Zéphyre qui n’a pas été signalé jusqu’à présent, mais qui est un agent de la tempête homérique (f). Il leur adresse une verte semonce. Il est court, impérieux, outrageant. S'il intervient, ce n’est point par intérêt pour les Troyens, qu’il feint d'ignorer, mais parce qu'il a des fonctions sur lesquelles il n’est pas permis à des inférieurs d'empiéter. Magistrat, dans toute la force de la conception romaine, il est chargé de maintenir l’ordre et n’admet point qu’on le trouble contre sa volonté —meo sine numine 133 —. Il est indigné de ce bouleversement (7). Il devrait punir ; mais le plus pressé est de réparer le mal commis. Le célèbre qguos ego. ($) n’est pas seulement un beau mouvement oratoire ; c'est la caractéristique d’un magistrat éclairé, intelligent, plus soucieux de réparer que de châtier. Il se contente donc de menacer en cas de récidive et renvoie les coupables à leur roi, qu'il traite avec une ironie dédaigneuse en comparant sa grandeur (°) à l'humilité de ce fonctionnaire subalterne. Tout ceci est superbe, écrasant, mais n'est pas bien d'accord avec l’idée qui nous a été donnée d’Éole 61 sqq. Si Éole a pour ministère de retenir ou de

déchaîner les vents sur un ordre reçu — iussus —, on ne voit pas quelle faute il a commise, puisqu'il a reçu un ordre de Junon. En réalité, Neptune fait retomber sur un subordonné la responsabilité qui incombe à un autre plus haut placé.

L'ouragan a été excité par une influence surnaturelle ; il est calmé de même et avec une rapidité égale —- dicto citius 142. Par un contraste dont il est coutumier, Virgile fait succéder la peinture de la sérénité tranquille et de la lumière renaissante à celle du tumulte et de l’obscurité (1). Ce sont les hommes qui étaient en danger ; le secours leur vient ; la Néréide Cymothoé et Triton dégagent les trois navires échoués sur l’écueil ; Neptune s'occupe lui-même (?) — tout cela est bien réglé — des navires enlizés dans les Syrtes, dont il ouvre l’accès ; pour rendre plus saisissante l’image du calme, Virgile nous le montre, peut-être en souvenir d'une fresque d’une ville de Campanie, tel qu'il est souvent représenté dans l’art hellénistique et suivant un motif fréquent dans l’art romain, parcourant la surface de la mer sur son char léger. La comparaison qui suit est originale, cas rare chez Virgile — ce sont pourtant chez lui les plus belles — ; l’idée première provient sans doute du rapprochement homérique, devenu usuel d’une assemblée tumultueuse avec les flots de la mer (*). Ce qui lui appartient en propre, c'est l’image de ce grand personnage respecté qui apaise par sa seule présence l'émotion populaire (4). La chose a dû se produire plus d’une fois dans la vie publique romaine. Virgile en parlait-il par oui-dire ou comme témoin ? Nous l'ignorons. Ce qui est très certain, c’est que cela a une couleur romaine, comme le caractère de Neptune, comme les rapports de Junon et d'Éole.

Débarquement en Libye. La chasse. Le repas (157-222). — 9. Les Énéades (5) se dirigent vers la côte de Libye et abordent au point le plus rapproché. Le premier mot du morceau defessi est capital ; il marque leur état physiologique et psychologique ; 1ls sont épuisés. Ils trouvent une espèce de fiord, qui s'enfonce profondément dans les terres ($) et dont une île barre l'entrée ; il faut se figurer cette île comme triangulaire, à cause du pluriel laterum et du fait que la grande lame du large, qui s’y brise, se partage — scinditur — en ondulations qui reviennent sur elles-mêmes (7) ; ce port est entouré de falaises et de deux roches qui menacent le ciel (8) ; à leur pied l’eau est calme et silencieuse ; en haut, des bois dont le feuillage est agité par la brise, ce qui est naturel, puisqu'ils sont sur une hauteur (?). En face de l’entrée, une caverne avec de l’eau douce, des sièges de roc vif, séjour des nymphes. Nul besoin d’amarres ou d'ancres pour les navires au mouillage. Il serait inutile de chercher un port sur la côte d'Afrique ;

il est fabriqué avec des éléments odysséens (1). Ce qui est propre à Virgile c’est l'impression de paix et de sécurité sur laquelle il insiste et qui s'oppose au tumulte et aux dangers qui précèdent ; le contraste, avec la péripétie, est un des moyens préférés de son art et cela, il ne l’emiprunte pas à Homère.

Énée n’a pu amener avec lui que sept navires. Virgile — c’est là ce qui lui importe — peint énergiquement et la joie des Troyens débarqués de se sentir sur la terre ferme — magno telluris amore, optata… harena 171 sq. — et leur fatigue physique : ils se jettent trempés d’eau de mer sur le rivage. Achatès allume du feu (?) ; les autres, malgré leur épuisement — fessi rerum 178 —, tirent du navire le blé mouillé et ce qu’il faut pour en faire de la farine (*). Virgile se propose ici un double but : précurseur de l’art classique, 1l relève par l'élégance du style de petites opérations jugées basses ; psychologue, 1l montre comment, dans des corps anéantis par la fatigue, l’activité se réveille progressivement et la nature reprend ses droits.

Énée ne prend point part à ces préparatifs ; le dédain des soins matériels est un des éléments constitutifs de la prétendue noblesse classique, qui remonte à Virgile. Achille, au ch. IX de l’Zhade, est moins détaché des choses matérielles ; mais la situation n’est pas la même; dans l’/liade, il s’agit de recevoir dignement des hôtes ; ici il n’est question que du repas des équipages. Quoiqu'il en soit, Virgile réserve son héros pour des occupations moins terre à terre, penser, sentir, agir. Énée monte donc sur un point culminant (4) d’où il embrasse l'étendue de la mer pour voir s’il n’apercevrait point quelqu'un de ses compagnons ; c’est à leur sort qu'il songe ; aucun navire à l'horizon. Il aperçoit trois cerfs suivis d’une harde nombreuse, saisit l'arc et les flèches qu'Achatès avait apportés à tout hasard ; lui est parti sans armes ; nous apprenons seulement ici qu Achatès l’a suivi; c'est un usage chez Virgile de ne faire apparaître les personnages qu'au moment où ils jouent un rôle. Énée tue sept bêtes 6), parce qu il a sept navires. Il les distribue à ses compagnons avec du vin dont Aceste (f) avait fait cadeau au départ. Il y a dans ce récit des difficultés : comment du haut de son rocher Énée peut-il atteindre les cerfs ? Il n’est pas question qu'il en descende — constihit hic 188: Comment, avec le seul Achatès, peut-ilrapporter sept cerfs énormes ? (?} Virgile ne se soucie pas du détail exact ; il s’est préoccupé de montrer chez Énée un chef attentif, inquiet du sort de ses compagnons disparus, soucieux des besoins de ceux qui lui restent. Cela lui a paru plus important que des réalités sans grand intérêt. Homère, qu’il a. imité ici ($), procède autrement.

Après avoir pourvu à la nourriture de ses compagnons, Énée songe à réconforter leurs âmes. Il leur fait un petit discours, qui n’est pas toujours d'une logique bien convaincante, mais qui peut suffire à des esprits communs et naïfs. Il leur rappelle qu'ils ont subi des épreuves plus terribles (!) et que la divinité mettra fin également à celles-ci — cela est aléatoire. II leur parle de Scylla, des rochers des Cyclop:s et leur fait entrevoir que ce sont des aventures, dont peut-être ils aimeront plus tard à se souvenir — perspective assez médiocre et qui n'adoucit pas beaucoup le présent. Enfin — et c’est là le point véritablement solide —, ils ont leur destinée qui les appelle dans le Latium (?) où revivra Troie. Il conclut en les engageant à témoigner de l'endurance (?) jusqu’à l’arrivée de jours meilleurs.

L'intention et le ton du discours sont soulignés par Virgile — dictis maerentia pectora mulcet 197 — ; il est bien approprié à son but. Il est du reste largement imité de l'Odyssée (4).

Le grand mérite d’Énée en prodiguant ces encouragements mélancoliques, mais au fond virils, c’est qu’il n’est pas rassuré lui-même. Ce n’est pas un impulsif, comme les héros d’'Homère, c’est un homme réfléchi, qui se maîtrise et subordonne tout à son devoir. On lui a reproché de n'avoir qu'une espérance de commande et après tant d'assurances données de n'avoir pas une confiance plus robuste dans sa destinée ; mais après la catastrophe dans laquelle il à failli périr lui et son peuple, il est naturel qu'il soit déprimé. Vénus elle-même, un peu plus loin, demande à Jupiter s’il n’a pas changé d'avis. En outre, l’idée dominante du 1r°* livre, est de faire passer les Troyens de l'extrême infortune à la sécurité, des perspectives sombres à une situation riante ; c'est donc là le point de départ nécessaire de la conception esthétique. Quant à ses compagnons, ils sont maintenant ranimés par ses paroles mais surtout par la certitude d'un repas plantureux. La préparation de la viande des cerfs tués est décrite avec précision et conformément aux usages (°). Puis les Troyens s'étendent sur l'herbe (6) et mangent avec délices ; ils s'emplissent de vieux vin et de gibier gras 213. Évidemment, Virgile a voulu peindre ici leur-bestialité ; remarquons toutefois qu'ils sortent d’un cataclysme qui les rend plus sensibles au bien-être. Ce n’est que le repas terminé (7) qu'ils songent à déplorer le sort de leurs compagnons. Cette psychologie terre-à-terre est du reste homérique. Ce qui ne l’est pas, c’est le soin que prend Virgile de montrer combien Énée leur est supérieur. Il est probable qu’il mange ($), mais cela ne nous est pas dit. Il ne reparaît que pour se distinguer — praecipue — par sa sensibilité — pius (°) 220 —, quand il s’agit de pleurer les

absents et ses regrets se portent sur eux successivement (1). L’effort de Virgile pour le mettre bien au-dessus du vulgaire est évident.

Entretien de Vénus et de Jupiter. Message de Mercure (223-304). — 10. L'action de l’Enéide étant double, terrestre et céleste, la difficulté était d'introduire les scènes dans le ciel sans interrompre l’action sur la terre ; Virgile en a triomphé très élégamment : la démarche de Junon a lieu pendant la navigation des Troyens, sur laquelle il n'y a rien d'intéressant à nous dire jusqu'au moment où éclate la tempête ; l'entretien de Vénus et de Jupiter s'engage lorsque repas et souvenirs donnés aux compagnons disparus sont terminés, les Troyens n'ayant plus rien à faire qu’à s'endormir ; il ne fait pourtant pas encore nuit, comme le montrent les v. 223-226 (?).

Nous avons dit que l’Enéide était un duel entre deux déesses, Junon et Vénus. Virgile nous a dès l’abord présenté la première ; il fait immédiatement apparaître la seconde. Junon personnifie l’action qui s'exerce au détriment des Troyens, Vénus celle qui les sauve ; dans tout le poème, quand Junon leur porte un coup, Vénus est là qui le pare ou tout au moins qui en atténue les conséquences. En outre, l'intérêt est la peinture du caractère des deux adversaires ;: ce sont deux femmes, l’une altière, cassante, n’admettant pas qu’on lui résiste, voulant briser l'obstacle, l’autre fine, adroite, sachant que douceur vaut mieux que violence et qu'en tournant les difficultés on arrive à ses fins plus sûrement qu’en les heurtant de front. Junon personnifie la colère et la haine, Vénus la douceur féline et l'amour. L'opposition de ces deux caractères, mise en œuvre dans toute l’Enéide, a été tracée par Virgile avec une maîtrise incomparable. Il a cru devoir dès le début esquisser la psychologie de Junon; pour éviter la symétrie, il n’a rien fait de pareil pour Vénus ; mais Vénus se peint par ses paroles et elle se peint tout entière. Macrobe à fait observer avec raison qu’on trouve dans Virgile tous les genres d’éloquence ; le monologue de Junon est hautaïin, violent, exaspéré, le discours de Vénus est insinuant, enveloppant, tout aussi passionné, mais d’une passion qui n’éclate qu’au moment voulu. |

Les hostilités vont s'engager de la façon la plus nette et la plus aiguë et elles s'engagent tout de suite à l'avantage de Vénus ; Junon ne s’est adressée qu'à une divinité très inférieure, Éole ; Vénus porte sa cause devant le maître des dieux. Comme le Zeus homérique, Jupiter qui n’a point, comme le Dieu de la philosophie spiritualiste, l’omniscience qui lui rend tout présent, contemple la terre ; il n’a pas d’autre moyen de savoir ce qui s’y passe ; mais tandis que

le Zeus homérique regarde des sommets de l'Olympe ou de l’Ida, il est dans les couches supérieures de l’éther — aethere summo 223 —, au haut du ciel — wertice caeli 225 —, ce qui est moins matériel (1), Justement 1l fixe les royaumes de Libye (2) et s’en occupe — /ales sactantem pectore curas 227 —, ce qui souligne l’à-propos de la venue de Vénus, tandis que la démarche de Junon auprès d'Éole a dû paraître à celui-ci singulièrement imprévue. Il ne semble pas s’être aperçu de la tempête, ce qui veut dire tout simplement que Virgile n'a pas voulu l'y faire intervenir. D'où vient Vénus, il ne le dit point, pas plus qu'il n’a dit d’où venait Junon. De Junon il n’a donné qu’un portrait psychologique ; un trait indique que Vénus est la déesse de la beauté — oculos… nitentes (*) 228. Le ton de son discours est indiqué par les mots éristior. lacrimis oculos suffusa 228 ; c'est une plainte, mais ce n'est une plainte qu’au début, cette plainte se change chemin faisant en plaidoyer et elle se termine sur un ton tout autre que celui par lequel elle à débuté. |

Dans un exorde, court, insinuant et flatteur, Vénus exalte la puissance dc Jupiter (À) ; puis avec une naïveté feinte, car elle sait très bien qu'il ne s’est rien passé de pareil, elle lui demande en quoi Énée son fils — meus Aeneas 231, ce qui justifie l'intérêt qu'elle lui porte —, en quoi les Troyens l’ont si gravement offensé (°) ; elle ne s'explique pas autrement leurs malheurs, qu’elle exagère du reste (6). Elle rappelle alors une promesse formelle que lui a faite son père (?), de faire sortir des Troyens les Romains, futurs maîtres du monde, et elle se borne à demander pourquoi il a changé d'avis ; ceci est d'une douceur féline ; elle n’exige rien ; elle est douloureusement surprise et ne comprend pas ; cette perspective suffisait à la consoler, car elle est patiente ; elle cherche à émouvoir la pitié de Jupiter; ce qui n'empêche pas qu'elle n’aboutisse à une question ferme et nette : Quel terme assignes-tu (8) à leurs maux ? Alors elle se met à plaider leur cause ; la solliciteuse fait place à l'avocat et, comme le discours est la contre-partie du monologue de Junon, que Junon a affirmé son droit de se venger d’Énée parce que Pallas s’est vengée d’'Ajax, elle s’autorise de l’exemple d’Anténor qui à réussi à conduire une partie des Troyens en pays sûr et à y fonder une ville, Padoue, pour réclamer la même chose en faveur d’Énée et ici ce n’est pas seulement au nom d’Énée qu’elle parle ; elle fait cause commune avec lui — nos 250 —-, elle rappelle sa descendance de Jupiter — ua progenies (*) 250 —-, l'engagement de diviniser Énée et s’indigne de la différence de situation, puisque la flotte est perdue — exagération ; elle n’ignore pas qu’un navire seulement a été anéanti et que les autres

se retrouveront — et cela sans motif plausible, par suite de la colère d’une personne qu’elle ne nomme point — par discrétion ; c’est la femme de son père. Viennent alors les grands mots : Nous sommes abandonnés, repoussés bien loin de l'Italie. Et elle termine par un reproche : Est-ce ainsi qu’on honore la piété ? (1) et par une sommation : elle réclame la résurrection du royaume de Troie.

Elle s’est fort échauffée à la fin de ce discours, humble et calme en apparence au début, et qu’elle clôt, avec une énergie digne de Junon elle-même, -par des interrogations impérieuses et pathétiques. Le père des dieux et des hommes sourit de cet air qui rassérène un ciel orageux (?) ; ce sourire est bienveillant et suffit à montrer à Vénus qu'elle a cause gagnée. Il signifie sans doute aussi que Jupiter a démêlé ses artifices, l’exagération voulue de ses plaintes, ses efforts à la fois pour le séduire et pour le rendre responsable, la convenance par laquelle elle n’a pas nommé Junon qu’elle déteste, qu'il n'est pas dupe de ce manège, mais qu'il le trouve ingénieux et innocent. Puis il embrasse sa filie (?) avec une tendresse délicate, ce qui est une consolation, une sorte d'engagement à son égard ; une femme qui pleure et qu'on embrasse sent qu’on ne lui refusera rien ; au fond elle n’a pas tort, les malheurs d'Énée sont immérités et elle souffre dans son amour maternel qui est touchant. Il y a là une petite scène de famille qui est charmante ; le Jupiter de Virgile n’est pas un mauvais mari ; il tolère sa femme ; il préfère sa fille. Mais ce n'est pas uniquement une scène de famille ; sa réponse est un des trois grands morceaux de l’Enéide consacrés à la glorification de Rome. Romze 7, KRomanam.…. gentem 33, nous ont avertis que les événements de l’Enéide sont un acheminement à la fondation de Rome ; mais ce ne sont là que des allusions rapides ; il fallait en tête du poème un développement important qui présentât l'empire romain comme une chose fatale ; l'intérêt romanesque était diminué, toute incertitude sur le dénouement étant supprimée ; il ne s’agissait plus que de savoir comment les Troyens atteindraient le but; mais Virgile écrivait pour des Romaïns pour qui passait avant tout l’orgueil de constater que leur existence faisait partie du plan même de l’univers. Il est naturel qu'il n'ait pas réuni tout ce qu'il voulait dire sur ce sujet en un morceau unique qui eût été d’une dimension exagérée ; 1l a préféré s’y reprendre à trois fois, faisant ainsi réapparaître dans diverses parties de l’Enéide ce qui en faisait pour ses lecteurs l'intérêt souverain. Les trois passages ont du reste leur physionomie spéciale et sont accommodés au contexte. Ici comme, nous allons le voir, il s’agit surtout de rassurer Vénus sur le sort d'Énée ; le fond est

donc de lui faire connaître nettement la destinée d'Énée, d’Ascagne et de l'illustre descendant d’Ascagne, Octavien ; il prend ainsi un caractère familial ; il est approprié à la situation ; cela n'empêche pas que dans les trois morceaux il y a des dominantes, l'affirmation de l’universalité et de l'éternité de l'empire romain et le rappel des deux fondateurs Romulus et Auguste, rapprochement qui était de nature à plaire à ce dernier, avide d’être considéré comme un nouveau Romulus (1).

Naturellement l’éloquence de Jupiter est d’un caractère spécial qui forme avec le discours de Vénus un contraste saisissant. Le discours de Vénus était plein de sous-entendus, d’habiletés féminines, mouvementé. Jupiter est franc, droit et tranquille ; il est le maître tout-puissant qui expose des choses immuables et égale par la magnificence de la parole la grandeur des faits. D'abord en quatre vers il répond à toutes les inquiétudes de Vénus, en reprenant les mots mêmes dont elle s’est servi : elle n’a rien à craindre ; les destins des siens sont irrévocablement fixés : elle verra la ville de Lavinium qui lui a été promise ; elle introduira Énée dans le ciel ; il n’a pas changé d'avis (?). Jupiter pourrait s'arrêter Là : Vénus n’a plus rien à redouter. Mais c’est un père affectueux, qui, voyant sa fille soucieuse (%), tient à lui en dire plus long ; et c’est ainsi que Virgile rattache aux effusions familiales le développement qui intéresse surtout le patriotisme. Il lui (*) révélera donc le mystère des destinées, ce qu'il ne fait point pour Junon, qui n’en sait quelque chose que vaguement et par intermédiaire. Vénus était surtout préoccupée d'Énée : il lui retrace à grands traits son rôle dans l’Enéide : il fera en Italie une guerre gigantesque, réduira des peuples belliqueux, leur imposera une civilisation, leur construira une ville, régnera trois ans sur le Latium, après la soumission des Rutules, ce qui du reste n’est pas absolument conforme avec le dénouement de l'Enéide, d’où il suit que dans l’Enéide définitive ce passage aurait subi des modifications (5). Vénus n’a point parlé d’Ascagne (f) ; mais elle s'intéresse autant au fils qu’au père ; Jupiter lui apprend donc qu'il régnera trente ans, transférera le siège du pouvoir de Lavinium (?) à Albe, qu’il fondera et dont il fera une ville puissamment fortifiée (8) ; là, pendant trois cents ans, régnera la famille d'Hector (?), que Virgile nomme fréquemment dans l’Enéide, pour rappeler à la mémoire le grand guerrier de l’Iliade ; nous verrons qu’au livre VI Virgile donne aux rois d’Albe une origine différente et que, comme au livre VI c’est bien sa dernière pensée qu’il exprime, il eût sûrement apporté ici quelques modifications (1°). Une des principales préoccu-

pations de Vénus était d'obtenir la confirmation du fait que des Troyens naîtrait le peuple romain ; Jupiter lui explique comment la chose aura lieu : Ilia, fille de roi et prêtresse, aura de Mars deux jumeaux, dont l’un Romulus prendra en main les destinées de la race, fondera Rome et donnera son nom aux Romaïns. Vénus avait de Jupiter la promesse que les Romains domineraient le monde ; il renouvelle solennellement cette promesse en annonçant qu'il n’assigne de bornes à leur puissance ni dans l’espace, ni dans le temps. Enfin Vénus s'était plainte de Junon en mots couverts, mais violents ; Jupiter ne lui donne pas tort (1) et reconnaît ses excès, mais annonce qu’elle deviendra plus sage et favorisera avec lui (?) les Romains maîtres du monde, nation qui portera la toge (*). Dans les deux premiers livres de l’Enéide, surtout au second, les Troyens sont représentés comme des vaincus qui ont succombé sous la déloyauté des Grecs, En., 1, 30, Troas relliquias Danaum atque immiis Achalli ; il était donc naturel de signaler dès le début la perspective d’une revanche éclatante et c’est pourquoi Jupiter annonce que l'avenir la leur réserve ; ils la montre complète, implacable — serwiio premet… dominabitur 285 —, et il nomme les pays qu'elle atteindra, Phthie, la patrie d'Achille, Mycènes, la patrie d’Agamemnon, Argos, la patrie de Diomède (*), l'adversaire d'Énée dans l’liade, et la ville chère à Junon. L’éloge enthousiaste d’Octavien est introduit de la façon la plus appropriée par la mention de sa descendance d’Iule, et Vénus est ainsi fixée sur le sort des trois principaux membres de sa famille : Énée, lule, Octavien ; en même temps il est imprégné des sentiments qui régnaient à l’époque où il a été rédigé ; il est antérieur au 16 janvier 17, puisqu'Octavien n’y porte pas encore le titre d'Auguste, c'est-à-dire qu'il est écrit sous l'impression de sa victoire à Actium et de son retour triomphal à Rome et c’est pourquoi Vénus le recevra au ciel — lui aussi (°) — chargé des dépouilles de l'Orient — spoliis Orientis onustum 289 — ; plus tard il aurait d’autres titres à son actif. Le grand résultat de la bataïlle d’Actium, c’est l’avènement de la paix et de la légalité sous la protection des anciens dieux de Rome, qui vont retrouver leur prestige, l'antique Fides (6), Vesta (7), Quirinus et son frère Remus (8) ; on sait avec quelle persévérance Auguste s'est appliqué à rendre leur lustre aux divinités du vieux temps. L'acte capital par lequel Octavien scellera la paix, ce sera la fermeture du temple de la guerre (°), que Virgile affecte de croire définitive, décrivant dans de très beaux vers le monstre — Furor — enchaîné de liens indestructibles et dont la bouche ensanglantée gronde (1°). On voit avec quel art Virgile a adapté l'éloge d'Octavien

aux circonstances ; à la fin du premier livre des Géorgiques, il suppliait les dieux de permettre à Octavien de terminer les guerres civiles et de sauver l'empire ; 1l constate ici que ses vœux ont été exaucés et c'est avec Joie qu'il le proclame ; il ne paraît pas douteux que dans son esprit les deux morceaux ne soient en relation directe (1).

Il ne nous dit pas ce que devient Vénus. Jupiter envoie Mercure (2?) sur la terre pour que les Troyens soient reçus comme des hôtes à Carthage. On ne voit pas bien la nécessité de cette démarche, puisque les peintures du temple de Junon décrites plus loin montrent que Didon connaît d'avance les malheurs de Troie et n’y est pas insensible.

Ici naturellement et dans les morceaux analogues, Virgile est moins dépendant d'Homère que précédemment et c'est justement lorsqu'il se permet d’être original qu'il s'élève le plus haut, ce qui fait regretter qu'il se soit asservi à une conception esthétique fausse et à un procédé de travail ingrat. Il a pourtant emprunté quelques traits à des situations homériques analogues à celle qu’il représente ici {°).

Départ à la découverte. Rencontre de Vénus (305-417). — 11. L’action reprend sur la terre et nous retrouvons le pieux Énée. Soucieux de ce qui se passe dans l’âme de ses personnages autant et plus que des évènements, Virgile continue à nous montrer en lui un chef réfléchi, actif, sachant qu'il a charge d’âmes et de corps, intelligent et prévoyant. Il a passé la nuit à songer à ce qu'il va faire ; aussitôt l'aurore levée, il se décide à aller à la découverte pour renseigner ses compagnons. Il dissimule sa flotte dans un renfoncement de la falaise et sous l’abri des arbres du port, dont il a été question tout à l'heure ; il marche accompagné du seul Achatès — il est brave (*) — et brandissant deux javelots, attitude très décidée. Le morceau a beaucoup d'unité ; c’est cependant une mosaïque d'éléments homériques (5), industrieusement assemblés et combinés ; ce qui en gâte l'effet pour le lecteur, c’est qu'Énée n’est menacé sur sa route d'aucun danger et va au-devant d’une hospitalité généreuse.

Au milieu de la forêt — media. silua 314 —, de cette forêt qui couronne les falaises du port où il a abordé et qui s'étend jusqu'à une certaine distance de Carthage, sa mère se présente à lui ; elle le cherchait, son intervention amicale est la contre-partie de l'intervention hostile de Junon ; elle ne s’est pas contentée de sa démarche auprès de Jupiter ; elle se mêle directement à l’action, tandis que Junon, sauf dans un cas, opère par intermédiaires et ne descend pas sur la terre ; en se dérangeant elle-même, elle fait preuve de tendresse

et de sollicitude maternelle. L'idée de transformation en vierge chasseresse est très piquante et l’idée première en a sans doute été fournie à Virgile par le fait qu'Ulysse en présence de Nausikaa, feint de reconnaître en elle Artémis, Od., VI, 151. Son aspect est celui d'une jeune Spartiate ou de l’amazone Harpalycé, qui a été pour Virgile le type de Camilla ; l'idéal de la vierge chasseresse ou guerrière, type favori à l’époque hellénistique, lui a paru très séduisant. Il en décrit ici le costume et la physionomie avec une rare élégance de style et comme les traits, sauf quelques modifications, sont ceux de la Diane de Versailles, 1l est vraisemblable qu'il s’est inspiré d’un original plastique.

Vénus évite à Énée l'embarras de l’aborder en lui adressant la première — prior 321 — la parole, à lui et à son compagnon et elle leur demande s'ils n’ont point aperçu une de ses compagnes errant à la recherche d’une piste ou poursuivant à grands cris un sanglier écumant lancé ; le vers, si l’on songe qu'il s’agit d’une jeune fille, est d’un effet très pittoresque. Énée lui répond avec une précision toute virgilienne (1) et se trouve embarrassé pour savoir à qui il a affaire ; l’air de son visage, sa voix ne sont pas d’une mortelle ; il reconnaît une déesse (?), Diane ou une nymphe, et lui demande de lui apprendre dans quel pays ils ont été poussés par la tempête (®) ; en échange il lui promet de nombreuses victimes (4). Vénus répond modestement qu'elle n’est pas digne de cet hommage et que c’est la coutume des jeunes filles Tyriennes de porter le carquois et le cothurne de pourpre ; où Virgile a-t-1l pris cette coutume ? Nous l’ignorons ; c'est vraisemblablement une invention pour la Circonstance. A la question d'Énée elle répond avec une concision extraordinaire : il est en Libye (°), dans.un royaume Punique, près d’une ville fondée par les Troyens descendants d’Agénor ; la reine est Didon, partie de Tyr, pour fuir son frère. Et comme tout cela doit être pour Énée une énigme, elle commence un récit qu'elle caractérise en disant que l’histoire est longue, mais qu'elle se bornera à l'essentiel — swmma sequar fastigia rerum 342 —, Caractéristique qui s'applique exactement au morceau, mais qu'on peut étendre à la narration des faits virgiliens opposée à celle d'Homère ; elle est rapide, s'attache au principal, néglige les détails, tandis que la narration homérique se complaît en elle-même, s’attarde pour tout dire et ne choisit pas. Ce n'est pas assez d’ailleurs de dire du récit de Vénus qu’il est d’une concision merveilleuse, que tous les mots y sont utiles pour l’intelligence des faits et des sentiments ; c’est le résumé pathétique d’une tragédie : voici d’abord les personnages, Didon, la reine actuelle de

Carthage, mariée à Sychée, un homme opulent (1), qu’elle aime comme on aime d'un premier amour ; c’est un couple heureux, dont l’existence s'annonce délicieuse, brillante. Surgit le traître, Pygmalion, roi de Tyr, propre frère de Didon, un monstre de scélératesse. Le crime : il assassine Sychée par surprise — c’est une lâcheté — devant ses autels domestiques (?) — c’est une impiété — pour un motif bas, l'amour de l'or, sans égard pour la tendre affection de sa sœur. Suit pour Didon une longue période de douloureuse incertitude, où le meurtrier la berce d’un vain espoir. Mais voici la péripétie : Sychée apparaît la nuit à Didon pâle (°), ensanglanté (4), lui révèle le forfait, lui ordonne de fuir immédiatement et lui désigne l’endroit où sont cachés les trésors de Pygmalion ; le traître va être puni par où il a péché. Le dénouement : Didon se décide à fuir et réunit ceux qui haïssent ou craignent le tyran ; on saisit des navires qui se trouvent là, on embarque l’or de l’avare Pygmalion (5). On arrive à l’endroit ($) où, dit Vénus, « tu vois (7) actuellement des constructions gigantesques et la citadelle de Carthage naissante qui s'élève » ; puis elle fait allusion à l’achat du sol et au sens du mot Byrsa ().

