CHAPITRE I
Récit d'Enée. Entrée en matière (1-13). — 1. Le II® livre est soudé au IeT de la façon la plus exacte ; entre la question de Didon et le début du récit d'Énée, il ne se passe rien, sinon que le silence s’établit. Énée prend immédiatement la parole du haut de son lit élevé — loro.. ab allo 2 — ; lui aussi est représenté en majesté (1). La soudure est du reste soulignée par la précision avec laquelle il répond à la demande de Didon, précision qui s’accuse par des identités de termes (?).
Le préambule a un double but : caractériser la couleur sentimentale du récit, où le narrateur va essayer d’égaler par le pathétique de l'expression et l'émotion oratoire la sombre horreur des faits, faire ressortir le point de vue auquel s’est placé Virgile et l'originalité de sa conception. Déjà, au It: livre, Virgile avait peint les Troyens comme des malheureux, dignes d’une pitié profonde ; il reprend ce thème avec énergie par les mots : infandum dolorem () 3, lamentabile 4, miserrima 5, quis. temperet a lacrimis (4) 7 sq. Rien qu’au souvenir de la catastrophe, Énée frissonne d'horreur et ne commence qu'après avoir surmonté une douloureuse répulsion — /uciuque refugit (5) 12. Nous savons qu’'Énée a une âme sensible ; au Ier livre il pleurait, il gémissait en voyant représentés en peinture les malheurs de sa patrie ; il lui faut maintenant raconter lui-même la destruction de Troie ; c’est un douloureux calvaire à gravir ; il s'exécute pourtant ; car il n’a rien à refuser à Didon qui l’a sauvé ; c’est un homme bien élevé qui ne recule pas devant la première épreuve imposée à sa reconnaissance. La nuit s’avance ; il sera bref — breuiter — ; c’est du reste là, nous l’avons déjà fait remarquer, le caractère essentiel du récit virgilien.
Quant à la façon dont il envisage cet exposé, le poète l'a déter-
minée nettement : il s’agit de faire raconter l’anéantissement de la puissance troyenne par un Troyen. Or, il avait à sa disposition de nombreuses Destructions d’Ilion, fragmentaires ou complètes, mais toutes rédigées par des Grecs ; c'était une chose nouvelle que de placer les événements en question dans la bouche d’un Troyen; quelles qu'aient été ses sources (!), elles lui fournissaient les événements matériels, mais non tels qu'ils étaient apparus aux vaincus ; l’innovation lui appartient en propre et elle est intéressante. En outre — et c’est là la grande originalité — les faits sont rapportés par un témoin oculaire et par quelqu'un qui, dans la circonstance, a joué un grand rôle ; la chose est très ingénieusement adaptée à l’action de l’Enéide ; car c’est bien là ce que désirait Didon ; la chüûüte de Troie en elle-même n’a pour elle qu’un intérêt général et de curiosité ; il en est autrement de la personne d’'Énée pour lequel elle commence a s’enflammer ; ce qu’elle veut savoir c’est ce qu’il a fait pendant la nuit fatale. Il y avait là pour Virgile une difficulté ; dans une catastrophe si considérable, un témoin oculaire n’a vu de ses yeux que peu de chose et s’il se borne à cela il reste fragmentaire et ne donne pas une idée de l’ensemble ; l’habileté de Virgile a été de faire compléter par Enée ses souvenirs au moyen de quelques indications qui nous font apercevoir non pas seulement sa participation individuelle aux événements, mais les grandes lignes du drame. C’est bien ainsi que Virgile a conçu son plan quand il fait dire à Énée qu’il racontera comment les Grecs ont renversé la puissance troyenne, événements lamentables qu'il a vus lui-même et auxquels il a eu une large part. Sur le premier point il a réussi, le particulier qu’a vu Énée étant çà et là expliqué par l’ensemble ; sur le second, il rencontrait des obstacles à peu près insurmontables ; les grandes lignes de la chute de Troie étaient fixées par la tradition à laquelle Virgile et ses contemporains attachaient une valeur historique ; il ne pouvait les modifier sans tomber dans le roman, ce qui n’était point acceptable ; or, dans cette tradition, Énée n'avait qu’un rôle tout à fait secondaire ; en le glissant dans les événements qui étaient connus, Virgile ne pouvait pas les lui faire dominer ; il ne pouvait le faire se mesurer ni avec Agamemnon, ni avec Ajax, ni avec Ulysse ; car c’eût été une atteinte portée à la vérité établie et qui eût fait scandale ; d’autre part, dans ces rencontres sensationnelles, il ne pouvait ni le faire triompher — car on savait par les Relours que les illustres guerriers étaient revenus de Troie —, ni le laisser succomber — car il n’y aurait plus eu d’Enéide. Il fallait donc qu'Énée s’épuisât en luttes obscures sans influence décisive sur le dénouement. Dans le cadre même choisi
par Virgile, il y avait des difficultés spéciales à le faire intervenir. Il ne prend aucune part à l’épisode de Sinon et à l’introduction du cheval ; si en effet il avait conseillé l'introduction, il eût assumé la responsabilité de la ruine de Troie, s’il s’y fût opposé, il aurait eu le sort de Laocoon. S'il assiste impuissant à la mort de Priam, c’est qu'il fallait que, suivant la tradition, Priam fût assassiné par Néoptolème. Virgile, par les mots quorum pars magna fui 6, a donc tracé un programme qui était irréalisable ; malgré sa bonne volonté et sa vaillance, Énée ne prend en somme à la défense de Troie qu’une part assez insignifiante ; 1l ne pouvait pas en être autrement. Il y avait du reste des formes de la légende d’après lesquelles Énée ne prenait aucune part à la défense de Troie. D’après la Destruction d’Ilion d'Arktinos, il se retirait avec les siens sur l’Ida, après la mort de Laocoon ; il se désintéressait donc des derniers destins de sa patrie ; il en était de même dans le Laocoon de Sophocle (?). On racontait même qu'il avait livré la ville aux Grecs par trahison ou qu’il en était absent quand elle fut prise. La version la plus répandue était pourtant qu'il ne l'avait quittée que lorsqu'elle était aux mains des Grecs et Hellanikos de Mitylène, contemporain d'Hérodote, lui assignait un rôle plus actif que celui qu’il a dans Virgile : il défendait pendant un certain temps la citadelle contre les assauts de Néoptolème, puis se retirait avec le noyau de son armée sur l’Ida, dont il occupait les places fortes (?). Si Virgile n’a pas adopté cette version, c’est sans doute qu’il ne lui trouvait pas assez d'autorité et qu'il la considérait comme une déformation arbitraire de la vulgate.
Virgile continue à suivre, comme dans le Ier livre, l’action de l'Odyssée. Énée raconte ses aventures dans le palais de Didon, comme Ulysse les siennes dans le palais d’Alkinoos. Rien toutefois dans le récit d'Ulysse ne pouvait servir pour composer une prise de Troie ; il est curieux de constater que dans le préambule du récit d'Énée il a pourtant introduit quelques ressouvenirs homériques (©).
Départ simulé des Grecs. Le Cheval de bois (13-39). — 2. Ce récit commence par un résumé bref et concis des faits qui préparent l'action propre du II® livre et qu'il est nécessaire de connaître. Construction par les soins des commandants de l’armée grecque (*), à qui la guerre n’a pas réussi, d’un Cheval de bois colossal (5), qu'ils donnent comme un vœu pour le retour et dans les flancs duquel on enferme des chefs désignés par le sort et des soldats. Départ simulé des Grecs qui dissimulent leur flotte derrière Tenedos ($). Crédulité et allégresse des Troyens — Virgile décrit un état d'âme — qui se croient débarrassés de leurs ennemis (7) et se répandent hors de la ville pour satis-
faire leur curiosité joyeuse. Un groupe demeure stupéfait devant l'offrande désastreuse — exitiale () 31 — à Minerve et en admire l’énormité (?). Une discussion s'engage : Thymoetès (#), ou par esprit de trahison ou par suite de la fatalité — Tyorze sic fata ferebant(?) 34—-, conseille d'introduire l’offrande dans la citadelle ; Capys et les plus avisés, ou de la détruire — deux partis se font jour : la jeter dans la mer, la brûler —, ou de voir ce qu’il y a dedans (). Quant au vulgaire, que Virgile aime à peindre à la façon homérique comme une masse amorphe, il reste indécis entre les opinions qu'il entend exprimer.
Intervention de Laocoon (40-56). — 8. Ici un coup de théâtre : l'intervention de Laocoon. Qui est ce Laocoon ? Virgile ne le dit pas ; mais c’est un grand personnage, car il est suivi d’une nombreuse escorte, ce qui chez Virgile marque la dignité de la condition sociale ($). Ce qui est significatif c’est son état d'âme : il est en proie à la plus grande exaltation — aydens 41 — ; il court — decurrit 41 —, démarche exceptionnelle chez un homme de haut rang ; il a devancé tous ceux qui le suivent — Primus.… ante omnes — ; il parle de loin — procul 48 —- ; il prononce un discours haletant, fait de petites interrogations pressées ; il n'attend pas la réponse et passe à l’acte. Que du haut de la citadelle il ait vu ce qui se passe (7), qu'il ait déjà des renseignements sur le Cheval et sur les dispositions de ceux qui l’entourent, cela n’avait pas besoin d’être expliqué et est conforme à la rapidité du récit virgilien qui ne dit pas tout ; ce qui est étonnant, c’est que Laocoon ne paraisse pas savoir qu'il y à un parti qui est de son avis, que l’acte qu'il va accomplir a déjà été proposé, qu'il parle et se conduise comme si les v. 32-38 n'existaient pas. Cela ne peut s'expliquer que parce que ces vers proviennent d'une source et l'épisode de Laocoon d’une autre où la délibération précédente n'existait pas. Laocoon, hors de lui, s'étonne de la folie — insania 42 — de ses concitoyens, qui ne connaissent pas Ulysse () ; il proclame impétueusement qu'il y a là unistratagème des Grecs, gens déloyaux dont il faut toujours se défier — c’est une dominante du ITS livre. Puis, ramassant toutes ses forces, il darde sa lance énorme —- ingentem 50 — dans les flancs (*) du cheval, qui est lui-même énorme — ingentem.…. equum 400 — ; celle-ci s’y fixe en vibrant, tandis qu'ils rendent un bruit sourd — pittoresque auditif —, mystérieux et menaçant. La scène, dans sa brièveté, est saisissante et d’un grand effet. Énée, au comble de l'émotion, s’interrompt pour s’écrier que sans la fatalité — c’est encore une dominante du II® livre —et l’aveuglement des Troyens (1), on aurait éventré (11) le monstre et que Troie subsisterait encore.
Sinon (57-198). — 4, Nouveau coup de théâtre — ÆEcce 57 — : l'acte de Laocoon n’a point pour le moment de suite, parce qu’au moment où 1l s’accomplit — snterea 57 — il se produit quelque chose d'imprévu et que l'attention est attirée ailleurs. Des bergers dardaniens arrivent près de Priam — ad regem 58 —-, traînant avec des cris (1) un jeune homme les mains liées derrière le dos, qui s'était laissé prendre exprès ; c’est une chose qu’Énée n’a pu apprendre que depuis et qu'il ajoute pour l'intelligence du récit. Virgile lui attribue du courage et du sang-froid ; c’est un traître, mais c’est un brave, puisqu'il sait qu'il risque sa vie si sa ruse ne réussit pas (?), et ceci paraît emprunté à une source, qui, étant grecque, représentait le dévouement de Sinon comme un trait d’héroïsme patriotique. Les Troyens l'entourent en le bafouant (). Avant d’exposer son rôle, Énée proteste en le donnant comme un exemple de la scélératesse grecque (), ce qui est l’idée fondamentale sur laquelle il insiste sans cesse dans ce livre, en opposant cette scélératesse à l'honnêteté des Troyens. C’est bien en effet un rôle que joue Sinon et la scène qui suit est un véritable drame, un morceau détaché d’une tragédie. Depuis Servius, on s'’extasie avec raison sur l'habileté merveilleuse qu'a déployée Virgile ; l'attitude, les discours de Sinon sont la perfection même de l’art. Il ne faudrait pas croire pourtant que c’est un pur effet d'art que Virgile a cherché. Pour sauver les Troyens du reproche de lâcheté il insiste sur le fait que leur perte était fatale. Mais ils ont été dupes et leur manque de clairvoyance pouvait leur aliéner la sympathie des lecteurs, sympathie que le poète tient avant tout à leur concilier. Ce n’est donc pas à une fourberie ordinaire qu'ils se sont laissé prendre, mais à une machination si bien ourdie qu'il était impossible à des âmes franches et généreuses d'y échapper. Sinon devait sortir de l'épreuve triomphant mais odieux, le peuple troyen perdu, mais grandi par le fait qu'il était incapable de soupçonner tant de perversité. Il y a des cas où il est honorable de ne pas croire au mal, même à ses dépens.
Bouleversé —- {urbatus 67 — en apparence en se voyant lui, désarmé, au milieu de la foule des Phrygiens, il constate, par quelques mots qu'il prononce en gémissant — gemitu 73 —, que Sa situation est désespérée ; il n’y a plus de place pour lui chez les Danaens et les Dardanides lui sont hostiles. Or, la première de ces assertions est une énigme et il n’y a rien de tel que de piquer la curiosité. Ce n'est point par curiosité, c’est par compassion qu'on lui fait provisoirement grâce et qu’on lui demande son histoire. Les Troyens, au IST livre, sont donnés comme des gens justes et moraux, ici comme des gens sensibles
CARTAULT. 12
et miséricordieux, le tout par contraste avec les Grecs qui sont les pires des scélérats (). ;
La première difficulté pour Sinon était de se faire écouter par une: foule ennemie : il y a réussi ; on lui demande de parler ; c’est ce qu’il désirait. | ;
C'est à Priam qu'on l’a amené — ad regem 58 — ; c'est donc à Priam qu'il s'adresse — rex 77 — ; en lui faisant devoir la vie surtout à Priam, Virgile a sans doute voulu que la miséricorde et la bonté du vieux roi fissent contraste avec sa mort cruelle. Dans un exorde destiné à créer la confiance, Sinon — c’est au v. 70 que nous apprenons son nom — déclare — c’est l'attitude de tous les fourbes — qu'il va dire la vérité (?) ; et en effet il la dit jusqu’à un certain point. Il raconte alors l’histoire de Palamédès en entremêlant le vrai et le faux, ce qui, comme le remarque Servius (*), est la meilleure manière de faire admettre le mensonge. Palamédès est un guerrier illustre 82, qui a été mis à mort sous une fausse accusation de trahison parce qu’il déconseillait la guerre, motif qui n’est représenté que chez Virgile et qui paraît inventé pour le rendre particulièrement sympathique aux Troyens ; maintenant on le pleure (*). La sympathie qu’on lui doit rejaillit naturellement sur Sinon qui est son parent et son compagnon (°), qui a été envoyé à l’armée par son père parce qu'il était pauvre (6) 87 — et à qui par conséquent les Troyens n’ont pas de raison d’en vouloir —, qui n’est pas le premier venu 89 sq., qui, après la mort de son ami, a porté son deuil (7) 92, a protesté publiquement 94 et a promis de le venger. Tout ceci est d'invention pure, mais est habilement ajouté à l'histoire de Palamédès qui était connue des Troyens — haud ignota loquor 91 —, de façon que le faux passe avec le vrai. De là l’origine de ses malheurs (8) —- comment ne pas se sentir attiré par un si noble caractère ? —. Cependant Ulysse s’acharne contre lui par d’odieuses calomnies, jusqu’à ce que Calchas... Sinon arrête ici brusquement son récit, au moment où 1l devient palpitant, comme s’il s'agissait de détails qui n’intéressent personne et, par un dernier artifice, demande qu’on le mène au supplice, ajoutant que cela ferait plaisir à Ulysse et aux Atrides (°).
Naturellement les Troyens brûlent de savoir la suite et l’engagent à continuer (1). Il à conquis son auditoire et il commence à être sûr de son affaire. C’est une grande adresse que de se faire arracher les choses qu’on veut dire. Il poursuit sa narration en attribuant aux Grecs un rôle de plus en plus odieux, en se posant de plus en plus comme une victime et en donnant aux Troyens sur ce qui s’est passé chez leurs ennemis, des détails qui peuvent les intéresser. Les Grecs
ont souvent songé à se retirer — ce qui contient une part de vérité : l'Ihade mentionne leur découragement — ; le souhait Fecissentque utinam ! 110 paraît inspiré à Sinon par son infortune, mais est de nature à disposer favorablement pour lui ceux qui l’écoutent. Ils en ont été empêchés par les tempêtes, menaçantes surtout depuis l’érection du Cheval (1). La consultation de l’oracle de Phoebus est traditionnelle, ainsi que la réponse réclamant une victime pour le retour comme celle qui avait été nécessaire pour l'aller ; seulement il s'agissait de Polyxène, tandis qu'ici c’est, pour la suite de l’histoire, une victime grecque qui est désignée. Alors éclate un drame supérieurement résumé au point de vue psychologique : stupéfaction de la foule — Obstipuere animi 120 —, anxiété générale ; Ulysse amène violemment Calchas et le somme de nommer la victime ; refus hypocrite de Calchas qui, pendant dix jours, refuse de parler ; les gens avisés prévoient le dénouement ; enfin, feignant de céder aux clameurs d'Ulysse, Calchas prononce le nom de Sinon ; soulagement universel, assez lâche, mais bien humain ; chacun est heureux d’avoir échappé. Sinon se donne un beau rôle : ce n’est qu’au dernier moment, lorsqu'on préparait la mola salsa et les uittre — le sacrifice a une couleur nettement romaine —, presque sous le couteau qu'il s’est, par une révolte instinctive, soustrait à la mort — il en convient sans s’excuser fateor 134 — et s’est caché dans un marais. Dans une péroraison pathétique, il évoque le souvenir de sa patrie qu’il ne reverra point, pas plus que ses enfants chéris, son père désiré, qui paieront sans doute sa fuite (?) de leur sang. Il supplie donc Priam (?) d’avoir pitié de lui. Il sent que depuis le v. 1017 il a fait du chemin dans l’âme de ses auditeurs : ici, 143 sq., 1l implore sa grâce.
Cette comédie est couronnée de succès ; les Troyens, toujours pitoyables, sont émus de ses larmes — Jacrimis 145 caractérise le ton de sa péroraison — et lui accordent la vie. Notons ici une habileté de Virgile. C’est Priam qui, en sa qualité de roi, a l'initiative, ordonne qu’on lui ôte ses chaînes, le rassure amicalement — dicéis… amiis 147 — ; mais, poui qu'il ne soit pas responsable de cette imprudence, il ne fait que ratifier la décision de son entourage — witam damus… miserescimus 145. C’est bien le peuple qui s’est laissé tromper et c’est lui qui est au fond la cause de la ruine de la patrie. Priam le reçoit parmi les siens — noster eris (*) 149 — et l’engage à oublier les Grecs ; puis il lui demande des renseignements sur le Cheval (°).
Le premier point pour Sinon était d'obtenir la vie sauve ; il s’agit maintenant d'exécuter le plan pour lequel il est venu. Virgile, suivant son parti-pris d’insistance, ne manque pas de nous avertir qu'il va
déployer toutes ses ruses — dolis instructus et arte Pelasga 152. Le rôle du traître est odieux et périlleux ; or Sinon tient à conserver son honorabilité, qui est une partie de son autorité sur les Troyens ; il sait en outre qu’on ne se gêne pas avec un traître et que, lorsqu'on a tiré de lui les renseignements dont on a besoin, on ne tient pas les promesses qu’on lui a faites. Il s’agit donc pour lui d’attester qu'il ne trahit pas, mais qu’il use de justes représailles et de conclure avec les Troyens un contrat avouable pour les deux parties. Dans un mouvement qui a beaucoup de grandeur, il lève vers le ciel ses mains qu'on vient de délivrer des chaînes, prend à témoin la divinité inviolable des astres éternels et les apprêts du meurtre qu'il a failli subir, proclame que ce sont les Grecs qui l’ont délié de ses devoirs envers eux, et demande à Priam de tenir envers lui ses engagements, s’il dit la vérité :t s’il sauve Troie (1). La protestation est faite avec un tel élan, une telle solennité, qu'il n’est pas permis de douter qu'elle ne soit sincère. Quand le mensonge prend à ce point l'accent de la vérité, on ne le discerne pas d'elle. Sinon entame alors une nouvelle histoire : les Danaens ont toujours compté pour prendre Troie sur le secours de Pallas — et ceci est vrai (?), puisque Pallas, dans l’Zliade, est hostile aux Troyens — ; mais depuis que Diomède l’impie et Ulysse inventeur de crimes — malédictions qui doivent concilier à Sinon la bienveillance des Troyens — ont enlevé de leurs mains sanglantes le Palladium (%), la fortune des Danaens a fléchi () ; à peine dans le camp, JA statue a manifesté la colère de la déesse ; des flammes ont jailli de ses yeux, elle s’est couverte de sueur, trois fois — mirabile dictu 174, pour imposer au lecteur l'impression qu'il doit ressentir —-, elle a bondi du sol agitant son bouclier et sa lance. Calchas déclare que Troie ne saurait être prise que si les Grecs retournaient à Argos pour y prendre de nouveau les auspices (°). Ils sont donc partis en emportant le Palladium qu'ils ramèneront avec eux, quand ils reviendront à l'improviste. En attendant, Calchas a fait construire le Cheval ; c'est un piaculum — wnefas quie triste piaret 184 — ; il l’a fait faire colossal pour qu'il ne puisse pas être introduit dans la ville ($) ; car alors les Troyens se trouveraient replacés sous la protection de la déesse ; s'ils portaient une main sacrilège sur l’offrande faite à Pallas, ce serait leur perte ; si au contraire ils l’amènent dans leur ville, plus tard les peuples de l'Asie viendront prendre leur revanche sur les descendants de Pélops. |
La ruse est ourdie ; elle réussit. Virgile termine par la conclusion pathétique d’Énée : c’est à la ruse qu’ont succombé ceux que n'avaient pu vaincre ni Diomède, ni Achille, ni un siège de dix ans, ni mille
navires (1) ; la dominante et la moralité de toute la scène reparaissent ici. À cette scène Énée a été mêlé ; il le fallait bien pour qu’il la racontât. J'ai déjà dit pourquoi, malgré l’assertion préalable ef quorum fars magna fur 6, il n'y pouvait jouer aucun rôle ; Virgile l’a glissé dans la foule anonyme dont il ne s’est distingué en rien, comme l’indiquent les formes Aortamur 74, ardemus 105, uitam damus el miserescimus 145, et plus loin : diffugimus 212, diuidimus muros et. pandimus 234, instamus 244, sistimus 245, uelamus 249. Il a partagé l’erreur commune ; c'est un rôle un peu effacé pour un héros épique.
Quant à sa crédulité qui est celle de son entourage, Virgile a fait tous ses efforts pou la rendre excusable ; il est certain que considérés au point de vue oratoire, et considérés chacun séparément, les deux discours de Sinon sont des chefs-d’œuvre d’habileté ; si on les rapproche on peut éprouver quelque défiance ; les Grecs ayant ravi le Palladium se sont attiré la colère de Pallas et pour désarmer cette colère ont construit le Cheval ; c’est à ce moment que de violents orages les décident à envoyer consulter l'oracle de Phoebus pour savoir dans quelles conditions ils obtiendront un heureux retour ; or, d’après les v. 108 sq., il s’agit bien d’un retour définitif et c’est sur ce retour définitif que Phoebus est interrogé ; au contraire aux v. 176, il ne s’agit plus d’un retour définitif, mais simplement d’une visite à Argos pour reprendre les auspices ; or ce n’est pas à propos de cette visite que Phoebus a demandé une victime humaine. Il y a donc là des choses qui ne s'accordent pas bien et qui auraient dû mettre les Troyens en défiance ; en d’autres termes la construction virgilienne n’est pas rigoureusement logique et solide (?).
Mort de Laocoon (108-227). — 5. Encore un coup de théâtre : la mort de Laocoon, spectacle épouvantable par lequel Virgile a voulu enchérir sur ce qui précède, qui bouleverse les Troyens — 1mprouida pectora turbat 200 — et qu'Énée ne saurait raconter sans frissonner — horresco referens (*) 204. Toutefois la chose est introduite par une transition qui n’est pas absolument satisfaisante ; que ce soit un spectacle effrayant, cela est certain, mais qu'il soit beaucoup plus effrayant que la scène de Sinon — mulloque tremendum... magis 199 sq. —, cela étonne, puisque cette scène, si funeste qu'elle ait été dans ses conséquences, n'a rien d’effrayant dans son aspect extérieur ; ce n'est donc pas ainsi qu'aurait dû être formulée la comparaison. Ce qui soulève une objection plus grave, c’est que Laocoon après avcir manifesté par un acte si décisif les craintes que lui inspire le Cheval, ne paraît avoir donné aucune suite à cet acte ; on ne nous dit point que les Troyens se soient interposés et l’aient empêché de pour-
suivre. Pourtant il est parfaitement calme maintenant ; 1l se désintéesse des événements dans lesquels 1l était intervenu d’une façon si emportée. Il a été choisi par le sort comme prêtre de Neptune ; le sort est un mode d'élection rare, mais représenté ailleurs ; il n’y a donc pas à discuter là-dessus ; mais quand a eu lieu cette élection ? Pendant que Sinon développait son stratagème? Cela est tout à fait invraisemblable. Il sacrifie à Neptune un taureau énorme — sngentem 202 —, énormité dont on ne voit pas bien la raison et qui correspond sans doute à l'habitude de Virgile de grandir les choses jusqu’au colossal ; mais quelles sont ces sollemnis.. aras 202, dans un endroit occupé par les Grecs depuis dix ans ? Elles paraissent provenir du fait que, dans la source de Virgile, le sacrifice avait lieu non pas sur le rivage, mais dans l’acropole. Ce sont là des critiques qui s'adressent à la forme ; la mort de Laocoon n’en est pas moins un tableau de toute beauté, qui produit une impression extraordinaire d’épouvante. Il ne faudrait pas croire d’ailleurs que Virgile n’a cherché qu'un effet d'art : son but est de montrer en jeu des forces surnaturelles, dirigées par une volonté divine, dont l’action rend évident que la destruction de Troie est fatale. Tout à coup — ecce autem (?) 203 —, venant de Ténédos, s’abattent comme une massue sur la mer tranquille (?) deux serpents aux replis gigantesques — 2mmaensis orbibus 204 — ; ce ne sont pas des serpents ordinaïes ; ils se dirigent de conserve vers le rivage ; pariter 205 montre qu'ils obéissent à une impulsion supérieure, qui leur donne une régularité mécanique : leur poitrail dressé et leur crête couleur de sang dominent les vagues ; ce sont des monstres fantastiques ($) ; par derrière, leurs ondulations gigantesques — immensa 208 — se déroulent ; la mer écume et retentit ; à peine a-t-on entendu le bruit qu'ils sont arrivés et ont dépassé la grève — arua tenebant 209 — ; leur marche a donc été d’une rapidité foudroyante ; leurs yeux sont injectés de sang (4) et de feu et ils sifflent (°). Tout le monde s'enfuit n'ayant plus de sang dans les veines, Énée avec les autres ; évidemment il n’y a rien à faire, pas plus que dans la tempête du livre I, mais ce n’est pas une attitude héroïque. Avec l’implacable décision de la volonté dont ils ne sont que les instruments — agmine certo 212—-, les monstres se dirigent vers Laocoon et d’abord — primum 213 — ils dévorent ses deux jeunes enfants, qui sans doute l'assistaient dans le sacrifice ; ce n’est pas le fait de serpents ordinaires que de déchirer leurs victimes. Puis — post 216 —, tout cela est réglé avec une fatalité immuable —, comme Laocoon avait sans doute reculé un instant pour chercher une arme, ils l’enlacent de leurs spirales colossales, s’enroulent deux fois autour de sa taille, deux fois autour
de son cou, et leurs têtes le dominent :; il essaie en vain de desserrer leur étreinte et c'est un spectacle effroyable que celui de ce prêtre dont les bandelettes sont souillées de leur noir venin et qui, comme un taureau blessé dans un sacrifice (!), pousse des cris horribles au ciel qui ne peut l'entendre, puisque tout cela est le résultat d’une vengeance divine. On a souvent rapproché cette scène du célèbre groupe Pio. Clémentin ; elle n’a aucun rapport avec lui ; ce groupe est l’expression la plus haute de la souffrance humaine, le récit de Virgile celle de la cruauté impitoyable des dieux ; le successif dans la représentation, les effets de pittoresque auditif montrent qu’il n’y a point là de convention plastique ; pourtant un artiste pourrait faire une œuvre pathétique et saisissante de cette victime convulsée étouffée par les serpents énormes qui se dressent au-dessus de sa tête. Puis, toujours avec la même décision, les dragons vont se réfugier dans l’acropole, sous les pieds et sous l’orbe du bouclier de Pallas (2). Ils traversent donc toute la ville ; la scène, dans la source de Virgile, avait probablement lieu dans la citadelle (ÿ).
Suivant son habitude de multiplier les motifs au lieu de s’en tenir à un seul qui soit absolument décisif, Virgile attribue l'introduction du cheval aux artifices de Sinon et au meurtre violent de Laocoon. Il a trouvé là l'avantage de représenter des scènes d’un caractère très différent et cela est heureux au point de vue esthétique. Il a scindé en deux morceaux l'intervention de Laocoon au lieu de la traiter d'ensemble comme celle de Sinon. Il est certain que s’il avait raconté d’abord tout au long l’aventure de Laocoon, celle de Sinon eût paru languissante et superflue. Il ne semble point pourtant qu'il füt impossible, après que Sinon eût parlé et à la condition que les Troyens ne fussent pas absolument convaincus, de raconter l’attentat et le châtiment immédiat de Laocoon, qui eût eu raison des dernières incertitudes de la foule. Virgile a préféré fractionner, et de cela nous n'avons pas à lui demander compte ; maïs ce qui paraît certain, c’est qu'il avait primitivement rédigé séparément le morceau de Sinon et celui de Laocoon et qu'il s’est ensuite décidé à couper en deux ce dernier. Si l’on supprime 40-56, il se trouve que 57 fait exactement suite à 39 et si d'autre part on supprime 199-233, il se trouve que 234 fait exactement suite à 198 sans que dans aucun des deux cas une lacune apparaisse. On obtient même l'avantage de faire disparaître l’ellipse un peu dure de 196 et on rétablit la construction normale Captique dolis lacrimisque coactis… Diuidimus muros, etc. Les Troyens étant convaincus de la véracité des discours de Sinon — credita res 196 —, il n'est pas besoin d'autre chose pour qu'ils
se décident à introduire le Cheval dans la ville ; d’où se tire la conclusion que Virgile avait pensé d’abord que les explications de Sinon suffisaient pour persuader aux Troyens d'admettre le Cheval dans : leurs murs ; quand il se décida à corser la chose par l'épisode de Laocoon, il le rédigea tout d’une traite sans y rien laisser d’inexpliqué ; puis il se résolut à le scinder en deux fragments pour encadrer celui de Sinon ; il dut supprimer des détails qui eussent nui à la rapidité du récit et c’est pour cela que dans l’état actuel on ne comprend pas comment la fièvre patriotique de Laocoon s'est calmée soudain, pourquoi son attentat contre le Cheval n’a pas de suite, quand et pourquoi il a été choisi comme prêtre de Neptune, dans quel but il offre un sacrifice et comment les sollemnes arae 203 se trouvent là juste à point ; la gaucherie que j'ai signalée de la transition 199-200 montre qu’elle introduit une pièce de rapport ; enfin le couplet 228-234 qui traduit l'impression causée par la punition céleste de Laocoon se termine par un vers inachevé, ce qui prouve que Virgile ne l'avait pas encore soudé exactement au contexte. Les deux épisodes de Sinon et de Laocoon ont été rédigés par Virgile indépendamment l’un de l’autre ; la première scène se passe naturellement dans la plaine en avant des portes de la ville; la seconde devait se passer dans l’acropole ou les sollemnes arae étaient à leur place ; si Virgile a réellement lu, comme cela paraît probable, son ITe livre à Auguste, il ne contenait encore que l'épisode de Sinon et tout s’y suivait régulièrement ; l'introduction de celui de Laocoon a amené un certain désordre ; au point de vue esthétique le II® livre a sûrement gagné ; il a perdu au point de vue de la régularité de la composition. Dans l'Enéide définitive, Virgile aurait sûrement complété le v. 233, probablement retouché la transition 199-200, fait disparaître les énigmes dont J'ai parlé et corrigé les mots credita res 196, en indiquant que les Troyens, très ébranlés, très disposés à croire Sinon, hésitaient pourtant encore et que c’est le châtiment terrible de Laocoon, qui a tout emporté.
Introduction du Cheval. Réjouissances (228-240). — 6. Le supplice de Laocoon produit un effet d’épouvante (1). Sinon avait agi sur les Troyens par la persuasion et s'était adressé à leur raison et à leur intérêt ; la mort de Laocoon frappe leur imagination ; à elle seule elle leur apprendrait seulement qu’il y a danger à toucher au Cheval ; elle ne leur enseignerait point qu'il faut le conduire à la citadelle ; ainsi les deux motifs se complètent ; le pathétique saisissant achève l'œuvre du raisonnement. On ne doute point que le coup de lance sacrilège de Laocoon ne soit la cause de sa perte ; le cri universel (2) est
qu'il faut mener l’offrande (1) à sa place et supplier la déesse, Suit un court tableau, rapide et mouvementé, de l’activité matérielle et des. sentiments joyeux des Troyens, assombri çà et là par des présages. funestes et l'annonce des tristesses de l’avenir, comme celui du banquet de Didon. On abat un pan de mur, tout le monde (2) s’attelle au Cheval, la machine fatale ($) pleine de guerriers. Jeunes garçons et jeunes filles (4) chantent des hymnes (5), sont joyeux de toucher la corde. Exclamation pathétique d'Énée déplorant le sort de sa patrie ($). Quatre fois, au seuil de la porte, le Cheval s’arrête et fait entendre un bruit d'armes, présage funeste dont on ne tient pas compte dans le délire (7) où l’on se trouve ; le monstre désastreux (8} prend place dans la citadelle ; en vain Cassandra, condamnée à n'être jamais crue, prédit l’avenir ; les malheureux, dont c'était là le dernier jour, ornent les temples de feuillage. La scène très brève est saisissante.
Arrivée de la flotte grecque. Ouverture du Cheval (250-267). — 7. Énée a promis de raconter ce qu’il a vu ; Virgile triche un peu (°) ; car si ce sont les exploits d'Énée qui intéressent Didon et qui doivent d’ailleurs dominer dans un poème qui est une Enéide, c’est une destruction d’Ilion qu'il a entendu raconter ici et il fallait bien parler de l’arrivée de la flotte grecque et de l'ouverture du Cheval qui sont des événements décisifs, bien que ces choses se soient passées pendant qu'Énée dormait. Le récit, très court, est introduit d’une façon romantique : la nuit tombe pendant ce temps-là — interea 250 —, enveloppant de sa grande ombre la terre et le ciel (1°) et les ruses des Myrmidons —, ce dernier trait rattachant le morceau à toute la première partie du ITe livre. A l’allégresse de tout à l'heure a succédé dans la ville le silence — le contraste est saisissant — ; les Troyens. fatigués dorment. La flotte grecque tout équipée arrive de Ténédos. sous la clarté favorable de la lune silencieuse (1). Le vaisseau royal donne le signal du feu pour avertir Sinon que le moment est venu ; d’après la tradition courante le signal était au contraire donné de terre à la flotte, soit par Sinon, soit par Hélène. Protégé par les dieux hostiles à Troie — jatisque deum defensus iniquis 257 —, ce qui est une manière de rappeler que Troie a succombé par la fatalité et la volonté des dieux, Sinon ouvre le cheval : Virgile a voulu qu'il couronnât son œuvre (2). De là sortent joyeusement (!#) neuf chefs en se laissant glisser par une corde, moyen traditionnel (14). Le nombre et les noms des chefs achéens renfermés dans le Cheval sont donnés diversement par les sources. On ne sait pas où Virgile a pris sa version. Thessandrus et Acamas, inconnus d’Homère, Sthenelus, ser-
viteur de Diomède, Thoas, chef des auxiliaires étoliens, Machaon (1), médecin célèbre dans l’Jliade, ne sont que des comparses ; on ne voit pas pourquoi Virgile a choisi ces cinq noms ; Epeos est à sa place comme constructeur du Cheval (?). Ni lui n1 les précédents ne figurent dans la suite du récit ; c'étaient pourtant des victimes que le poète eût pu faire succomber sous les coups d’Énée ; il n’en est pas de même des trois autres que la tradition établie ne permettait pas de désigner à ses coups ; du reste, sauf Néoptolème, meurtrier de Priam, ils apparaissent à peine dans la suite ; Ménélas est compris dans les gemini Atridae 415 ; Ulysse blesse Pelias 436 et garde les prisonniers dans l’acropole 762. Pour le moment ils envahissent la ville plongée dans le sommeil et le vin — sommo uinoque sepultam (*) 265 — ; précédemment il n’a été question que d’une fête religieuse ; elle a donc été accompagnée de réjouissances populaires ; les gardiens des portes sont massacrés, la jonction s'opère avec les troupes débarquées. Désormais les Grecs pourront rencontrer des résistances partielles : ils sont maîtres de la situation.
Songe d’Enée (268-297). — 8. Cette situation, Énée sera impuissant à la sauver. I] faut pourtant lui donner un rôle ; jusqu'ici — et nous sommes au tiers du II livre — les événements l'ont condamné à rester confondu dans la foule, sans avoir aucune initiative ; il est fâcheux qu'ayant donné son nom à l’Enéide, il n’en soit pas toujours le héros ; nous allons maintenant assister aux efforts de Virgile pour le faire passer au premier plan.
Les choses marchent ici très vite puisqu’au moment où Énée est encore dans son premier sommeil (4) les Grecs sont déjà maîtres de Troie et y ont mis le feu. Tout à coup — ecce (°) 270 — lui apparaît (6) Hector dans l’état lamentable où l’ont mis les violences d'Achille et c'est un contraste saisissant entre la douceur du premier sommeil et l'horreur de la vision. La scène est lugubre et Virgile, suivant son usage, en marque nettement la couleur sentimentale par les expressions répétées de tristesse profonde, de larmes réciproques, de gémissements — maestissimus Hector 270, largos eflundere fletus 27x, maestas… uoces 280, grauiter gemitus 1mo de pectore ducens 288 —; l'aspect épouvantable du messager fait prévoir les épouvantables nouvelles qu'il apporte et est d'accord avec elles : Hector est noir d'une poussière sanglante ; il a les pieds percés et gonflés, la barbe: affreuse à voir, les cheveux collés par le sang ; il est couvert des blessures qu'il a reçues en défendant sa patrie ; combien son aspect diffère de celui qu’il avait lorsqu'il revenait après avoir dépouillé Patrocle des armes d’Achille ou lancé la flamme contre les poupes des
navires grecs (1). Énée lui adresse des questions que Virgile caractérise lui-même de vaines — vana 287 —, et il est possible qu'il ait souligné par ce mot son intention de nous donner ici non pas un songe d'auteur construit plus ou moins habilement, mais quelque chose d'un rêve véritable, avec l’irréel, les absurdités qu'il comporte et qu’on admet dans le sommeil sans protester. Hector apparaît à Énée agissant, se mouvant ; il le croit donc vivant ; cela est perpétuel quand nous rêvons des morts, que pourtant nous savons être morts ; il se rappelle qu’il ne l’a pas vu depuis longtemps et il lui demande d'où il vient, pourquoi il a tardé si longtemps, lui qu’on désirait tant ; il se le représente tel qu’il était dans les grandes circonstances qu'ils ont vécues ensemble et, ne se rappelant pas tout de suite sa fin tragique, il s'étonne qu'il soit blessé (?) ; les rêves naturels sont pleins d’invraisemblances qui ne nous choquent pas. Mais autant les questions d’Énée sont conformes à la puérilité et à l’incohérence du rêve, autant la réponse d’'Hector est rédigée en conformité avec la teneur du poème et les besoins de la situation ; ce sont des révélations de choses dont Énée ne saurait rêver, car elles lui sont absolument inconnues. Cette réponse est du reste d’une concision et d’une brièveté admirables ; il ne reste plus à Énée qu’à fuir pour échapper à l’incendie ; l’ennemi est le maître de la ville ; Troie s’écroule ($) ; ‘on ne peut plus rien pour la patrie et pour Priam (4) ; il aurait luimême défendu Pergame, si cela était possible ; Troie lui recommande ses Pénates qu'il établira ailleurs après avoir parcouru toute l'étendue -de la mer (°). Après ces paroles, Hector tire du sanctuaire des bandelettes, une statuette de Vesta et le feu éternel. Or le feu éternel n’était sûrement pas dans la maison d’Énée; d’après Virgile le temple de Vesta se trouvait à Troie dans l’acropole ($). Cela ne paraît pas surprendre Énée ; et en effet les personnages que nous voyons -en rêve vont et viennent en une minute, se transforment, nous pré- ‘sentent des objets qu'ils n’avaient pas dans les mains ; c’est là l'irréel du rêve, dont Virgile s’est appliqué à rendre le décousu capricieux (?). |
Ce songe a une importance capitale ; Virgile a voulu déterminer ‘de la façon 12 plus nette le rôle d'Énée ; il n’a pas à empêcher l’inévitable et à lutter contre les arrêts du destin et la volonté des dieux ; il ne reste qu’à fuir et Virgile a voulu que l’injonction fût formulée par le brave entre les braves, pour qu’on ne puisse attribuer la chose à la pusillanimité ; c’est du reste là une dominante au IIe livre (°) et elle apparaît également au IIIe ; la nécessité de la fuite, Hector a démontre par la caractéristique de la situation, qui est désespérée
et par son aspect même, puisque lui, le défenseur héroïque de Troie, n’est plus qu’une ombre mutilée et sanglante ; 11 y a des dangers auxquels on n'échappe qu’en fuyant ; mais il reste à Énée une grande tâche à remplir, celle de rendre vaine la fureur destructrice des Grecs, en emportant les dieux et en construisant pour eux une Troie nouvelle ; Hector le désigne comme son successeur et le continuateur de son œuvre ; il a défendu jusqu’à la dernière limite des forces humaines la cité matérielle ; Énée doit sauver ce qui en est l’âme, c'est-à-dire les dieux, et il réussira dans sa mission. Tout cela est fort bien conçu ; il n’en est pas moins vrai qu’au point de vue esthétique, nous acceptons difficilement que le rôle d’un héros épique soit de fuir et que nous trouvons ce rôle ingrat, alors même qu'il est imposé par la force des choses.
Réveil d'Enée. Combats (298-437). — 9. Bien que marié et père de famille, Énée habite chez son père, ce qui prépare l'affection touchante qu'ils ont l’un pour l’autre, leur union intime et la dépendance dans laquelle Énée est de son père. L'importance donnée à Anchise n’a peut-être pas du reste uniquement pour but de faire d'Énée un fils modèle ; c’est Anchise qui a eu des rapports avec Vénus et à qui la gens Iulia doit son origine divine ; quant à lIule, c'est de lui que vient le nom ; Énée n’est qu’un anneau de la chaîne. La maison familiale est dans un quartier écarté (!), quartier aristocratique puisque c’est là qu'habitent Deiphobus, l’un des fils de Priam, et Ucalégon (?), un de ses conseillers, et où les habitations sont séparées les unes des autres par des parcs — arboribus… oblectæ recessit 300. Cependant jusque-là arrivent des rumeurs sinistres () ; le bruit devient plus clair (4) et l'horreur des combats se fait entendre ; comme le veulent les circonstances, le pittoresque auditif précède ici le pittoresque visuel. Énée est réveillé en sursaut — ÆExcutior somno 302 — il monte sur le toit et il écoute ; c’est le fracas qu’entend avec stupéfaction (5) un pâtre du haut d’un rocher quand l'incendie dévore les moissons ou qu’un torrent descendu de la montagne ravage la plaine (f). Il a sous les yeux une mer de flammes ; alors il comprend la perfidie des Grecs (7). La vaste maison de Deiphobus s’est écroulée sous la violence du feu; celle voisine ($) d'Ucalégon flambe ; le détroit de Sigée est illuminé au loin. C’est un spectacle grandiose, romantique et, pour le compléter, au pittoresque visuel s'ajoute le pittoresque auditif, les clameurs des guerriers et le son éclatant des trompettes (Ÿ). |
D'après la tradition vulgaire, les Grecs, comme le leur conseillait l'intérêt bien entendu, ne mettaient le feu à Troie qu'après l'avoir
LE DEUXIÈME LIVRE DE L'ÉNÉIDE 18ÿ
pillée ; Virgile, en s'en écartant, en leur faisant incendier la ville à peine entrés, a obtenu des effets superbes, qui n'étaient point à dédaigner ; ce ne sont pourtant pas uniquement des considérations poétiques qui l'ont déterminé. L'idée qui jaillit immédiatement est que Troie est perdue sans ressources ; contre des envahisseurs qui seraient de simples combattants on pourrait lutter les armes à la main ; contre un incendie gigantesque il n’y a rien à faire. Les Troyens sont accablés par un cataclysme irrésistible contre lequel on ne saurait lutter.
Dans de pareilles circonstances, Énée serait excusable de se conformer à l'invitation donnée avec tant d'autorité par Hector et de fuir ; mais Virgile a senti que son héros, s’il agissait ainsi, serait intolérable ; aussi Énée ne songe-t-il pas un seul instant à s’y conformer : 1l saisit ses armes ; Virgile accumule les mots pour peindre la violence de son état d'âme ; il a perdu l'esprit — amens 314 — ; il est en proie à la fièvre — ardent animi 316 — ; la fureur, la colère — furor iraque 316 — l’emportent et l'honneur de mourir les armes à la main ; mais, chose remarquable, malgré les mots nec sa! ralionis in arms 314, Virgile n’a pas fait de lui un forcené ; il a conçu un plan qui est fort raisonnable : réunir une troupe (!) de compagnons et courir à la citadelle (2) ; car tant que la citadelle n’est pas prise, on peut espérer briser l'effort des Grecs. |
Les renseignements donnés par Hector en songe — les songes sont parfois décevants — avaient besoin d’être confirmés et complétés por un personnage réel. Ce personnage c’est Panthus (?), prêtre de Phoebus dans la citadelle — arcis Phoebique sacerdos 319 —, qui a échappé aux Achéens et qu'Énée rencontre brusquement — ecce autem 318 — se dirigeant en courant vers sa maison, et apportant les objets sacrés et ses dieux vaincus — sacra. uictosque deos (*) 320. Virgile se le représente comme une sorte de grand pontife qui a été les chercher dans le temple de Vesta ; il ne nous dit pas qu'il les remet à Énée, ce qui n’eût pas été inutile (5). S'il songe à les lui confier, c’est qu'Énée, dans l’Jliade, joue un rôle honorable à côté d’Hector, et qu'Hector n'étant pas là, il n’y a plus d’espoir qu'en lui. Il est dans le même état d'âme violent qu'Énée lui-même — amens 321. Énée lui demande quelle est la situation, dans quel état il va trouver la citadelle ($). La réponse de Panthus, dont Virgile prend soin d'indiquer le ton lugubre — gemitu 323 —, est d’une grandeur, d'une simplicité poignante : le dernier jour de la Dardanie est arrivé. Les Troyens et leur gloire colossale appartiennent au passé (?). Les Danaens sont maîtres de la ville en flammes ($) ; suit un de ces
résumés courts et précis, comme Virgile excelle à les rédiger ; les guerriers sortent du Cheval; Sinon allume l'incendie. Des Grecs, les uns entrent en foule par les portes ouverts ; les autres barrent avec le fer (1) les ruelles, sans doute pour garantir contre des attaques de flanc la colonne principale et lui ménager la voie libre. Les gardiens des portes se battent péniblement dans les ténèbres (2).
Malgré ces nouvelles désespérantes et la volonté évidente des. dieux (3), Énée se précipite au milieu des flammes et des armes — in flammas et in arma 337 est significatif —, guidé par sa fureur ({),. le tumulte confus et les cris (°). Au clair de la lune il récolte quelques compagnons ; cinq sont nommés ; évidemment il y en a beaucoup plus, puisque plus loin la troupe d'Énée entoure celle d’Androgeos qui est considérable ($). Celui qui va jouer le principal rôle est Coroebus, amoureux fou de Cassandra, venu pour l’épouser et pour porter secours à Priam, son futur beau-père (7) ; aux exploits d’Énée se trouve mêlé un élément sentimental, le dénouement tragique du roman de Coroebus (8). Quand Énée voit ses compagnons de fortune rassemblés et résolus, il les harangue (°) ; il leur peint la situation comme désespérée : les dieux ont abandonné Troie (1°) ; La ville est en flammes ; il ne reste qu'à mourir les armes à la main (1) ; il termine par le vers célèbre et devenu proverbe Vna salus victis nullam sperare salutem 354, qui ne s'accorde pas bien avec le contexte, puisqu'il ne s’agit plus que de chercher une mort glorieuse. Quoiqu'il en soit, 11 communique à ses compagnons la fureur qui l'anime (l?). Ils courent à la mort et traversent la ville — ils se rendent à l’acropole — enveloppés d'ombre (#) et pareils à des loups ravisseurs cachés dans le sombre brouillard (14). Le clair de lune a permis à Énée de les reconnaître et de les réunir ; mais bien que la lune brille, les rues demeurent obscures ; ce sont naturellement les plus noires qu'il faut choisir pour arriver au but.
