LE FAUBOURG
SAINT-GERMAIN
Chambre des députés. L'édifice commencé sur les dessins de Ghirardini et achevé sur ceux de Cailleteau dit Lassurance, et de Gabriel, a subi, lors de son appropriation législative, une transformation radicale, qui a complètement modifié son aspect. Le portique à colonnes de l'entrée et les façades de la cour intérieure ont seuls conservé les dispositions générales de l'édifice primitif, encore sont-elles rendues peu reconnaissablés par des surélévations et par des adjonctions postérieures. La décoration des appartements avait été confiée par Lassurance à Leroux, habile architecte-décorateur qui travaillait habituellement avec lui, et Aubert en avait dessiné la porte. De tout cela, il ne subsiste plus que les gravures publiées par Mariette.
Des œuvres modernes d'une grande valeur sont venues corn penser ces pertes : le salon du Roi compte, à juste titre, parmi les pages les mieux inspirées d'Eugène Delacroix, il est entouré d'une longue frise et divisé en neuf caissons symbolisant la Justice, X Agriculture , \ Industrie , \aGuerre, avec leurs attributs placés autour d'un médaillon central et accompagné des figures de YOcéan, de la Méditerranée, de la Garonne, de la Saône, de la Loire, du Rhin, de la Seine et du Rhône qui revêtent les piedsdroits des arcades de la salle. Un travail plus important encore lui fut demandé pour la Bibliothèque de la Chambre des Députés et il est regrettable que cette oeuvre magistrale soit presque inconnue du public qui obtient difficilement l'autorisation de la voir. Nous nous bornons à indiquer sommairement les sujets peints dans les cinq coupoles; on y voit Attila, envahissant l'Italie, la Théologie, la Législation, la Philosophie, les Sciences. Chacune de ces coupoles est accompagnée de quatre caissons échancrés servant de pendentifs dont les motifs complètent les sujets principaux.
La duchesse avait fait édifier en même temps un second hùtel destiné au marquis de Lassay et relié par un passage souterrain au palais Bourbon. Il sert aujourd'hui de demeure au président de la Chambre. L'hôtel de Lassay était orné d'un beau portail à colonnes dont les vantaux sculptés ont été remplacés par une menuiserie moderne. Les salons de la Présidence ont perdu la plupart des boiseries sculptées et dorées qui les décoraient jadis. Il y reste encore des dessus de porte peints pour l'amateur marquis de Lassay, qui y avait rassemblé une admirable collection de tableaux, mais les nombreuses couches de peinture et de dorure qui les recouvrent, ont bien alourdi ces compositions que les gravures de Mariette nous font voir dans leur première fleur. A la suite de ces deux hôtels, les princes de Condé avaient fait construire plus tard une suite de petits appartements et de salons élégamment décorés par Bélisard, et complétés
VANTAIL DE L A P 0 R T E JiK 1.' HÔTEL DE SAMUEL BERNARD, RUE DU BAT.
(xvin0 siècle),
par une grande orangerie et par des portiques en treillage, dont l'emplacement est occupé par le Ministère des Affaires étrangères. Plusieurs des peintures du petit hôtel de Bourbon attribuées à Boucher et restées sans desti- % nation ont été remises récemment % au Musée du Louvre, en même P| temps qu'un groupe de Pigalle, V Amour et V Amitié, qui figurait dans les jardins. Tout autour du palais Bourbon se développe une ligne de constructions uniformes datant de la fin du siècle dernier. Beaucoup de ces maisons ont été accommodées à la moderne, mais nous en citerons une qui a' échappé à cette transformation. Elle porte le n° 6 de la place et est occupée par M. le comte d'Espeuilles, député.
La décoration comprise comme celle des tableaux champêtres si appréciés à cette époque, se compose de fresques peintes sur les parois d'un salon où sont semés des fleurs, des oiseaux et des arabesques pleins de grâce sur un fond gris et monochrome. Les médaillons centraux des panneaux représentent : le Jugement de Paris, les Trois Grâces, et des bas-reliefs d'enfants en camaïeu vert et bleu, dans le goût de Prieur.
Une autre maison historique, l'hôtel de Dalmatie, n° 57, ancien hôtel de Périgord, fut également supprimée par le boulevard Saint- Germain. La ville avait réservé
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alors des cheminées qui ont été revendues depuis et une longue frise mythologique peinte sur plâtre qui a fini pars emietter dans les magasins du boulevard Morland où elle était parvenue en fragments.