On ne trouve dans ce récit que quelques analogies de détail avec Homère, qui ne trahissent pas une imitation directe (°). Les faits sont à peu près ceux que Timée paraît avoir introduits le premier dans la littérature et dont Justin a conservé un abrégé qu'on regarde comme fidèle ; ce qui appartient à Virgile c’est le pathétique avec lequel il les a dramatisés et adaptés au contenu de son poème. Avec l'apparence de donner à Énée le renseignement qu’il a demandé, il s'est proposé en réalité de nous présenter Didon — le livre I est nécessairement le livre des présentations — et il l’a présentée de manière à la rendre dès l’abord sympathique et surtout à préparer le rôle qu’elle doit jouer dans la suite. C’est une jeune femme qui s’abandonnait au charme d’un premier et innocent amour et qui ne demandait qu’à être une tendre épouse ; son bonheur détruit par un crime affreux, les circonstances ont développé chez elle des qualités d'énergie virile et de résolution : elle a réuni des partisans, s’est mise à leur tête, a entrepris une expédition périlleuse et est en train de fonder une très grande ville. L’intention bien évidente de Virgile a été principalement de la mettre en parallèle avec Énée, de montrer que leurs destinées sont semblables et qu'ils sont dignes l'un de l’autre. Tous deux dans des circonstances déplorables, Énée à la suite d’un désordre public, Didon pour des malheurs domestiques, ont été contraints de s’exiler ; Énée, sa patrie vaincue, s’est mis à la tête de son peuple pour lui en chercher une autre à travers les

CARTAULT. Ë

mers ; Didon a entraîné une partie des Tyriens et, sur d’autres rivages, leur à procuré d’autres foyers ; Énée va fonder ce qui sera plus tard l'empire romain : il est roi, elle est reine. Didon est le pendant voulu d'Énée.

Vénus à terminé son récit par des questions, qui n'ont pas pour elle d'intérêt, puisqu'elle sait ce qu’elle feint de vouloir apprendre, et auxquelles Énée répond du reste exactement (1), mais qui, dans l'intention de Virgile, ont pour but de nous faire connaître Énée et les Troyens ; nous les avons déjà vus à l’œuvre, mais nous ne savons sur eux que peu de chose. Il s’agit surtout de nous imposer les sentiments que nous devons éprouver pour eux ; ils sont dignes de pitié ; car c’est un peuple accablé par le malheur et c’est là la dominante qui s’accuse dans les livres I et IL ; aussi la réponse d’Énée est-elle plaintive et désolée, ce que Virgile souligne avec insistance par les mots susprirans 371, querentem 385, medio. dolore 386 ; il la tire péniblement -du fond de sa poitrine 371 ; elle est loin de valoir le récit de Vénus ; elle est emphatique, parfois de mauvais goût parce que Virgile est retombé ici dans limitation homérique directe et que ce qui convient à Ulysse ne convient pas toujours à Énée ; il lui faudrait toute une journée pour raconter ses malheurs (?) — or, il les raconte plus loin en quelques heures — ; il vient de l’antique Troie et, après une longue navigation, il a été poussé par la tempête en Libye; il est le pieux Énée, qui emporte les Pénates arrachés à l'ennemi et sa renommée est montée plus haut que l’éther (?) hyperbole familière à Virgile, mais qui ne convient guère à Énée, homme — nous le verrons ailleurs — très bien élevé (À) ; il va en Italie, origine de sa race qui remonte à Jupiter ; il est parti avec vingt mavires — renseignement que nous n'avons pas eu encore —-, guidé par sa mère (%) — chose dont il n’est pas question au 1. III — ; ilneluien reste que sept fort avariés ($) ; il erre dans les déserts de Libye, inconnu, dénué de tout, expulsé de l’Europe et de l'Asie.

Vénus, qui souffre de la peine de son fils et qui à toutes les délicatesses — elle est vraiment charmante — l’interrompt pour le consoler. Tout en affectant de ne pas le connaître, elle l’assure qu’elle ne croit point qu'il soit indifférent aux dieux (*) et l’engage à se rendre chez la reine (). Puis elle le rassure par le présage de douze cygnes, qui, poursuivis tout à l’heure par l'aigle et maintenant délivrés de leur ennemi, se disposent à se poser sur la terre (°), battent bruyamment des ailes et chantent; ce n'est pas là seulement un pittoresque auditif ; ils expriment leur joie (1°) et c’est là le premier anneau des choses rassurantes qui vont conduire les Troyens de l'abattement

total à l’allégresse. Elle voit là un augurium, mot romain, bien que l'idée première vienne peut-être de l'attaque homérique de l'aigle contre les oies, les grues, les cygnes (1) ; c’est le présage du retour des douze navires qu'il croit perdus (?). Elle termine en lui répétant son invitation à se rendre à Carthage et lui indique le chemin (S).

Ce passage est une conversation ; Vénus prend trois fois, Énée deux fois la parole ; or ceci est unique chez Virgile ; comme il a transformé le récit, il a transformé également la conversation homérique ; chez Homère, les personnages causent volontiers et longuement ensemble ; chez Virgile, les interlocuteurs n’ont généralement qu’une fois la parole ; ils concentrent tout ce qu’ils ont à dire dans un exposé et cet exposé prend presque toujours la forme oratoire.

Chez Homère, quand les dieux qui ont pris la forme humaine ont terminé leur mission, ou bien ils disparaissent simplement, ou ils se transforment sous nos. yeux ; c'est cette seconde convention que Virgile adopte ici et elle lui à fourni des vers d’une rare élégance et d’un effet très plastique : la déesse s’en va, on voit son cou rose, on sent le parfum de ses cheveux, son vêtement descend jusqu’à ses pieds et sa démarche est celle d’une divinité véritable. En même temps 1l faut noter la convenance de la transformation : Vénus se révèle, mais discrètement, comme la déesse de la beauté (4), et tout à la fois elle gagne en chasteté par l'allongement de son vêtement et en majesté par son port (°), ce qui malgré les éléments homériques (f) constitue un tableau tout à fait virgilien. Quant à Énée, il trouve l’occasion de manifester son bon naturel ; excellent fils, excellent père, ce sont là, avec le courage guerrier, les traits fixes de son caractère. Il se plaint d’être si souvent (?) abusé par sa mère qui lui apparaît sous de fausses apparences et de ne pouvoir converser ($) avec elle sous sa forme naturelle. Puis il se met en marche et Vénus l'enveloppe, lui et Achatès, d’un épais brouillad, ce qui n’a d'autre but que de préparer l’imprévu et le coup de théâtre de son apparition subite devant Didon ; Jupiter en effet ayant pris soin d'envoyer Mercure disposer favorablement les Carthaginois en faveur des Troyens, ceux-ci ne risqueraient rien en entrant dans la ville ; maïs, une fois reconnus, la scène à effet serait impossible. En outre, nous ne comprenons pas bien, puisque Vénus ne les avertit pas, comment ils savent qu'ils sont en effet emprisonnés dans ce brouillard et qu'il leur faut attendre pour se montrer qu’il se dissipe. La chose est présentée d’une façon bien plus naturelle dans le passage de l'Odyssée qu'imite ici Virgile (°).

Vénus s’en va à Paphos (1). C’est par exception que Virgile se conforme ici à l'usage homérique de nous renseigner exactement sur les déplacements des dieux. Il a voulu s'approprier le gracieux passage du chant de Démodokos (?) où, après son aventure avec Arès, Aphrodite retourne à Chypre, et il l'a très élégamment enjolivé. Homère, plus voisin de la réalité, parle d’une enceinte sacrée et d’un autel, Virgile hyperboliquement de cent autels. Homère d’encens, Virgile d’un encens de qualité supérieure — Subaeo 416 — ; il ajoute les fraîches guirlandes embaumées et supprime la toilette de la déesse par les Charites, qui convenait à la coquetterie de l’'Aphrodite homérique, mais non à la mère plus sérieuse d’'Énée.

Entrée à Carthage (418-440). — 12 Tandis que Vénus regagne Paphos — interea 418 —, Énée et Achatès ont rapidement fait du chemin dans la direction indiquée. Ils escaladent la colline, qui, suivant Polybe, se dressait sur l’isthme reliant la ville au continent — Virgile s’est donc procuré des renseignements sur la topographie de Carthage — ; ils arrivent au sommet, et de là Énée, qui est le personnage principal, aperçoit le panorama de la ville — adversasque adspectat (*) desuper arces 420. Le premier soin de Virgile, qui tient à ne pas faire de son héros un être inerte, mais quelqu'un qui pense et qui sent, c'est de nous communiquer son impression : il admire ; et ce sentiment est si naturel, qu’il faut se reporter à l'Odyssée (*) pour se convaincre qu'ici encore il n'est que le doublet d'Ulysse. Toutefois la nature de cette admiration est toute différente : 11 est tout simple qu Ulysse, qui depuis longtemps ne s’est pas trouvé dans une grande ville, pourvue de tout ce qui était nécessaire à la civilisation contemporaine, admire la ville des Phéakes. Bien plus profond doit être l’étonnement d’'Énée en apercevant brusquement une puissante cité s'élever au milieu du désert et des constructions gigantesques remplacer fièvreu sement les huttes des indigènes ($). En outre, l'admiration d'Ulysse ne produit rien, tandis qu'Énée doit concevoir une haute idée de Didon qui fait sortir une grande cité du néant. Enfin le spectacle de la fondation d'une ville est quelque chose que Virgile ne trouvait pas chez Homère. Ce qui frappe Énée, c'est la masse des constructions — molem ($) 421 —, les portes, les rues (?) et le bruit — sérepitum 422—, le mot n'est pas seulement un mot de pittoresque auditif ; il condense et prépare la description de l’activité — ardentes 423 — des travailleurs ; car ce qu'entend peindre Virgile, ce ne sont pas seulement les lignes et le volume des monuments qui s'élèvent, c’est surtout le mouvement de cette foule d'ouvriers, d’une population grouillante qui s'installe et fait sortir les édifices de terre. Cette activité

est du reste parfaitement LÉ ce qui montre qu'une pensée organisatrice, celle de Didon, préside ; les uns dressent les murs de la citadelle et roulent des blocs, les autres limitent l’emplacement des maisons (1) ; d’autres creusent des ports, d’autres enfin taillent dans la roche d'énormes colonnes, destinées aux théâtres, que Virgile suppose ici comme dans les grandes villes romaines. La description se termine par une comparaison avec le travail des abeilles, comparaison que Virgile s’emprunte à lui-même (2) ; naturellement les opérations des abeilles sont très différentes de celles qu’Énée a sous les yeux ; mais ce que Virgile tient à mettre en relief et ce qui fait la justesse du rapprochement c’est, des deux côtés, l’activité déployée — exercet… labor 431, feruet opus 436.

Le premier sentiment qu'éprouve Énée est adapté à la situation, puisqu'il s’agit avant tout de donner une haute idée de Didon, et que l'admiration de l’œuvre conduit à celle de son auteur. Le second l’est davantage. Énée a été jusqu’à présent un fondateur de villes malheureux et a vu échouer ses efforts ; il est naturel qu’il fasse un retour mélancolique sur son sort et qu’il-envie le bonheur d’un peuple, dont la destinée est semblable à celle du sien — sactati undis et turbine Poeni 442 —, mais qui, lui, est arrivé au but et bâtit sa capitale. C’est sous cette impression qu'il constate la hauteur des édifices (#), qu'il entre dans la ville (*) et se mêle aux groupes des travailleurs sans pouvoir êtr: vu (5).

Les peintures du temple de Junon (441-493). — 13. Au milieu de la ville était un boïs sacré très ombreux ; c’est là qu’à leur débarquement les Phéniciens ont, sur les indications de Junon, trouvé en terre une tête de cheval ($), symbole de valeur guerrière et de prospérité pacifique. Didon était en train d’y élever à Junon un temple colossal (?) ; condebat 447 indique qu'il n’est pas achevé; mais la construction doit en être bien avancée, le gros œuvre et la partie principale de la décoration étant terminés ; l’exécution des fresques a dû prendre un certain temps ; Junon y a déjà son char et ses armes (8) et Didon y tient ses assises. Le seuil élevé sur des marches est d’airain, les portes d’airain (°) ; le bâti de la porte est maintenu par des crampons d’airain ; on a pensé que Virgile s’inspire ici de l’architecture homérique et principalement de celle du palais d’Alkinoos, ce qui est vraisemblable, puisque l’aventure d'Ulysse chez Alkinoos est comme le substratum des trois premiers livres de l’Enéide; toutefois il à restreint l’emploi du métal, puisqu'il ne parle que d'une porte et supprimé les métaux précieux du palais d’Alkinoos ; il s’est donc rapproché de la réalité (12).

Tandis qu'Énée, attendant la RAT — c’est là le sentiment qu’il éprouve dans toute la circonstance (1) — les splendeurs créées par la rivalité des ouvriers et le travail dont elles témoignent (?), il aperçoit peint à fresque le cycle de la guerre de Troie. La description de ces peintures est une occasion pour Virgile de témoigner l'étendue des connaissances qu'il avait et d'Homère et des Posthomériques, puisqu'un certain nombre sortent du cadre de l'Jhade. En même temps il se rattache à la poésie alexandrine dont la description des œuvres d'art était un des motifs favoris; mais il s’en distingue en ce sens qu'il ne s’agit pas ici d'un pur jeu littéraire. Il est certain qu'il avait pour les arts plastiques un goût personnel et qu'il aimait à en interpréter les créations. Les villes de Campanie, au milieu desquelles il vivait, abondaïent en fresques hellénistiques ; il avait sous les yeux quantité de statues et de reliefs ; mdépendamment des sources écrites, il a voulu faire des arts plastiques une des sources de la poésie de l’Enéide ; nous ne pouvons, bien entendu, affirmer qu'il ait vu quelque part une suite de peintures représentant le cycle troyen, mais cela ne serait pas impossible ; en tout cas, c'est certainement le commerce avec les monuments figurés qui lui a donné l’idée de remplacer les chants de Démodokos, dont deux ont pour sujet les événements troyens, par des peintures qui modernisent la chose ; on sait qu’il n’est pas question de peintures chez Homère. Toutefois ces raisons ne suffisent point à justifier la décision de Virgile et ce n’est pas un hors-d’'œuvre, si ingénieux qu'il soit, qu'il a prétendu introduire ici. Cette description n’est pas un corps étranger inséré arbitrairement dans l’Enéide, à la manière alexandrine ; elle fait partie de l’organisme du poème ; j'ai déjà dit que l’une des ambitions de Virgile était, par des allusions fréquentes, de reporter l'esprit du lecteur à l’Jliade, de faire revivre chez lui les souvenirs de la guerre de Troie à laquelle l'expédition d’Énée se rattache directement ; en outre et surtout, si les Romains pouvaient admettre qu'ils fussent issus d’un peuple vaincu et malheureux, il était important de leur montrer que c'était un grand peuple, que la prise d’Ilion n'était pas un simple accident d’une guerre obscure, l’épisode d’un conflit entre deux nations insignifiantes, mais un événement mondial, qui, à peine accompli, avait attiré l'attention de tout l'univers et y avait retenti. Déjà l'Odyssée avait attesté qu'il figurait chez les Phéakes dans le répertoire des aèdes ; Virgile enchérit pour flatter l'orgueil romain ; il est connu partout — Bellaque iam fama totum uolgata per orbem 457. Mais ce n’est pas seulement aux idées générales de l’Enéide, c'est à la situation actuelle que se rattache directe-

ment la contemplation des peintures du temple de Junon. Sans doute l’action matérielle est arrêtée par une longue pause ; mais c’est un moment capital pour l’action sentimentale. Partis joyeux de la Sicile — /aetr 35 —, les Troyens ont été brusquement plongés dans la consternation et dans la crainte de ce qui allait leur arriver — maerentia pectora 197, maecstum.… timorem 202 — ; et si Énée à essayé de les réconforter, il n'était cependant point rassuré lui-même. Vénus ellemême a été troublée — éristior 228 — et saisie d'inquiétude ; les paroles de Jupiter l'ont délivrée de ses craintes — parce metu 257 — et elle est redevenue joyeuse — lacta 416 — ; elle à essayé de faire luire aux yeux d’Énée des perspectives de joie — lactantis 393 — ; mais ce ne sont encore que des promesses. — [ci une réalité inattendue — noua res 450 — atténue les craintes d’Énée — #imorem 450 — et pour la première fois lui fait concevoir de l'espérance, une certaine confiance même et lui donne la force de rassurer Achatès — solue metus 463 — ; la scène est donc le tournant sentimental du premier livre, la transition psychologique entre l’accablement morne du début et l’allégresse de la fin. En effet, de ce que les Carthaginoiïis sont familiers avec la guerre de Troie, Énée conclut que ce ne sont pas des sauvages, mais des gens civilisés, et de ce qu'ils ont fait reproduire les épisodes les plus douloureux pour les Troyens, qu'ils sont sensibles au malheur et qu’on peut compter sur leur humanité — sumni lacrimae rérum 462. Il est piquant que ce soit justement dans un temple de Junon que les Troyens renaissent à l'espérance et Virgile a sans doute trouvé fort ingénieux d'attribuer aux Carthaginois à leur égard des sentiments si différents de ceux de leur grande déesse,

Les tableaux que Virgile va faire passer sous nos yeux sont d'origine diverse ; l'interprétation qu'il a appliquée à la plupart d’entre eux est l'interprétation émotive ; ce qu'il fait ressortir c’est leur effet sur la sensibilité d'Énée, qui reçoit ici une commotion profonde. Déjà Ulysse avait pleuré et gémi après avoir entendu de la bouche de Démodokos l'épisode du Cheval de bois et le sac de Troie (1). Énée n’est donc encore ici que le doublet d'Ulysse, mais Virgile insiste davantage. Les scènes qu'il voit sont des scènes où figurent des Grecs et des Troyens ; mais c’est sur les Troyens qu'il concentre ses regards ; c’est le spectacle de leurs infortunes qui l’attache à ces vaines peintures — piclura inani 464 — et ce sont leurs douleurs qui lui fendent le cœur ; il regarde avec une âme troyenne. Virgile nous a annoncé tout un ensemble embrassant la suite de la guerre de Troie — Jliacas ex ordine pugnas 456 — ; c'est en effet le cycle entier qu'a voulu faire représenter Didon ; or, l’'énumération n’est ni chro-

nologiquement ordonnée ni complète ; la convention est donc que les yeux d’'Énée se portent çà et là sur ce qui lui semble le plus poignant ; il ne voit pas tout. Ce qui le frappe d’abord, ce sont les grands personnages qu'il connaît si bien : Agamemnon (1), Priam, Achille ; puis il entre dans le détail des scènes.

Premier tableau. C’est un tableau à deux compartiments (?) déroute des Grecs, déroute des Troyens. Il est inspiré de l’Zhade, où il y a plusieurs remous dans la grande bataille et, à ce qu’il semble, des passages qu’on peut préciser (?).

Deuxième tableau. Il est sans doute lui aussi en deux compartiments : massacre de Rhésus et de ses compagnons — enlèvement des chevaux par Diomède. Il est pathétique ; c’est le meurtre dans la nuit de gens endormis, qui viennent à peine d'arriver pour secourir Troie : aussi remue-t-il profondément Énée — Jacrimans 470 —; il faut noter que, bien que Virgile ait au livre [X de l’Enéide utilisé directement la Dolonie du ch. X de l’Zliade, ici il y a un intermédiaire entre le récit d'Homère et le sien. Ici en effet, le massacre a lieu pendant le premier sommeil — primo... somno 470 —, chez Homère, dans le dernier tiers de la nuit. Ici Diomède s'empare des chevaux ; dans la Dolonie, c’est Ulysse qui les détache et les emmène ; ce n’est qu'à une certaine distance que Diomède monte dessus. Enfin et surtout la Dolonie ignore l’oracle, dont la source est inconnue, d’après lequel Rhésus devait être invincible s’il goûtait l’eau du Scamandre, s’il y faisait boire ses chevaux et s’il leur faisait manger l'herbe de la prairie (4. Ce tableau est voisin du précédent — nec procut hinc 469 — ; pourtant les scènes homériques imitées dans le premier sont postérieures à la Dolonie : la succession chronologique n’est donc pas observée. d

Troisième tableau. — Parte alia 474. Énée s’est donc déplacé ; il ne regarde pas tout, il choisit. Troiïlus est un tout jeune homme — 1nfelix puer 475 — qui, malgré la disproportion des forces, a osé se mesurer avec Achille et qui fuit emporté par ses chevaux ; renversé sur son char, la tête et les cheveux traînant à terre, il n’a cependant pas abandonné les rênes, ce qui est une preuve d'énergie et de courage ; la scène n'est pas seulement émouvante, elle est plastique ; le dernier trait, le sillon tracé dans la poussière par sa lance retournée — uersa puluis inscribitur hasta 478 — n'ajoute rien au pathétique et est simplement pittoresque ; on peut supposer que Virgile s’est inspiré d’un monument figuré (°). D’après l’Jliade et les Kypria, la mort de Troilus est un exploit d'Achille antérieur aux sujets des tableaux précédents ; il n'y a donc pas de succession chronologique.

Il faut noter que Troilus est le prototype de ces jeunes héros trahis. par leurs forces, que Virgile a multipliés dans les derniers livres de l'Enéide, Euryale, Pallas, Lausus.

Quatrième tableau. Les femmes d’Ilion donnant tous les signes. de la plus violente douleur apportent un péplos à Pallas qui ne se laisse point fléchir par leurs prières. C’est encore pour les Troyens. une scène de désolation ; il y a lieu de les plaindre ; les dieux sont sourds à leurs supplications, indifférents à leurs offrandes. Ici Virgile résume en quatre vers, où tous les mots portent et concourent à l'effet pathétique, l'offre du péplos à Athéné par Hécube sur la demande d'Hector au chant VI de l’Zliade (1). C’est un emprunt direct à Homère,

Cinquième tableau. C’est celui qui pour des Troyens est le plus douloureux, ce que Virgile ne manque pas de souligner — Tum uero ingentem gemitum dat pectore ab imo 485 — ; Énée n'avait pas encore ressenti une émotion aussi poignante ; il voit le cadavre d’'Hector, traîné trois fois autour des murs de Troie, mis sur balance et vendu par Achille contre son poids d’or à Priam, qui tend désespérément ses mains désarmées. La scène est présentée de telle façon que ce n’est évidemment pas l’{liade, mais un modèle postérieur que Virgile a utilisé. Dans l’Jliade, après le combat, Achille perce les pieds d'Hector, y introduit des courroies et le traîne attaché à son char jusqu'aux navires, sous les yeux d’Hékabé, de Priam et de tout le peuple ; après l’ensevelissement de Patrocle, il le traîne chaque jour trois fois autour de son tombeau ; ce sont les cycliques qui ont imaginé de le lui faire traîner autour des murs de Troie. D'autre part, dans l’Zhade, Achille reçoit d’abord Priam assez brusquement, mais il se laisse fléchir par sa vieillesse et sa douleur et, s’il accepte la rançon apportée, son attitude n’est pas celle d’un trafiquant qui vend au père à prix d'or le cadavre de son fils (2). Virgile, qui veut ici rendre les Troyens sympathiques et les Grecs spécialement odieux, a donc puisé à d’autres sources ; dans les Phrygiens ou la Rançon d’'Hector, troisième pièce de l’Achilléis d'Eschyle, Achille faisait réellement peser le cadavre contre l’or de Priam (3) et la chose se retrouvait sans doute dans les Hectoris lutra d'Ennius ; elle est souvent reproduite sur les monument figurés (4) ; dans l’Iliade, Priam s'approche sans être vu d'Achille et lui prend les genoux dans ses mains ; l'attitude que lui prête Virgile est autrement saisissante, mais elle est plastique et théâtrale et peut provenir d’une œuvre d'art.

Ici, par un artifice de Virgile pour éviter la monotonie, au lieu de continuer à examiner attentivement des tableaux particuliers,

Énée paraît jeter un coup d'œil plus rapide en saisissant au vol dans différentes peintures les traits qui attirent son attention ; äl s'aperçoit lui-même mêlé aux chefs achéens 488 ; il est inutile de chercher dans quelle circonstance, puisque le poète ne le dit point et qu'il ne l'avait peut-être pas déterminé lui-même ; il n'a pas voulu le laisser absent d’un ensemble d’épisodes de la guerre de Troie ; 1l aperçoit aussi le nègre Memnon avec ses troupes et son armure (1). Enfin un sixième tableau est examiné avec une attention plus soutenue et termine l’énumération. Il est d’une couleur toute différente de celle des précédents, aussi brillant et rempli d’allégresse que les autres sont lamentables ; c’est Penthésilée à la tête des Amazones à propos de laquelle Virgile joint aux traits pittoresques — les boucliers échancrés en forme de croissant, le sein nu soutenu par une bandelette dorée —, l’exaltation guerrière et l’ardeur au combat /wrens…. ardet 491. J'ai déjà dit combien Virgile avait été séduit par l'aspect singulier de ces vierges guerrières osant se mesurer avec des hommes (2) ; il les montre toujours dans un mouvement fiévreux : Harpalycé lançant ses chevaux au galop 316 sqq., ici Penthésilée se précipitant dans la mêlée. C’est d’elles que dérive une de ses créations les plus heureuses, Camilla. Le développement de leur légende ainsi que celle de Memnon remonte à l’Aelmiopis d'Arktinos ; mais d’après l’Aelhiopis, c'est après Memnon que Penthésilée vint au secours des Troyens. Ici encore Virgile ne suit donc pas d'ordre chronologique. L’intrigue romanesque d'Achille et de Penthésilée, de date récente, est laissée de côté comme celle d'Achille et de Troilus.

En résumé, les tableaux qu’il fait passer sous nos yeux sont détachés les uns des autres et sans suite. Ils dérivent de modèles différents. Cinq d'entre eux ont des rapports assez inattendus avec les derniers livres de l’Enéide. La Dolonie a fourni un long épisode au livre IX. Troilus est le prototype d’Euryale, de Pallas et de Lausus, Penthésilée celui de Camilla. L’offrande du péplos a été répétée au livre XI. Le combat de cavalerie présente les fluctuations de 467- 468. D'où l'hypothèse qu’ils n’ont pas été conçus en une seule fois et d'ensemble, mais successivement juxtaposés par Virgile au hasard et de ses lectures et de sa fréquentation des œuvres d'art. En tout cas, au moment de sa mort, 479-482 étaient encore sûrement à la marge et non soudés au contexte.