J'ai déjà dit que, tout en se plaçant au point de vue spécial de la part prise par Énée à la défense de Troie, Virgile s’efforçait de donner une impression d'ensemble de la destruction de la ville ;. en faisant traverser celle-ci par Énée d’un point éloigné jusqu’à. l'acropole, il a trouvé l’occasion de décrire à grands traits le désastre. Aux V. 304 sqq., nous apercevions ce désastre de loin ; maintenant! nous sommes au centre. Le tableau est lamentable — Jacrimis 362 — ;, il est grandiose et composé, comme la tempête du premier livre, suivant la formule de l’art classique, c’est-à-dire sans rien de spécial à Troie elle-même, mais en résumant toute l'horreur que comporte la prise d'assaut sauvage d’une grande ville puissante ; dans les rues,.
dans les maisons, au seuil même des temples des dieux, ce ne sont que cadavres ; ce sont les alternatives d'une lutte acharnée où les. vaincus obtiennent sur les vainqueurs des succès partiels et passagers ; partout la désolation, l'épouvante, l'aspect toujours renouvelé de la mort (1).
L'expédition d'Énée comporte trois phases : la première est la méprise d'Androgeos qui prend les compagnons d'Énée pour des Grecs (?) et les interpelle amicalement ; s’apercevant qu’il se trompe, il reste saisi — obstipuit 378 — et recule comme un homme qui a mis le pied sur un serpent (*). On enveloppe sa troupe (#) et on la massacre : l'expédition débute par un succès.
La méprise d’Androgeos amène la proposition de Coroebus exalté par ce succès (5) ; il conseille à ses camarades d’échanger leurs armes contre celles de leurs victimes ; on accueille avec joie la proposition et on l'exécute — lacta 3095 — ; ainsi le sombre désespoir du début fait place à l'allégresse ; mais Virgile a soin d'annoncer par les mots sinistres haud numine nostro 300, que le triomphe ne sera pas de longue durée. Pour le moment, on se mêle aux Danaens et à la faveur des ténèbres on en massacre beaucoup (6) ; les uns s’enfuient vers les navires, les autres, pris d’une frayeur honteuse, se réfugient dans le Cheval colossal (?).
La troisième phase est l’écrasement. On est arrivé dans l’acropole, puisqu'il est question du Cheval, qui y a été conduit, et du temple de Minerve qui y est situé. Ici un spectacle imprévu — ecce 403 — et cruel : on entraîne (8) du temple de Minerve les cheveux épars, les mains enchaînées, Cassandra, qui ne peut que lever vers le ciel ses yeux pleins de flammes. Coroebus ne peut supporter cette vue et dans sa fureur se précipite au milieu du groupe des ravisseurs pour y trouver la mort (?). Ses compagnons le suivent ; il se produit une mêlée sanglante qui passe par trois états successifs : d’abord — Hic primum 410 — la troupe d’Énée est lamentablement massacrée (1) par les Troyens qui, les prenant pour des Grecs à l'aspect de leurs armes et des aigrettes de leurs casques, les criblent de traits. du haut du temple. Puis — fwm 413 — la lutte change d'aspect ; jusqu'ici tout est parfaitement clair : la troupe d'Énée s’est jetée sur les ravisseurs de Cassandra et l’a délivrée, mais elle est accablée par les projectiles que lui lancent les défenseurs du temple trompés par leur armement d'emprunt ; voila maintenant comment Virgile paraît concevoir ce qui suit : attirés par les gémissements des mourants, furieux de la nouvelle donnée par les fuyards qu'on leur a enlevé Cassandra, les Danaens accourent de toutes parts : ce sont
les principaux chefs, Ajax, les deux Atrides, Ulysse, 436, et toute l'armée des Dolopes (1) ; c'est une de ces échauffourées, comme il s'en produit dans le sac d’une ville entre soldats d'une même armée se disputant une proie, les Troyens d'Énée passant toujours pour des Grecs ; on dirait le choc des vents déchaînés (?). Alors en outre — etiam 420 — ceux des Grecs qu'ils ont pourchassés n'étant plus poursuivis et s'étant reformés viennent prendre part au combat ; ce sont eux qui les premiers dénoncent le stratagème ; ils se sont aperçus en les entendant parler ($) que leurs adversaires sont en réalité des Troyens déguisés ; ceux-ci succombent sous le nombre ; Coroebus le premier et les autres compagnons d’Énée sont tués. Panthus lui-même périt (4) ; son nom clôt le morceau en tête duquel il se trouve et en atteste ainsi l'unité. |
Tout cela n’est pas mal imaginé ; Virgile nous a avertis que l’expédition d'Énée n’était point favorisée par les dieux; elle n’échoue que parce qu'elle finit par attirer sur elle le gros de l'armée grecque. Elle fait honneur au courage d'Énée, mais elle ne sert à rien, parce qu'il n’en pouvait être autrement ; les grands chefs grecs nous sont montrés de loin ; Énée ne se mesure pas avec eux parce qu’il ne pouvait être vainqueur sans un démenti à la tradition que Virgile considérait comme la vérité historique, que, vaincu, il eût perdu de son prestige et que naturellement il ne pouvait être tué. En somme, la tentative de Virgile pour faire de lui un défenseur de Troie n'aboutit pas à grand'chose. Du reste, dans tout le morceau, c'est Coroebus qui attire l'attention (5). Énée ne fait que suivre les compagnons dont il est le chef et reste confondu dans la foule, ce qu'indique Virgile par l'emploi fréquent de la première personne du pluriel, comme dans l'épisode de Sinon, uadimus…. lenemus 359, inruimus…. circumfundimur 383, uadimus 390, conserimus 398, consequimur….. 1NCUYrimus 409, fudimus… agilauimus 421, obruimur 424. Virgile ne dit pas qu'il pratique lui aussi l'échange des armes — c’est sa manière de de se tirer d’un cas embarrassant —, mais il est certain qu'il fait comme les autres ; il accepte le stratagème proposé par Coroebus, comme précédemment il avait accepté l'opinion de la foule sur le Cheval ; ici comme précédemment il reste à la remorque.
Il est toujours un peu ridicule, quand on a juré de mourir, de se retrouver vivant ; Virgile essaie de sauver la situation en lui faisant attester solennellement qu'il ne s’est pas ménagé. Puis il quitte l'endroit où la troupe qu’il a formée a été anéantie ; il ne pouvait faire autrement, puisqu'il n’a plus avec lui qu’un vieillard et un blessé. Très adroitement Virgile ajoute qu'il est appelé par les clameurs des
combattants au palais de Priam, qui est dans l’acropole comme le temple de Minerve, mais sur un autre point. Sauver Priam, c’est en effet le devoir primordial et impérieux.
Attaque et prise du palais de Priam (438-505). — 19. Virgile a soin de nous dire qu'il se livre là une bataille colossale — ingentem pugnam 438 — en comparaison de laquelle ce qui se passe dans le reste de la ville n’est rien (1) ; il va donc engager Énée dans l’action décisive, la prise du palais de Priam et la mort de celui-ci étant, d’après sa conception — et cette conception paraît lui appartenir en propre —, ce qui consomme définitivement la chûte de Troie. Cette action n'est pas toujours facile à comprendre et n’a sûrement pas été écrite d’un seul jet. Voici d’abord ce que voient Énée et les deux compagnons qui lui restent — cernimus 441 — : l'attaque est engagée ; une colonne d'assaut est devant la porte ; elle se protège en formant la tortue (?) ; manœuvre romaine. Les soldats du premier rang ont déjà appliqué aux murs des échelles et y montent ($) en continuant à se garantir avec leurs boucliers tenus de la main gauche, tandis qu'avec la main droite ils cherchent à saisir le rebord du toit. Les Troyens, dans une situation désespérée (4), se défendent en démolissant les tours et le faîte des toits et en jetant sur les assaillants les poutres dorées, témoins de la splendeur passée — velerum decora alta parentum 448. La première idée des Grecs est donc de tenter l'escalade ; ils n’ont pas essayé de forcer la porte elle-même défendue par des rangs épais de soldats l’épée nue. Ces soldats sont naturellement en avant de la porte, puisqu'Énée les aperçoit; pourquoi ont-ils une attitude passive ? Comment, malgré leur présence, a-t-on pu dresser les échelles le long des jambages de la porte ? C’est ce que Virgile n’explique point ; poétiquement le tableau est beau ; 1l soulève des objections au point de vue militaire. Énée veut concourir à la défense du palais — regis succurere tectis 451 —, mais il ne saurait passer à travers les bataillons des assaillants ; il s'introduit donc par derrière. Virgile conçoit le palais comme un ensemble de constructions dont Priam avec sa famille habite une partie, tandis qu Hector en habitait une autre indépendante de la première, mais mise en communication avec elle par une porte secrète ; cette porte ne donne pas sur la rue, mais donne accès des appartements d’'Hector à ceux de Priam — peruius usus 453 — ; c’est par là, détail touchant, qu'aux temps de prospérité, Andromaque apportait à ses beauxparents le jeune Astyanax ; c’est par là que passe Énée ; ce qui suppose qu'il est entré dans la maison d'Hector, laquelle n'est pas encore assaillie par les Grecs. I1 monte seul — evado 458 —, il n’est plus ques-
CARTAULT. 13
tion de ses deux compagnons — jusqu’au faîte du palais d’où les défenseurs faisaient pleuvoir sans succès des traits sur les assaillants ; il les aide à déraciner une tour qui, s’élevant au droit du mur — # praecipiti stantem 460 — et très haute, servait jadis d’observatoire d’où l’on dominait la ville entière et le camp des Grecs (1) ; grâce à l'effort combiné, cette tour s’écroule avec fracas et écrase au loin les bataillons des Danaens ; mais d’autres les remplacent et continuent à lancer des pierres et des projectiles de toutes sortes contre les défenseurs. Le résultat c’est que l'escalade a échoué ; il est dû à la collaboration d'Énée, mais ce n’est qu’une collaboration.
Le dernier des vers 460-468 est incomplet ; si on les supprime, c'est un détail qui disparaît, mais il n’y a pas de lacune ; d'autre part, l'opération ici décrite ne fait que répéter celle du couplet précédent, comme le prouve l'identité des termes éwrris… conuellunt 445 sq., turrim… conuellimus 460 sq. ; la seule différence c’est qu’elle produit enfin l'effet cherché. D'où l’on conclut que Virgile a, dans une révision partielle, inscrit à la marge, en attendant l'insertion dans le contexte, le couplet 460-468 ; son but était de faire accomplir par Énée un exploit et de lui réserver une part dans la défense du palais de Priam, part qui du reste est modeste ; rien de ce que fait Énée n’est décisif. Dans l’Enéide définitive, Virgile aurait sûrement corrigé 445 sqq. pour éviter la répétition du motif.
La tentative d'escalade était anonyme ; elle n’a pas réussi ; l’attaque directe contre la porte est conduite par Pyrrhus qui nous est représenté bondissant d’ardeur — exsultat 470 — à la partie antérieure du vestibule (?), c'est-à-dire de l’espace libre qui précédait l'entrée d'une maison romaine ; son armure étincelle () et il est comparé a un serpent qui, sorti de la cachette où 1l a passé l'hiver et ayant fait peau neuve, reluit au soleil, se dresse et siffle (4). Pyrrhus a avec lui le colossal Périphas (5) — singens 476 —, Automédon, l’écuyer d'Achille et les soldats de Scyros. Ceci pour indiquer que si ce n’est pas Achille lui-même qui a pris Troie, ce sont au moins son héritier et ses compagnons ($) ; ceux-ci lancent des brandons contre le toit pour paralyser les défenseurs ; Pyrrhus, avec une hache, brise le seuil dans lequel étaient engagés les pivots sur lesquels la porte tournait et les arrache ; en même temps il pratique dans les battants de la porte une ouverture énorme — ingentem.…. fenestram 482 — par laquelle apparaît la longue enfilade des atriums du palais de Priam que Virgile conçoit comme une succession de salles entourées de colonnes et à ciel ouvert, ce qui permet à Énée de voir du haut du toit ce qui s’y passe ; derrière la porte se tiennent des rangs de
soldats en armes (1). Le tableau est d’un grand effet ; toutefois on ne comprend pas comment Pyrrhus a pu approcher de la porte qui, 449 sq., est protégée par des guerriers l'épée nue ; on ne nous dit pas qu'ils aient été massacrés ; ici c’est derrière la porte que sont groupés les défenseurs ; évidemment 449 sq et 485 appartiennent à des morceaux composés séparément et ne font point partie d’une rédaction continue.
Ici Virgile suspend un instant l'œuvre de destruction pour peindre en très beaux vers la désolation qui règne à l’intérieur du palais (2), gémissements, confusion, cris aigus des femmes qui font retentir les appartements (%), clameur qui frappe les astres d’or (4) ; les femmes épouvantées errent dans les salles gigantesques — 1ngentibus 489 —, tiennent embrassés et baisent de toute leur force les montants des portes (°). Cependant Pyrrhus attaque toujours la porte d’entrée ; ni les barres intérieures, ni les défenseurs ne peuvent la maintenir ; elle chancelle sous les coups du bélier, mode d'attaque romain, et finit par s’abattre. Les Danaens pénètrent violemment, massacrent les premiers rangs des défenseurs et tout s’emplit de soldats (6); tel un torrent qui ravage la plaine et emporte tout (7). Énée raconte qu'il a vu de ses yeux ($) Néoptolème ivre de sang, les deux Atrides à l'entrée, le massacre d'Hécube, de ses cent brus, de Priam égorgé à ses autels domestiques. Les cinquante appartements de ses fils (°), les montants des portes (1°) ornés d’or et de dépouilles se sont écroulés Les Danaens occupent ce qu'épargne le feu. Tout cela est saisissant. Notons pourtant que les vw. 503-505 mentionnant les cinquante thalami des fils de Priam sont en désaccord criant avec 501, d’après lequel il a cent brus. C’est une imitation homérique, que Virgile avait, à une révision partielle, mise à la marge, tandis que 501 dérive d’une source posthomérique ; bien entendu dans l’Enéide définitive ïl aurait fait disparaître la contradiction.
Meurtre de Priam (506-558). — 11. Le récit du meurtre de Priam est un des morceaux les plus pathétiques de l’Enéide; Virgile y a porté l'émotion à son comble. Quand Priam voit sa ville prise et son palais forcé, il veut périr les armes à la main et se jeter au-devant de l'ennemi. C’est un spectacle touchant et admirable que celui de cette vieille vaillance — senior 509 — qui se réveille et Virgile, qui aime les contrastes et appuie sur les effets, accumule les mots pour l’opposer à la faiblesse physique du vieillard et en faire ressortir l'inutilité (1). Au milieu du palais, sans doute dans le peristylium, était un autel gigantesque — ingens —, ombragé par un antique laurier (°°), l’autel des pénates domestiques — wmbra complexa penates 514 —
où Hécube s'était réfugiée, Hécube avec ses filles, qui, d’après l’Jliade, sont au nombre de douze, comme des colombes fuyant la noire tempête. Hécube est une vieille épouse, pleine de tendresse pour son mari, mais qui n’en a pas l’héroïsme, qui, dans le ménage, représente le bon sens et qui est saisie de pitié — miserrime coniunx 519 — devant des efforts dont elle sent l’absolue vanité (1). Elle l’appelle près d’elle avec l'espoir bien faible que l’autel sera un asile qui protégera toute la famille ou près duquel — et c’est bien là ce qu’elle prévoit — ils mourront tous ensemble.
Brusquement — ecce autem 526 — Polites, un des fils de Priam, échappé aux mains de Pyrrhus, apparaît blessé, fuyant dans les atriums vides (?) sous les longs portiques. Pyrrhus, enflammé de l’ardeur du combat — ardens 529 —, le suit de près (*), et, au moment même où il arrive devant les yeux de ses parents, l’abat ; il est mort. A cette vue, Priam, bien qu’il sache qu’un sort pareil l'attend, ne peut se contenir et a un mouvement superbe de colère — 17ae 534. Il appelle la vengeance des dieux justes (*) sur le meurtrier qui vient d’égorger son fils en sa présence ; il lui crie — exclamat 535 —qu'Achille s’est montré autrement généreux, quand il lui a rendu pour l'ensevelir le cadavre d'Hector et qu’il l’a laissé retourner chez lui, et il lui dénie le droit de se dire son fils ; puis, joignant l’acte aux paroles, 1l lui envoie sa lance, avec trop de faiblesse pour percer son bouclier (5). Mais si Priam est une âme généreuse qui croit à la justice et à l'humanité, Pyrrhus n’est qu’un soldat barbare excité par le carnage. Il ne répond que par une ironie amère en engageant Priam à dire en effet à son père qu'il est dégénéré et en l’avertissant que pour le moment il va mourir ($). Il l’entraîne jusqu’à l’autel (?), chancelant dans le sang de son fils, le saisit de la main gauche par les cheveux pour lui renverser la tête, de sa main droite élève l'épée étincelante — coruscum 552 ; on voit l'éclair du fer — et la lui plonge dans le flanc jusqu’à la garde ; on sent ce qu’il y a de colère accumulée dans unicoup si violemment porté (8). Énée termine par une courte oraison funèbre dans laquelle il oppose à cette fin cruelle la puissance passée de cet orgueilleux souverain de l'Asie (°) qui n’est plus maintenant qu’un corps gigantesque — ingens truncus 357 (1) — décapité, jeté sur le rivage (11).
Le morceau a été rédigé d’un seul mouvement dans une inspiration superbe ; mais il est facile de voir qu’il a été écrit après le contexte dans lequel il a été inséré et qui préexistait. Il est introduit par.une transition qui n'est pas adaptée exactement ; on comprendrait qu'après avoir mis brièvement sous les yeux de Didon la mort de
Priam massacré à l’autel domestique 501-502, Énée lui demandât si elle veut avoir les détails de cette mort. Or ce n’est point là ce qu'il lui demande : quae fata 506 est trop général, car ces fata Didon vient justement de les apprendre. En outre les v. 559 sqq. se rejoignent tout naturellement à 502 en laissant de côté 503-505, qui sont une addition marginale, introduite par Varius dans le texte, suivant la méthode de son édition. Après avoir dit qu'il a vu Priam massacré à l'autel, il est logique qu’'Énée ajoute qu'il a été pénétré d'horreur et qu'il a songé à son vieux père, Vi regem acquaerom crudeli rulnere uidr Vitam exhalantem 561 sq., ; le morceau sur la mort de Priam se termine par l’image de sa mutilation, de l’abandon du cadavre, choses qui ajoutent au pathétique, mais qu'Énée n’a pas vues, qui lui ont été racontées depuis et à la suite desquelles ne saurait venir la mention de l'impression actuelle produite sur lui au moment même de l'assassinat, {um primum 559. Que le morceau ait été écrit après les vers qui le précèdent, cela résulte d’allusions qui montrent que Virgile les avait dans l'esprit :conuolsaque... Limina tectorum 507 sq. est un rappel de Limina perrumpit 480; medium in penetralibus hostem 508 de loca milite complent 495 et penetralia 484 ; elapsus Pyrrhi de cacde 526 de furentem cacde Neopiolemum 499 sq. ; il y a pourtant des détails qui ne concordent pas absolument avec la partie précédente du récit : 494 sq. l’irruption des Grecs est instantanée, 507 sq. c'est après cette irruption que Priam a le temps d’endosser son armure ; 489 les femmes épouvantées errent dans le palais qui se remplit subitement de soldats, si bien qu'on est étonné de lire 528 uacua atria. Ce sont là des désaccords qui révèlent la composition fragmentaire. À quel moment le morceau a-t-il été écrit ? Nous ne pouvons le déterminer rigoureusement ; toutefois, comme Virgile a encore dans la mémoire le développement qui précède, il doit être contemporain de l’époque où il composait le IIe livre.
Il est si magnifique qu'il serait regrettable que Virgile ne l'eût point rédigé. Cependant, il rend le rôle d'Énée pénible pour le lecteur. Énée est monté sur le toit du palais au v. 458 : evado ad summi fastigia culminis ; il n’en descend qu’au v. 632 : descendo. Supposons que le morceau n'existe pas. Les Danaens qui entrent dans le palais comme un torrent 496, les événements qui suivent résumés dans un récit rapide paraissent s’accomplir en quelques instants ; on peut admettre qu'il n’ait ni le temps, ni les moyens d'intervenir ; la situation change avec l'addition de 506-558 ; il y a là un long récit qui ne représente pas le meurtre de Priam comme absolument instantané et l’on trouve insupportable qu'Énée y assiste sans bouger, sans
pousser un cri, sans faire un geste pour s’y opposer. C'est là un résultat de la conception de Virgile qui ne pouvait, sans sacrifier son poème, le laisser périr en défendant Priam et devait nécessairement faire de lui un simple spectateur. Mais si, en écrivant les vers 506-558, il a ajouté à son œuvre un épisode d’une grande beauté, c’est aux dépens du caractère d'Énée, dont nous ne saurions accepter l’attitude passive.
Rencontre d'Hélène. Apparition de Vénus. Vision de l'écroulement de Troie (530-633). — 12. S'il n’a pas réussi à donner à Énée une action sur les événements aussi décisive qu'il serait désirable, au moins nous intéresse-t-il à lui par la peinture continue des sentiments qui se succèdent dans son âme. Le meurtre de Priam produit chez lui une révolution : il est saisi d’une horreur poignante et de stupéfaction — obstipui 560. En même temps, cette secousse violente est suivie d’une réaction : il songe à son père, contemporain de Priam, aussi incapable que lui de se défendre, à Créuse abandonnée, à Iule encore enfant, proies faciles pour le vainqueur, à sa maison saccagée. Il n’a pourtant pas encore l’idée de renoncer à la lutte ; détachant ses yeux de ce qui se passe dans le palais de Priam, il regarde derrière lui — respicio 564 — pour se rendre compte des ressources dont il peut disposer ; tous les défenseurs du palais l’ont abandonné épuisés ; ils ont sauté à bas du toit ou, dans leur désespoir (1), se sont précipités au milieu des flammes.
Nous arrivons aux v. 567-588 que Virgile avait condamnés lorsqu'il se décida à donner à Hélène au VIS livre un rôle différent de celui qu'il lui assigne ici et qu'il n'avait pas encore remplacés au moment de sa mort, mais qui tiennent si étroitement au contexte qu'ils faisaient sûrement partie du Ie livre primitif. Énée est seul, par suite impuissant ; tandis qu'il erre sur les terrasses du palais colossal et regarde autour de lui à la lueur éclatante de l'incendie, il aperçoit Hélène réfugiée au seuil du temple de Vesta, cherchant a se dissimuler derrière l’autel qui précède le temple ; elle a cherché là un asile contre les Troyens dont elle a causé la perte, contre les Danaens et contre son époux irrité qui, sans doute, la châtieront. Une flamme s'allume dans le cœur d'Énée — exarsere ignes animo 575 — ; saisi de colère (?) — 17a 575 —, il veut la punir (*) et venger sa patrie. Dans un monologue où il se parle à lui-même à haute voix — sactabam (?) 588, ce qui s'explique par le paroxysme de la fureur qui le possède — furiata mente (5) 588 —, il se donne les raisons qui justifieraient son acte ; la passion la plus exaltée raisonne toujours chez Virgile avec une logique ardente et lucide. Il est révolté à la pensée
qu'Hélène retournera triomphante à Sparte et à Mycènes (1) escortée des Troyennes et des Troyens esclaves, tandis que Priam aura succombé par l'épée (?), que Troie aura péri dans les flammes, que tant de sang dardanien aura été répandu (%) — et c’est là en effet un contraste intolérable, le crime vainqueur, l'innocence accablée. Sans doute 1'exécution n'aura rien de glorieux ; on le louera pourtant d’avoir supprimé un monstre odieux et satisfait sa colère (4) en vengeant les siens. Tout cela est très énergique, vivement condensé, d’une logique implacable. Naturellement, si l’idée se présente à Énée de tuer une femme, c'est qu'il est bouleversé par les horreurs auxquelles il vient d'assister, qu'il se trouve dans l'état le plus violent ; ce moment de folie furieuse s'explique et s'excuse par l’ambiance et par les événements tragiques auxquels il est mêlé.
Il allait passer à l'acte, quand Vénus l’arrête — dextraque prehensum continuit 592 sq. Elle lui apparaît dans une lumière pure (5) et surnaturelle au milieu des ombres de la nuit — naturellement l'incendie ne supprime pas la nuit —, plus radieuse qu'il ne l'avait jamais vue, avec l'aspect et la taille ($) qu’elle a dans l’'Olympe ; elle lui parle de sa bouche rosée (7) et c’est là un contraste merveilleux avec les scènes de carnage dont nous sortons. Le discours qu'elle lui tient répond point par point à son monologue et ne s'expliquerait pas sans ce monologue, ce qui prouve qu'il est bien de Virgile ; la fiction poétique est qu'elle l’a entendu ou qu'elle a lu dans son cœur. Elle s'étonne qu'il soit dominé par la colère — 1r7as 594 correspondant à ira 575 — qu'il s’abandonne à la fureur — furis 595, correspondant à furiala 588 —, que dans un moment pareil il n’ait pas songé à elle (8) — sentiment tout naturel chez une mère, qui, elle, pense toujours à lui. Répondant à l’idée qui a traversé son esprit, mais qui en a été chassée par la vue d'Hélène, elle lui rappelle qu'il faut d’abord (?) voir où en sont les siens (10) laissés sans défense et qui auraient déjà péri, si elle ne les protégeait pas (1). Puis prenant corps à corps son désir exaspéré de punir Hélène, elle lui montre que ce n’est point la Lacédémonienne, fille de Tyndare (©) — Tyndaridis facres inuisa Lacaenae 607, correspondant à T'yndarida 560, inuisa 574 — ni Pâris qu'on accuse, mais la rigueur des dieux qui détruit la puissance troyenne (1) — Has euertit opes 603, correspondant à ewersa ob Pergama 571 — et anéantit la ville de fond en comble (14). Pour qu'il n’en doute point elle dissipe le brouillard qui obscurcit ses yeux mortels (1) et lui montre les dieux à l'œuvre en ajoutant que cette faveur doit le décider à accepter les ordres de sa mère et à lui obéir. Alors il commence à voir — aspice 604 — et elle promène ses regards
sur Troie, qu'on aperçoit tout entière du haut du palais de Priam. Ici — hic 608 — où il voit — wides 609 — des blocs bouleversés et des vagues de fumée et de poussière, c'est Neptune qui, avec son grand trident, soulève les fondements de la cité et l’anéantit jusque dans ses assises. Là — hic 612 — Junon, dans son implacable fureur, occupe les Portes Scées et appelle les Grecs (1). Elle avertit alors Énée de détourner ses regards de la ville et de les reporter sur la citadelle — respice 615 — ; c’est Pallas qui s’y est installée et qui fait resplendir la pourpre de son péplos et l'égide. Enfin Jupiter qui ne prend point une part matérielle à la destruction — c’est le plus grand et le plus grave des dieux — mais qui, lui aussi, est présent et visible, encourage les Danaens et les excite au combat. Après avoir épouvanté les regards d'Énée par ce spectacle grandiose et lamentable, Vénus adresse à son fils les ordres et les recommandations préparés par 606 sq. ; elle lui enjoint de fuir dans les termes mêmes qu'avait employés Hector — Eripe, nate, jugam 619 répète Heu ! juge, nale dea leque… erihe —-, et de cesser de combattre. Elle lui annonce qu’elle le conduira sain et sauf dans sa maison. Puis elle rentre dans les ténèbres d’où elle est sortie.
Les grandes figures des dieux ennemis des Troyens apparaissent (?) ; leur œuvre est consommée ; toute la ville s’abîme dans les flammes et s'écroule de fond en comble (#). C’est une vision terrifiante. Suit la comparaison avec l’orme antique que les bûcherons attaquent de toutes parts, qui vacille et finit par s’abattre, comparaison qui est belle en elle-même, mais qui rapetisse les choses dont nous venons d’être témoins (4). Énée se décide à descendre du toit —— descend: 632. Il rentre chez lui à travers les flammes et les traits (°), qui, grâce à sa mère, s'écartent et l’épargnent.
Le tableau que vient de tracer Virgile n’a pas seulement dans l'Enéide une valeur esthétique. Pour que les Troyens échappent à la défaveur qui s'attache aux vaincus et à l’humiliation de la défaite, il a souvent attesté que, s'ils ont succombé, ce n’est point par suite de la supériorité des Grecs, mais parce qu'ils étaient «ondamnés par l'arrêt du destin et l'hostilité des dieux. Mais ce n'étaient là que des mots. Ils deviennent une réalité quand nous voyons les dieux consommer de leurs propres mains l’anéantissement. La scène est l'aboutissement direct de toutes les assertions qui précèdent. En outre, l'intervention de Vénus n’a pas seulement pour objet de sauver Hélène, ce n'est là que l'accessoire ; son but fondamental est de démontrer à Énée que désormais toute résistance est impossible, qu'il faut renoncer à la lutte et sortir de Troie qui n'existe plus.
Énée n’a pas tenu compte des avertissements d'Hector ; il n’a écouté que son courage et a bravé la mort. Il faut des ordres -— sussa 607 —, et des ordres édictés par une bouche divine, pour qu'il obéisse — parere 607. Encore ces ordres ne suffiraient-ils peut-être pas s'ils n'étaient confirmés par la terrible leçon de choses qui frappe ses yeux. Il n'y a que cela qui puisse le décider à quitter sa patrie. Ainsi Virgile le rehausse dans notre esprit.
Résistances d'Anchise. Prodiges (634-704). — 13. À partir de ce moment Énée a un rôle bien déterminé, celui de sauver sa famille et les Pénates ; il le remplit avec décision .et vaillance. Rentré d’une façon miraculeuse dans la maison paternelle (1) et n'ayant échappé à la mort que par la protection de sa mère, il se heurte à un obstacle inattendu. Anchise, qui le préoccupe avant tout — primum 634 —, qu'il veut emporter dans la montagne, refuse de partir et de survivre à Troie. C’est une préoccupation constante de Virgile d’accumuler les obstacles, pour insister sur la difficulté de la mission d’Énée ; le but est fixé et sera atteint, mais il ne le sera qu’au prix de peines infinies. La tâche imposée à Énée est ardue, presque impossible ; d'autre part, le seul moyen pour Virgile de soutenir l'intérêt, c’est, le dénouement étant connu d'avance, d'imaginer des circonstances qui remettent tout en question. Anchise est un vieillard accablé par l’âge, qui se désintéresse de la vie et dont le désenchantement fait contraste avec l'énergie virile d'Énée (2). Que les jeunes gens robustes partent ($) ; quant à lui il est convaincu que si les dieux voulaient qu'il survive, ils auraient conservé le lieu de sa retraite — c’est l’obstination du vieillard qui ne veut pas quitter son foyer. Il à déjà assisté une fois au sac de Troie — quand Hercule a dévasté la ville — ; c’est assez. Il demande qu'on le quitte, comme on quitte un mort (4). Depuis longtemps, depuis que Jupiter lui a fait sentir le contact de sa foudre (°), il est en butte à l’aversion des dieux et mène une existence inutile.
Alors c’est une scène de larmes — ejfusi lacrimis 651 — et de supplications ; Créuse, Ascagne, toute la maison conjurent Anchise de ne pas tout perdre, mais ne peuvent vaincre sa résistance. C’est une occasion pour Énée de montrer sa piété filiale et son courage ; il ne voit plus rien à faire que de retourner au combat ($) et, dans sa détresse, 1l souhaïte la mort. Il se plaint que son père ait pu supposer qu’il partirait sans lui et exprimer (”’) une monstruosité pareille — tantum.… nefas 658. Si les dieux ont décidé de ne rien laisser subsister de Troie, s’il lui plaît d'ajouter au désastre sa perte et celle des siens, la mort est proche ; on va voir arriver Pyrrhus qui massacre
le fils sous les yeux du père et le père à l’autel (1). Il reproche à Vénus de ne l'avoir sauvé (2) que pour le faire assister au massacre épouvantable des siens. Il est donc décidé à reprendre la lutte et à vendre au moins chèrement sa vie. Tout cela est pathétique et déchirant.
Il reprend son épée, son bouclier ; 1l va sortir, quand brusquement — ecce autem 673 — éclate une scène encore plus pathétique que la précédente : sur le seuil de la porte, Créuse l’arrête se jetant à ses pieds qu’elle tient embrassés, lui tendant le jeune Iule (?) ; elle le supplie, s’il court à la mort, d'emmener les siens avec lui, s’il a encore quelque espoir dans la force des armes, de défendre la maison et de ne pas abandonner sa famille au premier venu. La situation est critique, palpitante, l'émotion à son comble, Créuse crie et gémit ; on se demande avec angoisse ce qui va arriver. Un prodige merveilleux — mirahile monstrum 680 — nous apporte tout à coup — ecce 682 — l’apaisement : sur la tête du jeune Iule que ses parents tiennent dans leurs bras et regardent consternés, se dresse une flamme lumineuse, qui lèche sa chevelure sans la consumer () ; terreur des parents, qui secouent la chevelure embrasée et essaient de l'éteindre. Anchise, qui au IIIe livre est l'interprète des dieux, reconnaît qu'il y a là un prodige, ce que dans la langue sacrée des Romains on appelait un augurium oblatiuum ; mais pour-en être sûr, il faut qu'il soit confirmé par un augurium impelratiuum et c'est cet augurium qu'Anchise, levant les mains vers le ciel et s'adressant à lui (°), supplie Jupiter d'accorder ; il avait à peine achevé sa prière, quand un coup de tonnerre retentit brusquement à gauche ($) tandis qu'une étoile filante lumineuse et accompagnée d’une traînée de flammes se montre audessus du toit et va disparaître dans la forêt de l’Ida, indiquant ainsi à la famille d'Énée son refuge (*) et laissant derrière elle un sillon de clarté et une forte odeur de soufre. Anchise est vaincu ; il adore les dieux, reconnaissant que le prodige est leur œuvre, qu'ils s'intéressent à Troie (8), et se déclare prêt à accompagner Énée.
Ce passage n'est pas le meilleur de l’Enéide ; Virgile le considérait sûrement comme très important. [Il a voulu nous secouer par une péripétie — tout est compromis, tout semble perdu — par des scènes pathétiques — le pathétique est son terrain favori —, mais ici le pathétique est vraiment exagéré, banal ; on sent trop l’artifice. Il a voulu autre chose : 1l prépare, en mettant Anchise au premier plan, le rôle de conseiller qu’il jouera dans la suite. Il fait sortir de l’insignifiance le jeune Tule, ancêtre de la gens lulia ; c’est lui qui est le miraculé. Il nous montre dans la famille d'Énée une famille modèle. Une partie de la politique d'Auguste a consisté à essayer de resserrer les liens
relâchés de la famille romaine ; il ne pouvait citer de meiïlleur exemple que celle que Virgile nous met sous les yeux. Anchise n’est pas un égoiste puisque, s’il veut rester, il engage les jeunes à partir ; Créuse, Ascagne malgré son jeune âge, ne consentent point à l’abandonner ; quant à Énée, il se refuse à vivre si son père ne vient point avec lui ; il laisse éclater son bon naturel : Virgile a tenté jusqu'ici de faire de lui un homme vaillant ; il en fait ici un fils admirable. Mais évidemment le but principal de tout ceci est de provoquer le miracle. Nous avons vu tout à l'heure les dieux accomplissant de leurs propres mains la destruction de Troie; c'était la conviction des Romains qu'elle ne devait pas être rebâtie ; nous voyons maintenant que leur volonté non moins arrêtée est de sauver la famille d'Énée et par suite de réaliser le transport des Pénates en [talie. Jupiter a excité les Grecs dans leur œuvre d’anéantissement de Troie; Jupiter dénoue par un coup de foudre, à la demande d’Anchise, une situation terriblement menaçante. C’est bien lui qui préside aux événements d’où Rome naîtra.
La fuite. Perte de Créuse. Rentrée d Enée à Troie. Apparition de Créuse (705-704). — 14. Le départ a lieu ; il était temps ; le grondement de l'incendie se change en un son plus clair (1) et les vagues de feu se rapprochent. Énée ordonne les choses en chef avisé ; il prendra son père sur ses épaules (?), donnera la main à Iule, Créuse suivra de loin. Il indique à ses domestiques le point de ralliement, où chacun se rendra de son côté, une éminence près de la sortie de la ville surmontée d’un ancien temple abandonné de Cérès, près duquel se trouve un antique cyprès consacré par le respect des aïeux (?). Anchise portera les Pénates et les objets sacrés (4). Tout cela est bien combiné. Pourquoi Créuse suivra-t-elle de loin — Zonge 711 — ? Évidemment c'est ce qu'a trouvé Virgile pour préparer sa disparition ; mais la chose elle-même n’est pas suffisamment motivée et l'adresse est un peu naïve. On a supposé qu'Énée, qui va se glisser dans l'ombre, veut éviter de former un groupe, qui pourrait attirer l'attention; cela vaut pour les domestiques, qui sont nombreux, mais une personne de plus auprès d’'Énée, ce n’est point ce qui pourrait le signaler d’une façon périlleuse (5). Virgile donne à Énée la vigueur — nec me labor iste gravabit 708 — et la carrure des héros de l'épopée homérique — latos wmeros ($) 721 —, et en même temps une délicatesse de sentiments toute moderne ; il est heureux de penser qu'il partagera avec son père chéri — care pater 707 ; son affection va jusqu'à la tendresse — les dangers et les chances de salut. Lui qui jadis affrontait hardiment les Grecs, est inquiet du moindre souffle, du
moindre bruit ; il craint également pour son père et pour son fils —— pariter comitique onerique timentem 729. On est surpris qu’il ne craigne pas aussi un peu pour sa femme.
Tout allait bien, quand il se produit brusquement une péripétie ; au moment où il approchaiït de la porte et se croyait hors de danger, il croit entendre un bruit intense de pas. Anchise apercevant dans l'ombre des armes étincelantes le presse de fuir. Il s'éloigne en courant du chemin bien connu qui conduisait à la porte et il attribue cela à une divinité qui lui trouble l'esprit ; on ne voit pas trop pourquoi, puisque c'est le seul moyen d'éviter l'ennemi et que Créuse qui le suit à distance ne doit pas le perdre de vue, bien que dans la nuit cela ne doive pas être bien facile. Ce qui est certain, c'est que Créuse disparaît. Sur cette disparition, Énée fait des hypothèses qui n’'éclaircissent point le mystère pour lui ni pour nous ; car en somme lui et nous nous ignorons jusqu’au bout comment Créuse s’est perdue ; d’après ce qu'elle dit plus loin il y a eu une intervention divine, mais comment cette intervention s’est-elle produite, c’est ce qui n'est pas expliqué. Virgile se tire des choses embarrassantes en ne disant rien du tout ; c'est trop peu.
Quoi qu'il en soit, on ne remarque son absence qu’une fois arrivé au rendez-vous. Ici encore les sentiments d'Énée, que Virgile nous communique sans cesse, valent mieux que ses actes. Il a un accès de désespoir, qui lui fait perdre la raison — amens 745. Qu'il accuse tous les dieux — lui le pieux Énée — et tous les hommes, c’est l’expression constante de toutes les infortunes ; 1l exagère sans doute en déclarant qu'il n'a rien vu de plus cruel dans la ville saccagée. Il s’arme de nouveau (1!) et, de nouveau brave jusqu'à l'imprudence, il rentre dans Troie. Ce n’est pas seulement pour Virgile une occasion de mettre en lumière son mépris du danger — caput obiectare periclis 751 —, de faire éclater son amour conjugal et d'ajouter un trait à la noblesse de son caractère ; 1l faut aussi noter l'intention littéraire qui est très heureuse. Jusqu'ici il nous a montré Troie en proie au carnage et à l'incendie ; voici un autre aspect : la mort a fait son œuvre, la lutte a cessé ; le silence a remplacé les clameurs de l'assaut ; une désolation muette pèse sur la ville ; c’est encore de l'horreur, mais l'horreur provient de ce qu’on n’y voit plus âme vivante — Horror ubique animo, simul 1psa silentia terrent 755 —; le tableau est romantique. Si ardent, si exalté que soit Énée au ITe livre, il ne cesse pourtant pas d’être avisé et réfléchi. Il conduit ses recherches avec méthode. Il revient à la porte par où il est sorti et fait en sens inverse le chemin parcouru (2). Il trouve sa maison
envahie par les Grecs et dévorée par l'incendie. Quel spectacle pour lui que d'assister à la destruction définitive de l’antique demeure de ses pères. De là il va à la citadelle, pensant que Créuse, fille de Priam, s'est peut-être réfugiée dans la demeure de son père. C’est pour y voir les trésors (!) dont les temples ont été dépouillés, les femmes et les enfants captifs gardés par Phoenix et Ulysse (2). Oubliant alors toute prudence, il remplit les rues obscures de ses cris (#) et appelle Créuse à diverses reprises. Les mots maestus 769, furenti 771 montrent dans quel état violent il se trouve. C’est alors que lui apparaît non pas Créuse elle-même mais une ombre ({), une image grandie, ce qui indique qu'elle est héroïsée. Il éprouve une stupéfaction profonde — obstipui (5) 774 — ; elle lui parle et ses paroles sont pleines de ces sentiments de famille si tendres et si touchants que Virgile aime à traduire ; elle l'appelle son doux époux — dulcis conjunx ($) 777 —; elle sait qu’elle est sa Créuse chérie — dilectae.. Creusre 784 — ; elle lui recommande le fils qu’ils aiment tous deux — nati serua communis amorem 789. Mais l’entrevue n’a pas seulement pour but d'exprimer d’affectueux sentiments conjugaux ; elle est importante pour la suite de l’Enéide ; en effet Créuse qui, étant héroïsée, connaît l’avenir, instruit Énée de son sort futur et précise l'indication vague que lui avait donnée Hector : 1l traversera la vaste mer (?), arrivera en Hespérie aux champs fertiles qu’arrose le Tibre Lydien ($). Là il jouira d’une fortune prospère ; 1l sera roi et épousera la fille d’un roi. Quant à elle, la Dardanienne, la belle-fille de Vénus, elle n'ira pas en Grèce comme captive ; la grande mère des dieux la retient sur ces bords. Elle ne s’est donc point perdue en route, comme le croyait Énée, et sa responsabilité se trouve ainsi dégagée. Sous quelle forme s’est produite l'intervention de Cybèle, c'est ce qui reste un mystère. Les Romains pouvaient accepter la chose, puisqu'il ne manquait point dans leurs légendes de personnages, à commencer par Romulus, qui disparaissaient sans qu’on sût comment, et qu'on ne revoyait plus que sous une forme divine dans des apparitions surnaturelles.
Naturellement le trouble d'Énée est grand : il pleure — Zacrimantem 790 —, bien que Créuse lui ait défendu de pleurer — Zacrimas.… belle 784 —, il aurait bien des choses à dire ; mais Créuse s'évapore
et, comme c’est une ombre, il ne peut même pas l’embrasser (?). Ici encore Virgile lui prête d'excellents sentiments, mais le place dans une situation insignifiante. Il ne répond pas ; on ne voit pas en effet ce qu'il pourrait dire ; il subit sans réagir.
Les commentateurs ont trouvé que la scène était singulièrement délicate à raconter devant Didon ; ils se sont demandé si les effu-
sions d’un si bon mari étaient de nature à refroidir la passion de Didon dans la crainte que son cœur ne fût encore occupé par une autre ou au contraire à l’enflammer par la peinture d'une affection si vive. La discussion est oiseuse. Énée, qui ne soupçonne pas l’amour que Didon commence à ressentir pour lui, amour qu'il ne partagera pas et ne parviendra point à comprendre jamais entièrement, se peint ingénûment tel qu’il est (1). Le souvenir de Créuse ne joue du reste aucun rôle dans ce qui suit. Énée et Didon sont tous deux veufs ; mais Didon garde au fond de son cœur la mémoire de Sychée ; Créuse ne paraît plus exister pour Énée.
Départ pour le mont Ida (705-804). — 15. Le livre se termine par un de ces petits récits brefs et précis par lesquels Virgile excelle à résumer les événements qu'il est nécessaire de connaître mais qui n'ont pas d'intérêt par eux-mêmes. A la fin de la nuit Énée va retrouver ses compagnons dont le nombre s’est accru démesurément — ingentem 796 —, à son grand étonnement — admirans 797 —, d'une quantité de malheureux — miserabile uolgus 708, trait pathétique — prêts à s’exiler sous sa direction (2). L'étoile du matin apparaît sur l’Ida ; les Grecs gardent les portes ; il n’y a plus rien à faire; Énée reprend son père sur ses épaules et gagne la montagne.
Conclusion. — 16. Ce II livre, très différent du Ier, lui est très supérieur. Au [ef livre, sauf la tempête du début, il ne se passe rien de tragique ; au II les tableaux pathétiques abondent ; la mort de Laocoon, le meurtre de Priam, l’écroulement de Troie sous les coups tout-puissants des dieux excitent une émotion profonde ; Virgile atteint un éclat, une force, une maîtrise qui donnent l'impression du sublime.
Le ITe livre se compose de trois parties d’un caractère très divers ; ce sont d’abord les préparatifs de l'introduction du Cheval, la scène de Sinon dont les discours sont d’une rhétorique merveilleuse et qui persuade, puis le châtiment de Laocoon, qui est l’argument décisif, plus qu'un argument, le spectacle terrible qui frappe les imaginations. et ne permet plus de raisonner. Viennent ensuite les combats dans la nuit propice aux criminels et qui rend la défense impossible. C'est dans le mystère des ténèbres immenses que les Troyens réveillés. brusquement d’un sommeil paisible et passant d’une sécurité trompeuse à la réalité sanglante sont massacrés sans pitié ; périr dans. la nuit, sans voir d’où vient le danger, sans pouvoir se défendre, c'est le comble de l'horreur ; les mots qui expriment la nuit, l'ombre, l'obscurité reviennent sans cesse sous la plume de Virgile et c’est là une dominante lugubre qui s'impose au lecteur et qui le terrifie.
Mais la nuit est rendue plus dramatique encore par les lueurs d’incendie qui la sillonnent ; c’est comme une lutte funèbre entre l’obscurité et les sinistres clartés qui l’illuminent ; les Troyens n’ont pas seulement à redouter le fer de l'ennemi, mais les flammes qui anéantissent les édifices et s’avancent menaçantes, irrésistibles ; les mots qui désignent le feu, la flamme, l'incendie se succèdent et s'accumulent et c’est une dominante qui s'impose au lecteur épouvanté. Tout cela est romantique. Les commentateurs ont reproché à Virgile de n'avoir pas serré d’assez près ses effets ; la mention de la lune leur a paru incompatible avec l'obscurité ; il est certain qu'il y a là un désaccord nuisible à l’ensemble ; maïs si la lune figure dans le tableau de l'approche de la flotte grecque, assez singulièrement puisqu'elle paraît plus propre à la trahir qu’à la favoriser, il faut se rappeler que le passage est une imitation de la Petite Iliade et que les imitations ont souvent joué de mauvais tours à Virgile en introduisant des dissonances dans le contexte ; il n’est plus du reste question du clair de lune qu’au moment où Énée rencontre ses premiers compagnons et où il faut bien qu’on puisse se reconnaître ; on peut imaginer les rayons de la lune éclairant les espaces libres de la ville, tandis que les ruelles demeurent plongées dans l'obscurité. Le troisième tableau est celui de la fuite d'Énée, importante pour la conduite de l’Enéide, mais d’un caractère moins saisissant que ce qui précède.
En composant une destruction de Troie, Virgile n’a pas seulement prétendu écrire un morceau magnifique ; il a voulu innover en modifiant du tout au tout, conformément au caractère fondamental de son poème, l'esprit de ses modèles grecs ; pour les Grecs, la prise de Troie est un exploit héroïque et glorieux, la vengeance tirée des barbares qui se trouvent justement punis d’un rapt infâme ; naturellement toute la gloire, toute la sympathie va aux vainqueurs qui, par leur vaillance, ont triomphé d’une interminable résistance et ont anéanti leurs adversaires coupables. Or, l’Enéide est écrite à la gloire des Troyens. Aussi l’intention formelle de Virgile, qu'il affirme par le procédé qui lui est cher de la répétition et qui devient elle aussi une dominante, c’est d’attester que ce sont les vaincus qui sont sympathiques ; ils ont été trompés par des mensonges éhontés, dont la flétrissure va à leurs ennemis et auxquels ils ne croient que parce qu'ils ont l'âme noble et généreuse et ne peuvent soupçonner une perfidie dont ils seraient incapables ; ils combattent à armes loyales contre des adversaires sans scrupules ; mais surtout ils sont condamnés par un arrêt sans appel du destin et des dieux ;
les Grecs n’ont aucun mérite à s'emparer d’une proie que leur livre la fatalité ; les Troyens sont des vaincus, mais ce sont des victimes ; il faut donc les plaindre et les honorer ; malheureusement les audaces de Virgile sont timides. En substituant un esprit nouveau à celui des œuvres de ses prédécesseurs, il ne s’est pas cru permis d’altérer la matérialité des faits ; il a ainsi tenté une tâche impossible, inextricable, et cela nuit singulièrement au caractère d’Énée. Ce caractère a ici plus de relief que dans le livre précédent ; Énée est un vaillant qui affronte le péril en face, qui fait bon marché de sa vie ; Hector a beau lui enjoindre de fuir ; il ne tient pas compte de ses avis et veut réparer l’irréparable ; mais il est enserré dans le cercle des réalités admises par Virgile et dont celui-ci ne veut pas s’écarter ; c'est pourquoi il participe à l'erreur générale qui fait introduire le Cheval dans Troie ; c’est pourquoi, tout en étant plein d’ardeur et de courage, il n'accomplit que des exploits obscurs, sans influence sur la marche des événements et voit mourir Priam sans rien faire pour le sauver ; c'est pourquoi, tout en étant un excellent mari, il perd sa femme sur la route de la retraite ; Virgile n’a pas pu se servir du bel instrument qu'il avait forgé. Au moins lui a-t-il prêté des sentiments élevés et généreux. Énée est une âme ardente qui éprouve une indicible douleur à se rappeler les malheurs de sa patrie et qui fait éclater à tout instant son patriotisme désespéré. Ajoutons que, conformément à ce que nous apprend de lui le Ier livre, il aime passionnément les siens. Au Ier livre c’est un bon père, ici c’est un bon fils et un bon époux ; mais quoiqu 1l soit le pius Aeneas, iln’apparaît pas ici comme spécialement pieux ; il accepte la mission de sauver les Pénates ; on ne voit pas qu'il ait pour cela abdiqué ses sentiments guerriers.