En suivant le quai d'Orsay, on rencontre le pavillon à bossages construit en 1786, par les frères Périer, pour approvisionner d'eau les quartiers du Gros-Caillou et du faubourg Saint-Germain. Plus loin sont établis les vastes magasins du Mobilier National et du Dépùt des Marbres, dont nous n'aurions rien à dire, s'ils n'avaient pas trop souvent été les témoins des ventes d'objets mobiliers et de sculptures décoratives condamnés par le Domaine, malgré leur valeur artistique. Entre mille exemples de ce vandalisme administratif que nous connaissons, nous nous bornerons à dire qu'en 1860, l'administration avait mis aux enchères une quantité considérable de sculptures en marbre, de vases en granitet en porphyre, provenant de châteaux et d'hôtels appartenant à la liste civile, en même temps que toute une cargaison de boiseries sculptées et de dessus de portes à sujets peints et entourés d'ornements dorés des règnes de Louis XIV et de Louis XV. Tout cela fut adjugé à des prix dérisoires, et une grande partie des peintures avaient été acquises par M. Boulard, fils de l'insatiable bibliophile, pour prendre place dans une maison qu'il faisait construire sur le boulevard Maillot et qui est passée peu de temps après en des mains qui nous sont inconnues.
L'annonce de la mise en vente des boiseries qui décoraient le vaste hôtel de la rue du Bac, n° 46, eut un grand retentissement dans le monde de la curiosité. Par un hasard singulier, ces boiseries étaient presque inconnues, aucune description ancienne ne les mentionnant, et on apprenait tout à la fois leur valeur artistique et le prix élevé qu'en avait donné un grand marchand, M. Montvallat. Les chercheurs se mirent à l'œuvre, et l'on sut bientôt que cet hôtel avait été construit par le fils aîné du banquier Samuel Bernard G), le financier le plus puissant de la fin du règne de Louis XIV, auquel le grand roi ne dédaigna pas plusieurs fois de recourir personnellement, afin d'obtenir des subsides pour ses armées.
Lorsque Samuel Bernard mourut, en 1730, il possédait vingt châteaux ou seigneuries, et les plus nobles familles avaient brigué la main de ses filles, pour redorer leur blason. Son fils aîné, Jacques Samuel Bernard, surintendant de la maison de la Beine, abandonna la demeure
(1) V. C. Read, Bulletin de la Société du protestantisme français (15 févr. 1887) ; Augé de Lassas, Bulletin de la Société des amis des monuments parisiens , 1887, et L. Gonse, Chronique des Arts, 1887, p. 188-89.
paternelle de la place des Victoires pour faire construire rue du Bac le vaste hôtel qui subsiste encore, dépouillé de ses ornements arlistiques. D'après les papiers de la famille Bernard retrouvés dans les minutes d'une étude de notaire parisien, la vérification seule des travaux exécutés dans cette nouvelle maison se serait élevée à la somme de 33.200 livres. Ce n'était, d'ailleurs, que l'une des moindres entreprises de Jacques Bernard, qui fit en mourant (1753), une énorme banqueroute frauduleuse. Ce fut une ruine scandaleuse pour le crédit public, et Voltaire ne craignit pas de flageller « les impertinentes magnificences de Bernard ».
La façade de la maison n'annonce pas les richesses de l'intérieur, elle n'offre de remarquable qu'une superbe porte à deux vantaux sculptés garnis de leur marteau en fer. Les clefs de fenêtres, les vases et les consoles à mascarons sont d'un style assez froid malgré leur importance. La cour intérieure est circonscrite par deux ailes se terminant en pavillons arrondis, dont les balcons de ferronnerie et les consoles présentent une disposition originale; elle se termine par un jardin fermé d'une grille, dans lequel se voyait encore une fontaine de plomb composée d'une vasque supportant un groupe d'animaux placés entre des roseaux et des mascarons d'un beau caractère. Une statue d'Apollon qui surmontait ce petit monument avait été précédemment acquise par un amateur anglais.
Ce que la vente annoncée comprenait de décorations intérieures, revêtait les murailles du pavillon de gauche. Tout d'abord c'était une salle à manger dont les panneaux principaux contenaient deux compositions cintrées d'Oudry : Un barbet surprenant des canards dans des roseaux, et Des instruments de musique avec des cliiens de citasse et an faisait. Ces tableaux avaient été exposés au Salon de 1742, avec la mention qu'ils étaient destinés à la salle à manger de M. Bernard aîné. Ils donnent par conséquent un renseignement positif sur la date de l'achèvement de l'hôtel.