Entrée en scène de Didon. Arrivée des compagnons d’ ne (494- 578). — 14. Énée émerveillé, stupéfait, s’absorbe dans sa contemplation ; Didon arrive (5) ; nous ne l’attendons pas moins que lui, puis-

qu'elle occupe une grande place dans ce qui précède et que c’est vers elle que converge l'intérêt. Vénus nous a fait connaître sa sensibilité tendre, ses malheurs, son énergie ; nous venons de voir la grande œuvre qu'a produite cette énergie ; ici elle nous apparaît d’abord comme douée d’une grande beauté — forma pulcherrima 496 —, ce qui prépare le IVe livre ; mais surtout elle nous est présentée en majesté : c'est une reine (1) qui se révèle grande dame par sa démarche (?); elle est environnée d’une suite nombreuse de jeunes hommes ; elle a l'air ouvert et joyeux — laeta 503 —, joie qui va se communiquer aux Troyens ; elle presse les travaux de sa future capitale ; elle prend place aux portes du temple, au-dessous du milieu de la voûte, environnée de gens armés, sur un trône élevé, ce qui est le signe de la puissance ; mais surtout elle a les qualités d’une reine ; elle est bien l'âme de cette ruche active qu'est la cité naissante : elle fixe le droit, la législation, partage équitablement la besogne ou la tire au sort ; femme, elle commande à des hommes (). Tout cela est grandiose. Pour résumer l'impression extérieure que produit Didon, Virgile emprunte la comparaison avec Diane que l'Odyssée applique à Nausikaa, VI, 102 sqq. Il est bien certain qu’il a voulu instituer une lutte de style avec Homère et que dans son imitation il.s’est montré très orné, très brillant. Quant à la convenance même de la comparaison, elle a été contestée dès l'antiquité par le grammairien Probus ({), qui, dans l’ensemble, n’a pas tort. IL faisait observer d’abord qu'il était plus naturel de comparer à Artémis chassant sur les montagnes parmi des déesses rustiques (5) une jeune fille prenant ses ébats avec ses compagnes dans des lieux solitaires que Didon s’avançant gravement au milieu d’une ville, parmi les grands seigneurs tyriens ; il est bien certain qu'il n’y a rien de commun entre la danse de Diane et l'attitude de Didon organisant son empire ; quant aux Mille Oreades 500, groupées autour de Diane, c’est une de ces hyperboles par lesquelles Virgile donne aux choses une grandeur conventionnelle. Probus faisait en outre observer que Virgile n’ayant point parlé de la chasse de Diane lui fait cependant porter à la danse son carquois qui n’est là qu’un objet inutile et encombrant. En réalité, si Virgile a mentionné le carquois, c’est qu’il se représentait Diane telle qu'elle est figurée dans la Diane de Versailles ; c’est pour lui un type fixé, et c’est à une statue qu’il imprime d’une façon assez bizarre le rythme de la danse. Probus ajoutait que le texte homérique exprimait une joie naturelle et intime tandis que pertemptant ne pouvait signifier qu’une joie molle, frivole, hésitante et de surface ; nous ne saurions discuter latinité avec un Latin ; ce qu’il faut remarquer, c'est que

Latone fait penser naturellement à la mère de Nausikaa, tandis que Didon n’a plus sa mère, dont il n’est nulle part question. En outre, la joie de Latone dans l'Odyssée paraît être DOS causée par le plaisir qu’elle voit prendre à sa fille et auquel elle s'associe, tandis que chez Virgile c’est une joie d’orgueil parce qu’elle dépasse par sa taille ses suivantes. Enfin Probus reprochait à Virgile d’avoir négligé le vers charmant du poète grec : « On la reconnaît facilement, quoique toutes soient belles ». L'expression de « belle entre les belles » lui paraissant rendre la perfection même de la beauté (1). En somme, la comparaison est mal ajustée. En empruntant des éléments à des ensembles très différents de ceux qu'il construit, Virgile n’a pas toujours réussi à les adapter.

Quoi qu'il en soit, tout à coup — swbilo 509 — apparaissent les compagnons qu'Énée et le lecteur croyaient perdus et que l'ouragan avait projetés dans des parages lointains. Le souci de Virgile étant toujours de peindre des états d'âme, il nous représente Énée et Achatès stupéfaits (2), Achatès flottant entre les deux sentiments dont l’un rayonne sur la fin du livre et l’autre en assombrit la première partie, la joie — laetitia 514 —, puisque ceux qu'on regardait comme morts sont vivants, la crainte — melu 514 —, puisqu'on ne sait point ce qui va leur arriver ; leur premier mouvement est un mouvement généreux ; ils brûlent de serrer la main aux chers disparus — audi. ardebant 514 sq. — ; mais ils ne sont pas des impulsifs à la façon des héros d'Homère ; ils se décident donc à voir venir ; en tout cas le compte y est ; ce sont bien les douze capitaines, dont on ignorait le sort, qui sont Es demandant grâce et se dirigeant vers le temple en poussant des cris.

Une fois qu'ils ont été introduits et autorisés à s expliquer - — introgressi et coram data copia fandi 520 —, ce qui est sérieux, protocolaire et fait contraste avec le tumulte qui précède, Ilioneus prend la parole ; il parle avec calme — pHlacido… pectore (?) 521 —, calme qui provient de l’âge, de l'effort pour se contenir, bien qu'il devienne par endroits véhément et laisse éclater son indignation, de la conscience de la bonté de sa cause, qu’il ne faut pas compromettre par d'inutiles violences. Il commence par une allusion habile et respectueuse à la grande mission de Didon, qu'il fait remonter à Jupiter — il se réserve de se recommander plus loin des dieux —, et qui consiste surtout à faire régner la justice (4) — c’est en effet de la justice qu'il compte se réclamer — ; puis, avec une précision toute virgilienne, en quelques mots qui portent tous, il expose la situation et sa requête ; ce sont des Troyens, des malheureux, promenés par les vents sur

toutes les mers, des suppliants — oramus 525 —- ; ils demandent qu’on n'incendie pas leur flotte et qu'on examine de près les choses. IL présente alors son peuple, tel que Virgile le représente partout dans ce premier livre ; ce sont des vaincus, mais des gens pieux et honnêtes, non des brigands et des pirates (1). Il expose alors qu’ils se dirigeaient vers l'Italie (?), quand la tempête les a dispersés, si bien que quelquesuns seulement ont réussi à aborder en Libye. Ici Ilioneus commence à plaider ; le ton change; de volontairement contenu qu'il était jusque-là, 1l devient pathétique, indigné. Ilioneus se place au point de vue du droit des gens, conception étrangère à l’époque homérique ; 1l se demande quel peut bien être un peuple (#) qui interdit à des malheureux cherchant asile de débarquer et, si ce peuple n’a pas encore le respect du droit des gens, s’il est barbare, il lui rappelle qu'il y a des dieux vengeurs (4). En orateur consommé, il s’adresse à l'intérêt de ses auditeurs ; relevant en même temps dans leur esprit les Troyens qui ne sont pas un peuple insignifiant, il proclame que le service rendu ne sera pas perdu et il trouve l’occasion de faire un bel éloge d'Énée, dont il vante à la fois le courage militaire, la piété et la justice (°) ; il a déjà parlé de la justice de Didon et nous retrouvons là le parti-pris constant de Virgile de mettre Didon et Énée en parallèle, comme ayant des qualités pareilles ; l'éloge est du reste destiné à faire surtout impression sur Didon pour préparer ce qui va suivre. À défaut d'Énée, qui peut-être n'existe plus (5), il se réclame du Troyen Aceste, qui a en Sicile des villes et une puissance militaire. Il expose alors avec la netteté d’un homme réfléchi qui sait ce qu'il veut, les desiderata des Troyens, desiderata parfaitement innocents et modérés : la permission de tirer à terre leurs navires, de les radouber et de fabriquer des rames (*) afin de gagner l'Italie et le Latium, s'ils ont le bonheur de retrouver leurs camarades et leur roi, au cas contraire ($), de retourner en Sicile, d’où ils viennent, auprès d’Aceste. Ce discours pathétique et digne, qui ne s'adresse pas seulement à la compassion, mais fait appel à l'équité et subsidiairement à l'intérêt, est suivi d’un murmure d'approbation (?) des Dardaniens (10). Il appartient en propre à Virgile ; il n’en est pas moins parsemé d'imitations homériques de détail.

Après le discours de Vénus nous avons eu un spécimen de l’éloquence souveraine du maître des dieux ; après celui d'Ilioneus nous en avons un de l’éloquence royale. La réponse de Didon est caractérisée par les mots breuiter et uultum demissa ; elle parle brièvement parce qu'elle est reine (11) ; elle baisse les yeux, parce qu'elle est femme. Dès les premiers mots elle calme les inquiétudes des Troyens,

Soluite corde metum, Teucri (?) 562 ; c'en est donc fini des craintes qu'ils ont, non sans motif, ressenti jusqu'à présent ; la situation s’éclaircit définitivement pour eux. D'un caractère aussi noble, aussi pénétrée du sentiment de l’équité qu’Ilioneus, elle s'excuse sur le traitement dont ils sont l’objet par la raison d'état ; elle repousse avec dignité le reproche qui lui a été au cœur — barbara 539 — en affirmant que les Phéniciens sont eux aussi des civilisés et que tout le monde connaît la guerre de Troie (2) ; c’est là un motif sur lequel Virgile insiste ; les peintures du temple de Junon avaient révélé la chose à Énée ; c'est dire que Troyens et Phéniciens sont faits pour s'entendre. Avec une générosité toute spontanée, elle accorde aux Troyens leurs demandes, leur promet son appui, qu'ils n’ont pas sollicité, pour se rendre en Italie (*) ou en Sicile et leur offre même, s'ils y consentent, de devenir ses sujets au même titre que les Tyriens. Pour répondre au couplet d’Ilioneus sur Énée, elle regrette l'absence de celui-ci et promet de le faire rechercher.

Enée se fait reconnaitre. Accueil de Didon (579-642). — 15. Ces paroles, d’une décision si généreuse, ont surexcité Énée et Achatès, qui brüûlent — ardebant 581 — de sortir du nuage; Achatès fait observer à Énée qu’il n’y a plus aucun danger, que les promesses de sa mère se sont réalisées à la lettre (*) —, ce qui est un moyen d'affirmer l'unité du premier livre. À peine a-t-il parlé (°), que le nuage se dissipe ; Énée apparaît en pleine lumière rayonnant d’une beauté surnaturelle que lui prête en ce moment Vénus ; Didon étant très belle — forma pulcherrima 496 —, il fallait qu'Énée le fût également pour le parallélisme et pour préparer le roman du IVe livre. Cette transformation est imitée de celle que subit Ulysse dans l'Odyssée et la comparaison des deux passages est instructive pour faire ressortir les différences de l’art homérique et de l’art virgilien. Dans l’Od., VI, 229 sqq., Ulysse, qui a longtemps nagé dans l’eau de mer, qui vient de passer la nuit dans les broussailles et qui s’est montré nu comme un sauvage et sale, prend un bain, est frotté par une servante experte et revêt les habits magnifiques qu'a mis à sa disposition Nausikaa. Alors, grâce à l'intervention d’Athéné, il apparaît plus grand, plus fort, ses cheveux jadis emmêlés, tombent en boucles de sa tête, pareilles à la fleur de l’hyacinthe ; il est tout brillant de la beauté et de la grâce qu'Athéné a communiquée à sa tête et à ses épaules et l'œuvre d’Athéné est comparée à celle qu'accomplit un ouvrier formé par Héphaistos et par elle, lorsqu'il dore de l'argent. Il subit une transformation analogue, Od.,, XXIII, 153 sqq., lorsqu'il a été lavé du sang dont il s’est couvert en massacrant les prétendants.

Énée, lui, n’a été défiguré par aucune mésaventure et il semble qu'il pourrait se présenter tel qu'il est. C’est donc une beauté surnaturelle qui le transfigure à l'improviste. Vénus, qui est la déesse de qui ces choses-là dépendent et qui est une mère ornant son fils — #ato generix 590, ce qui est touchant — dans des intentions secrètement nuptiales, fait les choses mieux qu'Athéné. Comme Ulysse, il a le visage et les épaules d'un dieu (f) ; Vénus a rendu sa chevelure plus belle, nous ignorons par quelle opération, Virgile se tenant là-dessus dans un vague prudent ; elle lui a donné l'éclat de la jeunesse — il avait donc besoin d’être rajeuni ? — ; elle a communiqué à son regard la vivacité et l’allégresse ; il est pareil à l'ivoire travaillé par un artiste, à l'argent ou au marbre serti dans l'or (2). C’est un bijou (*), un Adonis ; nous ne nous attendions pas à lui voir un physique si séduisant.

Énée se nomme (4) : puis il s'adresse à Didon ; il ne s'attendait point de sa part à tant d'intérêt, de compassion, de générosité ; il ne veut pas demeurer en reste d'ouverture de cœur et de beaux sentiments ; son discours déborde d’élan, d'enthousiasme, de reconnaissance emportée ; il lui fait sentir à elle-même tout le prix de sa pitié (°), en peignant la situation des Troyens sous les couleurs les plus sombres et comme atteignant le comble de l’infortune. Il se sent impuissant, lui et tous les Troyens dispersés dans l'univers, à la remercier dignement ; 1l souhaite donc que les dieux, s’il y en a qui sont sensibles à la piété, à la justice, à la pureté de la conscience, acquittent sa dette ; et ici l'intervention des dieux qui récompensent forme un contraste frappant avec celle des dieux punisseurs dont avait parlé Ilioneus. Puis, ne pouvant plus se contenir, il s’extasie sur le bonheur d’une génération qui a produit une femme comme Didon ; il se demande quels parents ont pu avoir une telle fille. Virgile ne trouve pas toujours la juste mesure pour l'expression des beaux sentiments d’'Énée qui tombe ici dans l’emphase et qui, pour témoigner l'éternité de sa reconnaissance, a recours à des formules usées et banales (f), qui ne sont que des hyperboles et ne donnent pas l'impression de la sincérité. Remarquons que, sans qu'Énée bien entendu y mette malice, le dernier trait : quo me cumque uocant terrae 610 est dans la pensée de Virgile un avertissement à Didon et comme une justification préalable du dénouement du IVe livre. Énée n’a jamais eu l'intention de se fixer en Libye ; c’est de ne pas s’en être rendu compte que viennent à Didon tous ses malheurs.

Après ce discours ronflant dont l’exaltation contraste intentionnellement avec la dépression du début du livre — c’est ici l’aboutisse-

ment du revirement progressif que j'ai signalé —, Énée, bon prince, brave et excellent homme, distribue à droite et à gauche des poignées de main à ses compagnons. Il a d’abord remercié Didon; puis il se tourne vers eux ; c’est un homme bien élevé et qui ne manque pas aux convenances.

Son apparition imprévue —— 2mprouisus 595; Virgile a souligné la chose — a été un coup de théâtre ; aussi Didon est-elle stupéfaite — obstipuit 613 —-, stupéfaite de se voir tout à coup en présence d'Énée, stupéfaite ensuite et surtout de ses épreuves (1); ce qui l'intéresse dès l’abord à Énée et ce qui l’attachera à lui, ce sont les dangers qu’il court et son énergie à les affronter ; Didon est une femme supérieure ; d'où il résulte que cette beauté surnaturelle que Virgile a cru devoir attribuer à Énée n’est qu’un ingrédient assez inutile ; le grand défaut de Virgile est toujours de ne pas prendre assez nettement parti et de ne pas savoir éliminer. Didon se demande(?) donc avec étonnement quels événements violents l'ont amené en un pays si sauvage. C’est donc là cet Énée que Vénus a donné comme fils au bord du Simoïs (*) au Dardanien Anchise ! Alors, à la façon des personnages homériques, elle raconte une histoire : Teucer, fils de Télamon et d'Hésioné, chassé de Salamine — Virgile ne s'arrête pas à dire pourquoi —, s'étant réfugié à Sidon, est venu demander à Belus, père de Didon, qui en ce moment faisait une expédition à Chypre, un nouveau royaume — Virgile ne s’attarde pas à ajouter qu'il l’a obtenu — ; c’est lui qui a fait connaître à Didon — la chose est ingénieusement inventée — les malheurs de Troie, Énée, les rois grecs ; d’origine troyenne par sa mère Hésioné, il faisait grand éloge des Troyens (4). C’est ainsi qu'Énée se trouve à Carthage en pays de connaissance. Didon invite les Troyens à la suivre dans son palais en signalant la conformité de son sort avec le leur (°) — parallélisme sur lequel Virgile insiste sans cesse — ; c’est l'expérience du malheur -qui l’a rendue secourable aux malheureux ($). Puis elle emmène Énée — in regra… Tecta 631 sq. — et elle ordonne des supplications aux -dieux, ce qui est un usage romain (7). Comme elle songe à tout, elle envoie des provisions aux compagnons d'Énée restés sur le rivage -et par leur énumération on voit qu’elle ne lésine pas ($) ; cependant, -dans l’intérieur du palais (*) commencent les préparatifs du festin -qui sont d’un luxe royal ; on sort des étoffes de pourpre artistement travaillées, de l’argenterie en quantité colossale (1), des vases d’or où sont ciselés les hauts faits des ancêtres de Didon depuis l’origine. Le festin de Didon est la contrepartie de celui d’Alkinoos. Mais äci Virgile a délibérément abandonné les mœurs homériques pour

décrire une de ces grandes réceptions romaines, telles qu’elles se déployaient dans le palais d’un Verrès, d’un Lucullus, d’un Hortensius. S'il à vanté jadis la simplicité rustique, il semble qu’actuellement il soit ébloui par la pompe extérieure et par les manifestations du luxe. Il pense rehausser encore Didon à nos yeux en lui attribuant une opulence splendide (1).

Enée fait venir Ascagne (643-656). — 16. Cependant Énée, toujours plein de bons sentiments, à qui l’amour paternel ne laisse point de trève, qui ne songe qu’à son fils, lui envoie Achatès pour lui annoncer ce changement de fortune et pour l’amener le plus vite possible — yapidum.… Achaten 644, celerans.… Achates 656 —, et il charge celui-ci d'apporter pour Didon des présents magnifiques. Aux usages homériques d’après lesquels les hôtes reçoivent des présents quand ils partent, Virgile a substitué l’urbanité romaine qui ne veut pas demeurer en reste. Il tient en outre à faire ressortir que si les Troyens sont actuellement de malheureux exilés, ils ont été jadis un peuple opulent, d’une opulence égale à celle des Phéniciens et dont ils ont sauvé quelque chose (?). Les objets destinés à Didon ne sont pas uniquement des objets précieux, deux d’entre eux au moins ont une valeur historique ; ce sont une palla brodée d’or (?) et un voile dont la bordure représente des feuilles d’acanthe, merveilleux cadeau de Léda, apporté par Hélène (4) quand elle vint à Troie — Virgile ne dit pas comment ils sont tombés aux mains d'Énée —., le sceptre d’Ilioné, l’aînée des filles de Priam, un collier de perles, un diadème d’or et de pierres fines. Achatès part (5).

Substitution de Cupido à Ascagne (657-694). — 17. Pendant qu'on prépare le banquet et qu'Achatès fait sa commission avec toute la diligence voulue, il ne se passe rien d’intéressant sur la terre ; Virgile introduit ici une nouvelle scène dans le ciel, qui, par suite, n'interrompt point l’action. Vénus, qui, dans tout ce livre, veille sur Énée comme une mère attentive, invente une ruse pour assurer sa sécurité. Elle songe à faire prendre à Cupido la figure du cher Ascagne (6), pour qu’en offrant les cadeaux, il rende la reine folle d'amour (°) et fasse pénétrer le feu de la passion jusque dans la moelle de ses os. Elle trouve en effet Énée bien risqué dans une ville tyrienne — elle partage l'opinion postérieure des Romains sur la fides punica — et dans un lieu si cher à Juno ; à l’approche de la nuit ses inquiétudes redoublént et elle adresse à Amor un discours, dont Virgile ne caractérise point le ton, mais qui, étant un discours de Vénus, ne saurait être qu'insinuant et adroit, d’une habileté même ici presque superflue, puisqu'Amor ne demande qu'à la satisfaire. Elle commence

CARTAULT, 9

par exalter sa puissance, comme elle avait exalté celle de Jupiter et la met même au-dessus de celle de Jupiter (1) ; elle se fait petite “et se présente en suppliante. Puis elle Jui rappelle — ce sont choses qu'il sait — ce qui doit l’intéresser à Enée : il est son frère — plus exactement son demi-frère —- ; il est persécuté par Junon, ce dont il s’est souvent affligé avec elle — la famille de Vénus est vraiment une famille modèle, unie, affectueuse — ; elle lui expose ses craintes : Didon la Phénicienne retient Énée par des propos caressants (2), mais elle craint Junon toute-puissante à Carthage. Elle a donc imaginé une ruse pour prévenir un changement de dispositions chez la reine, c’est de lui inspirer pour Énée une affection égale à la sienne propre (3). Elle trace alors à son fils son rôle ; c’est un enfant auquel on fait la leçon. Ascagne (#) va venir à Carthage ; elle lendormira et l’emportera à Cythère ou à Idalie. Amor prendra sa figure pour une nuit seulement (°) ; c’est une figure qu’il connaît bien — #otos 684. Les membres de la famille de Vénus sont liés entre eux ; quand Didon l’'embrassera (f) dans l’allégresse d’un festin royal animé par le vin — c’est bien ainsi que nous est dans la suite représenté le festin et les deux morceaux sont ris en rapport étroit — il lui inspirera le poison d’un amour secret. Amor ne répond pas ; il obéit — paret 689 — à une mère si chère et s'amuse de la métamorphose, cessant de voler pour marcher comme Jule ; Ovide n'eût pas manqué d’insister làdessus, Virgile est discret. Vénus endort Ascagne (’), l'emporte serré contre son sein dans les bois d’Idalie, où le souple amaracus (£) l’enveloppe de ses fleurs odorantes et de son ombre douce. |

Virgile s’est inspiré dans ce passage des Aygonautiques d’Apollonios, lorsque, au début du III livre, à la requête d’'Héra et d’Athéné, Aphrodite demande à Éros de lancer à Médée la flèche qui l’embrasera d'amour. Mais la psychologie des deux scènes est bien différente ; Éros est un mauvais garçon, indocile et mal élevé, à qui ik faut promettre des jouets merveilleux pour le décider à agir. Amor est bien plus raisonnable ; c’est un fils soumis, un frère affectueux. Il règne au foyer de Vénus des sentiments de famille très touchants ; on en trouve de pareils chez Berquin. Cela n'empêche pas Vénus de s’employer à une besogne assez louche — fallasque ueneno 688. Malgré sa transformation, elle à conservé de l’Aphrodite hellénistique des habitudes de ruse et de fausseté qui ne concordent pas bien avec son caractère nouveau.

Le banquet (605-756). — 18. Après la tempête, les Troyens étaient dans un dénuement absolu, épouvantés et consternés ; ils assistent maintenant à un banquet somptueux et animé par la joie. Quand

Cupido arrive joyeux avec les cadeaux royaux, la fête a commencé : la reine s’est assise à la place du maître de la maison, au milieu de la salle, sur un lit de parade doré, dans une attitude majestueuse — se. composuit 697 sq —, sous un baldaquin d’où pendent des rideaux magnifiques. Énée et les Troyens, sans doute les capitaines des navires (1), font leur entrée et s'installent sur des étoffes de pourpre. Les famuli versent l’eau sur les mains, présentent des serviettes (2) et tirent le pain des corbeilles ($). Pour donner une idée de la splendeur de la réception, Virgile mentionne le nombre imposant des domestiques ; à l’intérieur cinquante femmes (#) dressent la longue série des plats et entretiennent le feu des foyers, cent autres et autant de jeunes garçons de même âge — l’uniformité est de rigueur dans une maison bien tenue — chargent la table de mets et disposent les coupes. Les seigneurs tyriens entrent à leur tour — l’ordre dans lequel arrivent les invités est réglé ; tout est fixé par l'étiquette — et prennent les places qui leur sont assignées — sussr 704. Tout à l’heure c'était Énée qui admirait Carthage ; maintenant, par une réciprocité voulue, ce sont les Tyriens qui admirent les cadeaux d’Énée et lule ; Didon va plus loin ; elle est toute émue — mowelur 714 — ; Tule-Cupido qui se conduit en fils bien élevé, va d’abord embrasser son père pour satisfaire sa vive affection ; puis 1l se dirige vers la reine. Le charme a déjà commencé à opérer — ardescit 713 — ; celle-ci le prend innocemment sur ses genoux et l’amour pénètre en elle ; dans Apollonios, quand Éros a lancé sa flèche, l’effet est instantané et Médée est bouleversée. Virgile fait également naître la passion de Didon d'une intervention divine ; mais la passion se développe peu à peu, comme elle se développerait sans action miraculeuse suivant les simples lois psychologiques ; l’image de Sychée qui est mort s’efface graduellement dans son cœur pour faire place à un amour vivant.

Virgile nous à parlé de la splendeur du festin, mais il ne nous instruit pas de ce qu’on y mange ; il a remplacé ces détails vulgaires par la peinture des sentiments des personnages et surtout de Didon. Le premier service terminé (5), on apporte les vins ($). La fête prend tout son éclat et devient bruyante ; pittoresque auditif : les voix roulent dans les vastes atriums (?) ; pittoresque visuel : les lustres suspendus (8) aux lambris dorés triomphent de l’ombre de la nuit; la description est saisissante. Puis c’est le moment solennel ; la reine a demandé la coupe d’or (?) ornée de pierreries de ses ancêtres et l'a emplie de vin pur ; on se tait ; elle prie Jupiter hospitalier (1°) de faire que ce jour soit un jour de joie pour les Troyens et les Tyriens ; elle invoque Bacchus qui donne la joie et Junon favorable. Alors elle fait

la libation et effleure la coupe de ses lèvres ; elle la passe à Bitias qui y boit avidement ; Virgile observe les convenances et distingue Didon de son entourage comme au début du livre il avait distingué Énée de ses compagnons ; toutefois ce n’est point par gloutonnerie (1) que Bitias boit largement ; il fait sa cour en obéissant à la volonté de sa souveraine ; les autres seigneurs boivent ensuite.

Pour que la fête soit complète, Iopas chante en s’accompagnant sur sa cithare dorée. Le chant de l’aède est dans le festin homérique quelque chose d’indispensable. Aïnsi que le dit Ulysse, quand la table est chargée de pain et de viandes, que les coupes sont remplies, que la joie règne parmi les convives, il n’y a rien de plus beau que d’entendre un bon aëde (2) ; c’est là le complément obligé et toute l’âme homérique se peint là ; ici rien de pareil à ce sentiment de bien-être, à cet épanouissement de la nature humaine qui écoute délicieusement les récits du chanteur devant une table bien garnie. Nous assistons a une grande fête, dans laquelle l’intermède musical ne saurait manquer, mais qui n’est qu'une preuve de grand luxe et qui n’a point pour les convives un intérêt particulièrement vif. Iopas — crinitus 740 — n’est pas un personnage vivant ; c’est le type bien connu de l’Apollon citharède et c’est d’après une statue de cette série que Virgile l’a conçu. Il est l’élève du grand Atlas, qui, suivant les interprétations philosophiques tardives des mythes, passait pour avoir inventé l'astronomie (®), ce qui n'empêche pas qu'au livre IV, 246 sqq., Atlas ne soit une montagne à forme humaine. Les questions qu'il traite sont des questions astronomiques, le cours de la lune, les éclipses du soleil, les constellations, l’Arcture, les Hyades, la grande et la petite Ourse, les causes de la brièveté des jours d'hiver et de la longueur des nuits d’été (4). Elles n’ont évidemment aucun rapport avec les circonstances du banquet ; mais ce sont des problèmes qui préoccupaient Virgile et dans les Géorgiques il déclare que son ambition eût été de les approfondir s’il en avait eu la capacité (°). Elles piquaient également la curiosité de ses contemporains et étaient à l'ordre du jour dans la société instruite. Or, c’est à l’image de cette société instruite qu'il nous représente les Tyriens de Didon et les Troyens d’Énée (5). |

Les Tyriens dont Iopas est sans doute l'artiste favori applaudissent et les Troyens les imitent par politesse. Après cet intermède nous revenons au sujet propre de la fin du premier livre qui est la préparation des événements du IVe livre. Si magnifique que soit la description du festin, elle n’est qu’un cadre extérieur et l’intéressant est ce qui se passe dans le cœur de Didon. Or, ce qui se passe est tra-

gique ; il ne s’agit pas seulement d’un amour naissant parmi les splendeurs d’une grande fête mondaine ; cet amour causera la perte de Didon et Virgile le fait pressentir par des allusions jetées çà et là — injfelix... Phoenissa 712 sq., miserae 7190, injelix Dido 749 —, qui sont comme de sourds et lointains grondements de tonnerre dans un ciel serein. Pour le moment Didon en est encore à cette agitation qui précède l’éclosion d’une passion inconsciente ; elle s’enivre d'amour sans le savoir (1), elle multiplie les questions pour avoir le plaisir d'entendre parler Énée (?) ; enfin elle lui demande un récit complet des ruses des Grecs et de ses aventures, depuis sept ans qu'il erre sur la mer (%) —, ce qui est en contradiction avec le livre III dont les événements, durent à peine un an. Nous allons donc avoir un pendant des récits de l'Odyssée; seulement ces récits n’ont qu’un intérêt de curiosité et ne servent qu'à faire admirer l’ingéniosité et le courage d'Ulysse ; ils interrompent l’action et ne produisent rien ; le récit d'Énée est essentiel au développement sentimental de l’Enéide, puisqu'il enflamme définitivement Didon.

Conclusion. — 19. Virgile a prétendu faire de son poème un ensemble formant un tout et en même temps donner à chacun de ses livres une physionomie spéciale ; il a ainsi concilié l’unité et la variété. Le rt livre ne dure que deux journées ; la première se termine par un désastre qui est sur le point de les anéantir, la seconde par une réception qui les met hors de danger. Les événements suivent donc un cours absolument opposé à celui de la tragédie : au début tout semble perdu, tout est sauvé à la fin ; de l’un des extrêmes à l’autre ils s’acheminent par des intermédiaires ; dans la succession de ces intermédiaires, les moyens de l’art de Virgile sont l’imprévu et le contraste ; par suite, l'intérêt est habilement ménagé. Ces événements ne sont pas racontés pour eux-mêmes et d’une façon objective ; ce sont autant de coups frappés sur la sensibilité des personnages et ce qui occupe surtout Virgile c’est leur répercussion sur les âmes. J'ai monté par le détail la courbe sentimentale du premier livre : les Troyens, d’abord joyeux, puis jetés à l’improviste dans l’épouvante et l’abattement reviennent peu à peu à la joie et à la sécurité ; oppressé au début, le lecteur est soulagé à la fin ; d'autre part quelques traits menaçants font pressentir que cette joie ne sera pas de longue durée.

