‹ L'art decoratif dans le vieux ParisChapitre 33 sur 49 · LA PLACE VENDOME · texte numérisé non relu

LA PLACE VENDOME

entourage moderne. Sur son marbre blanc se détachent une frise de cuivre à feuillages dorée et ciselée comme une pièce d'orfèverie, et deux appliques à figures d'enfants réunies; elle est supportée par deux cariatides de faunes en bronze vert, dans le style de Clodion.

Le Crédit Foncier a également acquis deux autres maisons de la rue Neuve-des-Capucines : l'hôtel de Mathan-Septeuil (n° 19) et l'hôtel de Villequier-d'Aumont (n° 21), pour la visite desquels nous abandonnons un instant la place Vendôme, car d'autres sujets d'étonnement nous y attendent. Sachant qu'une quantité assez considérable de boiseries provenant de ces maisons avait été vendue par l'Administration, nous ne nous attendions plus à y trouver des restes aussi nombreux de leur ancienne décoration due à Thavenot. Ces deux maisons jumelles ont été décrites par Blondel; elles appartenaient alors à M. Castanier, directeur de la Compagnie des Indes et à M. Des Vieux; elles sont aujourd'hui réunies. Le cabinet du directeur est revêtu de panneaux et d'encadrements de glaces, au-dessus desquels se développe une frise de plafond dans le style de Blondel et de Pineau. L'antichambre voisine est disposée en double hémicycle à bordures moulurées. Le cabinet du sous-gouverneur a perdu sa forme primitive par suite du rétrécissement de la pièce, mais il a conservé ses panneaux sculptés de l'époque de Louis XV et sa corniche. Au-dessous du cabinet du gouverneur est situé un salon servant aujourd'hui d'atelier aux femmes qui estampillent les titres. On y distingue derrière les casiers une boiserie sculptée qui semble complète. Le champ du plafond de cette vaste pièce est rempli par une grande peinture allégorique représentant les Éléments et les Saisons, se détachant sur un semis de guirlandes et de fleurs, que Blondel attribue à Louis le Lorrain, élève de Dumons, habile décorateur et académicien. Les dessus de portes qui accompagnaient ce plafond ont été transportés dans les appartements du gouverneur. On y voyait jadis des tableaux de Vien, de Natoire, de Boucher, de Challe et de Carie Vanloo, qui eux aussi sont disparus 0).

Le financier Law avait habité l'hôtel de la place de Vendôme (n" 23) avant qu'il ne fût possédé par l'intendant des ordres du Roi, de Boullongne, l'un des descendants du peintre. Ce nouveau propriétaire y fit peindre, par Nicolas Lancret, un salon qui a conservé sa fleur primitive. Il était déjà apprécié parmi les contemporains, et le roi Louis XV, qui avait été instruit du charme de cette décoration, fit venir Lancret à Versailles et lui commanda, pour la salle à manger des Petits

(1) Voir sur le Crédit Foncier, Le Mouds moderne, Paris, 18K5.

Appartements, une collation dans un jardin, des sujets champêtres et une chasse au léopard. Le salon, situé à l'intersection de la place Vendôme et de la rue de la Paix, se compose de cinq panneaux principaux, sur deux desquels sont peints une Femme dansant et un Concert dans un parc. Entre ces deux motifs est placée, au-dessus d'une cheminée moderne, une glace dont le couronnement est formé par un médaillon ovale représentant des Personnages assis dans un Parc. Trois autres trumeaux ronds surmontent les portes sur lesquelles se détachent des enfants jouant, sur fond de camaïeu doré. Deux panneaux plus étroits, qui font vis-à-vis aux fenêtres, complètent la décoration. On y retrouve deux compositions de Lancret : le Turc et la Femme au parasol, connues par les gravures du temps, et de nombreux motifs d'arabesques variés avec un charme inépuisable ainsi qu'un cinquième panneau : la Pèlerine (U. On y sent partout l'inspiration de Watteau, dont les grandes compositions décoratives ont été perdues, et l'on y trouve la manière dont Boucher dut s'inspirer quelques années plus tard, lorsqu'il fut chargé de peindre la salle du Conseil à Fontainebleau. Cependant, malgré la supériorité du talent de ce dernier maître, l'imitation resta inférieure à l'œuvre de l'école de Watteau pour la grâce des détails et pour la légèreté des arabesques, tracées sur un fond blanc qui font mieux ressortir leur touche délicate, que les camaïeux sur le champ doré de la salle du Conseil.

La décoration de Lancret a été récemment mise en vente et le Musée des Arts décoratifs a été assez heureux pour en acquérir deux des panneaux principaux et les plus beaux au point de vue de l'art : la Pèlerine, et la Femme au parasol, et deux portes ornées de ferrures; le reste des peintures est à vendre. Ce dernier lot comprend trois panneaux : la Danseuse, Gilles, le Turc, quatre dessus de porte, la Balançoire , Y Oiseau mis en cage, le Joueur de Cornemuse, le Sommeil de la Bergère, et deux entourages de glaces. L'hôtel de Boullongne, appartenant actuellement à la famille Cheuvreux, conserve dans d'autres pièces des trumeaux de portes peints et des panneaux sculptés, mais ils perdent tout intérêt dans le voisinage de cette merveille de notre école décorative. Là mise à prix de l'ensemble de la décoration du salon de l'hôtel de Boullongne avait été de 200.000 francs, mais le total de la vente ne s'est élevé qu'à 190.650 francs.

L'architecte G. Boffrand s'était bâti pour son usage une maison (n° 22), qu'il revendit plus tard, et où fut installé l'état-major de la garde

(1) Une description plus complète de ce salon a été donnée par M. J.-.J. Guiffrey : Eloge de N. Lancret.

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