De la salle à manger on passait dans le grand salon ovale, mesurant 13 mètres de longueur sur 7m,50 de largeur, qui était l'une des plus belles compositions de l'art décoratif français. Ses trois fenêtres ouvraient sur un balcon aux chiffres enlacés de Bernard, et entre ces fenêtres étaient fixées deux consoles de bois doré. Le centre de la pièce était occupé par une cheminée de marbre ornée dans son milieu d'une tête de lion en bronze ciselé. Quatre portes se correspondant et disposées jgaux encoignures arrondies de l'ovale étaient surmontées de peintures par Vanloo et par Bestout, représentant Y Europe, Y Asie, Y Afrique et l'A-
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mérique. Ces sujets alternaient avec les couronnements des panneaux figurant en relief les Arts de la Peinture, de la Sculpture, de la Musique et de l'Architecture. Des glaces à encadrement et des panneaux sculptés à médaillons entourés d'ornements complétaient l'ensemble de ces lambris. L'artiste paraissait avoir réservé son dernier mot pour l'exécution du plafond, dont les quatre larges écoinçons, avec cinq rosaces destinées à supporter les lustres, et la corniche venant épouser le couronnement des panneaux du lambris, était un chef-d'œuvre d'arrangement savant dont l'harmonie et l'élégance des lignes ne sauraient être surpassées.
Bien qu'on ignore le nom de l'architecte de l'hôtel de Samuel Bernard, le plafond de ce salon présente une telle analogie avec celui de l'hôtel Soubise, que l'on sait avoir été composé par Boffrand, qu'on peut prononcer son nom avec toute certitude. Germain Boffrand, bien que l'un des architectes les plus célèbres du commencement du xvmc siècle, était, à notre avis, supérieur dans l'art de la décoration. Il avait eu pour maître Jules Hardouin Mansart, très habile décorateur lui-même, qui transmit également sa science d'arrangement à Bobert de Cotte.
Mieux encore que ce dernier, Boffrand nous semble le représentant le plus complet de l'art décoratif de la Bégence, de cette époque géniale où la belle ordonnance du style de Louis XIV s'alliait aux délicates fantaisies d'une école nouvelle. Le temps n'a pas respecté la majeure partie des œuvres décoratives de Boffrand ; nous avons pu cependant le rencontrer au Petit-Luxembourg; nous le retrouverons aux Archives Nationales, à l'hôtel d'Argenson, à la Bibliothèque de l'Arsenal, et peut-être même au château de Bambouillet. Le salon de l'hôtel de Samuel Bernard n'a pas émigré à l'étranger comme on l'avait craint à l'époque de la mise en vente. Il a été acquis par M. le baron Edmond de Bothschild, qui l'a fait remonter dans son hôtel de la rue du Faubourg-Saint- Honoré. On dit qu'il a été payé la somme de 300.000 francs.
Quatre autres pièces garnies de boiseries faisaient suite à cette grande salle. Partout ailleurs, elles eussent été appréciées comme des productions charmantes, pleines de goût et d'esprit; mais, écrasées par ce voisinage incomparable, elles ne pouvaient jouer que des rôles de comparses. L'hôtel comptait encore d'autres boiseries, sur lesquelles nous n'avons eu que des renseignements incomplets. Nous croyons devoir signaler la corniche en plâtre d'un petit cabinet intérieur, sur laquelle étaient sculptées des guenons se livrant à des soins intimes de propreté, scènes où revit tout le badinage érotique du xvin" siècle, qui ont été conservées par M. Montvallat.
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Dans une autre partie de l'hôtel se trouvait un grand salon de l'époque de Louis XVI, dont la décoration était formée par des pilastres en bois sculpté et découpé, ornés d'attributs de chasse, qui se détachaient sur un fond de glace. Entre ces pilastres se trouvaient des panneaux formant le lambris. Cet ensemble, dont un autre exemple existe au palais de Fontainebleau, appartient aussi à M. Montvallat.
La rue du Bac est vraiment le cœur du boulevard Saint-Germain et si l'on n'a plus à y citer d'ensemble décoratif de l'importance de celui de Samuel Bernard, une suite de maisons et d'intérieurs méritent cependant l'attention des curieux. Cette rue a fait dernièrement le sujet d'une étude par M. C. Duplomb W, mais l'auteur s'est plus attaché à recueillir les souvenirs historiques et à développer le côté épisodique qu'à décrire les monuments et les hôtels. Son ouvrage fait à un autre point de vue que le nôtre n'a pu par suite nous donner tous les secours que nous espérions y rencontrer.