Le premier livre établit tout d’abord ce qui fait la grandeur du sujet de l’Enéide ; elle est la préparation de la fondation de l'empire romain qui s’étendra sur tout l’univers et durera éternellement. Il présente en leur donnant leur caractère les protagonistes divins et humains, qui vont conduire l’action. Jupiter, souverain des dieux

et des hommes, est chargé de veiller à l’accomplissement des destins ; impartial, sans passion, il conduit les choses de haut dans l'ordre voulu. Tout cependant n'ira pas tout droit : deux déesses rivales interviendront en se combattant avec acharnement ; leur caractère est magistralement fixé dès le début et ne variera pas ; Junon est la femme hautaine, impérieuse, colère, qui veut que tout lui cède et qui se brise sur l’obstacle ; Vénus la femme souple, adroite, déliée, qui arrive à ses fins en se pliant au besoin ; l’une personnifie la haine brutale, l’autre l'affection tendre et ingénieuse. Quant à Énée, si Virgile a établi d'avance le plan de l’Enéde, il n'a pas constitué une fois pour toute le caractère de son héros qui est flottant. Il est en fonction des événements et de limitation homérique, et ce ne serait pas exagérer beaucoup que de dire qu’il y a autant d'Énées que de livres dans l’Enéide ; toute tentative pour ramener ce caractère à l’unité et pour en tracer le développement normal part d’une conception fausse. Il nous apparaît ici avec toutes les qualités qu'on peut attendre d’une nature élevée, réfléchie, soucieuse de ses devoirs, accessible à toutes les affections nobles. C’est un chef-qui sent sa responsabilité, qui se consacre au salut de ses compagnons ; il est sensible aux malheurs de sa patrie jusqu’à en pleurer, il est reconnaissant jusqu'à l’extase. C’est un bon père, une âme d'or. Il ne donne pas l'impression de l’énergie ; mais cela tient à ce qu'il n’a point la direction de l’action, qui est entre les mains de Junon et de Vénus et qui passe par-dessus sa tête. Il ne peut rien faire pendant la tempête, puisqu'il y a là un déchaînement des éléments disproportionné aux forces humainss ; il entreprend un voyage qu'il croit périlleux, mais qui ne l’est pas et au terme duquel il trouve, sans qu'il y soit pour rien, bonne table et bon gîte. Didon, elle, est une femme supérieure ; frappée par un crime dans ses plus chères affections, elle s’est révélée femme d’une décision et d’une énergie admirables. Avec cela elle est pitoyable au malheur, généreuse, ouverte et franche. C’est à elle que va la sympathie et l’admiration. Considérons maintenant le rapport du premier livre avec les livres suivants et d’abord avec le IIIe : il offre avec ce livre des discordances si nombreuses et si importantes, que, si le IIIS livre avait été écrit après le premier, on ne comprendrait pas que Virgile eût semé dans le premier tant d'indications pour ne pas en tenir compte dans la suite et pour se mettre avec elles en opposition absolue. Au premier livre la navigation d'Énée en est à son septième été, 755 sq., et c'est bien là la pensée fondamentale de Virgile, puisque la chose est en accord avec mullos… per annos 31; or nous verrons que les

événements du IIIe livre remplissent à peine une année. Au Ier livre Énée déclare qu'il s’est embarqué, sa mère lui indiquant le chemin 382 : or non seulement 1l n'est pas question de cela au IIIe livre, mais il part manifestement à l'aventure. Au Ie’ livre il est écarté du Latium ui Superum 4, par Junon directement mise en scène 31 ; or, au IIIe livre il ne subit aucune violence des dieux et Junon n'intervient pas; au [er livie il sait et ses compagnons savent que le but du voyage est le Latium ; or le Latium n'est pas nommé dans les prédictions du III; après la tempête, il rappelle à ses compagnons qu'ils ont affronté de plus grands dangers, en particulier la rage de Scylla : or au IITe livre, nulle part ils ne sont sur le point de périr et ils n’ont rien à souffrir de Scylla que, sur le conseil d'Hélénus, ils évitent prudemment ; évidemment toutes ces indications se rapportent non pas au IIIe livre qu'avait primitivement composé Virgile et qui nous est parvenu, mais à celui qu'il avait l'intention de refaire et qu’il a été empêché par la mort de rédiger. La preuve qu’une partie au moins du IIIe livre était condamnée dans son esprit quand il écrivait le premier, c'est qu'il a détaché de ce IITIS livre les vers 163-166, qui n'avaient plus leur raison d’être après l'avertissement de Créuse à la fin du II et qu'il les a logés dans le Ier, 530-533.

Le Ier livre contient en outre des désaccords avec d’autres livres ; mais ici les circonstances sont toutes différentes et nous amènent à d’autres conclusions. Au Ie livre, Aceste a fourni du vin aux Troyens partant de la Sicile 195 sqq., ce qui prouve qu'il mène une vie agricole ; il a des villes et il est roi 549 sq., 558 ; or, au Ve livre, il apparaît dans le costume sauvage d’un montagnard 35 sqq.; on fonde en son honneur la ville d’Acesta et il en est très heureux, parce que cela lui permet de prendre le titre de roi, 757 ; que la version du VE livre exprime la pensée dernière de Virgile, c'est ce dont on ne saurait douter, puisqu'il à été composé en partie pour mentionner la fondation d’Acesta, ville alliée des Romains, à qui il entendait rendre un hommage national ; d’où il suit que Virgile à rédigé son Ter livre avant le Ve, qu’à ce moment il n'avait pas fixé dans le détail le rôlé qu’il réservait à Aceste et que les passages qui concernent celui-ci au Ieï livre auraient été modifiés dans l’Enéide définitive.

Au Ier livre, 265 sqq., Jupiter annonce qu’'Énée vivra trois ans dans le Latium après la défaite des Rutules, qu'Ascagne, trente ans après sa mort, transportera le siège du pouvoir à Albe et que ses descendants directs — gente sub Hectorea 273 — y règneront 300 ans, or, au livre VI, 761 sqq., nous apprenons que Lavinia donnera à Enée dans sa vicillesse, c’est-à-dire évidemment plus de trois ans après

la soumission des Rutules, un fils qui s’appellera Silvius et dont les descendants règneront à Albe; nous verrons plus loin que cette seconde version exprime bien la pensée dernière de Virgile et nous essayerons de déterminer pourquoi il s’y est arrêté ; il en résulte que le Ier livre a été écrit avant le VIS et que dans l’Enéide définitive, Virgile aurait modifié les v. I, 265 sqq., pour les faire concorder avec letexte ui VIeninvre |

Au Ieï livre, 6, le peuple latin est donné comme résultant de l’établissement dans le Latium ; or, au livre VII, lorsque les Troyens débarquent dans le Latium, le peuple latin existe et c’est Bien là la dernière pensée de Virgile, car les Latins jouent un rôle important dans les six derniers livres, qui sont conditionnés par la présence des. Latins sur le sol italien ; il résulte de là que le Ter livre aétéconer et écrit avant les six derniers et que dans l’Enéide définitive le passage en question aurait été modifié ; il en est de même de l'annonce faite à Vénus par Jupiter, à savoir qu'après sa victoire Énée moresque uiris et moenia ponet 264, c'est-à-dire qu'il civilisera et réunira dans. des villes des gens encore sauvages ; ce n’est pas ainsi que se termine l'Enéide où les Latins acceptent des Troyens le culte de Vesta et des Pénates, mais conservent leurs villes, leurs coutumes et leur langue ; c'est là un compromis qui est consenti par Jupiter à Junon et qui représente bien la dernière pensée de Virgile, puisqu'il a pour but de rendre possible la réconciliation de Junon avec les Romains; nous tenons donc la preuve que le Ieï livre est antérieur au XIIe et que le passage en question aurait été modifié dans l’Enéide définitive. |

Le I® livre contient en outre trois contradictions d’une nature particulière ; 237 et 256, Vénus est fille de Jupiter, V, 8or, elle est issue de la mer ; 483 sq., Achille est un trafiquant cruel et sans scrupule qui vend à Priam le corps de son fils à prix d’or ; IL, 540 sqq., Priam vante la générosité d'Achille qui s’est laissé toucher par ses supplications et lui a rendu noblement le corps d’'Hector ; 741 Atlas. est un professeur d'astronomie, et a enseigné cette science à des disciples ; IV, 247 sqq., c’est une montagne à forme humaine, qui soutient le ciel; or ces conceptions inconciliables sont, chacune à leur place, impérieusement commandées par le contexte ; ce sont là des divergences de détail, dûes à l’utilisation de sources différentes. et il est bien possible que Virgile les eût laissé subsister dans l’Enéide: définitive. |

Enfin, I, 263, Jupiter prévient Vénus qu'Énée fera en Italie — Ilalia — une guerre gigantesque ; X, 8, il déclare à l'assemblée des.

dieux qu'il avait expressément interdit la guerre entre l'Italie — Tialiam — et les Troyens ; que signifie cette défense, qui n’est mentionnée nulle part ailleurs ? Nous l’ignorons et nous ne savons pas quel parti — car 1l fallait opter — Virgile eût pris dans l’Enéide définitive.

Il résulte de ce que nous venons de dire que le Ier livre, tel que nous le possédons, a été écrit et achevé par Virgile à un moment où il ne prévoyait pas certaines modifications à son plan qui se sont imposées à lui au cours de son travail ; ces modifications exigeaient quelques retouches qu'il eût sûrement faites, si la mort ne l'avait surpris. Cependant, au moment où Varius prit possession de ses manuscrits, le [er livre portait déjà quelques traces de révision partielle ; 530-533 avaient été extraits du III livre, mis à la marge pour remplacer un texte primitif et accompagnés d’un vers incomplet destiné à être terminé au moment de l’incorporation ; le texte primitif étant formellement condamné, Varius a opéré la substitution, mais sans terminer le vers incomplet. Il y a deux autres vers incomplets': 560 et 636, tous deux des passages d'imitation homérique ; ces imitations ont été faites après l'achèvement provisoire du Ief livre et mises simplement à la marge en attendant mieux ; il en était sûrement ainsi de 479-482, également d'imitation homérique et qui ne sont pas adaptés au contexte. Il est possible que 426 et 744 fussent dans le même cas et constituassent des indications sommaires que l’auteur se proposait de développer. À la mort de Virgile le I®T livre avait déjà subi un commencement de révision, mais qui n'avait porté que sur quelques détails. Les vers inachevés, témoins de cette révision, ne sont qu'au nombre de trois.

NOTESLDUI CHAPITRE EE

P. 93. (1) Quand il arrive aux combats, il dit : VII, 44 sq. maior rerum mihi nascitur ordo, Maius opus moueo, et justifie ainsi la place du mot Ayma en tête du poème. — (2) Primus est bien expliqué par Serv., I, 1; la Vénétie où est venu avant lui Anténor ne fait pas partie de l'Italie. — (©) Profugus, I, 2, profugis, VII, 300, profugos, VIII, 118, profugis, X, 158, rappel d'expression attestant l'unité de conception. — (4) Iactatus, I, 182. Anthea si quem Iactatum uento uideât, 331, quibus orbis in oris lactemur, 667, pelago... omnia circum Litora iactetur ; la répétition du mot appliqué aux Troyens est un élément d’unité pour le 1er livre ; il est appliqué deux fois aux Carthaginois, I, 442 : 1actati undis et turbine Poeni, 628, me quoque per multos..…. labores Iactatam pour souligner une identité du sort entre les Troyens et les Carthaginoïs ; repris par Didon, IV, 13 : quibus ille Iactatus fatis, en liaison avec le 1er livre, repris par Vénus par allusion directe, X, 48 : Aeneas sane ignotis iactetur in undis ; il figure au III livre, 197 : Iactamur gurgite uasto; Anchise le reprend à son tour, VI, 693 : Quantis iactatum, nate, periclis. Sa répétition insiste sur un des aspects dominants de l’infortune d’'Enée. L'idée est du reste reprise en d’autres termes, I, 32 : Acti fatis maria omnia circum, 756, omnibus errantem terris et fluctibus, VI, 692 : Quas.… terras et quanta per aequora uectum ! — (5) Les mots wi superum ne correspondent à rien dans la suite du poème ; Énée, dans l’Enéide, n’a qu'un ennemi, Junon ; elle se sert d'instruments ; Éole a bien accès dans l'Olympe, mais il est isolé ; il ne peut être question d’Allectô ; ou bien Virgile a traduit, sans que la chose soit ici à sa place, l'expression homérique Od., XII, 190 Dev iôrnrt oYnoav et passim, ou bien, ce qui est plus vraisemblable, le trait correspond à quelque chose qu’il n’a pas exécuté ; nous verrons que, lorsqu'il a écrit son rer livre, le 3€ était rédigé et qu'il se proposait de le remanier ; il se peut qu’il voulût y faire intervenir les dieux plus activement. — (6) Le mot ia est perpétuellement appliqué à Junon, I, 4 : Junonis ob iram, 11, tantaene animis caelestibus irae ? 25, Causae irarum, 130, doli... Junonis et irae, 251, unius ob iram, V, 781. Junonis grauis ira, VIII, 60 sq..Junoni fer... preces, iramque minasque... supera, XII, 831. Irarum tantos uoluis sub pectore fluctus. VII, 326, elle suscite Allectô cui... irae... cordi. La répétition des mots est un des procédés qu’emploie Virgile pour exprimer une dominante, ici le sentiment fondamental de Junon. On a rapproché de I, 4 : Memorem... iram Esch. Agam., 161, uyauwy ur; on n'a pas de preuve de l'influence directe d’Eschyle sur l’Enéide ; il peut s’agir d'une simple coïncidence ; cf. I, 23, memor. — (7) VIII, 11. Aenean.….

uictos... penatis Inferre ; XII, 192. Sacra deosque dabo. Ceci atteste l'unité de l'Enéide.

P. 94. (1) Serv., I, 5. Cato in Originibus hoc dicit, cuius auctoritatem Sallustius sequitur in bello Catilinae, primum Italiam tenuisse quosdam qui appellabantur Aborigines ; hos postea Phrygibus iunctos Latinos uno nomine nuncupatos. — (2) VII, 151. hic fortes habitare Latinos. La tradition adoptée par Virgile au VIII livre, 314 sqq., c’est que, quand Saturne est venu se cacher en Italie, il y a trouvé une population indigène, encore sauvage, qu'il a civilisée et qu’il a donné au pays le nom de Latium parce qu'il y avait trouvé un asile sûr, latuisset. C’est donc à partir de ce moment qu'il y eut des Latins. — (>) Arma est en tête de l’Enéide comme Mävtw de l’Iliade et cano correspond à üsrèe : mais uirumque... multum ille... iactatus rappelle ”Avôsa por Evyere…. 06 pæha rohÀà r\tyy0n. Il est bien possible qu'il y ait également un souvenir d’ Apollonios, 1 sq. Taharyevéwy xAëx qurwv Myrsouat et 22 Modoat Ô bropriropec cisy Néotôncs, où le poète se met en scène d’abord et où les Muses ne viennent qu’ensuite. — ({) Serv., Préamb. du Comm. sur l'En.: est autem carmen heroicum... continens uera cum falsis ;: nam Aeneam ad Italiam uenisse manifestum est, Venerem uero locutam cum Joue, missumue Mercurium constat esse compositum. — (5) Junon est appelée regina deum, I, o, diuom regina, 46, regina, 76, Saturnia... regina, VII, 573, regina deum. 620. Il est possible que Virgile suive ici simplement la tradition épique grecque ; Héra, femme de Zeus, est reine comme Zeus est roi. Il ne faut pas oublier pourtant que Juno regina était associée à Jupiter dans la triade capitoline, qu’elle avait deux temples à Rome dans le quartier du Circus Flaminius, l’un voué en 187 par le consul M. Aemilius Lepidus, l’autre édifié en 146 par Q. Metellus Macedonicus, qu’il y avait d’anciens cultes de Juno regina hors de Rome, à Ardée par exemple, à Veies, et que le culte de la regina de Veies fut en 396, d’après un vœu de Camille, transporté sur l’Aventin où il prit une grande importance. L’inspiration grecque et l'inspiration latine ont pu se rejoindre dans la pensée de Virgile ; nous verrons ailleurs qu’il est volontiers gréco-romain. — (6) I, 9 sq. Tot uoluere casus... tot adire labores reprend le double aspect signalé au préambule des épreuves d’Énée et met ainsi en rapport étroit les deux morceaux.

P. 95. (1) Fertur indique que c’est une tradition ; cela ne veut pas dire que Virgile n’y croit pas. La grande déesse de Carthage, appelée rarement par les anciens Juno Caelestis, habituellement Caelestis, Odpavia, Virgo Caelestis, Dea Caelestis, dont le culte passait pour avoir été introduit à Carthage par Didon, était en réalité, comme l'antiquité l’avait déjà reconnu, l’Astarté phénicienne. Bien que la Caelestis carthaginoise ait pour attribut le lion, que sur les monnaies de Septime Sévère et de Caracalla elle ait une lance à la main, Virgile, qui l’identifie avec Juno-Héra, ne parle sans doute de son char et de ses armes que par souvenir de l’I1., V, 720-32. C’est le syncrétisme usuel. Nulle part dans l’Enéide, qui ne mentionne que le char de Neptune, il n’est question de son char. Elle n’apparaît armée que II, 614, ferro accincta ; c’est par des moyens plus puissants qu'elle agit dans l'Enéide, si bien que l’allusion homérique fait ici disparate, ce qui n’est pas rare chez Virgile. A l’époque historique

Samos possédait un temple célèbre d’'Héra. Mais Virgile s’écarte ici de l’'Iliade, V, 51, où les trois villes favorites d’Héré sont Mycènes, Argos et Sparte ; au V, 24, il fait allusion à Argos. — (2) C’est la croyance reçue que Jupiter seul a la connaissance complète du destin ; il n’en communique aux autres dieux que ce qu'il juge à propos. Serv., I, 26, rappelle qu’'Apollon lui-même ne connaît qu’une partie du destin. Junon n'est informée que par oui-dire. Si elle avait la certitude, cela paralyserait son action ; ce n’est qu’à partir du livre VII qu’elle a des informations précises et cela ne l’arrête point, parce qu’elle est engagée dans la lutte. — (8) Les v. 19-22 correspondent à quo numine laeso, 8, les v. 24-28 à quidue dolens, 9, rappelé textuellement par saeuique dolores 25, ce qui met les deux morceaux en relation directe ; les v. 1-33 paraissent être d'un même jet et écrits d'ensemble. — (4) 29. His accensa super est important pour la conception virgilienne du caractère de Junon; elle souffre comme déesse que ses desseins soient combattus ; mais comme femme elle est exaspérée de l’injure ; de là ses violences, et 50 flammato. — (5) I, 30. Troas relliquias Danaum atque immitis Achilli 598, nos, relliquias Danaum. III, 87, relliquias Danaum atque immitis Achill. C’est là un des aspects sous lesquels Virgile tient à représenter le malheur des Troyens, par suite une dominante soulignée par la répétition de l'expression. — (6) 31 sq. Arcebat longe Latio... acti fatis. En réalité Junon n'intervient pas dans les voyages des Troyens au HITS livre et s'ils partent pour obéir aux destins, III, 7, quo fata ferant, il n’est nulle part question que ce soit la volonté des destins qui fasse durer si longtemps leur navigation, d’où la preuve que lorsqu'il écrivait ces vers Virgile avait l'intention arrêtée de modifier son IIIe livre. — (?) 31. Multosque per annos est en relation avec 755 sq. nam te iam septima portat.… aestas et relie nettement le début du 1er livre à la fin.

P. 96. (1) En traduisant par Vela d&bant laeti l’Od. V, 269 T'n0oovvos….

étao” iotia, Virgile a tenu à indiquer le point précis où il saisissait l’action homérique pour faire commencer son poème; il a fait toutefois quelque chose de différent, puisqu'il ne nous dit ni où vont les Troyens ni pourquoi ils sont joyeux ; il pique ainsi la curiosité du lecteur, qui ne sera satisfaite que plus tard; d’autre part le second hémistiche : et spumas salis aere ruebant se révèle, par l’emploi de salis — cf. X, 214, campos salis secabant et Val. Flacc., I, 688, spumas uomit aere tridenti — et surtout par les allitérations, comme appartenant à l’ancienne poésie romaine, si bien que le premier vers de son récit est mi-partie homérique mi-partie teinté de la couleur d’'Ennius. Ce sont là deux éléments qui coexistent sans cesse dans l’Enéide. Le vers n’en a pas moins pour le lecteur de l’unité et du pittoresque.

P. 97. (1) Potuit, 40, est opposé directement à nec posse, 38. — (2) Dans l'Od., V, 281 sqq., Poseidôn, revenant de chez les Éthiopiens, aperçoit du haut des monts Solymes Ulysse qui vient de partir de chez Kalypso. Il déclare en cinq vers très simples, qui n’ont rien de l’accent oratoire du monologue de Junon, qu'il va le faire souffrir. Il se borne à cela, ne voulant pas le priver du retour qui lui a été promis par Zeus. Ce qui est curieux, c'est que, XIII, 128 sqq, Poseidôn exprime à Zeus, qui le rassure, la crainte que ce retour, procuré par les Phéakes, ne diminue sa considération aux yeux des dieux immortels. C’est peut-être la première pensée

des derniers vers, différents d’ailleurs du monologue de Junon. L’explosion d’orgueil de Junon, 46-7, est inspirée, mais avec autrement d’accent, par 11, XVIII, 364 sq. £yw y’, 1 pnut Oeduwy Éuey dpiorn, ’Auwd- TEPOV YEven Te xai oÙvexx où mapaxoutte KéxAnpat ; et XVI 432 Honv… xATUyVÉTNY AhoY Ov Te. Au second passage, Virgile a emprunté le rapprochement et soror et coniunx, au premier (cf. IZ., IV, 6n sq.), la mention de la puissance que Junon tire du fait qu’elle est la femme de Jupiter. Il ne s’est pas servi du passage de l’Od., IV, 499 sqq., où est décrite la mort d’Ajax puni par Poseidôn ; mais le v. 39 sq. rappelle 14. XIV, 47, où il s’agit de toute autre chose Iloiv nuoi viac Eviroñoat xreivat de a adrois ; il y a là chez Virgile un souvenir purement verbal. Sur le fait de la foudre de Jupiter maniée par Pallas, les commentateurs ont beaucoup discuté ; en fait c’est un emprunt à Euripide / Troades) avec lequel Virgile était très familier. Serv.-Dan., I, 44, rapporte l'opinion de critiques qui considéraient le v. 44 comme traduit d’Accius : de Accio translatum affirmant, qui aït in Clytemestra de Aijace in pectore fulmen inchoatum flammam ostentabat Iouis. Mais si l’on rapproche Pucr/VI,5391 : icti Jlammas ut fulguris halent Pectore perfixo, 395, Turbine caelesti subito correptus et igni, on verra que c’est là la source directe de Virgile. — (3) L'Éolie virgilienne est située aux îles Éoliennes, VIII, 416 sq. Aeoliam Liparen. Dans l’Od., X, sqq., l’Atokin vioos est quelque chose de fantastique ; c’est une île flottante entourée de falaises rocheuses et d’un mur d’airain inexpugnable. Ce merveilleux naïf est banni de l'Énéide. — (4) 51. Furentibus Austris se retrouve, II, 304 : c'est une locution fixée qui ne correspond pas à une impression personnelle de l’auteur au moment où il écrit ; la fréquence de ces locutions fixées donne au style de Virgile l’aspect conventionnel du style académique ; elles sont souvent empruntées aux anciens auteurs latins ; Ennius, cité par Serv., I, 51, furentibus uentis. Virgile a modifié pour raison métrique.

P. 98. (1) 53. Luctantis uentos tempestatesque sonoras, 55, magno cum murmure montis, 54, ac uinclis et carcere frenat, 56, Cicum claustra fremunt : celsa sedet Aeolus ace. — (?) Lucr., VI, 106, sqq. Speluncas (cf. ici speluncis).. uenti cum tempestate coorta Implerunt, magno indignantur murmure clausi (cf. ici 1lli indignantes magno cum murmure montis) ; ], 279 sq. uenti... corpora caeca quae mare, quae terras, quae denique nubila caeli Verrunt ac subito uexantia turbine raptant; les vents balaient, secouent, arrachent. En substituant à nubila caeli caelum... profundum, en ajoutant ferant et per auras Virgile transforme un effet naturel en un cataclysme impossible. Magno cum murmure montis se retrouve avec substitution de uasto à magno, ; En., I, 245, Caelumque profundum, Egl., IV, 51; ce sont des locutions fixées. — (3) 61. Hoc metuens, 23. Id metuens, G., “1, 335. Hoc metuens, locution fixée du style virgilien. — (?) Ce qui ajoute à l’imprécision, c’est qu'il est question plus loin d’une sorte de palais royal — aula, 140 — où trône Éole; il n’est donc pas toujours assis, immobile et majestueux au sommet de sa montagne. — (5) 62 sq. Regemque dedit, qui foedere certo Et premere et laxas sciret dare iussus habenas. Od., X, 21 sq. Keïvov yo tapiny dvemov... ’Huèv maviéuevar 40 Üovouey dv x’ &0£Anoiwv. Du simple chargé de

pouvoir, Virgile, qui ennoblit, a fait un roi, mais en même temps il a restreint sa liberté d'action, puisqu'il n’agit que tussus : Eole à un titre ronflant, mais il est subordonné. Le régime des vents n’est du reste pas fixe dans l'Odyssée ; quand Poseidôn veut persécuter Ulysse, il les déchaîne, sans recourir à Éole, V, 292 sq. masas à Gdocbuyey GéAhaç Ilavroiwy &véuwy. Puis il s’en va sans s'inquiéter d’eux ; Athéné les arrête et fait souffler Borée, 383 sqq. «

P. 99. (1) 65. diuum pater atque hominum rex, qui se retrouve, X, 2, est d’Ennius, Macr., Sat., VI, x, 10. — (2) Partis de Drépane en Sicile, les Troyens remontent au Nord pour atteindre la Campanie. Serv., I, 67. Non uacat quod Tyrrhenum addidit : uidetur enim dicere iam eis Italiam esse uicinam. — (3) 70. Le second hémistiche ne fait que doubler le premier, en insistant sur le fait que c’est aux hommes qu'en veut Junon; corpora employé comme II, 18, delecta uirum… corpora. — () 71. praestanti corpore, locution fixée qui se trouve G., IV, 538, appliquée à des taureaux. — (5) IZ., XIV, 225 sqq. Héré aborde Hypnos affectueusement et courtoisement, lui rappelle qu'il lui a rendu jadis un service analogue, l’assure de sa reconnaissance éternelle, lui promet un beau Üoovos d’or fabriqué par Héphaistos, avec un tabouret pour appuyer ses pieds pendant les festins etAativalwy ; c'est peut-être de là que vient chez Virgile la mention des banquets des dieux. Mais les choses ne vont pas toutes seules. Hypnos refuse nettement, se rappelant ce qui lui en a cuit pour avoir dans une autre circonstance accueilli une demande pareille. Héré l’assure qu'il n’a rien à craindre et, haussant ses prix, elle lui promet la main d’une des Charites, Pasithéé, dont il est éperdûment amoureux. Hypnos cède, mais exige d’abord qu'Héré s'engage par un grand serment sur le Styx, On a vu ce que Virgile a fait de cette scène familière, amusante, très humaine. Il est naturel qu'Hypnos se laisse tenter par l'offre de la Charite dont il est épris : nous ignorons si Éole a envie de se marier, et Virgile, pour la circonstance, a dû en faire un célibataire, tandis que dans l'Odyssée il est père de famille. Il accepte du reste le pourboire par prétérition, ce qui est plus digne, et sans exiger de garanties comme Hypnos. Dans les deux cas, il s’agit d’un mariage légitime, Héré comme Junon étant la déesse du mariage ; Virgile a insisté là-dessus et supprimé le mot crû homérique, 268 : dwow ürutéuevar. Quant au v. 76sq., tuus, o regina, quid optes Explorare labor, par lequel Éole exprime sa docilité, il est inspiré de celui par lequel Aphrodite répond à la demande du xeotôç iudc par Héré, 195 Abda Ütt ppovéers* teAécat dé me Ouudc ävwyev, avec cette différence que ce qui est chez Eole l’expréssion de l’obéissance passive est chez Aphrodite l'effet d’une obligeance toute spontanée. — (6) Tout à l’heure, 57, Éole tenait un sceptre ; maintenant il a une lance à la main. Tout à l'heure, 56, on pouvait se demander si celsa..…. arce ne désignait pas le sommet de la montagne dans laquelle sont emprisonnés les vents ; ici évidemment ce n'est point sur le sommet de cette montagne que se trouve Éole. Il n’est plus question de l'attitude conventionnelle que lui a prêtée Virgile. Mais, comme il n'est pas question qu'il l’ait quittée pendant la visite de Junon, tout cela déroute le lecteur ; Virgile ne se soucie pas de représenter les choses d’une façon précise et vraisemblable.