Au premier abord le ITIe livre paraît dans un degré d’inachèvement qui étonne ; il contient en effet dix vers incomplets, chiffre qui n’est atteint dans aucun autre livre de l’Enéide. La chose s'explique tout autrement qu'on ne le conçoit en général. Il est impossible d'admettre que, pendant les longues années qu'il a consacrées à l’Enéide, Virgile ait laissé son IIe livre, qui est sans doute un de ceux auxquels il tenait le plus, en état d'inachèvement. Le II livre était sûrement terminé dans la première rédaction de l’Enéide ; seulement, et justement parce que c'était un de ceux sur lesquels il comptait le plus et qu'il considérait comme un des plus importants, il n’a cessé de le revoir et de le corriger et c’est ce qui lui donne cet aspect d’inachèvement, qui n'est nullement primitif, mais qu’il a dans l’état actuel de l'Enéide. Virgile, après avoir écrit le VIS livre, où il donne à Hélène
un rôle incompatible avec celui qu'elle à joué au Ier, a supprimé les vers 567-588, laissant ainsi une lacune béante qu’il n’a pas eu le temps de combler ; sur les dix vers inachevés neuf : 66, 233, 346, 4608, 623, 640, 720, 767, 787 appartiennent à des additions marginales ; le v. 614 n'est peut-être inachevé que parce que Virgile a opéré une suppression ; l'hypothèse est autorisée par le fait certain de la suppression de 567-588 ; le vers inachevé 233 terminant l’épisode de Laocoon, il est bien possible que l’épisode tout entier fût encore à la marge au moment de la mort de Virgile ; 503-505 qui ne se signalent point à première vue par l’inachèvement du dernier vers, sont sûrement une addition. marginale ; quant à 645-646, ils paraissent composés avec des notes marginales fragmentaires et non encore définitivement rédigées. Enfin l'épisode de la mort de Priam n'est pas soudé exactement au contexte.
Au point de vue du rapport avec les autres livres, Serv.-Dan., 782, fait remarquer que la prédiction de Créuse n’est pas d'accord avec le préambule du III livre : Cur ergo Aeneas omen non meminit et considet in Thracia et in alis locis ? La réponse à cette question est simple : c’est que Virgile se réservait — et il l'indiquait ainsi — de remanier son [II livre.
CARTAULT. 1 4
P. 173. (1) Il est ici pater Aeneas, expression honorifique, comme I, 699. — (2) Didon lui a demandé de raconter insidias Danaum casusque suorum ; or nous lisons, 10 : casus... nostros, 507 : urbis captae casum, 563 : parui casus Iuli, 750 : casus... omnes ; 36, 65 : Danaum insidias,
4, dolis, 152, dolis... et arte Pelasga, 195, talibus insidiis, 196, dolis, 252, Myrmidonumque dolos, 264, doli fabricator, 309, Danaum... insidiae; insidiae, dolus sont une dominante; on ne peut nier que les Troyens ne soient des vaincus ; Virgile a déjà insisté là-dessus au 1€7 livre pour les rendre dignes de pitié ; mais il s’agit d'établir que, s'ils ont succombé, ce n’est point faute de courage ; ils ont été victimes de ruses infâmes, qu'ils ne pouvaient pas soupçonner ; moralement ils sont très supérieurs à leurs vainqueurs ; tantus amor 10, dans la bouche d’Énée, ne signifie que « l'intérêt passionné » ; mais, si Virgile l’a employé, c’est avec l’intention de rappeler longumque bibebat amorem, I, 749. — (3) Infandum.….. dolorem est un rappel intentionnel de infandos Troiae... labores, I, 597. —. (4) 6 sq. Quis... Myrmidonum Dolopumue aut duri miles Ulixi. Serv. Myrmidones sunt Achillis socti, Dolopes Pyrrhi, qui eum de Scyro secuti sunt. 252 Myrmidonum... dolos, 785 Myrmidonum sedes Dolopumue, XI, 403 Myrmidonum proceres, II, 29 Hic Dolopum manus, hic saeuus tendebat Achilles, 415 Dolopumque exercitus omnis ; les Myrmidons et les Dolopes, soldats d'Achille et de Néoptolème sont mentionnés par Virgile dans un sens typique à cause de leurs chefs ; s’il parle ici du vulgaire et non des chefs, c’est qu’il le considère comme encore plus inaccessible à la pitié que les chefs ; quant à Ulysse, il est présenté dans l’Enéide sous un jour particulièrement odieux ; si l’on peut laisser pour compte à Sinon, qui feint d’avoir à se plaindre de lui des expressions comme pellacis Ulixi, ‘IT, 90, scelerumque inuentor Ulixes, 164, on trouve ailleurs, II, 261 et 762 dirus Ulixes, III, 273 terram altricem saeui exsecramur Ulixi, VI, 529 hortator scelerum Aeolides (d’après une légende ancienne mais inconnue d’'Homère et du cycle épique, il est fils de Sisyphe) ; or, dans le I. IT de l’Enéide, il ne joue pas un rôle qui le signale particulièrement à la haine des Troyens ; il fait partie des guerriers qui sortent du Cheval et il combat avec les autres, puis il garde les prisonniers dans l’acropole; c’est au VIS I. que, conformément à l'Odyssée, il tue Déiphobe. Mais déjà dans l'Od., 1, 2 ëmei Tooins isodv nrohtefoov Emeooev, XXII, 230 Zi Ô’ fAw BouAñ Ilotauov row, il est donné comme l'artisan principal de la prise de Troie. C’est un rôle qui s’accuse de plus en plus dans l”’IAtäs pixod et sous son influence : il s'empare du devin
Hélénos à qui il fait révéler les conditions de la prise de Troie, présence de Philoktète et de Néoptolème, qu'il s'occupe à réaliser ; il s’introduit à Troie comme mendiant et en complote avec Hélène la prise, enlève avec Diomède le Palladion, monte dans le Cheval et va avec Ménélas massacrer Déiphobe : le meurtre d’Astyanax et celui de Polyxène sont son œuvre ; nous avons ici l’un des cas où, sans adopter une tradition expressément, Virgile y conforme cependant la couleur de son récit. — (5) 12. L’horreur et la désolation sont dans le ITe 1. des dominantes : horret 12, horrendos 222, horresco 204, horror 301, saeuus horror 559, horror 755, luctu 12, 26, 298, luctus 360.
P. 174. (1) Macr., Sat., V, 2, 4-5. Dicturumne me putatis ea, quae uulgo nota sunt, quod... euersionem Troiae cum Sinone suo et equo ligneo ceterisque omuibus, quie librum secundum faciunt, à Pisandro ad uerbum transcripserit, qui inter Graecos poetas eminet opere, quod a louis et Junonis incipiens nuptiis uniuersas historias, quae mediis omnibus saeculis usque ad aetatem ipsius Pisandri contigerunt, in unam seriem coactas redegerit,... in quo opere inter historias ceteras interitus quoque Troiae in hunc modum relatus est, quae Maro fideliter interpretando fabricatus sibi est Iliacae urbis ruinam ? On a récusé ce témoignage de Macrobe en prétendant qu'il avait confondu ce .Pisandre avec un autre ; en réalité on ne voit pas pourquoi Virgile ne lui aurait pas emprunté ce qui était compatible avec la tournure qu'il donne à son ‘récit, en particulier les‘faits. Ce qui est important, c'est de s'entendre sur ce que la critique ancienne entendait par ad uerbum transcribere ; or Servius, IV, 1, dit en parlant du 1. IV de l’Enéide : Apollonius Argonautica scripsit et in tertio inducit amantem Medeam : inde lotus hic liber translatus est. Or nous avons les Aygonautfiques et nous voyons que malgré quelques rapports de détail, le IVe livre de l’Enéide est parfaitement original ; on peut admettre que la dépendance du ITe livre à l'égard de Pisandre était analogue à celle du IVe à l'égard des Aygonautiques ; cela n’exclut pas du reste l’utilisation d’autres sources.
P.175. (1) Den. d'Halic., I, 48. — (2?) Den. d'Halic., I, 46, 47. — (5) "Od:, IX, 12, sq. Zot Ô’ Eux xfdex Ouuos Enetodmeto ovovdevra E’oeo? Üpo’ Ett päAkoy ddvodmevos otevayilw est le prototype de IT, 3 : Infandum, regina, iubes renouare dolorem ; la sensibilité d’Enée est l’image de celle d'Ulysse, mais en plus violent; cf. Od., VII, 241 sqq. où Ôunvex£us est caractéristique de l’ampleur développée de la narration homérique et s'oppose à breuiter, II, 11, caractéristique de celle bien plus concentrée de Virgile; que l'opposition soit intentionnelle, c’est PRoumparait certain, cf. Od,,.-VII, 241 sqq.,.que Mäcrobe, V; 5, 2, rapproche avec raison d’'En., II, 3 ; Od., XI, 330 sq. Iloiv ydo xev xa! VOE ofix’ au6ootoç. ANG xat Won Ebdeiv paraît avoir inspiré iam nox umida caelo Praecipitat suadentque cadentia sidera somnos, II, 8 sq., dit dans un style plus orné ; Od., XI, 380 Et 0 Er’ dnovépevai yÿe AtAaiear Sed si tantus amor casus cognoscere nostros. — (4) 14. Ductores Danaum est emprunté à Lucr., I, 87 : Ductores Danaum delecti, prima iunentus ; le mot delecti, qui ne convenait pas à cette place a été introduit par Virgile au v. 18 ; le premier mot du récit: fracti bello 13, est important ; les Troyens sont des vaincus, mais ils n’ont pas été vaincus loyalement ; tant qu'il s’est agi de lutter les armes à la
main, ils ont eu le dessus : Danai pour désigner les Grecs, d’après le Azvaot homérique, figure vingt-cinq fois dans le ITe livre. — (5) Virgile, usant du procédé de la répétition, qu'il emploie volontiers pour imposer une idée au lecteur, insiste beaucoup sur l’énormité du Cheval, 15. Instar montis equum, 19 sq. Cauernas Ingentes, 32. Molem... equi, 46 sq. Machina... uentura... desuper urbi, 150. Molem immanis equi, 185 sq.immensam... molem... caelo... educere iussit, 400 sq. ingentem.… equum ; s’il le fait, c’est pour rendre vraisemblable que les soldats qui y étaient contenus aient pu descendre de l’acropole et briser la résistance des Troyens en ouvrant les portes au reste de l’armée ; indépendamment des neuf chefs, delecta uirum corpora 18, nommés, 261-264, il y a des soldats, comme Virgile l'indique expressément — armato milite 20 — sur le nombre desquels il y avait des versions divergentes et qu'il ne fixe pas; uterum 20, cauas uteri... latebras 37, uteroque recusso 52, utero sonitum... arma dedere 243, Inclusos utero Danaos 258, en relation avec feta armis 238, montre que Virgile conçoit en réalité ce cheval comme une jument, à l’imitation d’Eurip., Troad., 10 sq. Exestos = doli fabricator Epeos 265) uryavaist Ilx\Aados (— diuina Palladis arte 15) éyxouov nnov Teuvyéwy (— feta armis 238) Evvaouéouc cs illaspour là composition de son II livre utilisé les Troades d’'Euripide. — (6) 25. deserto in litore laisse entendre que les Grecs ont dévasté cette île florissante au temps de la grandeur de Troie; ce sont eux qui l'ont réduite à l’état où elle se trouve au moment du récit d'Énée — nunc 23 — ; que les Grecs se soient réfugiés à Ténédos, c’est ce qu'Énée n’a pu savoir que par ouïi-dire et postérieurement ; c'est une des choses qu'il ajoute tacitement à ce qu'il à vu, pour donner un tableau complet des événements. — (7) 25. uento petiisse Mycenas ; Sinon dit, 180 : Et nunc quod patrias uento petiere Mycenas ; 1l est possible que Virgile ait répété machinalement l'expression qui était restée dans sa mémoire ; il est possible aussi qu'il veuille expliquer pourquoi les Troyens croient facilement Sinon ; il ne fait que répéter ce dont ils étaient déjà persuadés.
P. 176. (1) 31. Donum exitiale ; le mot introduit parmi la joie un pressentiment sinistre qui fait réfléchir le lecteur, comme pendant l’allégresse du banquet du re° livre ; c’est un procédé dont sa poésie, essentiellement
prychologique, use souvent. — (2) 32. Et molem mirantur equi, |, 421, Miratur molem Aeneas, l'alliance de mots allittérée est peut-être un emprunt. — (3) 32. Il, III, 146 ot $ äuvt Ilotamov xx Ilay0oovy 70e
@vuotrnv ; d’après Euphorion cité par Serv., 32, Priam avait fait tuer le fils de Thymoetes et sa femme qui avait accouché de lui le même jour qu'Hécube de Pâris, parce qu’une prédiction annonçait qu'un enfant né en ce jour serait la cause de la ruine de Troie; Thymoetes avait donc des raisons de lui en vouloir ; par les mots siue dolo Virgile paraît faire allusion à cette tradition sans la mentionner, ce qui est un des procédés de son art. — (‘) Un des points sur lesquels Virgile insiste fortement c’est que la ruine de Troie était fatale : 1l dégage ainsi la responsabilité des Troyens, qui sont des victimes du destin. — (5) Dans le résumé de l’IAiov méoo d’Arktinos, Kink,, HODAAHO EST NT Eros TToy 0! Towes brénruws Éyovres PouAstoyrat, Once Xp Tmouwiv: xai vois mèv Ôokel xaraxonpvloxt aÙTOy, Toi; dE XATAPAENELV, Oo! 0: teooy adroy Epaaavy Osiy Th Arvx avxreli vas ; nous trouvons là trois
des avis émis dans Virgile ; mais le quatrième : 38, terebrare cauas.…. latebras manque ; or dans l’Od., VIII, 492 sqq., où les circonstances sont différentes, la proposition de l’incendie manque ; celles de le jeter du haut de l’Acropole ou de l’introduire dans l’Acropole sont représentées ; mais nous trouvons en outre, 507 ’Hè OtanhiEar xoïhoy doob vrnAée 2x qui correspond à terebrare cauas... latebras et plus loin au coup de lance de Laocoon ; Virgile paraît donc avoir eu ici deux modèles qu’il a complétés l’un par l’autre, l’IMov réoou et l'Odyssée ; qu’il se soit inspiré de l'Odyssée, c’est ce que prouvent dvdowv EurA/ot 495 — armato milite complent 20, xoïhoy Ôcov 507 — cauo... robore 260, — cf. Od., xoiov ÀA0%Ov IV, 277 — ; Aîoa yao nv drokëofar 511 — Troiae sic fata ferebant 34. — (6) 40. Magna comitante caterua ; en parlant de Didon, I, 497 et IV, 136, Magna... stipante caterua. — (7) Il y avait dans le palais de Priam une tour, Vnde omnis Troia uideri Et Danaum solitae classes et Achaica castra 461 sq. — (8) 44. Sic notus Ulixes ? fait allusion au rôle qu’'Ulysse joue dans l'Odyssée, rôle que Virgile ne lui a pas conservé. — (°) 51. In latus inque... aluum, dans le côté et plus exactement dans le bas-ventre ; c’est là que la résonnance doit être la plus forte, parce que c’est là qu'est le grand creux. — (19) 54. Fata deum, cf. 257, fatisque deum, sont les destins dont les dieux procurent l’accomplissement ; le mot prépare l'intervention des serpents, qui sont envoyés par une divinité ; mens laeua prépare l'épisode de Sinon. Ce sont là les deux causes de la chûte de Troie. Il n’y a donc pas eu de la part des Troyens défaut d'énergie et de courage : si mens non laeua fuisset se trouve déjà, Egl., I, 16 ; c’est une locution fixée ; mens laeua atténue du reste ce qu'il y avait d’exagéré dans insania 42. — (li) 55. foedare latebras rappelle 38, temptare latebras et met ainsi les deux morceaux en rapport direct.
P. 177. (1) 58. Magno ad regem clamore trahebant ; cette entrée en scène rappelle celle des compagnons d’Ilioneus, I, 509 : concursu accedere magno, 519, templum clamore petebant ; Virgile ne varie pas beaucoup: ses effets. — (2) 62. uersare dolos se retrouve XI, 704 ; c’est une locution fixée. — (3) 63. Troiana inuentus se trouve déjà, I, 699, mais dans un sens tout différent, puisque là il s’agit des principaux chefs troyens, ici du peuple sans éducation. — (4) Le couplet 63-66 se termine par un vers inachevé ; non seulement il pourrait manquer sans ouvrir de lacune, mais namque 67 se rattache directement à 62 ; après avoir dit que Sinon est prêt à jouer son rôle, il est naturel d’introduire par namque le jeu même du rôle ; en outre 62 se termine par certae occumbere morti ; or c'est cette mort, qui paraît certaine, que Sinon commence par envisager 67 sqq. Virgile paraît avoir ajouté à la marge dans une révision du Ile livre, les v. 63-66 parce qu'il aime à opposer le vulgaire grossier, prêt ici à maltraiter un ennemi qui s’est rendu, aux grands personnages qui ont des sentiments plus nobles et une psychologie plus relevée et qu’il veut en outre insister une fois de plus sur l’immoralité des Grecs et faire intervenir dans le récit une impression personnelle d’Énée.
P. 178. (1) 70. Quid iam misero mihi denique restat ? Le mouvement se trouve dans l'Od., V, 299 et 465 & pot Ey& Oeuhcc, té vo pot prixiotæ vévntat; un mouvement analogue figure dans l’Andromaque d’'Ennius : Quid petam praesidi aut exsequar, etc., citée par Cic., Tusc. disp., III,
19, 86 : XII, 793. Quid denique restat, locution fixée qui était usuelle dans la langue: la répétition misero 70, miserum 79, miseri 131, - miserere 143, a pour but de créer la pitié. — (2} 79 sq. Nec si miserum fortuna Sinonem Finxit, uanum etiam mendacemque improba finget ; Macr., Sat., VI, 1, 59, cite Accius in Telepho... Nam si a me regnum fortuna atque opes Eripere quiuit at uirtutem nequiit. — (3) Serv., 81. Utitur bona arte mendaciüi, ut praemittat uera et falsa subiungat ; nam quod de Palamede dixit uerum est, quod de se subiungit falsum ; et sciendum ex hac historia partem dici, partem supprimi, partem intellegentibus relinqui. Palamédès, ignoré d’Homère, joue un rôle important chez les posthomériques ; il démasque Ulysse, qui simulait la folie pour ne point prendre part à la guerre de Troie: d’après Serv., 81, il réussit dans une expédition en Thrace pour ravitailler l’armée alors qu'Ulysse avait échoué. La tradition vulgaire est qu'Ulysse est jaloux de lui. D’après Le Schol. d'Euripide, O7. 422, Agamemnon, Ulysse et Diomède sont jaloux de ses inventions. Il est probable que Virgile s’est inspiré du Palamédès d'Euripide dont, d’après Nauck, Hygin. Fab. 105 reproduit le contenu ; par une machination abominable, il est convaincu de trahison, bien qu'il soit innocent. Généralement on impute tout à Ulysse, mais d’autres sources font tremper dans le complot Diomède et Agamemnon. Son innocence est reconnue. L’habileté de Sinon consiste à taire les motifs qu’Ulysse avait de lui en vouloir et à donner comme cause de son malheur le fait qu'il était opposé à la guerre, ce qui est une invention de Virgile. Le vrai et le faux sont adroitement amalgamés. — (4) 85. Cassum lumine est de Lucr., V, 718. — (5) 86. Le mot vague comes paraît correspondre au esdrwy homérique. — (6) C’est une idée courante du siècle d’Auguste qu’on s'enrichit à la guerre par le butin, Tib., I, 1, 1 sqq. — (7) 93. Et casum insontis mecum indignabar amici, V, 350, dans une circonstance toute différente : Me liceat casus miserari insontis amici, qui montre ce qu'il y a, par le réemploi de locutions une fois trouvées, de mécanique dans le style de Virgile. — (8) 97. Hinc mihi prima mali labes peut avoir été inspiré par 14., XI, 604 xaxod © ao ot méhev doyr. — (?) 105. Il se peut que le mouvement soit imité d’11., I, 255 sq. ‘H xev yr0%0a Ilolauos Iloudmoro te maidsç AOL Te Toûes péya xev xeyapotaro fuuw, qui est dit dans une autre intention ; la réminiscence montre combien Virgile avait présent dans la mémoire le texte homérique, alors même que pour les choses il n'avait pas à s'en inspirer. — (10) 106 sq. Ignari scelerum tantorum artisque Pelasgae... ficto! pectore fatur. Virgile ne se lasse pas d’insister sur la naïveté des Troyens et la fourberie de Sinon — cf. 195 sq., en usant du procédé de répétition pour enfoncer une idée; c’est d’un art un peu appuyé; il tient à dominer son lecteur et à forcer son appréciation.
P. 179. (1) Virgile est particulièrement documenté sur la construction du Cheval ; les côtes sont de bois de sapin, secta... intexunt abiete costas 16, les planches du revêtement sont d'érable, trabibus contextus acernis 112, la porte est de bois de pin, pinea claustra 258, la grosse charpente est de chêne, roboribus textis 186, sacrum.….. robur 230, cauo... robore 260 ; on ne voit pas quel intérêt 1l a à entrer dans les détails et il n’est pas vraisemblable qu'il les ait inventés ; 1l est plus probable
qu'il a eu sous les yeux une description soi-disant authentique du Cheval, — (2) 140. Serv.-Dan. Hic dicendo « effugia » uerbo sacrorum et ad causam apto usus est; nam hostia quae ad aras adducta est immolanda, si casu effugeret « effugia » uocari ueteri more solet ; Virgile fait donc allusion au mot rituel, mais sans l’employer exactement, puisque chez lui « effugia » est un pluriel neutre. — (3) Sinon, dans son premier effarement simulé, ne s’est adressé à personne, mais à feint de se parler à lui-même; puis 1l s’est adressé d’abord à Priam — rex 77, tuas... ad
auris 81 — ensuite à tout son auditoire — habetis 102, sumite 103, — car il veut agir sur l’opinion publique ; à la fin il s’adresse de nouveau à Priam — miserere 143 — ; en correspondance Virgile nous donne les
impressions de l’auditoire pris dans son ensemble — hortamur 74, ardemus 105, uitam... damus... miserescimus 145. Priam ne fait que donner satisfaction à l’opinion générale en faisant mettre Sinon en liberté et en lui parlant amicalement. — ({) 148. Serv. Sunt, ut habemus in Liuio, imperatoris uerba D anetugais recipientis in fidem « quisquis es... noster eris »; ceci est donc d’une couleur romaine. — (5) 151. Quae machina belli ? est en rapport direct avec 46 Aut haec in nostros fabricata est machina muros et soude ensemble l'intervention de Laocoon et celle de Sinon ; Priam a assisté à l’acte de Laocoon et le soupçon exprimé par Laocoon est resté dans son esprit,
P. 180. (1) C’est un usage constant chez Virgile que les réponses s’adaptent avec précision aux questions ; si uera feram 161 répond à quidue ferat 75, Argolica de gente 78 à quo sanguine cretus 74, toute l’aventure de Sinon et en particulier ses protestations, 157 sqq. à quae sit fiducia capto 75 ; il a tellement souffert des Grecs qu'il ne peut que les détester. seruata 160 souligne toute l'importance du service qu’il va rendre et doit exciter au plus haut point l'intérêt de l’auditoire qui n'attend de lui rien de pareil. — (2) 162. Serv., More suo à ueris incipit. — (3) La légende du Palladion troyen, à laquelle ne font allusion ni l’//1ade, ni l'Odyssée, est racontée par Virgile très simplement ; il a été volé comme le racontaient l’IAuc puxoa et les Aduatvat de Sophocle dans le temple de Pallas par Ulysse et Diomède; mais dans Ll'IAtëx prod c'est pour sortir de Troie où il était aupravant entré sous un costume de mendiant qu'Ulysse avait tué un certain nombre de Troyens ; le rapt avait également lieu sans effusion de sang chez Sophocle ; la version de Virgile : Caesis summae custodibus arcis166 n’est représentée que dans Apollod., Epitome, 5, 13, p. 207, Wagner où Ulysse to mahAadrov xzelvas Tv puÀ20- SOVTwv Ti Tic vadç meta Atourdovc xoutter. [Il reste entre les mains des Grecs et par suite Énée ne l'emporte pas à Rome ; Virgile ne nous dit pas ce qu’il devient. Les Palladia étaient de petites idoles armées du type d’Athena brandissant ses armes, ce qui n’était qu’une forme dérivée, la forme primitive étant celle du pilier décoré d’armes. Elles passaient pour être d’origine divine et de leur possession dépendait le salut de la ville. Un certain nombre de villes : Athènes, Argos, Luceria, Siris, Lavinium, Rome, prétendaient posséder le Palladion troyen. Den. d’'Halic., I, 69, raconte que le Palladion volé par Ulysse et Diomède était un faux Palladion, que le vrai avait été emporté par Énée de la citadelle de Troie en Italie. D'après une autre tradition qui paraît remonter à Varron, Serv., En., II, 166, III, 407, 550, etc., le Palladion aurait été remis par Diomède
à Énée en Calabre, d’autres disaient en d’autres lieux d'Italie ; d’après. d’autres, c’est à Nautès qu'il aurait été confié et de là il aurait passé aux Nautii dont il était l'éponyme. À Rome il faisait partie des sacra auxquels était attaché le sort de l'empire romain et la première mention est celle qu’en fait Cic., pro Scauro 548, qui dit que dans un incendie du temple de Vesta en 241 av. J.-C. il avait été sauvé par le grand pontife M. Metellus. Virgile ne croyait-il pas à l'authenticité du Palladion romain ? En tout cas il est resté muet sur son origine et ne le fait pas apporter à Lavinium par Énée. D’après Serv., II, 166, le Palladion authentique aurait été caché par les Troyens lors de la prise de leur ville ; retrouvé à Neon Ilion, lors de la destruction de la ville par C. Flavius Fimbria, en 85, il fut envoyé à Rome. T.-Live Perioch.s 83, Appien Maithr. 53. — (4) 169 retro sublapsa referri se trouve déjà G., I, 200. — (5) C'est l’usage romain, Serv., 178, respexit romanum morem ; nam si egressi male pugnassent, reuertebantur ad captanda rursus auguria, avec cette différence qu'ici ce n’est pas uniquement le commandant de l’armée, mais l’armée tout entière qui retourne dans sa patrie; on connaît la fiction d’après laquelle les commandants romains en pays lointains se dispensaient d’un voyage qui aurait tout interrompu, Serv.-Dan., 178 Constitutum, ut unus locus de captiuo agro Romanus fieret in ea prouincia, in qua bellabatur, ad quem, si renouari opus esset auspicia, dux rediret. — (t) Sinon répond avec précision aux questions de Priam : à 150 quo molem hanc immanis equi statuere ? Quis auctor ? répond 185 : Hanc tamen immensam Calchas attollere molem... À 151, quidue petunt ?.etc., les v.162-sq;:
P. 181. (1) C’est le chiffre de la tradition courante "Esch0ere 45 otéhoy ’Apyeiwy ythtovaotay. L’IT., II, 494 sqq. énumère 1.186 navires. — (2) Inconnu à l’Jliade et à l'Odyssée, Sinon est un personnage de l'épopée récente ; introduit par besoin de renouvellement, 1l remplace Ulysse, dont il était, suivant les posthomériques, cousin issu de germain par sa mère, en jouant un rôle important dans l’introduction du Cheval ; il est assez amusant que Virgile lui attribue une haine feinte contre Ulysse dont il n’est que le doublet, évidemment pour gagner la confiance des Troyens ; mais du moment que Sinon était substitué à Ulysse, ils n’avaient plus de raison d’en vouloir à celui-ci. Il devait figurer dans l’IAts utx94 (Arist., Poet., 23, 1459b, 7) et il donnait à la flotte grecque du tombeau d’Achiile le signal de feu (Apollod., Mythogr. graec., I, 209 sq., Plaute, Bacch., 937 sq.). Il est possible qu'il jouât un rôle plus important, mais nous l'ignorons. Cela est vraisemblable pour l'IAtouv tépots d’Arctinos, où il s’introduisait déguisé dans la ville. x4} Zivwv tods TUIGOÙS dvioyet rois 'Ayatois, noûteoov eiceknAvÜWS TPOSTOÏNTOS. La scène qui lui est attribuée dans l’Enéide a tellement l'air d’une scène de tragédie, qu’on est tenté de croire qu’elle dérive du Ztvwv de Sophocle, bien qu'il faille laisser en propre à Virgile la perfection oratoire de ses discours et l’insistance sur sa perversité, trait caractéristique de la race grecque opposée à la race loyale des Troyens. Virgile le fait reparaître plus loin pour ouvrir le Cheval, rôle qu'il devait jouer déjà dans l’épopée récente. — (3) En relation avec quamquam animus meminisse horret r2.
P. 182. (1) 203. Serv.-Dan. : ecce autem ; cum ex improuiso uult aliquid ostendere, « ecce » ponit. — (2) 205. incumbunt ; I, 84, en parlant des
NOTES DU CHAPITRE TROISIÈME LA Ep
vents incubuere mari. — (3) Pline, N. H., XI, 37, 44 : draconum cristas. qui uiderit non reperitur. — (4) 210. Sanguine, 207, Sanguineae. — D mNVineile avait dit en-parlantrd'un serpent, 4G., «LM, 421: Sibila colla tumentem, expression qu'il a reprise, En., V, 277 : Sibila colla Arduus attollens ; linguis uibrantibus est emprunté à Lucr., III, 657 : Lingua uibrante ; il ne manque pas chez Virgile de ces vers d’une belle venue et d’un effet très franc et dont pourtant on retrouve ailleurs les. éléments.
P. 183. (1) Macr., Sai., V, 13, 10-11, a rapproché la comparaison homérique, 1II., XX, 403 sq. ; mais dans 1l’74., il s’agit d’un taureau qui mugit pendant qu’on le traîne à l'autel ; le taureau blessé de Virgile est plus pathétique et accommodé à la situation. — (2) 227. clipei. sub orbe, X, 546 clipei.…. orbem, locution fixée; les serpents ont été envoyés par Pallas ; c'est Pallas qui a présidé à la construction du Cheval: I, 479 sqq., elle est hostile aux Troyens. — (#) La plus. ancienne mention du meurtre de Laocoon par les serpents se trouve dans l? IAtov rioots d’Arktinos (Kinkel, p. 49). D’après Den. d'Halic., I, 48, c'est là ce qui aurait décidé Énée, sur les conseils de son père, à quitter Troie avant le sac de la ville par les Grecs. Sophocle avait composé sur le sujet une tragédie dont le récit d'Hygin. Fab., 135, est vraisemblablement dérivé ; le récit de Virgile ressemble beaucoup à un récit tragique. Euphorion racontait également la mort de Laocoon ; mais Sophocle et lui attribuaient la vengeance dont il était l’objet à des motifs d'ordre privé. Virgile en fait la conséquence du sacrilège commis sur le Cheval. Si la combinaison des rôles de Sinon et de Lacoon remonte à Euphorion ou si elle est l’œuvre de Virgile, c’est ce que nous ignorons.
P. 184. (1) 228 sq. nouus per pectora cunctis Insinuat pauor est un emprunt de style à Lucrèce, V, 74 sq. : diuom metus insinuarit Pectora, avec la correction — la chose est à noter — d’une construction archaïque. — (2) 233 Conclamant atteste un emprunt à Eurip., Troad., 522 dvx OMMÉPDATEV Acwç TO0. 1ep0y dvayete Écavoy ‘IAtadt Groyevei xo0% ; Si l’on compare ferunt 230, conclamant 233 à diuidimus... pandimus 234, on serait tenté de voir là une intention de Virgile qui veut bien faire partager à Énée l'erreur et l’activité de la foule, mais non ses manifestations bruyantes ; mais il faut se rappeler que 228-233 et 234 sqq. font partie de deux morceaux composés séparément et que le changement de personne est dû à l’exécution fragmentaire.
mnt 252 leu Chevalrest devenu "auxwyeux desM{royens. un simulacrum, ce qui correspond à Od., VIII, 509 péy’ ayzAux beuv Dehurrotov. — (2) 235 omnes, 228, cunctis, pour diminuer la responsabilité d’'Énée qui a suivi le mouvement général. — (3) 237 Fatalis machina reprend machina belli 151, machina 46 et établit ainsi l’unité en reliant les diverses parties. — (4) 238 pueri innuptaeque puellae est une locution fixée qui se retrouve G., IV, 476, En., VI, 307. — (5) 239. Sacra canunt, cf. Eur., Troad., 526. — (5) 241 ; le mouvement paraît imité de l’Andromague d’Ennius, Cic., de Or., III, 58, : 217. — (7) 244, caeci.. furore rappelle insania 42. — (#) Simulacrum 232 exprime l'illusion des Troyens, monstrum infelix 245 la réalité. — (2) Les choses non vues par Énée sont comprises dans les v. 13-24 et 254-267 ; il est remarquable qu'avec des additions si courtes Virgile
ait réussi à donner une idée d'ensemble de la destruction de Troie. — (0) 250 sq. Vertitur interea caelum et ruit Oceano nox Inuoluens umbra magna caelumque polumque ; Macr., Sat., V, 5, 5 et VI, tx, 8, a rapproché I1., VIII, 485 ëv Ô neo’ ’Qxeav® Àautoov wdos ’HeAtoro "Ehxoy véxta péhatvay èn: Cetdwoov äoovoav et Ennius, in libro sexto Vertitur interea caelum ingentibu® signis ; en réalité Homère dit autre chose que Virgile et l'effet pittoresque dans les deux passages est différent. — (1) C’est Ia tradition de L’’IAtdç puxod NDE nèv Env péoon, Auto 0 èmétehke oeXTVr, (fr. 11, Kinkel). Le silence faisant contraste avec le tumulte effroyable qui va suivre appartient sans doute à Virgile. — (12) Il n’a pas voulu le faire disparaître brusquement ; il le montre encore une fois triomphant 329 uictorque Sinon incendia miscet, puis il n’est plus question de lui. — (5) 260 Jaeti... se... “promunt; lOg,, VIXT, 516 ‘Irrodey ëxyouevot, xothoy Àcyoy èxmookemôvres ; Virgile ajoute un état d'âme laeti. — (14) Seulement la corde ici est Dee: Virgile, pour donner plus d’ importance à Sinon, lui fait ouvrir le Cheval, qu’il était plus naturel d'ouvrir du dedans ; pour cela il faut une échelle. Quant aux soldats qui remplissent les énormes cavités du Cheval, il n’est pas question d’eux.
P. 186. (1) 263 primusque Machaon ; pourquoi Machaon sort-1l le premier ? C’est à quoi il n’y a aucune réponse plausible et Virgile eût trouvé la question oiseuse. — (2) 264 doli fabricator est inspiré d’Od., VITE, 494, où le Cheval fabriqué par Epeios est appelé d5A0v ; Eurip., Troad., 530 Ôohtov arav. — (3) 265 somno uinoque sepultam, Serv.-Dan., ostendere uult nihil magnum a Graecis factum quod obtinuerint ciuitatem ; locution fixée, III, 630. uinoque sepultus, Enn., cité par Macr., Sat., VI, 1, 20: Nunc hostes uino domiti somnoque sepulti, Lucr., I, 134, morbo adfectis somnoque sepultis ; variée, En., IX, 189, somno uinoque soluti. — (4) 268 sq., La transition Tempus erat quo prima quies mortalibus aegris Incipit n’est pas absolument satisfaisante ; Énée vient de s'endormir et il en est à son premier sommeil ; mais évidemment il s’est couché tard puisqu'il a pris part à la fête religieuse qui a suivi l'introduction du Cheval ; il n’est donc pas à l’heure où l’on se couche généralement. Nous tenons là une des preuves de l'exécution fragmentaire de l’Enéide ; le morceau a été rédigé isolément et sans tenir un compte absolument exact du contexte. Mortalibus aegris se retrouve G., I, 237, En., X, 274 et XII, 850 ; cf. Miseris mortalibus, G., III, 66, En., XI, 182 ; — l’expression, qu'on aime à considérer comme une manifestation de la sensibilité propre à Virgile, est en réalité empruntée à Lucr., VI, 1, et remonte à Homère, Od., XI, 19 dethoïot Éootoïstv. — (5) 270 ecce, Serv. ; hac particula utimur, quotiens repentinum aliquid uolumus indicare. — (6) 271. Visus adesse mihi est une réminiscence d’Enn. cité par Cic., Lucull., 16,51, ainsi que : Ei mihi qualis erat d’après Serv., II, 274.
P. 187. (1) 272 raptatus, I, 483, raptauerat, locution fixée ; Virgile s'inspire d'Homère dans tout ce passage : 272 sq. aterque cruento Puluere, Il, XXII, 407 7où Ô’ y eAxopévoto xoviozhoç, 405 tbe TOÙ MÈV XEXCYLTO x4pn may; il a ajouté ater et cruento expressifs ; 273 perque pedes traiectus lora tumentes, 1Z., XXII, 396 ‘’A pporépuv perémioôe Toy Tétonve tévoyte ’Eç opuody x mt céovns, Poéouc 0 èé7mrev tuavraç Ex Otppoto à Ednose ; il à ajouté tumentes qui ne paraît avcir pour but que d’insister sur la cruauté du traitement ; 275 qui redit exuuias indutus Achilli,
11., XVII, 194 sq. 6 © au6oova vevyex Odvev [nAntdw ’Aytfoc ; 276. Vel Danaum Phrygios iaculatus puppibus ignes, Il, VIII, 217 ëronoey nopi xnhéw vias. C'est un des passages dans lesquels s'affirme la volonté de Virgile de rattacher étroitement l’Enéide à l'Iliade. — (2) Le couplet est imité d’Ennius, Alexander, cité par Macr., Sat., VI, 2, 18 : O lux Troiae, germane Hector, quid ita cum tuo lacerato corpore Miser es aut qui te sic respectantibus Tractauere notis ? Seulement c'est dans une vision prophétique que Cassandra aperçoit son frère défiguré par des blessures ; il est naturel qu’elle s’en étonne et qu'elle se demande la cause de ses blessures ; chez Énée cela ne peut être que la divagation du rêve. — (3) 290 ruit alto a culmine Troia est imité d’Z/, XIII, 772 sq. wAero müoa xar’ Gxons ’IAtoç airetvn et prépare la vision 608 sqq. — (#) 201 Sat patriae Priamoque datum, IX, 135 Sat fatis Venerique datum. — (5) 295. pererrato statues quae denique ponto; c'est là un avertissement dont il n’est tenu aucun compte au début du IIIe livre où Énée essaie tout simplement de fonder une ville sur la côte voisine de Thrace ; d’où la preuve que, lorsqu'il écrivait son IIC livre, Virgile était décidé à remanier le début du IIIe. — (f) En., II, 567 sq. Limina Vestae Seruantem. — (7) 296 sq. Il semble bien qu'Énée ait apporté le feu sacré à Lavinium ; pourtant, ailleurs il n’est question que des Pénates et d’une façon plus générale des dieux. Il semble donc qu’il y a dans la conception de Virgile un certain flottement. — (8) 289. Heu fuge, nate dea, 733, fuge, nate, 618, Eripe, nate, fugam, 640. Vos agitate fugam.
P. 188. (1) Dans l’I1., II, 819, Anchise a eu Énée d’Aphrodite sur l’Ida ; il semble donc qu'il habite la Dardanie, Cf. Strab., XIIL, p. 596 D. Dans l'hymne homérique à Vénus, il demeure sur le mont Ida. La tradition qui le fixe à Troie doit être ancienne, puisqu'elle est en corrélation avec le sauvetage. Aussi Virgile dit-il, II, 634 sq. : Patriae limina sedis Antiquasque domos ; mais en plaçant cette maison dans un quartier éloigné, il s’est peut-être laissé influencer par la tradition primitive qui faisait de l’Ida la demeure d’Anchise. On ne saurait voir là une allusion au fait que dans l’/liade Anchise ne paraît pas être très bien avec Priam, puisqu'il est voisin de Déiphobe et d’Ucalégon, qui, eux, ne boudent point Priam. C’est sur l’Ida qu'il se réfugie dans la suite, 696. — (2) II. III, 148 sqq. Oüxakéywv te xai ’Avtivwo menvopéve äupw Etaro Ônuoyipovtes ëmi Zxaior nuAnotv, l'ioat Ôn moAémoto menzvmévot dA\ dyopnta! ’Echot... — (3) 298. Miscentur moenia luctu, XII, 620, turbantur moenia luctu, locution qui, une fois employée, revient dans une circonstance analogue suivant le mécanisme de l’hexamètre. — (4) 301 Clarescunt sonitus, 705, Clarior ignis Auditur. — (5) 307 stupet inscius, VII, 381. stupet inscia, X, 249, locution fixée, employée dans des circonstances très différentes. — (5) 304-308. La genèse de ce passage est assez : compliquée : ici, comme En., XII, 521 sqq et suivant son usage d’accumuler, Virgile a réuni les effets de l’incendie et du torrent et, comme il s’agit d’une sensation auditive et que le bruit de l'incendie peut ressembler par instants à celui du torrent, l’association est naturelle. Il a emprunté des éléments à divers passages homériques ; 307 sq. Stupet inscius alto Accipiens sonitum saxi de uertice pastor provient d’Z/., IV, 455 Tv Ô ve Tnhdoe doùmoy y obosoty Exhve momutv, où il s’agit de deux
torrents se rencontrant dans le même vallon, 305 rapidus montano flumine torrens, cf. Lucr., I, 281, d’I1., IV, 452 yeiuaopot morauoixa! docopt eovres, XI, 492 sq. ôrôte rATÜWY motauds meôlovôe xatetouv Xeupdo— oovç xat' Üoesptv ; 306 sternit sata laeta boumque labores, que Virgile s’'emprunte à lui-même, G., I, 325, sata laeta boumque labores, est traduit d’Apollon., Argon., IV, 1280 Üu6oov ’Aometov, Os te Éowy xata puota ExAvoev Éoya ; l’I., XVI, 302, donne comme résultat du déborde ment des torrents puvier d£ re E0y’ avbowruv, cf. G., I, 118, hominumque
boumque labores. — (7) 309. Naturellement l'incendie ne peut-être que l'œuvre des Grecs ; le mot énigmatique d’Hector : flammis 289, prend son sens. — (8) 311 Serv. Dan., proximus Deiphobo. Sur la distance qui
sépare la maison d’Anchise de celles de Déiphobe et d’Ucalégon, Virgile ne dit rien ; mais elle ne doit pas en être tout près, puisqu'au retour de son expédition Énée la retrouve intacte. — (?) 313. Exoritur clamorque uirum clangorque tubarum, construit comme I, 87 : Insequitur clamorque uirum stridorque rudentum, est un curieux exemple de ce qu’il y a de mécanique dans la structure de l’hexamètre ; l'Il1ade, qui connaît la trompette, XVIII, 210, XXI, 388, ne la fait pourtant point figurer dans les combats ; c’est un anachronisme pour rappeler au lecteur les usages qui lui sont familiers, comme au 1° livre la mention de l’ancre, des tentes, des peintures murales; Virgile ne se soucie point d’une couleur locale qui dépayserait. Serv., 313, morem tetigit expugnationis ; plerumque enim ad tubam euertuntur ciuitates, sicut Albam Tullius Hostilius iussit euerti. P. 180. (1) 315. Glomerare manum se retrouve IX, 792, locution fixée ; cf. 341. Et lateri adglomerant nostro. — (2) D’après Hellanikos de Mitylène, dans la dernière nuit de Troie, Énée avait occupé la citadelle, soutenu pendant un certain temps les assauts de Néoptolème, puis s'était retiré avec le noyau de son armée. C’est à cette tradition que Virgile a emprunté le plan très raisonnable qu’il prête à Énée : seulement la tentative n'aboutit pas; nous avons là un curieux exemple du cas où sans adopter une tradition, Virgile s’en inspire pourtant en quelque chose. — (5) Ilavôovs dans l’Jliade est un des Ônuoyéoovres des Portes Scées, III, 149. Apollon protège son fils Polydamas, XV, 511, ce qui peut faire supposer que [avoue est son prêtre. Postérieurement à l’Iliade, c’est un Delphien qui, à la suite d’une consultation de l’oracle de Delphes, après la prise de Troie par Héraklès, est envoyé à Priam comme interprète des dieux ; la source à laquelle Virgile a puisé lui a sans doute fourni le patronymique Othryadès et le petit-fils — paruum... nepotem 320 — qui est parfaitement inutile ici et dont il n’est pas question plus loin —. (4) 320 Les sacra... uictosque deos sont évidemment les sacra suosque... Penates de 293 et l'apparition d’Hector se trouve pleinement confirmée. C’est la première fois au IIe livre que nous rencontrons le mot uicti; Virgile ne le prononce qu'après avoir montré dans quelles conditions la victoire a été obtenue : cf. I, 68 : uictosque penates exprimant tout le mépris de Junon. — (5) Ainsi précédemment Virgile ne dit pas positivement que Laocoon meurt ; son récit, qui se hâte, supprime ce qui va de soi. — ($) 322. quam prendimus arcem est préparé par 315, concurrere in arcem. — (7) 325 Fuimus Troes est emprunté aux 7 roades d'Euripide, que Virgile à eu constamment sous les yeux en écrivant son II° livre,
585 Iloiv nor’ fuev. Béfaxev 8) 0<. Bôuxs Tooisx. Ilium et ingens Gloria Teucrorum est une belle expression reprise, VI, 64 sq. Ilium et ingens Gloria Dardaniae. — (8) Virgile insiste sur le fait que la ville est en HAN N260/Mflammis 327, crncensa. (in, urbe, /320,-incendia; 337, flammas, 353 urbi incensae, 374, incensa... Pergama.
P. 190. (1) 333, mucrone corusco, 552, coruscum... ensem. — (2) 334 sq. Ils n'ont pas été massacrés tous, lorsque les Grecs ont ouvert les portes et 1l y en a encore quelques-uns qui résistent. — (3) 336.
Il y à dans ce vers une idée concessive sous-entendue ; numine Diuom est repris 396, haud numine nostro, 402, Heu nihil inuitis fas quemquam fidere diuis ! C’est là une dominante ; la tentative d’Énée est condamnée par les dieux et c’est pour cela qu’il échoue. — (4) 337. tristis Erinys est la reprise de 316 furor. — (5) 338. La bataille chez Virgile est ardente et bruyante ; les effets auditifs sont fréquents ; il insiste sur IPC luneuxedes combattants :"clamor.."uirum 313; fremitus... et sublatus ad aethera clamor 438, ferit aurea sidera clamor 488. — (5) 339. Ceux qui survivent au désastre, Iphitus et Pelias, cf. 435, ne sont pas nommés ici; Virgile n'aime pas ce qui est complet et symétrique. — {?) Le prototype du personnage est Othryoneus qui, dans l’Iliade, XIII, 365 ‘Heures. Iotauoro Ouvyarowv e'dos aotornv Kacoävôonv avéedvoy, qui s’est engagé à délivrer Troie des Achéens et qui est tué par Idoménée. Koroebos est un personnage posthomérique venu à Troie pour demander la main de Kassandra et qui est tué la nuit de la destruction de Troie par Diomêde ou Néoptolème ou Peneleos. Servius, 341, dit qu'Euphorion en avait fait un sot ; Virgile connaît la tradition et l’atténue en lui attribuant simplement un stratagème souvent employé neo Fquetla cuerretexiteset-qui cette fois ne réussit pas. Il.est possible que 344 Et gener auxilium Priamo Phrygibusque ferebat soit cHoutre une réminiscence diJ/.,,V, 613 sq., où il est question .d’Amphios tué par Ajax aAÂd £ moïoa "Hy ëmixovoroovza meta [otaucv ve nai das, Virgile aimant à fondre dans un même passage des imitations prises à des passages différents. — (8) 345 sq., L’exclamation pathétique qui peut se supprimer sans qu’il manque rien dans le récit, a sans doute été ajoutée à la marge par Virgile pour augmenter l'intérêt. — (?) 348 sq. iuuenes, fortissima,, frustra Pectora, V, 729, lectos iuuenes, fortissima corda, locution fixée, légèrement variée. (MMS SENS: Excessere omnes adytis arisque relictis Di... est préparé par 326 sq. ferus omnia Juppiter Argos Transtulit et est imité d’Euripid., Troad., 25 où Apollon dit Astrw vo xAetvoy ”IArov Bwnuovs =’ ëuoÿ (aris — Éwuovs), Der 4 V022, 7: 352 squsuccurritis urbi.[ncensae est préparé par 327. incensa Danai dominantur in urbe ; les renseignements donnés par Panthus sont restés profondément gravés dans l'esprit d'Enée et il les reproduit. — (i1) L'idée de la mort est dans ce passage une dominante, 317 mori, 353 moriamur, 359, haud dubiam in mortem, 361, funera, 369, plurima mortis imago. — (l:) 355. furor additus, cf. 316, furor, 327, tristis Erinys. — (1%) 360 La locution pittoresque : nox atra caua circumuolat umbra a été reprise dans une tout autre circonstance, VI, 866, nox atra caput tristi circumuolat umbra. — (1) Comme l'a vu Macr., Sat., V, 5, 9-10, le prototype de la comparaison 355 sqq. est J/., X, 297 sq. où Ulysse et Diomède se glissent dans les ténèbres vers
l'endroit où campe Rhésos Bav £’ fuev, &ç ve Aéovte Oow ÔLX VÜXTA MÉu— vayv, Au wôvoy, àv véxvas dia v’ Évrea xai méAav aîua ; la substitution des loups au lion peut être due à des passages comme /4., XI, 72, XVI, 156, où d Auxor W6.. XVI, 352 sq. ‘Qc Ôë Adxou.. Zivrat ; en outre 356 sq. quos improba uentris Exegit... rabies paraît se référer à Od., VI, 133 où Ulysse est comparé à un lion cherchant sa proie x£\etat di & Ydotnp ; ceci étant suffisant, il est douteux que Virgile ait songé à Esch. S. c. Th., 1035 (980) xothoyasropas Aüxovs. Il à repris la comparaison, IX, 59 sqq., avec des identités de termes qui montrent qu'en rédigeant le second morceau 1l se souvenait du premier.