L'église Saint-Thomas-d'Aquin, située de l'autre côté de la rue du Bac, servait autrefois de chapelle au Noviciat général des Jacobins (Frères Prêcheurs); elle a été construite sur les plans de Pierre Bullet, en 1683. Le frère Claude, religieux de la maison, a donné le dessin de la façade dont le portail est surmonté d'un bas-relief en bois sculpté par Butteux et représentant Y Arche d'alliance. Avant la Révolution, cette église renfermait de nombreux objets d'art et des monuments dont quelques-uns seulement ont été conservés. La majeure partie décorait la grande chapelle de Saint-Louis, située derrière le maître-autel dont elle est séparée par une muraille, et qui constitue le véritable chœur de l'église. La voûte de cette chapelle est entièrement revêtue d'une grande composition où François Lemoyne a peint, en 1724, la Transfiguration. C'est l'œuvre la plus importante qu'il ait créée après le plafond du salon d'Hercule au palais de Versailles, dont la disposition offre une certaine analogie avec celle de Saint-Thomas-d'Aquin. Cette belle page surmontait une boiserie sculptée par Roumier, l'un des plus habiles ornemanistes de la première moitié du xvm" siècle, qui était habituellement chargé d'exécuter les bordures des portraits de Louis XV, offerts en présent aux souverains étrangers. Ces panneaux, qui ont été gravés par le maître lui-même, offraient des trophées d'attributs religieux séparés par des pilastres d'un goût charmant. Au-dessus étaient disposés des sujets de la vie du Christ, peints par le frère dominicain Jean André, qui ont disparu. Les bâtiments conventuels qui se développaient autour de celte
(1) Ch. Duplomb, La rue du Bac.
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église, sont occupés par la Direction d'artillerie. On y avait établi, à l'époque révolutionnaire, le Musée d'artillerie qui, après 1870, a été transporté à l'Hôtel des Invalides.
Plusieurs maisons de la rue méritent un moment d'attention. Celle qui porte le n° 105, à l'angle de la rue de Commaille, possède un salon orné de boiseries de style Louis XV. Au n° 102, on trouve une façade à trois fenêtres, à mascarons formant clefs et à portail avec un tympan orné de feuillages et de serpents enroulés, qui est un bon type des constructions du règne du môme monarque. L'hôtel portant primitivement les nos 118 et 120, a été partagé entre les familles de Seyssac et de Clermont-Tonnerre ; les deux parties jumelles ont été habitées, l'une par Chateaubriand et l'autre par le président Dupin. La façade est bien connue par ses deux portes dont les médaillons et les principaux ornements ont été sculptés par Bernard Toro 0). Il est évident, toutefois, que les figures de femmes des médaillons sont d'une autre main que les frises de sphinx et que les voussures à médaillons accostés de génies surmontant ces portes, qui ont dû être remaniées à une époque postérieure. Bien qu'aucun document ne vienne confirmer cette attribution à Toro, une porte à deux battants de l'hôtel Tarlalane- Lauris à Aix publiée par M. Lagrange (2; rappelle celles de la rue du Bac. Dans le n° 118 de ces maisons contiguës se trouve un vaste escalier avec une décoration monumentale composée de consoles, de guirlandes, et les portes du premier étage sont surmontées d'attributs de musique en relief. La seconde maison (n° 120) forme une sorte de chapelle consacrée à Chateaubriand par la famille de Choqueux, son héritière. Sa chambre mortuaire reste close; au premier étage existe un salon entouré d'une corniche modelée en plâtre et d'un beau plafond à rosace. Des griffons sont placés de chaque côté d'un autel fumant, motif souvent répété dans les intérieurs de l'époque de Louis XVI. M. Duplomb (3) dit que ces hôtels auraient été construits pour deux évêques des missions étrangères sous Louis XIV. Nous lui laissons la responsabilité de ce renseignement. Il cite également les boiseries sculptées de l'ancien hôtel d'Aubusson (n° 161) et l'escalier à double rampe de fer forgé du n° 139, ancien hôtel de La Vallière occupé maintenant par les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul.
Le jardin de l'hôtel de Samuel Bernard est contigu à celui de l'hôtel
(1) C. Daly, Motifs extérieurs, t. II, Louis XIV, pl. 14 et 15.
(2) Lagrange, Bernard Toro, Gazette des Beaux-Arts, 1869, t. I, p. 291.
(3) Duplomb, La rue du Bac.