P. 100. (!) Totumque a sedibus imis... ruunt, 84, est repris par his unda dehiscens Terram inter fluctus aperit, 106, imis stagna refusa uadis, 105 ; fluctusque ad sidera tollit, 103, n’est pas moins hyperbolique. lis, Od 0 XII 427, Lib, 115,135, Prop, IV,"15, 12. — (3) Subito, 88, ex templo,92. — (1) 92. Aeneae soluuntur frigore membra ; ce sont là les traits énergiques dont Virgile s’est servi à propos de la mort de Turnus, XII, 951. Ast illi on frigore membra ; il semble qu'Énée va mourir. — (5) 94. O terque quaterque beati, mouvement fréquent chez Virgile. O fortunatos... G., II, 458, O fortunati... En., 1, 437, O felix una ante alias... III, 321. — (6) 96 oppetere, 97, occumbere, 98, animam hanc effundere sont préparés par mortem, 91 ; dans ce prodigieux déchaînement des éléments Énée ne peut songer qu’à la mort : Ante ora patrum et Troiae sub moenibus altis sont de ces expressions qui, une fois constituées, reviennent comme d'’elles-mêmes sous la plume de Virgile ; cf. X, 469 : Troiae sub moenibus altis, G., IV, 477, ante ora patrum, En., II, 531, Ante oculos... et ora parentum. — (7) 06. O Danaum fortissime gentis. IT., VI, 98 Helenos dit de Diomède "Ov ôà èyu XAOTIOTOU AYatby pau YEVÉ Laôa. C’est donc un souvenir homérique, mais qui fait valoir Énée en exaltant son adversaire. — (8) 99, iacet Hector rappelle 14, XVIII, 20 Keïrar Ildroox\os. — (?) 100-101, sont inspirés de l’ZI., XII, 22 Kai Xtuéet, 60 rokNd Bodyoux «ui roupakerar Kämmesov ëv xovinot xat Autwu dues davyèowy. Le Xanthe et le Simoïs figurent fréquemment dans l’Enéide dans les deux cas suivants : lorsqu'il s’agit de rappeler d’une façon typique et par allusion surtout au ch. XXI de l’I/iade les combats les plus sanglants livrés sous les murs de Troie En., V, 260 sq., 803 sqq., VI, 88, X, 60 sq., XI, 257; comme symbolisant la patrie troyenne dont les exilés font revivre le souvenir sur une terre étrangère, IIT, 302, 350, 497, V, 633 sq.

P. 1071. — (1!) 104. Franguntur remi. Le grain est si subit qu’on n’a pas eu le temps de rentrer les avirons et c’est cette rapidité que Virgile a voulu rendre. Seulement, si les Troyens ont, comme c'était l’usage, recouru d’abord à l’aide des avirons, ils naviguent maintenant à la voile. Il y a donc là une inadvertance. — (2) Il ne faut pas chercher là une précision qui n’est pas virgilienne. Virgile entend ici simplement la côte de Libye ; comment, même de la petite Syrte, les Troyens pourraient-ils arriver si vite le lendemain à Carthage et comment l’Eurus, qui est un vent d’Est, pourrait-il porter dans les Syrtes des navires qui sont au large de Drépane ? — (>) 111. Miserabile uisu est une de ces courtes exclamations que Virgile intercale dans le récit pour avertir le lecteur de l'impression qu'il veut qu’il ressente. — (4) Pline, N. H., V, 7, 7.

(5) 114. Ipsius ante oculos : malgré la nuit noire, Énée a vu ss chose à la lueur des éclairs continus, ce qui rend la situation encore plus tragique ; cf. 118, Serv.-Dan., ad h. 1, — (6) 123. Accipiunt inimicum imbrem, Serv.-Dan., ad h. 1. : ratibusque premebat imber Neptuni ; ilest donc question de l’eau de mer qui entre dans les navires (rem. l’Üarsoov roërsaov) et non dela pluie. Ennius est plus clair. Virgile avait dit en parlant de l'arrosage des plantes, G., IV, 115: et amicos inriget imbris. C’est peut-être ce quiluia inspiré ici par un contraste ingénieux inimicum. — (7) Les ordres de Junon sont exécutés ponctuellement : 118-119 COrrespondent à 69 submersasque obrue puppis, 108-112 à 70 Aut age diuer-

sos ; ainsi les deux morceaux sont reliés étroitement et sont évidemment du même jet. Éole fait même mieux les choses que ne l’avait demandé Junon, puisque celle-ci s'était contentée de poser une alternative et qu’il lui donne satisfaction sur les deux points. Comment a-t-il communiqué aux vents les volontés de Junon ? Ce sont questions oiseuses, dont Virgile n’a cure, mais que se pose le lecteur curieux. Nous apprenons, I, 381, qu’Énée est parti de Troade avec 20 navires ; il n’en perd qu’un dans la tempête ; il aborde en Libye avec 7 ; il retrouvera les 12 autres plus tard. Ici il en énumère 12, parmi lesquels 1l y en a deux tout au moins, le sien et celui d’Achate, qui font partie des sept. L'énumération qu’il donne dans ce passage n’a pas la prétention d’être complète, ce qui serait tout à fait contraire à ses habitudes et fastidieux.

P. 102. (1) Macr., Sat., V, 4, 4 : tempestas Aeneae Aeolo concitante cum allocutione ducis res suas conclamantis de Vlixis tempestate et allocutione descripta est, in qua Aeoli locum Neptunus obtinuit. Il faut examiner les choses de plus près et, après avoir constaté le caractère très original et personnel de la tempête de Virgile, voir comment il l’a fabriquée. Indépendamment de celle dont nous nous occupons ici,1lyenauneautre, En. III, 194 sqq., qui n’occupe que 6 vers. Il est naturel de penser que c’est la plus courte qui a été écrite la première et qu’elle a précédé le grand morceau d’apparat du 1. I. On peut, semble-t-1l, en donner la preuve : les V. 191-195 sont en effet la traduction libre des v. 403-406 du ch. XII de l’Od. Ceux par lesquels débute la tempête qui fracasse le dernier navire d'Ulysse : ’AXN Üre Ôù Tv visov EAelnouey, oùdEé tte &ÀÀn ‘Palyero Vatdæuwy, AAÀ' oboavos de Dahkassx = Postquam altum tenuere rates nec iam amplius ullae Apparent iervae, caelum undique et undique pontus, An Tôte xvavényv vepéAnv Éctnoe Kpoviwy Nnôç Üneoyhapuoïce, nyAvoE de movtros dr aûties — Tum mihi caeruleus supra caput adstitit imber Noctem hiememque ferens et inhorruit wnda tenebris. Virgile n’a pas poussé plus loin l’imitation et il ne le pouvait pas, aucun navire n'étant fracassé au IIIS livre; les vers suivants contiennent simplement des traits généraux : agitation des flots, nuit profonde (ce qui a déjà été dit, noctem, 195, nox, 198), éclairs. Mais pour composer sa tempête du 1. I, Virgile a repris un certain nombre de détails de la tempête homérique du ch. XII de l'Odyssée. Or il est tout naturel que n’ayant pas du premier coup utilisé tout son modèle, il y soit revenu ensuite pour emprunter ce qu’il avait d’abord laissé de côté. On ne comprendrait pas, si la tempête du 1. I avait été écrite la première, qu'il eût réservé les v. 403-406 deil'Odyssée pour une autre tempête à laquelle il ne songeait pas encore. D'où la preuve que le 1. III de l’En. a été écrit avant le 1. I. Il s’est souvenu du reste au I. I du I. III : des deux côtés c’est la tempête classique qui se répète : I, 86 : uastos uoluunt... fluctus, III, 196 : uent1 uoluunt mare, I, 88 sq., Eripiunt nubes caelumque diemque ex oculis, III, 198 sq. Inuoluere diem nimbi et nox umida caelum Abstulit, I, 90, crebris micat ignibus aether, III, 199, ingeminant abruptis nubibus ignes. Quand il s’est proposé d'écrire le grand morceau à effet du 1. I, il a pris pour modèle principal la tempête du ch. V de l’Od. qui met en pièces le radeau d'Ulysse, mais il a fait aussi des emprunts à celle du ch. XII et il a opéré sur l’ensemble des matériaux utilisables que lui offraient les poèmes homériques. Au v. 83, turbine paraît pro-

venir de AatAart Üesresin de la tempête de l’Od., IX, 68, terras, mot par lequel 1] généralise les ravages de l'ouragan, est inspiré par Yaiav 00 xai movtov, Od., V, 294, IX, 69, XII, 315; 87 sq., sont empruntés +00 M7205. by Ô Epoc re Nôtoc tr’ Énece Z: pu906 TE ÔVIANG HA! Bopéns ai0onye- VÉTNS ÉYA XDUA xv\iv8wY. Borée figure plus loin et si Neptune interpelle le Zéphyre, 131, c’est sans doute parce qu 1l figure dans l’Od. On lit RE EU dans l’ZI., II, 144 sqq. XIHATA LAXPI Valasons Iôyrov ’[xaptoto, TARN ET Edoos te Nôtoc ve "Ooo0” émateaçs marods Atdc Èx vepeAdwv ; pour incubuere mari on a le choix entre Éresce et èmattas et quant aux uastos fluctus, l’adjonction ad litora qui n’est pas en situation ici, puisque les Troyens sont en pleine mer, montre que Virgile a eu sous les yeux Od., IX, 147 xÿuata paxoï xvAwvÔGueEva rooti xépooy où l'addition va de soi puisqu'on aborde sur le rivage d’une île. Les nuages du v. 88 sont mentionnés, Od., V, 291, 293, 303 ; IX, 68 ; ponto nox incubat atra vient en droite ligne d'Od., V, 294 éowoet d’ oboavidev v5E qui se retrouve IX, 69 et XII, 315. Au v. 90 le tonnerre n’est là que comme accompagnement pour rendre la tempête plus menaçante ; Od., XII, 415 Zeds 0’ auvôtc Pocvrnoe est un trait nécessaire, puisque c’est la foudre qui fracasse le navire. Le prototype du v. 91, si poignant, est la réflexion d’Ulysse Od., V, 305 vèy pot ows ainds ÜAeñoos, cf. Od., XXII, 28, II, XIII, 773 ; d’une locution homérique courante Virgile a fait un vers à effet. Il est possible qu’il ait songé à la terreur que ressentent les Argonautes dans Apollonios, IT, 577 sq. Ünèo xepahts yao auryavos hey ÜAEÜ0o. Le coup de vent debout dans la voile d’ Énée, us sq., paraît appartenir à Virgile ; CHER 70.5: 7 il est question de voiles déchirées par le vent iotix à oœiv ToryÜa ve nai terouy 04 duésytoey 6 avéuoto et dans l’Z/., XV, 626 sq., du mugissement du vent contre la voile dvémoro Ô devos drrns ‘Iotiw ëu6oéuerar. Le grand flot qui se dresse à pic, 105, se trouve chez Apollonios, II, 580 sq. aToopatwes &vidv péya xdma näoouûlev Kootôv, arotuyt oxomin ‘sov; mais chez Apollonios il donne lieu à une manœuvre habile de Tiphys qui réussit à faire passer l’Argô par-dessus ; chez Virgile on ne sait pas ce qu’il en advient pour le navire d’Énée. Quant à la destruction de celui d’Oronte, elle participe de celle du radeau du ch. V, 313, — Éhasey UE [2 xX0UA kart’ axons Aetvoi ëressouevoy c’est l’ingens a uertice pontus — Ileot 0 ayediny EAEAtËEY — c’est le fluctus... torquet agens circum — et des derniers moments du navire au ch. XII de l'Od. Le timonier frappé à la poupe par la chute du mât, est jeté à la mer, 413 sq. 0 Ô aoventrot éouxws Kanneo’ dm’ ixotopivy — excutitur pronusque magister Voluitur in caput. Après le coup de foudre de Zeus qui anéantit le navire, les matelots sont le jouet des flots, 418 sq. met via MEARXVAV Kopastv Èupopéovro ; le mélange des corps et des épaves est mentionné à propos de Charybde, OURS O7 sq. *ARRG 0° 6U0Ù TivaxAS TE VEWY KA] WHATA PUTWY Koôua 0 4A0S gopéovot ; maïs le grand effet des v. 118 sq. n appartient qu’à Virgile. La conclusion de cette analyse, c’est que la tempête de Virgile n’est pas le résultat de ses impressions personnelles, mais exclusivement -de ses lectures ; seulement ses lectures ont été transformées par sa réflexion et sa sensibilité dans le sens d’un tableau et d’un pathétique qui sont une création. Quant au découragement d’'EÉnée, c’est celui d'Ulysse, V, 297 #2} vcét' 'Oôvoo70$ Afro yoivara xx plAoy ftop, suivant une formule répétée ailleurs et avec une exagération de l'impression

CARTAULT. 10

physique qui a fait penser à Macrobe, Sai., V, 3, 9, peut-être avec raison, que Virgile avait songé à 1/., XV, 436 ; ses plaintes sont une imitation de celles d'Ulysse : ingemit, 93, abrège Od., V, 298, ‘Oyxbroac d dou sine noùs 0v peyahrTropa Ouuôv, formule fréquemment répétée dans les poèmes homériques ; le mouvement : O terque quaterque beati, 94, reproduit exactement, 306 tpis pdxapes Auvaoi nai vétpaxi, le v. 95 sq, rend avec plus de pathétique 306 sq. ot vür’ ühovro Tooin ëv edpein en s'inspirant d'Od., VIII, 524 sq., où il est question du guerrier "Ooxe Eñç mpos- Hey TOO Aawv te nionotv, ’Aotet xal TexéeSaiv duüvwy Opouuoy fuao. Il n’y a donc pas lieu de reprocher à Énée un abattement, qui ne lui est attribué que par une imitation poétique ; sa psychologie du reste n’est pas exactement celle d'Ulysse ; si Ulysse regrette de mourir en mer, c’est en partie parce qu’il n’aura ni tombeau ni gloire; ce qu’Énée regrette, lui, c’est de n’avoir pas partagé le sort des héros ses compatriotes. — (2) 124. Interea magno misceri murmure pontum, IV, 160. Interea magno misceri murmure caelum ; c’est un beau vers que Virgile a répété ; la triple allittération paraît indiquer un emprunt à un ancien poête latin; ce n'est pourtant pas une preuve absolue, cf. 8. — (3) 125 sq. Imis Stagna refusa uadis, les couches superficielles généralement calmes ont été refoulées jusque dans les fonds ; cf. 106 sq. — (4) Comme tous les poètes et mythographes romains, Virgile a identifié complètement le dieu romain primitif Neptunus, peut-être dieu de l'élément humide fécondant, sans rapport avec la mer, avec le Poseidôn hellénique, dont le culte à Rome était officiellement reconnu avant 399 av. J.-C. Le Poseidôn homérique et posthomérique est fixé dans la fonction de dieu de la mer. L’art grec classique lui a donné la majesté et le regard qui se porte au loin sur la surface de la mer jusqu’à l’horizon. Tel il est dans la statue colossale du Latran (Brunn-Bruckmann Denkm., 243) et dans toute une série de monuments remontant à une statue de bronze de son sanctuaire de Corinthe où 1l contemplait la mer, le pied appuyé sur un rocher. Cf. la tête de Poseidôn de Syracuse (Overbeck Greich. Kumnsimyth. Atlas, 11, 14). Il est calme, majestueux et paraît dominer les flots. — (5) 128. Disiectam Aeneae toto uidet aequore classem est une conséquence de 108- 112 ; naturellement 1l ne peut pas voir le navire d’Oronte qui a disparu, mais 129 résume 120-123, caelique ruina, la chute du ciel, s'appliquant au tonnerre 90. C’est par ces concordances que Virgile affirme l'unité de conception et d'exécution. — (6) Au v. 53 sqq., les vents ne sont que des éléments turbulents réduits à l'impuissance par un obstacle matériel ; pourtant, ‘57, Éole paraît avoir une action sur des êtres intelligents et c'est sans doute en cette qualité qu'ils exécutent si fidèlement les ordres de Junon; ici la conception anthropomorphique s’accuse nettement. — (7) terram, 133, rappelle intentionnellement terras, 83, tantas tollere moles, 134, fluctusque ad sidera tollit, cf. 103 et 114. — (8) On a pensé que le Quos ego... avait été inspiré à Virgile par une statue comme la statue colossale de Milo du Musée national d'Athènes où le dieu est debout, le corps puissant, la tête rejetée en arrière, dominatrice, et un regard qui commande, Roscher Ausf. Lex., III, 2, col. 2896 [H. Bullei.,— (?) Le trident est donné ici à Neptune comme l'emblème de sa puissance, emblème dont il est fier, Pind., OZ., 6, 58 ueyasdevrs totaivns tapias, comparé à la foudre Pind. Zsthm., 8, 25, OL., 9, 30, comme

elle fabriquée par les Kyklôpes. Virgile, si soucieux de fixer la hiérar-

chie et de donner à chacun son attribut distinctif, a pourtant prêté également le trident à Nereus, II, 418, sans songer qu'il atténuait ainsi

l'effet du passage actuel. Chez les Grecs, le trident est porté par un assez grand nombre de divinités.

P. 103. (1) 143 est la contre-partie exacte de 88 sq. — (2) Une des fonctions de Poseidôn dans la mythologie hellénique est de protéger les navigateurs et de les tirer du péril. IZ., IX, 362, Od., III, 178, IV, 500, VII, 35 ; cf. Hés., Oeuvres, 666. IL est deonotac vawv Pind.

Pyih%4, 207. — () Il, Il, 144 Kivôn Ô dyopn où xéuara uaxoà GaAdoons. Cic. pro Mi. 2 Ceteras tempestates et procellas in illis.… fluctibus contionum. — (4) 152. Arrectisque auribus adstant, II,

303, arrectisque auribus adsto, locution fixée, empruntée sans doute à l’ancienne langue latine épique ; 150, iamque faces et saxa uolant, XII, 656, iamque faces ad tecta uolant, répétition d’une forme métrique qui était restée dans l'esprit de Virgile. — (5) Aeneadae désigne habituellement chez Virgile les compagnons d’Énée, les Troyens, I, DR 0 NO 0 eV Il, 284332; 616, IXS 180, 235, 468; 735,1X, 120, XI, 503, XII, 12, 186, 779; III, 18, c’est le nom de la ville fondée en Thrace par Énée ; VIII, 648, ce sont les descendants d’'Énée, les Romains et probablement aussi, VIII, 342 ; le mot est beaucoup plus fréquent dans les six derniers livres que dans les six premiers. — (6) 159. In secessu longo, III, 229, in secessu longo (dans un contexte tout différent), locution fixée. (?) 161 se trouve déjà G., IV, 420, sauf un mot ; sinus est l’ondulation de la vague, cf. XI, 626. — (8) L’hyperbole est familière à Virgile ; ici 1l faut que ces roches soient en effet très élevées, puisque l’une d’elles va servir d’observatoire à Énée. — (®) 165 horrenti umbra est une préparation, puisque plus loin c’est sous cette ombre horrentibus umbris, 311, qu'Énée dissimule sa flotte ; le rappel d'expression signale l’unité de conception.

P. 104. (1) Il y a trois ports dans l'Odyssée, celui de l’île en face du pays des Kyklôpes, IX, 136 sqq., celui des Lestrygons, X, 87 sqq., celui de Phorkys à Ithaque, XIIT,96 sqq. Suivantson habitude, Virgile a emprunté à ces trois descriptions les traits dont il a composé la sienne. Les falaises rocheuses lui ont été fournies par le port des Lestrygons, X, 87 sq. Üy népu néton HAlfatos tetiynxe draunepès auporépwbey. Quant aux cimes élevées dont il avait besoin, puisque l’une va servir d’observatoire à Énée, il a été les chercher avec l’hyperbole dans le rocher merveilleux de Skylla, Od., XII, 72 sq. Où 0 Ow oximehot, 0 HEv odoavoy edpdv. txaver 'OËein xoovon... Le port de Phorkys lui offrait la grotte des Nymphes naïades avec l’eau courante, qui figure du reste aussi dans le port de l’île du pays des Kyklôpes ; mais il a supprimé le merveilleux, les cratères et les amphores de pierre où les abeilles font leur miel, les métiers de pierre où les nymphes tissent des étoffes de pourpre marine et les deux entrées de la grotte qui servent, celle du Nord aux mortels, celle du Sud aux immortels. S'il y a des sièges — sedilia — dans l’antre virgilien, c’est qu’au ch. XII, 317 de l’Od., les compagnons d'Ulysse, dans l’île de Thrinakié, abordent à une caverne ”Evx à Esav voupiwv xa)oi y000! 40> Gowxot. La mention du fait qu’il n’y a besoin ni d'amarres ni d’ancres, tant l’eau est tranquille, provient du port de l’île des

Kyklôpes, IX, 136 ‘iv’ où ypeù meloparos ëotiv, Or’ edviç Paléetv obte roouviov àvabar; pour le port de Phorkys, l'Odyssée mentionne seulement l’inutilité des amarres ; seulement Virgile a remplacé les pierres de fond primitives — eûvai — par l'ancre ; il donne bien à son poème une certaine couleur héroïque, mais il ne veut pas dérouter ses contemporains par des choses depuis longtemps abolies. La sécurité du port de Phorkys et de celui des Lestrygons est assurée par deux bras rocheux qui vont à la rencontre l’un de l’autre. Si Virgile a barré l'entrée du sien par une île, c’est sans doute qu’en face de la terre des Kyklôpes, où est également un port, se trouve IX, 116 Nisos….. mapex Atuevos.…. ‘YAnéooa ; et c’est de là que vient également la forêt, le port de Phorkys présentant simplement au fond du port un olivier, celui de l’île des Kyklôpes des peupliers. Le port de Virgile est une mosaïque homérique et pourtant il s’en dégage une sensation de calme réconfortant qui est originale. — (2) 174 sqq. Achatès tire une étincelle d’un silex, la recueille sur des feuilles où elle devient du feu — 1gnem — entoure ce feu d’aliments secs et c’est de là (nutrimenta et fomes sont la même chose) qu'il fait jaillir brusquement — rapuit — la flamme. — (3) 178 sq. frugesque receptas et torrere parant flammis et frangere saxo ; G., I, 267. Nunc torrete igni fruges, nunc frangite saxo ; Virgile se souvient fréquemment des Géorgiques dans l'Énéidz; le procédé qu’il décrit est le procédé primitif : griller le blé et l’écraser avec des pierres appropriées — cerealia... arma... — (4) Scopulum, 180, répétition intentionnelle de scopuli, 163. — (5) 191, Nemora inter frondea est un rappel intentionnel de nemus, 165. — (6) 195. Aceste avait donc des vignes ; 550, il est question de villes dont 1l serait roi. Or au I. V, Aceste est représenté comme menant une vie assez sauvage dans les montagnes ; c’est en son honneur qu’on fonde Acesta, dont 1l est heureux de devenir roi — gaudet regno, V, 757; d’où la preuve que le 1er livre a été composé avant le 5° et qu'après la composition du 5°, Virgile se réservait de modifier ces deux passages du 1e7, — (7) 192. Ingentia uictor donne à l'exploit quelque chose d’héroïque. — (8) Le double motif de la montée à l'observatoire et de la chasse est emprunté au ch. X de l'Odyssée qui est ici le modèle principal de Virgile. Arrivé dans l’île de Kirké, Ulysse reste pendant deux jours et deux nuits sur le rivage, partageant l’accablement de ses compagnons à la suite de l’aventure des Lestrygons ; il ne se distingue pas d'eux comme Énée. Le troisième jour, il monte à un observatoire ëc TE 9 LD nv 146, "Eotny Ôë oxontiy ès matmahoéooay avehlwv (de même chez les Lestrygons, X, 07), mais uniquement pour s'orienter ; puis il en redescend et retourne près de ses compagnons en songeant à leur procurer à manger, Asinvoy étdoototy Ôouevat 155 ; un dieu qui a pitié de lui met

justement sur son chemin un cerf — ÜVixsouwy Ehapoy méyav, 158 — prototype des trois cerfs que Virgile décrit avec un effet de style plus recherché — Capita alta ferentes Cornibus arboreis, 189 sq. Serv., I,

184, fait la remarque suivante : Sed cerui non sunt in prouincia proconsulari, ad quam uenit Aeneas, remarque oiseuse puisque les cerfs en question proviennent de l'Odyssée. Ulysse transperce d’un coup de lance le cerf et Homère décrit avec complaisance la façon dont il s’y prend pour le rapporter, ce qui rend la chose vivante, intelligible, mais que Virgile a supprimé, plaçant l'intérêt ailleurs. Un modèle secondaire,

également utilisé, c'est la chasse aux chèvres sauvages dans l’île en face du pays des Kyklôpes, Od., IX, 154 sqq. Les nymphes les font lever ‘vx deurvroetay étaioot. Ici, comme précédemment, une intervention divine, qui n'existe pas dans l’Enéide, où les dieux se mêlent beaucoup moins que chez Homère au détail de la vie humaine. On organise une battue ; les xauriha toëx 156 dont on se munit sont le prototype de l’arc et des flèches qui se trouvent par hasard à la portée d’Énée. Ulysse a douze navires ; chacun reçoit neuf chèvres ; Ulysse en garde dix pour lui. Il n'est pas douteux que Virgile, à l’avidité d'Ulysse, n'ait voulu opposer l'équité désintéressée d’Enée pour montrer sa supériorité morale ; seulement ailleurs, Énée est un héros homérique ;iciilne l’est plus ; d’où disparate dans son caractère. Quant au vin d’Aceste, qui probablement n'avait pas de vignobles, il vient également du ch. IX de l'Odyssée ; quand Ulysse part pour l’antre du Kyklôpe, il emporte du vin aoxdv Eyoy péhavos oïvoro ‘Hôecoç, dv por Eduwxe Mdowv, Edavléoc vide. On mange beaucoup plus dans l'Odyssée que dans l’Enéide et on boit toujours du vin, IX, 162 sqq., XV, 499 sq. et pass.