P. 191. (!) Bien que l'impression totale du morceau appartienne à Virgile, le mouvement : Quis cladem illius noctis... 361, rappelle Od., II, 113 sq. tic xev èxeiva Ildvra ye puôroato xatañvnrüy àvOpwruwv ; il ne fait du reste que reprendre avec la répétition significative fando le mouvement du v. 6 ; 366 sq. Nec soli poenas dant... est inspiré d’IZ., XIV, 480 sq. où Onv ofovoiv ye mévos t’ Écetar xai Obs ‘Huiv, 4AAG mob’ wôe rataxtavéeoe xai Üuues. — (2) 371. socia agmina, 613 socium... agmen, locution fixée. — (3) Macr., Sai., V, 5, 11, a fait le rapprochement avec la comparaison homérique où est décrite l'attitude de Pâris apercevant Ménélas, 1. IIT, 33 sqq. ‘Qc 0’ ôte tiç te Oodxovra idwy maAl- VO0 GO améotn OÙpeoc Ev Proons, dnod ve roduos EAAafe yuia, Ad Tr” âve- AWONGEV, DYPOG TÉ puy the Taper... ; suivant son usage, Virgile l’a retravaillée pour la rendre plus saisissante ; le fait que l'intéressé a mis le pied : sur le serpent rend la chose plus palpitante ; il a ajouté l'effet métrique pittoresque : trepidusque repente refugit ; 1l s’est emprunté à lui-même, G., III, 421 : Tollentemque minas et sibila colla tumentem avec une légère variation d’expression le beau vers expressif 381, Attollentem iras et sibila colla tumentem. — (4) 383. densis... armis est resté dans la mémoire de Virgile, qui l’a reproduit peut-être machinalement 4009. — (5) 386. exsultans animis, XI, 491, exsultatque animis, locution fixée. — (5) 398, multos Danaum demittimus Orco, IX, 785, miserit Orco, locution fixée imitée d’JI., I, 3 IoAdds 0 iobluovs Vuydc ’Ardr rooftatÿev. — (7) 401, et nota conduntur in aluo; Virgile a fait une allusion directe à ce passage, IX, 152, nec equi caeca condemur in aluo. — (8) Dans l'Od., XI, 421 sq., Kassandra est ramenée en Grèce par Agamemnon et tuée avec lui par Klÿytaimnestra. D’après l’’IAou mépou, au moment de la prise de la ville, elle se réfugia dans le temple d’Athéna; Ajax, fils d’Oïlée, l'en arracha avec tant de violence que le Eavoy de la déesse qu’elle tenait embrassé fut entraîné avec elle. Le viol ne paraît avoir été ajouté qu’à l’époque hellénistique. Chez Virgile, la scène ne semble être qu’un de ces actes de violence, comme en commettent les soldats dans une ville prise d’assaut ; il n’est pas question d’Ajax, fils d’Oïlée ; celui qui apparaît 414 paraît être le fils de Télamon. — (?) De même, En., IX, 434, Nisus se précipite sur le groupe qui entoure Euryale : At Nisus ruit in medios... ; les motifs de Virgile ne sont pas très variés. — (10) 411, oriturque miserrima caedes est répété XI, 885.
P. 192. (1) 415. On s'étonne que toute l’armée des Dolopes soit mentionnée ici sans son chef Néoptolème et que 469 sqq. Néoptolème figure sans ses Dolopes. — (?) Le conflit des vents est décrit dans deux-compa-
raisons de l’ZJiade, IX, 4-7 et XVI, 765-769 et Macr., Saë., V, 13, 14-15, a fait remarquer que Virgile s’est inspiré de l’une et de l’autre ; en effet, dans la première où figure Zévvoos l’ouragan s’abat sur la mer, dans la seconde où s’entrechoquent Eÿoos et Nétos, sur la forêt; Virgile qui aime à accumuler a réuni la forêt et la mer, mais sans imitation directe de style d'aucun des deux passages. Ennius, cité par Macr., Sat., VI, 2, 28, s'était inspiré du premier et Virgile ne lui a rien emprunté ; maïs il est possible qu'il ait pensé à lui, G., 1, 318, omnia wentorum concurrere proelia uidi, Enn. Concurrunt ueluti uenti, et d'autre part il paraît s'être souvenu de lui-même dans une autre comparaison, En., X, 356 sqq., où on retrouve le mot proelia. — (3) 423. La convention épique est que Grecs et Troyens parlent la même langue; Virgile s’y est conformé puisque les Troyens s'entendent au II® livre avec Sinon, au III avec Achéménide. Il y déroge ici, mais 1l semble que la dérogation soit légère, sono ne paraissant indiquer qu’une différence d’accent. — (4) 430, nec Apollinis infula texit, réminiscence d’II., I, 28 M v5 rot où euispn DATTOOY HA ITÉMUX Oeoto. — (5) L'idée de faire périr Coroebus en présence de sa fiancée et pour la défendre appartient sans doute à Virgile, qui a vu là un bel effet sentimental.
P. 193. (1) 438 sq. est une réminiscence d’une tournure homérique, Od., VIII, 519, sq. où il est question de l'attaque de la maison de Déiphobe par Ulysse accompagné de Ménélas xetôr Ô7 aivéraroy nosuoy wato toAur,oavta Nuxïour, — (2) 441, acta testudine, IX, 505, acta pariter testudine ; dans l'attaque du camp troyen par Turnus, la tortue est, comme ici, disloquée et broyée ; c’est la répétition d’un motif déjà (3) 442 sq. Les soldats gravissent les échelons — nituntur gradibus — en s’élevant jusqu'au haut des montants de la porte — sub ipsos postes — laquelle n’est pas encore attaquée. — (4) 447, extrema iam in morte, locution toute faite répétée, XI, 846, cf. II, 533, quamquam in media iam morte tenetur. 446, quando ultima cernunt, 459, miser1.. Teneri a pour but, en peignant la situation critique des défenseurs du palais, de montrer combien le secours d’Énée est nécessaire ; malheureusement il est peu efficace ; on voit bien l'intention de Virgile, mais 1l ne l’a réalisée que faiblement.
P. 194. (1) 460 sqq. turrim... unde omnis Troia uideri ; Virgile amalgame ici deux passages de l’Zliade, XXI, 526 ‘Esriuet 0 ‘ yéouwy [otanos Betou èri néoyov (= turrim) et XIII, 13 sq., où il est question du point le plus élevé de Samothrace, qui sert d’observatoire à Poseidôn ëvbev yo épalvero Tüca MÈv "lèn, Paivero 0 Hotaproro TOMG Ha vies AYatbv, — (2) 469, vestibulum ante ipsum primoque in limine Pyrrhus, locution fixée que Virgile a répétée avec une variante, VI, 273. Vestibulum ante ipsum primisque in faucibus Orci. — (3) 470, telis et luce coruscus aëna est imité d’IZ., XIII, 340 Üoce à aueodev AÛy yahxeln x0010wy dard AGUTOUEVAWY. — (4) 471-475 nous présentent un serpent menaçant reluisant dans sa peau neuve et pareil à un guerrier dans son armure d’airain ; l’IZ., XXII, 03 sqq. compare Hector attendant Achille à un serpent roulé dans son trou qui, le regard terrible, guette le passant ; les-deux choses sont différentes ; pourtant l’imitation est attestée par l'identité mala gramina pastus — Be:6owxbs xax2 qapuaxd ; le tout est dit dans le style orné et élégant propre à Virgile ; il faut noter
qu'il s’est emprunté à lui-même des traits de la description d’un serpent qui dérive en partie de Nikandre Theriac., 359 sqq., traits pittoresques qui du reste ne sont pas chez Nikandre, qu'il a retravaillés en introduisant des effets de style : 473 sqq. Nunc positis nouus exuulis nitidusque iuuenta Lubrica conuoluit sublato pectore terga Arduus ad solem et linguis micat ore trisulcis — G., III, 437 sq. Cum positis nouus exuuiis nitidusque iuuenta Vcluitur, 426 Squamea conuoluens sublato pectore terga, 439 Arduus ad solem et linguis micat ore trisulcis. Si l’on se reporte à II, 379 sqq., on voit que, dans un court espace, Virgile à emprunté à l’Zliade deux comparaisons où figure un serpent et qu’il y manifeste le même procédé, c’est-à-dire qu’il embellit Homère par des effets de style et reproduit des passages des Géorgique$. Il est notable qu'obligé par le sujet du IIe livre de s’éloigner de l’Zliade, qui ne lui offrait rien d’équivalent, il en tire cependant des comparaisons et des imitations de détail. — (5) 476. Ilsstyxs, le plus brave des Étoliens, est nommé dans l’II., V, 842 et 847, les deux fois avec l’épithète de neAwptoc“quicorrespond à ingens ; ce ne peut pourtant pas être lui qui agit 1c1, car 1l est tué par Arès ; Apollon prend la figure d’un autre Ilsoioas, héraut troyen, pour exciter Énée au combat, 17., XVII, 323 sqq. — ($) 479 sqq., cf. 401, ui patria; Virgile veut nous donner l'impression que Pyrrhus est un autre Achille, mais avec une férocité qui lui vaudra plus loin l’outrage de Priam.
P. 195. (1) 485, in limine primo, 469, primoque in limine, locution fixée. — (2) 486, Serv. : de Albano excidio translatus est locus ; Virgile s'inspire donc d’Ennius. — {3) 487, cauae aedes correspond au Cauaedium de la maison romaine ; Virgile, qui a pour système de ne pas dépayvser le lecteur par une couleur locale trop prononcée, ne représente pas le p*yxoov homérique et lui substitue le palais romain dans lequel il suit plus aisé-
ment l’action. — (f) 488, ferit aurea sidera clamor, JZ., Il, 153 avri 0 odoavoy ‘#:y ; en ajoutant aurea Virgile vivifie une locution banale et crée un beau vers d’aspect parnassien. — (5) 400, réminiscence
d’Apollon., Ayg., IV, 26 sq. où Médée x'005 © Edv ve Acyoc xx ÔlxAtdaG auporéowbey Erafuobs xx Tolywvy ravi ouro ; mais le sentiment de désespoir farouche appartient à Virgile. — (6) 495, loca milite complent, 20, uterumque armato milite complent ; fin d’hexamètre répétée mécaniquement. — (’) 496 sqq. Comparaison analogue 305 sqq. ; Virgile s’est inspiré librement d’Z/., V, 88 sqq. ; des deux côtés le torrent renverse des obstacles, mais ce ne sont pas les mêmes. — ($) 499 sqq. Vidi 1pse est unirappel intentionnel de 5, quaeque ipse miserrima uidi ; en même temps Virgile imite Eurip., Troad., 485 sq., x2° vov purovo-oy Loiauov.…. Totoôs Ô’ eïdoy Üppuaoty AôTn xitaopayvr’ èv ‘Eoxlwwnepqetuil reproduit les deux fragments de l’Andromaque d'Ennius cités par Cic., De Orat., III, 26, 102, 58, 217, T'uscul. disp., TI, 35, 85, Vidi ego te adstantem ope barbarica Tectis caelatis laqueatis Auro ebore instructam regifice. Hæc omnia uidi inflammari, Priamo ui uitam euitari, Iouis aram sanguine turpari. — (?) 503-507 sont inspirés directement d’I/, VI, 244 sqq. dans le palais de Priam Ilevrixovr’ Eveoav Üaauor éesvoto AtBoto IAroror AA AWV dedunuéivor : èvÜa dE naidss Kotuwvro Alouduoto Tao uv#6tns ah6yotsty avec insertion d'expressions empruntées au passage d’Ennius cité à la note précédente ; barbarico auro — ope barbarica…
auro ; en outre postesque superbi se trouve chez Lucr., IV, 1174. — (10) On est étonné de la répétition du mot postes qui se trouve 442, 454, 480, 490, 493, 504, c'est-à-dire six fois en 68 vers; c’est là une preuve que les morceaux dont l’ensemble forme la description du siège et de la prise du palais de Priam ont été rédigés fragmentairement. — (ll) 509 sq. Arma.... desueta, trementibus aeuo... numeris, 510 nequiquam... inutile ferrum ; nequiquam revient 515 pour faire pressentir le tragique et inévitable dénouement et 546 au moment suprême ; 509-510 arma... Ccircumdat... umeris, XII, 88 circumdat loricam umeris. — (12) 512 Aedibus in mediis... fuit... ueterrima laurus, VII, 59 Laurus erat tecti medio, répétition du même motif ; cf. ce que raconte d'Auguste Suét., Auz., 92 Enatam inter iuncturas lapidum ante domum suam palmam in compluuium deorum Penatium transtulit, ut coalesceret magno opere curauit ; il semble bien que le laurier de Priam doive quelque chose au palmier d’Auguste.
P. 196. (!) 521 sq. nec defensoribus istis Tempus eget, non, si ipse meus nunc adforet Hector rappelle intentionnellement 291 sq. si Pergama dextra Defendi possent, etiam hac defensa fuissent ; en insistant sur le fait qu’Hector lui-même aurait été impuissant à sauver Troie, Virgile nous invite à ne pas être sévères pour Énée, à quiil serait injuste de demander de faire mieux ; 1l tente ainsi de faire accepter le rôle ingrat qu'il lui prête. — (2) 528 uacua atria lustrat, XII, 474 alta atria lustrat hirundo, locution fixée reprise dans des circonstances toutes différentes. — (3) 530 Insequitur iam iamque manu tenet et premit hasta, XII, 748 Insequitur trepidique pedem pede feruidus urget, répétition du même motif. — (4) 536 sq. Di, si qua est caelo pietas, quae talia curet, Persoluant grates dignas et praemia reddant Debita, I, 603 sqq. di tibi, si qua pios respectant numina,... Praemia digna ferant, VI, 529 Di, talia Grais Instaurate, pio si poenas ore reposco, formule fixée d’adjuration solennelle. — (5) 545 rauco... aere, effet auditif qui n’ajoute rien à l’émotion et qui est de couleur parnassienne. — ($) 550 nunc morere est répété X, 743 : c'est une imitation d’77, XXII, 365 7rébvarr, mais Achille n’adresse le mot à Hector qu'après sa mort ; les deux fois Virgile a enchéri sur la cruauté. — (7) 550 sq. Pyrrhus n’a aucune raison de traîner Priam jusqu’à l’autel pour le tuer ; c’est donc un trait d'auteur, pour lui faire ajouter le sacrilège à la férocité. (8) 552 sq. Virgile a préparé cette brutalité matérielle par l’état d'âme violent qu'il attribue à Néoptolème, exsultat 470, furentem Caede 499 sq., ardens 520. — (?) 556 sq. Le contraste tragique entre le désastre des Troyens et leur puissance passée est un motif que répète Virgile, suivant son usage d'insister sur les effets. — (10) 557 ingens n’est pas ici une imitation d’//., XXIV, 477 Ilotauos uéyas ; le mot ingens figure 438, 476, 482, 480, 513, 557; Virgile a voulu produire dans ce passage l’effet du colossal, effet qu'il affectionne puisque le mot ingens revient 168 fois dans l’Enéide. — (1) D'après l’’IAiov root attribuée à Arktinos, Néoptolème tue Priam à l’autel de Zeus Herkeios, xai Nsontéhsuos mèv groxreiver Ilotauov Emi toy toù Aude vod ‘Ecxeiou Bwudoy xatapuyévra Kink., p. 49 ; c'est la version suivie par Eurip., Hekab., 23 sq., Troad., 16 sq., 481 sq:, Apollod., Ep., 5, 21; elle est reproduite sur certains monuments figurés ; dans 1’ Duks puxod Priam est arraché de l'autel de Zeus Herkeios et tué près
CARTAULT. 15
des portes de son palais Ilotauov 0 oùx amollaveiv bn Aécyeuws èt th ècydoæ roù ‘Eoxetov, hd droorachévra mo 105 Pwpod rapeoyoy ty Neonrodéuew | TOÛ rats tAç oiriac yevéoüar Oupax Paus. X, 27, 1 sq. C’est la version reproduite d’après l’’IAtïs puxod expressément nommée sur une coupe en terre cuite de l’Antiquarium de Berlin, Aych. fahrb., 1898, p. 80 sqq., pl. 5. D’après Pacuvius cité par Serv., 506 et 557, Priam est saisi par Néoptolème dans sa maison, traîné au tombeau d'Achille et tué près du promontoire Sigée. La version de Virgile est une combinaison originale ; il fait tuer Priam dans l’intérieur de son palais ; il substitue donc à l’autel de Zeus Herkeios, qui se trouvait dans la cour du péyasoy hellénique, l’autel des Pénates, qu'il paraît situer dans le peristylium de la maison romaine, lequel était fréquemment planté d'arbres : Priam n’est pas arraché de l’autel par Néoptolème comme dans l’’IAu pioa, ce quiest tout naturel, mais ramené à l’autel par Néoptolème contre lequel il s’est élancé, ce qui ne s'explique guère, mais ajoute au meurtre l'impiété: enfin Priam nous est représenté gisant sur le rivage, ce qui surprend ici, mais s'explique tout naturellement dans la version citée par Servius, d’après laquelle il est massacré au tombeau d'Achille. Virgile a fait un tableau dans lequel tout est combiné en vue du pathétique et de l'horreur mais non de la logique et de la vraisemblance de l’action, et cela est caractéristique de son art.
P. 198. (1) 566 aegra, hypallage pour aegri, montre qu'il s’agit d’une
mort volontaire. — (?) 575 C’est ce mouvement de fureur qui chasse momentanément le souvenir de ses devoirs envers les siens. — (3) 576 sceleratas sumere poenas — a scelesta, comme 584 feminea — a femina, 585 merentis — a merente. — {1) 588 Talia 1actabam, I, 102 Talia iactanti, locution fixée. — (5) 588 furiata mente se trouve déjà 407, locution fixée.
P. 199. (1) 577 Mycenas, cf. I, 650 sq. Ornatus Argiuae Helenae, quos illa Mycenis.. Extulerat. — (2?) 581 montre que tout le monologue est conçu sous l'impression actuelle du meurtre de Priam. — (3) 582
sudarit sanguine litus, Ennius cité par Nonius, p. 504, 32 terra sudat sanguine ; limitation d’Ennius est une raison accessoire d’accepter ces vers comme étant bien de Virgile. — (4) 586 sq. L'expression animumaue expiesse iuuabit Vitricis flammae, assouvir mon âme en contentant sa flamme vengeresse, a paru singulière avec raison ; elle est pourtant préparée par 575 sq., flammae correspond à exarsere ignes, ultricis à ulcisci..— (5) 590 refulsit a déjà été appliqué à Vénus, I, 402 rosea ceruice refulsit. — (6) 591 sq. Qualis... et quanta, 1/., XXIV, 629 sq. TH rot Aupôaviôns Ilotauos asual” ‘'AytAña ‘Oscoc Env ofoc te: c'est une simple imitation de style, les circonstances étant toutes différentes. Virgile suit ici la tradition que les dieux sont plus grands que les hommes ; de même les personnages héroïsés 773 nota maïor imago. — (7) 593 haec insuper addidit, XII 358, Atque haec insuper addit, locution fixée ; roseo... ore, cf. I, 402 rosea ceruice, a été appliqué par Virgile à Iris, IX, 5 roseo Thaumantias ore locuta est, c’est-à-dire banalisé. — (8) 595 quonam nostri tibi cura recessit ? nostri est expliqué par 596; Vénus se considère comme faisant partie de la famille. Expression analogue, G., IV, 324 sq. quo tibi nostri Pulsus amor ? — (°) 596 prius —
avant de punir Hélène ; le mot présuppose nécessairement la scène qué# précède. — (10) 598 Ascaniusque puer 563 parui casus Juli, cf. I, 267 sq. Virgile appelle indifféremment ici le fils d'Énée Ascagne et Iule sans donner aucune raison de ce double nom. — (11) C’est ce qui explique pourquoi l'incendie allumé par les Grecs dans son quartier et qui a atteint la maison de Déiphobe et celle d’'Ucalégon n’a pas attaqué celle d’Anchise, — (12) Le mouvement est emprunté à l’Z., III, 164 sq. où Priam dit à Hélène où tt pot aitin Écoi : Oeoi v5 pot œ'ruot eioiv, OÙ pot Èpwounoav méAeuoy noSdaxoUY ’Ayatwv; mais ce qui est chez Priam l’expression d’une indulgence délicate est chez Vénus un moyen risqué de se disculper. — (1) 602 Serv.-Dan. Latenter hic Venus suam purgat inuidiam dicendo Troiam deorum conspiratione subuerti; poterat enim ei obici, quod nisi ipsa rapiendi Helenam Paridi auctor fuisset, Troia non fuisset euersa. C’est ce que lui objecte avec beaucoup de raison Junon, X, 88 sq. La situation de Vénus est en effet fort scabreuse ; elle s’en tire adroitement en taisant ce qui rejetterait sur elle la responsabilité. — (14) 603 sternitque a culmine Troïiam, 290 ruit alto a culmine Troia, fin d’hexamètre reproduite mécaniquement. — (15) 604 sqq. est imité d’1I}., V, 127 où Pallas dit à Diomêde ’AyAdy 0’ ad vor am coÜaAuby EAoy, À nov éniev Opo’ ed yryvwoxns nuëv Üeov nÔè aa! avôox ; mais, outre que Virgile dit la chose dans un style plus orné, il en tire un effet bien plus puissant.
P. 200. (1) 612 sqq. Junon, acharnée contre les Troyens, ne pouvait guère manquer ici; prima 613 — la première à son poste, [, 24 prima = au premier rang ; toutefois le trait qui la représente appelant les longues files des assaïllants convient à un tableau d’ensemble, mais manque d'actualité puisqu'il y a longtemps que les Grecs sont dans la ville, cf. 373 Sd. ; le couplet se termine par un vers inachevé et soulève des difficultés ; il est enchâssé dans le contexte de façon à interdire l'hypothèse d’une addition marginale ; mais nous venons de voir que Virgile a opéré une suppression importante au IIe livre ; il est possible qu'après l’hémistiche actuellement inachevé il y eût primitivement quelque chose que Virgile aura marqué du signe de la suppression et que, conformément au principe de son édition, Varius a omis : 614 ferro accincta, 671 ferro accingor, locution fixée. — (2?) Les v. 622-623 dont le dernier est inachevé, sont superbes et résument le tableau d'ensemble ; il est certain pourtant qu'ils ne sont pas à leur place dans le contexte et ils se trahissent comme une addition marginale. Vénus vient de montrer à Énée les uns après les autres les dieux acharnés à la destruction de Troie ; ce n’est pas après son départ qu’Énée commence à les apercevoir, mais c’est à ce moment — Tum uero 624 — que l’anéantissement s’achève sous ses yeux ; on peut du reste expulser 622-623 du contexte sans qu’il en résulte une lacune. — (3) 624 considere in ignis se retrouve IX, 145, locution fixée. — (4) 626 sqq. Macr., Sat., V, 11, 9, rapprochant la comparaison de celle d'Homère, 11., XIII, 389 sqq. dont elle est imitée, dit avec raison : Magno cultu difficultatem abscidendae arboreae molis expressit, cum nullo negotio Homerica arbor absciditur ; il est certain que Virgile s’est efforcé de rendre la chute de l'arbre solennelle et dramatique ; l'image pourtant reste maigre par rapport à l’anéantissement d’une ville entière ; dans l’7/., XIII, 389 sq., XVI, 482 sqq., cf. IV, 442 sqq,,
c’est un guerrier jeté à terre qui est comparé à un arbre abattu ; par suite la comparaison agrandit, tandis qu'ici elle rapetisse ; 1l s’en faut que l’imitation homérique ait toujours servi heureusement Virgile ; un certain nombre de passages contre lesquels on a des objections à faire sont des emprunts homériques qui détonnent ; concusso uertice nutat 629, suüblimi uertice nutant, IX, 682, fin d’hexamètre répétée mécaniquement. — (5) 633. Ici se termine la série d'aventures qui commence au v. 336 ; dant tela locum flammaeque recedunt rappelle expressément in flammas et in arma feror ; 633 est important dans l'intention de Virgile, . puisqu'il montre que, sans l'intervention de Vénus, Énée était perdu ;
il s’est donc exposé noblement aux plus grands dangers. D’après une forme de la tradition à laquelle Virgile fait allusion [, 382, matre dea monstrante uiam, Vénus aurait indiqué à Énée la voie à suivre lorsqu'il S “embarqua ; d’après une autre, elle lui aurait facilité la sortie de Troie. Virgile qui connaît la légende la transporte au retour d’Énée de l’Acropole chez lui, ce qui semble une invention personnelle.
P. 201. (1) 634 patriae peruentum ad limina sedis, 620 tutum patrio te limine sistam ; l'identité de l’expression relie fortement les deux morceaux. — (2) Le discours d’Anchise soulève plusieurs objections : 640 est inachevé ; or, si l’on supprime 638-640, non seulement on ne crée pas de lacune, mais 641 se rattache exactement à 637 ; 637 nous avertit qu'Anchise se refuse à quitter Troie; or de ce refus nous attendons les raisons et 641 sqq. donne immédiatement ces raisons ; cette suppression supprime le mot aïtf, qui introduit le discours ; mais ai! manque également dans le discours d'Énée 657 sqq. ; il n’est donc pas nécessaire. On peut supposer que 638-640 sont une addition marginale, que Virgile a rédigée à une révision partielle du IIe livre, parce qu’il voulait prévenir le reproche d’égoïsme et que discedite 644 ne lui a point paru suffisant pour en préserver Anchise ; c’est le mot en effet que développent 638-640. D'autre part 645-6 n’ont Jamais été et ne sauraient être expliqués raisonnablement : ipse manu mortem inueniam ne paraît pouvoir signifier autre chose qu’un suicide, hostili ne pouvant être sous-entendu ; c’est une solution ; miserebitur hostis l'ennemi aura pitié du vieillard désespéré et lui fera la grâce de lui ôter la vie, en est une autre; maisal faudrait entre les deux une disjonctive; d’autre part, si c’est par pitié que l'ennemi le tue, ce ne sera point ‘parce qu'il convoitesses dépouilles ; c’est là une autre possibilité qui exclue la seconde et qui devrait y être rattachée par une disjonctive. Enfin — ceci n’est pas absolument décisif — il est étonnant qu’'Anchise fasse si bon marché de la sépulture dans un poème où Énée rend avec tant de conviction et de conscience les derniers devoirs à tant de personnes. D'où l'hypothèse que Virgile avait jeté à la marge, sans prendre encore parti, ces indications et que, comme elles se trouvaient par hasard composer deux vers mises bout à bout, Varius les a transcrites telles quelles par scrupule d’éditeur timoré et bien que réunies ainsi elle fissent non-sens ; Cf. un passage dans les mêmes conditions III, 684-686. Il est certain qu'après la suppression de 638-640 et de 645-648, le discours d’Anchise se suffit à lui-même et gagne en netteté, en force, en précision. — (3) 638 integer aeui est répété IX, 255; locution fixée, qui se trouve dans Ennius cité par Serv., IX, 253, deos aeui integros ; cf. Plaute, Merc., III,
2, 7 : cum est sanguis integer. — (4) 644 positum corpus, Lucr., III ; 871 corpcre posto. — (5) 647 sqq. Après son union avec Anchise, Aphrodite l'avait averti de présenter son fils comme le fils d’une nymphe, car, s’il nommait sa mère véritable, Zeus le foudroierait ; ceci en rapport avec la légende d’après laquelle l'union avec Anchise avait été imposée par Zeus à Aphrodite en punition de son orgueil; Zeus trouvait ainsi la punition suffisante et ne voulait pas de publicité. Anchise, en buvant avec ses compagnons, révèle le secret et est touché par le tonnerre de Zeus ; les effets de ce coup de tonnerre sont racontés différemment : suivant quelques-uns il est tué, suivant d’autres il est paralysé ou rendu aveugle. Virgile ne s’explique pas formellement sur son infirmité ; le fait qu'Énée l'emporte sur ses épaules montre qu’il ne peut pas marcher ; il peut cependant se lever 699 ; il s’agit donc d’une faiblesse des jambes et non d’une véritable paralysie. Cette infirmité n’est plus mentionnée dans la suite et n'empêche pas Anchise de jouer au IIIe 1. un rôle très actif. Elle ne sert donc qu’à expliquer les hésitations d’Anchise
à partir et à souligner la piété filiale d’'Énée. — (6) 655 Rursus in arma feror, 337 in flammas et in arma feror, identité de termes pour indiquer que c’est la même situation qui reparaît. — (7) 658 excidit
ore est répété VI, 686; c'est donc une locution de forme fixe; mais elle est employée dans deux circonstances tout à fait différentes et avec un sens différent ; ici non pas seulement « est tombé de tes lèvres », mais « a échappé à tes lèvres ».
P. 202. (1) 662 sq. montre que l'épisode de la mort de Priam était composé et inséré dans le texte quand Virgile a écrit ce morceau, mediis hostem in penetralibus 665 est un rappel direct de medium in penetralibus hostem. — (2) 664 per tela per ignis rappelle directement 632 sq. — (>) 673 sqq. Il est possible que Virgile ait songé à la scène célèbre entre Fector et Andromaque, 7, VI, 392 sqq. ; mais iln' y a pas de rapport direct. — (4) 682 sqq. Ce prodige était un prodige familier aux Romains : il était, dit-on, arrivé à Servius Tullius enfant, pendant son sommeil, et Tanaquil l’avait interprété en disant : eum clarum fore usque ad ultimam uitam, Serv., 683; Virgile n’en donne pas l'explication ; il se peut qu’il l’entende simplement ainsi; il l’a répété VII, 71 sqq. en l’appliquant à Lavinia et là 1l l'explique en disant que la miraculée aura un sort illustre maïs au prix de malheurs pour le peuple. C’est aussi la signification du prodige de la flèche embrasée, V, 519 sqq.; Aceste sera roi, mais une partie de la flotte d’Énée est incendiée. — (5) 688 caelo palmas cum uoce tetendit, X, 667 duplicis cum uoce manus ad sidera tendit, locution fixée variée légèrement. — ($) Tout ceci est purement romain ; il y a quelque chose d’analogue, Od., XX, 98 sqq. où Ulysse demande à Zeus une vwïun et un téox Ado. Zeus l’exauce en faisant entendre un coup de tonnerre, puis la on se produit ; ce qui distingue Virgile, c’est l’observance des formes du rituel romain. — (7) 697 signantemque uias, V, 526 signauitque uiam flammis, locution fixée. Servius, I, 382, rappelle la légende d’après laquelle l'étoile de Vénus aurait guidé Énée jusqu’au territoire de Laurente. Naturellement, Virgile n’a jamais songé à la suivre et elle est incompatible avec la forme qu’il a donnée à la teneur de l’Enéide ; mais il se peut qu'il lui ait emprunté l'étoile filante. — (8) 702 sq. Di patrii... uestro... in numine
Troia est, IX, 247. Di patrii, quorum semper sub numine Troia est, c'est une dominante exprimée par une forme fixe.
P. 203. (1) 705 sq. per moenia clarior ignis Auditus, 301 Clarescunt sonitus, c’est le même effet répété. — (2?) 708 Ipse subibo umeris, IV, 599 quem subiisse umeris confectum aetate parentem, souvenir direct du récit d'Énée, qui montre avec quelle attention Didon l’a écouté. — (8) 715 Religione patrum se retrouve VIII, 598, locution fixée. — (f) 717 Tu genitor cape sacra manu patriosque penates,293 sacra suosque tibi . commendat Troia penates, 320 sacra manu uictosque deos, passages de
concordance et de rappel ; Virgile ne détermine point quels sont ces objets sacrés qu'Énée emporte indépendamment des Pénates ; sans doute la statuette de Vesta et le feu sacré 206 sq. Énée portant son père sur ses épaules, tenant d’une main ses armes, donnant l’autre à Iule, ne pouvait évidemment pas se charger des Pénates ; c'était là une raison suffisante pour qu'il les confiât à son père. C’est sans doute à une révision partielle et en se souvenant d’17., VI, 266 sq. où Hector, revenant du combat, dit à sa mère : Xeoo Ô' ävinrousty Au Aeiferw a0omx oivoy “Afopat que Virgile a voulu expliquer la chose par un rite religieux et qu'il a ajouté à la marge les v. 718-720 dont le dernier est inachevé ; cf. Macr., Sat., III, 1, 1-8 et Tite-Live, XLV, 5, 4 : cum omnis praefatio sacrorum
eos, quibus non sint purae manus, sacris arceat. — (5) Serv., 711... bene ire singulos facit : scit enim multitudinem facile posse deprehendi. Serv.- Dan. « longe » ideo ut scit prooeconomia, quod errare potuerit. — ($)
721 latos umeros est l'expression homérique : sboéas wuoue ; quant à la peau de lion elle est également homérique, 1I., X, 23 sq. en parlant d'Agamemnon ‘Au Ô Ëmewra Oavoivov Ééosaro dépmua Àéovroç A Dwvoc meyaAoto moûnveré.
P.204.— (1) 749 cingor fulgentibus armis; c’est l'expression homérique : reûyea Taupavowyra . [Il ne faut pas attribuer une importance spéciale au mot fulgentibus et y voir de la part d’Énée une preuve de la négligence de précautions nécessaires, cf. 734 ardentis clipeos... aera micantia. — (2) 753 sq. uestigia retro obseruata sequor, IX, 393 uestigia retro Obseruata legit, même motif répété dans les mêmes termes.
P. 205. (1) 763 Troïa gaza se trouve déjà I, 119, locution fixée. — (2) 764 ongo ordine se retrouve I, 701, VI, 754, locution fixée. — (3) 768, Ausus quin etiam..., etc. n’est pas à sa place après 761-767; quin etiam enchérit sur ce qui précède ; or ce n’est pas une grande hardiesse que de regarder le butin réuni par les Grecs ; si au contraire on supprime 761-767 la gradation s'établit naturellement. Pour retrouver Créuse, Énée a traversé une partie de la ville, ce qui est périlleux, et est retourné chez lui; or les Grecs sont là ; il aurait pu tomber entre leurs mains. Ensuite il monte à l’Acropole qu'il a laissée occupée par les Grecs. Ne réussissant pas à trouver Créuse, il l’appelle à haute voix, ce qui est le comble de l’imprudence, car cela peut le faire découvrir. Ceci, ainsi que le vers inachevé, montre que nous avons affaire à une addition marginale. En mettant Énée à même d’apercevoir les captives, Virgile voulait sans doute lui faire constater qu'elle n’était point parmi elles ; 761-767 sont le début d’un développement qu'il n’a pas fait ; peut-être aurait-il dit que cette absence de Créuse faisait craindre à Énée un sort plus cruel. On remarquera que le morceau 785-787, qui se termine par un vers inachevé,
a pour but d’attester que Créuse ne sera point captive ; or, si on le supprime et si on met entre parenthèses lacrimas dilectae pelle Creusae 784, non seulement on ne crée pas de lacune, mais on obtient une suite meilleure, sed me 788 s’opposant directement à tibi 784; elle vient d’apprendre à Énée le sort qui l’attend, elle lui fait connaître son sort à elle. On peut croire que les deux additions marginales 761-767 et 785-787 sont en rapport étroit et que Virgile les a écrites en même temps, se réservant d'en tirer parti plus tard. D’après une forme de la légende, la femme d’'Énée, Eurydiké, dans l'épopée ionienne, Créuse plus tard, accompagnait Énée dans sa fuite. Pausanias dit qu’elle figurait parmi les captives dans le tableau de Polygnote à Delphes, mais ilajoute X, 26, 1 nt dè tn Kocoïon Aéyououw 6 À ewv prrno xx ’Awooôtrn Goueias dTd Toy “EArvwy adriv &o0:savro. C’est cette dernière forme de la légende que Virgile a adoptée ; mais c’est peut-être sous l'influence de la seconde, à savoir qu'elle avait été emmenée en captivité, qu'il à rédigé les deux additions marginales en question. — (4) 772 infelix simulacrum parce qu'il ne lui rendra pas Créuse qu’en réalité il n’a plus revue, nec post oculis est reddita nostris 740 ; le mot umbra est singulier, puisque Créuse est vivante ; il est peut-être employé parce que, cela, Énée ne le sait pas encore ; en réalité, c’est une apparition comme les apparitions de-rêve. — (5) 774, cf. I., XXIV, 359 sq. ‘Opôxi Ô vrolyes Éorav ëvi yvauroïor péhesoty, Et 0 tapwv: Virgile a ennobli la formule en remplaçant les poils par les cheveux. — (6) 777 o dulcis coniunx se trouve G., IV, 465, dans un passage dont la rédaction est contemporaine de celle des premiers livres de l’Enéide ; sine numine diuom se retrouve DD E0S cic mm locuuon fixée, qui rappelle 77, V, 185, o0y 6 avevle 0eoù tode uaiverar, Od., VI, 240 où naviwv aéxntr Beüv, — (7) 780 uastum maris aequor arandum rappelle directement 295: pererrato…. ponto. — (©) 781 sq. ubi Lydius arua Inter opima uirum leni fluit agmine Thybris est imité d'Ennius cité par Macr., Sai., VI, 4, 4 : quod per amoenam urbem leni fluit agmine flumen ; Virgile a remplacé les mots qui ne convenaient pas, Rome n'étant pas encore fondée ; il a remplacé flumen par Thybris parce qu'une désignation précise était nécessaire
et que fluit flumen n'était pas de son style. — (°) 792-794 répétés VI, 700-702 sont une traduction libre d'Od., XI, 206 sq. avec addition d’un souvenir d’Apollon., IV, 877, nvoin ix£An — par leuibus uentis.
Seulement dans l’Od., où Ulysse veut embrasser sa mère, celle-ci lui explique ce que c’est qu’une ombre; ces vieilles formules appliquées à Énée, qui n'a pas la naïveté des héros homériques, sont déplacées. Le passage analogue, 11., XXIII, 99 sqq. a influencé G., IV 499 sqq. note xanvos — ceu fumus; multa uolentem Dicere, En., II, 790 sq. se trouve également G., IV 501 sq., En., IV, 390, VII, 449 avec quelques variantes.
P. 206. (1) Ce qu'il faut remarquer, c'est que l'indication regia coniunx Parta tibi 783 sq. devrait faire réfléchir Didon, si la passion n'était pas aveugle. — (2?) 796 sq., Serv.-Dan. voit là une adaptation de Naevius ramenée au style virgilien.
GCEPAPIHIRENIM
Préparatifs. Départ de Troade (1-12). — 1. Didon, I, 753 sqq., avait demandé à Énée de lui raconter les malheurs de Troie dûs à la perfidie des Grecs et ses voyages errants ; le IIe livre répond à la première partie de la question, le IIIe à la seconde (1) ; toutefois, le ITe livre est rattaché directement aux termes mêmes dont s’est servi Didon par la reprise des mots insidiae Danaum, tandis que le mot errores ne figure pas dans le IIIe (2). Ce qui est plus important, c’est que le IIe livre est soudé étroitement au I®T par la continuation immédiate de l’action : Didon interroge et tout de suite Énée répond. Il n’en est pas de même du IIIe par rapport au II. Après II, 804, on s'attend à ce qu'Énée donne quelques détails sur la façon dont il s’est installé dans la montagne ; au lieu de cela nous trouvons un préambule qui donne une vue grandiose de la destruction de Troie, mais qui ne s’expliquerait que si Virgile signalait une pause dans le récit d'Énée ; cette pause s’expliquerait, puisque ce récit est très long et qu'il pourrait naturellement être coupé en deux parties; on comprendrait qu'Énée reprenant la parole résumât les événements antérieurs ; mais le texte n'indique pas cette pause. Le récit d’Énée paraît fait sans interruption à la suite d’un banquet ; il n’y a pas de suspension de séance. Il suit que les v. 1 sqq. ont dû étonner les auditeurs, en d’autres termes, que le IIIe livre a été composé indépendamment du Ile, ce qui explique l'existence du préambule, lequel coupe la continuité de la narration.
Il y a dans ce préambule des choses qui sont en accord avec le IIe livre et qui témoignent de l'unité de la conception de l'Enéide ; que Troie ait été anéantie par la volonté des dieux — uwisum superis 2 —, c’est là une affirmation qui est une dominante du II° livre ; qu'ils soient dans la main des destins — jata 7, fais à —, c'est une autre:
dominante du II® livre. On peut admettre que, malgré les avertissements d'Hector et de Créuse, ils consultent les dieux sur la direction
à prendre — auguris dixom 5 — ; mais Énée sait pertinemment qu’il doit s’exiler (1) ; les auguria diuom ne peuvent lui recommander de rechercher des pays déserts — desertas… terras 4 —, ce qui n’est
justifié que pour la Crète (?), tandis que l'Italie, but du voyage, n'est pas un pays désert ; les auguria diuom l'auraient donc trompé. Mais surtout on ne comprend pas qu'averti par Hector et par Créuse qu il doit traverser de vastes espaces de mer, il s’en aille aborder sur la côte voisine de Thrace et spécialement qu’il essaie de relever Troie en Thrace quand Créuse lui a nommément désigné le Tibre. Ces contradictions prouvent jusqu’à l'évidence que le IIIe livre est indépendant du ITe.
Les voyages d’Énée sont la contre-partie de ceux d'Ulysse, mais ils en sont très différents et l’imitation de Virgile a un caractère très spécial. D'abord il a réduit singulièrement le nombre des aventures qui ont pour origine l'Odyssée : nous ne retrouvons que Circé, Charybde et Scylla, les bœufs mangés, le Cyclope. Ensuite Virgile ne pouvait répéter les aventures d'Ulysse en substituant Énée à celui-ci ; 1l s'est donc borné à y faire allusion pour attester sa dépendance de l'Odyssée, mais en faisant jouer à Énée un rôle tout autre que celui d'Ulysse. De Circé il ne fait qu’une courte mention et il y est revenu au début du VIT livre ; Charybde et Scylla sont décrites, cette dernière autrement que chez Homère, mais Énée ne s'engage pas entre elles et ne tente point de passage périlleux ; les bœuis mangés apparaissent dans des circonstances très différentes et l’aventure n’a pas les mêmes conséquences ; enfin Énée ne va pas chez le Cyclope, et c’est par un récit résumant celui de l'Odyssée que nous apprenons ce qui y est arrivé à Ulysse. Enfin le caractère sérieux du récit odysséen a disparu. Les -parages que fréquente Énée étaient bien connus des Romains ; ils n'avaient rien de fabuleux et les contemporains d'Énée les connaissaient pour y être allés. Il ne s’agissait même pas de raconter des voyages à la découverte comme dans la première partie des Aygonautiques d’'Apollonios ; la géographie des lieux où passe Énée était fixée et on ne pouvait rien en dire de nouveau. Les périls que court Ulysse et dont il sort à son honneur grâce à son courage et à son ingéniosité ont forcément disparu. Énée ne court presque aucun danger et surtout ne provoque pas le danger. Le caractère de ses voyages c’est d’être familial et de consister en partie en des visites faites à des amis ou à des parents. Les Troyens sont rattachés par des liens d’hospitalité à la famille régnante de
Thrace ; à Délos, il se trouve que le prêtre-roi Anius est un vieil ami d’'Anchise ; en Épire, ils rencontrent Hélénus, le fils de Priam, et Andromaque, la veuve d’'Hector, fixés dans une Troie nouvelle. En outre, une différence essentielle entre Énée et Ulysse, c’est que celui-ci erre à l'aventure. Virgile a imaginé pour les voyages d’'Énée un principe directeur qui lui appartient en propre et qui, du reste, ne lui a pas donné tous les résultats qu'il en attendait : faire partir les Troyens ignorants du but et le leur révéler progressivement, de telle sorte que leurs étapes soient marquées par des oracles. Ne sachant point d’abord où ils vont, ils tentent de s'établir en Thrace ; un prodige leur montre qu'ils ont fait fausse route. Ils vont donc a Délos consulter Apollon ; il eût mieux valu commencer par là; l’oracle mal interprété les conduit en Crète ; l'insuccès de la colonisation leur apprend qu’ils se sont trompés. Là, les Pénates leur révèlent clairement que c’est en Italie qu'ils doivent se fixer. Désormais ils n’ont plus qu’à chercher à gagner l'Italie et le IIIe livre menace de tourner court. Il faut donc inventer autre chose. Une tempête les détourne de leur chemin ; de même au Ier livre une tem- pête les éloigne de l'Italie ; c’est le même motif qui se répète ; peut-être dans l’Enéide définitive, Virgile aurait-il supprimé cette tempête écrite avant celle du Ier livre, mais qui fait double emploi, en conservant celle du Ier livre autrement développée et importante. Quoi qu'il en soit, les Troyens obtiennent encore là une longue prophétie, celle d'Hélénus, maïs qui a un caractère différent des précédentes, puisque, le but étant connu, il ne s’agit plus que de l’atteindre par le chemin et avec les moyens les plus sûrs. Désormais l'intérêt du livre n’est plus que dans les incidents de la navigation. | La superbe Ilion est tombée () ; bâtie par Neptune, ses ruines fument à terre (2). On fait les préparatifs de départ, on consulte les dieux, on construit la flotte ; pour ces opérations, Énée emploie la première personne du pluriel : agimur 5, molimur 6, contrahimus 8, ce qui montre qu'il n’est pas le directeur unique de l'expédition. En effet c’est Anchise qui, tout à fait au début de la belle saison ($), donne le signal du départ (#) et ainsi s'affirme cette dualité de direction qui règne dans tout le IIIe livre, les fonctions d’Anchise et celles d'Énée n'étant pas strictement distinguées, bien qu'Anchise ait spécialement le rôle d’interprète-des dieux. C’est une collaboration familiale que Virgile a instituée, collaboration qui, dans son intimité, fait le plus grand honneur aux bons sentiments du père et du fils, mais qui diminue la responsabilité d'Énée en ne concentrant pas dans sa personne toute l'initiative du chef. Ni Ulysse ni Jason ne
partagent ainsi leur autorité. Ce qui appartient en propre à Énée ce sont les sentiments, Virgile étant plus soucieux de le faire valoir par ses sentiments que par ses faits et gestes. Seul il pleure en quittant
les champs où fut Troie — campos ubi Troia fuit 11 —, ce qui est touchant (!). Puis il s'embarque avec ses compagnons, son fils — gnatoque 12 —, que Virgile ne laisse jamais oublier, et les Pénates,
qui sont les grands dieux (?).
Fondation d'Aeneadae. Polydore. (13-68) — 2. Énée se dirige vers la Thrace (?) et y aborde. Le motif qui le guide c’est qu'il existe des liens d’hospitalité entre la famille régnante de Thrace et celle de Troie. Il est singulier qu’il ne s’enquière point des hôtes qu’il comptait y rencontrer et qu'il agisse comme dans un pays inhabité. Virgile ne s'inquiète pas toujours de la vraisemblance des faits matériels. Sur le rivage () il fonde une ville — c’est sa première tentative et elle est malheureuse, fatis ingressus iniquis 17 — et il imagine pour elle un nom tiré du sien : Aeneadae (5). Puis il offre un sacrifice à sa mère, aux dieux sous les auspices desquels la construction de la ville a été commencée et immole un taureau à Jupiter (?). C’est surtout dans ce livre qu'il apparaît comme pieux ; il fait des sacrifices et accomplit des rites. Alors se produit un prodige d’un genre macabre et sépulcral dont Virgile x soin de noter le caractère effroyable — horrendum et dictu… mirabile monstrum (7) 26 — et l'impression sur Énée — frigidus horror 29, eloquar an sileam ? 39 — ; nous sommes avertis qu’il nous faut frissonner. Sur une éminence voisine avaient poussé des cornouillers et des myrtes (8). Énée veut arracher des tiges de ces arbustes (°) pour orner les autels de feuillage (19) ; il voit découler de leurs racines rompues un sang noir qui tache la terre. Il recommence : même résultat épouvantable ; en proie à une foule de pensées (11), il supplie les nymphes des champs et Mars, dieu de la Thrace, de détourner cet affreux présage ; à une troisième tentative, un gémissement lamentable sort du tertre, une voix souterraine se fait entendre qui supplie Énée de ne pas tourmenter un mort enseveli, un compatriote, Polydore, dont c’est le sang qui coule, qui l'invite à fuir (2) ; il a été percé à cette place de traits qui ont pris racine. Énée est stupéfait — obstipui 48 — ; ses cheveux se dressent sur sa tête et sa voix reste dans sa gorge. C’est évidemment le comble de l'horreur. Il raconte alors brièvement l’histoire déplorable de Polydore dans des termes où Virgile s'inspire de très près de l'Hécube d'Euripide, poète pour lequel il avait beaucoup de goût et vers qui il se sentait une attirance (1). Confié au roi de Thrace par Priam son père, avec beaucoup d'or, au moment où celui-ci se voyait
assiégé (1) et commençait à prévoir la défaite, 1l a été égorgé par le traître, qui s’est mis du parti d'Agamemnon victorieux et s’est emparé de l'or (?). L'histoire est assez analogue à celle de Sychée et de Pygmalion ; Virgile est pauvre dans l'invention des faits (?). Énée demeure un instant glacé d’épouvante — pauor 57 — ; revenu à lui, il se conduit comme le prêtre romain qui, averti d’un prodige, en référait au Sénat, qui décidait des mesures à prendre pour apaiser les dieux. Il fait son rapport — yrejfero 59 — aux principaux chefs et surtout à son père et leur demande leur avis — sententia 59 — ; la résolution unanime est d'abandonner un pays souillé par le crime ; auparavant on fait à Polydore des funérailles solennelles ; c'est la première des cérémonies funèbres que Virgile accumule dans l'Enéide ; elle est décrite sommairement ; mais l'essentiel du rituel romain s’y trouve : construction d’un tumulus (#) colossal — ingens 62 —, autels lugubres pour les mânes (°), ornés de bandelettes sombres et de noirs cyprès, lamentations des Troyens ($), offrande de lait et de sang des victimes, adieu suprême adressé à l'âme qu'on installe dans son tombeau (?).
Oracle d’'Apollon à Délos. Interprétation d'Anchise (69-120). — 8. Aussitôt que le temps le permet on remet les navires à flot et on se réunit sur le rivage (8). On quitte le port ; la terre et les villes disparaissent (*). On se dirige vers Délos (10), île consacrée à la mère des Néréides et à Neptune Égéen (!), autrefois errante et qu'Apollon (2) a rendue stable en la rattachant à Myconos (3) et à Gyaros. De qui vient l'initiative ? Probablement d’Énée qui, n'ayant aucune notion sur le terme de ses voyages, veut consulter l'oracle. Les Troyens fatigués (1) débarquent et entrent avec un sentiment de vénération dans la ville d’Apollon ; tout est sacré à Délos. Ce n'est point par hasard, mais par amour du contraste qu'après avoir conduit les Troyens dans une terre scélérate, il les amène dans un pays saint par excellence. Le roi-prêtre () Anius s'oppose au roi meurtrier Polymestor. S'il avait voulu raconter des légendes, il aurait pu rapporter celle d’Anius dans laquelle se mélangent le culte d’Apollon et celui de Dionysos (16). Mais son but n’est pas de narrer des histoires ; il se propose uniquement de concentrer l'attention sur ce qui arrive aux Troyens. Comme il tient à promener Énée en pays ami, 1l fait d’Anius un vieil ami d’Anchise, sans dire où et quand s’est formée cette amitié (1°).
Énée s'approche avec un sentiment d’adoration (1) du temple d’Apollon(1l?) et demande au dieu(?) un oracle qui le tire de l'ignorance où 1l est sur le but de ses pérégrinations, qui lui assigne une demeure
fixe, une ville, une nationalité (1). Cet oracle est désigné par le mot romain augurium 89, qui n’est pas le mot propre. La réponse ne se fait pas attendre ; elle se produit dans des conditions, qui paraissent être celles de l’oracle de Delphes ; les Troyens se prosternent (2) ; l'oracle enjoint aux Dardanides de retourner dans le pays dont leurs ancêtres sont originaires ; c'est là que la race d’Énée, jusqu'à sa postérité la plus reculée, deviendra la maîtresse de l’univers (5), prédiction que Virgile ne se lasse pas de répéter parce qu’elle est fondamentale dans l'Enéide. Les Troyens viennent d’être en proie à de fortes émotions religieuses ; ils accueillent les paroles du dieu avec une joie énorme — sngens 99 — et tumultueuse — nous suivons ainsi leurs états d’âme —, et ils réclament l'explication de leur sens mystérieux ; cette explication, c’est Anchise qui la donne en se remémorant des souvenirs anciens et en s'adressant (#) aux proceres 103, comme Énée s'était adressé à eux à propos du prodige de Polydore ; mais elle est erronée, parce qu’il n’a pas vu que le mot important de l’oracle était Dardanidae 94. I1 pense que le pays désigné doit être la Crète, où il y a un mont Ida et qui est le berceau de la race troyenne, gentis cunabula nostrae 105 correspondant à antiguam.… matrem 06, cf. 94 sq. ; la Crète est un pays très fertile — wberrima regna 106 correspondant à wbere laeto (5) 95 —, mais il se prend ici à un détail qui lui cache le principal ; c’est de Crète qu'est venu Teucrus, qui a fondé un royaume en Troade, à une époque où Ilion, où la citadelle de Pergame n’existaient pas et où la population habitait encore dans les vallées (6) ; c’est de là qu'est venu le culte de Cybèle avec les Corybantes, que Virgile, par un syncrétisme usuel dans l'antiquité confond avec les Curètes, prêtres de Jupiter (7). Il exhorte donc les Troyens à gagner la Crète, qui, avec un vent favorable, n’est distante que de trois jours (8) et pour compléter le caractère religieux de l'épisode, il offre un sacrifice (°).
Séjour en Crète. Prophétie des Pénates. Départ (121-101). — 4. Les Troyens apprennent par la renommée (1?) — moyen noble et épique — qu'Idoméneus a abandonné son royaume paternel en Crète — Virgile, suivant son habitude dans tout ce passage, ne raconte pas à la suite de quels événements (1!) — et qu’il y a là un territoire vacant. La navigation est décrite en quelques vers où se pressent des noms grecs harmonieux accompagnés d’épithètes qui sont pittoresques, mais qui ne témoignent pas d’impressions personnelles ; Virgile, au moment où il écrivait, n'étant pas encore allé en Grèce, c'est du pittoresque de lecture. Les Troyens côtoient Naxos, dont les collines sont fréquentées par les bacchantes — il n’est pas question de
la légende d'Ariane — Donysa qui est verte, Olearos, Paros d'une blancheur de neige — à cause de ses marbres — et, d’une façon générale, les Cyclades éparses sur la mer ; ils s'engagent dans les détroits, où la multitude des îles entretient un ressac perpétuel (1). Au point de vue des réalités, il est douteux qu'ils aient pu apercevoir Donysa qui leur est restée cachée par Naxos et c’est seulement après avoir longé la côte de Paros qu'ils se sont trouvés en vue d’Olearos ; Virgile est plus préoccupé de composer des vers harmonieux que de rivaliser d’exactitude avec un livre de bord. Dans ces passages difficiles on navigue à la rame ; le nauticus clamor (?), ce sont les cris rythmés des rameurs excités par le chef de nage et qui cherchent à se dépasser ; ils sont pressés d’arriver en Crète, séjour de leurs aïeux, ets’y exhortent réciproquement. Ils sont encore sous l'impression de la joie que leur a causée l’oracle et qui contraste avec le sort malheureux qui les attend. Une fois en pleine mer on trouve un vent favorable (*) et on met à la voile ; on aborde sans encombre — adlabimur 131 — en Crète. Énée nous apparaît pour la seconde fois dans le rôle de fondateur de ville ; cette description, un peu plus développée que celle de la fondation d’Aeneadae ({), n’est qu'un modeste diminutif de ce que sera celle de la fondation de Carthage. Quant à l’état d'âme d’Énée, nous voyons que celui-ci apporte là toute son ardeur — auidus 132 —, qu’il est heureux de remplir son désir — opéatae urbis 132 —; il appelle la ville Pergame (5) ; ses compagnons accueillent le nom avec joie ; il les exhorte à aimer leurs foyers — c’est un trait fondamental de son caractère que l'attachement à la famille — et à construire sur l'emplacement de la citadelle (6).
La réalité ne répond pas à ces espérances et à cette allégresse ; on venait de tirer à sec les navires sur le rivage ; on était occupé de mariages et d'agriculture, quand éclate une peste qui s'attaque aux hommes, une calamité qui atteint les arbres et les moissons, fléau que Virgile décrit brièvement avec des traits qu'il emprunte a Lucrèce et:à ses propres Géorgiques (*). Puis la canicule vient brûler les champs qui demeurent stériles. C’est encore une tentative manquée. Anchise, qui a conseillé de venir en Crète, ne voit d'autre ressource que de retourner à Délos pour consulter de nouveau Apollon.
Ici les Pénates interviennent pour tirer les Troyens d’embarras ; il fait nuit (8) ; Énée est couché et endormi (°) ; les Pénates phrygiens qu'il a sauvés de l'incendie lui apparaissent exactement sous la forme de leurs images dans un rayon de lune qui se glissait à travers les. fenêtres (10), soit qu'il s'agisse d’un effet qu'il a observé avant de: s'endormir, soit que ce soit là un simple jeu de son imagination.
Ils calment ses inquiétudes (1) — c’est toujours 1n chef très préoccupé des choses — et lui tiennent un discours empreint de cette netteté et de cette précision qu'ont toujours les discours d’affaires chez Virgile : ce que lui dirait Apollon s’il revenait à Délos, il le lui dit (2?) actuellement par leur bouche ; c’est lui qui les a envoyés dans sa maison — ce ne sont donc pas de vains simulacres, mais leurs personnes divines qui sont là —. Ils l’ont suivi depuis Troie ; ce sont eux qui glorifieront ses descendants et donneront l’empire à la ville qu'il fondera — toutes les fois qu'il est question des Romains, par anticipation, Virgile proclame leurs hautes destinées futures ; c’est une dominante —. Ils enjoignent à Énée de leur préparer un séjour digne d'eux et de continuer à fuir. Ce n’est pas la Crète que lui a désignée Apollon, mais bien le pays que les Grecs appellent l’Hespérie, qui a été habitée par les Oenotres et qui maintenant a pris d’un chef récent le nom d'Italie (5) ; c’est là le séjour destiné aux Pénates ; c'est de là que sont originaires Dardanus — qui est le fondateur de la Dardanie — et Iasius, à qui ils doivent leur existence (4). Ils l’engagent à se lever, à rapporter joyeusement leurs paroles à son père ; c’est vers Corythe et l’Ausonie qu'il doit se diriger ; Jupiter défend aux Troyens de s'établir en Crète.
L'intervention de Jupiter n'est pas seulement motivée par le fait qu'ils sont en Crète et que la Crète est l’île consacrée à Jupiter — Tlouis magni…. insula 104 —, mais parce que, si Jupiter ne se mêle pas à l’action dans le détail, comme Junon et Vénus, il la dirige de haut, dans ses grandes lignes, en qualité d’exécuteur conscient des arrêts du fatum et préside à ce qui est décisif ; au IIe livre,ila présidé à la destruction de Troie, parce qu'il était fatal que Troie fût détruite, mais il a donné à Anchise et à Énée le signal du départ, parce qu'il fallait qu'ils partissent ; ici, c’est lui qui interdit le séjour en Crète, parce qu'il est fatal que les Troyens se fixent en Italie. Ce qui est plus important, c'est la justification de cette décision dans la bouche des Pénates par la mention de Dardanus et d’'Iasius ; en adoptant la légende étrusco-romaine qui rattachait Dardanus à l'Italie, Virgile donne à l'établissement des Troyens en Italie un sens tout spécial ; ce n’est pas un peuple qui, expulsé de sa patrie, se transporte à l'étranger ; leur migration est un retour ; ils vont reprendre possession du sol dont leurs ancêtres sont originaires ; ils reviennent à leurs antiques foyers ; ils sont de race italienne ; ils reprennent leur place dans un pays qui est le leur. Jusqu'à présent et d’une façon générale dans le IIIe livre, les Troyens se proposent de fonder une Troie nouvelle ; or, dans les six derniers, ce n’est plus
de cela qu'il s'agit. Virgile a reconnu que si les Troyens doivent être un élément dans la constitution de la nationalité romaine, en fait, la substance même de cette nationalité est italienne ; elle le devient à peu près complètement si les Dardaniens d'Énée, tout en arrivant d'Asie, ne sont cependant pas de souche asiatique, mais italienne. Ceci est fondamental dans la conception de l’Enéide. Quant à Tasius, il est nommé ici parce qu'il est le fondateur des mystères de Samothrace et que c’est à lui que les Pénates, qui s’identifient nettement avec les Grands Dieux doivent leur existence officielle (1).
Quand un songe est très impressionnant, il arrive qu'il réveille et qu'il se prolonge par une hallucination. Énée a été violemment secoué par la vision qu'il a eue — attonitus uisis 172 — ; le sommeil le quitte — nec sopor illud erat 175 — ; il a la sensation qu'il a devant lui les Pénates eux-mêmes en chair et en os et il est couvert de sueur {?); il se lève brusquement et comme ïl est pieux, c'est-à-dire dévot à la façon des Romains, il accomplit immédiatement les rites religieux usuels en pareil cas ; il lève vers le ciel ses mains renversées — supinas 176 — et prie ; puis il fait l’offrande au foyer. Cette cérémonie terminée, 1l expose la chose (3) à Anchise, comme les Pénates lui ont enjoint de le faire et dans l’état d'âme qu’ils lui ont prescrit — laetus 178 — ; cf. 169. Anchise reconnaît son erreur () causée par la double origine des Troyens : Dardanus et Teucrus. Il rappelle à son fils () que Cassandre parlait souvent de l’Hespérie, souvent de l'Italie où les Troyens devaient régner, mais que cela paraissait invraisemblable et que du reste Cassandre n'était jamais crue; il n’y a donc plus qu’à suivre l'indication de Phoebus. Virgile donne ici aux Troyens la psychologie de la foule épique qui approuve toujours les paroles du chef ; ils obéissent ($f) avec des transports de joie — ouantes 189 — ; il semble au premier abord qu'ils auraient quelques raisons de ne pas être absolument satisfaits : l'erreur d’Anchise leur a coûté cher ; mais si leurs épreuves ne sont pas terminées, au moins savent-ils maintenant où ils vont ; la consigne donnée par les Pénates était du reste d’être joyeux. Ils mettent donc à la voile et se lancent sur la vaste mer en laissant en Crète quelques-uns des leurs (?).
Tempête (192-208). — 3. Fixés sur le but de leur voyage, les Troyens n’ont plus qu’à se diriger vers l'Italie ; ni Énée, ni Anchise n'hésitent sur la route à suivre ; ils savent évidemment la géographie : mais s'ils arrivaient directement, le IIIe livre tournerait court. Virgile a donc imaginé une tempête, qui les jette hors de leur route — excudimur cursu 200 — ; c'est pour cela qu'elle est introduite ici; au Ier livre, la tempête les empêche d'aborder en Italie ; la répétition
du même motif témoigne d’une certaine pauvreté ; mais qui sait si dans le IIIe livre remanié Virgile aurait conservé ce motif, qu'il avait utilisé ailleurs ? Il est vraisemblable que, comme celle du Ier livre, elle est dûe à une force surnaturelle, bien que Virgile n’en dise rien et qu'Énée ne paraisse pas le savoir. L’imitation de l’Odssée étant tout à fait directe et se manifestant par des fragments de traduction littérale, on peut la considérer comme la première tentative de l’auteur pour faire passer en latin la tempête homérique et comme l'esquisse de celle du Ier livre singulièrement plus développée et plus dramatique. Elle est constituée par les trois traits génériques de la tempête typique : l’obscurcissement de l'atmosphère, le soulèvement des flots, les éclairs orageux ; mais ce qui lui donne un caractère spécial, ce qui la distingue nettement de celle du Ier livre, c'est l'importance donnée au motif de l'obscurité, celle-ci tellement profonde que les Troyens perdent absolument toute possibilité de direction et errent à l'aventure, plongés dans la nuit ; or, c’est justement pour qu ils soient jetés hors de leur route qu'elle est inventée. Une nuée sombre apparaît et reste là immobile — adsthtit 194 —, apportant la nuit ; sous les ténèbres la mer frissonne (1). Les nuages font disparaître le jour ; une nuit humide supprime la vue du ciel ; tout est noir sur les flots, on ne distingue plus la nuit du jour. Trois journées se passent ainsi sans qu’on puisse savoir si réellement il fait jour, trois nuits sans qu’un astre se montre ; c’est le procédé virgilien de l'affirmation répétée qu'il fait sombre pour donner l'impression de l'obscurité absolue (?). Le résultat de cette obscurité, c'est que Palinure, le pilote, ne conserve plus la notion de la route et la répétition du mot erramus 200 et 204 est là pour attester que les Troyens sont bien perdus. Le quatrième jour seulement on aperçoit une terre montagneuse (3) avec des spirales de fumée. On abaisse les voiles, on met à la rame ({) ; c’est l'usage de la navigation antique ; en pleine mer on allait à la voile; on se servait des avirons pour s'éloigner de la terre ou y aborder ; les rameurs, par leurs efforts, soulèvent l’écume et voguent sur les flots azurés (°).
Par sa nature même cette tempête est parfaitement adaptée au but que se proposait Virgile ; il est curieux de constater qu'elle est faite avec des fragments d'Homère et d’Apollonios accommodés les uns aux autres et réunis de façon à former un tableau qui en somme appartient à Virgile (°).
Les Harpvies (209-277). — 6. Sauvé des flots — serualum ex undis 209, ce qui indique la grandeur du danger couru —, Énée atteint le rivage des Strophades, nom grec, dit Virgile, sans en indiquer l'ori-
CARTAULT. 16
gine, ce qui lui donne l’occasion d'introduire dans le vers suivant un hiatus grec. Les Strophades sont des îles de la mer Ionienne, qui sont immobiles — stant 210 — allusion à une légende qu'il ne raconte pas (!) ; elles sont habitées par les Harpyies (?) depuis que celles-ci ont abandonné par crainte la demeure et la table de Phineus, dont il ne rapporte pas l’histoire ; c’est le procédé déjà signalé, qui consiste à mentionner rapidement des légendes qu'il ne détaille point, parce qu'il les suppose connues de ses lecteurs. En même temps, il donne une suite à des épisodes connus, .érigeant ainsi jusqu'à un certain point l'Enéide en une continuation des poèmes homériques et des Argonautiques d'Apollonios. Il les décrit alors comme les plus abominables des monstres, les plus implacables personnifications de la colère des dieux qui soient venues des ondes du Styx et il en fait un court portrait ; elles ont un visage de jeunes filles, un flux de ventre dégoûtant, des mains crochues et la pâleur continuelle de la faim ($). Débarqués (* aux Strophades, les Troyens aperçoïivent quelque chose d’inattendu — ecce 219 — : de gras troupeaux de bœufs et des chèvres paissant sans gardiens ; ils massacrent un certain nombre d'animaux et ne paraissent pas se douter qu'ils agissent en brigands, puisqu'ils font, suivant l'usage, part de l’aubaine à Jupiter, dans le repas succulent qu'ils se procurent ainsi. Quoique les circonstances ne soient pas tout à fait les mêmes, ils n’ont pas une moralité aussi scrupuleuse qu'au Ie livre, où ils se défendent d’être des pirates (°). C’est alors qu'avec un grand bruit d’ailes arrivent ($) terrifiantes les Harpyies qui pillent et souillent les mets, en poussant des cris épouvantables et en laissant une odeur infecte ; les effets bruyants (7), effrayants (8), dégoûtants (°) sont les dominantes du morceau, et Virgile les rend en accumulant les mots qui les expriment. On fait une nouvelle tentative ; on se réfugie dans une grotte au loin (!) ; on dispose les tables et on rallume le feu sur les autels ; la troupe bruyante revient d'un autre point du ciel souiller les mets. Alors on se décide à combattre ; on cache dans l'herbe les épées et les boucliers ; Misène annonce avec sa trompette l’arrivée de l'ennemi ; mais le combat est inutile ; les Harpyies sont des corps mous et flasques que le fer n'entame point, imagination bizarre, qui n'est pas dans Apollonios, où sans la défense de Zeus, les Boréades auraient tué les monstres avec leurs épées ; les Harpyies s’enfuient après avoir fait leurs dégâts. Etant invulnérables elles pourraient continuer leurs exploits ; elles se contentent d'effrayer les Troyens par une prophétie menaçante ; les Troyens viennent d'en recevoir une favorable ; par contraste ils en subissent maintenant une qui, tout en confirmant celle-ci,
leur fait entrevoir des épreuves abominables. Ainsi Virgile soutient l'intérêt en entremêlant pour les Troyens le bien et le mal, l'espoir et la crainte : tout dans le III® livre n’est qu’heur et malheur. Postée sur une roche élevée, l'une des Harpyies, Celaeno, prophétesse de malheur (1), parle avec violence (?). Elle reproche aux Troyens le massacre des bœufs (#), leur demande s'ils entendent leur faire la guerre et les chasser de leur royaume paternel. Alors solennellement (4), au nom d’'Apollon instruit par Jupiter — la prédiction est donc authentique — et se donnant comme la plus grande des Furies (5), elle leur déclare qu'ils arriveront en Italie ($), mais qu’ils ne fonderont leur ville qu'après que la faim les aura contraints de manger jusqu’à leurs tables (7). Puis elle s'envole et se réfugie dans la forêt (8).
Dans le morceau qui précède, Virgile a juxtaposé des imitations d'Homère et d’Apollonios et il à réussi à composer avec ces éléments hétérogènes un tout harmonieux ; il a appliqué le même procédé en donnant une suite à l'épisode de Phineus et des Harpyies chez Apollonios, Il, 179 sqq., et en amalgamant à son imitation celle de l'aventure des troupeaux du Soleil de l'Odyssée, XII, 260 sqq. On sait quel est le sens primitif des troupeaux du Soleil ; en donnant sans aucun motif des troupeaux analogues (*) aux Harpyies, il montre qu'il ne connaît pas ce sens primitif et qu'il ne s’en inquiète pas; c'est du reste son usage constant de ne point chercher à pénétrer la signification originale des mythes et d'en reproduire simplement la forme poétique ; en faisant en même temps des Harpyies des monstres affamés, 1l tombe dans l'illogique et l'invraisemblable. Il a du reste modifié l'aventure. Les compagnons d'Ulysse sont avertis qu'il ne faut pas toucher aux bœufs du Soleil ; en transgressant la défense, ils commettent donc un sacrilège ; ils ont pour excuse qu'ils meurent de faim. Ils sont à la fois plus et moins coupables que les compagnons d’'Énée qui cèdent simplement au désir de tous les navigateurs qui est de se procurer de la viande fraîche et qui ne savent point que, dans la circonstance, c'est le fruit défendu. Les compagnons d'Ulysse paient le sacrilège de leur vie, ceux d'Énée en sont quittes pour des rapports incommodes avec des êtres malpropres et pour une prédiction menaçante mais inoffensive au fond, châtiment suffisant pour de simples maraudeurs ; Virgile a atténué et changé un événement effroyable en une sorte de tragi-comédie.
Sur le moment, les Troyens sont épouvantés — gelidus formidine sanguis Deriguit 259 sq. —- ; les émotions chez Virgile sont toujours violentes. Ils se sentent abattus ; ils ne songent plus à combattre mais à implorer la protection des dieux contre les êtres dont ils
ignorent du reste la nature. C’est Anchise qui est chargé de la chose (1); après s’en être acquitté il donne l’ordre du départ (?). On fuit sur la mer écumante — spumantibus undis 268 —-, la tempête n’est donc pas encore calmée, en s’abandonnant au vent et à l’habileté du timonier (). Suit une petite navigation côtière, où figurent quelques îles avec des noms grecs et des épithètes pittoresques (*), qui rappelle la navigation à travers les Cyclades et donne l'occasion de maudire Ulysse ; les sentiments que les Troyens éprouvent à son égard témoignent d’une animosité pareille à celle du IIe livre. Ils aperçoivent bientôt le mont Leucates entouré de nuages, le temple d’Apollon redouté des navigateurs parce qu'il est dans des parages dangereux ; ils abordent épuisés près de la petite ville et mouillent les ancres (°).
Arrêt à Actium. Arrivée à Buthrote (278-203). — 7. Perdus sur les flots dans l'obscurité, les Troyens avaient d'abord cherché un refuge au premier rivage aperçu, celui des Strophades — me... accipiunt 210. L'accueil avait été mauvais; ils prennent enfin possession d'une terre qu'ils n'espéraient pas atteindre et où ils ne courent point de dangers — insperata tandem tellure potitr 278. Là ils pratiquent le rite romain de la /ustraho ; ils se purifient du praculum commis envers Jupiter qu'ils ont associé indûment au massacre des troupeaux des Harpyies et ils allument le feu sur les autels (f) pour s'acquitter de leurs vœux ; il a été en effet question de vœux, après qu'ils ont échappé aux Harpyies et la répétition du mot wofis 261 et 279 unit étroitement ce morceau au précédent. Puis ils célèbrent des jeux (7), qui consistent dans des luttes telles que celles qui étaient en usage dans les palestres grecques de l’époque historique et, par un anachronisme hardi, Virgile affirme qu'ils suivent la coutume troyenne — patrias.. palaestras 281 — ; nous avons là le premier exemple d’un procédé qu'il pratiquera largement plus tard lorsqu'il s'agira de choses romaines, à savoir d’en reculer l’origine dans le passé légendaire. Il s’agit en réalité de donner un caractère d’antiquité nationale aux jeux actiaques qu'à partir de l’an 28 Octavien fit célébrer tous les cinq ans en souvenir de sa victoire à Actium ; c'est vieillir, pour la rendre plus respectable, une institution impériale (8). Par ces réjouissances, les Troyens expriment leur satisfaction d’avoir échappé au péril grec, satisfaction peut-être prématurée, puisque c’est encore en pays grec qu'ils se trouvent (°). Ici la mention que l'hiver arrive, mention qui, comme nous le verrons plus loin, est capitale pour la chronologie du IIIe livre (1°). Contrairement à l'usage antique et bien que l’Aquilon rende la mer houleuse, ils n'interrompent pourtant point la navigation. Énée suspend comme
offrande au temple d’Apollon Actien un bouclier rond — c’est le bouclier argien — un bouclier autrefois porté par Abas (1), en donnant à cette offrande, par l'inscription qui accompagne, le caractère d’une revanche ; les Troyens ont été jusqu’à présent présentés comme des vaincus ; mais la défaite n’est pas définitive. Énée donne le signal du départ (?). On perd de vue les montagnes du pays des Phéaques, on longe la côte d’Épire, on aborde en Chaonie, au port de la ville élevée de Buthrote. Évidemment Énée sait, bien que Virgile ne le dise point, qu'une fois engagé dans la mer Ionienne, le meilleur moyen d'atteindre l'Italie c’est de remonter vers le nord et de traverser la mer là où elle est la plus étroite. Ce qu'il ne sait pas, c’est qu'il fait fausse route et c’est à le lui montrer qu'est consacrée en partie la prédiction d'Hélénus.
Entrevue d'Enée et d'Andromaque. Prédiction d'Hélénus (294- 505). — 8. Là, Énée apprend par la renommée une chose invraisemblable — sncredibilis 294 — ; c’est le procédé de Virgile de soutenir l'intérêt par l’inattendu : Hélénus, fils de Priam, est roi en pays grec ; il a succédé à Pyrrhus et épousé Andromaque ; Énée est stupéfait — obstipui 298 —, et saisi d’un désir ardent de parler à Hélénus (*) et de se renseigner sur une aventure si extraordinaire ; il a toujours une grande vivacité de sentiments. Il quitte le port, et, par un hasard qui, naturellement, est un effet de l’art, devant la ville, dans un bois sacré, il rencontre Andromaque qui offrait un sacrifice aux mânes d'Hector (*), ce qui suffit pour nous avertir de l’état d'âme dans lequel elle va nous apparaître. La vue d’'Énée et des armes troyennes (5) produit sur celle-ci une impression violente ; elle perd l'esprit — amens 307 — tombe froide et évanouie et ne recouvre la parole qu'après un long espace de temps (6) ; elle demande si Énée qu’elle aperçoit est bien vivant, ou, si ce n’est qu’un fantôme, où est Hector (°?) ; elle pleure, elle laisse éclater ses cris ($), elle est comme folle — jurenti 313 — ; les manifestations de la sensibilité chez Virgile sont toujours extrêmes ; nous avons affaire à des âmes italiennes. Elles troublent Énée — furbatus 314 — ; il ne répond que par quelques mots entrecoupés, mais précis (°), comme le sont toujours les réponses chez Vigile, et lui demande quelle aventure extraordinaire lui est arrivée, si elle est toujours la femme de Pyrrhus, ce qui n'est pas en désaccord avec les renseignements qu'il a eus, puisqu'il n'a pas pu en croire ses oreilles et qu’il est venu pour apprendre la vérité. Les yeux baissés et d’une voix faible Andromaque raconte ses malheurs dans de très beaux vers ; elle dit tout, mais elle le dit avec une élégance, un choix d’expressions dont la distinction enchante et
qui laissent en même temps l'impression d'une sorte de simplicité ; ce n’est pas la nature, Andromaque étant profondément bouleversée, mais c’est un art exquis. L’Andromaque de Virgile est sûrement inspirée de l’Andromaque d’Euripide ; ce qui appartient à Virgile et ce qui la rend touchante au plus haut, point, c’est le contraste entre l’énormité de ses malheurs et son élévation morale ; elle a assisté à la profanation de son corps, elle a ressenti toute l’amertume de l’outrage et pourtant elle est demeurée fidèle ; et c'est là une conception d’une délicatesse toute moderne qu’on n’est souillé que si on consent à l'être et que, quelques injures que supporte le misérable corps, quand l’âme n’est pas complice, elle conserve sa pureté et son honneur. C’est là si l’on veut du stoïcisme, mais c’est un stoicisme attendri, féminin, puisqu'Andromaque ressent malgré tout la douleur, un stoïcisme humble, puisqu'elle ne se vante pas d'être une héroïne ; elle ne fait pas d’effort et n'essaie pas de se hausser ; c'est sa nature qui est noble et admirable. Elle est triste jusqu'à la mort, au delà de la mort, puisqu'elle envie le sort de Polyxène immolée au tombeau d'Achille (1) ; sa destinée a été plus cruelle ; elle a connu tous les affronts de la captivité (?), le partage, l'exil loin de la patrie incendiée, l'obligation de subir les caprices orgueilleux du fils d'Achille qui l’a rendue mère au sein de l'esclavage ; le maitre s'est envolé vers d’autres plaisirs, l’hymen d'Hermione ; elle n'est plus qu’une de ces servantes qu’on se transmet de maïn en main; il l’a livrée à un de ses serviteurs, Hélénus. Elle raconte alors les évènements qui ont suivi et qui n’ont d'intérêt que pour satisfaire la curiosité d’Énée ; malgré l'émotion qui la domine, le récit a la netteté et la concision caractéristiques de tous les récits virgiliens : Néoptolème a été tué aux autels paternels par Oreste furieux qu'il lui ait enlevé Hermione ($) ; à sa mort une partie de ses Etats — sans que Virgile dise pourquoi (4) — est échue à Hélénus, qui, du nom du troyen Chaon, a tiré le nom de la Chaonie. Bien qu’il semble qu’elle ait assez de ses malheurs pour l’occuper tout entière, Andromaque qui, comme tous les personnages de Virgile est bien élevée, demande alors à Énée comment il se fait qu'il soit venu (5), si Ascagne, que Virgile ne manque jamais de mettre en vedette, est encore vivant, si l'exemple de son père Énée et de son oncle Hector éveillent en lui l'antique courage de sa race et une énergie virile ($). Ces derniers mots font d'elle non pas seulement une femme malheureuse et touchante, mais une femme héroïque.
Virgile caractérise les paroles d’Andromaque en disant que ce sont des effusions éplorées — fundebat lacrimans 344. L'arrivée d'Hélénus
dispense Énée d'y répondre; c’est une habileté: on ne voit pas en effet ce qu'Énée pourrait répondre d’intéressant. Il n’en est pas moins fâcheux qu'il ne joue, ici comme ailleurs, qu’un rôle insignifiant et que l'intérêt se porte forcément sur d’autres que sur lui. Les rois et les grands personnages étant toujours chez Virgile très entourés, Hélénus est accompagné d'une nombreuse escorte ; il reconnaît les siens (1) et les emmène dans sa demeure ; son état d'âme est compliqué, joie et pleurs. Il montre à Énée une petite Troie, une autre Pergame, un vaisseau à sec qui s'appelle le Xanthe (?) ; la caractéristique de l'ardent patriotisme que Virgile donne aux Troyens dans ce IIIe livre, c’est de vouloir reconstituer dans l'exil une Troie pareille à l’ancienne, avec les noms auxquels ils sont habitués ; personnification vivante de cette dévotion, Énée embrasse une porte Scée. Comme la tempête du IIT® livre est une esquisse de celle du premier, la réception de ses compagnons (*) chez Hélénus est un court avant-projet de celle qu’ils trouveront chez Didon ; dans une cour intérieure entourée de portiques ils font des libations de vin avant de boire et les mets sont servis sur des plats d’or.
Quelques jours se passent ; le vent devient favorable (4), ce qui n’est pas inutile à dire, puisque nous sommes restés sous l'impression de l’Aquilon qui soulève les flots et qui est un vent contraire pour remonter la mer Ionienne, 285. Énée demande à Hélénus une prophétie ; il l’aborde (°) avec cette politesse cérémonieuse dans laquelle se complaît Virgile, qui aime les gens bien élevés, les bonnes manières, l’urbanité. Tandis que l’Jliade dit simplement d'Hélénos qu'il excelle à interpréter le vol des oiseaux, VI, 76, Énée lui accorde généreusement tous les genres de divination ($), l'inspiration directe de Phoebus, telle que l’avaient la Pythie à Delphes, le prêtre de Claros dans la grotte du bois des lauriers, l’astrologie, la connaissance du langage des oiseaux et du sens de leur vol. On lui a jusqu’à présent prédit une navigation favorable et tous les dieux (?) lui ont enjoint de se rendre en Italie, mais il est inquiet de l’annonce de la famine ignoble dont l’a menacé la Harpyie Celaeno ; il demande donc quels sont les dangers qu'il doit d’abord éviter et comment (8) il pourra surmonter de si grandes épreuves. Hélénus, après avoir fait un sacrifice pour obtenir la paix des dieux — pacem diuom 370, mot romain — dépouille, les bandelettes qu'il portait comme prêtre — parce que pour être accessible à la libre inspiration, un devin ne doit rien avoir sur lui de lié (?) —, conduit Énée tout troublé de l'influence divine (1°) au temple de Phoebus et lui révèle l'avenir, sans employer du reste aucun des . moyens énumérés par Énée plus haut et simplement comme un devin
qui a le don de prophétie ; ainsi Phineus dans Apollonios ; on ne voit pas trop à quoi sert le temple de Phoebus ; l'enthousiasme de la Sibylle est absent.
Hélénus commence par reconnaître la mission divine d’'Énée et la fatalité réglée par Jupiter qui y préside ; c’est un point sur lequel Virgile ne se lasse pas d’insister ; il caractérise les révélations qu'il va faire ; c’est une prophétie qui se distingue de celles reçues précédemment par Énée et qui ne fait pas double emploi avec elles ; elle a pour but de le préserver de tout danger jusqu'à son arrivée dans un port Ausonien (1) ; il ne dira pas tout (?), car les Parques l'empêchent d’en savoir et Junon lui interdit d'en dire plus qu'il ne va le faire. Sa prédiction est divisée en deux parties nettement distinguées, principio 381, practerea 433. La première partie est consacrée à définir l'itinéraire. Énée se trompe en croyant qu'il va pouvoir aborder en Italie (3) dans un port voisin de l’Épire ; la contrée qui lui est assignée est lointaine et ne pourrait tre atteinte que par des routes longues et impraticables : 11 lui faut traverser sur ses navires la mer de Sicile (*), la mer Ausonienne, côtoyer les lacs infernaux et l’île de Circé (°), avant de pouvoir fonder une ville dans un pays sûr. Ici une double digression pour l’avertir du prodige de la truie blanche aux trente petits tout blancs, dont la vue le fixera sur l’emplacement de cette ville et pour dissiper, d’une façon qui reste vague, ses inquiétudes à propos de la prédiction de Celaeno (f). Reprenant la suite des idées, il explique à Énée pourquoi il ne doit pas songer à pénétrer en Italie par la côte qui avoisine l’Épire ; tous ces parages sont habités par des Grecs hostiles (7), dont il énumère les colonies, sans s’astreindre à l’ordre dans lequel elles se présenteront à Énée dans sa navigation. Locres, dans le Bruttium, fondée par les Oroliens venus d'Opunte, dont l’ancien nom était Naryx, Sallente en Calabre, occupée par les soldats d’'Idoménée le Crétois, Petelia, dans le Bruttium, dont Philoctète a bâti les remparts. Quin 403 (8) rattache, en enchérissant ce qui suit à ce qui précède ; il ne suffit pas d'éviter ces parages hostiles ; quand Énée, après avoir franchi la mer Ionienne, abordera momentanément en Calabre pour s'acquitter des vœux dûs pour une traversée heureuse, il aura soin de se voiler la tête d’une étoffe de pourpre de peur que l'apparition d'un ennemi aperçu ne rende le sacrifice inopérant (?). C'était l'usage romain de se préserver ainsi de toute intervention qui püt troubler le cours régulier de la cérémonie religieuse, et cet usage, Virgile le vieillit en lui assignant une origine légendaire ; nous verrons qu'à. propos des choses italiennes 1l recourt le plus souvent possible à la
poésie étiologique ; c’est un des buts de l’Enéide de rattacher à la plus haute antiquité les coutumes et les institutions romaines. Puis Hélénus continue à déterminer l'itinéraire de l’expédition ; quand Énée arrivera en vue du détroit de Sicile et s’apercevra qu'il n’est pas complètement fermé par le cap Pélore (1), il se gardera cependant bien de s’y engager ; il obliquera vers la gauche (2), c’est-à-dire vers. le Sud au lieu de prendre au Nord et se préparera à contourner la. Sicile. Ici Hélénus mentionne le cataclysme qui a séparé par un étroit bras de mer l'Italie et la Sicile jadis réunies, cataclysme qui n’a pas d'intérêt pour Énée, mais qui fournit de beaux vers à un poète soucieux de tout ce qui touche à l'antique physionomie de l'Italie. Il donne alors à Énée les motifs pour lesquels il ne doit pas franchir le détroit : ce sont les dangers qu’il y courrait. Virgile n’a pas voulu reproduire l'aventure d'Ulysse, mais en l’épargnant à Énée, il a trouvé le moyen de décrire Charybde et Scylla, ces deux phénomènes pittoresques et terrifiants. Il suit Homère dans la description de Charybde, gouffre tourbillonnant dont il ne pouvait modifier l'aspect ; il s’en écarte à propos de Scylla ; au monstre homérique, fantastique et extraordinaire, il substitue la représentation encore bizarre et terrible, mais plus classique pourtant qu'en donnait l’art de son temps. C’est pour éviter ces dangers formidables qu il convient de doubler le cap Pachynum et de faire tout le tour de la Sicile, si longue que soit la circumnavigation ().
Au v. 433 commence la seconde partie de la prédiction d'Hélénus. Aux renseignements géographiques et aux indications de routes succèdent des recommandations d'ordre religieux. La prenuère, celle sur laquelle Hélénus insiste particulièrement, c'est d’abord — c'est-à-dire quand il mettra le pied sur la terre italienne — d’adresser à Junon des prières et des vœux et de fléchir par des offrandes cette souveraine puissante ; c’est le seul moyen de triompher de son hostilité — wiclor 439 — et, au départ de la Sicile, d'arriver heureusement en Italie (4). Cette recommandation, Énée l’exécute ponctuellement 546 sq. parce qu'il s’en rappelle l'importance, ce qui rattache étroitement au morceau qui nous occupe celui de l’arrivée en Italie. Mais si Énée accomplit le rite, il n'arrive évidemment point, comme l’espérait Hélénus, à désarmer la déesse, puisqu’à son départ de Sicile, il est assailli par la tempête du Ier livre, qui l'empêche d'atteindre l'Italie et le jette sur la côte d'Afrique. Hélénus prescrit ensuite à Énée, après son arrivée à Cumes, d'aller voir la Sibylle et d'obtenir d’elle non pas qu’elle écrive ses prédictions sur des feuilles volantes (5) qu'un coup de vent disperse et qu’elle ne se soucie plus
de remettre en ordre, mais qu’elle prophétise directement — Jpsa canat 457. C’est en effet ce que lui demande Énée lorsqu'il la consulte au VIe livre — Jpsa canas oro 76 —, ce qui relie directement le passage à la prédiction d'Hélénus (1). La Sibylle lui fera connaître les peuples de l'Italie, lui apprendra les guerres qu’il aura à subir et la manière de s’y prendre pour éviter et supporter chaque épreuve. C’est dire que la prédiction de la Sibylle continue la sienne ; grâce à ses avertissements, Énée arrivera sûrement au seuil de l'Italie ; là, la Sibylle prendra sa place et lui donnera les instructions nécessaires pour l’accomplissement postérieur de sa mission (?). Hélénus, se référant à son exorde, termine en prévenant Énée que c’est là tout ce qu'il lui est permis de lui dire et en l’exhortant brièvement à porter jusqu'aux nues par ses exploits la gloire colossale de Troie. Le vers qui clôt cette longue prophétie donne la note héroïque.
Elle est accommodée aux circonstances spéciales dans lesquelles se trouve Énée ; par suite le fond en est forcément original ; en ce qui concerne l’idée première, Virgile a eu trois modèles sous les yeux ; la prédiction de Tirésias, Od., XI, 100 sqq., qui avertit Ulysse des difficultés qu’il rencontrera en retournant dans sa patrie, et le met particulièrement en garde contre la tentation de s'attaquer aux bœufs du Soleil, le renseigne sur ce qu’il aura à faire après le massacre des prétendants pour se réconcilier avec Poseidôn et lui annonce une mort douce après une belle vieillesse ; les avertissements de Kirké, Od., XII, 39 sqq., qui indique à Ulysse le moyen d'échapper aux Sirènes, lui décrit les roches errantes, Charybde et Scylla, en lui conseillant d'affronter Scylla plutôt que Charybde, et lui fait connaître, après Tirésias, le danger qu'il y aurait pour lui et pour ses compagnons à s'attaquer aux bœufs du Soleil ; enfin les indications données aux Argonautes, Apollon., II, 311 sqq., sur « la route qu'ils doivent suivre pour arriver au terme de leur navigation », par Phineus qui les renseigne d’abord sur les roches Cyanées et, s'ils y échappent, sur le chemin qui les conduira au point d’où ils apercevront les tours de la ville d’Aiétès et le bois sacré d’Arès. Ces trois morceaux ont ceci de commun avec celui qui nous occupe qu'ils ont pour but de servir de guides À des navigateurs. Virgile les a eus tous trois sous les yeux et ne leur a fait que quelques emprunts de forme, sauf à la prédiction de Kirké qu’il a plus largement utilisée ().
Après cette prédiction faite sur un ton amical — sic ore effatus amico est 463 —, Hélénus offre à ses hôtes avant leur départ des cadeaux ; nous sommes ici en plein usage homérique (4) ; ce qui est virgilien, c’est l'abondance et la somptuosité de ces cadeaux : des
objets lourds d’or et de lames d'ivoire, une quantité colossale d’argenterie, des chaudrons de Dodone, présent local (1), une cotte d’armes faite de triples mailles dorées, le casque magnifique et le panache de Néoptolème ; Énée hérite ainsi des armes du meurtrier de Priam qu'il n’a pas pu défendre ; c’est une sorte de revanche. Anchise n’est pas oublié non plus. Enfin Hélénus ajoute des chevaux et des écuyers — Virgile s'est souvenu de la réputation qu’avaient les chevaux d'Épire (?) — ; il comble les vides faits parmi les rameurs et fournit d'armes les compagnons d’Énée {). Cependant Anchise presse le départ et veut qu'on profite du vent qui est devenu favorable ; Hélénus lui adresse des paroles très honorifiques — multo compellat honore 474 — ; il a de l'amitié pour le fils, du respect pour le père ; il sait garder les nuances ; les personnages de Virgile sont de grands seigneurs bien élevés, qui savent vivre. Il félicite Anchise d’avoir été choisi par Vénus pour époux — bien qu’en réalité ce ne soit point volontairement que celle-ci se soit unie à lui et que cette union n'ait jamais eu le caractère d'un mariage — ; il le félicite d’être aimé des dieux, d’avoir été sauvé deux fois de la ruine de Troie (4) ; il le félicite d'avoir un fils si pieux — on n’est pas plus complimenteur — ; comme pour s’excuser d’avoir fait sa prédiction à Énée et non pas à lui, il lui en communique brièvement l'important, à savoir la fixation de l'itinéraire ; puis, comme il est discret et homme du monde, il s'efface pour ne point retarder le départ. Dans cette scène de famille touchante et bien ordonnée, Andromaque vient à son tour jouer son rôle ; elle est attristée de cette séparation suprême — digressu maesta supremo 482 — ; elle aussi elle apporte des cadeaux somptueux (5) destinés à Ascagne — c’est à lui que va sa tendresse et il n’a encore rien reçu —, des étoffes à la trame desquelles sont mêlés des fils d’or formant des dessins — l'or, qui du reste joue un grand rôle dans les poèmes homériques, fascine toujours Virgile —, une chlamyde phrygienne ; elle apporte surtout son cœur; ce sont là des ouvrages de ses mains ($) qui rappelleront l’amour persistant (?) de la femme d’Hector à cet enfant, qui est pour elle l’unique image de son Astyanax, qui lui ressemble ($) et qui serait maintenant comme lui à l’âge où on passe de l'enfance à l'adolescence. Énée vient couronner cette scène d’effusions familiales ; tous les personnages tiennent ainsi successivement leur partie dans l’ensemble ; il est au comble de l’émotion, il a les larmes aux yeux — lacrimis. obortis 492 —; il fait lui aussi un petit discours — on parle beaucoup dans ces adieux pathétiques — ; tous les bons sentiments accumulés en lui s’échappent : il compare avec mélancolie aux épreuves qui l’attendent le bonheur
de ceux qui ont accompli leurs destinées (1) ; mais il ne le leur envie pas, il souhaite que les infortunes de Troie soient finies pour eux. S'il arrive aux pays qu’arrose le Tibre et s’y-établit (?), les villes et les peuples d'Épire et d'Hespérie issus du même sang — cognalas 502 —, ces deux Troies n’en feront plus qu’une seule ; il faudra que les générations futures conservent cette tradition (*). Son caractère familial et généreux se manifeste par une allusion au fait qu'à la fondation de Nicopolis après Actium, Octavien avait fait de cette ville une civitas foederata en insérant dans le traité l'obligation pour
les Romains d’en traiter les habitants comme des parents — cognaii (4) — ; ainsi l'émotion d'Énée s'exprime par des termes empruntés à l’empereur.
Navigation jusqu'aux monts Cérauniens (506-520). — 9. Continuant
à longer la côte d'Épire du Sud au Nord, les Troyens arrivent aux monts Cérauniens, qui sont le point de la côte le plus rapproché de l'Italie. Il semble bien qu'ils ne mettent qu’un jour, dont le déchn est décrit avec un pittoresque simple et grandiose, non pas d'impression personnelle, mais d'inspiration homérique (*). Les Troyens débarquent avec plaisir (6), tirent au sort les postes de rameurs (”), se restaurent et s’endorment. Il n’est pas encore minuit que Palinure resté à bord, comme sans doute les autres pilotes, se lève, interroge le vent, observe l'aspect des astres, Arcture, Hyades, grande et petite Ourse, Orion armé de son épée d’or ($) et donne de la poupe de son navire le signal retentissant du départ ; on plie bagage et on met à la voile.
Arrivée en Italie (521-547). — 10. L'arrivée est décrite en vers pittoresques et émus ; aux premières rougeurs de l'aurore, on découvre de loin des collines sombres et une côte basse ; c’est l'Italie. Le premier, Achatès s’écrie : l'Italie! Les Troyens saluent l'Italie (°) par des cris joyeux. À cette allégresse succède l'expression du sentiment religieux. Anchise, devant qui Énée s’efface volontiers pour les cérémonies religieuses, fait, debout à l'arrière ({), une libation de vin et adresse aux dieux qui commandent à la mer, à la terre et aux tempêtes — suivant l'usage romain il s'exprime de la façon la plus générale — une prière courte, simple, solennelle ; il demande un vent favorable et il est exaucé, comme il l'avait été à Troie au moment du départ de sa maison ; le vent qui porte à terre se lève, le port se rapproche et un temple, celui de Pallas, apparaît sur l’Arx Maneruae ; suivant l'usage de la navigation antique, on cargue les voiles et on met à la rame. Le port est décrit d’une façon à la fois pittoresque et précise qui témoigne d’une connaissance personnelle de Virgile ;
les sites grecs sont représentés chez lui d’après des souvenirs poétiques, les sites italiens d’après la vue même des lieux. Énée aperçoit quatre chevaux d’une blancheur de neige en train de paître ; c’est un omen, qu Anchise interprète comme un présage de guerre et en même temps comme un présage de paix ; c'est le même motif que celui de la tête de cheval trouvée sur l'emplacement du temple de Junon à Carthage. Alors tout le peuple adresse ses prières — precamur 543 — à Pallas, la déesse des combats bruyants (1!) et on se voile la tête en face des autels ; puis, suivant la recommandation capitale d'Hélénus — il y a là un souci très marqué de rattacher le passage à sa prédiction (2?) —, on sacrifie à Junon Argienne, c’est-àdire hostile aux Troyens. Virgile n’explique pas pourquoi les Troyens font d'abord leurs dévotions à Pallas dont Hélénus n'avait point parlé. Mais d’après une tradition, Diomède — d’autres disaient Ulysse — avait restitué le Palladion troyen à Énée lors de son arrivée en Calabre. C'est une tradition que Virgile n’a pas accueillie. Il ne fait pas apporter par Énée le Palladion à Rome, mais c’est probablement sous son influence qu'il a représenté les dévotions à Pallas.