P. 105. (1) O passi grauiora, 199 est en contradiction avec le 1. III où les Troyens ne courent aucun danger comparable à celui de la tempête ; on ne saurait voir là une exagération oratoire, qui ne serait guère à sa place, les compagnons d’Énée sachant pertinemment à quoi s’en tenir là-dessus ; Scyllaeam rabiem est également en contradiction avec le 1. III où les Troyens n’approchent pas de Scylla ; 1l faut conclure que tout cela s’accordait pour Virgile avec le remaniement du 1. III qu'il avait en vue et que ces dissonances présupposent. — (2) 205. Tendimus in Latium ; les Troyens savent que le but de leur voyage est le Latium ; de même, I, 554, IV, 432, V, 731; or le Latium n’est pas nommé au IIIe 1. ; la conclusion qui s’impose est celle qui est formulée dans la note précédente. — (3) 207. Durate — 14. IT, 299 Thfÿre, wihou -— (4) Après la chasse dans l’île de Kirké, Ulysse essaie de donner du courage à ses compagnons d’une façon tout à fait pratique et tout à fait terre à terre : « Si accablés que nous soyons, nous ne descendrons point chez Hadès avant le jour fixé ; mangeons, puisque nous avons de quoi manger et de quoi boire et ne nous laissons pas abattre par la faim ». Virgile eût frémi de mettre dans la bouche d’Énée des exhortations si basses ; ce qui est curieux, c’est qu’il n’a pas songé à tirer de son fonds le discours d’Énée et qu'il ait été chercher ailleurs ce qui lui convenait ; il l’a trouvé dans les paroles qu’Ulysse adresse à ses compagnons avant l'aventure de Skylla ; de là peut-être Scyllaeam rabiem, 200, qui ne correspond à rien dans le IIIe 1. actuel. Od., XII, 208 7Q œthot, où yap mu tt xaxwv ddampoves eiuév, En., I, 198 : O socii, neque enim ignari sumus ante malorum, 209 Où pèv Ôn Toûe meilov Etet xaxv, 7 re x0kAwY E’her vi ot yhapuow…. 201 sq. uos et Cyclopea saxa Experti, 212 nai nov twvde uyrocoüar ow... 203 forsan et haec olim meminisse iuuabit ; ce qui est curieux, c’est que, malgré la similitude de l’expression, ce dernier trait a une tout autre signification dans l’Enéide que dans l'Odyssée. Ulysse, qui a sauvé ses compagnons de l’antre du Kyklôpe, qui espère bien les sauver encore, leur fait entrevoir qu’ils se rappelleront un jour comment ils ont été tirés d'affaire, Énée, qui n’a sauvé les siens de rien du tout, se borne à leur rappeler qu’on a quelquefois un certain

plaisir à se souvenir des malheurs passés ; c'est une observation qui se trouve ailleurs dans l'Odyssée, XV, 398 sqq. Elle était devenue une banalité ; si Virgile s’est inspiré de l'Odyssée ou, comme le prétend Macrobe, Sat., VII, 2 d'Euripide ‘@s 0 tot oweévra ueuviodar movewy (fragm. 131, Nauck), traduit par Cic. de Fin., II, 32 [105], c'est ce que nous ne pouvons savoir. Serv. Dan.,, I, 198, dit : totus hic locus de Naeuio belli Punici libro translatus est ; or, nous venons de voir qu’il est imité, par endroits traduit d'Homère; pour que l’assertion fût exacte, il faudrait que l’imitation eût déjà été faite par Névius ; encore - est-il certain que Virgile s’est rapporté au texte homérique lui-même. Macrobe dit également, Sat., VI, 2, 31 : In principio Aeneidos tempestas describitur et Venus apud Iouem queritur de periculis filii et Juppiter eam de futurorum prosperitate solatur. Hic locus totus sumptus à Naeuio est ex primo libro belli Punici. Illic enim aeque Venus Troianis tempestate laborantibus cum Ioue queritur et secuntur uerba louis filiam consolantis spe futurorum. Nous savons que les deux premiers livres des sept entre lesquels le grammairien C. Octavius Lampadio avait partagé le Punicum bellum de Naeuius, contenaient l’histoire primitive de Rome et de Carthage dans un cadre homérique et que Junon ennemie, Vénus amie des Troyens, Jupiter, Apollon, Anchise, Énée, Anna, Didon y figuraient. La perte de l'ouvrage de Névius interdit toute comparaison avec Virgile ; il est difficile de croire que celui-ci y ait pris autre chose qu’un cadre et peut-être quelques expressions archaïques rajeunies comme il convenait. — (5) I}., IX, 210 Kai va Mèv ed miatuAAe %xai duyp ôBehoïow nerve (cf. I, 465). En., 1,272: Pars in frusta secant ueribusque trementia figunt; c’est une traduction exacte, avec addition de trementia pittoresque. Le sens du mot aëna reste douteux ; aëmi, G., I, 296, En., NII, 463, aëna, En., VI, 218, désignent incontestablement des chaudières ; I, 213 et V, 102 : Litore aëna locant alii est mis en rapport avec le rôtissage des viandes ; ni dans l’un ni dans l’autre passage, on ne voit dans quel but les Troyens feraient bouillir de l’eau; il ne saurait être question I, 213, du xociov uéya d’Il., IX, 206, où onplace les grands quartiers de viande, avant de les découper et de mettre les morceaux à la broche, puisqu'ils sont déjà embrochés ; nous assistons ici à cinq opérations : 1 on dépouille les bêtes ; puis les uns 2 découpent les viandes et 3 les mettent à la broche ; d’autres 4 placent les aëna sur le rivage et 5 allument la flamme ; entre 3 et 5 il semble qu'il n'y ait qu'une opération possible, celle de mettre les broches sur leurs supports. V, 102 sq. est rattaché directement à I, 213 sq. par la répétition des mots litore aëna locant et fusique per herbam ; là encore, c'est après avoir disposé les aëna qu’on allume le feu sous les broches. Ces aëna seraient donc dans les deux passages des supports d’airain et correspondraient à Il., IX, 214 xoavevrawy (qui est un àm. Àcy.) èmaetouc. — (6) 214. Fusique per herbam est une locution fixée qui se retrouve, G., II, 527, En., V, 102, IX, 164, et qui indique qu’on prend-ses aises. — (7) 216. Postquam exempta fames epulis mensaeque remotae, 723 Postquam prima quies epulis mensaeque remotae ; le second hémistiche, qui fait allusion à un usage romain dans les repas régulièrement ordonnés, paraît plus en situation chez Didon qu'ici; mais il est probable que Vir-

gile veut dire que les Troyens font ici un repas complet ; VIII, 184. Postquam exempta fames et amor compressus edendi. Si les Troyens nesongent à déplorer le sort de leurs compagnons qu'après qu'ils sont bien repus, c'est qu ils ont la psychologie des héros homériques : Od., XII, 308 sqq., dans l’île d'Hélios Aôtäo ème nostoç xai édnroos &E &oov Evro (formule homérique perpétuelle imitée par Virgile), Mvnoduevor Ôn Emerta gihove ExAatoy Etaloous Où Epaye 2x. Quant au v. 219 : Nec iam exaudire uocatos, c'est une allusion à un autre passage de l'Odyssée, IX, 64 sqq: 000 dpa pot TPOTÉ EU VRES xiov.…., Loiv tiva toy GetAüy Etécuwv tpis ÉxaITOV AUoat,

O1 Oavov… Kixovwy Ond Ônwbévres, avec cette différence qu'Ulysse accomplit un rite, tandis qu'ici on ne voit pas trop à quoi correspond l'appel des Troyens.— (8) Ulysse est plus matériel qu'Énée : reçu par Alkinoos, il déclare qu'il lui faut, quelque accablé qu'il soit, manger et boire et que les exigences de son estomac l’empêchent de penser à ce qu’il a souffert. Virgile a mis Énée au-dessus de ces besoins matériels,

mais il s’est complu à réserver pour ses compagnons leur caractère impérieux ; :mplentur, 215, est la traduction de évirAnc0ïvar, Od., VII, 221. — (°) Pius Aeneas est une expression dont on s’est beaucoup moqué en France et qui à compromis l’Enéide ; il faut observer que le mot pius a deux significations appliqué à Énée ; il désigne soit la piété, soit l’aftection commandée par le devoir ; en outre, ce, n'est point là une épithète constante comme les épithètes homériques ; elle n’est donnée à Énée que dans des circonstances spéciales,

qui la justifient : I, 220, 1l pleure des compagnons disparus, 305, il songe à tirer ses compagnons d’une situation périlleuse, 378, il se désigne ainsi comme chargé de sauver les Pénates, IV, 303, il abandonne Didon pour exécuter les ordres des dieux, V, 26, il autorise son timonier à mettre le cap sur la Sicile, où il va retrouver le tombeau de son père, 286, il célèbre les jeux funèbres en l'honneur d’Anchise, 418, il s’agit d’éviter à l’un de ses compagnons une lutte inégale, 685, il supplie les dieux d’éteindre l'incendie de la flotte, VI, 9, il va consulter l’oracle de la Sibylle, 176, il déplore la mort de Misène, 232, il rend les derniers devoirs à Misène, VII, 5, de même pour sa nourrice Caieta, VIII, 84, il fait un sacrifice à Junon, IX, 255, il récompensera dignement Nisus et Euryale de leur dévouement, X, 591, 12,ilse montre impitoyabie envers un ennemi, parce qu'il veut venger Pallas, 783, il combat et blesse l’impie Mézence, 826, il regrette la mort de Lausus, victime de son dévouement, XI, 170, il a fait ce qu’il à pu pour honorer Pallas mort, XII, 175, il prête un serment solennel au moment de l’accord avec Latinus, 311, il réclame l'exécution de l'accord conclu ; soit en tout vingt cas, dans lesquels le mot est en parfait accord avec la situation.

P'100. (1 Aux v. I, 113, 120-122, I81-183, 220-222, 50, 611-6172, Virgile énumère quatorze des capitaines de navires d’Énée; un autre est nommé, V, 116, soit quinze en tout sur les dix- HeUÉ puisqu'Énée avait vingt navires et que naturellement il en commandait un. Il est curieux de voir comment il les à caractérisés dans l’'Enéide et quel rôle il leur a donné : Orontes fidus, I, 113, acer, 220, périt avec son navire, I, 113 sqq. et est aperçu dans les enfers, VI; 334 ; Ilioneus, qui monte un navire solide, I, 120, est, en qualité de plus âgé, le chef de la députation envoyée à Didon, 521, il est le premier

auquel Énée serre la main — amicum llionea, 611, il est le chef de la députation envoyée à Latinus, VII, 212, il défend le camp troyen et tue Lucetius, IX, 569. C’est donc un bon guerrier ; c’est surtout l’orateur de la troupe. Achates, nommé dans la tempête, fortis Achates, I, 120, donne après le débarquement le signal du réveil de l’activité, 174 sqq., il accompagne Énée dans la montée à l'observatoire et porte l'arc et les flèches dont se sert Énée, fidus Achates, 188, l'accompagne encore dans le voyage à la découverte, 312, regarde avec lui les peintures du temple de Junon, 459, partage son émotion en revoyant les compagnons crus perdus, 513, l’engage à sortir du nuage, fortis Achates, — il a donc une certaine initiative —, 579-581 ; il est envoyé aux navires pour ramener Ascagne, rapidum Achaten, 644, revient en se hâtant, celerans, 656, guide Cupido sous la figure d’Ascagne, 606 ; dans tout le premier livre. c'est pour Énée un compagnon actif et utile; c’est lui qui le premier reconnaît et annoncesl'Italie, IT 523: quand Énée monte au temple d’ Apollon à à Cumes, il va chercher et ramène la Sibylle, VI, 34, cause avec lui à son retour et partage ses inquiétudes, fidus Achates, 158 sqq. ; il accompagne Énée chez Évandre, VIII, 466, partage ses soucis, fidus Achates, 520 sqq., le suit en Étrurie, fidus Achates, 586 ; 1l est près de lui pendant son Aristie et lui fournit des traits fidum... Achaten, X, 332, est blessé légèrement à la cuisse d’un javelot destiné à Énée, magni.. Achatae, 344, ramène au camp Énée blessé, fidus Achates, XII, Res tue Epulon, 459 ; c’est un homme dévoué, spécialement attaché à la personne d’Énée, qui fait avec zèle ses commissions, le suit dans ses voyages et s'associe à ses sentiments ; c’est le type du confident classique, sans ie définie. ’Ayatns passait pour avoir tué Protésilas, Schol., Il., IT, 7o7, etc. ; si c’est à lui que Virgile a pensé en choisissant ce nom, c'est celui d’un guerrier qui a eu son illustration. À bas, après la tempête, I, 121, ne reparaît plus ; mais il y a un Étrusque, toruus Abas, X, 170, guerrier important tué par Lausus, 427. Aletes, grandaeuus Aletes, I, 121, reparaît comme conseiller d’Ascagne et est transporté d’admiration pour la vaillance de Nisus et d’'Euryale, annis grauis atque animi maturus Âletes, IX, 245 sq. C’est un vieillard müûri par l’expérience ; il donne son casque à Nisus, fidus... Aletes, IX, 307. Antheus, I, 181, figure dans la députation envoyée à Didon, 510 ; il accompagne Énée lorsque celui-ci, après sa guérison, sort du camp, XII, 443 ; il n’est gratifié d'aucune épithète LÉ n'accomplit aucun exploit. Capys, I, 183, est un des conseillers avisés qui proposent de détruire le cheval de bois ; 1l défend le camp en l’absence d'Énée et tue Priuernus, IX, 576 ; il continue à combattre dans les derniers moments de la défense ; c’est lui qui a donné son nom à Capoue, X, 145 ; un autre Capys figure parmi les rois d’Albe, VI, 768. Caicus, I, 183, est le premier qui aperçoive les Rutules lors de l’attaque du camp et donne l'alarme, IX, 35. Amycus, I, 221, est tué par Turnus dans le camp troyen et caractérisé comme un grand chasseur, IX, 771 ; il est bien possible que ce soit lui le père de Mimas tué par Mézence. Turnus tue, XII, 509 sqq., un certain Amycus ainsi que son frère Diorès ; on est libre de supposer que c’est un autre personnage, mais il est probable qu’il y a là une simple inadvertance de Virgile. Le roi des Bebryces, Amycus, fameux pugiliste, est nommé, V, 373. Lycus, I, 222, survit à la chute d’une tour d’où il défendait le camp troyen, IX, 545,

mais 1l n'échappe pas à Turnus qui le rejoint au moment où il essaie de: rentrer dans le camp par-dessus le mur, 556 sqq. Gyas, ancêtre suivant la tradition, des geganii —, des grandes familles — quise vantaient de descendre des Troyens — Troiugenae — fortemque Gyan, I, 222, figure dans. la députation envoyée à Didon et Énée lui serre la main, fortemque Gyan, 612 ; dans les régates, il commande un gros navire, une trirème, V,

118, et arrive le troisième ; dans l’action qui suit la guérison d'Énée, il combat et tue Ufens L XIT, 460. X, 317 sqq. deux frères, fils de Melampus, Cisseus et Gyas —immanemque Gyan—, qui combattent avec la massue, arme d’Hercule, sont tués par Turnus ; la caractéristique qu’attribue Virgile 1c1 à ce Gyas, paraît bien indiquer que c’est un personnage différent du précédent et, par conséquent, il n’y a pas de sa part inadvertance. Cloanthus, fortemque Cloanthum, I, 222, ancêtre, suivant Virgile, de la gens. Cloantia, fait partie de la députation à à Didon, fortemque Cloanthum, 510,

et Énée lui serre la main, fortemque Cloanthum, 612 ; il commande un navire dans les régates, V, 122, et gagne le prix ; il n’en est plus question dans la suite ; il n’est pas le seul qui soit gratifié de l’épithète de forts, mais 1l l’est trois fois. Sergestus, ancêtre, suivant Virgile, de la gens Sergia, est de la députation à Didon, I, 510 ; il est un des trois capitaines que convoque Énée pour préparer le départ de Carthage, IV, 288, commande un navire dans les régates, V, 121, et l’échoue malheureusement. Le v. IV, 288, Mnesthea Sergestumque uocat fortemque Serestum est répété, XII, 561, quand il s’agit d'aller, par une manœuvre décisive, qui doit mettre fin à la guerre, attaquer Laurente. Serestus est de la députation à Didon et Énée lui serre la main, I, 611 ; il est un de ceux auxquels Énée donne des ordres avant le départ de Carthage, fortemque Serestum, IV, 288, et qu'il harangue au moment de l'attaque de Laurente, XII, 561 ; entre temps Énée emprunte le mât de son navire pour le tir au pigeon, V, 487 ; c’est un des chefs auxquels il confie le commandement de son camp en son absence, acerque Serestus, IX, 171, et qui rallient les Troyens, quand Turnus a pénétré dans le camp, acerque Seres-

tus, 779 ; dans l’Aristie d’'Énée, après la mort de Pallas, ilse tient à ses côtés et reçoit les armes d’une de ses victimes pour en faire un trophée à Mars ; il est deux fois fortis et deux fois acer. Wnestheus partage avec Achates l’honneur d’être un des plus souvent nommés ; il l’est 23 fois,

Achates 21 : il apparaît pour la première fois quand Énée prend ses dispositions pour quitter Carthage, IV, 288, et pour la dernière quand il se prépare à attaquer Laurente, XII, 561, les deux fois en compagnie de Sergestus et de Serestus ; ancêtre de la gens Memmia, il commande un navire dans les régates, V, 116 sq., et arrive second après une course mouvementée ; dans le tir au pigeon, il se montre adroit, sans pourtant gagner le prix, acer Mnestheus, 507 ; il est chargé avec Serestus par Enée de défendre le camp en son absence, IX, 171, donne à Nisus une peau de lion, 306, rallie avec Serestus les Troyens, quand Turnus a pénétré dans le camp, 779, harangue les fuyards, 781, et paie vaillamment de sa per-

sonne, 811 sq. ; quand la situation des assiégés devient critique, il est là

à son poste avec Capys ; il est nommé parmi les chefs qui assistent à l'accord solennel conclu avec Latinus, genus Assaraci Mnestheus, XET,

127 ; avec Achates et Ascagne il ramène Énée au camp après sa bles-

sure, 384, l'accompagne dans la sortie qui suit, 443, tue Archetius, 459, lutte

vigoureusement en compagnie de Serestus, quand la mêlée devient acharnée, 549. Parmi ces quinze figurants il n’y en a que trois qui soient jusqu’à un certain point caractérisés, Ilioneus comme un diplomate orateur, Achatès comme un confident dévoué, Mnestheus comme un lieutenant énergique. Les autres tiennent honnêtement leur place dans les combats de l’Enéide, où ils paraissent disséminés pour attester l’unité du poème, et se partagent des épithètes avantageuses mais vagues. — (2) C’est sans doute pour cela qu’en imitant de très près les v. 308 sqq du ch. XII de l’Od., Virgile a négligé le dernier xAzxtôvreoot Ôdë voïotv ënrhv0e viôduuos dnvos et qu'il l’a remplacé par : Et iam finis erat, 223, qui n’évoque pas l’idée de la nuit.

P. 107. (1) Les v. 224-225 ont du reste une grandeur, qui n’est pas homérique ; quant au pittoresque ueliuolum, il se trouve dans Livius Andronicus ; iacentes parce que le relief s’atténue quand on voit d’en haut. En., X, 1 sqq. l’assemblée des dieux a lieu dans l’Olympe ; Virgile n’a pas osé la montrer suspendue en l’air ; il ne corrige que timidement le merveilleux homérique. Jupiter du reste se rapproche plus de Zeus dans les six derniers livres que dans les six premiers. — (2) 226, cf. Il., VIII, 51 sq. Aôtôç Ô Ev xopupñor xatilero xodet Vatwv, Eicopdwy Towwy te To xai vas ’Ayatwy — (3) L’JIliade, III, 397, attribue à Aphrodite Üupata uaouatoovra ; ici cet éclat est atténué par les larmes nitentes. — (*) Le prototype de 229-230 paraît être Od., XX, 112 Zed navtep, Oç ve Oeoïst xx avbownotoiy Avacoers, mis dans la bouche d’une servante, ce qui montre combien dans ses imitations de détail, Virgile tient peu de compte du contexte : 230 a du reste une force et un éclat tout virgiliens. — (5) 231 sq. Le mouvement est emprunté à l’Jliade, IV, 30 sq. où Zeus dit à Héré : Axmovin, Ti vo ce Lptauoc llordpoto te matdes Tooox xau% Célovor, 7’ ASTREOYES peveatvers… mais la ressemblance est purement extérieure ; dans cette forme Virgile a glissé une intention qui n’est pas dans Homère, celle de rendre Jupiter responsable, lequel, Vénus le sait bien, n'est pour rien dans tout ceci,.et de lui faire prendre en main la cause d’Énée. — (5) 233. Cunctus ob Italiam terrarum clauditur orbis. Vénus n’ignore pas que, si Énée renonçaït à l'Italie, Junon le laisserait parfaitement tranquille, cf. IV, ao, sqq. ; si jusqu'ici il n’a pu se fixer nulle part, ce n’est pas Junon qui s’y est opposée, ce sont les dieux favorables, pour qu'il ne manque pas sa destinée. — (7) 237, genitor ; ici Vénus est fille de Jupiter ; Virgile adopte la tradition homérique qui la fait naître de Zeus et de Dioné, Il., V, 370 sq.,,X, 107 ; c’est l’Aphrodite hellénique ; En., V, 800 sq. il Ia représente comme issue de la mer ; c’est l’Aphrodite orientale ;: eût-il fait disparaître cette contradiction dans l’Enéide définitive ? C’est ce que nous ignorons.— (8) 241, das et non pas dabis; ici Vénus devient pressante; elle veut quelque chose d’actuel et de positif. — (?) 250 sq. Nos, tua progenies, est la réponse à 46 sq. ast ego... Iouis... et soror et coniunx ; entre une épouse acariâtre et une fille charmante, qu'il aime, Jupiter n’hésitera pas ; unius ob iram est la contre-partie ironique de unius ob noxam 41; par une fiction poétique, Virgile suppose que Vénus connaît point par point le monologue de Junon et y répond ; ce ne peut être qu’une fiction, car il ne dit nulle part que les dieux connaissent les pensées les uns des autres ; le cas de Neptune soupçonnant la tempête d’être l’œuvre de

sa sœur est différent; mais grâce à cette invraisemblance il met aux prises les deux rivales de loin ; c’est un acheminement vers la lutte face à face du début du Xe livre ; il y a gradation entre les deux morceaux.

P. 108. (1) 253. Hic pietatis honos ? rappelle insignem pietate uirum, 10, sic nos in sceptra reponis ? est en concordance avec illic fas regna resurgere Troiae, 206 ; ces rappels constituent la solidité de la trame de l’'Enéide. — (2?) 254 sqq. sont fortement teintés d’archaïsme ; d’abord la forme archaïque olli en tête ; ensuite hominum sator atque deorum répété, XI, 725, peut être emprunté à un ancien poète latin : Serv.-Dan., I, 254, Cite d'Ennius : Juppiter hic risit tempestatesque serenae Riserunt omnes risu Îouis omnipotentis, passage intéressant pour caractériser la façon dont Virgile imite Ennius. Les vers d’'Ennius sont d’une imagination et d’une hardiesse superbe ; l’art timoré de Virgile en a extrait un fort joli vers, mais qui n’a pas l’envolée du modèle. Le v. 259 s’inspire d'Ennius cité par Varro de 1. 1. VII, 5 : Vnus erit quem tu tolles in caerula caeli Templa ; mais Virgile a remplacé les caerula caeli Templa par sidera caeli qui est banal. Notons à propos de 255 que Virgile a dépouillé Jupiter de presque toutes ses attributions météorologiques sauf le jet de la foudre ; en le mettant ici en rapport avec les tempestates, 1l n’imite pas seulement Ennius, il s’autorise d’une croyance consacrée ; Jupiter est désigné comme tempestatium diuinarum potens CIL VIII, 2609, auctor bonarum tempestatium CIL, XIII, 6; Arnobe, De mundo, 37, fulgurator et tonitrualis et fulminator, etiam imbricitor et item dicitur serenator ; cf. Juppiter serenus CIL, VI, 432-433, XI, 6312. — (3) natae 256 correspond à genitor 237.

P. 109. (1) Quand, en l’an 26, le Sénat songea à décerner à Octavien un titre exceptionnel, le surnom de Romulus fut proposé, quibusdam censentibus Romulum appellari, quasi et ipsum conditorem urbis, Suét. Aug., 7; ce surnom plaisait singulièrement à Octavien, Cass. Dio., 53, 16 0 Kaïoap éneduer.. toyvows Pwuvhos évouasbñvat ; 1l y renonça pour ne pas être soupçonné d’aspirer à la royauté. En le nommant trois fois dans le voisinage de Romulus, Virgile savait ce qu'il faisait et flattait son ambition secrète. Ovide, FF, Il, 138, établit entre Romulus et Auguste une comparaison, qui est tout à l'avantage de ce dernier; Virgile a été plus discret en se bornant à un rapprochement et en laissant au lecteur le soin de conclure. — (2) Tuorum 257 répond à meus Aeneas 231, fata 258 à fata 230, promissa 258 à pollicitus 237, feres ad sidera caeli.…. Aenean 259 à caeli quibus annuis arcem 250, neque me sententia uertit 260, qui est le point capital, reprend textuellement 237. Le v. 259 sq. sublimemque feres ad sidera caeli Magnanimum Aenean est repris, XII, 794 sq. Indigetem Aenean... Deberi caelo fatisque ad sidera tolli, cette fois avec le terme même employé par Ennius tollere ; la divinisation d’ Énée est un des points fixes de l’Enéide ; là-dessus Virgile n’a pas changé. — (3) 261 quando haec te cura remordet, VII, 402, si iuris materni cura remordet, locution fixée. — (4) 261, tibi fabor... te montre bien que ce qui suit est spécialement accommodé aux demandes de Vénus. — (5) 263. Bellum ingens geret Italia est en contradiction formelle avec X, 8, Abnueram bello Italiam concurrere Teucris ; or la guerre en Italie fait partie intégrante de l'Énéide, qui ne subsisterait pas sans elle ; nous ignorons pourquoi Virgile a introduit au X° livre cette ins et comment il l’aurait

résolue ; ferocis est en relation avec mores ; ces peuples belliqueux recevront d'Énée une organisation pacifique ; or ce n’est point le cas, puisque, lorsque Jupiter règle définitivement la situation, 1l dit positivement, XII, 834 : Sermonem Ausonii patrium moresque tenebunt. Dans l’accord avec Latinus, Énée règle ainsi les choses, XII, 193 sq. : Mihi moenia Teucri constituent ; les deux peuples restent distincts et les Latins conservent leurs villes ; Moenia ponet de I, 264, ne se réalise donc pas; Latio regnantem est en contradiction avec XII, 190, où Énée laisse à Latinus le titre de roi, Nec mihi regna peto ; sans doute Latinus n'ayant pas d’enfant mâle, Énée lui succédera comme roi du Latium, mais ici cette royauté lui est attribuée immédiatement après la soumission des Rutules, c’est-à-dire après la fin de la guerre ; il ne servirait à rien de prétendre que Jupiter exprime ici ses volontés actuelles, sans prévoir qu'il les atténuera pour faire plaisir à Junon ; car c’est ici une communication officieuse qu'il fait à Vénus et 1l serait singulier que cette communication fût inexacte, d’autant qu’il la donne comme l'expression même des fata immuables. D'autre part, quand Virgile a écrit le dermier livre de l’Enéide, il était fixé sur le dénouement définitif qu’il voulait donner à son poème ; il est donc nécessaire d'admettre que le livre I a été rédigé à une époque antérieure et à un moment où le résultat final n'avait pas encore exactement à ses yeux la forme qu'il lui a donnée en dernière analyse : par conséquent, avant l'édition du poème, il aurait modifié le passage qui nous occupe. — ($) Askanios, comme fils d’Énée, est inconnu d’'Homère, bien qu'il y ait deux Askanios dans l’J/1ade, II, 862 et XIII, 792, et peut-être des posthomériques ; sa légende n’apparaît que tardivement ; Virgile s’est efforcé de lui donner un rôle dans l'Enéide, ce qui n’était pas sans difficulté, à cause de la tradition qui en faisait l’ancêtre de la gens Iulia ; c’est un sacrifice qu’il faisait à Octavien et qui compliquait sa tâche, le personnage étant assez malaisé à tirer de l’insignifiance. Le nom ne paraît pas grec. Il est représenté par de nombreux noms géographiques en Asie Mineure, Bithynie, Phrygie, Troade, etc. Nous ignorons comment son nom a été changé en celui de Iulus, ancêtre de la gens Iulia ; la transformation a dû être opérée en territoire italien, peut-être sous l'influence des Iules euxmêmes. Le nom d’Ilos figure dans la généalogie troyenne ; mais la combinaison de Virgile, d’après laquelle il aurait porté à Troie le nom d'Ilos, d'où serait venu Iulus, alors que celui d’Askanios ne lui aurait été attribué qu'après son départ de Troade, est arbitraire et se heurte à la vraisemblance, puisque Askanios est justement un nom troyen. Du reste, au IIe 1. de l'Enéide, à un moment où Troie subsiste encore, il est appelé Iulus et non Ilus, 563, 723, et Ascanius, 652, 747. Il ne serait pas impossible que [, 268, fût une addition marginale faite postérieurement, une tentative pour expliquer quelque chose qui était en effet assez inexplicable. — (7) La succession Lavinium, Albe, Rome est fixe dans l’'Enéide ; la préhistoire fait au contraire de Lavinium une colonie albaine. — (8) 271. Multa ui muniet Albam, expression de Lucrèce, I, 729 : Multa munita uirum ui. — (?) D'après la généalogie, Ascanius, fils d'Énée et Astyanax, fils d'Hector, sont cousins à un degré éloigné ; Astyanax ayant été tué, la gens Hectorea n’est plus représentée que par la famille d'Énée.— (10) VI, 761 sqq. Lavinia donne à Énée longaeuo (ce qui exclut

qu'il ait disparu trois ans :près la fin de la guerre) un fils, Siluius, Vnde genus Longa nostrum dominabitur Alba 766 ; Virgile ne dit pas positivement que Silvius ait fondé Albe, ce qui paraît pourtant sous-entendu ; mais en tout cas les rois d’Albe ne sont pas descendants d’Ascagne, ce qui est incompatible avec I, 267 sqq.

P. 110. (1) 279. Aspera se rapporte en l’atténuant un peu à unius ob iram plus crû ; 280 exprime nettement la désapprobation de Jupiter ; quae mare nunc terramque... fatigat est repris, XII, 803 sq., terris agitare uel undis Troianos potuisti; dulci... ex ore 802, fait un contraste amusant avec aspera ; Jupiter ne parle pas à sa femme en face, comme il parle d’elle en son absence : c’est du reste le moment où elle vient à résipiscence. — (2) Jupiter ne fixe pas la date de la réconciliation ; Serv., I, 281. Bello Punico secundo, ut ait Ennius, Juno, coepit fauere Romanis. — ($) L'expression, que Virgile a rendue célèbre, gentem togatam n’est pas de lui ; suivant Macr., Sat., VI, 5, 15, elle est empruntée à Laberius togatae shrpis et logatae gentis ; il n’y faut pas voir seulement un terme pittoresque ; Virgile veut dire que le costume efféminé des Phrygiens, plusieurs fois raïllé dans l’Enéide, ne se perpétuera point sur la terre italienne ; c’est ce que demande formellement Junon, XII, 823 sqq. : Ne... iubeas... uiros... uertere uestem et ce que Jupiter accorde; c’est donc là un point fixe sur lequel Virgile n’a pas varié. On sait qu’à l’époque d’Auguste, les Romains trouvaient la toge un vêtement très incommode et qu'ils lui préféraient diverses espèces de manteaux. Il est curieux de constater qu'Auguste, favorable dans sa politique générale au maintien des anciennes mœurs, a combattu l’abandon de la toge, vêtement national. Suet., Aug., 40. Etiam habitum uestitumque pristinum reducere studuit, cf. Florus, II, 34, 65 ; il exigeait le port de la toge dans la vie publique et sur les reliefs de l’Ara Pacis, qui représentent son retour des Gaules, les personnages sont vêtus de la toge; ici encore, Virgile s'accorde de propos délibéré avec les vues de l’empereur. — (4) VI, 838. Agamemnoniasque Mycenas, IL., II, 559 sq. ot © ”Aoyos t' e'xov.… Twv... 1yel0- VEUVE Far &ya0ds Atourôns, 569 sq. ot à Moxivas siyov.…. Tov ExaTtov vroy AXE x2etwv ’Ayauiuvwy. — (5) 200 Il est important de noter que uocabitur D quoque uotis, est repris de G., I, 42 et uotis iam nunc adsuesce uocari et que par conséquent le morceau est rattaché à la promesse d’apothéose du début des Géorgiques. — ($f) 292 Cana est sans doute une allusion à la prétention des Romains d’avoir été de tout temps un peuple loyal. La Fides publica n'eut un temple sur le Capitole qu’à partir de 254 ou 200 par les soins de M. Atilius Calatinus ; mais la légende en rapportait la fondation à Numa ou même à une petitefille d'Énée, attestant ainsi l'antiquité du culte de Fides : chaque année le Flamen Dialis, assisté des deux autres grands flamines, allait offrir avec des rites symboliques un sacrifice au sacrarium Fidei, antérieur au temple du Capitole. — (7) Vesta mater est le seul membre féminin de l’ordre primitif des dieux romains ; c’est primitivement le foyer dont prend soin la mère de famille surveillante de l'approvisionnement domestique, la penus. La Vesta publica populi romani Quiritium, dont le temple rond était le plus ancien de Rome, recevait son culte des Vestales, suivant des rites qui avaient un grand caractère d’antiquité ; d’après Virgile, c’est la Vesta troyenne apportée par Énée avec les Pé-

nates. En lui donnant un rôle solennel, Virgile s'accorde avec les vues d’Auguste, qui, lorsqu'il revêtit le grand pontificat, qui lui donnait la surveillance des vestales, fit construire un temple de Vesta sur le Palatin, dans le voisinage de son palais. Comme à Fides, Virgile lui donne l’épithète de Cana, En., V, 744 et IX, 258, canae penetralia Vestae. — (8) Quirinus est le dieu de la communauté primitive établie sur le Quirinal où son culte s’est perpétué et que la tradition ancienne considérait comme Sabine ; c'est un dieu de la guerre analogue à Mars ; après la réunion en un seul état des Sabins du Quirinal et des Romains du Palatin, Quirinus ajouté à Jupiter et Mars forme la triade Juppiter Mars Quirinus, la plus ancienne qui nous soit connue. Vers l’époque de Cicéron, s'établit l'identification de Romulus, divinisé avec Quirinus, dont il aurait pris le nom qui est celui sous lequel 1l reçoit un culte. Cic., De rep., II, 20 ; De leg., I, 3, IX, 19, De offc., III, 41. Peccavit igiturspacennel Quirini uel Romuli dixerim. De nat., deor. II, 62. Romulum, quem quidam eundem esse Romulum putant. L'identification fut favorisée par Auguste, qui, en l’an 16, éleva à Quirinus un temple magnifique sur le Quirinal en remplacement de celui construit en 293 par le consul L. Papirius Cursor et détruit en 49 par un incendie ; on voyait au fronton l’Augurium de Romulus et de Remus pour la fondation de la ville, Elle est adoptée par Virgile, qui appelle ainsi Octavien, nouveau Romulus, G., III, 27, uictorisque arma Quirini. Il est à remarquer que pour, épargner à l’origine de Rome une tache sanglante, 1l affecte d'ignorer la rivalité des deux frères et les associe pacifiquement ici et G., II, 532 sq. Hanc olim uitam ueteres coluere Sabimi, Hanc Remus et frater. — (9) Cf. Mon. Anc., M2, p. 49, qui montre quelle importance attachait à la chose Auguste qui avait l'ambition d’être considéré comme le prince de la paix. — (10) 206. Fremet horridus ore cruento, XII, 8, fremit ore cruento, locution fixée, sans doute empruntée.

P. 111. (1) Indépendamment du fond, c'est ce qui résulte des rapports de mots : G., I, 498 sqq. Di patrii indigetes et Romule Vestaque mater... Hunc saltem euerso iuuenem succurrere saeclo. Ne prohibete... tot bella per orbem. En., I, 291. Aspera tum positis mitescent saecula bellis. Cana Fides et Vesta Remo cum fratre Quirinus ; ce sont bien les dieux qu’il a invoqués, qui ont exaucé ses vœux et qui règlent maintenant les rapports des hommes. Des termes dans lesquels Virgile a conçu l'éloge d’Octavien, il est intéressant de rapprocher l'inscription suivante d’'Halicarnasse, qui montre qu'il exprimait non pas seulement ses sentiments, mais ceux qui dominaient... Euwripa [rod] x[ou]vod Ttwv avÜowrwv Vévous, où [h] roovorx tèc [rav]rwv e0[x]ac oùx EnAñpwoe uôvov, &AÀAX nai bneo[nxev]. etonvevouc[i] pÈv xai yr ka OdAarra, moe 0 avodoiv edvouig [o]uovoia re xai edernota. Newton, Halicarnasse..…, II, 2, p. 695, pl. Lxxxvir. Cf. Velleius, II, 89. Finita uicesimo anno bella ciuilia sepulta externa reuocata pax, sopitus ubique bellorum furor, restituta uis legibus, iudiciis auctoritas, senatui maiestas... Chez Virgile, Furor c’est la guerre personnifiée ; le mot se retrouve chez Velleius. — (2) Remigio alarum est répété, VI, 19. — (3) Od., Ch. I, 45 sqq. Athéné intervient auprès de Zeus, entouré des autres dieux, pour l’apitoyer sur le sort d'Ulysse, comme Vénus, auprès de Jupiter, pour l'intéresser à Énée ; ilse peut que Ürars xocuôvrwy 45 et 81

ait fourni l’idée première d’En., T, 229 sq., plus grandioses et plus magnifiques ; la mention de la piété d'Ulysse, 60 sqq., a sans doute inspiré le reproche de Vénus : hic pietatis honos 253. Zeus promet 77 sq. que la colère de Poseidôn se calmera, de même Jupiter 279 sqq. que Junon s’adoucira. Quant au début du discours de Jupiter, il paraît emprunté à l’JI., VIII, 39 Oapoer, Touoyéveux, giÂoy téxos ; à propos de genitor, 237, natae, 256, cf. Od., I, 871, ."Q nareo nuévepe, I, 64 et V, 22. téxvov ëLOv. Athéné demande à Zeus d'envoyer Hermès à Ogygié, mission qui n'est pas réalisée tout de suite, mais qui est probablement le prototype de celle, assez inutile, de Mercure à Carthage. Od., V, 5 sqq. elle revient à la charge auprès de Zeus et des autres dieux, d’une façon trop spécialement adaptée au sort d'Ulysse pour que Virgile y ait trouvé quelque chose à prendre ; 1l avait cependant la scène sous les yeux, puisque au 1. IV, 238 sqq., il a imité directement l’envoi d'Hermès qui suit Ch. V, 44 sqq. Il n’a rien emprunté à la démarche de Thétis auprès de Zeus, I. I, 495 sqq., les circonstances étant trop différentes. C’est pourtant chacune comme mère et par intérêt pour leur fils que Thétis et Vénus vont trouver le maître des dieux.— (4) Serv.-Dan., I, 312. Bene ostendit Aeneam esse fortissimum nec quidquam timere.— (5) Agamemnon passe également la nuit sans dormir et en réfléchissant. 1/., X, 2 sq. AA oùx ’Aroeiônv ’Ayapépyova, rouuéva av Ynyvos ge yhuxodç, moAÂG ppeoty 6ouaivovra — Chez Apollonios, avant le départ de l’Argô, tandis que ses compagnons banquettent sur le rivage, Jason est pensif, I, 460 sqq. ’Ey8’ at’ Aisoviôns puèv aupAxavos eiv Éot adt Iloopiosoxev Exasta.. Idas l’interpelle ; Aicoviôn, tiva vrvèe perd poeol pitty éAlosetc; bien que plurima rappelle rokka et uoluens éiooew, il serait subtil de penser que Virgile à combiné les deux passages ; la réflexion est donc l'attitude traditionnelle du chef ; ce qui distingue Énée d’Agamemnon et de Jason, c’est que c'est à ses compagnons qu’il va se dévouer. Le motif du voyage à la découverte en arrivant en pays inconnu est fréquent dans l'Odyssée. En arrivant chez les Lestrygons, Ulysse envoie en reconnaissance deux hommes et un héraut, X, 100 sqq., et de ces trois explorateurs l’un est mangé par le roi Antiphatès ; ce qui indique que Virgile a imité ce passage, c’est le rapprochement de Nam inculta uidet 308 — naturel du reste puisque nous sommes dans les déserts de Libye, 384 — et de Od., X, 98 Eëvüx mèv oùte Bowy or’ dvdowy paivero Ëoya. Dans l’île d’Aiaié, après être monté sur un rocher pour reconnaître l'aspect du pays, il tire au sort pour savoir qui s’aventurera dans l’intérieur et le sort désigne Eurylochos avec vingt-deux de ses compagnons ; il ne marche à son tour que quand Eurylochos est venu lui raconter la déconfiture des envoyés ; ici, comme précédemment, il est donc plus ménager de sa personne qu'Énée. En revanche, au pays des Kyklôpes, il s’en va avec douze de ses compagnons pour se rendre compte de ce que sont ces gens-là, Od., IX, 195; il est poussé par son humeur aventureuse et commet une imprudence ; il court d’autres dangers qu’'Énée ; c’est un chef tout différent d'Énée. Dans l’île des Phéakes, Od., VI, 117, il est réveillé par les cris des compagnes de Nausikaa et va voir ce qui se passe ; la situation est toute différente de celle de l’Enéide ; mais c’est le passage dont Virgile s’est inspiré pour ce qui suit. L’armement d'Énée est celui des héros homériques : Bina manu lato crispans hastilia ferro. I1., III, 18 aûrao

à dodpe dom xexoovÜpéva yakx® IItkAwy (Pâris quand il va provoquer les -chefs achéens), XII, 298, à ye... Ô5w dope rivioowy (Sarpédon quand il attaque le camp). Seulement rallwy, riväoowy s'expliquent dans l’Iliade puisqu'on marche à l'attaque; crispans est superflu, Énée n’ayant pas d’ennemi en face de lui; c’est une simple traduction verbale dont Virgile a été si satisfait qu'il l’a répétée, XII, 165.

P. 112. (1) 326. Audita répond à clamore, 324, uisa à uidistis, 322. — (2) 330. Sis felix est une formule de prière, Ezl., V, 65. Sis bonus o felixque tuis. — (3) 333. uento huc et uastis fluctibus acti, 377. Libycis tempestas appulit oris, insistance pour apitoyer sur son sort ;c'est une victime d’un terrible ouragan. — (4) Virgile a eu sous les yeux la rencontre d'Ulysse avec Nausikaa ; mais le couplet d'Ulysse et celui d'Énée sont très différents ; Ulysse est un rusé compère qui, ayant besoin de Nau- -Sikaa pour lui indiquer le chemin de la ville et lui procurer un vêtement, car il est tout nu, se demande quelle conduite 1l va tenir et ce qui sera pour lui xiodtov, Od., VI, 145 ; il se décide à lui adresser des paroles flatteuses, ënéesotv.… uerhiytototv 146, et c’est pour cela qu'il lui demande si elle est une déesse ou une mortelle, ce qui est un artifice oratoire ; Énée, lui, parle dans l'innocence de son cœur, ne doute point qu'il n'ait réellement devant lui une divinité, promet des sacrifices ; il n’a pas tort, puisque c’est à Vénus qu'il s'adresse ; mais la scène homérique a plus de saveur. — (5) 339. Sed fines Libyci, genus intractabile bello, IV, 40. Hinc Gaetulae urbes, genus insuperabile bello, Virgile a LeDeL l'expression avec une légère modification.

P. 113. (1) 343. Ditissimus agri, locution fixée appliquée peut-être plus naturellement, X, 563, à un Italien, les Phéniciens étant surtout des commerçants, et qui prépare, sans une complète exactitude, 349, auri caecus amore. — (2) 349. Le sens d’ante aras est fixé par IV, 21, sparsos fraterna caede penates. — (3) 354. Ora modis attollens pallida miris provient de Lucr., Ï, 124, simulacra modis pallentia miris, mais avec un effet pathétique qui n’est pas dans Lucrèce ; de même En., X, 822. — (4) 356. Nudavit paraît signifier, avec le premier complément « il révèle », avec le second «il montre à nu » ; il y a un zeugma. — (5} I1 ne semble pas qu'il faille voir une contradiction entre la façon dont les faits sont représentés ici et celle de IV, 545 : Quos Sidonia uix urbe reuelli et 656 ulta uirum poenas inimico a fratre recepi. Au 1. I, Virgile caractérise simplement les <ompagnons de Didon ; au 1. IV, Didon affirme qu'il a fallu son énergie pour les décider à partir ; malgré leur haine pour le tyran ou leurs craintes, ils ne l’auraient ipas fait sans elle ; quand à l’alternance Tyria — urbe, I, 340, Sidonia — urbe, IV, 545, Sidon ayant fondé Tyr, les Tyriens sont à un certain point de vue des Sidoniens ; c’est une simple variation poétique dans l'expression. D'autre part Didon a puni l’avare en lui ravissant ses trésors ; de là ulta uirum ; elle s’est vengée comme elle a pu. — (6) 365. Deuenere locos, locution fixée, qui se retrouve, VI, 138. — (7) Cernis M a beaucoup embarrassé les commentateurs ; 1ls se sont demandé comment, du milieu d’une forêt, Énée pouvait voir Carthagé qui est séparée de l’endroit où il se trouve par une colline ; cernes PR paraît être une correction répondant à cette préoccupation ; en réalité cernis... Carthaginis arcem, 365 sq. n’a pas d’autre sens que uides... Agenoris urbem, 338; Énée d'où il est, n’aperçoit pas Carthage ; mais la

chasseresse, qui est Vénus par convention, rencontrant un homme qui. erre dans le pays sans savoir où il est peut supposer qu’il a vu de loin la ville ; elle lui dit : « tu vois » dans un sens analogue à « on voit ». — (#) Cette courte allusion doit être une énigme pour Énée ; on peut admettre que Vénus s’interrompt pour faire parler Énée à son tour ; nous verrons d’ailleurs des exemples où Virgile fait simplement allusion à des choses qu’il suppose connues du lecteur et qu’il n’explique pas. — (?) 344. Magno miserae dilectus amore peut être rapproché d’1/., XIX, 287 Harpoxh£ por derAn mhetoroy xeyaotouéve bout ; 345 sq. développe avec l'exquise élégance du style virgilien l'expression homérique usuelle XOVD1dINY AAOY OV.

P. 114 (1) À qui tandem ? 369 répond : Sum pius Aeneas, 378 ; à quibus aut uenistis ab oris ? 369 Nos Troia antiqua, etc., 375 ; à Quoue tenetis iter ? 370 (locution fixée qui se retrouve, IX, 377) Italiam quaero patriam, 380. — (?) 373. Annalis, mot romain ; c’est une longue histoire. — (3) 372 sqq. est imité d’Od., XIV, 196 sqq., où Ulysse dit ‘Prtiôtws xev Énretra xai eiç évuautoy amavra OÙ te OtarmotEauur Aéyuwv u x1dex Duuod, Üoox ve Ôù Eôuravra Dewv idrnrt pô yrox ; c’est une hâblerie, qui n’étonne pas dans la bouche d'Ulysse ; Virgile, en substituant un jour à une année a du reste adouci l’hyperbole ; Nestor, Od., III, 113 sqq. exagère encore davantage ; mais c’est là une de ces exagérations de la conversation, que nous acceptons sans peine, parce qu'elles sont dites simplement ; 378 sq. est imité d'Od., IX, 19 sq., où Ulysse sur le point de commencer chez Alkinoos le récit de ses aventures, dit : Er” ’Odusebs Aueotidôns, 0$ mäücr ÔoAotot "Avlowmotor péÂw xai peu xAéos odoavoy ‘xer ; il y a là un mélange de bonhomie et de suffisance, amusant chez Ulysse qui est roué et veut donner une haute idée de sa personne, mais qui est incompatible avec le sérieux et la gravité du caractère d’Énée; ici du reste, Virgile a enchéri sur l’hyperbole. — (4) 379. Fama super aethera notus, 287, Famam qui terminet astris, Egl., V, 43. Hinc usque ad sidera notus ; Virgile n’a sans doute pas réfléchi qu'il faisait mieux les choses pour Énée que pour Daphnis et pour Octavien lui-même. — (5) 382. Virgile suit la tradition de Varron, cité par Serv., ad. h. l., qui est en contradiction avec la façon dont les choses se passent au III I. et dans la suite des aventures d’'Énée : Varro in secundo diuinarum dicit ex quo de Troia est egressus Aeneas, Veneris eum per diem cotidie stellam uidisse, donec ad agrum Laurentum ueniret, in quo eam non uidit ulterius : qua re terras cognouit esse fatales. — (6) 383. Conuolsae…. Euro, passage de concordance et de rappel ; Euros figure en tête de l’énumération des vents, 85; c’est lui que Neptune considère comme le principal coupable. — (7) 387 sq. haud, credo, inuisus caelestibus auras Vitalis carpis ; Virgile a introduit ici une expression de Lucrèce : uitalis auras, III, 406, et pass., dans une imitation homérique. Od., III, 27 où yào 6lw où se Oewv GEKNTL YEVÉOÔAL TE TONPÉMEV TE. — (8) 389. hinc te reginae ad limina perfer ; il n’y a pas contradiction avec 441 sqq. où Énée attend la reine dans le temple de Junon, sachant qu’elle allait s’y rendre ; Vénus, qui feint de n'être qu’une mortelle et qui, par conséquent, ne sait pas le détail de ce qui va se passer, ne pouvait s'exprimer autrement. — (°) 395 sq. est obscur ; Serv., I, 396, capere eligere, ut ante locum capies oculis, G., II, 230; mais, pour choisir

CARTAULE. : IT

l'endroit où ils vont se poser, les cygnes doivent regarder la terre, de sorte qu'on ne voit pas où est la gradation dans captas iam despectare. — (10) Cf. 393, laetantis qui est en rapport avec laeti, 35, et laetitia 514, laetitiam 636. |

P. 115. (1) IE, XV, 690 sqq. — (2) 399 est imité d'I, #, 179 o"xa0 iy cby vnvai te ofiç XA? sois ETApOLTLV, mais avec une intention qui appartient à Virgile : Énée tient à revoir et ses navires et leurs équipages ; la double allittération : puppesque fuae pubesque fuorum Aut portum tenet est dans le goût de l’ancien latin. — () 407. quo te ducit uia, Egl., IX, 1, quo uia ducit, locution fixée, prépare 418 uiam... qua semita monstrat. — (4) 402 rosea ceruice, cf. 228, oculos... nitentes. — (5) Par le v. 405 . Et uera incessu patuit dea, Virgile a voulu sûrement rappeler 46, Ast ego quae diuom ?27cedo regina et montrer que Vénus n’est pas moins majestueuse que Junon sa rivale ; elle n’est pas à son égard une divinité inférieure, — (6) Virgile s’est souvenu de la scène où Aphrodite, transformée en vieille servante, se révèle pourtant à Hélène par des traits certains, Il., III, 396 sq. Ka? £’ ws ov Evoroe Oeñs meov- AREA Ostonv Etnia 0 iueodevra ; mais peut-être s'est-il demandé comment Hélène pouvait voir à la fois la nuque et la poitrine de la déesse ; aussi chez lui est-ce par derrière qu’on voit la déesse et tous les traits concordent. ’Au6odotat yairar Il, I. 529, est appliqué à Zeus, ce qui montre avec quelle liberté 1l dépayse ses emprunts. — (7) 407 sq. Quid natum totiens, crudelis tu quoque, falsis Ludis imaginibus ? C’est la seule fois que nous assistons dans l’Enéide à une apparition de Vénus à Énée sous une forme déguisée ; mais il est également question de ces entrevues, II, 589 sqq. : Cum mihi se non ante oculis tam clara uidendam Obtulit... Alma parens confessa deam. C’est un des passages de l’Enéide qu'il faut entendre, suivant l’expression de Servius, en pareil cas xar2 Tù otwnwpevoy ; l’'Enéide ne nous retrace qu'un court espace de l'existence d’Énée : naturellement, dans le cours de sa vie, il a souvent l’occasion de voir sa mère. Crudelis tu quoque, qui figure déjà, Egl., VIII, 49, souligne, non sans exagération, l’exquise sensibilité d'Énée ; il met en parallèle avec les cruelles persécutions de Junon, la cruauté de sa mère qui ne lui permet pas de lui donner la main et de causer librement avec elle. — (8) 409. ueras audire ac reddere uoces est un souvenir de Catulle, LXIV, 166 : Nec missas audire queunt ac reddere uoces.— (°?) Od., VII, 27. Athéné, qui, sous la forme d’une jeune fille, guide Ulysse vers le palais d’Alkinoos, l'enveloppe de brouillard, parce que les Phéakes ne supportent ni n’accueillent amicalement les étrangers et que, s’il était vu, il risquerait de mauvais traitements : il faut donc qu’il arrive chez Alkinoos sans être vu ; Ulysse ne se doute pas qu’il est invisible ; mais, de peur qu'il ne se trahisse, Athéné l’avertit de ne regarder et de n’interpeller personne et elle justifie cette recommandation par le naturel des Phéakes.

P. 116 (1) Laeta, 416, Tristior, 228 ; elle sait que pour le moment les Troyens n’ont rien à craindre; Virgile souligne la modification

d’un état d'âme. — (2?) Od., VIII, 362 sqq. ‘H © äox Küroovxave œtAouuetôns ’Avpooôttrn Es Ildpoy * Eva Ô£ ot témevos Bwués Te Ourers. "Eva GE qpuiv Xaowes ÀGeoav xai yoiauv ëhaiw etc. — (3) Le change-

ment de nombre : ascendebant 419, adspectat 420, est significatif. —

NOTES DU CHAPITRE DEUXIÈME 163 (4) Od., VII, 43. Oxdmatey 0’ ’Odvosds Atuévas xat vas Elaus Adtov t' hpwwy dyoodç xaitelyex paxod ‘Yhnha, sxohdmecouw apnpôta, Dadua idéoûat ; limitation est soulignée par la place en tête de vers de Miratur, comme de Üaualey et par l'identité, malgré la différence du spectacle, setyez muros, Atuévas portus. — (5) 421. Virgile a signalé le contraste molem... magalia quondam, bien que ce contraste soit pour le lecteur plus que pour Énée, qui ne peut guère savoir que la grande cité remplace de misérables huttes. — ($) Molem 421 est préparé par! ingentia... moenia 365; cf. immanis 428, alta 429, ingens 446 ; Virgile insiste pour donner la sensation de l’énormité. — (7) Strata uiarum 422 provient de Lucrèce, I, 316, etc., mais avec un sens spécial. Chez Lucrèce, c’est une locution banale : ici les chaussées solidement construites à la romaine au milieu du désert dénotent un travail particulièrement remarquable.

P. 117. (1) 426. Jura magistratusque legunt sanctumque senatum, qui est peut-être d’Ennius, ne saurait subsister ici; il interrompt l'exposition symétrique pars... pars, ali... alii; il est bizarrement intercalé au milieu d'opérations de simple bâtisse. Toutefois, l'érection des édifices n’était pas tout dans la fondation d’une ville. Au moment de la fondation d’Acesta, Virgile mentionne la confection du registre de la population, V, 750, la constitution des tribunaux et la convocation du Sénat, 758. Il est possible qu’en relisant ce passage, Virgile ait pensé à donner comme contre-partie à la construction de la ville, l'établissement du statut civil et politique et qu'il ait jeté à la marge ce vers, dont il se proposait de faire le noyau d’un développement futur ; Varius l’aura inséré dans le texte à la place la plus voisine, parce qu'il était de Virgile et 1l ne s’est pas cru le droit de le supprimer. Naturellement, parce que Didon rend la justice et édicte des lois, 507, cela n’empêchait pas qu'il ne fût question ici de la constitution des tribunaux et de l'élection du Sénat. Justement, au v. 507 sq., les besognes matérielles et l'élaboration du statut politique vont de pair. — (2) 430- 436 sont repris de G., IV, 162-169, non par pauvreté d’imagination, mais pour rappeler un ouvrage antérieur auquel Virgile tenait et qui lui faisait honneur ; il a du reste accommodé le passage à la circonstance ; ce qu'il veut mettre en lumière étant l’activité des abeilles pareille à l’activité des Tyriens, il a supprimé la mention de celles des abeilles qui n'ont qu’un rôle d'observation et ne prennent point part au travail. Macr., Sat., V, 11 1-2, a rapproché de cette comparaison, en donnant la supériorité à Virgile, une comparaison de l’/1., I, 07 sqq. En réalité elles sont tellement différentes qu’on ne croirait pas à un emprunt de Virgile si les mots : aestate noua per florea rura 430, qui ne figurent pas dans les Géorgiques, ne paraissaient rappeler rérovrarèr’ 4vÜeorv elaptvotouv. — (3) Les étapes du voyage d’'Énée sont marquées avec beaucoup de précision : Vénus disparue, il marche d’un bon pas sur le chemin qui mène à Carthage et avance — corripuere uiam 418 ; — après avoir escaladé la colline, il voit la ville d’en haut — aspectat desuper 420 — ; puis il continue à marcher et se trouve à pied d'œuvre ; c’est d’en bas maintegant qu'il mesure de l’œil la hauteur des bâtiments — fastigia suspicit urbis 438, — enfin il entre — infert se 439 —et un peu plus loin ilest sous les portiques du temple — sub... templo 453 —. (4) 440. Miscetque uiris

indique discrètement comment il a pu savoir que Didon allait venir au temple ; il l’a entendu dire dans des conversations ; c’est pourquoi c’est là qu'il va l’attendre. — (5) 439. Mirabile dictu est une de ces interventions personnelles que se permet de temps en temps Virgile pour avertir le lecteur de ce qu’il doit éprouver ; elles sont toujours suggestives d’un sentiment. La chose est merveilleuse : elle le serait moins dans Homère où le miracle est courant et se distingue à peine du naturel. — (6) Le cheval avec le palmier ou la tête ou l’avant-train d’un cheval figurent souvent sur les monnaies de Carthage ; Virgile n’a donc pas inventé le symbole qui est historiquement carthaginoiïis. — (7) 446. templum.…. ingens, 453, sub ingenti... templo, répétition pour renouveler et fixer l'impression. — (8) 447, opulentum numine diuae est un rappel de 16 plus développé. — (%) ZZ., I, 426 ein Atç mot) yalxo6atèc do ; Od., XIII, 4 sq. Ênet ‘lxeu Eudvy not yaAxoBarecs dw; IV, 72 sq. xahxod te oteoomiv X40 dwpara MYEvTA 4pUTO T’ MAEXTEOL Te xa? apyvoov A0 ÈAépavroc; VIT, 43, sqq. XdAxeor pmèv ao voïyot ÉAnA£AaT’ EvOa xai Evôax Es puyôv &E 0000, mept 0 Doryxôs xoavoto — (10) 449. Le petit détail de pittoresque auditif, le grincement du pivot de la porte est peut-être le souvenir d’une impression personnelle ; Virgile avait entendu s'ouvrir les grandes portes d’airain des temples.

P. 118. (1) Miratur, 422, 423, 450, miranda,- 494, l'étonnement admiratif va jusqu'à la stupéfaction — stupet — 405, et il s’absorbe dans ce qu'il contemple. — (2) Operumque laborem 455, est répété 507.

P. 110. (1) Od., VIII, 521 sq. adtio ’Odvasebe Trueto, Odxou Ôd’ Edeuey Do Bhepaoorst maoetdc,.. 534 Baod otevdyovros correspondent exactement à Multa gemens largoque umectat flumine uoltum 465, sauf l’hyperbole virgi-

lienne largo... flumine.