Navigation jusqu'en Sicile. Nuit passée au pied de l'Etna (548-587). — 11. Une fois les vœux acquittés (?), on reprend la mer immédiatement en orientant les antennes conformément à la direction nouvelle et l’on est heureux de quitter les pays grecs (*). Après avoir doublé la pointe de la Calabre, les Troyens coupent au plus court en mettant le cap sur la Sicile ; ils passent devant le golfe de Tarente, fondé, suivant une tradition, par Hercule (5) ; ils aperçoivent alors en face d'eux le promontoire de Lacinium, d’où s'élève le temple de Junon — diua Lacinia 552 —, les hauteurs de Caulon et Scylaceum, dont les parages sont dangereux pour les navires ; si Caulon est nommée avant Scylaceum, c’est qu'étant sur une pointe elle doit leur apparaître avant Scylaceum, qui est au fond d’un golfe. Puis ils voient de loin l'Etna et par une fausse manœuvre, difficile à admettre dans la réalité et qui ne se justifie que par des motifs poétiques, 1ls s'engagent dans les remous de Charybde. Dans l'Odyssée, Ulysse doit traverser le détroit de Sicile et par suite passer entre Charybde et Scylla ; suivant les avis qu'il a reçus, il évite Charybde, où il périrait corps et biens, et aime mieux côtoyer de près Scylla bien qu'il doive perdre six de ses compagnons ; de deux maux il choisit le moindre. Virgile n’a pas voulu faire renouveler par Énée l'aventure d'Ulysse ; d'autre part, comme Énée sera plus tard jeté sur la côte de Sicile, il ne faut pas qu'il traverse le détroit ; mais c’eût été une perte pour le pittoresque que de négliger Charybde et Scylla ; aussi Virgile les fait-il
décrire par Hélénus, Scylla d’une façon plus développée, parce qu'Énée ne la verra pas et que par suite il n’y aura pas lieu d’y revenir, Charybde plus brièvement, parce qu'il se réserve d'y engager la flotte troyenne, pas assez à fond pourtant pour qu'elle s’y engloutisse ; la description qu'il en donne est très différente de celle d'Homère et part de principes d'art tout autres. Dans l'Odyssée (?), Charybde est un gouffre qui paraît décrit suivant la réalité : quand l'eau y monte, elle bout comme celle d’une chaudière sur le feu et l’écume jaillit sur le haut des rochers ; quand elle descend avec une agitation terrible, la roche mugit tout autour et le sable noir du fond du gouffre se découvre. Ce phénomène naturel a été transformé par Virgile en une sorte de cataclysme monstrueux fabriqué avec de stupéfiantes hyperboles où rivalisent, exagérés à plaisir, le pittoresque auditif et le pittoresque visuel ; de loin les Troyens entendent le mugissement colossal de la mer frappant les rochers et les voix des flots qui se brisent sur le rivage, 555 sq. ; ils montent jusqu’au ciel sur le dos de la vague et descendent jusqu'au séjour des mânes ; trois fois dans leurs cavités les rochers font entendre une clameur, trois fois l'écume monte jusqu'aux astres et en retombe en rosée, 566 sq. Tout cela sent l’arrangement en vue d’un effet effroyable qui, finalement, est inoffensif, puisque les Troyens échappent en appuyant à babord et en faisant force de rames et de voiles (2). C’est Anchise qui reconnaît Charybde et pousse le cri d'alarme, ce qui étonne, puisque ce n’est pas lui mais Énée qui a reçu la prédiction d'Hélénus ; le partage des rôles entre le père et le fils n’est pas ici très heureux (3) ; la façon même dont il le reconnaît est singulière : Hos Helenus scopulos, haec saxa horrenda canebat 559 ; or, dans la prédiction d'Hélénus, il n’est pas question de rochers à propos de Charybde, mais 1l en est question dans l'Odyssée (4) ; ce n’est donc pas la Charybde d'Hélénus, mais celle d'Homère que reconnaît Anchise et cela jette un jour curieux sur les procédés de composition de Virgile. Les Troyens sonti fatigués — /essos 568 —, ils sont toujours fatigués ; c'est une dominante du IIIe livre ; le vent tombe au coucher du soleil : ils abordent doucement aux rivages des Cyclopes (°), sans savoir où ils sont ; ils ont perdu leur route.
Ils arrivent dans un port immense, à l'abri du vent ($) ; ils peuvent donc supposer qu'ils y trouveront leurs aises et la sécurité ; c’est un espoir qui va être déçu, Virgile ayant jugé très ingénieux de les amener là juste au moment où l'Etna est en éruption ; il vient de dépeindre les tourbillons de Charybde ; il a raconté plus haut le bouleversement qui a séparé la Sicile de l'Italie ; il fait naître l’occasion
de décrire une éruption de l’Etna ; tout ce qui touche à la terre italienne, dont la Sicile n'est qu’un prolongement accidentellement séparé, est partie importante de l'Enéide. La façon dont sont présentées les choses 577 sq. ne laisse pas de doute qu’il ne se soit proposé de décrire l’éruption à un point de vue spécial, celui de ce que voient et entendent les Troyens et de l'impression qu’ils en éprouvent ; toutefois il ne s'est pas tenu rigoureusement à cette conception et il a incliné à faire un tableau général et typique, car il est bien certain que les Troyens ne peuvent apercevoir les bouillonnements profonds du cratère — fundoque exaestual imo 577. Quant à l’exécution, elle est la même que celle du passage sur Charybde ; les deux morceaux se révèlent comme étant de la même inspiration et ont été écrits en même temps ; c'est la même richesse de vocabulaire, la même accumulation d'effets sonores et visuels, le même pittoresque poussé partois jusqu’à l'hyperbole. L’éruption se présente sous deux aspects : tantôt c'est une colonne de fumée noire comme la poix qui s'élève mélangée de cendre incandescente, avec projection de boules de feu ; 1l ne faut pas demander comment ies Troyens peuvent dans la nuit apercevoir cette noirceur, puisqu'elle est justement accompagnée de lueurs qui l’éclairent ; quant à l’hyperbole familière à Virgile sidera lambit 574, elle est moins choquante que celles concernant Charybde, puisque la colonne de fumée monte plus haut que les manifestations qui suivent ; c’est une caractéristique qui la distingue ; tantôt la montagne vomit ses entrailles mêmes, des blocs de pierre liquéfiés — liquefacta 576, grammaticalement accordé avec saxa s'appliquant en réalité à l’ensemble (!) — ; c’est la lave, qui monte en mugissant et en s’amoncelant jusqu'à l'air libre — sub auras 576 — et qui bout au fond du cratère. Ici l'explication mythologique : d’après la tradition — fuma est 578 —, la masse colossale de l'Etna pèse sur Encelade (?) et chaque fois que celui-ci se retourne il fait trembler avec des grondements toute la Sicile — omnem 581 —, ce qui est largement hyperbolique. Les Troyens passent une nuit terrifiante, qui contraste — c’est bien là l'intention tacite de Virgile — avec la nuit paisible qu'ils ont passée au pied des monts Cérauniens, sous un ciel serein, après s'être confortablement restaurés ; réfugiés dans les forêts, ils ne voient pas la cause de cet effroyable fracas — la cause bien entendu et non le phénomène qu'ils ne perçoivent que trop De: parce que leurs yeux ne discernent point l'Etna, car ny a pas d’astres au ciel qui est voilé et la lune est cachée derrière un gros nuage ($) ; notons pourtant que les nuits lunaires, alors même que la lune ne se montre pas, ont une certaine transparence et que
c'est dans la clarté diffuse qu’ils peuvent distinguer la fumée noire du volcan.
Appien (!) nous apprend qu'il y eut en 36 une éruption de l'Etna ; nous ignorons si Virgile y a assisté ; cela n’est pas impossible ; en tout cas il voyait de Naples le Vésuve, et par suite il devait connaître directement les phénomènes volcaniques. Le philosophe Favorinus, cité par Aulu-Gelle (?), n’a voulu voir dans le morceau qui nous occupe qu'une imitation de Pindare (8) ; certaines concordances de termes semblent en effet rendre l’imitation probable, bien qu’elles portent sur des choses essentielles de toutes les éruptions volcaniques, et sans lesquelles celles-ci n’existeraient pas (. Favorinus ne voit dans les vers de Virgile qu'un exercice de style dans lequel l’auteur s’est montré plus bizarre et plus ampoulé que Pindare, si abondant et si boursouflé que soit ce dernier — Pindaro……. 1ps0, qui nims opima pinguique esse Jacundra existimatus est, insolentior… tumidiorque —, et où il s’est donné beaucoup de peine pour accumuler les mots bruyants et sonores — in sérepitu sonituque uerborum conquirendo laborat — ; il y a, malgré l’exagération malveillante, quelque chose de vrai là-dedans ; j'ai fait remarquer que Virgile s'était complu dans l'abondance du vocabulaire et avait cherché les effets de style ; il est certain qu’il est dans ce genre un virtuose. Favorinus poursuit en disant que Pindare a noté exactement la différence de physionomie de l'éruption pendant le jour et pendant la nuit — anterdiu fumare Aetnam, no:tu flammigare — tandis que Virgile a tout confondu — uéyumque tempus. confudit — ; la vérité c'est que Virgile n’a voulu représenter qu’une éruption nocturne, bien plus. impressionnante que le phénomène vu de jour. C’est une erreur que de dire que par globos jlammarum Virgile a traduit durement et improprement xoouvous de Pindare; le mot de Pindare désigne les coulées de lave, chez Virgile les boules de feu projetées en l'air “sont tout autre chose. Considérer comme quelque chose d'inenarrabile…. et propemodum insensibile le fait que la colonne de fumée noire est en même temps composée de cendre incandestente, parce que -ce qui est atrum ne saurait être candens, c'est se payer de mots; j'ai expliqué la chose et elle est très compréhensible. Quant à prétendre que c’est la monstruosité des monstruosités — omnium, quie monstra dicuntur, monstruosissimum — que de dire que l'Etna vomit des rocs et que ces rocs se liquéfient instantanément, cela ne repose sur rien, puisque ce n’est pas là ce que dit Virgile; sidera lambit est assurément une hyperbole, mais usuelle chez Virgile et “plus excusable ici qu'ailleurs.
Achéménide. Le Cyclope (588-682). — 12. La nuit a causé aux Troyens des émotions violentes ; le jour leur en apporte d’autres. L'aventure d'Ulysse chez le Cyclope est mise sous leurs yeux avec une acuité presque actuelle et là encore, s’ils échappent au danger, ils le côtoient de près. Au premiers rayons de l'aurore {!) sort brusquement de la forêt (2?) — swbito 590, c’est quelque chose d’inattendu — une forme humaine () bizarre, d’une maïgreur extrême, d’un aspect misérable, qui tend les mains vers le rivage. Les Troyens se retournent pour Voir — respicimus 593 —. ; le mot est très juste ; à leur arrivée ils se sont mis à l'abri dans la forêt, mais ils n’ont pas pénétré bien avant ; c'est des profondeurs du bois qu'arrive l’inconnu. Il est d’une malpropreté repoussante, il a la barbe longue, son vêtement à défaut d'agrafes est retenu par des épines ; à ce qui reste de ce vêtement, à son air sans doute, les Troyens le reconnaissent comme un Grec, qui a pris part à la guerre. Contrairement à l’usage épique ancien, Virgile, au ITC livre, signale des différences entre le costume, l’armement, la façon de parler des Grecs et des Troyens (4). Il est dans un état de détresse morale égal à sa détresse physique ; après l'aspect extérieur l’état d'âme ; à la vue des armes troyennes il s'arrête épouvanté ; puis il se précipite tête baissée vers le rivage ; il pleure, il prie, il est en proie à une agitation extraordinaire ; il demande () qu'on le recueille, qu'on l’emmène n’importe où ; il avoue qu'il a porté les armes contre Troie ; si c’est un crime inexpiable qu’on le mette en pièces et qu’on le jette dans les flots ($) ; il aura du moins la consolation de périr de la main des hommes. À ces paroles désespérées correspondent des gestes qui ne le sont pas moins ; il embrasse les genoux des assistants, il s’y roule et s’y attache. Tout cela est à la fois énigmatique et palpitant. Les Troyens lui demandent qui il est, quels sont ses malheurs ; Anchise le rassure (7) tout de suite (®) en lui tendant la main ; il est vieux, par conséquent disposé à la bonté et, puisqu'il s'agit de faire preuve d'humanité, il est naturel que ce soit lui qui intervienne. L'épisode ressemble singulièrement à celui de Sinon au II® livre et offre des rapports textuels (°). Nous avons vu que dans le IIIe livre les Troyens commencent à prendre leur revanche contre les Grecs ; par une bravade hardie Énée a suspendu aux portes du temple d’Apollon, à Actium, un bouclier conquis sur les vainqueurs ; il a reçu en présent le casque de Néoptolème et peut se parer de ses dépouilles. Ici c’est par la clémence et la générosité qu'ils affirment leur supériorité sur leurs vainqueurs barbares ; il s’agit d’une revanche morale.
Rassuré, l'inconnu donne brièvement sur sa personne les rensei-
CARTAULT. L7
gnements qu’on lui demande ; il est d'Ithaque, compagnon du malheureux Ulysse, s'appelle Achéménide ; son père Adamastor étant pauvre l’a envoyé combattre contre Troie (1) ; il ne dissimule donc point qu’il a été l’ennemi des Troyens et ne cherche pas à ruser et en même temps il montre que ce n’est point par animosité contre les Troyens qu’il a pris part à la guerre. Il résume alors l'aventure d'Ulysse et du Cyclope (?) ; la comparaison des deux passages fait éclater la dissemblance de l’art homérique et de l’art virgilien. Dans l'Odyssée nous avons une aventure merveilleuse contée longuement dans tous ses détails, les uns épouvantables, les autrès empreints de bonhomie parfois amusants ; c’est la lutte de l’ingéniosité et du courage contre la brutalité sauvage et maladroite, le triomphe de l'esprit hellénique qui se met quelquefois par bravade et par imprudence dans un mauvais pas, mais qui a des ressources pour en sortir ; dans l’Enéide c'est un tableau pathétique, concentré, de cruauté abominable justement punie, où tout est calculé pour faire frémir d'horreur ; le récit n’est du reste parfaitement intelligible que pour qui à l'Odyssée absolument présente À la mémoire; c’est une transposition avec des moyens, un but différents, où Virgile a prétendu surpasser Homère par l'émotion tragique. Il fallait d’abord expliquer la présence d’Achéménide ; s’il se trouve là, c’est que ses compagnons l'ont oublié dans l’'antre du Cyclope, chose peu vraisemblable, quand on se rappelle la façon méthodique dont Ulysse et ses compagnons quittent la caverne et qu'on réfléchit ; pourquoi et comment s'est-il laissé oublier ? Mais il fallait trouver une explication et, en pareil cas, quand il s'agit de l'agencement logique des faits, Virgile est faible. Suit la description du lieu de la scène : dans l'Odyssée, l’antre de Polyphème est à peu près tel que devaient être à l’époque héroïque les grottes où les bergers remisaient leurs troupeaux et se livraient aux occupations de leur métier ; on y voit des compartiments où sont enfermés suivant leur âge les petits des brebis et des chèvres, les ustensiles nécessaires à la traite et à la fabrication du fromage et des fromages déjà fabriqués. Il n’a pas l'aspect terrible, mais il est sale et le fumier s'y .accumule. Polyphème a un caractère nettement pastoral et ses troupeaux jouent un grand rôle dans l’aventure. Chez Virgile, c'est la caverne d’un ogre ; elle est énorme, obscure, souillée d’un sang corrompu et des restes de repas sanglants, elle a complètement perdu sa physionomie d’'étable ; tout est dirigé en vue de l'effet d'horreur, qui est de pure convention, celui qui l’habite ne devant pas manger de la chair humaine tous les jours, puisqu’'Achéménide est dans l’île depuis trois mois et que pendant ce temps aucun navire
n'a abordé. Vient alors le portrait de Polyphème ; dans l'Odyssée, cest un monstre qui ne ressemble à pas un homme mangeur de blé, mais à une cime boisée de montagne qui s'élève isolée des autres ; J'invention est bizarre et pittoresque ; Virgile enchérit en tombant dans le banal : pour lui tout ce qui est démesuré s'élève jusqu'aux astres ; la montagne ne lui suffit pas ; Polyphème choque donc les astres de sa tête (1) ; il ne se laisse facilement ni apercevoir ni aborder (?), tandis que dans l'Odyssée il est assez bavard et parfois jovial dans sa brutalité ; c'est en outre un anthropophage. Tout cela prépare l'acte abominable qui est pour Virgile le point culminant du récit et qu'il est si pressé d'atteindre qu'il néglige d'expliquer les détails qui l’amènent. Homère le décrit avec un certain calme précis qui ne vise pas à l'effet ; il laisse parler les choses ; le Cyclope saisit deux victimes, les cogne contre le sol pour les tuer, comme on tue de petits chiens ; leur cerveau s'écoule et mouille le sol ; il découpe leurs membres, prépare son repas, mange, comme un lion de montagne, sans en rien laisser, les chairs et les os pleins de moelle et par là-dessus boit un bon coup de lait pur ; l'opération est répétée trois fois et six compagnons d'Ulysse sont dévorés ; elle est unique chez Virgile, qui a tout mis en œuvre pour nous faire frissonner ; ce n’est pas le poète qui la raconte, c’est un témoin qui revoit avec horreur le moment où le géant couché sur le dos au milieu de l’antre — position assez incommode pour ce qu'il va faire — saisissait de sa grande main — manu magna 624 — deux malheureux, les brisait contre le roc — le roc de la voûte ? —, faisait jaillir des flots de sang sur le seuil — pourquoi le seuil ? (*) — et engloutissait les membres ruisselants d’un sang noir et palpitant encore tièdes sous ses dents ; l'effet est très poussé, mais tout cela sent l'écrivain qui s’excite (4). Après le crime, le châtiment qui ne se fait pas attendre. Ulysse profite du sommeil du monstre. Dans l'Odyssée, c’est après avoir mangé et bu trois grands coups de vin généreux que le Cyclope tombe à la renverse — on ne voit pas trop pourquoi Virgile lui à prêté préalablement cette position — et qu’inclinant son large cou il se laisse aller au sommeil invincible ; de son gosier sortent du vin et des morceaux de chair humaine et, comme il est appesanti par le vin, il a des renvois. Virgile suit Homère d’assez près, sans atténuer ce qu’il y a ici de dégoûtant, ajoute à l'horreur en mélant du sang au vin rendu — cruento…. mero 632 — et introduit l'effet de style jacuitque per antrum Immensus 631 sq. (5). Négligeant, conformément à la loi de rapidité de sa narration, les préparatifs, il montre avec des ressouvenirs homériques (5) Ulysse crevant l'œil unique du Cyclope et, suivant son procédé
de juxtaposer des imitations de provenances diverses, il termine par une comparaison empruntée en partie à Callimaque (!) et signale l’état d'âme des Grecs, la joie de venger leurs morts.
Achéménide clôt son récit en conseillant aux Troyens de fuir sans tarder (?), conseil qu’il motive par l'existence de nombreux Cyclopes — centum 643, pris dans le sens large — pareils à Polyphème, qui habitent près du rivage et errent sur les montagnes. Pendant trois mois lunaires il a mené dans les forêts (*) une existence misérable, apercevant sur les rochers les Cyclopes énormes, tremblant (*) au bruit de leurs pas et de leur voix, se nourrissant de baies sauvages et d'herbes. Il s’est rendu (°) aux premiers navigateurs qu’il a vu venir. Revenant sur une idée du début, il déclare qu'il aime mieux mourir que de rester avec ces terribles voisins.
Dans l'Odyssée, quand Ulysse a repris la mer et qu'il se croit en sûreté, 1l engage avec Polyphème une conversation de pure bravade, pour compléter son triomphe sur son ennemi : cette conversation n'avait pas de raison d'être dans l’Ené&de ; elle est remplacée par un tableau qu'Homère n’a pas fait et qui est de toute beauté; c'est quand 1l se débarrasse de ses lisières homériques, que Virgile se montre plus à son avantage. Nous voyons le Cyclope monstre horrible, informe, colossal, devenu aveugle, s'appuyant sur un pin dépouillé de ses branches et conduisant ses brebis, son seul plaisir, sa seule consolation dans son malheur ; il vient laver dans la mer en gémissant, en grinçant des dents, le sang qui coule de son œil crevé et 1l s’avance dans les flots sans avoir encore de l’eau jusqu'à mi-corps. Les Troyens effarés prennent la fuite après avoir recueilli Achéménide, coupent le câble et font force de rames. Mais le Cyclope a entendu du bruit ($) ; il essaie de les saisir ; ne pouvant ni y réussir ni avancer plus loin dans la mer il pousse un cri formidable (?) qui fait retentir les flots, la terre d'Italie épouvantée et l’Etna dans ses cavernes qui répondent par un grondement. Ses frères, les Cyclopes de l'Etna, se précipitent du haut des montagnes et couvrent le rivage. Homère les avait représentés accourant à sa voix, mais sans faire leur. portrait et dans une scène pleine de bonhomie. Virgile nous les montre l'œil torve, la tête s’élevant jusqu’au ciel, formant une assemblée effroyable (®), pareils à des chênes ou à des cyprès. Ce n’est du reste qu'un motif pittoresque et grandiose, puisqu'ils assistent impuissants au départ des Troyens.
Navigation jusqu'à Drépane. Mort d'Anchise (682-715). — 13. Les Troyens n’ont qu’une pensée : mettre toutes voiles dehors et naviguer vent arrière — “entis. secundis 683 —, dans n'importe quelle direc-
tion ; mais tout à coup (1) — ecce autem 687, c’est une chose imprévue et heureuse — le vent du Nord se met à souffler du passage étroit où est assis le Pélore ; c’est justement le vent favorable pour descendre au Sud le long de la côte Est de Sicile, c’est-à-dire pour poursuivre leur route en contournant l’île. Désormais les aventures proprement dites des Troyens sont terminées. La navigation côtière que Virgile a ajoutée avait pour lui l'intérêt de fixer par quelques traits rapides des observations faites sur les lieux mêmes ; c’est en cela que cette description très précise se distingue de celle de la navigation à travers les Cyclades. Pour la vraisemblance, car Énée ne connaît pas le pays, il se fait renseigner par Achéménide (?) ; l'intention est louable, mais le résultat est faible, Virgile étant maladroit à motiver les choses ; car, en admettant que le pays des Lotophages soit en Afrique, qu Ulysse ait longé la côte de Sicile, Achéménide n’a pas pu avoir plus que Virgile des renseignements sur le nom des lieux, à plus forte raison sur la géographie du pays contemporaine de Virgile (Ÿ).
Énée passe (4) devant l'embouchure du Pantagias qui s'ouvre dans le roc vif, le golfe de Megara, Thapsus au ras des flots. Ortygie, en face du Plémyrium, battu par les vagues, donne l’occasion d’un rappel rapide de la légende d’Alphée et d’une manifestation de la piété des Troyens ; ensuite défilent devant nos yeux les champs fertiles arrosés par l’Hélore stagnant, les roches élevées et les pierres croûlantes dans la mer du Pachynum, Camarina et l’oracle qui avait défendu qu’on ne la remuñt, les plaines de Géla et la ville ainsi nommée de son fleuve énorme, Acragas sur la colline escarpée, montrant fièrement ses grands murs et qui produisit jadis des coursiers généreux (°), Sélinonte la ville des palmiers, le cap Lilybée où la mer est dure par suite des écueils cachés. Tout cela est d’un dessin très net et en même temps très varié. C’est dans ces petits morceaux sans action et par eux-mêmes dénués d'intérêt que se révèle la perfection du style virgilien.
Les bords de Drépane sont appelés déplorables, parce que c'est là que Virgile fait mourir Anchise, choisissant parmi les traditions celle qui est la mieux appropriée à l’action de l’Enéide ; nous verrons dans les livres suivants qu'il ne disparaît pas complètement et que Virgile lui réserve une sorte de survivance. Énée lui consacre quelques vers émus ($), où il insiste sur le réconfort qu'il a toujours trouvé en lui — omnis curae casusque leuamen 700. S'il ajoute que c'est une divinité qui, de Drépane, l’a fait aborder en Libye, il ne faut peutêtre voir là qu'une amabilité répondant à l'hospitalité généreuse qu’il reçoit (7).
Fin du récit d’Enée (716-718). — 14. Énée termine son récit écouté au milieu d’une attention universelle. Il se tait et se repose.
La durée des voyages d’Enée .— 15. Partant de l'indication mise dans la bouche de Didon, que les voyages d’Énée durent depuis sept ans (1), les commentateurs se sont efforcés de retrouver ces sept années dans le IIIe livre, les plus accommodants quelque chose d’approchant ; ils n’ont pu sortir de l'arbitraire et ils ont totalement échoué, ce qui prouve qu'ils ont fait fausse route.
Quand on examine le texte sans parti-pris d'avance, on le trouve si parfaitement clair, les renseignements donnés par Virgile sont si nets, qu'il n’y a pas sur la question le moindre doute possible. Les Troyens se sont montrés si pressés de chercher une patrie nouvelle que c’est à peine s'ils ont attendu pour partir les premiers beaux jours (2), époque à laquelle commençait normalement la navigation, c'est-à-dire sans doute la fin de mars ou le début d'avril. Ils passent en Thrace, pays tout voisin du leur, et se mettent en mesure d'y fonder une ville ; ils n’y séjournent pas longtemps : au moment où Énée offre sur le rivage un sacrifice aux dieux sous les auspices desquels les travaux ont été commencés (*) — on n’en est donc encore qu'aux débuts —- a lieu le prodige de Polydore ; ce prodige révèle aux Troyens un crime si abominable qu'ils se décident à l’unanimité à quitter le pays ; on ne s’attarde pas ; aussitôt qu'on peut prendre la mer, on le fait ; on se dirige vers Délos, sans s'arrêter nulle part. A Délos, on n’a rien à faire qu’à consulter l’oracle et il n’y a point de raison pour qu’on ne le consulte pas tout de suite. L’oracle reçu, on ne demande qu'à partir ; d’après Anchise, trois jours suffisent pour gagner la Crète et l’ardeur des équipages fait supposer que le voyage est plus tôt abrégé. En Crète, nouvel essai de fondation de ville et ici on peut fixer approximativement la durée du séjour ; les navires une fois tirés à sec, on se met à cultiver la terre (*) ; on est donc encore au printemps ou tout au plus au commencement de l'été. La peste éclate immédiatement ; on reste pourtant jusqu’à la canicule, puisqu'il est question de Sirius. On s’aperçoit alors qu’on s’est trompé et Anchise conseille de retourner à Délos ; il y a là un certain laps de temps, où on ne sait que faire, mais cela ne doit pas durer bien longtemps, puisque les Pénates viennent opportunément tirer Énée d'embarras et lui révéler le but de ses voyages ; naturellement les Troyens ne s’attardent point dans un pays pestiféré. Sachant où ils doivent aller, ils s'embarquent et mettent le cap sur l'Italie. Survient une tempête qui dure trois jours ; ils ne passent qu'un jour à peine aux Strophades qu'ils quittent précipitamment, remontent le long
de la côte grecque jusqu’à Actium ; là, ils demeurent quelques jours, le temps de célébrer les jeux actiaques et de faire une offrande ; l'hiver les surprend. S'ils ont quitté la Crète à la fin d'août ou au début de septembre, il s’est écoulé environ quatre mois ; on s'étonne qu'ils aient mis si longtemps à venir de Crète et l’espace paraît peu rempli.
C'était l'usage à l’époque historique de suspendre la navigation pendant l'hiver et les commentateurs ont saisi l’occasion pour prolonger les choses ; mais il est clair que cet usage n’est pas observé ici ; à peine Virgile a-t-il mentionné l’arrivée de l'hiver, qu'il prête à Énée l’ordre de se rembarquer. Quant au fait que dans le IIIe livre Virgile ne mentionne l'hiver qu'une fois, c’est parce qu’en réalité l'hiver ne survient qu’une fois pendant la navigation.
On navigue le long des côtes d’Épire et on atteint Buthrote ; on prend terre. Il n’a pas fallu longtemps à Énée pour apprendre qu'Hélénus règne dans le pays et pour monter à la ville. Il est reçu affectueusement et luxueusement ; mais au bout de quelques jours (1), le vent étant favorable, Énée demande et obtient d'Hélénus une prophétie et Anchise insiste pour qu’on profite du vent. L’impression générale de ce IIIe livre, c'est que les Troyens sont toujours pressés, qu ils sont impatients d'arriver au terme d'un voyage qui leur pèse et qu'ils ne restent nulle part que le temps strictement nécessaire ; ce sentiment est si accentué qu'ici Hélénus ne veut pas retarder le départ même pendant la durée d’un discours. On navigue jusqu'aux monts Cérauniens et on débarque pour passer la nuit à terre ; mais, pendant la nuit même, Palinure donne le signal du départ ; le lendemaïn matin, on est en vue de l'Italie ; on prend terre à l’Ayx Minervae pour offrir un sacrifice à Pallas, un sacrifice à Junon ; mais aussitôt la cérémonie terminée — haud mora 548 — on remonte sur les navires ; la pointe de la Calabre doublée, on se dirige en droite ligne vers la Sicile. On mouille au pays des Cyclopes pendant la nuit ; mais on en repart précipitamment avant que le jour qui suit soit achevé. On contourne la Sicile sans s'arrêter nulle part jusqu'à Drépane ; là Anchise meurt.
On peut fixer à peu près exactement la date de cette mort. Énée est si pressé d'arriver en Italie qu’il quitte Drépane sans attendre que les beaux jours soient tout à fait venus, à un moment où l'hiver n’est pas encore terminé et où, par suite, la navigation n'est pas tout à fait sûre (2). C’est bien à la même saison qu'il repart de Carthage, puisque parmi les raisons que lui donne Didon pour le retenir, elle fait valoir que le beau temps n’est pas encore revenu (5) ; il est possible du reste que dans sa passion elle exagère un peu; ce qui est
certain, c’est que l’anniversaire de la mort d’Anchise coïncide exactement avec la seconde arrivée d’Énée en Sicile ; la mort a donc eu lieu l’année précédente un peu avant la fin de l'hiver, soit en févriermars. Les voyages d'Énée n’ont donc pas duré tout à fait un an, environ onze mois ; les événements que contient le IIIe livre, loin de se prêter à une durée plus longue, paraissent même maigres et à peine suffisants pour remplir cet espace restreint.
Date de la rédaction du III livre. Projet de remaniement. — 16. Il résulte de ce qui précède que de l’annonce des sept années il n’a été tenu aucun compte lors de la constitution du IIIe livre ; les choses se sont passées comme si elle n'existait pas. De cela il faut chercher l'explication. Si le IIIe livre a été composé après le I®T, il est inadmissible que Virgile, après en avoir déterminé si nettement la durée à la fin du Ief livre, ait totalement négligé cette indication, lorsqu'il a abordé le IIIe. On ne voit pas pourquoi il aurait renoncé à réaliser un programme et ce qui aurait pu l’en empêcher. D'autre part, à la fin du ITIe livre, Créuse, fait connaître très catégoriquement à Énée, en lui parlant de l’Hespérie et du Tibre, le pays où il doit se rendre : c’est bien l'Italie ; or c'est encore la un/renseipnementstess précis qui, dans la rédaction du IIIe livre actuel, est traité comme inexistant, Les Troyens ignorent si complètement au début du voyage qu'ils doivent aller en Italie qu'ils essaient de s’établir en Thrace, qu'ils ne reconnaissent point l'Italie dans la désignation ambigüe qu'en fait l’oracle d’Apollon et vont s'installer en Crète ; toute leur conduite témoigne que la prédiction de Créuse leur est iestée absolument étrangère. Il faut que les Pénates se dérangent pour avertir Énée que sa destination est l'Italie et ce n’est qu'aux v. 163 sqq. qu'il l’apprend ; jusque-là il ne s’en doutait point. Ici comme précédemment, on se demande, si Virgile a écrit son IIIe livre après le II®, comment il se fait qu'il ait traité comme nul et non avenu le 1enseignement important inséré par lui à, la fin du IIS. La conclusion qui s'impose c’est que le IIIe livre a été rédigé indépendamment du Ief et du II°; non seulement il est sans rapport avec eux, mais 1l offre sur des points essentiels des divergences qui prouvent que ceux-ci n'existaient pas au moment de sa naïssance, en d’autres termes qu'il est le premier en date des livres de l’Enéride.
Cette conclusion n’a pas lieu de surprendre. Une des premières choses qui ont frappé et intéressé Virgile dans la légende d’'Énée, c'est qu'il y avait là des voyages analogues à ceux d'Ulysse —- analogie singulièrement accusée dans les formes postérieures de la tradition -- et qui se prêtaient à une curieuse imitation de l'Odyssée,
C’est donc là la partie de son sujet que Virgile a été le plus pressé de mettre en vers. Comme les aventures d'Ulysse sont présentées sous forme de récits, 1l est vraisemblable que Virgile a dès le principe adopté la forme en même temps que la matière ; nous avons vu que, préalablement et avant de commencer à écrire son poème, Virgile en avait établi le plan. Quand il eut dressé ce plan, tracé les grands traits de la réception chez Didon, marqué la place des récits d’Énée, c'est au récit de ses voyages qu'il s’attaqua d’abord et ainsi s’élabora lc ITIe livre, qui est un premier essai de début. Puis, quand il avança dans la composition de son poème, qu'il aborda le Ier et le ITe livre, il modifia ses idées sur son IIIe livre, eut des repentirs, se décida à y apporter des retouches et, par l'annonce de Didon sur les sept années, par la prédiction de Créuse sur l'Italie, il indiqua le sens de ces retouches et la forme nouvelle qu’il entendait donner à son IIIe livre. Il ne nous a pas instruits des motifs pour lesquels il s’est imposé ce remaniement ; nous en sommes donc réduits aux conjectures ; 1l est possible que l’un des principaux soit la difficulté que présentait l’âge d'Ascagne : au IIe livre, Créuse prend dans ses bras le petit Ascagne et le tend à son père pour le dissuader d'abandonner les, siens et, dans la fuite, Ascagne s'attache à la main de son père et le suit d’un pas inégal, comme un petit enfant (1) ;1iln'a évidemment pas plus de cinq ou six ans. Or, un enfant de cet âge ne pouvait pas jouer un rôle dans les événements de l’Enéide ; ce rôle Virgile tenait essentiellement à le lui attribuer comme à l'ancêtre mythique des Jules, plus important à leurs yeux qu’'Énée lui-même. Lorsque Énée va chercher.du secours chez Évandre et en Étrurie, il laisse Ascagne à la garde du camp, sous la tutelle bien entendu de chefs éprouvés (2), et quand, au [Xe livre, Numanus, beau-frère de Turnus et l’un de ses principaux capitaines, brave et insulte les Troyens, c'est Ascagne qui, par un exploit, qui est à la fois un début et un coup de maître, lui traverse la tête d’une flèche et l’étend mort (*). Pour tirer ainsi Ascagne de l’insignifiance il fallait le vieillir, et du moment que Virgile tenait, conformément à la tradition, à le représenter comme un enfant lors de la chite de Troie et voulait cependant plus tard le montrer entrant dans l’adolescence, il n'avait d'autre ressource que de prolonger les voyages d’Énée ; il est du reste demeuré dans l’Enéide quelque flottement à l’égard de l’âge d’Ascagne ; quand Didon le prend sur ses genoux — Cupido ou lui (*) —, il semble que ce soit un tout jeune enfant qu’elle couvre ainsi de caresses et pourtant pendant la chasse, quand il galope sur un cheval fougueux et souhaite de se mesurer avec un sanglier ou un lion, il faut bien, si précoce
qu'aime à le rendre Virgile, lui supposer au moins douze ou treize ans.
Ainsi Virgile, après avoir une première fois et en entier rédigé son IIIe livre, se décida au cours de son travail à le modifier profondément. Outre les deux contradictions essentielles que je viens de signaler, le IITe livre en présente avec les autres livres d’autres qui étonnent quand on n’en a pas la clef. Ces contradictions n’ont jamais été expliquées raisonnablement. Elles le sont tout naturellement si l’on admet que les passages en question étaient destinés par Virgile à s’accorder, non pas avec le IIIe livre actuel qui était condamné dans sa pensée, mais avec celui qu’il prétendait lui substituer et dont les grandes lignes étaient constituées dans son esprit. Quelle eût été la physionomie de ce III livre définitif, nous ne saurions le déterminer exactement, puisqu'il n’a pas été exécuté ; toutefois les passages des autres livres qui sont actuellement en contradiction avec lui fournissent quelques indications sur ce qu’il serait devenu dans le remaniement. Les deux divergences capitales auraient été que, dans le IIIe livre nouveau, les Troyens seraient partis de Troade avec la connaissance exacte du but de leur voyage, l'Italie, et que la navigation aurait duré sept années. D’autres, sans avoir la même importance, ont pourtant leur intérêt : I, 207 sq. Énée rappelle à ses compagnons qu'ils ont affronté la rage de Scylla ; or, dans le IIIe livre actuel, les Troyens subissent les remous de Charybde, mais ils n’approchent pas de Scylla ; dans la rédaction future, Virgile se réservait de les mettre en contact avec elle, sous une forme que nous ne pouvons préciser, puisqu'il a pour principe de ne pas reproduire purement et simplement à propos d’Énée les aventures d'Ulysse. I, 382, Énée déclaie qu'il a été guidé par sa mère à son départ de Troade — matre dea monstrante uiam —- ; il avait donc l'intention d'introduire là une intervention de Vénus, nous ignorons sous quelle forme ; Varron, cité par Servius, £. :., racontait que, depuis sa sortie de Troie, Énée avait vu chaque jour l'étoile de Vénus jusqu’à son arrivée sur le territoire de Laurente, où elle avait disparu, ce qui lui avait appris qu’il était parvenu à l’endroit marqué par les destins ; Virgile ne songeait point à s'approprier cette légende qui est incompatible avec toute la teneur des six premiers livres ; mais il est vraisemblable qu'il voulait lui emprunter quelque chose. D'autre part, I, 29 sq., nous apprenons que c’est la colère de Junon qui, pendant de longues années, a écarté les Troyens du Latium ; or, l'influence de Junon n'apparaît point dans les pérégrinations du IIIe livre ; mais Hélénus avertit Énée que c’est seulement en triomphant du ressen-
timent de la déesse qu’il réussira à aborder en Italie après avoir quitté la Sicile ; or Junon au Ier livre suscite la tempête et au Ve incendie une partie de la flotte ; elle ne s’est donc pas laissé fléchir et pourtant Énée arrive en Italie; on peut supposer que dans le ITTe livre définitif Virgile se proposait de donner à Junon une action plus directe et peut-être de la mettre aux prises avec Vénus. I, 205 et 554, les Troyens savent qu'ils vont dans le Latium ; or le nom du Latium ne figure point dans la prophétie de Créuse ; on peut donc supposer qu'il était ailleurs indiqué formellement. IV, 345 sq., Énée déclare qu’Apollon de Grynium et de Lycie lui a enjoint de se rendre en Italie ; or, au IIIe livre, il ne consulte ni l’oracle de Grynium ni celui de Patara en Asie Mineure ; il est donc vraisemblable que ces consultations devaient avoir lieu dans le IIIe livre mis au point; quoique les Troyens fussent fixés dès le début sur leur destination par la prophétie de Créuse, Virgile, loin de diminuer l’importance des oracles, semble plutôt avoir été décidé à l’augmenter ; il voulait sans doute mettre les Troyens encore plus directement sous la conduite d'Apollon et faire dominer tout le livre par le dieu qui était le dieu favori d'Auguste et qu'il aurait montré protégeant activement dès l’origine sa famille, comme il le protégeait lui-même. VIT, 122 sqq., lorsque se réalise l’aventure des tables mangées, Énée se rappelle qu'elle lui a été annoncée par Anchise et c’est à Jupiter qu’on doit le dénouement favorable ; or, au IIIe livre actuel, elle est prédite par Celaeno et c’est Apollon qui doit la faire aboutir sans dommage ; Virgile avait donc le projet de modifier au IITe livre la fin de l’épisode des Harpyies et, en ce qui était nécessaire, la prédiction d'Hélénus qui, sur d’autres points encore, par exemple sur le rôle futur de la Sibylle, devait être remaniée, une partie de ce rôle étant au VIE livre attribué à Anchise. Avec la conception postérieure des sept années de voyages, Virgile se serait vu contraint sans doute d’enrichir le IIIe livre d'événements nouveaux, ceux qui y figurent suffisant à peine pour dix ou onze mois ; elle aurait fait naître une difficulté assez inattendue ; dans l'Odyssée, la Cyclopeia est une des premières aventures d'Ulysse ; dans l’Enéide, elle a lieu trois mois avant le passage d’Énée ; il y a là un anachronisme, que les commentateurs ont relevé, mais qui est moins gros qu’ils ne le supposent, puisqu'Énée n’en est guère qu'au dixième mois de ses pérégrinations ; il aurait été singulièrement aggravé dans la rédaction nouvelle où Énée se serait trouvé dans la sixième ou septième année de ses voyages ; nous ne savons si Virgile avait prévu l'inconvénient et comment il y aurait remédié.
Au moment de sa mort, le remaniement du IIIe livre n'était pas terminé, mais il était en train de s’accomplir. Virgile avait commencé à démanteler son IIIe livre en transportant ailleurs les parties qu'il voulait y faire disparaître, mais qu'il entendait conserver. Les v. 163-166 de la prédiction des Pénates, qui n'avaient plus de raison d’être, tout le livre étant dominé par la prophétie de Créuse, avaient été placés dans le discours d’Ilioneus, I, 530-533 ; la prédiction des Pénates aurait sans doute subsisté, mais elle aurait eu uniquement pour but de révéler aux Troyens que, pour des descendants de Dardanus, l'Italie était non point un pays nouveau, mais la patrie antique. Le début de la tempête, 192-195, avait été transporté au Ve livre, 8-11 ; la tempête du IIIe livre aurait sans doute subsisté, mais uniquement avec son caractère spéciel de noirceur absolue et de ténèbres qui font perdre aux Troyens leur route. L'annonce du prodige de la truie blanche et de ses trente petits, 389-303, avait été mise dans la bouche du dieu Tibre, VIII, 42-45 ; elle devait donc être effacée de la prophétie d'Hélénus, où elle était du reste superflue. Comme dans le ITe livre, Virgile avait marqué du signe de la suppression quelques passages qu’il n'avait pas encore remplacés et que, pour être fidèle à ses indications, Varius a laissés de côté dans son édition, 316, 340, quelques vers sans doute entre 668 et 669. Il est à remarquer que 218 est le premier vers inachevé du livre ; les parties qui précèdent étant celles qui devaient le plus souffrir du remaniement, on peut supposer que Virgile avait renoncé à les corriger partiellement avant le travail définitif ; en revanche il avait déjà revu les parties qu'il entendait conserver ; témoin les additions marginales que Varius a incorporées dans le texte avec leur forme imparfaite, 214-218, 527, 630-644, 660-661 ; il n’est pas douteux que 500-505, où se trouve la première allusion à la prédiction de Créuse ne fassent partie de la rédaction définitive. 3
Conclusion. — 17. Dans le IIIe livre, comme dans le IIe, Virgile s’est efforcé de nous rendre les Troyens sympathiques en les présentant comme sympathiques ; il y a moins bien réussi, parce qu'il leur a ménagé parcimonieusement les dangers; assurément ils éprouvent des malheurs, mais qui ne sont pas comparables à la catastrophe du ITe livre ; ils sont exposés en Crète à une peste calamiteuse, mais il ne semble pas que beaucoup d’entre eux périssent ; ils sont exposés à une tempête, mais qui ne menace point de les anéantir comme celle du Ier livre ; la rencontre avec les Harpyies est bizarre et répugnante, mais ne leur cause pas grand dommage ; ils voient face à face les Cyclopes, mais ils sont à l’abri de leurs
coups. En revanche ils passent par des émotions violentes ; outre les situations que je viens d’énumérer, le prodige de Polydore les met en contact avec une terre scélérate et leur révèle un crime abominable. Leur grande angoisse c’est que leur navigation est une marche vers l'inconnu ; la lumière ne se fait pour eux que graduellement ; alors même qu'ils ont conscience du but, l'Italie recule et fuit devant eux ; partis dans la tristesse de leur pays natal, ils touchent à l'Italie sans pouvoir en prendre possession et n'arrivent qu’en Sicile, d’où de nouvelles épreuves les attendent ; ils ont des mécomptes, des espoirs trompés ; ils passent d’un état d'âme lugubre à un plus serein, pour retomber dans l'inquiétude ; ils sentent la fatigue d’une navigation qui n'en finit pas.
Quant à Énée, nous l’aimerions mieux plus exposé, plus à même de payer de sa personne ; il supporte les épreuves avec endurance, mais ces épreuves ne sont que pénibles et il ne faut pour les surmonter que des qualités d'âme moyennes. Virgile lui a imposé la nécessité de fuir ; cette nécessité, 1l l’accepte sans révolte ; il a fui au IT livre, il continue à fuir au IIL, il fuit sans cesse ; c’est un rôle qui n’excite ni l'enthousiasme, ni même un intérêt bien vif. Il est le chef de l’expédition, mais il s’efface volontiers devant son père, qui a des lumières qu'il n'a pas, qui est l'intermédiaire naturel entre les Troyens et les dieux. Ce partage volontaire de la responsabilité diminue son initiative, mais fait honneur à sa piété filiale, que signale avec raison Hélénus ; c’est un excellent fils, qui témoigne à son père une affection tcuchante ; la mort d’Anchise empoisonne son arrivée en Sicile. En outre c’est un homme de famille, comme au Ier et au IIe livre ; s'il va en Thrace, c’est qu’il espère y trouver de bons parents ; 1l se détourne de son chemin pour faire visite à Hélénus et il est ému des douleurs d'Andromaque. C’est au IIIe livre qu'apparaît nettement la religiosité d'Énée et qu'il se montre pieux. Cette piété n'est pas un effet de son tempérament comme l'affection paternelle, filiale, le sentiment de la famille. C’est un effet de la mission qu’il n’a pas cherchée et dont il est chargé ; cette mission lui ayant été imposée par les dieux et ne pouvant être remplie qu'avec leur aide, il faut qu'il se tourne sans cesse vers eux et vers leurs oracles pour obtenir les directions dont il a besoin. Le IIIe livre est profondément religieux ; bien qu’il ne contienne point de scène dans le ciel, nulle part les diéux ne sont aussi présents ; les Troyens sont toujours tendus vers le ciel attendant la révélation ; ce ne sont qu’oracles, prophéties, sacrifices, prières.
Le IIIe livre ne produit pas comme le II® une grande impression
d'ensemble ; c’est une succession de scènes et de tableaux comme en comporte un voyage sur mer, avec l’imprévu des rencontres et des situations ; Virgile s’est efforcé de varier pour soutenir l'intérêt et il a imaginé des incidents de caractère très divers : la plainte de Polydore traîtreusement assassiné est mélodramatique, l'impression de Délos, l'île sainte, reposante et religieuse, le deuil d'Andromaque, dont le cœur est brisé, profondément impressionnant, la réunion familiale chez Hélénus émue et touchante, la peinture de la caverne sanglante de Polyphème et de la cruauté du monstre effroyable, l'apparition des Cyclopes grandiose. Enfin il y a beaucoup de pittoresque et de différentes espèces de pittoresque.
P. 232. (1) Serv., Préamb. du Comm. de III : Secundum interrogationem Didonis, post insidias Graecorum et casus suorum proprios errores exsequitur, quos pertulit, antequam ad Africam perueniret. — (2) Cf. pourtant errantem, I, 756 et III, 1o1.
P. 233. (1!) Longa exsilia II, 780, rend inutile Diuersa exsilia III, 4. — (2) desertaque litora Cretae 122. — (3) Macr., Sat., V, 2, 14, Scylla quoque et Charybdis et Circe decenter attingitur et pro Solis armentis Strophades insulae finguntur.
P. 234. (1!) 2 sq. ceciditque superbum Ilium ; c’est le même contraste que II, 325 sq. fuit Ilium et ingens Gloria Dardanidum et il est une des dominantes des Tyoades d’Euripide 99, oûxétr Tootx vade al (agtïc éouéy Thotas 108 © rod Üynos suotehAduevos Ilooyovwy, de oùdev 40° n60a ; quant à l’idée contenue dans immeritam, à savoir que les Troyens ont subi la sévérité des dieux, sans avoir rien fait pour la mériter, elle remonte également aux Troades 596 mn) © ahyeotv ahyea neïvrat Avopoosoyatot Dev. — (2) 3 Omnis humo fumat Neptunia Troia. Eurip. Tyoades 4 sq. Poseidôn rappelle qu’il a construit Troie avec Phoibos ; l'incendie est un des motifs dominants du IIe livre et des Troades d'Euripide ; l’image saisissante de Troie fumant à terre provient également des Tyoades, 5, HOZ. sv Euwy Povyoy rôher, “H vov xarvodtat xai mpôç ’Apyelov ëopôs "OÂwAe ropÜnbeis 585 EK. oixtoù toya AN. moÂcoc EK. & xamvobtau. Cf. Hécub. 823 EK. xanvôv 0è nmohews Tovè’ OnepÜowoxov®" 60ù. 1215 EK. kATVY +’ ÉGHUNV AoTd roheutwy dnro. — (3) 8. Virgile ne s’est pas expliqué sur la date de la prise de Troie que Den. d’Hal., I, 63, place dans la première moitié de juin ; la durée du séjour des Troyens sur l’Ida ne saurait donc être fixée exactement. — (4) Voici comment, dans la conduite de l'expédition, se répartissent l’activité d'Énée et celle d’Anchise : 9 au début, Anchise donne le signal du départ; 16 Enée choisit la Thrace comme lieu de débarquement, fonde une ville, subit un prodige ; 57 il le soumet aux principaux chefs et surtout à Anchise ; 60 de l'avis du conseil il quitte la Thrace ; 73 il va à Délos, à ce qu'il semble, de sa propre initiative ; 84 il demande et obtient un oracle ; 101 Anchise interprète cet oracle et désigne la Crète, en quoi il se trompe, comme Énée s'était trompé pour la Thrace; 118 il fait un sacrifice, comme Énée en avait fait un en Thrace ; 132 Énée fonde une nouvelle ville ; 143 en présence de l’insuccès, Anchise conseille de retourner à Délos ; 161 les Pénates indiquent à Énée l'Italie ; 178 Anchise, mis au courant, reconnaît son erreur ; 234 Énée engage la lutte contre les
Harpyies ; 263 Anchise invoque les dieux et donne l’ordre du départ ; 289 à Actium, c’est Énée qui donne l’ordre du départ ; 359 il demande à Hélénus et obtient une prophétie ; 472 Anchise presse le départ ; 525 en vue de l'Italie il adresse aux dieux une prière ; 539 1l interprète le présage des quatre chevaux blancs ; 558 il reconnaît Charybde et donne des ordres pour qu'on l’évite ; 610 il accueille amicalement Achéménide, Son rôle est terminé. En somme Énée et lui sont en relations directes avec les dieux ; c’est tantôt l’un, tantôt l’autre qui sacrifie et qui prie ; c'est Énée qui obtient les prédictions, Anchise les interprète ; mari de Vénus il est plus près des dieux qu’'Énée ; d’après Naevius (Schol. vet. Aen., LL, 678), Ennius (Prob. ad Ecl., VI, 31) Servius (Aen., II, 687), Den. d'Hal, 1, 48, il a reçu des dieux le don de connaître l'avenir ; ce don ne se manifeste pas au IIIe livre, pas plus qu’au IT, puisque ce sont d’autres que lui qui fournissent les prophéties, qu'il se contente d’expliquer la volonté des dieux et qu’une fois au moins 1l l'explique d’une façon erronée ; mais il est attesté, VII, 122 sqq., ce qui montre que Virgile à l’époque des L1° et IIIe livres n'avait pas là-dessus fixé définitivement ses idées et qu'il a varié suivant les besoins du poème. Sauf dans un cas, c’est Énée qui détermine l'itinéraire. Anchise paraît plus qu'Énée pressé d’aboutir, puisque c’est lui en général qui ordonne le départ.