P. 120. (1) 458. Ambobus étonne puisque si d’un côté il y a un personnage, de l’autre il y en a deux ; on se demande si Atridas n’est pas une correction grammaticale provenant de ce que la forme Atriden ne se trouve pas chez Virgile, qui n’emploie qu’une fois, XI, 262, . au singulier Atrides, tandis qu’il a au pluriel Atridae, II, 104, 415, IX, 602, Atridis, VIII, 130, Atridas, II, 500, IX, 138 ; les mss. de Sénèque, qui cite ce vers, Ebist., 104, 32, ont Atridem. (2) Le tableau à deux compartiments, c’est-à-dire présentant deux scènes juxtaposées, est fréquent dans l’art antique et s’est perpétué jusque chez les Italiens du xv® siècle ; 1l n’y a nulle raison pour ne pas l’admettre chez Virgile, là où il paraît s'imposer. — (3) 1Z., XIV, 13 sqq. taxa Ô e-ordev Epyov detnés, Tobs pèv Gpwvomévous, tobs dé xÂovéovtas ônioow Towacç dmepluzouc correspond exactement à 467 ; quant à la déroute des Troyens, 468, la présence d’Achille montre que ce doit être celle d’ZZ., XXI, 3 sqq. voùs UÈy mEÔLOydE dLUWXEV Ioôç ToAtw, hnep ’AYavoi arufouevor vo6éovro “Huatt To Tootépw, Ôte paiverto œaidtuos "Extwo. Il y a des alternatives analogues dans le combat de cavalerie de l’Enéide, XI, 618, 621, 629. — (4) Schol. bom., 17, X, 435. Eustathe, 817,26; si, comme On Da ssnphee l’oracle figurait dans la Nyctegresia d’Accius, il se peut que ce soit là que Virgile a puisé ; c'est une autre condition qui est mentionnée dans le ÆARhésos attribué à Euripide. Niueis tentoria uelis n’est d'accord ni avec la Dolonie où les Thraces dorment couchés sur la terre, ni avec la façon dont l’Jliade représente les baraquements des Grecs,

cf. Z1., X XIV, 448 sqq. ; il se peut que les tentes de toile blanche se trouvassent déjà dans la source de Virgile ; il se peut aussi que ce soit un anachronisme qu’il commet personnellement, comme plus haut la substitution de l'ancre aux anciennes pierres de fond, pour ne pas dérouter ses lecteurs par la mention de choses qu'ils ne connaissaient plus. — (5) Priam, Z/., XXIV, 258 mentionne Troïlos comme l’un des trois meilleurs de ses fils tués à la guerre. Dans la tradition plus récente c’est un tout jeune garçon. Les Kypria racontaient sa mort ; dans le Tyroïlos de Sophocle, il était surpris par Achille près du sanctuaire de Thymbra et tué, version qui remonte à l’épopée. Virgile en fait un combattant, mais encore tout jeune, et ignore l’élément érotique que l’époque hellénistique a attaché à sa personne. Plus tard, c’est un homme fait qui figure dans les derniers combats avant la prise de Troie. Les monuments figurés où 1l est représenté sont très nombreux, ce qui autorise l’hypothèse que Virgile a eu l’un d’entre eux sous les yeux, bien que 477 sq. : HueNComuixque trahuntur Per terram reproduisent 1}, XXII, 401, à propos d'Hector du! dè yaitat Kodvear mirvavro* xapr Ô amav èv xovinoty Keïto Ta006 XAOLEv. :

P. 121. (1) ZI., VI, 296 sqq.; la scène est beaucoup plus développée dans l’/iade ; mais Virgile en a imité librement quelques traits ; ibant 479 correspond à Bf à iévat 296, Suppliciter tristes et tunsae pectora palmis 481 avec variantes à At Ô 6hovyn näoar ’AÜrvn yetoxs avéoy0v 301, Diua solo fixos oculos auersa tenebat 482 avec plus d'énergie et un effet plus plastique à avéveus 0è IIa\% AÜvn 317. Ce qu'il y a de curieux, c'est que le même passage a été imité une autre fois par Virgile, lorsqu’au 1. XI, 477 sqq., avant le combat, Amata porte des offrandes à Pallas ; là 1l a reproduit non seulement la prière de l’7/1ade qu'il a dû négliger ici comme n'étant pas un motif pictural, mais quelques détails qu'il n’avait pas traduits dans son 1. I. ; Summasque ad Palladis arces, XI, 477, correspond à vnôy... ’AOvfvne v méer RP, 297, magna matrum... caterua 478 à mohÂai Ôè pmetesoedoyro yepatai 296. Virgile s’est donc reporté deux fois au même passage homérique. Or, au 1. I, interea 479 n'offre aucun sens ; ce n’est point pendant le combat de Troïlos qu'Hécube monte à l’acropole ; comme ce n’est point non plus pendant les précédents, les transpositions tentées de 479-482 sont inopérantes ; mais dans l’//iade, c’est pendant la bataille qu'a lieu la supplication ; d’où la conclusion que Virgile a imité le passage d’Homère, sans avoir encore situé son imitation dans l’Enéide ; en l’introduisant dans la série des peintures, il se réservait de faire disparaître interea. Varius l’a trouvée à la marge et l’a insérée telle quelle à l'endroit du texte en face duquel elle se trouvait. (2) En., II, 540 sqq. Priam rend justice à la générosité d'Achille ; il s’agit de faire honte à son fils Néoptolème de sa cruauté ; ici il s'agissait de rendre les Grecs odieux ; les deux versions sont étroitement adaptées au contexte et leur coexistence témoigne de la composition fragmentaire de l’Enéide ; nous ne savons si Virgile, à la révision définitive, eût fait disparaître la contradiction. — (3) L'idée, postérieure à l’Jliade, de la pesée du corps contre de l’or provient de la parole féroce adressée par OR à Hektor mourant : il lui déclare qu’il ne rendra pas son corps 000 €! XV SG AÜTOY 4205 Lo Dos ba GATE) you Aaodavidns Iptauoc.

— (4) Sur un Et d'Ephèse la pesée du cadavre contre de l'or

a lieu en présence d’Achille farouche. Benndorf, Ann., 1866, p. 241sq.; sur une amphore de la collection Campana, deux hommes portent le cadavre d’'Hektor vers une balance où il va être pesé contre de l'or, Mon. Inst., 5, 11; sur un vase d'argent de Bernay, en présence d'Achille furieux, debout, et de Priam qui porte douloureusement la main droite à sa tête, chacun entouré de quatre personnages, on voit sur les plateaux d’une énorme balance le cadavre nu d'Hektor et sur l’autre un grand vase, Rochette, Mon. inéd., 1, pl. 52. Sur le même vase, pl. 53, Achille, sur son char, se protégeant avec son bouclier levé contre les traits des Troyens, traîne le cadavre nu d’Hektor devant les murs de Troie : entre les créneaux, Priam et Hékabé donnent des signes de douleur.

PF. 122. (1) 489. Nigri Memnonis arma ; ce n’est pas sans raison que Virgile parle de son armure ; elle passait pour avoir été fabriquée par Vulcain : l’Aethiopis racontait que Memnon, fils de Tithonos, frère de Priam et d’Eos, était venu au secours des Troyens ; Proklos, Kinkel, I, p. 33 Méuvwy 0 6 ’Hodç vtèç Éyuwy ‘hyatotéteuxroy TavorAlay Tapaylveta Tois Towo Bonürouwv. Cette armure était sans doute décrite -dans l'Aethiopis. Memnon devait avoir été représenté dans la trilogie d’'Eschyle dans l'appareil le plus menaçant puisqu’Aristophane le ridicu-. lise, Ran. 961 Mépvoyas xwôwvoyalaoonwAovc. Virgile s’est contenté d’une allusion discrète, caractéristique de sa manière, à cette armure célèbre. — (2) 493. Audetque uiris concurrere uirgo traduit ’Amatôves avruaverout, Il, III, 189 ; c’est un des sens qu’on donnait dans l’antiquité à l’expression homérique : qui valent les hommes ; maïs il y en avait une autre : qui haïssent les hommes, en tant que rebelles à l'amour, otuvydvwo, Esch., Prom., 726. — (3) Virgile suit encore ici, au moins pour le contour extérieur, le récit de l’arrivée d'Ulysse au palais d’Alkinoos, Od., VII, 133 sqq. ’Evôa otàç Üneito moAïtA& loc "Oûvoceïs, Aôrao Enetdn mavra Et Ürioaco Ouutÿ, Kagraktpwe; etc:

P. 123. (1) Le second mot du récit de Vénus est regna 338 ; reginam opperiens 454, regina 496, o regina 522 ; le mot est répété dans la suite avec insistance, avec l'intention bien accusée de montrer Didon au faîte de la puissance et entourée de la magnificence royale. — (2) 496 sq., regina... incessit ; en parlant de Junon, incedo... regina 46, de Vénus, incessu patuit dea 405.— (3) Serv., 507 : Quod... dixit « uiris », ad Didonis pertinet laudem. — (4) Cité par Aulu-Gelle, N. A., IX, 9, 12-17, qui a recueilli ce jugement de la bouche des élèves du maître. — (5) zai- Covot 106 est en rapport étroit avec les jeux de Nausikaa.

P. 124. (1) Macr., Sai., V, 4, 9 et 13, 8 a fait lerapprochementét cite le passage de Virgile comme l’un de ceux où il reste gracilior auctore ; il est sûrement plus sec, mais il est très élégant. La comparaison avec Artémis a été reprise par Apollon., Argon., III, 875 sqq. ; Virgile ne lui a rien emprunté. — (2) La stupéfaction est un sentiment qui figure chez Homère, Üauô6nsev, Dau6os x’ Eyev; mais la fréquence du mot obstipuit chez Virgile est caractéristique de la nature de l’action chez Virgile ; les événements surgissent brusques, inattendus, secouant l’âme violemment : 1, 613, Obstipuit..… Sidonia Dido, Énée vient de se montrer, sans que rien ait fait prévoir sa présence; II, 120, Obstipuere animi, Phoebus vient de réclamer, sans qu'on s’y attende, une victime humaine; 378,

Obstipuit, Androgeos tombe à l’improviste au milieu d’ennemis ; 560, Obstipui, Énée vient d'assister au meurtre de Priam ; 774, Obstipui steteruntque comae et uox faucibus haesit ; ici la stupéfaction est au comble, Énée aperçoit le fantôme de Créuse ; III, 48, Obstipui steteruntque, etc., il entend la voix souterraine de Polydore : 298, Obstipui, il apprend qu'Hélénus a épousé Andromaque et que tous deux sont dans son voisinage ; V, 90, Obstipuit uisu Aeneas, un énorme serpent sort du tombeau de son père ; 404, Obstipuere animi, c’est l'impression produite par les restes colcssaux d’Entellus ; VIII, 121, Obstipuit... Pallas, en se trouvant tout à coup en présence d’Énée ; 530, ObsEpuere animis ali, éclairs, fracas, apparition et bruit d’armes dans le ciel; IX, 123, Obstipuere animis Rutuli, les navires troyens viennent d’être changés en nymphés ; 197 sq. Obstipuit... Euryalus, Nisus vient de lui révéler son audacieux projet; XI, 120, illi obstipuere silentes, Énée a témoigné des sentiments pacifiques inattendus ; XII, 665, Obstipuit.… Turnus, il vient d'apprendre que la situation est d’une gravité extrême. — (3) Ainsi Neptune aflecte le calme, quoiqu'il soit fortement ému ; le discours de Latinus, VII, 194, est également caractérisé par placido... ore; mais c’est simplement le calme de la dignité royale et de la vieillesse, puisqu'il n’est pas ému. — (4) 523, iustitia ; iustis a déjà été appliqué à Didon, 508 ; ci. 604.

P. 125. (1) Il n’est pas douteux que Virgile ne veuille représenter une moralité très supérieure à celle de l’époque homérique, où Nestor demande à Mentor et à Télémaque comme une chose toute naturelle,mOd. "III, 72 sqq., S'ils ne sont pas des écumeurs de mer. — (2) Le couplet 530-533, qui se termine par un vers inachevé, se retrouve, III, 163-166, dans l'avertissement donné par les Pénates à Énée ; orilest certain que dans l’Engide définitive ils ne pouvaient subsister à cette place, puisque, II, 781 sq., Créuse prévient Énée qu’il doit se diriger vers i j'Hespérie. aux bords du Tibre ; il eût été absurde de faire révéler par les Pénates à Énée une chose qui lui avait été dite et qu'il savait parfaitement ; je considère donc que ces vers ont été transportés dans le rer livre à un moment où Virgile, décidé à remanier complètement son 1. III, était en train de le dépecer, pour transporter ailleurs les parties qu'il avait l'intention de conserver ; il a écrit ces vers à la marge, en marquant du signe de la suppression les vers primitiis qu'ils étaient destinés à remplacer et il les a fait suivre d’un vers inachevé, qu'il se proposait de terminer, lorsqu'il les introduirait dans le texte ; Varius les a substitués au texte qu’il voyait condamné, mais, en éditeur consciencieux, il a laissé le vers inachevé tel quel. Macr., Sat, VI, 1, 11, cite Ennius : Est locus Hesperiam quam mortales perhibebant, imité par Virgile avec suppression du mot archaïque en ce sens mortales et la suppression d’une liberté métrique qui n'est pas classique ; il est curieux de voir que tout en empruntant à Ennius, il inaugure pourtant un art nouveau ; 531 ubere glaebae — II.,I X, 141 0004p äposons, Od., I, 193 yoèvos one — (3) 539. D’ après Macrobe, Sat., VE, 1,,32, quod genus

hoc hominum est emprunté à Furius. — (4) 543. At sperate deos est imité d’Od., II, 66 Bewvy d’ bnodetoute piviv. — (5) 544 Sq. Quo iustior alter Nec pietate fuit nec bello maior et armis, est inspiré di te

Lr6"-sq.. ‘A YAUÉUVOY ’Auoôteoov BastAEËC T aya0os HPATEOCS C aux ATEN

Virgile insiste davantage, pour les besoins de la cause, sur la justice et la piété. — (5) 546 sq. Quem si fata uirum seruant, si uescitur aura Aetheria neque adhuc crudelibus occubat umbris ; le mouvement est imité d'Og., XIV, 44 €! mov Er Éwer xai 00% paoc neAtoro ; cf. 4, 833 sq. "H mov Ett Cwer xai do% paos fehtoro "H Ton Tébvnxe «a! eiv ’Alôaxo dopo:oiy, mais avec un accent plus pathétique et l'introduction du mot capital dans l’Enéide fata ; en outre, dans le mouvement homérique, Virgile insère une expression de Lucrèce, V, 857: quaequomque uides uesci uitalibus auris ; cf. En., 1, 387 sq. auras Vitalis carpis, III, 339, et uescitur aura. — (7) 552. Stringere remos, Od., VI, 269 xa amofvouoiv éoerua. — (8) 555. pater optime V 358 pater optimus:, locution fixée ; 556 nec spes 1iam restat Iuli ; c’est un motif qui revient, IV, 274 : spes heredis Iuli, VI, 364 : per spes surgentis Tuli, X, 524, et spes surgentis Iuli; obligé par égard pour Auguste de donner un rôle à Tule, Virgile n’a guère pu en faire autre chose qu’un enfant de belle espérance. — (?) 559. Imitation de l'usage homérique qui veut que, lorsque le chef a parlé, la foule témoigne son approbation. 1/., I, 22, et pass. "Ev®” a\Âor pèv navrec ènevwruroay ‘Ayauot. — (10) 560. Dardanidae, le vers est incomplet ; la descendance de Dardanus joue un rôle important dans l’Enéide, puisque c’est cela qui permet aux Troyens de considérer l'Italie comme leur ancienne patrie ; Virgile y a fait allusion, I, 380 ; cf. Dardanio Aeneae 494, gentis Dardaniae 602, Dardanio Anchisae 617 ; il est possible qu’en relisant son premier livre, Virgile, pour insister sur cette idée fondamentale, ait ajouté à la marge Dardanidae, nom qu’il donne souvent aux Troyens, mais qui ne figure pas ailleurs dans le premier livre. — (11) 561. breuiter, X, 16, Juppiter haec paucis.

P., 126. (1) Aïnsi les premiers mots “de "Jupiter A Nénus ones Parce metu, Cytherea, 257. — (2) 566. Virtutesque uirosque est un souvenir inattendu de Catulle, LXVIIT, 90. Troia uirum et uirtutum omnium acerba cinis. — (3) 569 sq. Saturniaque arua.:. Erycis finis insiste sur les connaissances historico-mythologiques de Didon ; c’est une femme distinguée, lettrée, à qui rien n’est étranger. — (4) 583. Classem sociosque receptos reprend exactement reduces socios classemque relatam 390. — (5) 586. Vix ea fatus erat est la traduction d’une formule homérique. Od., XVI, 11 oônw näv e’pnto Ëroc, Üre….,

P. 127. (1) Od., XXIII, 162 sq. ‘Os pèv ty meplyeve aotv xepaÂN Te xai ouots…. dsuas &Üavarorsiy duoïos. — (2) 592 sq. Il semble bien que ce soit là le sens de cesivers, mais il n’est pas sûr qu’Od., VI, 232, il ne soit pas question d'argent doré, ce qui paraît mieux correspondre au contexte, l’or enveloppant l'argent sans changer sa forme comme la grâce enveloppe la personne d'Ulysse. — (3) Virgile a reproduit la chose en d’autres termes, X, 132 sqq., à propos d’Iule, Veneris iustissima cura, et elle paraît mieux à sa place, puisqu'il s’agit là d’un tout jeune adolescent. — (4) 596 Troïus Aeneas se retrouve VII, 221; 595 coram quem quaeritis adsum est une imitation de l’O4., XXI, 207 Evôoy mev Ôn 00 adtos Éy&w x2xù mo poy/oxc et sans doute aussi de XXIV, 321 xsivoc pév tou OÙ adTos Ëya, mises, Ov où merzx\A&e ; mais la scène a un tout autre caractère ; familière dans l'Odyssée, ici elle est théâtrale et noble. Ulysse se fait simplement reconnaître par sa femme et par son père ; Énée se pose devant Didon et enfle singulièrement la voix. — (5) 600.

Vrbe domo socias est sans doute, comme paraît l'indiquer l’asyndète, une locution fixée archaïque ; ce qui fait croire que c’est une locution toute faite, c’est qu'Énée va ici plus loin que Didon, qui avait dit simplement : 573. Vrbem quam statuo, uestra est. — (6) 608. Polus dum sidera pascet. Lucr., I, 232, unde âether sidera pascit ; Virgile emprunte l'expression toute faite, sans se préoccuper de la signification épicurienne qu'elle a chez Lucrèce.

P. 128. (1) 614. Casu... uiri tanto, casibus 599, casus 615, casus 623 ; c'est une dominante. — (2?) 614. Sic ore locuta est, VI, 76, finem dedit ore loquendi, le pléonasme trahit une locution archaïque que Virgile reproduit à l’imitation des formules d'improvisation homériques ; ce genre de répétition est très différent de celui par lequel il reproduit des locutions ayant une valeur poétique et significative. — (3) 6r8. Phrygïi Simoentis ad undam, cf. III, 302, falsi Simoentis ad undam ; c'est donc une locution fixée ; on a voulu voir là une contradiction avec I, "819 sqq. éd mai ’Ayyloxo Aivelac, roy dm ’Ayylon véxe ôt ’Awooôttn ’Iôns ëv xvnuoïor eg Boot esôvreioa, passage auquel Virgile se réfère évidemment ; mais le Simoïs, avant d’atteindre la plaine, coule dans-les vallons de l’Ida, d’où il descend, 77., XII, 18 sqq. Il faut noter que, d’après le 4° hymne hom., c’est pour punir l’orgueil d’Aphrodite que Zeus lui inspire l’amour d’Anchise et qu’il la lui fait amener par Hermès afin qu'elle devienne sa femme ; elle se présente à lui comme la fille du roi Phrygien Otreus. Virgile infléchit toujours au besoin la légende dans un sens honorable pour ses personnages, cf. En., III, 475 : Coniugio Anchisae Veneris dignate superbo ; en réalité c’est pour humilier Aphrodite qu'il avait été choisi. — (1) 625. Insigni laude est emprunté à Lucr., VI, 95. — (5) Le parallélisme — similis fortuna — est souligné par l'identité des termes : per multos labores 628, infandos Troiae.. labores 507, iactatam 620, iactatus appliqué à Énée, 3. — (f) 630 Miseris reprend avec intention Troes... miseri 524 d’Ilioneus. — (7) Serv. et Serv.-Dan., 632. — (8) 633-636. Il est curieux de remarquer que Virgile ayant fait du festin de Didon tout autre chose que le festin d’Alkinoos se soit cependant inspiré des apprêts de ce festin pour constituer en enchérissant l'envoi fait par Didon aux compagnons d'Énée, Od., VIII, 59 sqq. Tototv à ’AXxivoos duoratdena TA tépeuoev — centum cum matribus agni — ‘Out à aoytodovras das — centum terga suum — ÔLO 0’ etAtTOÛXG Bods — uiginti tauros. Les nombres donnés par Virgile ne sont peutêtre pas excessifs, étant donné qu'il s’agit de satisfaire l'appétit des équipages de 19 navires; notons toutefois que sept cerfs avaient suffi à rassasier ceux des sept navires sauvés avec Énée. Le couplet se termine par un vers inachevé ; on peut le supprimer sans qu’il en résulte aucune lacune. D'où la vraisemblance qu'il a été mis à la marge à une lecture de révision, quand Virgile se décida à utiliser le passage homérique. — (?) 637 At domus interior se retrouve dans un contexte tout différent, II 486. — (10) 640 Ingens argentum se retrouve III, 466 ; c’est une locution toute faite et banale pour caractériser un grand luxe.

P. 129. (1) Au 2e livre des Géorgiques, Virgile a vanté la vie simple des. paysans et les a félicités d’être insensibles aux manifestations du luxe qui se résumait déjà pour lui en partie par l'abondance de la pourpre, 425, purpura regum 495 Sarrano ostro 506 et de l'or 507 ; les splendeurs duluixe:

auxquelles sans doute il n’était pas insensible alors, lui ont fourni dans l’'Enéide des descriptions magnifiques et il continue, à la façon des paysans, à en voir l'expression éblouissante dans l’étalage de la pourpre et de l’or, Ostro... superbo 639, Ostro 700, auro 640, 648, 655, 728, 739, aurea... sponda 698, laquearibus aureis 726, cithara... aurata 740 sq. — (?) Troïa gaza, I, 119, et II, 763, locution fixée. — (3) 648. pallam signis auroque rigentem ; les broderies d’or représentant des personnages raiïdissent l’étoffe ; l'expression pittoresque est de Lucrèce, V, 1427 sq. ueste

Purpurea atque auro signisque rigentibus apta. — (4) 650. Argiuae Helenae, Il, III, 7o et pass. ’Aoyeiny ‘Ekëvny. — (5) 656. Iter tendebat, VII, 7, tendit iter uelis, locution fixée. — ($) 659. pro dulci

Ascanio, ‘643 sq. patrius.… amor, IT, 784, dilectae. "Creuse Créuse appelle Énée dulcis coniunx ; c’est un homme de famille, bon père, bon époux, aimant et aimé. — (7) 659 sq. donisque furentem Incendat reginam correspond à 714. Phoenissa... pariter puero donisque mouetur ; on s’est étonné de l'influence que Virgile attribue aux cadeaux sur une âme aussi élevée, aussi généreuse que celle de Didon ; mais j’ai déjà dit que Virgile aime à accumuler les motifs au lieu de prendre un parti décidé ; en outre Didon est femme et les cadeaux ont une valeur si extraordinaire qu’ils ne sauraient rester sans effet ; c'est bien pour cela que Virgile les a faits si rares et si précieux ; furentem, qui sera répété au IVe 1. — et cette répétition assure l'unité — caractérise par avance la nature de la passion de Didon ; ossibus implicet ignem 660, répété, VII, 355, pour désigner un tout autre sentiment, annonce occultum inspires ignem 688.

P. 130. (1) Si l’on comparé qui... fulrtine terres” 230" Et" patins summi qui tela Typhoea temnis 665, on ne peut douter qu'il n’y ait là une intention et la chose est spirituelle ; nate répété 664, 665 est caressant. — (2) 670 sq. blandisque moratur Vocibus travestit singulièrement les sentiments généreux et loyaux de Didon ; il convient certes à Vénus, qui est artificieuse, de voir partout l’artifice ; mais il ne faut pas oublier que c’est là une simple imitation homérique et que Virgile, dans l’aventure d'Énée et de Didon, songe à Ulysse et à Kalyps6, Od., I, 56 sq. Aïe O uahuxoïot xai aiuvAlotor Adyousr @éAyers — (8) 675. Sed magno Aeneae mecum teneatur amore; Vénus feint de ne pas voir la différence entre l'amour de Didon pour Énée et le sien :; 11 y a là une affectation d’innocence qui est amusante, mais qui est démentie par 659 sq. et 688. — (4) 678. Mea maxima cura, X, 132. Veneris iustissima cura, la répétition indique une dominante ; les dominantes soulignent l’unité de l’Enéide. — (5) 683 Noctem non amplius unam ; par conséquent — Virgile l’indique nettement — le lendemain matin à son réveil c’est bien son fils qu'Énée embrassera ; la substitution a lieu évidemment avant le départ du camp. — (6) 687. Cum dabit amplexus, VIII, 405, optatos dedit amplexus ; atque oscula dulcia figet. Lucr., IV, 1175, a dit : et foribus miser oscula figit ; mais l'alliance de mots : dulcia... figit appartient à Virgile et est très heureuse; Didon appuiera sur ses baisers, parce que ce sont des baisers d'amour. — (?) 691 sq. placidam per membra quietem Inrigat ; l'expression est de Lucr., IV, 909 sq. : Somnus per membra quietem Inrigat ; mais elle prend dans la circonstance quelque chose de plus délicat; Od., II, 395 ër:

yAvxdy Ünvov Eyevev. — (8) L’amaracus est un arbrisseau assez bas, mais qui peut couvrir de son ombre un enfant couché,

P. 131. (!) 699. Probablement les capitaines des sept navires sauvés’ avec Énée sont venus avec Achates et Cupido — Virgile ne le dit pas expressément — ; ceux des 12 navires retrouvés sont venus avec Ilioneus. — (?) 7o1 sq. Dant manibus famuli lymphas... tonsisque ferunt mantelia uillis. Virgile reprend ici G., IV, 376 sq. Manibus liquidos dant ordine fontis Germanae tonsisque ferunt mantelia uillis ; déjà Od., I, 146 Toïor dè xpuxes pèv bôwo ni yeïpac Éyevay ; l'usage est donc grec aussi bien que romain. — (3) 7o1 sq. Cereremque canistris Expediunt, Od., I, 147 Zirov 0e Ouwal mapeviveoy ëv xavéotow, — (# Alkinoos à également cinquante servantes, mais occupées à des besognes diverses. Od., VII, 103 Ilevréxovra Ô ot Ôuwai xatà wma yuyatres ; Virgile a pris le chiffre et a enchéri en ajoutant 200 serviteurs uniquement pour le service de la table; il est curieux de constater que, décrivant un banquet très différent des banquets homériques, 1l ne perd cependant pas de vue l'Odyssée. — (5) 723. Postquam prima quies epulis mensaeque remotae, nous sommes en pleines mœurs romaines. Serv. Romanorum morem exsequitur, apud quos duae mensae erant, una epulorum, altera poculorum. Gell., N. A., XIX, IX, 3, ubi eduliis finis et poculis mox sermonibusque tempus fuit, — (6) 724. Crateras magnos statuunt et uina coronant est une traduction homérique, Od., IL, 148 xodpor 0 xontipas Éneotébavro moroio, I., VIII, 232 rivovtec xontiouc ÈTLOTEpEAS 0.VOt0 ; mous sommes donc en plein gréco-romain. — (7) 725 sq. Il est possible que Virgile se soit inspiré d'Od., 1, 365 Mynotioes Ô Opadnoav. dvi peydoa ouucevra, mais l'effet est autrement pittoresque et grandiose. — ($) 726. Dependent lychni. Lucr., V, 206, pendentes lychni ; ilest curieux que Virgile ait laissé de côté le passage de l’Od., VII, 100 sq. imité par Lucrèce. — (°) 724. Les coupes d’or figurent souvent dans les megara homériques, Xovoéor dendesot Il., IV, 3 (chez les dieux), xpvosotst xuméklow, IX, 670 (dans le baraquement d’Achille). — (19) 731 sq. Zeus est aussi le dieu des hôtes et des suppliants.Od., VII, 180 sq. va xai Au reomxepasvyuw Etetsomey, 6 T'txétnau a aidotorsiv érndet, XIII, 51 sq. Üpp’ ebEduevor Ati tatpi Toy Éeivoy TÉUTwWUEY Eny ès TATOÏOX YAÏAVY.

P, 132. (1) C’est ce qui le différencie d’Idas Apoll. Rh., I, 472 sqq., qui, lui, boit en véritable ivrogne ; il est pourtant possible que Virgile se soit inspiré du passage, puisqu'il a emprunté à Idas quelques traits de l’impiété de Mézence. — (2) Od., IX, 11 Todté vi pot xd AÂtotoy Evi ppéoiv e’detat eivai.— (5) Heraclit. De incred., 4. Serv.-Dan., 741. — ({) Le vers 743 nous transporte dans un autre ordre d'idées, il s’agit de l’origine des êtres et sans doute de celle de deux des quatre éléments, l’eau et le feu — sans cette interprétation le vers n’aurait aucune unité. Vnde hominum genus et pecudes, unde imber et ignes ; il pourrait manquer sans faire lacune. Il est possible que Virgile l’ait ajouté à la marge après une lecture de Lucrèce dans l'intention de corser le chant d'Iopas, mais non pour l’introduire tel quel dans le contexte ; il se réservait peutêtre de le développer. — (5) Virgile se réfère ici directement aux Géorgiques, puisque errantem lunam solisque labores 742 rappelle de près Defectus solis uarios lunaeque labores. G., II, 478 et que 745-7406 repro-

duisent textuellement G., II, 481-482; Arcturum pluviasque Hyadas geminosque triones 744, qui se retrouve, En., III, 516, rappelle Pleiadas, Hyadas claramque Lycaonis Arcton, G., I, 138. Les curiosités astronomiques de Virgile ne sont pas variées ; elles s'expriment dans des termes très analogues ou même identiques ; ce sont des choses fixées et cristallisées dans son esprit. — (6) Démodokos chante trois fois dans le palais d’Alkinoos ; il raconte deux épisodes de la guerre de Troie et l'aventure d’Aphrodite et d’Arès ; ce sont choses adaptées aux désirs des auditeurs de l’époque héroïque. En revanche, le chant d’Orphée chez Apollonios, Ayg., I, 496-511, n’a aucun rapport avec l'expédition des Argonautes ; c'est un résumé cosmogonique d’après la doctrine d'Empédocle : Gaia, Ouranos, Thalassa ne formaient primitivement qu’une masse confuse. La séparation des éléments, due à deux forces : répulsion, veixos, attraction, ti, a lieu ; les astres, la lune, le soleil ont désormais leur place fixée dans le ciel et leur cours ; les montagnes et les fleuves apparaissent sur la terre. D'abord le Titan Ophion et l’Océanide Eurynomé règnent au sommet de l’Olympe ; puis ils furent détrônés par Kronos et Rhéè et précipités dans l'Océan. Kronos et Rhéè régnèrent sur les dieux Titans, pendant que Zeus enfant habitait encore la caverne de Dikté et n'avait pas été armé de la foudre par les Kyklôpes. Virgile a modernisé en substituant les questions scientifiques qui occupaient de son temps l'opinion ; les fresques du temple de Junon et le récit que va entreprendre Énée -épuisent les sujets troyens.

P. 133. (1) 749. Longumque bibebat amorem, III, 487, longum Andromachae testantur amorem, dans un autre sens. — (2) 750. Multa super Priamo rogitans, X, 839. Multa super Lauso rogitat, locution fixée. — (3) 755 sq. est en rapport direct avec 31.

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