P.235. (1) Naturellement le motif des larmes au départ pour l'exil avait été employé avant Virgile; Serv., III, 10: Naeuius... inducit uxores Aeneae et Anchisae cum lacrimis Ilium relinquentes his uerbis : amborum uxores noctu Troiade exibant, capitibus opertis, flentes ambae, abeuntes lacrimis cum multis ; mais ce sont des larmes de femmes, par conséquent moins significatives ; de même celles d’Hécube, Eurip., Troades, 607 EK. & ratoïc, & LEAËX XATAÂEUTOMEVAV GE ÜYXO), passage qui paraît être l’origine de celui de Virgile, xatahsurmouivay — relinquens, ôxx00w = lacrimans ; Jason pleure aussi au moment de quitter sa patrie. Apollon., Aygon., I, 534 adrao ’Ifowv Axxovceis yains do mazotôos Oumar Eveuxev. Il est bien certsin que Virg'le connaissait tout cela, mais cela n’enlève rien à l’émct'on du passage virgilien. — (?) 12 penatibus et magnis dis est répété VIII, 679 ; l'adjectif penates étant, dans l’ancienne langue technique et dans l'usage dominant de la prose, non pas substantivé mais joint au substantif di ou diui, il n’est pas douteux que Virgile n’entende ici les dieux pénates, qui sont les grands dieux. Les Pénates disent à Énée en parlant d'eux-mêmes, III, 159 sq. tu moenia magnis Magna para, cf. II, 294 sq. his moenia quaere Magna. Les penates publici romani Quiritium avaient une aedes, dont la date de fondation est inconnue, dans la Velia non loin du temple de Vesta, aedes qui fut restaurée par Auguste. Serv., III, 12 : Varro quidem unum esse dicit penates et magnos deos ; nam in basi scribebatur Magnis diis. Serv.- Dan. rappelle qu’on crüut de bonne heure qu'Énée avait enlevé et rapporté à Rome les grands dieux de Samothrace ; Üso ueydhor était l'expression usuelle pour désigner les dieux de Samothrace. Üeo meydhot 0! ëv Zapobsaxn, inscr. d’Amphipolis, Bull. de Corr. hellén., 19 (1895), 110, 2, Beot pmeydAot Zamofowxss, inscr. de Samothrace, Rev. des" Et. grecques, 5 (1892), 202, etc. Den. d'Hal,, I, 67, 4 tenait des habitants de Lavinium que les Pénates de cette ville venaient de Troie et avaient été apportés par Énée. Cassius Hemina, fr. 6, p. 69 Peter, les faisait
NOTES DUSCHAPITRE QUATRIÈME 273
venir de Samothrace. Varron Ant. ver. hum., fr. 2, 8, 9 expliquait la chose en disant que les Pénates publics romains étaient originaires de Samothrace, que Dardanus les avait apportés en Phrygie et Énée de Troie à Lavinium. Virgile qui ne donne pas toujours les explications nécessaires et qui sous-entend, ne dit point comment il se fait que les pénates de Troie soient les dieux de Samothrace ; mais il affirme nettement l'identité en faisant dire aux pénates d’eux-mêmes 168 : [asiusque pater, genus à quo principe nostrum : cela signifie qu'ils doivent leur origine première à Iasius, ce qui est conforme à la tradition, et non, comme on l'entend d'habitude, qu'Iasius est l’ancêtre des Troyens, ce qui est contraire à la légende ; d’après la légende, qui a été adoptée par Virgile, c'est son frère Dardanus et non pas lui, qui est l’ancêtre des Troyens. — (3) 16 feror huc, 78 huc feror, locution fixée. — (1) 16 litore curuo se retrouve 223, curuo in litore, XI, 184, locution fixée. — (5) 18 Les commentateurs se sont demandé si Virgile faisait ici allusion à A’verx en Macédoine, dans la presqu'île de Pallène, ou à A’vos en Thrace, à l'embouchure de l’Hèbre. A’ysta se trouve exclue par ce fait que la légende de Polydore était localisée dans la Chersonèse de Thrace et A vas , qui n'en est pas très éloignée, paraît au premier abord devoir être préférée. Mais Aîvos est mentionnée dans l’/Z., IV, 520 Ileto00c ’Iuborstôns, 0ç ao’ A’voley etAnhoïbet ; elle existait donc antérieurement à l’arrivée d’Énée dans le pays. Serv., 16 : Euphorion et Callimachus hoc dicunt etiam, quod Aenum dicatur a socio Vlixis 1llic sepulto eo tempore quo missus est ad frumenta portanda. Si l’on presse le sens du mot fingo, on peut supposer qu’'Aeneadae est une ville de fantaisie, imaginée par Virgile pour rappeler A’vetx et A’vos, mais qui n’est ni l’une, ni l’autre. — (6) J/., II, 402 Aôrao 0 Body iépeusey aval avdo@y lAsansuvuwy [llovx nevraftnoon dnsopevét Kooviwvi Serv. 21, fait ici une chicane à Virgile : contra rationem Ioui taurum sacrificat... ubique enim Toui iuuencum legimus immolatum... Mais il faut observer que Virgile n’avait peut-être pas autant que l’affirme Macrobe cette connaissance du rituel qui aurait pu faire de lui un grand pontife, qu'il évite souvent, étant poète, d'employer les termes mêmes du rituel, que, tout en imprégnant les cérémonies religieuses d’une couleur romaine, il met en scène des personnages qui ne sont pas Romains et qu'il est souvent Gréco-Romaïin. Ov., Méiam., IV, 755 sq., dit du reste : Mactatus.. taurus tibi, summe deorum. — (7) 26 dictu... mirabile monstrum se retrouve G., IV, 554, En., II, 680, locution fixée, — (5) 22 sq. Le cornouiller et le myrte sont choisis, parce qu'il s’agit d’arbustes nés de javelots, G., II, 447 sq. At myrtus ualidis hastilibus et bona bello Cornus, En., VII, 817 : praefixa cuspide myrtum. — (°) Serv.-Dan., 23, fait remarquer la multiplicité de mots qu’emploie ici Virgile pour désigner les pousses de ces arbrisseaux : uirguita, uiridem... siluam, ramis.. frondentibus, arbos, lentum... uimen, qui se retrouve G., Dr En. VI, 4137, Virsilé”affecterici, commel/en d'autres passages, une abondance de style et une richesse de synonymie, qui
montrent la possession étendue qu'il avait du vocabulaire. — (10) 25. Sur l'usage de décorer les autels de feuillage, cf. En., I, 417, V, 661. —— (1!) 34 multa mouens animo, qui se retrouve X, 890 — cf. I, 305, per
noctem plurima uoluens est caractéristique d'Enée ; Virgile ne lui a pas
CARTAULT. 18
donné seulement une sensibilité très aiguë, mais une intelligence sans cesse en mouvement ; il ne supporte point passivement les choses, il réagit par la pensée ; mais Virgile ne dit pas toujours ce qu'il pense. — (12) Comme au II° livre, l'obligation de la fuite est sans cesse attestée et le mot résonne comme une dominante : fuge... fuge 44, fugae 160, fugimus 268, effugimus 272, fugam tenuisse 283, quae prima pericula uito 367, effuge 398, et quo quemque modo fugiasque ferasque laborem, 459, fugite.… fugite 630, 666 fugam... celerare ; toujours Énée doit fuir ; si Virgile à tant insisté là-dessus, c’est pour nous faire comprendre quels dangers il court; mais la chose en elle-même n'est pas héroïque. — (©) J'ai déjà signalé les emprunts faits aux Troades.
P. 236. (1) Héc. 4 LIOA. Ilptapou…. ds pu’ ènet bovyüv row Kivdovos Êcye doot neaeîv ‘EAArvtx® (— cum iam diffideret armis Dardaniae) Aslozs dmetineure Towuxtç X0ovos rolvuroropos moûs Dour Bpnxios Eévou (= Threicio regi.. hospitium antiquum Troiae), 10 roÂbv Ôè oby mot yovoov éxméume 34004 rnavno (= auri cum pondere magno... furtim mandarat), 18 Kzhüs ras” avoot Oonx ratoww Eivw Toopaiouwv (— Alendum) &ç zic nropÜds Avécunv zähac, Cf. 1134 HOAYM. Ilxrro dtdwot Ioiauos v dors Toéperv, “Vrontoc àv (— diffideret) Ôn Towrxrs ahwsews, 776, EK. Ènetôn cuupooïv Eyvw Pouvv {— ut opes fractaë Teucrum et fortuna "recessit, "7749 ER MAS ävwyépaota.. OÙy bot où avenra. Ilod dixa Éévuy ; © xatdoat’ avôpwv, 790 dvosrorätov tévou (= fas omne abrumpit), 12:16 EK. 6 ypvooc.. "Euveuve tow auoy Haidx... = (Polydorum obtruncat et auro vi potitun). — (2?) Naturellement Virgile supprime les événements de la tragédie, la venue d’Hécube et des Grecs, sans quoi Énée ne retrouverait pas le corps de Polydore. D'autre part, dans l’Hécube, Polymestor tue Polydore et le fait jeter dans la mer, dont les flots le ballottent sur le rivage et c’est là que la suivante envoyée par Hécube recueille le cadavre ; ceci est net et compréhensible ; au contraire le récit de Virgile présente des désaccords, qui ne s'expliquent que si l’on se rapporte à la source où il a puisé ; Polydore est égorgé par Polymestor — obtruncat — comme chez Euripide ; mais un peu auparavant, Virgile le fait percer de traits, parce qu'il a besoin pour le prodige, qui n’existe pas chez Euripide, de ces traits qui poussent en arbrisseaux, et les deux choses ne vont pas ensemble ; l’invention du meurtre à coups de javelots a pour origine une indication de la tragédie d’Euripide où Hécube demande à la suivante qui a trouvé le cadavre, s’il était rejeté par le flot ou percé de coups de lance 699 ’ExbAntoy Téonx poviou 00906. La réponse de la suivante 701 môvrov vw ébveyxe rehdy10$ xh)0wv éxclut du reste ce genre de mort dans la version suivie par Euripide. On ne voit pas pourquoi l'exécution a lieu sur le rivage et parce qu'Aeneadae est une ville maritime 1l n’est pas nécessaire que le sacrifice d'Énée ait le rivage pour théâtre ; le rivage — in litore — ne figure ici que parce que dans l’Hécube le corps de Polydore est trouvé sur le rivage par la suivante 698 9E. ër” dxrais vuv xuvpto Oahaosiats… movroy viv étrveyrxe nshaytos x\0wv. Enfin Virgile n’explique pas comment la nature a accumulé assez de terre sur le cadavre pour former un tumulus et surtout, lorsque Pclydore dit : iam parce sepulte, il ne réclame pas une autre sépulture ; si plus loin Virgile lui fait donner cette sépulture, c’est parce qu'il a dans l'esprit la situation toute différente de l’Hécube où Polydore est 29 arayos et où il dit en: parlant de lui-même 47 avi-
GOpAt Y40, Us TAvOu TA UwY +%{w, Ainsi l'agencement des faits dans le récit de Virgile est maladroit et cela vient de ce qu’il a accouplé au texte d’'Euripide des éléments qui lui étaient étrangers et qu'il n’a pu y fondre harmonieusement. — (>) On peut du reste admettre que la première partie du IIIe livre étant destinée à être profondément remaniée, Virgile ne s’est servi du motif du 1°" livre que parce qu’il avait l'intention de le modifier ici. — (4) 62 Aggeritur tumulo tellus ; ceci est très naturel ; mais on est étonné de lire plus haut : 22 forte fuit iuxta tumulus ; ceci rentre
dans la catégorie des désaccords signalés plus haut. — (5) 63 maestae arae se retrouve V, 48. — (6) 65 se retrouve XI, 35. — (7) 67 sq. Animam.…. magna... uoce ciemus, VI, 506 magna manes ter uoce uocaui, identité de termes correspondant à l'identité des circonstances. — (8) 71 litora complent, fin d’hexamètre répétée mécaniquement 676. — (?) 72 Vers pittoresque, mais d’un pittoresque banal : urbes étonne ; quelles sont ici ces villes, dont 1l n’a pas été question ? — {10) 73 Sacra mari colitur
medio... tellus, 104 Creta... medio iacet insula ponto, 270 lam medio apparet fluctu... Zacynthos, expression répétée inspirée d’Od., IV, 844 MEott Ô tic vñoos péoon dÀ merorecox, XIX, 172 Kovtn vis yat” Ecru, mot vi otvort mévTrw. — (11) 74 Vers de facture grecque. II., XIII, 20 sqq. Le palais de Poseidôn est à Atyai. — (12) 75 sqq. Virgile, qui s’abstient de raconter les légendes rattachées aux lieux que parcourt Énée, ne dit point pourquoi Apollon a rendu Délos stable ; ilse borne à l'indiquer par le mot pius, supposant la légende connue de ses lecteurs ; ainsi 14 à propos de la Thrace, acri... Lycurgo, simple allusion aux violences non racontées de Lycurgue pour combattre le culte de Dionysos. — (13) 76 Myconos, que Virgile appelle celsa est appelée par Ov., Metam., VII, 463, humulis ; Virgile ne parle pas de visu.— (14) 78. Le mot fessus est souvent répété au IIIe livre ; Virgile n’a pas rendu la navigation des Troyens bien périlleuse ; pour nous intéresser à eux, il la représente au moins comme épuisante ; les Troyens ne sont pas gens de mer ; ils souffrent de la navigation, 78 fessos, 85 fessis, 145 fessis... rebus, 271 fessi, 516 fessos... artus, 568 fessos, 710 fessum. — (15) 80 rex idem hominum Phoebique sacerdos ; motif analogue I, 728 regina sacerdos, IX, 327 : rex idem... et augur. — (15) Anios est un personnage légendaire très intéressant, dont Virgile a fait un individu quelconque. Fils et prêtre Délien d’Apollon, il a pour mère Rhoïô (la grenade), fille de Staphylos (la grappe), petite-fille de Dionysos, par suite héroïne dionysiaque, que son père, découvrant sa grossesse, confie dans une Atovaë aux flots de la mer, ce qui signifie probablement la migration d’un culte. Les filles d’Anios sont les Oinotropoi ou Oinotrophoi, Oinô, Spermê, Elaïs qui ont reçu de Dionysos le don de produire les fruits de la terre, le vin, le blé, et l'huile ou, par une déformation de la légend:, de changer par le contact les objets en ces fruits. Amenées par Palamède ou par Agamemnon et Ulysse au camp des Grecs pendant la guerre de Troie, elles subviennent à leurs besoins. Virgile a négligé tout cela, à plus forte raison les rapports d’ Énée avec la fille d’Anios, Launa — Lauinia, qui auraient dérangé toute la structure de l’Enéide. — (17) Serv.-Dan., 80 : hunc tamen Anium Palaefatus etiam propinquum tradit Anchisae... ad quem Anchises ante bellum Troianum consultum uenerat, an Salaminem peteret comes Priamo : unde et agnoscitur. — (18) 84 uenerabar, 79 ueneramur, 34 uenerabar,
répétition du même mot, pour insister sur le caractère religieux du passage. — (1%) 84 templa... saxo structa uetusto, VIII, 478 urbs saxo fundata uetusto, locution fixée. — (2) 85 Thymbrae, Serv.-Dan., bene Del: positus Thymbraeum appellat, quem in Troia adsueuerat colere….
P. 237. (1) 85 propriam... domum, 167 Hae nobis propriae sedes ; da moenia 85, his moenia quaere II, 294, moenia magnis Magna para III, 159 sq., passages de concordance et de rappel ; genus, les Troyens sont les restes d’un peuple; il leur faut une nationalité nouvelle, cf. I, 6 genus unde Latinum ; reliquias Danaum se trouve déjà T, 30, locution fixée, variée ici par l'addition atque immitis Achilli; 88, quem sequimur... ? quem n'a aucun sens ; les Troyens ne cherchent pas un guide : lire qua sequimur quoue ire iubes ? qua indique la direction à suivre, quo le but à atteindre ; c'est là ce qu’ils veulent connaître ; cf. 114 diuom ducunt qua iussa, sequamur ; 89, pater, Macrobe, Sat., III, 6, 1-6, voit dans le mot une allusion à l’autel d’Apollon l'evrwo à Délos, où on n'offrait pas de victimes et en effet la consultation de l’oracle n’est accompagnée ici d’aucun sacrifice. — (2) 93 submissi petimus terram, locution de Lucr., I, 93, terram genibus submissa petebat. — (3) 97 sq. sont traduits d’I., XX, 307 sq. où Poseidôn dit Nôv Ôè Ôn Aîvetao Sin Towecouv avater Kai matdwv raiôse, tot xev petontole yivwvrat ; il n’est pas vraisemblable que cunctis… oris provienne de la leçon interpolée Ilavressw, parce que Towsoot devait forcément disparaître dans la traduction virgilienne où il ne s'agissait plus de cela et que cunctis... oris a un sens bien plus étendu, celui de la domination future des Romains dans tout l’univers ; 97-08 disent en d’autres termes la même chose que I, 278-279. — (4) 103 La forme audite, o proceres, paraît être une réminiscence homérique, Od., II, 229 K£xAvte Ôn vov eu, ’IÜaxvatou,.. == (5) 95 ubere laeto, cf: ubere glebae 164. — (6) Se 110 sont traduits dd, XXE, 716407
où Dardanos, fils de Zeus Kriooe dt Auoôavinv: ème’ odrmw ”IAuoc Lo) Ey
rediw mendAuTo, nmoÂAK peoénwy avÜowrwv, "AN E0 Oruwpetas DA0V Aëniôaxoc "Iôns. — (7) 111 sq. L'identification éntre “les -Corybantes et les Curètes est admise sans réserve par Virgile. Corybantiaque aera 111, Curetum... oris 131% elle létaittadoptéedunenacens peu près universelle dans l’antiquité, même par les savants, et consacrée par la légende et le culte, les uns et les autres étant des démons primitifs, plus na des prêtres rattachés, les Curètes au culte de Zeus, les Corybantes à celui de Cybèle, l'élément orchestique, enthousiastique et mystique étant plus accentué chez ces derniers à cause de leur origine d’Asie. Virgile fait venir le culte de Cybèle de Crète en Asie ; d’autres faisaient venir les cultes de Zeus et de Cybèle d’Asie en Crète. — (8) 117 Tertia lux classem Cretaeis sistet in oris, [1., X, 163 "Hyprari zev voudzw biry ë916mA0v txotuny ; si Virgile prétend donner un renseignement exact ou simplement introduire une imitation homérique, c’est ce que nous
ignorons. — (?) 119 sq. Serv., Neptuno, propter futuram nauigationem, Apollo, propter oraculum datum ; 119 est construit comme le v. homérique, 11, XI, 728 Tadoov d’ ’AAgett Tadoov 0ù [looztÔauwvt. — (10) 1217 Fama
uolat se retrouve VII, 392, locution fixée, cf, X, 510 $q: fama me noe — 1) Idomeneus, chef des Crétois, Kontov à&yte, 71., IV, 256 sq et pass. — de là hoste 123 — joue un grand rôle dans la guerre de Troie ; d’après l'Cd., IIF, 191, ilrevient heureusement après la guerre en Crète ; suivant la
légende postérieure, il voue à Poseidôn pendant une tempête ce qu'il rencontrera en débarquant : c’est son fils ; à la suite de l’accomplissement réel ou intentionnel de ce vœu éclate une peste ; il est chassé de Crète et s'établit en Calabre, dans le pays de Sallente.
P. 238. (1) 127 crebris legimus freta concita terris, motif analogue 706 Et uada dura lego saxis Lilybeia caecis. — (2) 128 cf. V, 140 sq. ferit aethera clamor nauticus ; il y a ici deux choses distinctes : d’abord les cris rythmés des rameurs qui essaient de se dépasser — uario certamine — ensuite les exhortations qu'ils formulent et que Virgile traduit par ces mots : gagnons la Crète ; hortantur — ils disent en s’exhortant, etc. —() 130 se retrouve V, 777 ; Macr., Sat., V, 13, 16 a rapproché Od., XI, 6 ‘Huiv d ad atome veds xvavorowooto ’Ixmevoy odoov Ter rAnsiotiov éohhdv iraioov en remarquant que Virgile est resté ici gracilior auctore : il est en effet, par exception, moins orné que son modèle, et il a laissé de côté quelques expressions pittoresques, qu'il jugeait peut-être intraduisibles. — (2) 132 sq. Le motif étant le même, il y a des similitudes d’expression entre muros... molior urbis, et 17 moenia prima loco, entre Pergameamque uoco et 18 Aeneadas... nomen... fingo. — (5) 133, cf. III, 441 Cumaeam.… urbem — Cumes, IV, 342 urbem Troianam — Troie. (6) 134 arcemque attollere tectis, cf. VIII, 98 sq. arcemque procul ac rara domorum Tecta uident. — (?) 138 corrupto caeli tractu, Lucr., VI, 123 caelum... corrumpat, 1335 caelum... corruptum, 139 arboribusque satisque lues, Lucr., V, 1126 fruges persidat in ipsas, 140 linquebant dulcis animas (G., III, 495 dulcis animas... reddunt), Lucr., V, 989 Dulcia linquebant lamentis lumina uitae ; 138 miseranda se trouve déjà G., III, 478 ; 137 tabida appelée C, HT 557#4D0//142 Arebant herbae ; G., III, 555 arentes…. ripae ; le même motif ramène des expressions identiques ou analogues ; Virgile se meut dans un cercle assez étroit; uictum... negabat 142, uictum... negaret G., I, 149 dans d’autres circonstances, locution fixée ; de même arboribusque satisque se trouve déjà G., I, 444 dans un autre contexte. — (8) 147 Nox erat, etc... même formule reprise, mais plus développée et avec un effet dramatique IV, 522, et en outre VIII, 26. — (?) 150 sq. jacentis In somnis, expression de Lucr., IV, 985 sq., quom membra iacebunt In somnis. — (10) 152. Serv.-Dan., insertas... fenestras, quas lumine suo luna inseruerat.
901)" 153 Serretrouve 114775, VIII, 35 ; si l’on considère que Virgile se proposait de remanier profondément son IITe livre, on peut se demander s’il n’a pas transporté de ce livre dans d’autres un certain nombre de vues, parce qu’il avait l'intention de les supprimer dans celui-ci. — (?) 155 canit expression solennelle pour attester que c'est bien Apollon qui parle par leur bouche. — (3) 164. Par les mots ubere glaebae les Pénates rappellent les termes dont s’est servi Apollon : 95 ubere laeto et sur lesquels s’est trompé Anchise 106 uberrima regna ; de même 164 terra antiqua rappelle antiquam 96 ; par propriae sedes 167 ils répondent à la demande faite par Énée à Apollon : da propriam... domum 85 ; ce sont des identités de termes significatives. — (4) Dardanos, héros éponyme des Dardaniens troyens, fils de Zeus et de l’Atlantide Elektra, que des traditions diverses font naître en Triphylie, à Troie ou en Crète, est dans l’/Z/iade le père d’Ilos et d’Erichthonios. Il est également localisé à Samothrace et, pour concilier les deux légendes, on le
fait venir de Samothrace en Troade ou de Troade à Samothrace. Iasios ou Jasiñn ou Iasio est dans l'Odyssée, V, 125 sqq. un mortel chéri de Déméter qui s’est unie à lui sur le champ trois fois labouré et qui a été foudroyé par Zeus. D'après Hés., Théog., 969 sqq., la chose aurait eu lieu en Crète. Comme Dardanos, Iasios est rattaché à Samothrace sans que nous sachions par suite de quelles circonstances ; pour les écrivains postérieurs, il est, lui aussi, fils de Zeus et d’Elektra et par suite frère de Dardanos. Il est instruit dans les mystères par Zeus, enfante avec Kybélé Korybas et c’est lui qui introduit en Phrygie le culte de la Mère des dieux. D'après la légende étrusco-romaine, Dardanos, fils de Zeus et d’Elektra, est originaire de Korythos, en Étrurie, ou est fils de Korythos : Iasios est également fils de Korythos ; il va à Samothrace où 1l fonde les mystères, Dardanos en Phrygie où il fonde la Dardanie.
P. 240. (1) La question capitale dans tout ceci — et c’est pour cela que les Pénates interviennent —, c’est de savoir en quel endroit doivent se fixer les Pénates chassés de Troie, 160 sq.tu moenia magnis Magna para ; or Jasius qui, en instituant leur culte, les a appelés à lexistence comme dieu, est Italien ; de même que les Troyens retournent au pays de Dardanus, de même les Pénates doivent revenir au pays d’Iasius : hae nobis propriae sedes 167, les Pénates se désignant par nobis eux-mêmes et non pas ies Troyens. — (2?) 175 toto manabat corpore sudor. Ennius cité par Macr., Sat., VI, 1, 50, avait dit : Tunc timido manat ex omni corpore sudor et Lucr., VI, 9045 : Manat item nobis e toto corpore sudor ; c’est à Lucrèce que Virgile s’est rattaché. — (3) 179 remque ordine pando, VI, 723 : atque ordine singula pandit, locution fixée, cf. G., IV, 4 et 537: ordine dicam. — (4) 181 nouo ueterum est une simple antithèse de mots : il s’est trompé actuellement sur des choses du passé. — (5) 182 nate Iliacis exercite fatis se retrouve V, 725. — (6) 189 dicto paremus VII, 433 dicto parere, locution fixée. — (7) 190 paucis. relictis ; il subsista en Crète une ville qu’on appelait Pergamon.
P. 241. (1) 195 inhorruit unda tenebris; quand le grain arrive, la mer s’assombrit et se hérisse ; l'impression est si juste et si pittoresque qu'on serait tenté de l’attribuer à une observation personnelle de Virgile ; il n’en est rien pourtant, puisque Pacuvius, cité par Cicéron, De Duiu., I, 24, avait dit avant lui: inhorrescit mare, tenebrae conduplicantur. — (2) Il y a ici un effet de style pareil à celui que j'ai signalé à propos de 22 sqq.; Virgile accumule les mots qui désignent l’obscurité et fait preuve d’une virtuosité de styliste et d’une abondance de vocabulaire touti à fait remarquables, caeruleus.. imber 194, noctem... tenebris 195, Inuoluere diem nimbi... nox umida 198, caecis... undis 200, noctem 201, caeca caligine 203, sine sidere 204. — (>) 206 montis ; nous lisons en effet 225 : de montibus, ce qui relie entre eux les deux morceaux ; uoluere fumum, imitation homérique, Od., X, 99, Karvdy à oîov OpüuEv dmd Yfoyès dissovra, mais c'est une imitation purement formelle d’un trait pittoresque, qui dans FOd., correspond à une réalité et qui ne correspond à rien dans l’Enéide ; en effet le pays des Lestrygons est habité; il est donc naturel qu’on y voie de la fumée ; il ne semble pas que les Strophades le soient. — (4) 207 remis insurgimus exprime l'énergie de la nage ; les rameurs se lèvent, puis retombent sur leurs bancs ; en relation avec adnixi 208. — (5) 208 torquent spumas,
cf. Od., XII, 109 sq. 0 à èn’ éoeruà ‘Elémevor Aebxaivov Üdwo Ecoris éhatotv ; ces indications des petits détails techniques étant imitées d’Homère ne résultent pas d'observations personnelles de Virgile et ceci est significatif au point de vue de son art ; d'autre part Ennius cité par Aulu-Gelle, II, 26, 21, avait dit : Verrunt extemplo placide mare : marmore flauo Caeruleum spumat sale conferta rate pulsum, et Catull., LXIV, 7 : Caerula uerrentes abiegnis aequora plantis ; le vers 208 s’est donc formé dans l'imagination de Virgile de souvenirs homériques et de souvenirs d'anciens poètes latins combinés ensemble ; si on rapproche Caerula uerrunt 208 de aequora uerrunt 200, on voit que Virgile s’est inspiré deux fois de Catulle en variant ; si on se rapporte à 289 considere transtris, on voit qu'il a procédé de même avec le vers homérique; kevxatvoy lui a fourni torquent spumas 208, £{ouevot considere 289 ; il y à là un travail très curieux de démembrement et de réadaptation. — (5) L'idée de faire perdre à Énée sa route en doublant le cap Malée est sans doute venue à Virgile d’'Od., IX, 8osq. où c’est au cap Malée que le vent du Nord fait perdre à Ulysse la direction d’Ithaque. Le cap Malée n'étant pas cité par Virgile, on peut supposer que les trois vers conservés par 5erv.-Dan., 204 et qu’il a condamnés puisque Varius ne les a pas insérés étaient un projet pour suppléer à cette lacune. Cette condamnation peut être mise en rapport avec le fait que 192-195 ont été transportés avec quelques mots changés, V, 8-11, ce qui indique que Virgile était décidé à remanier le passage en question. D'autre part la tempête qui nous occupe a été d’abord conçue sur le modèle de celle de l’O4., XII, 493 sqq., qui éclate après le départ de l’île du Soleil ; dans Virgile l’aventure de l’île du Soleil est imitée dans le morceau suivant ; En., III, 192-3 = Od., XII, 400-1, 194-5 = 405-6 avec, au lieu de l'expression homérique très simple : fyAvge de nmévros ÔT ads, une expression pittoresque empruntée à Pacuvius. Les v. 400 sqq. de l’Od., XII, ont été repris Od., XIV, 301 sqq, avec cette différence qu’au lieu de AA ôte Ôn tv vroov éhsirmouev, nous lisons ’AAX ôte dr Koftnv pèv ékeinmouev, passage auquel Virgile s’est sûrement reporté, puisqu'il place sa tempête après le départ de Crète. Ici il a quitté le terrain homérique, qui ne lui fournissait pas le motif fondamental du morceau qu’il composait, celui de la nuit noire ; il s’est adressé à Apollonios qui, Aygon., IV, 1694 sqq., décrit comme un phénomène propre aux mers de Crète la vdE xarovhas,, brume effrayante qui, enveloppant les navigateurs, les empêche absolument de reconnaître leur chemin, 1691 sq. N° (nox figure trois fois chez Virgile) épéBer, Thvneo te xarouAddx xixkiouovaty : Nûxz’ Ghoÿv oùx otoa Ottayavev (sine sidere noctes).… 1700 sq. éniroebay 0è Oahdoon Nôostoy durnyuvéovres nn wgéoot (Nec meminisse uiae media Palinurus in unda.
P. 242. (1) Chez Apollonios, Argon., II, les Boréades Zétès et Kalaïs poursuivent les Harpyies et les atteigent 285 vroousiv rt IAwTtioty ; là, sur l’injonction d’Iris qui, par ordre de Zeus, leur défend de les tuer, 295 sqq. driotocpov à Em) via lwesbar. Erodpadae D peraxhëlouo” avOowrot Nroouc toto y’ Exntt, Ta00c Hhwräe xakéovres. Les îles flottantes TAwtat étaient primitivement des îles mythiques situées dans l’océan, un séjour des morts. Plus tard on a voulu les retrouver sous le nom de Strophades dans des contrées connues ; l'identification avec les Echinades — il y en avait d’autres — est l’identification courante ; naturellement, en s’identifiant
avec des îles réelles, elles deviennent fixes. — (2) Sur ce qu'’étaient devenues les Harpyies après la poursuite des Boréades il y avait des versions différentes : Hésiode ne dit pas où elles se réfugient ; d’après Apollodore, I, 9, 21, l’une d'elles, Okypeté ou Skythoé, demeure aux Echinades = Strophades — Plotai; c’est la version que Virgile a suivie, ce qui lui permet de les mettre en rapport avec Énée ; d’après Apollonios, dont Virgile se sépare ici, elles trouvent asile dans une caverne de Crète, Arg., II, 294 sq., au mont Arginois d’après les Naupaktia cités par le Schol. d'Apoll., II, 299 ; Peisandros, Schol. d’'Apoll., II, 271 et 298 les fait retourner en Scythie, leur patrie. — (3) Le couplet 214-218 se trahit comme une addition marginale du fait qu'il se termine par un vers inachevé et qu’on peut le supprimer sans créer de lacune : même huc 219: vient plus naturellement après 213 qu'après les cinq vers intercalés. Les preuves intrinsèques qu'il n’est pas du même jet que le contexte résultent de ce qu'il contient avec lui des désaccords : il n’est pas question dans la suite de la foedissima uentris proluuies 216 sq. ; c’est par leur contact immonde et avec leur bouche que les Harpyies souillent les aliments, — contactuque omnia foedant Immundo 227 sq., Polluit ore dapes 233 —; l'odeur dégoûtante qu’elles leur communiquent — taetrum... odorem 228 — n’est pas une odeur d’excréments ; elle existe déjà chez Apollonios, II, 191 et 229, qui ne connaît pas le flux de ventre. Virgile leur donne des mains crochues — uncaeque manus 217 — mais ces mains crochues ne figurent pas dans la suite ; c’est avec leurs pieds crochus qu'elles saisissent leur proie — pedibus circumuolat uncis 233 — ; enfin Virgile en fait des déesses de la faim — pallida semper ora fame 217 sq. —; or ceci n'est pas d'accord avec la conception primitive des Harpyies à laquelle Virgile se rattache jusqu’à un certain point dans la suite et il n’en est pas question chez Apollonios ; le trait, qui paraît de l'invention de Virgile, est ici particulièrement malheureux puisque Virgile leur donne des troupeaux qui leur serviraient amplement au besoin à assouvir leur faim ; il avait déjà étonné les commentateurs anciens : Serv., 218: fame : ueluti fame, nam abundare dicit armenta ; aut re uera « fame », quam eis inferebat non inopia, sed auaritia, explication du reste ridicule ; ce n’est pas pour assouvir leur appétit qu’elles arrachent à Phineus et aux Troyens leur aliments, mais pour les punir ; si Virgile a ajouté ces vers, c'était pour donner des Harpyies une image plastique quin’existe pas chez Apollonios, et qu'il n’avait pas fait figurer lui-même dans son texte primitif et ensuite pour accentuer le caractère dégoûtant de l’épisode. Les divergences avec Apollonios prouvent que l’addition a été faite par Virgile postérieurement à l’utilisation primitive des Aygonautiques et probablement avec d’autres sources. La représentation plastique qu'il donne des Harpyies n’est pas très nette ; la plus voisine est celle du tombeau de Xanthos où elles ont une tête et une poitrine de femmes — Virgile ne parle que du visage —, des aïles et des bras de femmes — Virgile leur donne des mains crochues —, un corps ressemblant à un œuf et une queue d'oiseau. Dans Hésiode, elles sont vuxomot, c'est-à-dire: qu'elles ont quelque chose de la forme humaine, mais elles ont des ailes ; Pisandros, Schol. Apoll., II, 1089, les appelle üovtles; couramment, comme dans Virgile, on mélange en elles la forme de Ja femme et celle. de l'oiseau, 72 x héon coviluwv Eyoy, Schol. Lykophr. Alex, 653.
— (4) 219 Huc ubi delati, cf. 154 quod tibi delato. — (5) I, 527 sqq. Non nos... Venimus... raptas ad litora uortere praedas, III, 222 sq. uocamus In partem praedamque Xouem. — (6) 225 subitae, Apoll. II 187 apvuw méAas &iosovsai, 227 Diripiunt.. dapes, Apoll. II 189 ñoratov, 228 taetrum... inter odorem, Apoll. 191 xa' Ô mt uuôdalérv Guy yéov 226: magnis clangoribus, Apoll. II 268 sq. écoeovro xayyi ; ces imitations de détail montrent que dans tout le morceau Virgile a eu sous les
yeux Apollonios. — (7) 226 magnis clangoribus, 233 turba sonans, sonitum... dedere 238. — (8) 225 horrifico lapsu, 228 uox... dira, 235 dira cum gente. — (?) 227 sq. contactu... immundo, 228 taetrum... odorem,
234 Polluit ore dapes, 241 obscenas... uolucres, 244 uestigia foeda ; il y a également quelques détails dégoûtants dans la description de la caverne duCyelopeet dercelle de Cacus': "mais ce genre, d'effet! est rare chez Virgile. — (10) 229 in secessu longo sub rupe cauata, TI, 159 Est in secessu longo locus, 310 sub rupe cauata, locutions fixées.
P. 243. (1) 245 Dira Celaeno, 228 uox dira, 235 dira cum gente, 256 dira fames ; le mot dans le passage est une dominante ; 246 Infelix uates correspond à l'expression homérique Mavrr xaxwv, Il, I, 106. — (2) 246 rumpitque hanc pectore uocem, II, 129 rumpit uocem, locution fixée, signifiant qu'après s'être contenu on laisse éclater ce qu'on va dire. — (3) 247 pro caede boum est repris 256 nostraeque iniuria caedis ; les Troyens remplissant vingt navires et s’étant servis largement dapibus... opimis 224 — le dommage a dû être considérable. — (4) 250 accipite ergo animis atque haec mea figite dicta répété X, 104, est la traduction de la formule homérique, ob 0 ëvi pes Bass onouw IE, I, 297 et pass., mais à laquelle Virgile donne plus d’accent et d’importance. — (°) 252 furiarum maxima est répété VI, 605 où la Furie empêche un coupable de toucher à une table bien servie. Les Harpyes, filles de Pontos ou de son fils Thaumas ou de Typhon ou de Poseidôn, sont généralement au nombre de deux : Aello et Okypeté (ou Okythoé, etc..). Virgile et Hygin ajoutent Kelaenô. Ce sont proprement les nuées d'orage violemment poussées par le vent et leurs noms conservent le souvenir de cette signification primitive ; dans Homère, elles fondent sur leurs victimes en tourbillon de vent impétueux et les enlèvent, Il, VI, 346 sq., noovioovou xaxn dvémoro BüehAx Etc dpos T eic xdux.… Od., XX, 66. Ilavdzoéov xodoas avéhoyro 0e Apollonios leur conserve quelque chose de ce caractère en comparant leur apparition à celle de la bourrasque orageuse, Ayg., II, 267 sq. A 0 agao mr aeANat dûsvxSes À oTeoonx ds Anp”patot vepiwy étalpévat éosetovro. Il en subsiste quelque chose mais atténué chez Virgile où ce sont des êtres ailés qui fondent à l’improviste du haut des montagnes ou du ciel et disparaissent aussi vite qu’elles sont venues. La tempêteest fille de la mer; c’est à cette conception originelle que se rattache Virgile en les appelant : 241 pelagi... uolucres ; elles sont donc chez elles dans les îles qui sont au milieu des flots ; on est cependant étonné que Virgile fasse appeler par Celaeno les Strophades patrio... regno, puisqu'elles n’y sont installées que depuis qu'elles ont été chassées de chez Phineus. L’Erinys ou les Erinyes sont elles aussi primitivement le nuage d’ouragan sombre qui se précipite ; elles emportent leur victime dans l'air — Evyxonatoust Soph., Aj. 840 — elles sont donc apparentées aux Harpyies, avec lesquelles la prêtresse
de Delphes les compare Esch., Eum., 50. Dans Homère, ces Erinyes ont pour rôle de poursuivre les criminels pour les châtier, mais elles sont distinctes des Harpyies ; à propos des filles de Pandareos, Od., XX, 77 sq.; Tac Koïpac "Aomuuat dvroelbavro, Kai p’ Édooay omuyeoïiotv Enuviaery augrroketetv dans Eurip., Or. 323, elles se précipitent à travers l’éther viwouevar wivov ; Apollon, II, 220 sq. distingue formellement l'Erinys des Harpyies quoique les Harpyies soient aussi des punisseuses et qu'il les appelle, II, 289, meyahoro Audç xovas, ce qui rappelle la chasse des Erinyies qui se lancent après les criminels comme des chiens ; Virgile les identifie les unes avec les autres ; dans ce passage même, tout en s'inspirant d’Apollonios, il suit donc vraisemblablement d’autres sources. L’'Erinys est en rapport avec le monde souterrain ; elle vient de l’Erèbe ; Esch., Eum., 72 sxûrey véuovrar Taoraodv 7’ ümo y0Oovos ; c’est par suite de l'identification que Virgile représente les Harpyies comme des monstres que la colère des dieux a fait sortir des eaux du Styx ; c'est comme Furies qu’il leur attribue le don de prophétie ; il en fait des déesses de la faim par une combinaison qui s'éloigne tout à fait de leur caractère primitif. — (5) 253 Italiam... petitis, I, 554 Italiam... petamus. — (7 L'aventure des tables mangées est ici prédite par la Harpyie Celaeno ; un peu. plus loin Hélénus fait prévoir qu’elle n'aura pas des conséquences aussi funestes qu'on peut le craindre, grâce à l’assistance d’Apollon, aderitque uocatus Apollo, III, 395 ; or, l'épreuve s’accomplit en effet, VII, 107 sqq.; mais à ce moment Énée rappelle qu’elle lui a été prédite par Anchise 122 sqq. et il n’est pas question des Harpyies;
en outre, ce n’est pas Apollon mais Jupiter qui intervient pour que la chose se résolve tout naturellement, VII, 110 et 133 ; d’où la preuve que Virgile avait l'intention de supprimer dans l’Enéide définitive, non pas sans doute l'épisode des Harpyies tout entier, mais la prédiction de Celaeno et, dans la prophétie d’'Hélénus, le passage qui y correspond. — (£) 258 pennis ablata, XI, 867 pennis aufertur, locution fixée. — (°) Les troupeaux du Soleil sont composés de bœufs et de moutons, Od., XII, 262 sq.; aux moutons Virgile a substitué des chèvres, peutêtre parce que, dans les îles où il aborde, Ulysse trouve parfois des chèvres ; Macr., Sat., VI, 5, 14 fait remarquer que l'adj. caprigenum se trouvait chez Pacuvius et chez Accitts.
P. 244. (1) 261 uotis precibusque... exposcere pacem est d’une couleur nettement romaine ; il s’agit de faire sa paix avec les dieux, qui sont sans doute irrités. — (2) 267 excussos laxare rudentes, 682 sq. quocumque rudentes Excutere, locution technique ; les voiles sont carguées, les cordages enroulés ; il s’agit de dérouler les cordages et de larguer les voiles. — (3) 269 Qua cursum uentusque gubernatorque uocabat est une traduction homérique, Od., XII, 152; viy à aveuoc Te xupepvitns 7 ôvvev ; mais le vers de Virgile a un sens spécial: pour fuir la tempête, les Troyens ont abordé n'importe où ; chassés des Strophades, la tempête n'étant pas encore calmée, ils ne songent pas à reprendre la route de l'Italie mais à se laisser porter par le vent. — () 270 sq. Nemorosa Zacynthos, Dulichiumque Sameque et Neritos ardua saxis est une traduction d’Od., IX, 21 sq. èv à’ ëooç adti (Ithaque) Nfpitov eivoaipuhÂov... AovÂlyedv Te Saun te xa) Dhtesox Zaxvôoc ; il est bien possible que, dans la traversée des Cyclades, les vers compo-
NOTES DU CHAPITRE QUATRIÈME 283 sés de noms d'îles accompagnés d’épithètes soient également traduits du grec ; on ne voit pas pourquoi les commentateurs supposent que Virgile a pris pour une île le Néritos, montagne d’Ithaque; les Troyens aperçoivent Zacynthe, les petites îles Dulichium, Samé, la montagne escarpée qui domine Ithaque et échappent heureusement aux brisants de la côte d’Ithaque, scopulos Ithacae 272 rappelant ’Ibaurs xoavañs mp éodonc ; il n’y a rien là qui ne soit très naturel. (277 se retrouve VI, 901; c'est le vers typique pour décrire l'opération du mouillage. — (6) 279 incendimus aras, VIII, 285 incensa altaria ; c'est l'expression consacrée et elle est grecque aussi bien que romaine. — (7) Serv., 279 sciendum... moris fuisse, ut piaculo commisso ludi celebrarentur. Virgile à inventé l’offense à Jupiter pour remplacer l'offense à Hélios de l'Odyssée et ceci est artificiel, puisque ce sont les Harpyies auxquelles le tort a été fait ; mais le caractère des Harpyies restant indéterminé — il n’est pas sûr que ce soient des déesses 262 ——, Virgile n’a pas voulu que ce fût envers elles que les Troyens se reconnussent coupables ; ce n’est pas à elles que s’adresse Anchise 263 sq. — (8) En réalité les jeux institués par Octavien avaient remplacé d’anciens jeux helléniques, Strab., VII, p. 325, fyeto OÔè xai moctepov Ta Auntia t@ Üe@, otepavitns dywv, nd Tüv meototxwv® vuvi Ô’ évrimotepow énotnoev 0 Kaïoao, Harpocrat., s. v. ’Axrux: ”’Axrua dy®Yy TAG ÀV We ÔTAOY mot KahAluayoç Èv t@ neo! dywvwv. Ce sont ces anciens jeux helléniques, que Virgile, en leur conservant leur caractère hellénique, transforme en ludi Iliaci. — (*} 282 sq. iuuat euasisse tot urbes Argolicas, cf. pourtant 295 Graias regnare per urbes; les Troyens pouvaient craindre des dangers en traversant les mers grecques; dans le IIIe livre actuel ces dangers ne se manifestent pas, mais on peut supposer que Virgile aurait insisté là-dessus dans le IIIS livre définitif. — (10) 284-285 étonnent à la place qu'ils occupent, 286 se rejoignant naturellement à 283; d'autre part il n’y a pas dans le morceau 278- 293 de place plus favorable à leur assigner; on ne saurait donc penser à une erreur de copiste; on peut supposer qu'ils ne sont pas contemporains du contexte et que Virgile les a ajoutés pour déterminer nettement la chronologie du IIIe livre primitif, chronologie qu'il s’est du reste plus tard décidé à modifier complètement,
P. 245. (1) 286 magni gestamen Abantis, VII, 246 Hoc Priami gestamen erat, locution fixée ; Danaos avait consacré au temple d’'Héra à Argos un bouclier qu’Abas avait reçu en présent de son père Lynkeus, quand il lui apporta la nouvelle de la mort de Danaos; l’ aomis à Apyovs était demeurée célèbre ; il y avait à Argos des jeux où le vainqueur recevait au lieu d’une couronne un bouclier ; c'était un proverbe qu'il était glorieux d’avoir conquis le bouclier d’Argos, 6 tiv èv "Aoyet aomièx xa0shwy seuvovetar. Zenob., 6, 52; le bouclier avec une couronne figure sur les monnaies d’Argos. C’est donc un bouclier argien, conquis dans la bataille, qu’Énée offre à Apollon et qui est désigné comme le bouclier argien typique et légendaire ; 288 de Danais uictoribus, cf. IT, 368 uictoresque cadunt Danai ; 286 aere cauo se trouve déjà 240, mais dans un sens tout autre; une locution fixée formellement peut n'avoir pas toujours la même signification ; sur l’usage de clouer en offrande des boucliers aux portes des temples, cf. V, 360, VAL 183. —
(2) 289-290, pittoresques et techniques, sont une imitation homérique, Od., IX, 100 sq., xsAdunv…. Etatoous... vrwv énifaiviuev... 103-sq ot 0 api exo Baivoy xai èr! xAniot xabilov, ‘EËts © Elépevor roktiv Ga TÜTTOY ÉDETUOS, 290 se retrouve V., 778. — (3) 299 compellare uirum se retrouve II, 280; locution fixée ; casus cognoscere tantos, II 10 casus cognoscere nostros, fin d’hexamètre répétée mécaniquement. — (4) 304 tumulum.… inanem se retrouve VI, 505, locution fixée ; sur le tumulus in luco, cf. V, 760 sq. — (5) 306 sq. Troïa... arma revient 596 sq., comme motif d’effroi. — (5) 309 sq. Imitation d’Od., IV, 704 sqq. Av té puy aupaoin ëniwv ÀX%e.. OÙ GE Ôn quiv Eniooty auetÜomivn moocéeumey —=,(") Serv., 312 hoc ad Aeneae pertinet gloriam, ut ab Hectore numquam discessisse uideatur — (8) 313 impleuit clamore locum ; les mêmes cris violents se retrouvent II, 679, comme expression de la douleur de Créuse : uociferans gemitu tectum omne replebat. — (?) 315 sqq. Viuo equidem répond à uiuisne 311, uera uides 316 à Verane te facies, etc., 310; 11n'y a pas lieu de répondre, puisqu'il est vivant, à la question concernant Hector ; mais, pour passer de la réponse aux questions d’Andromaque à celles qu’il lui adresse à son tour, une transition serait nécessaire, analogue à celle qui se trouve dans le discours d'Andromaque : Sed tibi qui cursum, etc., 337 ; or cette transition manque ; en outre le couplet très suivi 317-319 n'est pas d'accord avec l’annonce : raris turbatus uocibus hisco ; Énée a repris tout son sang-froid ; enfin 316 est inachevé ; il est donc probable qu'après ce qui reste de 316 il y avait dans la rédaction primitive du passage quelque chose qui, à une lecture postérieure, a déplu à Virgile et qu'il a condamné sans le remplacer ; le cas serait de même que pour II, 567-588.
P, 246. (1) 321 sqq. Le mouvement : O felix una ante alias... est identique à I, 94 sqq. O terque quaterque beati... et la similitude de l’inspiration est soulignée par la répétition des mots : Troiae sub moenibus altis ; envier le sort des morts, c’est pour les vivants l’aveu qu’on a touché le fond même de l’infortune ; la pensée de Virgile est toujours de nous apitoyer sur le sort déplorable des Troyens. — (2) 324 captiva, Eurip., Andr. 155 Hermione dit brutalement à Andromaque. 20 Ô odca 00%Àn %ai dootxrnros yuvr, cf. 1263. Tuvaïua d aiyna&AwTov, AYOOAHnY Àiyw ; tetigit cubile est une expression atténuée, Eurip. Andr. 390 sq Andromaque dit crûment éxotur0nv Pix Ebv desnotaiot; 325, patria incensa, Eurip. Andr. 105. Andromaque dit de sa patrie 00! xai mopt Ontalwroy, 400, Ihtoy muoomevoy; diuersa per aequora uectae, I, 376, diuersa per aequora uectos,, locution fixée, 326. Stirpis Achilleae fastus... Servitio enixae tulimus, Eurip. Andr. 23 sq. Andromaque dit dans un style moins élégant Kdy&w Gdmors vois Ô’ aooeva tixtw x'oov mhaleïs "AyuAewe TatÙt, deoncrn à up; 327 sqq. qui deinde secutus Ledaeam Hermionem.…. Me famulam etc. Eurip. Andr. 29, Andromaque dit Es! Ôe riv Adxauva Esptcovrv yauet Toduoy raowons Gsonotns Codhoy Ayo. L'imitation d'Euripide est flagrante, mais tout est transposé dans un style purement virgilien. — (3) 331 scelerum furiis agitatus Orestes, IV, 471 scaenis agitatus Orestes ; dans les deux cas, c’est l’Oreste de la tragédie poursuivi par les furies vengeresses qui s'impose à l'imagination de Virgile ; 332 patrias.. ad aras, suivant la tradition commune Néoptolème est tué par Oreste à Delphes où, d’après Servius, il aurait élevé un autel à son père ;
mais Virgile ne précise pas le lieu du meurtre ; il se peut qu'il se figure Néoptolème tué à Phthie, dans son palais, comme l’est Sychée au Ier livre, — cf. IV, 20 —, Priam au IIe. — (4) Si Virgile n’explique point pourquoi Hélénus reçoit la main d’Andromaque de Néoptolème, dégoûté d'elle, et, après la mort de celui-ci, une partie de son royaume, c’est que les raisons que donnait de ces faveurs la tradition courante n'étaient pas honorables pour Hélénus et que dans l’Enéide Hélénus Troyen, ami d'Énée, fondateur d’une Troie nouvelle, doit être un personnage respectable ; Virgile en pareil cas n’invente point pour corriger la tradition défavorable, 1l la passe simplement sous silence. Dans l’J/iade, Hélénos, fils de Priam et d’Hécabé, est un brave guerrier et un devin qui comprend le langage des oiseaux ; chez les posthomériques il combat également avec bravoure, mais, dépité de n'avoir pas obtenu la main d'Hélène après la mort de Pâris, il quitte Troie, est fait prisonnier à l’instigation de Kalchas et trahit à la suite de menaces ou de cadeaux ; il conseille la construction du Cheval de bois et le rapt du Palladion. Dans l’’IAtxs uwtx2%, dans le Philokiète de Sophocle, c'est lui qui révèle à Ulysse que la présence de Philoktète est indispensable pour la prise de Troie. Dans la légende commune, il échoit avec Andromaque à Néoptolème et lui conseille de revenir par terre pour éviter le sort qui attend sur mer les autres Grecs ; c’est donc parce qu'il est infidèle à sa patrie qu’il conquiert les bonnes grâces de Néoptolème et c’est ce que Virgile s’est bien gardé de laisser entendre.— (:) 337 Sed tibi qui cursum uenti, quae fata dedere ? question anaiogue VI, 352 sq. pelagine uenis erroribus actus an monitu diuom ? C’est une répétition du motif ; 338 Aut quisnam ignarum nostris deus adpulit oris ? 715 Hinc me digressum uestris deus adpulit oris. locution fixée. — (°) 339-343 soulèvent de grosses difficultés ; il y à 340 incomplet : tamen, 341 ne correspond à rien et ne s'explique pas ; à la rigueur Andromaque a pu apprendre — sans que Virgile nous dise comment — que Créuse a disparu ; mais il est impossible qu’elle demande 339 si Ascagne est vivant et 341, sans avoir obtenu là-dessus de réponse, s’il se rappelle sa mère. Il faut donc admettre qu'après les mots conservés de 340, comme au v. 316, il y avait quelque chose dont la rédaction à une lecture postérieure a déplu à Virgile et qu'il a marqué du signe de la suppression sans le remplacer. Quant à 341-343, ils se révêlent nettement comme n’appartenant pas à la rédaction primitive Here AUUTIe livre en-eftét, Ascagne est représenté comme un enfant qui ne peut guêre avoir plus de six à sept ans; nous verrons que, dans la forme actuelle du IIIe livre, les voyages d’Énée ne durent qu’environ une année ; or on ne demande pas d’un enfant de sept à huit ans s’il donne déjà des marques d’énergie virile — animosque viriles 342 — ; mais plus tard Virgile s’est décidé à faire durer sept ans les voyages d’'Énée ; c’est après cette décision prise qu’il a écrit 341-343 ; on peut demander d’un enfant de treize à quatorze ans s’il manifeste déjà qu'il est de bonne race ; 343 se retrouve XII, 440, et il est dit d’Ascagne, IX, 311 : Ante annos animumque gerens curamque uirilem, passages en corrélation directe avec celui qui nous occupe. Nous sommes ici en présence d’un commencement de remaniement du IIIe livre.
P. 247. (1) 347 Adgnoscitque suos, 82 ueterem Anchisen adgnoscit amicum, répétition de motif. — (2) L’exploration que fait Énée est
comme une esquisse de celle qu’au VIII® livre il fera dans de tout autres conditions, 349 procedo, VIII, 337 progressus ; Serv.-Dan., 349 Varro Epiri se fuisse dicit et omnia loca isdem dici nominibus, quae poeta commemorat, se uidisse. Virgile se rattache à une tradition qu'il n’invente pas. — (2) 352 sqq. Énée n’est donc pas venu seul chez Hélénus, bien que Virgile ne le dise pas formellement ; c’est une de ces choses qu'il faut entendre suivant l'expression familière à Servius : xaTt4 To otwrwuevoy et qu'indique déjà 306 Troïa circum Arma. — ({) 356 sq. aurae Vela uocant, formule reprise avec une variation d’expression : 70 tenuis crepitans uocat auster in altum, renversée 454 sq. cursus in altum Vela uocet. — (5) 358 adgredior dictis, IV, 92 adgreditur... dictis, 476 dictis adgressa, VI, 387 adgreditur dictis, locution fixée. — (6) 359 interpres diuom, cf. 474 Phoebi interpres, revient X, 175 et est appliqué dans un sens différent à Mercure, IV, 356, en vertu du sens général d’intermédiaire ; la même universalité est appliquée avec des variations à Asilas, X, 175 sqq. : ille hominum diuomque interpres Asilas, cui pecudum fibrae (manque au 1. III), caeli cui sidera parent (= III, 360 qui sidera sentis), Et linguae uolucrum (— III, 361 Et uolucrum linguas), et praesagi fulminis ignes (manque au 1. III). ; en revanche le L. III a en plus tripodas, Clarii laurus, et praepetis omina pennaëe; les divergences expriment l’adaptation au personnage ; si Asilas a en plus l’haruspicine et l'interprétation de la foudre, c’est qu'il est étrusque et que ce sont là des sciences particulièrement étrusques ; 1l ne faut donc pas voir dans chacun de ces deux passages une simple accumulation de mots et un exercice de rhétorique. On sait comment était venue à Hélénos la faculté divinatoire : oubliés, lui et sa sœur jumelle Kassandre, ou laissés volontairement dans le temple d’Apollon Thymbrios, on les retrouva le lendemain entourés de serpents, qui leur avaient nettoyé les oreilles, si bien qu'ils comprenaient le chant des oiseaux — uolucrum linguae, Apollod., 3, 12, 5 —. (7) 363 cuncti... diui doit sans doute être entendu comme une simple exagération oratoire, puisqu'Énée ne peut se référer qu’à Apollon qui lui a désigné l’Italie en termes ambigus et aux Pénates qui la lui ont désignée nettement ; cf. II, 579 : gnatos appliqué à Hélène, qui, d’après la tradition courante, n’a qu’une fille, Hermione. — (5) 368 Quidue sequens, 88 Quem (1. Qua ?) sequimur, 188 moniti meliora sequamur, c'est toujours une direction, que dans les circonstances actuelles demandent les Troyens. — (*) Serv., 370 Bene Helenus cuncta corporis soluit, ne qua parte animo religato ad numen accedat. — (10), 372 multo suspensum numine, Serv.-Dan., multa ueneratione numinis, état d'âme d’Énée.
P., 248. (1) 374-389, ire per altum se retrouve IV, 310; manifesta fides IT, 309 ; 377 lustres aequora, 385 lustrandum aequor ; 379 expediam dictis, cf. 460 expediet, se retrouve VI, 759. — (2?) 377 sqq. Pauca tibi e multis... Expediam, il supprime la mort d’Anchise, le séjour à Carthage, l'incendie de la flotte et la fondation de Ségeste ; ce sont là des événements, sinon nombreux, au moins importants. — (3) 381 Italiam correspond ici en réalité à Ausoniae pars illa procul, quam pandit Apollo 479. — (*) 384 tentandus remus indique qu'il faudra ramer vigoureusement ; l'expression provient d’Apollon., II, 593 sq., qui souligne plus énergiquement l'effort de la nage dans une circonstance particulière :
ÊTLYVAMTOVTO ÔÈ XWTA, "Hôre xaproka téba, Bralopévev Howwv. — (5) 386 insula Circae, Virgile suit ici la tradition homérique, qui fait habiter Kirké dans une île; en revanche VII, 10 Circaeae... terrae, 1l suit la tradition italienne, qui localisait Circé au promontoire Circeii ; il y a donc là un mot qu'il aurait probablement corrigé dans la rédaction définitive de l’Enéide ; par une de ces combinaisons familières à la science des anciens, on avait aplani le désaccord entre la tradition homérique et la tradition italienne en disant que le promontoire Circé était autrefois une île, Serv., 386 : qui nunc Circeius mons a Circe dicitur, aliquando, ut Varro dicit, insula fuit, nondum siccatis paludibus, quae eam diuidebant a continenti. — (6) 389-394. Le prodige de la truie blanche, mis ici dans la bouche d’Hélénus, est repris dans les mêmes termes et mis dans la bouche du dieu Tibre, VIII, 42-46, où elle a un sens différent ; ici le prodige indique l'emplacement de la ville où Énée trouvera sûrement le repos, là (46 qui n’a plus rien à faire est sûrement interpolé) il sert à témoigner de la véracité du Tibre et à pronostiquer la fondation d’Albe, En reprenant le prodige au 1. VIII, Virgile avait sûrement l'in. tention de le supprimer ici; en effet, ici, la mention des trente petits ne sert absolument à rien ; au 1. VIII, ils symbolisent, dans le sens qu’on leur donne habituellement, les trente années au bout desquelles Albe doit être fondée ; en outre, au 1. VII, 157 sq., Énée construit bien sur les bords du Tibre un établissement — moenia — en forme de camp fortifié — primasque in litore sedes Castrorum in morem pinnis atque aggere cingit — que Virgile, sous l'influence du 1. IIT, désigne encore IX 8 et 48 par le mot urbs ; mais ce n’est pas là qu'il trouvera le repos — requies.. certa laborum, III, 393, puisque ce camp à peine construit est assiégé, qu'après sa victoire il l’abandonne et que c’est à Lavinium qu'il trouvera le séjour définitif ; en outre, l'indication de l’emplacement de la ville qui marquera le terme des épreuves d’Énée dépasse les limites de la prédiction d’'Hélénus qui ne le conduit que jusqu’à Cumes et là le remet entre les mains de la Sibylle, 457 sq. ; d’où la conclusion qu’en écrivant son VIII livre et en y utilisant le prodige de la truie blanche, Virgile avait l'intention de le faire disparaître ici. Quant à 394-305, l’aventure des tables mangées ayant lieu VIT, 107, avec la substitution de l’intervention de Jupiter à celle d’Apollon indiquée ici et étant nettement détachée de l’épisode des Harpyies, on conclut très vraisemblablement que ces vers étaient également destinés à être effacés de l’Enéide défnitive, ce qui naturellement devait entraîner la suppression de la question d'Énée à ce sujet ; si on allège la prédiction d’'Hélénus de 388-393 et de 394- 396, on voit que 396 peut se rattacher très exactement à 387; 395 Fata uiam inuenient se retrouve X, 113, locution fixée. — (7) 396 sqq,.
Hélénus a calmé les inquiétudes d'Énée au sujet de la prédiction de Celaeno : la mention des colonies grecques et de Charybde et Scylla répond à la question : quae prima pericula uito ? 367 ; il faut éviter les dangers de la côte habitée par des Grecs et ceux du détroit de Sicile occupé par Charybde et Scylla ; quant à la question : Quidue sequens tantos possim superare labores ? 368, Hélénus se dérobe en partie, puis-
qu’une fois Énée arrivé en Italie il le remet entre les mains de la Sibylle chargée de lui révéler quo quemque modo fugiasque ferasque laborem 459. — (8) 403 Quin, non seulement il ne faut pas se jeter au milieu
“es ennemis, mais pendant le sacrifice offert pour le succès de la navigation, il ne faut pas s’exposer à apercevoir un ennemi. — (?) 406 in honore deorum, G., III, 486, in honore deum medio ; 408 morem sacrorum, XII, 836 morem ritusque sacrorum, locutions fixées.
P. 249. (i) 411 Serv. rarescent... quia uementibus de Ionio propter curuaturam litorum clausae uidentur angustiae, quae paulatim propinquantibus aperti uidentur. — (2) 420 Serv. explique bien dextrum et laeuum : de Ionio uenientibus ; Scylla enim in Italia, Charybdis in Sicilia : si plus loin la flotte d'Énée s'engage dans les remous de Charybde, c’est qu’elle n’est pas assez venue sur bâbord. — (5) 430 longos et circumflectere cursus de retrouve V, 131, locution fixée. — ({) 437 sqq. Tunonis magnae primum prece numen adora, Iunoni cane uota libens dominamque potentem Supplicibus supera uotis; sic denique uictor Trinacria finis Italos mittere relicta est en partie répété textuellement VIII, 60 sqq. Iunoni fer rite preces iramque minasque Supplicibus supera uotis; mihi uictor honorem persolues ; ici la tentative d’Énée ne servira pas à grand chose puisque Junon ne sera nullement désarmée par sa dévotion : au contraire le VIIIe livre commence une action qui se terminera par la défaite de Junon et la victoire d'Énée ; ces vers sont donc mieux en situation au VIII I. et l’on se demande si Virgile ne les aurait pas modifiés ici. — (5) 444 notas et nomina se trouve déjà G:, III, 158, dans un tout autre contexte locution see,
P. 250. (1) Mais d’autre part 453-456 ne correspondent à rien dans la suite; il n’est pas question au VIe 1. que les compagnons d’Énée soient impatients de reprendre la mer et qu'Énée, pour prendre le temps de consulter la Sibylle soit obligé de résister à leur pression; on peut donc admettre que, dans la rédaction définitive, Virgile aurait modifié ces vers. Ils paraissent avoir été écrits sous l'impression d’une dominante, très sensible au IIIe 1, mais qui s’atténue ensuite, que les Troyens sont extrêmement pressés d'arriver au but de leur voyage. — (2) 458 sqq. Nous verrons que dans la suite du poème Virgile a modifié cette conception ; le rôle qu'il attribue à la Sibylle a été partagé par lui entre la Sibylle et Anchise. La Sibylle prédit à Énée qu'il aura à subir des guerres épouvantables : bella, horrida bella, VI, 86, rappelle directement uenturaque bella III, 458, Anchise renseigne Énée sur les peuples qu’il aura à combattre et sur le moyen d'éviter et de surmonter les dangers, VI, 891 sq. Laurentisque docet populos urbemque Latini Et quo quemque modo fugiatque feratque laborem rappelle directement II], 458 sqq. Illa tibi Italiae populos... Et, quo quemque modo fugiasque ferasque laborem Expediet ; ilest donc évident que Virgile avant d'éditer l’Enéide, aurait modifié le passage qui nous occupe ici. — (3) La prédiction de Tirésias, Od., XI, 100 sqq., est très "difté rente de celle d’'Hélénus ; Tirésias met Ulysse en garde contre le danger qu'il y aurait pour lui à s’attaquer aux bœufs du Soieil à Thrinakié ; ce que Virgile a emprunté à cette aventure pour le transporter à l’épisode des Harpyies est antérieur à la rencontre d’Hélénus ; Tirésias expose ensuite en détail à Ulysse les moyens d’apaiser la colère de Poseidôn contre lui ; il est probable que c’est là l’origine de l’idée première du conseil qu'Hélénus donne à Énée de tenter de fléchir Junon III, 435 Sq., mais ce n’est qu’une recommandation peu développée ; il est
curieux de constater que le vers purement formel Ex Ô£ sot èséw pan aotpoadEs, 000 ge Ar ce XI, 126, qui se retrouve XXIII, 273 et I/., XXIII, 326, a été traduit 388 : Signa tibi dicam, tu condita mente teneto. Kirké parle à Ulysse des Sirènes, des rAayxrai, de Charybde et de Scylla, des bœufs du Soleil ; nous venons de voir pourquoi chez Hélénus il ne peut pas être question de ceux-ci; quant aux Sirènes, Virgile y fait une courte allusion à la fin du Ve livre ; en revanche il s’est inspiré très directement du passage sur Charybde et Scylla ; Charybde est décrite comme dans l'Odyssée, XIT, 104 sqq., avec cette différence que dans l'Odyssée l’eau du gouffre se gonfle et se résorbe trois fois par jour, Tos pèv ydo <’ avinoev ër” art, to. 0 avasoot6det Astvov, Virgile dit simplement troisfois—ter421—, ce qui est vague et ce qui dans sa pensée veut dire trois fois de suite; nous ne l’apprenons que plus loin, 566 sq. ; il ajoute, pour rendre l'effet plus terrible, et sidera uerberat unda 423, hyperbole qu'il a reprise et exagérée plus loin, 564 Sqq.; c’est là de la pure rhétorique. Quant à la Scylla homérique, 1l l’a transformée complètement : dans l’Od., XII, 80 sqq., Scylla habite, à mi-hauteur d’un rocher qui s'élève jusque dans les nuages, une caverne sombre, si haute qu'un homme n'en saurait atteindre le plafond avec une flèche ; elle aboie comme un jeune chien, sans doute parce que ZxAAn rappelle oxhaë ; elle a douze pieds informes, six cous très allongés et sur chacun une tête effroyable avec une triple rangée de dents nombreuses et serrées avec lesquelles elle pêche les dauphins, les chiens de mer et les proies plus grosses, et, lorsqu'un navire passe, elle happe six matelots. Cette description est fantastique mais parfaitement conséquente avec elle-même. Virgile n’a pas osé présenter tel quel à ses lecteurs un être si cauchemaresque ; il a donné à sa Scylla les formes que lui attribuait l’imagination de son temps : elle a jusqu’au bas-ventre des formes humaines ; c’est une jeune fille à la belle poitrine ; elle se termine en monstre marin — des queues de dauphins viennent s’attacher au bas-ventre qui est celui des loups, c’est-à-dire d’où partent 'des avant-corps de loups. Elle sort la tête de sa caverne et attire les navires sur les rochers ; comment ? Virgile ne le dit point et c’est en cela que le tableau est moins compréhensible que celui de l'Odyssée. Quant à la forme du monstre c’est le type récent qu'on voit sur de nombreux monuments figurés, par exemple sur un contorniate de l’époque d’'Hadrien, Daremberg et Saglio, fig. 6249 ; le haut du corps dressé au-dessus des flots, avec deux queues de dauphins se rattachant à des avant-corps de chiens, Scylla saisit de la main droite un guerrier sur le pont d’un navire, tandis que d’autres sont déjà précipités dans les flots ; dans de nombreuses représentations où la scène est extrêmement mouvementée et dramatique, Scylla furieuse brandissant une rame, un trident, tenant un bloc de roche, assomme ses victimes ; elle ne les mange pas comme dans l'Odyssée, mais les donne à dévorer à ses chiens ou à ses loups ; parfois elle saisit de sa main le navire. La prédiction de Phineus chez Apollonios ayant pour objet les metoartz vavtihins se rapproche beaucoup par son objet de celle d’'Hélénus ; mais, la navigation ayant lieu dans des parages tout différents, Virgile n’a pu lui emprunter aucun détail ; il lui a pris le début II, 311 sq. où pèv mdvra méher Déure Out Ourvar Aroexée — 377 sqq. Pauca tibi e multis... Expediam, la discrétion d’'Hélénus étant du reste motivée autrement que celle
CARTAULT, 19
de Phineus. Phineus recommande aux Argonautes en terminant de s'assurer le concours d’Aphrodite, ce qui est très en situation puisque c’est grâce à l’amour de Médée que Jason s’emparera de la toison, II, 420 sqq, ‘AXAG, wihot, podteatle Peñc Ôohdeaav douwynv Komotüos : x yào rc xhutà meloara xettat dé0AwY, ce qui a pu influer sur le conseil d'Hélénus de fléchir Junon. — (4) Od., I, 309 sqq., IV, 589 sqq., XIII, 7 sqq., etc.
P. 251. (1) Suivant une tradition que Virgile ne suit pas, mais qui l’a sans doute influencé ici, Hélénus s'était établi à Dodone, Den. d’'Halic, I, 32. — (2) G., I, 59, III, 121. — (?) 470-471 sont une addition marginale ; ils interrompent la suite des idées, Anchises 472-473 venant tout naturellement après parenti 469, qui prépare son entrée en scène ; 470 reste incomplet ; Virgile paraît avoir ajouté ce vers par suite de l'introduction au Ve 1. du Ludus Troiae ; il fallait expliquer comment les Troyens avaient avec eux des chevaux et des chevaux parfaitement dressés, de là duces. Quant à 471 remigium supplet, l’usage et le mot sont romains, cf. Tite- Live, XXVI, 39, 7, et ailleurs ; l’addition n’est pas de l’époque de la composition première du IIIe I. ; en effet ici les rameurs et les compagnons d’'Énée sont distingués ; or dans tout le IIIe I. ce sont les compagnons d’Énée qui font l'office de rameurs, cf. 509 sq. ; il n’y a donc pas d'équipage de nage spécial, dont les rangs auraient été éclaircis par la navigation ; armis paraît signifier des armes plutôt que des agrès ; or les Troyens n'ayant combattu que contre les Harpyies, ne doivent pas avoir perdu d'armes ; le vers a pu être ajouté pour expliquer la présence au 1. V, 298 sq. d’un Acarnien et d’un Arcadien ; il paraît être une variation de VIII, 80 : Remigioque aptat, socios simul instruit armis qui est très en situation ; au moment d’aller chez Évandre, il est naturel qu’Énée mette des rameurs sur ses deux trirèmes et arme ses compagnons ; c'est à une lecture postérieure du IIIe 1., lecture dont on ne peut fixer la date, que Virgile aurait ajouté 470-471 qui seraient un commencement de remaniement. — (‘) 476 bis Pergameis erepté ruinis, II, 642 sq. satis una superque Vidimus excidia et captae superauimus urbi, c’est le même motif, avec un sentiment tout différent. — (5) 484 nec cedit honore ; elle tient à faire les choses aussi bien qu'Hélénus ; 485 onerat donis répété dans des circonstances toutes différentes, X, 620 onerauit limina donis. — (5) 486 Manuum... monumenta mearum, motif touchant emprunté à l'Odyssée où Hélène donne à Télémaque un peplos, XV, 125 5q. A9ôv tot aa àyw, téuvov pihe, rodro didwmt, Mvñn ‘EÂëvns yetp@v. — (7) 487 longum... amorem se retrouve I, 749, dans un tout autre sens. — ($) 490 Sic oculos, sic ille manus, sic ora ferebat est imité de la ressemblance constatée par Ménélas, Od., IV, 149 sq. entre Télémaque et Ulysse, Keivou yas voroide modes vouxide ve yeioec "Ovbahuüy te Bora: xepahr r’Éponesofe yairar, mais avec un sentiment délicat des différences : il est naturel qu’un fils reproduise les traits de son père; entre cousins il s’agit d’un air de famille, d’une façon de se présenter, ferebat, cf. IV, 11 : Quem sese ore ferens ; cette ressemblance est du reste une source d'émotion chez Virgile, ce qu’elle n’est pas dans l'Odyssée.
P.252. (1) 493 quibus est fortuna peracta se retrouve avec une variation d'expression IV, 653 quem dederat cursum fortuna peregi ; 495 Vobis parta quies, VII, 598 Nam mihi parta quies, locution fixée ; 496 arua.….
Ausoniae semper cedentia retro exprime la déception qu'a causée à Énée l'avertissement d’'Hélénus 381 sqq. ; le même motif revient V, 629 : Italiam sequimur fugientem, VI, 61 : Iam tandem Italiae fugientis prendimus oras, C’est une des dominantes qui caractérisent la nature des épreuves auxquelles sont soumis les Troyens, chercher à atteindre un but, qui recule sans cesse. — (2) 500 sq. Il y a ici une allusion directe à la prédiction de Créuse qui termine le IIe livre, comme le prouvent les identités de termes III, 495 nullum maris aequor arandum, Il, 780 uastum maris aequor arandum, III, 500 uicinaque T'hybridis arua, XI, 781 avua Inter optima... fluit T'hybris ; or cette prédiction est supposée ignorée jusqu'ici dans le IIIe I. et sans cette ignorance l'atterrissage en Thrace et en Crète ne s’expliquerait pas ; nous avons donc la preuve que ce passage appartient non pas à la rédaction primitive du IIIe 1, mais au remaniement de ce livre que Virgile, avant sa mort, avait ébauché. — (5) 505. Sous forme de souhait pour l’avenir, Virgile fait allusion à un fait accompli, ce qui est la seule manière de prévoir avec certitude. — (f) Serv.-Dan., 501 is (— Augustus) cum in Epiro Nicopolim conderet cauit in foedere ciuitatis ipsius, ut cognati obseruarentur a Romanis. — () 508 Sol ruit interea et montes umbrantur opaci, Od., III, 487, AVgeTO T' MÉÀLOS SHLOWVTO te Täsar dyurat, Virgile a accommodé l'effet au paysage et obtenu un effet bien plus grandiose. — (6) 509. Imitation homérique, Od., IX, 168 sq., Hi1oc Ô néAtoc xatédu Ka! ëmi xvipas FAÜEv, Ar, rôte xotuT0nuev Èr énymivt ÜxAdoons, avec l'introduction du mot optatae, qui souligne un état d'âme, mais qui n’est pas justifié aussi fortement que optata... harena, I, 172, insperata, IIl, 278, où les Troyens viennent d'échapper à une tempête ; 1c1 ils sont simplement fatigués. — (7) 510 sortiti remos, le sort assigne à chaque rameur sa place de nage ; les avirons, dans les navires à plusieurs rangs, étant de longueur différente et plus ou moins lourds, l'opération est naturelle ; c’est celle que décrit Apollon., Avg., I, 395 sq., KAnidas pèv Towrta Me dwuotproavro, ’AVÜo’ évrovau£ivw dotw utay où 1l s’agit simplement des bancs, l’Argô étant à un seul rang de rames. Ceci fait, l’'embarquement a lieu dans le plus grand ordre 528 sad: ot Ô ava SéÀpaTa pavres èTi54Ep0 NAT hOLGUY, ‘Qc Éddoayro rdootfev, oéa TEJLEV @ ëvi Wow, EÔXOTILUG goetio OtSt TA0” Êvteoty £001ÜuWVTO, Le tirage au sort paraît plus naturel chez Apollonius au début de l’expédition que chez Virgile au milieu d’une navigation ; il est bien certain que c’est pour l’imitation elle-même que Virgile l’a introduit ici; toutefois les circonstances ne sont pas dans l’Enéide les mêmes que dans les Argonautiques ; chez Apollonios chaque héros, pendant toute l’expédition, manie le même aviron et occupe le long du bord la même place ; chez Virgile les socii, qui sont nombreux, se relayent. Velorum pandimus alas 520 n’est pas en contradiction avec 510; car aussitôt qu’on veut aborder en Italie on cargue les voiles et on met à la rame : 532 Vela legunt socii et proras ad litora torquent ; il fallait donc que les rameurs fussent prêts. — (8) L'observation du ciel pour prévoirle temps qu'il va faire ne donne pas seulement lieu à de beaux vers ; elle est faite avec la compétence d’un homme du métier. Palinure commence par écouter ; il y & en effet des bruits, qui ne sont pas perceptibles pour une oreille vulgaire, mais qui le sont pour celle d’un marin et qui annoncent que le vent va se lever ; Virgile le fait remarquer G., I, 356 sqq. ; d'autre part les astres
sont plus ou moins brillants suivant les conditions météorologiques de l'atmosphère ; c’est une chose que Virgile a fait également remarquer G., 1, 395 ; c’est celle sur laquelle Palinure concentre son attention en promenant ses regards autour de lui — circumspicit 517. Le mot notare paraît être le mot usuel pour l'observation des astres, Cic., Fam., II, 43. Virgile témoigne donc ici d’une compétence qui est intéressante à signa- : ler. Ce qui est curieux c’est qu'il s’est sûrement inspiré d’Od., V,270 sqq,., puisque les constellations énumérées sont les mêmes, l’Arcture appartenant à la constellation de Bootès ; seulement Ulysse tient ses regards attachés sur ces constellations pour diriger sa route ; l’inspection de Palinure a un tout autre but ; c’est ce que ne paraît pas avoir vu nettement Macr., Sat., V, 11, 10-13 ; Orion est mentionné dans l'Odyssée, mais au lieu de cette mention toute nue, Virgile a écrit le v. 517 qui est d’une poésie superbe et pour lequel il a recouru à d’autres sources qu’Homère. Arat. Phen. 588 décrit Orion Étgeos ye iv io menotÜws , on lui donnait l’épithète de xovsaopos. Serv.-Dan., 517 et balteus eius et gladius clarissimis fingitur stellis ; 516 est banal et se retrouve I, 744. — (°) 521 sqq. Il est possible, mais non certain, que Virgile se soit rappelé le passage célèbre de Xénoph., Anab., IV, 7, 24 ; la répétition du mot Italiam est si naturelle, qu'il se peut qu’il n’y ait là qu’une coïncidence. — (19) 527 Stans celsa in puppi se retrouve VIII, 680 et X, 261, dans deux passages où le sens est tout différent et où il s’agit de faire apparaître avec un grand effet le personnage principal à la poupe, qui est l’endroit noble du navire ; dans une circonstance analogue à celle qui nous occupe, V, 774 sqq., c’est de l'avant — Stans procul in prora — qu'Énée jette à la mer pour obtenir un vent favorable les exta et la libation de vin ; on peut supposer que les mots Stans celsa in puppi avaient été jetés provisoirement à la marge par Virgile pour l'effet plastique; quant à la cérémonie, Appien, B. C., 5,08, représente Octavien partant de Pouzzoles pour combattre Sextus Pompée Üiwy Gua nai omivômwv and T5< vavaoxifos vews Ès To méÂayos dvéuots e00éouc xai dopahetw Ilocetdwvr, xx! daxopovt Üxhaoon.
P. 253. (1) 544 ouantis rappelle 524 laeto... clamore; état d'âme dominant dans tout le passage est la joie. — (2?) 539 bellum se rattache directement à uenturaque bella 458. — (3) 548 uotis, Hélénus avait dit 438 Junoni cane uota libens. — (4) 550 est en rapport direct avec la prédiction d’Hélénus 398 sqq.; Graiugenumque domos suspectaque linquimus arua rappelle directement 282 sq. iuuat euasisse tot urbes Argolicas et lesivers attribués à Virgile par Serv.-Dan. 204. C'est un motif indiqué par Virgile et duquel il n’a pas tiré tout ce qu’il pouvait en tirer ; le péril hellénique pouvait fournir davantage. — (5) 551 Herculei, si uera est fama Tarenti, la tradition que suit Virgile est que Tarente à été fondée par les Lacédémoniens sous la conduite de Phalante, descendant d’Hercule à la huitième génération ; la tradition courante attribuaït la fondation à Taras ; si uera est fama ne veut pas dire que Virgile met en doute la tradition qu'il rapporte, ce qui serait singulier, mais que cela appartient au domaine de la fabula et non de l’historia ; locution fixée qui se trouve déjà G., IV, 42.
P. 254. (1) 12, 235 sqq. — (?) 561 Haud minus ac iussi faciunt, 236 Haud secus ac iussi faciunt, locution fixée. — (3) On peut toujours
supposer, si l’on veut, qu'Énée, en bon fils, a raconté en détail la prédiction à Anchise, ceci xat4 T0 ouwnwmevoy. — (4) Od. XII, 73 sq. — (5) 569 Cyclopum adlabimur oris, 131 Curetum adlabimur oris, fin d’hexamètre reproduite mécaniquement. — (65) 570 èv dè Atuñv ebopuos dit l’Od., IX, 136 en parlant de l’île qui se trouve sur la côte du pays des Cyclopes. Virgile a imité, mais en enchérissant, comme il le fait fréquemment.
P. 255. (1) 575 sq. scopulos auolsaque uiscera montis... liquefactaque saxa — scopulos auolsaque uiscera montis et ea quidem liquefacta, le substantif synonyme, suivant un usage bien connu en latin, remplaçant le pronom ; scopulos et saxa ne sont pas des choses distinctes et saxa ne fait que reprendre scopulos. — (2) 578 sq. La légende représente souvent les géants écrasés sous des îles ou sous des montagnes. Kallimachos, Schol. Pind. Ol., 4, 11, place Encelade sous la Sicile et sous l'Etna ; d’autres y mettaient Typhoeus qui, dans l’Z7., II, 783 gît etv Aptuorc et dans l'En., IX, 716, sous Inarimé. — () 585 sqq. dans l’Od., IX, 143 sqq. Ulysse arrive également au pays des Cyclopes N'xta Ô! Gopvairy, où0è moovpatver” 1000x: ’Año yio meot vruoi Ballet Av, o00ë ceAnvn Oùoavolev noobpaive, xarelyero Ôè vepéesotv. Virgile a emprunté le motif, mais ce motif ne produit rien dans l’O4., tandis que Virgile en à tiré un effet saisissant ; l'obscurité rend plus terrifiant le spectacle auquel assistent les Troyens ; quant à l’imitation de détail du style homérique, elle est amalgamée avec une imitation d’'Ennius, cité par Doc note NET 40m Supérum lumen nox'intempestarteneret.
P750 RPC Name (NAS XNIT r0;8 sqq., cf. Macr., Sat., V, 17,7 .5qq--. (5) Pyih., 1, 271 (40) sqq. — (4) 576 eructans — éoedyovrat, 572 sq. atram... nubem ...fumantem — £fcov xanvod a’luwva, 575 scopulos —rroac, 577 fundo... imo — ëx puywv; Pindare réunit comme Virgile au pittoresque visuel le pittoresque auditif sùv razay@... Oodpua…. gxodsat. Du reste en écrivant 574 globos flammarum, 576 liquefactaque saxa, 580 ruptis... caminis, Virgile s’est souvenu de lui-même, G., 1, 471 sqq. Quotiens Cyclopum efferuere in agros Vidimus undantem ruptis fornacibus Aetnam Flammarumque globos liquefactaque uoluere saxa, vers qui témoignent de l'impression des éruptions de l’Etna qui eurent lieu peu avant la mort de César. Il est possible qu'il ait eu sous les yeux Lucr., VI, 690 sqq., bien que les concordances portent sur des mots banals et qui ne pouvaient guère manquer ni d’un côté n1 de l’autre : Fert itaque ardorem longe longeque fauillam Differt ex crassa uoluit caligine fumum Extruditque simul mirando pondere saxa.
P. 257. (1) 589 est répété IV, 7. — (2) 590 e siluis, 583 siluis, 646 in siluis, la répétition du mot soude ensemble les deux passages, écrits tous deux au même moment. — (3) 591 forma uiri, IV, 556 forma dei, VI, 289 forma tricorporis umbrae. — (14) 595, c’est pour cela qu'ils n'ont pas besoin d’attendre la confession d’Achéménide pour reconnaître un des Grecs de la guerre récente. — (5) 599 sq. per sidera testor, Per superos, VI, 458 sq. per sidera iuro, Per superos ; 600 per hoc caeli spirabile lumen, VI, 363 per caeli iucundum lumen, locutions fixées, la dernière avec une variation. — (6) 605 Spargite me in fluctus, IV, 600 diuellere corpus et undis Spargere, locution fixée. — (7) 611 animum firmat. G. IV 386 firmans animum, locution fixée. — (8) 610 Serv., nimiae benignitatis est non expec-
tare plurimas preces. — (?) L'épisode d’Achéménide a de grands rapports de forme avec celui de Sinon qui en est inspiré pour la présentation. Les concordances de mots ne laissent aucun doute sur la parenté des deux morceaux : III, 599 sq. per sidera testor, Per superos atque hoc caeli spirabile lumen, II, 154 sq. Vos, aeterni ignes, et non uiolabile uestrum Testor numen ; III, 604 sq. si sceleris tanta est iniuria nostri, Spargite me in fluctus, II, 102 sqq. si omnis uno ordine habetis Achiuos... sumite poenas ; III, 608 sq. qui sit fari, quo sanguine cretus Hortamur, II, 74 hortamur fari, quo sanguine cretus ; III, 610 Ipse pater... Anchises, IE, 146 sq. ipse... Priamus, Priam joue le même rôle qu'Anchise ; III, 613 sq. Sum patria ex Ithaca... nomine Achaemenides, II, 78 sq. neque me Argolica de gente negabo... Sinonem ; III, 613 sqq. comes infelicis Vlixi... Troiam genitore Adamasto Paupere... profectus, II, 86 sq. Illi me comitem... Pauper in arma pater... misit. Des deux côtés c’est le même accueil généreux fait à un inconnu et un ennemi, avec cette différence qu'ici l'humanité compatissante des Troyens ne leur attire aucun malheur et leur est plutôt profitable, tandis qu'au 1. II elle cause leur perte. Ce qui est intéressant, c’est qu’il semble bien que Virgile a inventé l’épisode d’Achéménide et qu’en empruntant plus tard celui de Sinon, il lui a donné la forme qu'il avait imaginée pour Achéménide.
P. 258. (1) 613-615 répondent avec précision à 608 sq., 616-654 à 609. — (?) Od., 9, 216 sqq
P. 259. (1) 620 di talem terris auertite pestem, 265, di, talem auertite casum, locution fixée. — (2) 621 Nec uisu facilis, nec dictu affabilis ulli est une imitation d’Accius dans le Philoctète cité par Macr., VI, x, 55, où le trait n’a rien à faire avec le Cyclope : quem neque tueri contra neque adfari queas. — (3) Il est possible que Virgile se soit souvenu d'Od., IX, 458 sq. où Polyphème parle du sort qu’il voudrait faire subir à Ulysse pour se venger, TŒ xe oi èyxepahds ve did oméoc &AAvÔK aAAN
etvopévou palouro moûs obdet mais iciil s’agit du solet non du seuil. —({) J'ai déjà signalé le procédé virgilien qui consiste à accumuler les synonymes pour renforcer un effet ; ici Virgile entasse les mots sanglants : 618 sanie dapibusque cruentis, 622 Visceribus miserorum et... sanguine atro, 625 sq. sanie... atro... tabo — ici il semble qu'il y ait quelque impropriété puisqu'il s’agit de sang tout frais —, 632 sq. saniem... cruento... mero. — (5) La même image est appliquée à Cerbère après l’engloutissement du gâteau soporifique, VI, 423 totoque ingens extenditur antro. — (5) 633 sq. magna precati Numina est ajouté, mais peut être inspiré de IX, 381 : Üdpooç Événveucev uéya datuwv; sortitique uices est pris à 331, terebramus à la comparaison avec les charpentiers perçant un trou dans du bois avec une tarière.
P. 260. (1) Hymne à Diane 53 sqq. voïor © bn’ dpoby daex mouvd- YAnVva, odxet Tou reroabosiw Acivdy Übnoyhasoovra ; 637 Virgile a ajouté Phoebeae lampadis, cf. IV,6, Phoebea… lampade, locution fixée. — (?) 639-644 ; si l’on retranche ces six vers, dont le second est inachevé, 645 rejoint très exactement 638, sans qu’il manque rien; le conseil de fuir est tout à fait singulier à cette place, puisqu'il ne produit aucun effet, qu'Achéménide débite encore quatorze vers, que, même lorsqu'il a fini, les Troyens n’en tiennent aucun compte et ne paraissent pas l’avoir entendu, qu'ils ne se décident en réalité à fuir.
qu'au v. 666 et ceci, non pas à cause des autres Cyclopes, mais parce que Polyphème s’avançant dans la mer leur paraît dangereux pour leur sécurité ; 639-644 n'appartiennent donc pas à la rédaction primitive du IIIe 1. et ont été ajoutés par Virgile à la marge. On peut deviner le but de cette addition. Les Cyclopres, frères de Polyphème, jouaient un rôle dans la rédaction primitive : 647-648, ils sont un des motifs des terreurs d’'Achéménide ; 675-681 ils apparaissent aux yeux épouvantés des Troyens et produisent un effet poétique superbe ; du moment qu’il les faisait intervenir, Virgile a jugé qu'il était logique d’affirmer d’abord leur existence. L’addition contient encore autre chose; le caractère de Polyphème est différent dans l’Enéide de ce qu'il est dans l'Odyssée. Dans l'Odyssée c’est avant tout un berger ; les soins qu’il donne à ses troupeaux et ses troupeaux eux-mêmes tiennent une grande place dans le récit ; or c’est un trait que dans la rédaction primitive Virgile avait à peu près laissé de côté, se bornant à l’allusion nier pecudes... Pastorem 656 sq., qui ne s'explique que pour un lecteur familier avec l'Odyssée ; à la réflexion, Virgile a jugé à propos, sans modifier la physionomie spéciale qu’il avait donnée à Polyphème, de lui rendre jusqu’à un certain point son caractère pastoral ; c’est ce qui l’a déterminé à écrire 642 ; c’est sous l’empire de la même préoccupation qu'il a écrit 660-661, qui ne sont nullement nécessaires, quoiqu'’ils expriment un sentiment très délicat ; ils sont également une addition marginale et sont inspirés par le discours touchant que, dans l'Odyssée, Polyphème tient à son bélier. — (3) 646 sq. in siluis inter deserta ferarum Lustra, VII, 404, inter siluas, inter deserta ferarum, locution fixée avec une légère variation d'expression. — (4) 648 tremesco, cf. conterritus 597; la dominante de l’état d’âme d’Achéménide, c’est l’'épouvante ; cette épouvante finit par se communiquer aux Troyens : 666 trepidi, 682 metus acer. — (5) 653 Addixi, mot romain, d’un sens très plein et très énergique. — (6) 669 uocis, qui a étonné les commentateurs, n'a jamais été expliqué d’une façon raisonnable > 11Une peut signifier qu'un bruit de voix, ce-qui est exclu par taciti 667 qui empêche de penser au nauticus clamor, quoique certantibus... remis 668 rappelle uario certamine 128 ; dans l’Odyssée, Ulysse une fois sur son navire interpelle Polyphème ; on peut supposer que, dans-la rédaction primitive du IITe 1., quelqu'un adressait également la parole à Polyphème et en effet comment celuici serait-il amené à essayer de saisir avec la main un navire qu'il ne voit pas étant aveugle, si une voix partie de ce navire ne lu avait révélé son existence et la place qu’il occupe ? Virgile, à une lecture postérieure, se trouvant mal satisfait de ce passage, l’aura marqué du signe de la suppression en se réservant de le refaire et, en attendant, aura laissé subsister le mot uocis 669. — (7) Le cri du Cyclope est imité de l'Od., IX, 395 CSueodakéov 0 uéy wuwley, mais il est singulièrement plus puissant et les effets en sont poussés jusqu’à l’hyperbole, cf. le signal d’Allectô, VII, 513 sqq. — (?) 679 horrendum, 658, horrendum, répétition pour rendre l'expression dominante de la scène.
P. 261. (1) 687 se soude exactement à 683 sans qu'il y ait rien à intercaler entre les deux vers. Les Troyens sont décidés à fuir devant le vent qui les éloignera du pays des Cyclopes ; or ils rencontrent le vent du Nord qui non seulement les en écarte, mais encore les met dans leur route ;
2006 L'ART DE VIRGILE DANS L'ÉNÉIDE on ne peut souhaiter mieux ; 684-686 n'’offrent qu’un non-sens, devant lequel ont également échoué les corrections et les explications proposées ; entre cernimus 677, qui commande de sous-entendre nos 682, et præteruehor 688, la troisième personne du pluriel teneant 686 ne se rapporte à rien et est inadmissible ; si on lit Scyllam (FP1 ont Scylla) atque Charybdim Inter utramque, utramque n’a aucun sens ; si on lit Scyllam atque Charybdim Inter, utramque uiam, etc., le résultat n'est pas meilleur, car entre Charybde et Scylla il n’y a qu’un passage ; c’est singulièrement solliciter le texte que de prétendre qu’il v en a deux selon qu'on s'approche davantage de Charybde ou de Scylla ; si c’est là ce que voulait dire Virgile, il l'aurait dit clairement. Il est probable que 684- 686 ont été inspirés par le désir d'apporter une restriction à quocumque 682, qui a choqué, parce que parmi les directions possibles il y avait le passage entre Charybde et Scylla et qu’il a paru étrange que les Troyens, avertis cependant par Hélénus, perdissent la tête jusqu’à se jeter dans un plus grand danger pour en éviter un moindre. C’est une réflexion qui a pu venir à un interpolateur ; mais comment expliquer que l’interpolateur n’ait pas su l’exprimer nettement et se soit perdu dans um balbutiement informe. Il est plus naturel de croire que la réflexion est venue à Virgile lui-même, qu'il a jeté à la marge quelques indications provisoires, certum est dare lintea retro devant remplacer dans le texte définitif quocumque rudentes Excutere, ou, si définitivement 1l laissait subsister quocumque rudentes Excutere, l’oubli de la recommandation capitale d'Hélénus devant servir à montrer que les Troyens étaient totalement affolés ; ces indications fragmentaires se trouvant, mises bout à bout, former des vers, Varius les a insérées dans le texte, croyant qu'elles exprimaient la pensée définitive de Virgile. — (2) 691 comes infelicis Vlixi est répété mécaniquement de 613 et ne correspond point aux sentiments d’exécration que dans le IIIe, comme dans le IIe livre, les Troyens témoignent pour Ulysse. — (3) L'Odyssée, IX, 105 sqq. dit simplement vÜey dù nootiow rhone... Kuxkwnwy © ès vatav.. [xcuel”."1l'se peutque Virgile lui-même n'ait pas été très satisfait du motif inventé; car Achéménide ne renseigne Énée que sur quelques localités de la côte Est, voisines du pays des Cyclopes ; il ne figure pas pour le reste qui est beaucoup plus important ; ; 690-691 sont donc bien à la place intentionnelle que leur a assignée Virgile. — (‘) 688 sqq. Dans tout ce morceau Énée emploie la première personne du singulier : præteruehor 688, exsupero 698, linquo 705, lego 706 : il apparaît donc comme le véritable chef de l'expédition ; ueneramur 697 s'explique par le fait qu'il s’agit d'une manifestation religieuse à laquelle prennent part tous les Troyens ; iussi paraît être une dernière allusion au rèle d’Anchise comme conseiller religieux ; radimus 700 n’est peut-être là que pour éviter la monotonie. — (5) 704. Virgile, pour attester qu'il connaît Pindare, ne recule pas
devant l’anachronisme. — (6) 712 sq. L’allusion au fait que ce malheur n'a pas été prédit par Hélénus est inspirée directement d’ZZ., XVII, 410 Sq. An tot Ce Ÿ où ot Éeure xax0v técov Üocov toy On Mitno, Otte É@ot
rod wiÂtairos WAEÏ' itais0s ; mais dans l’//iade la situation est aifférente -— (7) 715. Virgile paraît s'être souvenu d’Od., VII, 275 sqq: aûT 10
ENTA AT NOTA SA = rrûc ) Jupe Dri < ND ! € -£ éyuw ve Nryrpevos T0 AuiTua Oiétuarov, Üpoxhue yann Yuetéonième as se
(— uestris. appulit oris) viowv avec te at bôwo ; la modification qu’il a introduite est significative.
202 (1 %7555sq.Latfacon dont s'exprime Didon exclut le séjour d’'Énée en Troade après la chute de Troie, séjour dont la durée n’est pas nettement déterminée ; les mots portat, errantem ne peuvent s'appliquer qu'à des voyages. — (2) III, 8. Vix prima inceperat aestas. — (3) III, 19 sq. diuis... Auspicibus coeptorum operum. — (4) 136 aruisque nouis operata iuuentus. — (5) 141 tum steriles incendere Sirius agros.
P. 263. (1) 356 Pris à la lettre, iamque dies alterque dies processit signifie au bout de deux jours. — (2) IV, 52 sq. Dum pelago desaeuit hiems... dum non tractabile caelum. — (3) IV, 309 Quin etiam hiberno moliris sidere classem Et mediis properas aquilonibus ire per altum.
P. 265. (1) II, 674 paruumque patri tendebat lulum, 723 sq. dextrae se paruus Tulus Implicuit sequiturque patrem non passibus aequis. — (2) IX, 171 sqq., 257 sqq. ; cf. l’assertion de Junon, X, 70 : Num puero summam belli, num credere muros ? — (3) IX, 590-637. — (4) I, 718 gremio fouet, IV, 84, sq. gremio Ascanium... Detinet.